‹ Lettres sur la vie d'un nommé Jésus (volume 2)Chapitre 27 sur 180 · LETTRE VII · texte numérisé non relu

LETTRE VII

Vousdevez comprendre, monrévérend,quema position vis-à-vis de vous ne peut être celle d'un profond linguiste, d'un historien, ou d'un philosophe. Je ne saisque ce que tout le monde sait, ou à peu près; et, par conséquent, je ne puis suivre votre vol audacieux, ni dans les régions éthérées de la rnétaphysique, ni dans le royaume poudreux des vieux livres, ni dans le brouillard des temps passés. Laissant donc aux docleurs, qui se préparent, dit-on, à vous répondre, le soin de faire de savantes recherches, ma petite tâche est, tout bonnement, de vous communiquer mes doutes, tels que peut les concevoir un ouvrier ignorant.

Ma bibliothèque se compose de deux volumes: le premier, c'est le vôtre; le second, c'est, simplement, le livre des Écritures, sur lequel vous appuyez vos ingénieux récits.

Toutes les fois, donc, qu'il vous arrivera de citer des grands mots comme Targum, Midraschim, Mischna^ Schabbath, Baba Karna, Pirké Aboth, Menachoth^ ou SophoriTHy ne vous étonnez pas si je leur tire ma casquette, et si je leur fais la plus profonde des révérences : tout ça, pour moi, c'est de l'hébreu.

Mais, quand j'aurai la chance malheureuse de découvrir, dans votre ingénieuse épopée, quelque contradic-

tioQ flagrante, soit avec les Évangiles, soit, hélas, avec vous-même, vous me permettrez bien, j'espère, de continuer à vous faire part de mes petitesobservalions.

Je ne dirai pas tout; parce qu'il me faudrait un volume aussi gros que le v&tre, et, sans doute, il ne se vendrait pas ; mais je vous ferai part, naïvement, des difficultés principales, au fur et à mesure qu'elles se présenteront.

Ainsi, par exemple, comment donc se fait-il que vous nous disiez que Jésus « apprit à lire et à écrire, » et que vous nous le représentiez sous la férule du « hazzan, » ayant, a sans doute^ entre ses mains un livre qu'il répète en cadence, avec ses petits camarades, jusqu'à ce qu'il le sache par cœur (1). » Saint Jean, que vous citez, ne parle pas du tout du hazzan dans son ch. viii, verset 6; il dit bien, il est vrai, que Jésus, s'inclinant, écrivait sur la terre; mais il ne dit nullement qu'il ail appris cela à l'école.

Si vous eussiez pris la peine de remonter jusqu'au chapitre vn, verset i5, du même Evangile selon saint Jean, vous y eussiez lu que les gens de Nazareth, en le voyant lire l'Ecriture dans la synagogue, ouvraient de grands yeux et disaient : Tiens, « comment celui-ci sait-il les lettres, puisqu'il ne les a pas apprises (2). »

d'un nommé Jésus. 73

Puisque vous croyez bien, sur la foi de saint Jean, que Jésus savait lire et écrire ; pourquoi, sur la foi de saint Jeaû; ne croyez-vous pas aussi qu'on ne le lui avait pas enseigné?

Vous nous dites que dans ces heureux climats, et «dans la bonne antiquité, b Téducation scolaire ne servait pas à grand'chose, que « l'Arabe qui n'a eu aucun maître, est souvent néanmoins très-distingué, » ayant une ce grande délicatesse de manières, b et une grande c finesse (ce mot vous est cher) de l'esprit; » cpie a ce sont les hommes d'école au contraire, qui passent pour pédants et mal élevés (i). b Que tout cela soit vrai, je le veux bien : ce serait à peu près comme chez nous, où certaine instruction, reçue dans certaines écoles, rend affreusement pédant, horriblement mal élevé et rarement poli; mais si c'était une chose tellement commune dans la bonne antiquité, comment donc se fait-il que les compatriotes de Jésus- Christ se montrassent si surpris de la profondeur de sa doclrine, sachant bien que personne ne la lui avait enseignée?

Si' vous doutez de la vérité de mon assertion, vous pouvez vérifier : c'eçt dans saint Matthieu (2), dans saint Marc (3), dans saint Luc (4), et dans saint

(1)P. SI. — (î) Matth. XIII, 5î. — (3) Marc, yi, î. — (4) Luc,

Jean (!)• Ainsi donc, sur cinq Evangélistes, il n'y en a qu'un qui trouve tout naturel qu'on sache les choses que Ton n'a pas apprises : ne serait-ce point que vous voudriez nous faire croire que vous êtes dans le même cas? Combien donc en dénicherez-vousde véritables msdtres àN. S. J.-C., mon révérend père; nous avons déjà, sans compter les hazzan armés de leurs férules, Jean- Baptiste dont il fut a l'élève » (î), et dont il reçut a des leçons de prédication et d'action populaire (3), » mais qu'il a égala bientôt : » nous aurons le pur et Ebionisme, »— qui n'existait pas du temps de Jésus ; mais — dont il suivit les principes, et qui « fut sa doctrine » (4) : nous aurons un tas de révolutionnaires, qui lui donnèrent des idées; nous aurons le livre d'Enoch, qui devait être écrit 200 ans après sa mort, ce qui ne l'empêcha pas de le lire assidûment (5): « nous aurons les prophètes, Isaïe, en particulier, qui furent ses véritables maîtres (6). » « Nous aurons Hillel, » sorte d'ergoteur lettré de ce temps-là, qui, lui aussi a fut le vrai maître de Jésus » (7). Vous verrez qu'il finira par devenir votre véritable disciple, si cela continue; vous lui enseignerez l'hébreu qu'il ignore, ce qui n'aura rien de surprenant, puisqu'il suit bien les leçons et la doctrine de gens qui n'étaient pas encore nés quand il est mort.

(4) Jean, vu, 15. — (î) P. 107. - (3) P. 116. - (4) P. 179.-

d'un nommé Jésus. 75

Au milieu de tous ces maîtres, — sauf saint Jean- Baptiste son professeur de mimique et d'éloquence, — nous donnons toutefois la première place à M. Hillel, parce que nous trouvons le fait constaté dans le Pirké aboth, le Talmud de Jérusalem, celui de Babylone, le Jornùy le Schabbath et le Perachim (4)?

Ah I ça ; mais vous en avez donc bien contre ce pauvre Daniel ! encore un autre des professeurs de Jésus? Chaque fois que vous en parlez, on dirait qu'on vous marche sur un cor au pied. Vous ne pouvez pas vous imaginer combien il m'est désagréable de faire de l'érudition; mais, enfin, c'est plus fort que moi ; si ça vous démange trop, il faut bien que je vous soulage.

Ne craignez pas, cependant, que je retourne au vicomte de Kersolon : ce ne sera cette fois qu'une érudition de cordonnier, vous-même pourrez y atteindre.

Vos notes ont un parfum de bonhomie qui transporte; quand j'en vois poindre une, sans Midraschim et sans Pirké Aboth, je saute d'aise sur mon escabeau.

En voici une petite qui, dans trois lignes, six lettres et un point, renferme des trésors : je la copie.

« Lalégende de Daniel était déjà formée au vii« siècle avant J.-C. (Ezéchiel, xiv, 14, s. xxviii, 3.) C'est pour les besoins de la légende qu'on l'a fait vivre au temps de la captivité de Babylone (2). ù

(1) P. 35, note. - (î) P. 37.

Epluchons : a La légende de Daniel était déjà formée au vii* siècle avant J.-C, témoin] Ezéchiel. Ezéchiel, je l'ai lu, en parle, en eflTet, aux endroits indiqués; cette fois, vous citez jusle; c'est que, probablement, vous vous serez trompé.

Or, si j'en crois toutes les tables chronologiques les plus exactes, et on en trouve dans toutes les Bibles, — Ezéchiel vécut et prophétisa sous Sédécias, et pendant la captivité de Babylone, c'est-à-dire jusqu'à l'année 572* environ avant J.-C; quand donc vécut Daniel?

Daniel, selon les mêmes tables, prophétisa et vécut également sous Sédécias, et pendant la captivité; il n'y a, par conséquent, nul miracle à ce qu'Ezéchiel ait entendu parler de son plus illustre contemporain. Qu'est-ce qui vous surprend donc là-dedans?

a C'est pour les besoins de la légende qu'on l'a fait vivre au temps de la captivité. » La belle merveille ! Je vous demande un peu ce qui l'obligeait de mourir à la fleur de son âge, ce pauvre Daniel? Il a préféré se laisser vivre jusqu'à la fin de la captivité de Babylone, tant que l'a voulu la a catégorie de l'Idéal, » ou, en français : le bon Dieu.

De bonne foi, que penseriez- vous, si vous entendiez quelqu'un vous dire : a la légende de Napoléon était déjà formée au viii*. siècle de l'ère chrétienne (voyez M. Thiers et M. Guizot); c'est pour les besoins de la

d'un nommé Jésus. 77

légende qu'on Ta fait vivre au temps de la guerre de Russie. » Si votre cuisinière vous disait cela, est-ce que vous ne l'inviteriez pas à faire valoir ses droits à la retraite?

Et tout ce luxe d'érudition pour nous prouver qu'une légende déjà formée au vii' siècle avant J.-C. fut forgée au iii* a par un juif exalté (4) ? » Allons donc I est-ce que vous avez reçu ça en héritage du testament des douze patriarches ?

Mais si vous continuez encore quelque temps à dire dépareilles naïvetés, vous finirez par perdre entièrement toute ma confiance. Papias n'en ferait pas d'autres.

Je vous en conjure, puisque vous avez des accointances avec des rabbins, demandez-leur donc un peu si les juifs ne possédaient pas, dans leurs Écritures, les prophéties de Daniel, plus de trois siècles avant votre M. Antiochus Epiphane. Si c'est la lecture du Talmud ou du Pirké Aboth, qui vous trouble ainsi les idées, vous ne feriez pas mal de vous en priver pendant quelque temps.

Je vois bien où le bât vous blesse, au sujet de Daniel : c'est à cause d'une fallacieuse prophétie, qui témoigne d'une assez grande lucidité d'esprit, chez ce nabi-là : c'est une médecine un peu amère : Et quand

Page 1