PREFACE, XI
Si VOUS leur objectez que ces deux termes se repoussent : que cela ne vous étonne ni ne vous décourage, répond M. Renan; « la grandeur de la nature humaine cour-iste dans la contradiction... la contradiction est le signe de la vérilé 'V. »
Si quelque bonne âme, alléchée par ce mot vérité, se hasarde à demander ce que c'est que le vrai? Le vrai? répond un autre docteur : u il n'y a de ^Tai que la négation universelle ;2\ »
Comme cela est clair et, surtout, encourageant!
Yoilà donc en quoi consiste l'Essence divine, selon ces hauts penseurs : être ou n'être pas; vous pouvez choisir.
Mais cet èire, qui est ou qui n'est pas, se connaît-il lui-même ?
Sans doute : « Dieu n'est Dieu qu'en tant qu'il se connaît, et il ne se connaît qu'en tant qu'il a conscience de lui dans l'homme 3 . »
Alors, concluez- vous: l'homme est substantiellement Dieu, et il n'y a pas d'autre Dieu que l'homme se connaissant .
Assurément, affirme un grand philosophe : « Dieu n'est que l'ombre projetée par l'homme sur le ciel (4\ »
Que si vous leur objectez que tout cela ne vous semble pas très-concluant, ils vous répondront : Que ne pas conclure est le signe distinctif et la gloire de notre époque et de leur philosophie. Ils cherchent.
Tel est le système lumineux dont M. Renan s'est fait un des plus fervents adeptes, et auquel il prête l'appui de sa prose parfumée de langueurs mélancoliques, et donne toutes les tendresses mystiques de son cœur.
(1) Renaa, Etudes sur le Poème de Job. P. 62, 67. — f2j Bauer, Préface de la crit'iae des Evanriiles f^ynoiitiques. — (3) Hegel, loc. cit. § 86. — (4) Vacherot, Ilist. de l'école d'Alexandrie. T. III, p. 479.
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Lorsqu'il se trouve en présence de lui-même, ou d'un être quelconque, et qu'il se demande compte de telle ou telle existence sur notre planète snhlunaire. il ne sera pas plus embarrassé que les autres pour vous répondre; et afin de satisfaire à votre légitime curiosité, il tient un système tout prêt.
Essayerez-vous de l'interroger, par exemple, au sujet de (( la grande àme de Jésus, » de le prier qu'il veuille bien vous dire comment ce (( demi-dieu » de nouvelle espèce en est arrivé cà devenir (( la colonne la plus haute qui soutienne l'iiumanilé? » Il vous l'explique tout de suite, avec une lucidité sans égale. Pour lui, Jésus est une sorte de végétation humaine, résultant, fatalement, des lois qui régissent la matière organisée : « Le développement des produifs virants étant pavtou! le même, il n'est pas douteux que la croissance d'une personnalité aussi puissante que celle de Jésus n'ait obéi à des lois très-rigoureuses ^V. »
Si la curiosité vous prend de savoir comment et en vertu de quelle loi s'est opéré ce développement mystérieux et nécessaire dans la personne de son héros; il ne sera pas à court, et vous improvisera une Genèse renouvelée des Grecs, fraîchement restaurée par lui pour les besoins de sa cause, sur les Ijoids de la mer, au murmure des ondes. Voici le texte.
En le traduisant, nous craindrions qu'on ne nous accusât de l'avoir travesti : nous préférons le citer dans le simple appareil où il reçut le jour. Nous nous contentons d'abréger, c'est dommage; mais ce qui suit suffira, surabondamment, à démontrer que Bar Renan n'a nullement été calomnié par Jean Loyseau.
« Ne pensez-vous pas, » c'est M. Renan qui parle, « que si la morphologie zoologique était étudiée avec plus de philosophie... elle livrerait le secret de la for-
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mraion lento de riiumanilé, de ce phénomène étrange en vci'iu duquel une espèce animale prit sur les autres une supériorité décisive?
»... L'iionnne est arrivé à ce qu'il est par un progrès obscur qui dura des milliers d'années, et projjablement se consomma sur plusieurs points h la fois... Les zoologistes, .... nient, je le sais, les modifications séculaires des espèces... Quoi de moins philosophique?... Un jour viendra où la zoologie sera historique.
» ... L'histoire du monde, c'est l'histoire du soleil... La vie de notre planète a, en réalité, sa source dans le soleil, toute force est une transformation du soleil, la plante qui alimente nos fdvers est du soleil emmagasiné... Avant que la religion lut arrivée à prcclamer que Dieu doit être mis dans l'absolu et l'idéal, c'està-dire hors du monde, un seul culte fut raisonnable et scientifique, ce fut le culte du soleil. Le soleil est notre mère pairie et le dieu particulier de notre planètf^. »
Voilà comment M. Renan éta],;lit viclorieupemenl que l'homme descend en ligne droite de l'animal, et que son seul culte rationnel et scientifique est le cuit-:* du soleil, (( notre dieu particulier. » Voyons maintenant quels sont les autres grands parents de la bête. Cela intéresse encore très-directement notre espèce.
« Dans l'ordre de la réalité, ce que nous voyons, c'est un développement échelonné selon le temps, et dans lequel nous distinguons :
» 1" Une période atomique, au moins virtuelle, règne de la mécanique pure, mais contenant déjà b germe de tout ce qui devait suivre ;
» 2' Une période moléculaire, où la chimie commence, où la matière a déjà des groupemenls distincts ;
» 3° Une période solaire, où la matière est agglo-
XIV TREFACE.
mérée dans l'espace en masses colossales, séparées par des distances énormes;
)) .4" Une période planétaire... où la planète Terre en particulier commence d'exister;
» 5° Période de développement individuel de chaque planète... ( — c'est dans cette période que le caillou produit la plante; la plante enfante l'animal; et l'animal se transforme en homme. Mais il paraît que l'homme n'est pas encore un animal bien civilisé, car à cette période importante succède la suivante) ;
» 6" Période de l'humanité inconsciente, qui nous est révélée par la pliilologie et la mythologie comparée, s'étendant depuis le jour oi^i il y a eu sur la terre des êtres méritant le nom d'homme, jusqu'aux temps historiques ;
» 7" Période historique,... comprenant environ 5,000 ans, «et c'est celle où nous avons le bonheur de vivre.
...» Deux éléments, le temps et la tendance au progrès, expliquent l'univers... une sorte de ressort intime poussant tout à la vie, et à une vie de plus en plus développée, voilà l'hypothèse nécessaire.
«Certes, nous ne pouvons nier qu'il n'y ait dans d'autres corps célestes des consciences bien plus avancées que celles de l'humanité, mais nous n'en avons nulle connaissance. » — C'est bien nii-fHieureux, mais consolons-nous toutefois, car:
« Qui sait si l'homme ou tout autre être intelligent n'arrivera pas à connaître le dernier mot de la matière, l^a loi de la vie, la loi de l'atome? qui sait si, étant maître du secret de la matière, un chimiste prédestiné ne transformei-a pas toute chose? qui sait si, maître du secret de la vie, un biologiste omniscient n'en modifiera pas les conditions ?.... 'qui sait si lascience infinie n'amènera pas le pouvoir infini?. . . . L'être en possession d'une telle science et d'un tel
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pouvoir sera vraiment maître de l'univers. L'espace n'existant plus pour lui, il franchira les limites de sa planète. Un seul pouvoir gouvernera le monde, ce sera la science, ce sera l'esprit.
» Dieu, alors, sera complet... Dieu sera plutôt qu'il n'est; il est infïeri, il est en voie de se faire.... etc., etc (1\ »
Nous ignorons si les austères critiques du pauvre Jean Loyscau lui adresseraient encore un reproche en le voyant sauter de joie, sur son escaheau, à celle lecture drolatique. Ce tahleau de l'histoire du monde, commençant par Yotome pour ahoutir à un grand chimiste qui se fait Dieu, de par la grâce de l'oxygène et de l'azote ; cette grosse boule du soleil transformée en dieu po/rtiridier de notre planète ; ces animaux se débarrassant de leur poil, ou de leurs plumes, pour se revêtir de pantalons et de paletots ; ce personnage omniscient, trouvant moyen de ne pas mourir et se promenant, de planète en planète, pour visiter son domaine. Ces ossements de M. Renan, retrouvés par un savant des temps futurs, et classés dans un musée de l'époque, entre les carcasses d'un singe et d'un bison, comme une curiosité ostéologique, datant de la période des crétins. Tout cela est cl'un si haut comique qu'il faudrait, pour n'en pas rire, une dose de sérieux que, malheureusement, nous ne possédons pas.
Nous ne prétendons nullement discuter un pareil conte de fée, ni faire ressortir l'inconsistance d'une telle facétie. Nous espérons, même, pour l'honneur de Bar Renan, qu'il a écrit tout cela pour égayer les lecteurs d'une revue en enfance, ou qu'il a tracé ces lignes après avoir fumé de l'opium ou mangé du haschisch; mais si, par impossible, il était des-
(1) Renan. ï{o:ne des l'eux-JIomîe.*, livraison du 13 octobre 18Cî, les Sciences de h niîure...
XVI IRtFACE.
cendii à ce dc^rc d'iiuligcncc intcllecUulle de prendru .•lu sérieux de pareils rêves, nous lui demanderions purement et simplement s'il connaît la valeur des mots : infini et éternel.
Admettant, avec lui, que la matière est éternelle et infinie , daignerait-il n(jus expliquer comment il se fait que la période atouiiquc, pendant laquelle n'existaient point les lois qui, mainîenont, régissent la matière, se soit trouvée, tout à coup, soumise à ces mêmes lois?Quel autre ancêtre a préexisté à son grand père V atome ^ et à sa grand'mère la moléculel Car, enfin, il y avait une autre période avant cette période-là, puisque tout ce système est éternel.
De deux choses Tune, ou il y avait quelque chose avant Vatomc. ou il n'y avait rien. S'il y avait quelque chose, la loi du progrès devait avoir saisi ce quelque chose, et l'avoir amené à l'état de perfection, de toute éternité. Qui dit éternel dit sans commencement et sans fin. Les milliards de siècles dont parle M. Renan, mis en contrepoids de ce qui est éternel, donnent, tout juste, zéro au total.
S'il n'y avait rien avant la période aioiniqite^ alors, comment ce qui est en est-il sorti ? C'est malaisé à comprendre. Entre son néant, doué de fécondité, et son éternité qui commence, progresse et aboutit, le pauvre M. Renan doit se trouver dans une perplexité Lien giande.
Qu'il invoque le soleil, ce dieu particulier de notre planète, et le prie de venir l'éclairer de ses rayons, pour le faire sortir de ce mauvais pas. Je ne vois guère d'autre remède ta la chose.
Et quo l'on ne pense pas que l'école qui professe de telles théories soit restreinte à un petit nombre de docteurs hallucinés. Ces doctrines sont partout. Les Michelct,les Quinet, lesLiltré, les Leroux, les l\*oudlion, les Vacherot, les Renan et les Havel , Fourier,