‹ Lettres sur la vie d'un nommé JésusChapitre 24 sur 37 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

Le sacerdoce Ja professeur. — Comme quoi il est prouve que le bisaïeul de l'espèce humaine éiait un animal. — Recette pour redevenir bote. — La divine facnllé de ne rien voir du tout. — Le bédouinisme. — Les yabi. — DcUe tartine littéraire du Père Ren?,a. — Condilion à laquelle Jean Loyseau consent à moirir pendu.

En terminant la lecture et l'examen de votre précieuse Introduction, mon révéré mai Ire, j'avais conçu, je l'avoue, quelques légers doutes, au sujet de votre orlîiodoxie ; mais on a eu la bonté de me communiquer un beau discours de Son Excellence M. le ministre de l'instruction publique, par la vertu duquel je me suis pleinement rassuré. Voici, en effet, comment M. Duruy s'exprime :

« Ne craignez pas, messieurs, que cet enseignement (universitaire) ébranle ou ruine la fui de personne. Si le professeur, dans sacliaire, esl institué par l'État, et, à ce titre, ne doit, sous peine de déchéance, rien dire contre la loi que la société s'est donnée, il est aussi choisi par le père de faïuille qui lui confie son enfant, et sa parole n'a pas le droit de détruire les leçons du domestique.

» Même dans les limites de son enseignement, il doittoujours à ses élèves la vérité qui éclaire...

» Nous sommes, messieurs, l'instruction publique, je veux dire la civilisation et la moralité du pays.

» Le prctre à l'aiilcl, le professeur dans sa chaire, ont une même tâche. Ils la poursuivent, l'un les yeux fixés au ciel, la patrie future ; l'autre les regards tournés vers la terre, sur les siècles écoulés et sur la vie présente. Ils suivent deux lignes parallèles, mais allant vers un but commun. »

Ainsi, voilà qui est bien entendu; professeur de la plus haute école du pays, vous n'avez pas le droit de tromper la confiance du père de famille, qui vous confie son enfant, ni de détruire les leçons du foyer domestique. Vous faites partie de la moralité du pays ; et, allant à un but commun avec le curé de votre paroisse, vous ne vous distinguez de lui que par ce seul point, savoir : que sa mission consiste à regarder en haut, et la vôtre vous oblige à regarder en bas.

J'avais besoin de cette assurance; mais, maintenant, je suis tout h fait sans crainte; j'ai lu tout cela au Moniteur. Que Son Excellence est donc bonne d'avoir, ainsi, dissipé mes doutes et mes "petits scrupules ! Cela m'explique quel est ce culte « plus vrai » que vous prétendez rendre à Jésus-Chrisl.

' . Ceci posé, je passe à l'étude de votre ouvrage, et le prends au chapitre premier, qui traite de la « place de Jésus dans l'histoire du monde. »

Commençons.

« L'homme, dès qu'il se distingua de l'animal. . . (1) » Ah! ça, est-ce que j'aurais la berlue? Relisons :

(( L'homme, dès qu'il se distingua de l'animal, fut religieux. » Ah ! je comprends un peu : cela veut dire, probablement, que l'homme qui n'est pas religieux ne se distingue pas de l'animal. J'espère bien, mon révérend, que voua avez de la religion, vous.

Mais qu'est-ce que cela signifie, ce petit mot : dès ? Est-ce qu'il y eut un temps oi^i l'homme ne se distinguait pas de l'animal? Cela ne peut signifier autre chose : en ce temps-là, c'était donc aussi un animal, que l'homme ? Mon Dieu ! que je voudrais être savant, pour connaître à quelle espèce d'animal pouvait appartenir le bisaïeul de votre respectable famille . Combien vous seriez bon de m'éclairer Là-dessus !

Et mon grand-père, à moi, quel était-il encore? probablement, ce dut être un oiseau, puisque le nom m'en est resté ; mais un oiseau de quelle espèce? Si je parviens à découvrir l'espèce de cette bête vénérable à qui je dois le jour, je prends l'engagement solennel de n'en manger jamais ; et, pourtant, ce serait pour moi un bien grand sacrifice. Mais, aussi, que sait-on? si j'allais avoir le malheur d'empêcher une autre bête de se faire homme !... vous me donnez des remords affi-eux. J'ai peut-être dévoré des hommes par centaines, moi qui ai si peu de dévotion pour l'anthropophagie, et qui ai toujours eu les caraïbes en horreur ! Est-ce que vous osez manger de la viande, vous, mon digne maître ? dévot, comme je vous suppose, je suis persuadé que vous faites maigre toute l'année.

Il estbien vrai qu'on m'avait enseigné «dans le foyer domestique » à m'abslcnir de viande les jours défen-

dus ; mais jamais on ne m'avait parlé d'une abstinence si rigide : pourtant, c'est évidemment de Là que vient cette loi de l'Église : j'avoue que je n'y avais jamais pensé. C'est, ma foi, vrai : vous prêchez comme mon curé ; seulement il regarde trop en l'air, tandis que vous, vous aurez trouvé cela à force de regarder en bas.

La seule difficulté que je trouve à votre théorie, c'est celle-ci : supposant que l'auteur de ma race, Loyseau, d" du nom, ait voidu se faire homme, pourquoi donc a-t-il eu la stupidité de se déshabiller de ses plumes ? il aurait bien dû, au moins, conserver son plumage, ne fût-ce que pour économiser sur les frais d'entretien. Et puis, ce doit être si amusant de voler !

Mais il y a peut-être du remède. Si l'homme est plus habile que l'animal, il n'est pas douteux qu'il ne puisse, aisément, réparer cet oubli de son ancêtre. En effet, dès lors qu'une bête quelconque a pu avoir l'esprit de se changer en homme, il n'y a pas de doute que l'homme, qui est un animal en progrès, ne puisse, très-facilement, redevenir bête à volonté ; seulement, dans mon ignorance du procédé à mettre en usage, je vous conjure, à deux genoux, d'avoir la grande charité de me confier ce secret important. Certainement, vous êtes plus capable que personne de me ramen? r à cet état primitif, et de me délivrer de la triste nécessité de tirer le ligneul. Jusqu'à ce que vous m'ayez enseigné le moyen de marcher h quatre pattes, ou de m'envoler dans les airs, je serai le plus malheureux des oiseaux.

Pourtant, si c'était un effet de votre bonté, envoyez-

moi donc une recette pour passer martin-pècheur ; j'aime beaucoup l'eau.

En attendant que, grâce à vo3 soins, je redevienne tout à fait Lèle, voici que, par suite de votre théorie, l'animal s'est fait homme. Je ne comprends pas pourquoi il s'est fait homme religieux, par exemple.

Puisque la rdi{jvj,\ suppose qu'il est lié à quelque chose, comment l'homme a-t-il pu inventer de croire à une pareille sornette, tandis que les bêtes ont assez d'esprit pour s'en passer ? Ça doit être venu dans la cervelle d'une première femme ; car, probablement, juste au moment oîi passa, dans la tète d'un premier animal, la pensée de se faire homme, la même idée dut traverser la cervelle d'une femelle, plus avisée que les autres. A moins que vous ne me l'affirmiez, je ne croirai jamais que toute la race humaine soit sortie d'un premier coq, même gaulois, sans l'assistance d'une première poule. Ce serait beaucoup plus extraordinaire que le récit de Moïse.

Voici donc l'animal transfurmé en homme , en homme religieux. Qu'est-ce que cela va être que cette religion-là? C'est-à-dire « qu'il t^rhomme) vit dans la nature quelque chose au delà de la réalité (1) ! » Ditesnous donc, de grâce, ce qu'il peut y avoir au delà de la réalifcl Je pense que ce doit être ce qui n'est pas réel, c'est-à-dire rien du tout. Il était d'une jolie force, cet homme-là ; pour moi, j'avoue que je ne serais jamais capable d'en voir autant. » Ce sentiment, pendant des

DUN NOMMÉ JÉSUS. iO

milliers d'années, s'égara de la manière la plus étrange. ;> Diable ! je le crois bien : aussi, comme vous dites, il arriva à croire aux sorciers, au fétichisme, il aboutit à des scènes de boucherie, etc., etc. Ça ne pouvait p;is finir autrement.

Mais, si la religion consiste à voir ce qui n'existe pas, ou bien n'est pas réel, ce qui revient absolument au même, pourquoi donc l'appelez- vous : une <( faculté divine (1) ? » La divine laculté de ne rien voir du tout. Que vous êtes heureux d'avoir delà religion, mon digne maître ! Est-ce qu'on peut en arriver là, quand on est membre de l'Institut? Ah ! si je pouvais espérer savoir un jour , ce qui n'est pas réel, je mourrais bien content. J'en saurais plus long que le bon Dieu.

Les pages suivantes de votre premier chapitre n'ont rien de très-clair pour moi : bouddhisme, druidisme, brahmanisme, orphisme ; je ne sais pas ce que tous ces grands mots-là veulent dire ; tout ce que je comprends là-dedans, c'est que les Perses se sont convertis en se faisant Turcs. Vous ne nous dites pas pourquoi, de sorte que je n'en saurai jamais rien. Mais, au fond, ça m'est assez égal.

La chose la plus importante de l'histoire de l'humanité, c'est, à ce qu'il paraît, le bédouinisme. J'aime avoir avec vous, « le patriarche bédouin, préparant la foi du monde (2 .» La figure de ce bédouin me plaît et me ravit ; après avoir eu un patriarche animal pour

auteur, dans l'ordre de la nature, il me restait à découvrir que je descendais d'un patriarche bédouin, dans l'ordre de la foi. Voyons donc ce qu'il va faire ce patriarche bédouin, préparateur de la foi : « son antipathie contre la Syrie.., l'absence complète de? temples.... voilà sa supériorité . » S'il ne faut que cela pour être supérieurs, démolissons les églises et détestons les Syriens.

Chez les bédouins, il y avait une tribu, celle des Béni Israël (ça doit être les Israélites, mais Béni Israël c'est plus joli), lesquels apprirent à détester l'idolâtrie en fréquentant les Égyptiens, qui étaient des idolâtres enragés ; ils voyageaient avec un coffre ayant des oreillettes pour y passer des bâtons : « c'était tout leur matériel religieux. » C'était une religion bien économique que celle-là ! Dans <( le coffre » il y avait un «livre, » une manière de « journal, » comme qui ([\~ vdXilQ Moniteur ^ « où l'on écrivait très-discrètement,» comme qui dirait dans le Siècle ou Y Opinion^ et, près du livre, une famille qui «en disposait, » comme qui dirait «les prêtres.» Ils sont toujours fourrés partout, où on n'en a pas besoin, ces gens-là.

Chez les Israélites, cependant, ce n'étaient pas les prêtres qui avaient de l'importance, c'étaient les « prophètes ou Nabi. )) Les Nabi étant démocrates et « ennemis des riches, » furent « les vrais instruments de la primauté religieuse du peuple juif '^1\ » Ce sont ces Nohi-lh, qui ont entortillé le peuple d'Israël, en lui faisant accroire un tas de choses, entre autres que le

d'un XOilMÉ JÉSUS. 51

Messie sortirait de chez eux, et gouvernerait un jour . l'univers tout entier. Tout de même, ces Xabi-lh valaient bien ceux de chez nous. Ils s'appelaient Jérémie, Ezéchiel, Isaïe... Seulement, Isaïe n'est Isaïe que jusqu'à j e ne sais quel chapitre . »

Ensuite de quoi, la loi de Moïse, appelée Thora, est démonétisée par je ne sais qui, appelé je ne sais comment. Grand tohu-bohu. Et ce fut vraiment dommage, parce que cette loi était « l'œuvre d'hommes bien pénétrés d'un haut idéal de la vie présente (1). »

Enfin, après nous avoir fait traverser toute l'histoire juive, avec des variantes qui ne se trouvent nulle part, jusqu'à ce que nous arrivions à l'époque de saint Jean-Baptiste, nous voici à la fin du premier chapitre, sans avoir rien appris de bien utile à connaître, sauf l'existence des yabi et d'un certain Soziosch, né natif de la Perse, le grand prophète à venir, chargé de préparer le règne d'Ormuzd. Tout ça est un peu embrouillé, mais ça n'en fait que mieux. Ce qu'il y a de plus clair dans ce beau chapitre, c'est qu'il y avait des Nabi chez les bédouins, et que vous êtes peut-être parent de mes serins : c'est toujours ça de gagné ! Dame, au fait, on aime à savoir d'où on sort, c'est dans la nature.

En terminant cette lettre, je me permettrai de donner à mes lecteurs comme un modèle achevé de style sémitique, quelques extraits d'un bien joli morceau.

«La poésie de l'àme, la foi, la liljcrlé, l'honncteté, le dévouement, apparaissent dans le monde avec les deux grandes races qui, en un sens, ont fait l'humanité... Les premières intuitions religieuses de la race indo-européenne furent essentiellement naturalistes. Mais c'était un naturalisme profond et moral, un emhrassement amoureux de la nature par l'homme, une poésie délicieuse, pleine du sentiment de l'infini. Ce n'était ni de la religion, ni de la morale réfléchies ; c'était de la mélancolie, de la tendresse, de l'imagination, c'était par-dessus tout du sérieux, c'est-à-dire la condition essentielle de la morale et de la religion. La foi de l'humanité, cependant, ne pouvait venir de là... »

Quelle belle tartine littéraire, mon cher maître, et quelle poésie enchanteresse ! Quel parfum du monde qui n'a rien de réel, s'exhale du fond de cette religieuse tirade? Quant à moi, je trouve cela si élevé de pensées et d'expressions, que si quelqu'un, sans en excepter les Nabi ou le patriarche des bédouins, y comprend jamais quelque chose, je consens à votre choix à mourir guillotiné, ou pendu.

C'est dans cette consolante pensée, mon révérend, que j'ai l'honneur...

D UX NOMME JESUS

LETTRE YP.

Monulognc du Père Ri'iian sur la imntagiie di'. Ghazir. — Giandes ressources qu'offre le Talmud. — Les têtes d'entonnoir et ks tricornivores. — Jean Loyseau a un pied de nez. — Le Père Renan peut occasionner des désagréments à ses élèves. — On parle bien délicatement de Julien l'Apostat. — Le recensement de Quirinus. — Les morts (jui se portent bien; ou la famille qui subsiste après s'être étointa. — Ne sommes-nous pas cousins^ cousines? — Le couvent des philosophes.

Les bonnes gens, qui n'entendent malice à rien, aurdent cru que, dans un chapitre intitulé : Enfance et jeunesse de Jésus, vous eussiez, tout bonnement, suivi les données de saint Matthieu et de saint Luc, et raconté les choses comme ceux qui vivaient au temps où ces mêmes choses se sont passées ; mais vous, maître, n'êtes pas un de ces hommes qui n'y voient pas plus loin que le bout de leur nez, et je vous contemple, d'ici, cherchant, dans la profondeur de votre génie, les moyens de rendre obscur ce qui, avant vous, était parfaitement clair.

Oui, vous m'apparaissez, dans votre cabane du Liban, assis sur vos six volumes, fumant une longue pipe turque, et discourant avec vous-même, tandis que vos yeux suivent la fumée qui s'envole en nuages bleuâtres, ou s'abaissent, avec une grâce infinie, sur le paysage enchanté. Voici le soliloque qui a dii s'é-

chapper de vos lèvres savantes, enire deux bouffées de tabac :

« Je viens d'élablir, avec la dernière évidence, quelle est la noble généalogie de mon espèce, et d'anéantir, en vingt pages, toutes les rocamboles de ce qu'on est convenu d'appeler le vieux ou l'Ancien Testament : voilà qui va bien.

» lime reste une autre tâche à accomplir : c'est de pulvériser la foi bâtie sur les Évangiles, foi qui s'appuie, sottement, sur des faits, pour lui substituer une religion nouvelle, ma religion àmoi,la religion Renan, qui roide, uniquement, sur des choses sans réalité.

» Je suis dans une très-bonne situation pourdéfendre ma doctrine, par l'excellente raison que je n'en ai pas. Don Quichotte, lui-même, avait affaire à des moulins à vent, qui sont des objets très-réels, tandis que mes dogmes, n'existant point, sont complètement inattaquables.

» Quant à la doctrine catholique, elle est dans une position détestable. Établie sur l'existence précise de personnes, de lieux, de faits et de dates, elle est, sinon vulnérable, du moins attaquable de tous points. Les adversaires qu'elle a eu, jusqu'ici, à combattre ont été de vrais badauds. Ils ont essayé de prouver, scientifiquement, leurs négations, et se sont fait damer le pion par des gens plus forts qu'eux en histoire. Pour moi, comme j'ai la chance de ne pas être très-ferré dans cette partie-là, je m'en vais, tout uniment, nier, l'un après l'autre, chacun des jioints historiques enseignés par l'Église, et bouleverser de cette sorte, et

si complètement, toutes les narrations évangéliqiies, qu'il ne reste pas un seul fait debout. Si quelqu'un me demande où j'ai pris tout cela, je le renverrai à la montagne du Ghazir, ou Lien je lui répondrai : c'est mon secret, de sorte qu'il sera bien attrape.

» Peut-être, pour tranquilliser les consciences timorées, citerai-je, pourtant, quelques textes, par-ci, parlà, à tort et à travers, !et, prinripalement, le Talmud, parce que, avec le Talmud, on s'en tire toujours. »

Cette méthode, mon révérend, a du bon ; mais elle a aussisespetits inconvénients, ainsi que vousl'allez voir.

Yous avez, parmi vos lecteurs, deux classes trèsdistinctes : les têtes d'entonnoir appartenant, généralement,'aux lecteurs du Siècle, et qui engloutissent tout ce qu'on y verse, pourvu que ce soit un peu malpropre, et qu'il y ait un tricorne au bout. Mais quelle gloire et quel profit avez -vous à convaincre ces gens-là? Ridiculiser l'ÉvangUe à leurs yeux, c'est absolument comme si vous vouliez enfoncer une porte ouverte.

Les autres sont les chrétiens ; et c'est à ceux-ci qu'il convient de vous adresser, pour y recruter des prosélytes. Or, les chrétiens n'avaient pas tout, au contraire; et, si vous tentez de renverser leur croyance, ils vous donneront du fd à retordre. Ils éplucheront vos citations, pèseront vos preuves, compareront vos textes et vous causeront ainsi bien du désagrément.

Voulez -vous une démonstration de ce que j'avance? la voici :

Figurez-vous donc qu'en lisant votre deuxième cha-

o6 LETTRES SUR L.V VÏE

pitre, je me suis'senli transporté de joie. J'y trouve, en effet, les phrases suivantes : « Jésus naquit à Nazareth... et ce n'est que par un détour assez embarrassé, qu'on réussit, dans sa légende, à le faire naître à Bethléem... (1). Il n'était pas de la famiUe de David... (2). La famille, qu'elle provînt d'un ou de plusieurs mariages, était assez nombreuse. Jésus avait des frères et des sœurs , dont il semble avoir été l'aîné... (3\ Ses sœurs se marièrent à Nazareth, et il y passales années de sa première jeunesse (-4\ »

Voilà que, sur votre parole, j'arrive triomphant, chez M. le vicomte de Rersolon, un de nos pays, et secrétaire de la rédaction de YOuvvier; c'est lui que je consulte dans les cas difficiles, excepté pour le Talmud, parce qu'il m'a avoué ne l'avoir jamais ouvert. J'avais votre volume sous le bras; et, franchement, je n'étais pas fâché d'humilier un peu mon homme. Même quand on ne sait pas grand'chose, on est toujours bien aise de passer pour plus savant qu'on ne l'est en effet. N'est-ce pas que cola vous arrive aussi quelquefois?

Voilà que je lui débite, de mon mieux, ma petite antienne : comme quoi Notre-Seigneur n'était pas Notre-Seigneur, et que la sainle Vierge n'était pas la sainte Vierge ; et le reste de la litanie, ainsi que je vous l'ai rapporté plus haut ; en vous citant, comme de juste. D'ailleurs, il me connaît assez pour savoir que cela ne pouvait pas venir de moi. Or, après avoir gardé

D U.N .\ O.MME JESUS

lo silence pondant quelques instants, il me dit à la fin : « Ah ! ça, Jean Loyseau, vous avez donc joliment du temps à perdre, pour vous amuser à lire les œuvres de Renan ?

— Mais pas du tout , monsieur , ce n'est pas pout" perdre mon temps, c'est pour m'instruire.

— On ne s'instruit pas , mon cher , en lisant des romans.

— Mais, monsieur le vicomte, je sais bien que tout le monde dit que la Vie de Jésus est un roman ; cependant, ça a l'air d'un roman historique ; et puis, voyez-vous , le bas des pages est plein de notes et de citations.

— Voyons un peu, »

Je lui passai le livre.

Si vous aviez vu comme il a ri, je suis sûr que cela vous eût diverti vous-même. J'ai vu un moment qu'il allait étouffer, et que je serais cause de sa mort.

(c Ecoutez , mon pauvre Loyseau , me dit-il enfin, quand son accès fut un peu passé , je savais bien que M. Renan n'avait pas réussi en théologie ; mais je ne le croyais pas si ignorant que ça. Croyez-moi, laissez son bouquin en paix, à moins que vous ne vous serviez du papier pour allumer votre pipe. Il n'est pas bon à autre chose.

— Malheureusement, je ne peux pas, monsieur : j'ai commencé à lui écrire, pour lui faire part de mes petites observations, au sujet de son ouvrage.

— Vous avez bien de la bonté ! et vous pensez qu'il vous répondra ?

— Dame, monsieur, m'est avis qu'il y est bien obligé ; mon curé me répond bien, lui , quand je l'interroge : et M. le ministre dit qu'un professeur est une manière de prêtre.

— Eh bien , mon cher Jean Loyseau, vous pouvez dire, de ma part, à M. Renan, qu'il est naïf comme Papias, et ignorant comme une éponge. Quant à vous répondre, soyez sur qu'il n'en est pas capable, et que vous n'en obtiendrez pas un traître mot.

— J'espère mieux de sa philanthropie , monsieur ; mais enfin, tout cela ne prouve pas qu'il a tort, M. Renan.

— Ah ! vous voulez des preuves ?

— Mais, certainement, monsieur le vicomte, si vous pouvez.

— Parbleu ! il faudrait ne pas être fort pour être embarrassé que lui répondre. Eh bien, si vous lui écrivez, Jean Loyseau , voici ce que vous pourrez lui apprendre, puisqu'il l'ignore. Vous savez lire, Jean Loyseau ?

— Et compter, monsieur le vicomte.

— C'est de trop : à moins que vous ne veuillez compter les sottises contenues dans ses ouvrages ; mais, puisque vous savez lire, regardez ceci.

— Je regarde.

— Qu'est-ce que vous voyez ici ? dans le livre de M. Renan, page 19, au bas ?

— Ici ? je lis que : selon Josèphe, « le recensement opéré par Quirinus, auquel la légende rattache le voyage de Bethléem, est postérieur de dix ans à l'année où, d'aprèsLuc et Matthieu. Jésus serait né, Les deux

d'ux nommé JÉSUS. 59

évangt'listes, en effet, font naître Jésns sous le règne dHérode. Or, le recensement de Qiiirinus n'eut lieu qu'après la déposition d'Archélaiis , c'est-à-dire dix ans après la mort d'Hérode (1). » Il y a donc contradiction : Josèphe avait raison, et les deux évangélistes se sont trompés,

— Voyons, monsieur Loyseau, vousqui êtes de bonne foi, supposons que MM. Thiers et Guizot, qui sont vivants, qui se trouvent sur les lieux et mêlés aux événements de leur temps, écrivent maintenant une histoire de Louis-Philippe, et s'accordent à fixer son avènement au trône en 1830, le croiriez- vous ?

— Certainement : pourquoi pas ?

— Bon : imaginez, maintenant, que n'importe quel particulier ; appelez-le Josèphe , si vous voulez , demeurant en Angleterre, venu plus tard au monde, et n'ayant eu aucun rapport avec le personnage en question , vienne à écrire , dans une autre histoire , que la révolution de Juillet a eu lieu en 1840. A qui donneriez-vous la préférence, à Josèphe ou à MM. Thiers et Guizot ?

— Parbleu ! à MM. Thiers et Guizot .

— Supposons que, dans l'année 3863, ou à peu près, un amateur quelconque, connaissant bien la valeur respective des susdits écrivains , donne la préférence au récit du Josèphe en question, et en conclue que Louis-PhUippe n'a été roi qu'en 1840 : qu'en penseriez-vous ?

— Ma foi, monsieur, j'en penserais qu'il me fait l'efTel d'un fameux imbécile.

— Respectez M. Renan, mon cher, toute vérité n'est pas bonne à dire : cela vous suffit-il ?

— Tout à fait : il faudrait être difficile.

— Eh bien, cela ne me suffit pas , à moi. Supposez que le second historien , nommé Josèphe , ait été pris souvent en flagrant délit de semblables erreurs, et que les premiers ne l'aient jamais été.

— Est-ce que Josèphe s'est trompé?

— Si M. Renan avait pris la peine de lire Baronius, il saurait, aussi bien que moi, que Josèphe, dans toute son histoire d'Hérode, a sauté à pieds joints par-dessus une période de neuf années ; mais M. Renan ne prend pas la peine de lire Baronius, il se contente de M. Albert Reville et consorts. En avez-voiis assez?

— Oui, et plus qu'il ne m'en faut : seulement si, par chance, Josèphe ne s'était pas trompé ?

— Un peu de patience. Connaissez- vous ce petit livre-ci ?

— Parfaitement : c'est l'Évangile selon saint Luc.

— Faites-moi le plaisir de lire, monsieur Loyseau.

— Bien volontiers : (c Ce premier recensement fut fait par le délégué Cyrinus (1). »

— Que pensez-vous que cela veuille dire , Jean Loyseau ?

— Il me semble que le mot premier suppose qu'il pourrait bien se faire qu'il y en eût ou d'autres plu^

(1) Luc,2G, 2.

l'uX .\0MMÉ JÉSUS, (il

lard, cl par conséquent, en ce cas, Josèphe aurait raison, et les Évangélistes n'auraient pas tort.

— Il y en a qui l'ont pensé de même (T, et, en particulier, un certain Grotius qui, étant protestant, doit posséder la confiance de M. Renan, et qui croit, en outre, que ce recensement, commandé par l'Empereur, ne fut pas simultané (2\ Avez-vous encore des doutes?

— Je ne pense pas.

— Xous avons, nous, encore des preuves : si saint Luc et saint Matthieu s'étaient trompés, probablement les anciens hérétiques, ouïes païens, eussent fait cette objection aux chrétiens, puisqu'à elle seule elle était capable de renverser le catholicisme.

— Est-ce que quelqu'un s'est avisé de la faire ?

— Pas un seul, jusqu'à MM. Bolingbrocke et Dumarsais, deux incrédules, qui ont eu cette brillante idée, et chez lesquels M. Renan l'a puisée, croyant qu'on ne s'en apercevrait pas, et qu'on l'en croirait l'inventeur. Écoutez, monsieur Loyseau, puisque vous écrivez à M. Renan, ayez l'obligeance de lui citer ce petit passage de saint Justin, auteurqui vivait dans ces temps-là, écrivant à un juif, nommé Tryphon, lequel juif ne trouva rien à lui répondre. Voici ce que dit saint Justin : « Comme le premier recensement dans la Judée eut lieu sous Cyrénius, Joseph partit du ])Ourg de Nazareth, où il habitait, pour se rendre à Bethléem, sa ville d'origine, afin de se faire inscrire ;

(I) Dodrœus Eusel). Schol. lib. I, hi?f. c. v. — (2) Grot. in 1 vers. . II. S. Luc.

car il était de la race de Juda, qui vivait dans cette contrée (1). »

« S'il demande davantage, dites-lui que Tertullien, également presque contemporain, a connu, cà Rome, le registre officiel où était inscrit le nom de Jésus dans le recensement d'Auguste, et qu'U nomme ce livre un témoin très-fidèle (2;, constatant le lieu de naissance et la famille du Sauveur.

» Si cela ne lui suffit pas, ajoutez que saint Jean Chrysostomc fait mention du même livre, que tout le monde pouvait voir à Rome, et qui existait encore de son temps ^3}, c'est-à-dire quatre siècles plus tard.

» Si M. Renan en manifeste le moindre désir, diteslui, de ma part, que j'ai à sa disposition d'autres preuves encore.

)) Enfin, dans le cas où il ne se déclarerait pas pleinement satisfait, rappelez-lui qu'un ancien philosophe, qui avait aussi la manie d'écrire, et celle de persécuter, et qui avait toutes les pièces en main, et môme les tahles du recensement dont parlent Tertullien et saint Jean Chrysostome, qui ne négligeait rien pour prendre le dogme chrétien en flagrant délit de men-

(1) « Sed cum censiis in Judoca tune primnm liaberelursub Cyrenio; tx oppido Nazareth, in quo degebai, Betlileeiii, mule erat oriundiis, profectus est (Joseph), ut censciTtiir. N'am ex tiibu Jiida, haiic terrain incolente, genus ducel)at. » (S. Justin, dial.c. Tryph. Jud., n" 78.)

(2) « Ue censu Augusli, quoni lestem lidehssimiun Doniinicœ nativitalis romana archivia custodiunt. » (ïertui., 1. IV, adv. Marcionem ) !

(3) « Cui veteres... codiccs qui et Romacpublice asservantur, iectitare libeat, pcrfaciU^ etiam tenipus hujus descriitiouis accurate disecre poterit. » (S. Jean Chrys. hom. in dieuinativ. D. N. J. C. i à ii.)

r'ux .XOMMÉ JÉSUS. 03

songe ou d'erreur, et qui s'entendait assez à dépraver l'enseignement catholique, rappelez-lui que ce haut personnage, quand on lui citait le texte de saint Luc, pour lui prouver que Notre-Seigncur Jésus-Christ était bien né à Bethléem, et qu'il était réellement delà famille de David, jugeait convenable de garder un profond et modeste silence. ,Que si M. Renan vous demande le nom de ce grand homme, dites-le-lui, mais tout bas, de peur de le fâcher, et qu'il ne prenne la logique de votre raisonnement pour une personnalité sanglante.

— Et comment s'appelait donc ce philosophe illustre et lettré?

— Julien l'Apostat (1). »

Ma foi, mon cher maître, en vous voyant si maltraité, j'avais l'oreille bien basse; j'ai pris mon chapeau, et je suis parti.

Rentré chez moi, cela m'avait donné l'envie de vérifier vos autres affirmations; car, depuis que je vous lis, j'ai pris goût à la science; et je vous adresse, ici, le résultat de mes petites découvertes personnelles. J'ouvre votre livre et je lis : « Ce n'est que par un détour assez embarrassé qu'on réussit, dans sa légende, à le faire naître à Bethléem (2). »

J'ouvre maintenant saint Luc et je lis : « Tout le monde allait se faire inscrire chacun dans sa ville. Joseph vint donc de la Galilée, et de la ville de Naza-

(1) S. Cyrille, 1. yi,c. Julien. Cf. Euscb. chron. ctBeneJic. Pererius, 1. XI, in Daniel, q. v. — (2) P. 19.

relli, dans la Judée el laVille de David qu'on appelle Bethléem, pavcc qu'il était de la maison et de la famille de David (1). »

Que le bon Dieu vous bénisse, mon révérend ! Puisque chacun était obligé d'dler se faire inscrire dans sa ville d'origine, où, diantre, voulez-vous donc que se rendissent Joseph et Marie, ailleurs que dans leur pays? Je ne vois pas quel détour embarrassé vous pouvez voir là-dedans. Ce serait, alors, une erreur typographique : cescoquins d'imprimeurs, ils n'en font jamais d'autres !

J'ouvre encore votre livre et je lis : « C'est devant des objections souvent répétées qu'on aura ajouté en tète de l'Évangile selon Matthieu, des réserves (2) » qui n'étaient pas en contradiction flagrante avec le reste du texte.

Mais, qui donc faisait ces objections? et qui fit ces additions, je vous prie?

Hélas ! c'est bien triste que dans votre beau livre il y ait tant de contradictions flagrantes qu'on ne puisse y faire aucune réserve ! Que n'écriviez-vous donc selon Matthieu ?

(( Jésus n'était pas de la famille de David (3). »

Cette fois vous nous renvoyez à la page 237 de votre livre : c'est bien commode de se prouver par soimême;: voyons donc la page 237.

Page 237. « Le titre de Fils de David fut le premier

qu'il accepta La famille de David était, à ce qu'il

semble, éteinte depuis longtemps.... Il se croyait Fils

(1) Luc, II, 3, 4. — ;2) P. 20. — (3) P. 20.

d'un XOMMÉ JÉSUS. 03

de Dieu et non pas Fils de David... Mais l'opinion ici lui fit une sorte de violence... Il finit, ce semble, par y prendre plaisir, car il faisait de la meilleure grâce les miracles qu'on lui demandait en l'interpellant ainsi. » Sapristi ! je ne vois pourtant pas que ça prouve beaucoup, tout ça. Ah ! mais, ce sera peut-être dans la note. — Lisons la note : « Il est vrai que certains docteurs, tels que Hillel, Gamaliel, sontdonnés comme étant de la race do David. » A la bonne heure ! me voilà rassuré. Il n'y a pas de danger que je doute maintenant de l'extinction totale de la race de David. Il fallait donc le dire tout de suite.

» Jésus avait des frères et sœurs dont il semble avoir été l'aîné (I). »

(Hein ! quand je vous le disais plus haut, qu'il ne fallait pas dire que Philon était le frère aîné de Jésus).

L'aîné ou le cadet, cela n'importe guère; mais où diantre avez- vous encore été dénicher cette nouveautélà ? Dans l'Évangile, oii il est question de ses frères et sœurs. Ah ! vraiment. Eh bien ! lisons l'Évangile.... Mais, non, ce n'est pas la peine : « les quatre personnages, » dites-vous, a qui sont donnés (dans l'Évangile) comme ses frères, étaient ses cousins (2\ » Tiens ! et pourquoi donc les personnes qui sont données, dans l'Évangile, pour être ses sœurs, ne seraient-elles pas ses cousines?

Comment s'appelaient-ils ses vrais frères et sœurs, s'il vous plaît ?

« Leur nom était inconnu (1), » mais ça n'empêche pas qu'ils ne lui fissent une fameuse opposition.

Suivons :

«Ses sœurs se marièrent à Nazareth (2). » Voyez Marc, VI, 3. — Voyons Marc, vi, 3.

Marc, VI, 3 : «Ils disaient... (les Nazaréens), n'estce donc pas le fils de Marie? frère de Jacques, et de Joseph, et de Jude,et de Simon? (ses cousins, selon vous) ; est-ce que ses sœurs (ses cousines) ne sont pas ici avec nous ? »

Et ça prouve qu'elles étaient mariées, ces pauvres cousines-lcà?

(A propos, dites-moi donc, en confidence, si c'est là la critique sévère dont vous nous parliez dans votre Introduction ; et que vous prétendiez avoir employée dans la rédaction de votre écrit.)

Le reste du chapitre ne contient rien de bien rare, si ce n'est que les femmes de Nazareth sont très-gentilles; ce qui me fait un sensible plaisir : et le tout finit par le désir pieux que vous exprimez, qu'on bâtisse une église sur la hauteur de cette petite ville de Nazareth pour y nicher un couvent de philosophes. Ma foi, si, pour loger cette espèco-là hors du pays, on ouvre jamais une souscription, je déclare que ce sera avec bien du plaisir que je concourrai à cette bonne ceuvre : je souscris pour dix sous.

D UX NOMME JESUS

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