M LETTRES SUR LA VIE
Ah! monsieur Renan^ monsieur Renan, comme vous rendez bien justice au témoignage des savants..»
Les chrétiens, gens peu civilisés, ne sont pas tout à fait aussi difficiles; pourvu que quelqu'un de cher eux, ayant deux yeux dans la tète, deux mains au bout des bras, et n'étant pas enrhumé du cerveau, voie reprendre mouvement et vie à un cadavre, dans la chair duquel les vers se promènent, et qui, depuis quatre-vingt-seize heures, pue dans son tombeau ; ce faible esprit croit à la résurrection du mort, et admet un miracle, sans recourir à une commission d'histo-v riens et de physiologistes; mais aussi, je l'avoue, cette manière d'agir n'a rien de talmudique , et peutêtre Papias n'en parle point.
Voilà pourquoi, « au nom cfune constante expérience^ nous bannissons le miracle de l'histoire (I). »
c( Telles sont les règles qui ont été suivies dans la composition de cet écrit (2). »
Ah! mon Révérendissime, quelle confiance cette déclaration m'inspire !
Encore un mot, avant d'en finir avec votre Introduction : a Pour faire l'histoire d'une religion, il est nécessaire, dites-vous, premièrement d'y avoir cru;.., en second lieu, de n'y plus croire (3)... »
(1) p. Li. — (2) P. LUI. — (3) p. Lvm.
d'un nommé Jésus. 45
Om, ô grand horame I vous dites vrai : pour écrire rhistoire d'une religion, il est utile de n'y avoir pas cru premièrement, et d'être venu ensuite à y croire, poussé par l'évidence des faits et les besoins de son cœur; oui, cela est bon pour celui qui veut Vécrire; mais, vous ne vous trompez pas, cela gênerait trop, sans doute , celui qui veut la faire.
LETTRE V
En terminant la lecture et l'examen de voire précieuse Introduction, mon révéré maître, j'avais conçu, je l'avoue,, quelques légers doutes, au sujet de votre orthodoxie ; mais on a eu la bonté de me communiquer un beau discours de Son Excellence M. le ministre de l'instruction publique, par la vertu duquel je me suis pleinement rassuré. Voici , en effet, comment M. Duruy s'exprime :
c Ne craignez pas, messieurs, que cet enseignement (universitaire) ébranle ou ruine la foi de personne. Si le professeur , dans sa chaire, est institué par l'État, et, à ce titre , ne doit, sous peine de déchéance, rien dire contre la loi que la société s'est
donnée, il est aussi choisi par le père de famille qui lui confie son enfant, et sa parole n'a pas le droit de détruire les leçons du foyer domestique.
» Même dans les limites de son enseignement, il doit toujours à ses élèves la vérité qui éclaire...
> Nous sommes, messieurs, l'instruction publique, je veux dire la civilisation et la moralité du pays.
» Le prêtre à Tau tel , le professeur dans sa chaire , ont une même tâche. Ils la poursuivent, Tun les yeux fixés au ciel, la patrie future; Tautre les regards tournés vers la terre , sur Iqs siècles écoulés et sur la vie présente. Ils suivent deux lignes parallèles , mais allant vers un but commun. »
Ainsi, voilà qui est bien entendu ; professeur de la plus haute école du, pays, vous n'avez pas le droit de tromper la confiance du père de famille, qui vous confie son enfant, ni de détruire les leçons du foyer domestique. Vous faites partie de la moralité du pays ; et, allant à un but commun avec le curé de votre paroisse, vous ne vous distinguez de lui que par ce seul point, savoir : que sa mission consiste à regarder en haut, et la vôtre vous oblige à regarder en bas.
J'avais besoin de cette assurance ; mais, maintenant, je suis tout à fait sans crainte; j'ai lu tout cela au Moniteur. Que Son Excellence est donc bonne d'avoir, ainsi, dissipé mes doutes, et mes petits scrupules !
Cela m'explique quel est ce culte « plus vrai » que vous prétendez rendre à J.-C.
Ceci posé, je passe à l'étude de votre ouvrage; et le prends au chapitre premier, qui traite de la a place de Jésus dans l'histoire du monde. »
Commençons.
a L'homme, dès qu'il se distingua de Tanimal... (i) » Ah! ça, estrce que j'aurais la berlue? Relisons : «L'homme, dès qu'il se distingua de l'animal, fut religieux. * Ah! je comprends un peu: cela veut dire, probablement, que l'homme qui n'est pas religieux ne se distingue pas de l'animal. J'espère bien, mon révérend, que vous avez de la religion, vous.
Mais qu'est-ce que cela veut dire, ce petit mot : dès? Est-ce qu'il y eut un temps où l'homme ne se distinguait pas de l'animal? Cela ne peut signifier autre chose : en ce cas, c'était donc aussi un animal, que l'homme? Mon Dieul que je voudrais être savant, pour connaître à quelle espèce d'animal pouvait appartenir le bisaïeul de votre respectable famille. Etaitce un perroquet, ou une sardine? Combien vous seriez bon de m'éclairer là-dessus !
Et mon grand-père, à moi, quel était-il encore ? probablement, ce dut être un oiseau , puisque le nom
m'en est resté; mais un oiseau de quelle espèce? Si je parviens à découvrir l'espèce de celte bête vénérable à qui je dois le jour, je prends l'engagement solennel de n'en manger jamais, quand même ce serait une bécasse ; et, pourtant, ce serait pour moi un bien grand sacrifice. Mais^ aussi, que sait-on? si j'allais avoir le malheur d'empêcher une autre bête de se faire homme 1... vous me donnez des remords aflfreux, J^ai peut-être dévoré des hommes par centaines, moi qui ai si peu de dévotion pour l'anthropophagie , et qui ai toujours eu les caraïbes en horrçur ! Est-ce que vous osez manger de la viande, vous, mon digne maître? dévot, comme je vous suppose, je suis persuadé que vous faites maigre toute l'année.
C'est bien vrai qu on m'avait enseigné « dans le foyer domestique x) à m'abstenir de viande les jours défendus ; mais jamais on ne m'avait parlé d'une abstinence si rigide : pourtant, c'est évidemment de là que vient cette loi de l'Eglise; j'avoue que je n'y avais jamais pensé. C'est, ma foi, vrai : vous prêchez comme mon curé; seulement il regarde trop en l'air, tandis que vous, vous aurez trouvé cela à force de regarder en bas.
La seule diflSculté que je trouve à votre théorie, c'est celle-ci : supposant que l'auteur de ma race, Loyseau, r' du nom, ait voulu se faire homme, pourquoi donc
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a-t-ileu la stapidité de se déshabiller de ses plumes? il aurait bien dû, au moins, conserver son plumage , ne Mt-œ que pour économiser sur les frais d'entretien. El puis, ce doit être si amusant de voler!
Mais il y a peut-être du remède. Si l'homme est plus habile que Tanimal, il n'est pas douteux qu'il ne puisse, aisément, réparer cet oubli de son ancêtre. En effet, dès lors qu'une bête quelconque a pu avoir Tesprit de se changer en homme, il n'y a pas de doute que l'homme , qui est un animal en progrès , ne puisse, très-facilement, redevenir bête à volonté; seulement, dans mon ignorance du procédé à mettre en usage , je vous conjure , à deux genoux , ^'avoir la grande charité de me confier ce secret important. Certainement, vous êtes plus capable que personne de me nunener à cet état primitif, et de me délivrer de la triste nécessité de tirer le ligneul. Jusqu'à ce que vous m'ayez enseigné le moyen de marcher à quatre pattes, ou de m'envoler dans les airs, je serai le plus malheureux des oiseaux.
Pourtant, ne m'envoyez pas la recette pour devenir un dindon^ j'aime mieux passer martin pêcheur; j'aime beaucoup l'eau.
En attendant que, par l'effet de vos soins, je redevienne tout à fait bête, voici que, par suite de votre théorie, l'animal s'est fait homme. Je ne comprends
pas pourquoi il s'est fait homme religieux, par exemple, puisque la religion suppose qu'il est lié à quelque chose, comment l'homme a-t-il pu inventer de croire à une pareille sornette, tandis que les bêtes ont assez d'esprit pour s'en passer? Ça doit être venu dans la cervelle d'une première femme; car, probablement, juste au moment où passa, dans la tète d'un premier animal, la pensée de se faire homme, la même idée dut traverser la cervelle d'une femelle, pbis avisée que les autres. A moins que vous ne me l'affirmiez , je ne croirai jamais que toute la race humaine soit sortie d'un premier coq, même gaulois, sans l'assistance d'une première poule. Ce serait beaucoup plus extraordinaire que le récit de Moïse.
Voilà donc l'animal transformé en homme, et en homme religieux. Qu'est-ce que cela va être que cette religion-là? C'est-à-dire a qu'il (l'homme) vit dans la nature quelque chose au delà de la réalité (i) ! » Qu'estce que c'est, de grâce, qu'il peut y avoir au delà de la réalité? Je pense que ce doit être ce qui n'est pas réel, c'est-à-dire rien du tout. Il était d'une jolie force, cet homme-là; pour moi, j'avoue que je ne serais jamais capable d'en voir autant. « Ce sentiment, pendant des milliers d'années, s'égara de la manière la
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plus étrange. » Diable I je le crois bien : aussi, comme vons dites, il arriva à croire aux sorciers , au fétichisme, il aboutit à des scènes de boucherie, etc., etc. Ça ne pouvait pas finir autrement.
Mais, si la religion consiste à voir ce-qui n'existe pas, ou bien n'est pas réel, ce qui revient absolument aumême, pourquoi donc appelez-vous la religion, une «r faculté divine (1)? » La divine faculté de ne rien voir du tout. Que vous êtes heureux d'avoir de la religion, mon digne maître I Est-ce qu'on peut en arriver là, quand on est membre de l'Institut? Ahl si je pouvais espérer savoir un jour ce qui n'est pas réel, je mourrais bien content. J'en saurais plus long que le bon Dieu.
Les pages suivantes de votre premier chapitre n'ont rien de très-clair pour moi : bouddhisme, druidisme, brahmanisme, orphisme; je ne sais pas, ce que tout ces grands mots-là veulent dire ; tout ce que je comprends là-dedans, c'est que les Perses se sont convertis en se faisant Turcs. Vous ne nous dites pas pourquoi, de sorte que je n'en saurai jamais rien. Mais, au fond, ça m'est assez égal.
La chose la plus importante de l'histoire de l'humanité, c'est, à ce qu'il paraît, le bédouinisme. J'aime
à voir avec vous, « le patriarche bédouin, préparant la foi du monde (i). d La figure de ce bédouin me plaît et me ravit; après avoir eu un patriarche animal pour auteur , dans Tordre de la nature, il me restait à découvrir que je descendais d'un patriarche bédouin, dans Tordre de la foi. Voyons donc ce qu'il va faire ce patriarche bédouin, préparateur de la foi : son antipathie contre la Syrie... Tabsence complète des temples,... « voilà sa supériorité. » S'il ne faut que cela pour être supérieurs, démolissons les églises et détestons les Syriens.
Chez les bédouins, il y avait une tribu, celle des Béni Israël (ça doit être les Israélites, mais les Béni Israël c'est plus joli), lesquels apprirent à détester Tidolâtrie en fréquentant les Egyptiens, qui étaient des idolâtres enragés; ils voyageaient avec un coffre ayant des oreillettes pour y passer des bâtons : « c'était tout leur matériel religieux. » C'était une religion bien économique que celle-là ! Dans a le coflfre » il y avait un « livre, » une manière de « journal, » comme qui dirait le Moniteur, « où Ton écrivait très-discrètement, » comme qui dirait dans le Siècle ou Y Opinion , et, près du livre, une famille qui a en disposait, » comme qui dirait « les prêtres. » Us sont toujours
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fourrés partout, où on n'en a pas besoin , ces genslà.
Chez les Israélites, cependant^ ce n'étaient pas les prêtres qui avaient de Timportance, c'étaient les « prophètes ou Nabi. ^ Les Nabi étant démocrates et c ennemis des riches, s furent a les vrais instruments de la primauté religieuse du peuple juif (i). » Ce sont ces NabiAk qui ont entortillé le peuple d'Israël, en lui faisant accroire un tas de choses, entre autres , que le Messie sortirait de chez eux, et gouvernerait un jour l'univers tout entier. Tout de même, ces NabiAk valaient bien ceux de chez nous. Ils s'appelaient Jérémie, Ezéchiel, Isaïe.. Seulement, Isaïe n'est Isaïe que jusqu'à je ne sais quel chapitre.
Ensuite de quoi, la loi de Moïse, appelée Thora, est démonétisée par je ne sais qui, appelé je ne sais com- ' ment. Grand tohu-bohu. Et ce fut grand dommage , parce que cette loi était « l'œuvre d'hommes bien pénétrés d'un haut idéal de la vie présente (2). »
Enfin, après nous avoir fait traverser toute l'histoire juive, avec des variantes qui ne se trouvent nulle part, jusqu'à ce que nous arrivions à l'époque de saint Jean* Baptiste, nous voici à la fin du premier chapitre, sans avoir rien appris de bien utile à connaître, sauf l'exis-
tence des Nabi et d'un certain Soziosch, né natif de la Perse, le grand prophète avenir, chargé de préparer le règne d'Ormuzd. Tout ça est un peu embrouillé, mais ça n'en fait que mieux. Ce qu'il y a de plus clair dans ce beau chapitre, c'est qu'il y avait des Nabi chez les bédouins, et que vous êtes peut-être parent de mes serins : c'est toujours ça de gagné I Dame, au fait, on aime à savoir d'où on sort, c'est dans la nature.
En terminant cette lettre, je me permettrai de donner âmes lecteurs comme un modèle achevé de style sémitique, quelques extraits d'un bien joli morceau.
«t La poésie de l'âme, la fi.i, la liberté, l'honnêteté , le dévouement, apparaisse ntdans le monde avec les deux grandes races qui, en un sens, ont fait l'humanité... Les premières intuitions religieuses de la race indo-européenne furent essentiellement naturalistes. Mais c'était un naturalisme profond et moral, un embrassement amoureux de la nature par l'homme, une poésie délicieuse, pleine du sentiment de l'infini. Ce n'était ni de la religion, ni de la| morale réfléchies; c'était de la mélancolie, de la tendresse, de l'imagination; c'était par-dessus tout du sérieux, c'est-à-dire la condition essentielle de la morale et de la religion. La foi de l'humanité, cependant, ne pouvait venir de là... »
Quelle belle tartine littéraire, mon cher maître , et
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quelle poésie enchanteresse. Quel parfum du monde qui n'a rien de réel, s'exhale du fond de cette religieuse tirade? Quant à moi je trouve cela si élevé de pensées et d'expressions, que si quelqu'un , sans en excepter les Nabi ou le patriarche des bédouins, y comprend jamais quelque chose, je consens à votre choix à mourir guillotiné, ou pendu.
C'est dans cette consolante pensée, mon révérend , que j'ai l'honneur...
LETTRE VP.
Les bonnes gens, qui n'entendent malice à rien, auraient cru que, dans un chapitre intitulé : Enfance etjeunessedeJéstis, vous eussiez, tout bonnement, suivi les données de saint Mathieu et de saint Luc, et raconté les choses comme ceux qui vivaient au temps où ces mêmes choses se sont passées; mais vous, mritre, n*fetes pas un de ces hommes qui n'y voient pas plus loin que le bout de leur nez, et je vous contemple, d'ici, cherchant, dans la profondeur de votre génie, les moyens de rendre obscur ce qui, avant vous, était parfaitement clair.
Oui, vous m' apparaissez, dans votre cabane du Li- Wi, assis sur vos six volumes, fumant une longue
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pipe turque, et discourant avec vous-même, tandis que vos yeux suivent la fumée qui s'envole en nuages bleuâtres, ou s'abaissent, avec une grâce infinie, sur le paysage enchanté. Voici le soliloque qui a dû s'échapper de vos lèvres savantes, entre deux boufifées de tabac.
Je viens d'établir, avec la dernière évidence, quelle est la noble généalogie de mon espèce, et d'anéantir, en vingt pages, toutes les rocamboles de ce qu'on est convenu d'appeler le vieux ou l'Ancien Testament : voilà qui va bien.
Il me reste une autre tâche à accomplir : c'est de pulvériser la foi bâtie sur les Évangiles, foi qui s'appuie, sottement, sur des faits, pour lui substituer une religion nouvelle , ma religion à moi , la religion Renan, qui roule, uniquement, sur des choses sans réalité.
Je suis dans une très-bonne situation pour défendre ma doctrine, par l'excellente raison que je n'en ai pas. Don Quichotte, lui-même, avait affaire à des moulins à vent, qui sont des objets très-réels, tandis que mes dogmes, n'existant point, sont complètement inattaquables.
Quant à la doctrine catholique, elle est dans une position détestable. Établie sur l'existence précise de personnes, de lieux, de faits et de dates, elle est, sinon
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vnliiérable^ du moins attaquable de tous points. Les adversaires qu'elle a eu^ jusqu'ici, à combattre ont été de yrais badauds. Ils ont essayé de prouver, scienyfiqoement, leurs négations, et se sont fait damer le pon par des gens plus forts qu'eux en histoire. Pour moi, tomme j'ai la chance de ne pas être très-ferré dans cette partie-là, je m*en vais, tout uniment, nier, Tim après l'autre, chacun des points historiques en* aeignés par TËglise, et bouleverser de cette sorte, et si complètement, toutes les narrations évangéliques, qu'il ne reste pas un seul fait debout. Si quelqu'un me demande où j'ai pris tout cela, je le renverrai à la montagne du Ghazir, ou bien je lui répondrai : c'est jsm secret, de sorte qu'il sera bien attrapé.
Peutrétre, pour tranquilliser les consciences timorées, cilerai-je, pourtant, quelques textes, par-ci, parla, i tort et à travers, et, principalement, le Talmud, parce qae, avec le Talmud, on s'en tire toujours.
Cette méthode, mon révérend, a du bon; mais elle a aussi ses petits inconvénients, ainsi que vous Tallez voir.
Vous avez, parmi vos lecteurs, deux classes trèsdistinctes : les tètes d'entonnoir appartenant, généralement, aux lecteurs du Siècle, et qui engloutissent lont ce qu'on y verse, pourvu que ce soit un peu malpropre, et qu'il y ait un tricorne au bout. Mais quelle
gloire et quel proflt avez-vous à convaincre ces gens-là ? Ridiculiser TÉvangile à leurs yeux, c'est absolument comme si vous vouliez enfoncer une porte ouverte.
Les autres sont les chrétiens; et c'est à ceux-ci qu'il convient de vous adresser, pour y recruter des prosélytes. Or, les chrétiens n'avalent pas tout, au contraire; et, sivous tentezde renverser leur croyance ^ ils vous donneront du fil à retordre. Ils éplucheront vos citations, pèseront vos preuves, compareront vos textes et vous causeront ainsi bien du désagrément.
Voulez-vous une démonstration de ce que j'avance ? la voici :
Figurez-vous donc qu'en lisant votre deuxième chapitre je me^suis senti transporté de joie. J'y trouve , en effet, les phrases suivantes : ce Jésus naquit à Nazareth... et ce n'est que par un détour assez embarrassé , qu'on réussit, dans sa légende, à le faire naître à Bethléem... (l). Il n'était pas de la famille de David... (2). La famille, qu'elle provînt d'un ou de plusieurs mariages, était assez nombreuse. Jésus avait des frères et des sœurs, dont il semble avoir été l'aîné... (3). Ses sœurs se marièrent à Nazareth, et il y passa les années de sa première jeunesse (4). »
Voilà que, sur votre parole, j'arrive triomphant,
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chez M. le vicomte de Kersolon, un de nos pays, et secrétaire de la rédaction de Y Ouvrier; c'est lui que je consulte dans les cas difficiles, excepté pour le Talmud, parce qu'il m'a avoué ne l'avoir jamais ouvert. J'avais votre volume sous le bras ; et, j'avoue que je n'étais pas fâché d'humilier un peu mon homme : même quand on ne sait pas grand'chose, on est toujours bien aise de passer pour plus savant qu'on ne Test en effet. N'est-ce pas que cela vous arrive aussi quelquefois?
Voilà que je lui débite, de mon mieux, ma petite antienne : comme quoi Notre-Seigneur n'était pas Notre-Seigneur, et que la sainte Vierge n'était pas la sainte Vierge: et le reste de la Litijinie, ainsi que je vous l'ai rapporté plus haut; en vous citant, comme de juste. D'ailleurs, il me connaît assez pour savoir que cela ne pouvait pas venir de moi. Or, après avoir gardé le silence pendant quelques instants, il me dit àlafin :
a Ah ! çà, Jean Loyseau, vous avez donc joliment du temps à perdre, pour vous amuser à lire les œuvres de M.Renan?
— Mais pas du tout, monsieur, ce n'est pas pour perdre mon temps , c'est pour m'instruire.
— On ne s'instruit pas, mon cher, en lisant des romans.
— Mais, monsieur le vicomte, je sais bien que tout le monde dit que la Vie de Jénts est un roman ; cependant, ça a Tair d'un roman historique; et puis, voyez-vous, le bas des pages est plein de notes et de citations.
— Voyons un peu. »
Je lui passai le livre.
Si vous aviez vu comms il a ri, je suis sûr que cela vous eût diverti vous-même. J'ai vu un moment qu'il allait étouffer, et que je serais cause de sa mort.
« Ecoutez, mon pauvre Loyseau, me dit-il enfin, quand son accès fut un peu passé ; je savais bien que M. Renan n'avait pas réussi en théologie ; mais je ne le croyais pas si ignorant que ça. Croyez-moi, laissez son bouquin en paix , à moins que vous ne vous serviez du papier pour allumer votre pipe. Il n'est pas bon à autre chose.
— Malheureusement, je ne peux pas, monsieur : j'ai commencé à lui écrire, pour lui faire part de mes petites observations, au sujet de son ouvrage.
— Vous avez bien de la bonté 1 et vous pensez qu'il vous répondra ?
— Dame , monsieur , m'est avis qu'il y est bien obligé ; mon curé me répond bien, lui, quand je l'interroge : et M. le ministre dit qu'un professeur est une manière de prêtre.
— Eh I bien, mon cher Jean Loyseau, vous pouvez dire, de ma part, à M. Renan, qu'il est naïf comme Pâpias, et ignorant comme une éponge. Quant à vous répondre, soyez sûr qu'il n'en est pas capable, et que vous n'en extirperez pas un traître mot.
—J'espère mieux de sa philanthropie, monsieur; mais enfin tout cela ne prouve pas qu'il a tort, H. Renan.
— Ah! vous voulez des preuves?
—Mais, certainement, monsieur le vicomte, si vous pouvez.
— Parbleu ! il faudrait ne pas être fort pour être embarrassé que lui répondre. Eh bien, si vous lui écrivez, JeanLoyseau, voici ce que vous pourrez lui apprendre, puisqu'il l'ignore. Vous savez lire, Jean Loyseau ?
— El compter, monsieur le vicomte.
— C'est de trop : à moins que vous ne veuillez compter les sottises contenues dans ses ouvrages ; mais, puisque vous savez lire, regardez ceci.
— Je regarde.
— Qu'est-ce que vous voyez ici? dans le livre de M. Renan, page 19, au bas?
— Ici? je lis que : selon Josèphe, « le recensement opéré par Quirinus,auquel la légende rattache le voyage de Bethléem, est postérieur de dix ans à l'année oii, d'après Luc et Mathieu, Jésus serait né. Les deux évan-
gélistes, en effet , font naître Jésus sous le règne d'Hérode. Or, le recensement de Quirinus n'eut lieu qu'après là déposition d'Archélaûs , c'est-à-dire dix ans après la mort d'Hérode (1). » Il y a donc contradiction : Josèphe avait raison, et les deux évangélistes se sont trompés.
— Voyons, M. Loyseau, vous qui êtes de bonne foi, supposons que MM. Thiers et Guizot, qui sont vivants, qui se trouvent sur les lieux et mêlés aux événements de leur temps, écrivent, maintenant, une histoire de Louis-Philippe, et s'accordent à fixer son avènement au trône en 1830, les croiriez-vous?
— Certainement; pourquoi pas?
— Bon : imaginez, maintenant, que n'importe quel particulier; appelez-le Josèphe, si vous voulez, demeurant en Angleterre, venu plus lard au monde, et n'ayant eu aucun rapport avec le personnage en question, vienne à écrire, dans une autre histoire, que la révolution de Juillet a eu lieu en 1840. A qui donneriez-vous la préférence, à Josèphe, ou à MM. Thiers et Guizot?
— Parbleu I à MM. Thiers et Guizot.
— Supposons .que, dans l'année 3863, ou à peu près , un amateur quelconque , connaissant bien la
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valeur respective des susdits écrivains, donne la préférence au récit du Josèphe en question, et en conclue que Louis-Philippe n'a été roi qu'en 1840 : qu'en penseriez-vous?
— Ma foi, monsieur, j'en penserais qu'il me fait l'effet d'un fameux imbécile.
— Respectez M. Renan, mon cher, toute vérité n'est pas bonne à dire : cela vous suffit-il?
— Tout à fait : il faudrait être difficile.
—Eh bien, cela ne me suffit pas, à moi. Supposez que le second historien, nommé Josèphe, ait été pris souvent en flagrant délit de semblables erreurs, et que les premiers ne l'aient jamais été.
— Est-ce que Josèphe s'est trompé?
— Si M. Renan avait pris la peine de lire Baronius, il saurait, aussi bien que moi, que Josèphe, dans toute son histoire d'Hérode, a sauté à pieds joints par-dessus une période de neuf années; mais M. Renan ne prend pas la peine de lire Baronius, il se contente de M. Albert Reville et consorts. En avez-vous assez?
— Oui, et plus qu'il ne m'en faut : seulement si, par chance, Josèphe ne s'était pas trompé?
— Un peu de patience. Connaissez-vous ce petit livre-ci?
— Parfaitement : c'est l'Evangile selon saint Luc.
— Faites-moi le plaisir de lire, M. Loyseau.
— Bien volontiers: « Ce premier recensement fut fait par le délégué Cyrinus (1). d
— Que pensez-vous que cela veuille dire, Jean Loyseau ?
— Il me semble que le mot premier suppose qu'il pourrait bien se faire qu'il y en eût eu d'autres plus tard, et par conséquent, en ce cas, Josèphe aurait raison, et les Evangélistes n'auraient pas tort.
— Il y en a qui l'ont pensé de même (2), et, en particulier, un certain Grotius qui, étant protestant, doit posséder la confiance de M. Renan, et qui croit , en outre, que ce recensement, commandé par l'Empereur, ne fut pas simultané (3). Avez-vous encore des doutes ?
— Je ne pense pas.
— Nous avons, nous , encore des preuves : si saint Luc et saint l^atthieu s'étaient trompés, probablement les anciens hérétiques, ou les païens, eussent fait cette objection aux chrétiens , puisqu'à elle seule elle était capable de renverser le catholicisme.
— Est-ce que quelqu'un s'est avisé de la faire ?
— Pas un seul, jusqu'à MM. Bolingbrocke et Dumarsais, deux incrédules, qui ont eu cette brillante idée, et chez lesquels M. Renan l'a puisée, croyant qu'on ne s'en apercevrait pas , et qu'on l'en croirait
(1) Luc. 26, t. — (2) Dodraeus Euseb. Scbol. lib. I, bisi. c. t. — (8) Grot. in 1 vers. c. ii. S. Luc.
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l'inventeur. Ecoutez^ M. Loyseau , puisque vous écrivez i M. Renan, ayez l'obligeance de lui citer ce petit passage de saint Justin, auteur contemporain , écrivant à un juif, nommé Tryphon, lequel juif ne trouva rien à lui répondre. Voici ce que dit saint Justin : c Gomme le premier recensement dans la Judée eut lieu sous Cyrénius, Joseph partit du bourg de Nazareth, où il habitait, pour se rendre à Bethléem , sa ville natale , afin de se faire inscrire ; car il était de la race de Juda, qui vivait dans cette contrée (4). »
«S'il demande davantage, dites-lui que TertuUien, également contemporain, a vu, à Rome, le registre officiel où était inscrit le nom de Jésus dans le recensement d'Auguste, et qu'il nomme ce livre un témoin frès-fidèle (2), constatant le lieu de naissance , et la famille du Sauveur.
i>Si cela ne luisuffitpas, ajoutez que saint Jean Chrysostome, qui avait visité Rome, fait mention du même livre, que tout le monde pouvait voir, et qui existait encore de son temps (3), c'est-à-dire quatre siècles plus tard.
(1) «Sed cumcensus ia Jadaea tuncprimum haberetur sub Cyrenio; ei'oppido Nazareth, in quo degebat, Bethléem, unde erat oriundas, profectus est (Joseph), ut censeretur. Nam ex tribu Juda, hanc terram iacolente, genus ducebat. » (S. Justin, dial. e. Tryph. Jod., n" 78.)
{i) « De censu Angusti, qnemtestem fidelissimum Dominic» nativi* tatig, romana archivia custodiunt. >» (Tertul., l. IV, adv. Marcionem.)
(8)«Cuivetere8...codiccs qui etRomœ publiée asservanlur, lecll-
» Si M. Renan en manifeste le moindre désir, diteslui, de ma part, que j'ai à sa disposition d'autres preuves encore.
» Enfin, dans le cas où il ne se déclarerait pas pleinement satisfait, rappelez-lai qu'un ancien philosophe , qui avait aussi la manie d'écrire, et celle de persécuter ; qui avait toutes les pièces en main, et même les tables du recensement dont parlent TertuUien et saint Jean Chrysostome, qui ne négligeait rien pour prendre le dogme chrétien en flagrant délit de mensonge ou d'erreur , et qui s'entendait assez à dépraver l'enseignement catholique , rappelez-lui, que ce haut personnage, quand on lui citait le texte de saint Luc, pour lui prouver que N.-S.-J.-C. était bien né à Bethléem, et qu'il était réellement de la famille de David , jugeait convenable de garder un profond et modeste silence. Que si M. Renan vous demande le nom de ce grand homme, dites-le-lui, mais tout bas, de peur de le fâcher, et qu'il ne prenne la logique de votre raisonnement pour une personnalité sanglante.
— Et comment s'appelait donc ce philosophe illustre et lettré?
— Julien l'Apostat (4).
tare libeat, perfacile etiam tempus hujus descriptioois accurate discere poterit. » (S. Jean Chrys. hom. in diem naiiv. D. N. J. C. i à ii.) — (1) S. Cyrille, l. vi, c. Julien. Cf. Euseb. chron. et Benedic. Pererius, 1. XI, in Daniel, q. y.
d'un nommé JÉSUS. 67
Ma foi, mon cher maître, en vous voyant si maitraité, j*avais l'oreille bien basse; j'ai pris mon chapeau, et je suis parti.
Rentré chez moi, cela m'avait donné l'envie de vérifier vos autres affirmations : car, depuis que je vous lis, j'ai pris goût à la science; et je vous adresse, ici, le résultat de mes petites découvertes personnelles. J'ouvre votre livre et je lis : a Ce n'est que par un détour assez embarrassé qu'on réussit, dans sa légende, aie faire naître à Bethléem (1). »
J'ouvre, maintenant, saint Luc et je lis : « Tout le monde allait se faire inscrire chacun dans sa ville. Joseph vint donc de la Galilée, et de la ville de Nazareth, dans la Judée et la ville de David qu'on appelle Bethléem, parce qu'il était de la maison et de la famille de David (2). »
Que le bon Dieu vous bénisse, mon révérend ! puisque chacun était obligé d'aller se faire inscrire dans sa ville natale, où, diantre, voulez-vous donc que se rendissent Joseph et Marie, ailleurs que dans leur pays? Je ne vois pas quel détour embarfassé vous pouvez voir là dedans. A moins que vous n'ayez voulu dire embarrassant ! Ce serait, alors, une erreur typographique : ces coquins d'imprimeurs, ils n'en font jamais d'autres I'
(i)P. 19. —(î) Luc, II, s, 4.
J'ouvre encore votre livre et je lis : « C'est devant des objections souvent répétées qu'on aura ajouté en tête de l'Evangile selon Matthieu, des réserves (1) » qui n'étaient pas en contradiction flag^ ante avec le reste du texte.
Mais, qui donc fiaisait ces objections? et qui fit ces additions^ je vous prie?
Hélas I c'est bien triste que dans votre beau livre il y ait t^nt de contradictions flagrantes qu'on ne puisse y faire aucune réserve ! Que n'écriviez-vous donc selon Matthieu?
a Jésus n'était pas de la famille de David (2). »
Cette fois vous nous renvoyez à la page 237 de votre livre : c'est bien commode de se prouver par soi-même : voyons donc la page 237.
Page 237. « Le titre de Fik de David fut le premiler qu'il accepta... La famille de David était, à ce quil semble, éteinte depuis longtemps... Il se croyait Fils de Dieu et non pas Fils de David... Mais l'opinion ici lui fit une sorte de violence... Il finit, ce semble, par y prendre plaisir, car il faisait de la meilleure grâce les miracles qu'on lui demandait en l'interpellant ainsi. » Sapristi I je ne vois pourtant pas que ça prouve beaucoup, tout ça. Âh ! mais , ce sera peut-être dans la
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note. — Lisons la note : a II est vrai que certains docteurs^ tels que Hillel^ Gamaliel, sont donnés comme étant de la race de David. » A la bonne heure ! me voilà rassuré. Il n'y a pas de danger que je doute maintenant de l'extinction totale de la race de David, n fallait donc le dire tout de suite.
• Jésus avait des frères et sœurs dont il semble avoir été Fainé (1). »
(Hein ! quand je vous le disais plus haut qu'il ne fallait pas dire que Philon était le frère orné de
L'sdné ou le cadet, cela n'importe guère ; mais où diantre avez-vous encore été dénicher cette nou«veauté-là? Dans TÉvangile, où il est question de ses frères et sœurs. Ahl vraiment. Eh bien! lisons l'Évangile... Mais non^ ce n'est pas la peine : a les quatre personnages, » dites-vous, < qui sont donnés (dans l'Évangile) comme ses frères, étaient ses cousins (2). » Tiens ! et pourquoi donc les personnes qui sont données, dans TÉvangile, pour être ses sœurs, ne seraient-elles pas ses cousines ?
Gomment s'appelaient-ils ses vrais frères et sœurs, s'il vous plaît?
« Leur nom était inconnu (3), » mais ça n'empêche
(6) p. sa. — («)P.2i. - (8) p. 45.
pas qu'ils ne lui fissent une fameuse opposition.
Suivons :
«Ses sœurs se marièrent à Nazareth (1). » Voyez Marc, VI, 3. — Voyons Marc, vi, 3.
Marc, VI, 3': « Ils disaient... (les Nazaréens), n'estce donc pas le fils de Marie? frère de Jacques, et de Joseph, et de Jude, et de Simon? (ses cousins, selon vous) ; est-ce que ses sœurs (ses cousines) ne sont pas ici avec nous?»
Et ça prouve qu'elles étaient mariées, ces pauvres cousines-là?
Le reste du chapitre ne contient rien de bien rare, si ce n'est que les femmes de Nazareth sont très-gentilles ; ce qui me fait un sensible plaisir : et le tout finit parle désir pieux que vous exprimez, qu'on bâtisse une église sur la hauteur de cette petite ville de Nazareth pour y nicher un couvent de philosophes. Ma foi, si, pour loger cette espèce -là hors du pays, on ouvre jamais une souscription, je déclare que ce sera avec bien du plaisir que je concourrai à cette bonne œuvre : je souscris pour dix sous.
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