‹ Lettres sur la vie d'un nommé JésusChapitre 1 sur 37 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

L'iicciieil excc'|jliunnellcnu'nl syiiipatliique fait au livre de noire collaboraleur, Jean Loyseau, nous fournit une occasion d'ajouter quelques"^ mots en tète de cette nouvelle édition de ses lettres.

Nous n'avons l'intention ni de revenir sur ce qu'il dit lui-même dans son ouvrage, ni de chercher à en rehausser la valeur en signalant les nombreuses adhésions qu'il a rencontrées, et dont plusieurs proviennent des sources les plus respectables ; notre unique but est d'adresser une Ijrève réponse à quelques critiques qui lui ont été faites, et qui, étant parvenues à l'administration de V Ouvrier^ semblent rejeter sur nous quelques torts prétendus que l'on attribue à l'auteur. En entreprenant ici sa défense, nous croyons user d'un droit.

Parmi les o])servations adressées à Jean Loyseau, les unes émanent de personnes bienveillantes, les autres d'adversaires déclarés.

Les premières ont été unanimes à applaudir cet ouvrage, et pour ne citer qu'un mot proféré par la voix la plus compétente et la plus autorisée : u Les lettres de Jean Loyseau à M. Renan ont percé à jour l'auteur et sa doctrine. » Ceci est un fait acquis désormais, et constaté par tous ses lecteurs de boime foi.

Le seul point sur lequel quelques rares critiques se soient fait entendre, est celui relatif au style adopté par notre cordonnier. Dans une semblable matière, prétend-on, il convenait peu de prendre le ton de la plaisanterie, et, surtout , de placer, sur le titre

VI rnKFACE.

même d'un pareil livre, des expressions qui ne semblent pas sutTisamment respectueuses envers le nom suradorable de Jésus.

Notre réponse sera facile.

Au sujet du ton général du livre, il est impossible que l'on n'ait pas remarqué avec quel soin notre auteur distingue les faits évangéliques des inepties du commentaire de M. Renan. Jamais matière plus auguste n'a été plus respectueusement traitée, et la seule partie sur laquelle la plaisanterie ait porté, est celle qui, assurément, n'a rien de très-divin, et n'appartient, peut-être, pas même aux sphères supérieures de notre humanité.

Non-seulement il ne peut être inconvenant de rire des absurdités d'un roman ridicule, mais la plupart des lecteurs, et la partie la plus respectable de ces mêmes lecteurs, ont pensé que la méthode de Jean Loyseau était, de beaucoup, préférable à celle qui, en traitant trop sérieusement une œuvre si peu sérieuse, présentait l'inconvénient de lui donner une importance que ne justifiait aucunement sa valeur scientifique, et la traiter avec un respect qu'elle ne méritait pas. C'était déjà lui faire beaucoup d'honneur que de la siffler.

Quant aux mots incriminés dans le titre de ces lettre!!^ l'auteur n'a pas cru devoir les supprimer dans cette nouvelle édition, et nous partageons pleinement son avis.

S'il est blessant: pour un cœur chrétien, de voir le nom divin de Jésus-Christ figurer à une place immonde, ce sentiment doit naître, à coup sûr, dans l'àme de quiconque le lit en tète du livre inqualifiable auquel Jean Loyseau a répondu. Tous les sentiments filiaux de ce dernier se sont révoltés à cette vue, et, c'est par un motif de pudeur outragée qu'il n'a pas voulu admettre, môme par hypothèse, que celui dont

r RE F ACE. VH

parlait son adversaire fut le Jésus que l'Église adorait. De là les expressions : tin nommé^ placées par lui en tète de sa n-ponse.

Cette adilition au titre de l'ouvrage est donc pleinement justifiée par le motif de haute délicatesse chrétienne qui l'a dictée, et surabondamment expliquée, du reste, par notre auteur, répélant à M. Renan, en vingt endroits de son livre : (( Notre Jésus n'est pas le vôtre, et votre Jésus n'est pas le mien. »

Personne, d'ailleurs, n'ignore que le nom de Jésus n'est pas exclusivement réservé au Sauveur du monde. L'auteur du livre de l'Ecclésiastique, et d'autres encore, le portèrent avant Lui ; et , après sa mort , nous le retrouvons pareillement inscrit dans les pages de l'histoire. Il n'y a donc pas môme l'ombre d'une inconvenance à supposer que le héros d'un roman, écrit par un membre de l'Institut quelconque, n'est nullement le Jésus- Christ que les cieux même révèrent, mais un personnage de fantaisie n'ayant rien de commun avec le Verbe fait chair, un noiinné Jésus, en un mot, inventé pour amuser le monde des badauds par le cerveau fêlé d'un rêveur.

Voilà tout ce que Jean Loyseau a voulu dire, et voilà ce qu'en réalité il a dit. Nous espérons que celle simple explication, inulile, sans doute, pour quiconque a lu son livre, disculpera pleinement notre ami d'une faute qu'il n'a pas commise, et fera comprendre atout esprit non prévenu, qu'il serait souverainement déraisonnable d'imputer à un manque de jugement ou de réflexion, ce qui n'est, en définitive, qu'une marque réfléchie et un signe manifeste d'amour et de respect.

L'autre classe de lecteurs parmi lesquels les lettres de notre Jeau Loyseau ont rencontré d'amers antagonistes est celle des libres penseurs, et il n'en pouvait être autrement.

Il était impussible de résister à l'évidence de la dé-

MIT niEFACE.

monstration. Les contradictions do Bar Renan — car le mot est devenu proverbial — ses erreurs plus ou moins calculées, ses falsifications plus ou moins volontaires, son ignorance plus ou moins profonde, ont «Hé tellement démasquées, et le flagrant délit si nettement constaté, que toutes les consciences ont dû prononcer un jugement uniforme et n'accepter le pseudohistorien qne pour ce qu'il valait, c'est-à-dire pour le plus léger des écrivains et le plus infidèle des guides.

Quant à l'école philosophique en question, il n'es! hesoin que d'ouvrir les livres de ses représentants les plus autorisés, pour se convaincre qu'ils ne sont victimes d'aucune sorte de calomnie. Dieu les gêne tous plus ou moins, et, selon l'expression de M. Renan lui-même, son nom ne leur va pas. C'est pour ces messieurs : <( un mot un peu vieux et difficile à porter. » C'est « un grand son 1 ; » et voilà tout.

Mais ici, comme partout, M. Renan n'a pas même le triste mérite d'avoir inventé ces sottises. Sa dogmatique, — si tant est qu'on puisse appeler semblable fatras une dogmatique, — n'est autre chose c[u'une pâle et nauséabonde reproduction des audacieuses conceptions théologiques écloses dans la nébuleuse Allemagne : tout le monde le sait, tout le monde ledit, et lui-même ne le nie pas. Il n'a d'autre mérite que celui d'avoir vêtu l'armée de ses négations et de ses doutes à la mode de Paris. M. Michelft se prétendait maçon ; M. Renan affirme qu'il est tailleur; mais, à coup sûr, aucun d'eux n'est sculpteur, ni architecte.

Il n'entre pas dans notre plan de formuler ici toutes ces théories incohérentes et vides, ni d'en entreprendre la réfutation. Nous les signalons ; et c'est peut-être la meilleure critique qu'on puisse en faire. D'ailleurs, la manie de ces gens-là étant de révolutionner la grammaire, non moins que de bouleverser les idées, il esl

(!) Renan. Etn'ia sur l'histoire nVîiicu^c, p. 417, 4'.0.

rUÉFACE. IX

impossiljlc'ck' saisir l'ornlji'e d'un sens lucide, ouremhryon d'une unité quelf*onque, dans la loui' de Babel de leurs systèmes.

Sous des formes plus ou moins polies, le point sur lequel presfjue tous se trouvent en contact, est la négation de Dieu, cause première, et créateur de toutes choses.

Mais, comme l'existence des êtres qui tombent sous les sens, présentait une ojjjection formidable, quelsque fussent la grossièreté et le matérialisme de leurs conceptions, il fallait absolument compter avec cette difficulté permanente, et expliquer au monde pensant, comment il se faisait qu'il pût y avoir un effet produit, sans une cause qui le produisît. Le fil d'une toile d'araignée suffit pour arrêter le vol d'une mouche, même littéraire, et nos docteurs, en face de cet obstacle', crurent se tirer d'affaire, en affirmant, sur leur honneur, que l'effet était sa propre cause ; que ce qui existait aujourd'hui avait existé toujours; que la matière, par conséquent, était, de sa nature, éternelle; et que, s'il y avait un Dieu quelque part, c'était à l'ensemble des êtres physiques qu'on devait en décerner le nom.

Quant à l'âme, rien de plus simple : on n'en avait que faire, et comme elle a le défaut de n'être pas visible, on l'oublia. Elle gênait, on l'éteignit.

Bien des choses restaient à expliquer, pourtant. Si l'on n'eût été en face que de ténèbres, le mal n'aurait pas été bien grand : on se fût accommodé même de tomber dans quelques incohérences : f'absurde ne faisait pas peur; tant de gens en vivent ! mais il était un degré de laideur auquel on voyait successivement arriver tous ces systèmes, et qui les rendait par trop difformes, même pour la faible tendresse des cerveaux paternels qui les avaient engendrés.

Il fallut, par conséquent, soumettre tous ces hideux aTortons delà pensée humaine à un traitement ortho-

X rREFACE.

pédiqiie sévère ; et cliacun s'évertua à rendre ses enfants à peu près présentables en public.

Le public, en effet, demandait, aux uns, compte du mouvement; aux autres, de l'espace; aux autres encore de la durée ; on osait s'étonner de voir se succéder des êtres éphémères, dans un monde dépourvu de commencement; on s'enquérait de la supériorité dont étaient doués certains êtres, et on s'affligeait de ne pas comprendre pourquoi la pierre ne végétait pas, pourquoi le végétal ne marchait pas, pourquoi l'animal ne progressait pas; et de mille autres choses encore, questions fort indiscrètes, adressées à la philosophie; mais, enfin, c'étaient autant d'impasses dont il fallait tenter de sortir.

En admettant l'idée si simple et si belle d'un Dieu créateur de toutes choses, les difficultés s'évanouissaient comme par enchantement; mais le moyen de faire accepter une théorie si limpide à des gens qui définissaient Dieu (c la catégorie de l'idéal ! » Bon pour des enfants du catéchisme ; mais pour des docteurs diplômés, fi donc ! Si les philosophes du jour comprenaient ce qu'ils écrivent, ils se croiraient déshonorés.

Revenir à la notion de Dieu étant donc impossible, voici, à peu près, comment on tenta d'expliquer cette inexplicable doctrine.

« Dieu est tout{l),» affirme M.Renan ; ou, selon son maître: « une pure abstraction [2^. C'est-à-dire un mot ; ou, en d'autres termes, rien du tout ; ce qui revient parfaitement au même.

Quand on leur demande de choisir entre l'une et l'autre de ces assertions contradictoires, la première proclamant que Dieu est tout, et la seconde qu'il n'est rien, il s'en trouve qui vous répondent que tout et rien sont absolument la même chose, et que « l'Etre, en tant qu'être, n'est que le néant [3). »

(1) Renan, loc. cit.— (2) Hogcbioif. § 87.— (3) Hegel, loc. cit. § 80.

Page 1