LETTRE XV
Les extrêmes se touchent. — Les empoisonneurs d'âmes. Démangeaison du renard qui a la queue coupée. — Le hareng garde toujours l'empreinte de la Clique. — On peut donner sa démission sans, pour cela, devenir un transfuge. — La grande loi du remords. — Il est malaisé de détrôner Dieu. — Unité du divin caractère de Jésus-Christ. — Blasphèmes insensés. — M. Renan ne veut rapetisser J.-C. que pour pouvoir lui offrir ses hommages. — L'idolâtre du Collège de France.
Il y a un fait qui, pour prendre sa source dans l'ordre piu-ement moral, n'en est. ni moins incontestable, ni moins certain; ni, môme, moins apparent : je pense pouvoir vous le signaler dans cette lettre, et vous faire part d'une observation dont votre conscience ne saurait méconnaître la justesse. Je n'y mêlerai ni sarcasme ni aigreur.
Quand un bomme, après avoir longtemps poursuivi un but avec d'ardents désirs, après avoir suivi une route qu'il aimait, après avoir aspiré violemment à la possession d'un objet qu'il convoitait ; quand, dis-jo, cet homme, soit par un égarement funeste, soit par un sage retour sur soi-même, vient à tourner le dos au but vers lequel il tendait , à rétrograder dans sa voie, à renoncer à ses espérances, jamais il ne reste indifférent vis-à-vis des choses vers lesquelles le portaient ses affections d'autrefois.
On peut demeurer impartial et froid devant les per-
d'uX ^'OMIIÉ JÉSUS. 207
sonnes et les choses les plus aima])les et les plus belles, mais jamais devant celles qu'on aima. Jamais on ne passe do l'amoui' ardent à la tiédeur de l'indifFérence, jamais de l'admiration au dédain, jamais de l'estime h l'ouljli ; quand on n'aime plus , on liait ; quand on n'admire plus, on repousse; quand on n'estime plus, on méprise : telle est l'inexorable loi qui pèse sur la nature humaine.
Mais la haine se décuple encore, quand l'àme ne peut associer h ce sentiment sauvage le mépris et le dégoût, et qu'elle se voit contrainte, par le tribunal de la conscience, de conserver toute sa vénération pour la splendeur de ce qu'elle n'aime plus, et de l'admirer encore. Ainsi se vérifie celte parole profonde d'un sage que vous qualifiez du titre de (( l'un des vrais ancêtres de Jésus (1) » : « Le culte de Dieu devient l'exécration du pécheur (2\ »
Quiconque a vécu en a fait, ou subi l'expérience.
Or, comme le besoin de faire partager ses impressions à ce qui nous entoure, est profondément inhérent à la nature humaine, Thomme ayant été créé par Dieu avec un indestructible instinct social, il faut que, sous l'empire de cette nécessité fatale, tout membre de cette race, qui est ?/n dans sa racine, in} dans sa chute, un dans sa réhabilitation, un dans son tenViO final, tende, par toutes les puissances de son être, à communiquer à ses frères, ses pensées, ses aspirations et ses sentiments, avec d'autant plus d'énergie que
(1) P. 33iJ. — '2'. Eccli. I, 32.
la haine que nous venons de signalei' lui brûle davantage au cœur.
Et cela est vrai pour tous : pour le clirétien comme pour l'impie ; pour le bon comme pour le mauvais ; pour l'apostat comme pour l'apôtre.
La seule différence, le seul signe caractéristique auquel on puisse discerner, avec une infaillible certitude, l'amant nouveau d'une cause sainte, du sectaire, épris des ténèbres, ne consiste ni dans l'ardeur de leur prosélytisme, ni dans l'éclat de-leur parole ; mais dans l'impulsion qu'ils reçoivent , dans les armes qu'ils emploient, et dans la fin qu'ils se proposent, en allant au combat.
L'un et l'autre, puissants pour aimer, et puissants pour baïr ; l'im et l'autre, dévorés d'une soif inextinguible de conquêtes et de victoires ; l'un et l'autre, ennemis irréconciliables dos doctrines auxquelles ils ont déclaré la guerre, il fallait que Dieu, pourtant, dans sa toute-puissance miséricordieuse, gravât sur leurs fronts un signe, et plaçât entre leurs mains un drapeau, à l'aide desquels les soldats , hésitant dans leur choix, pussent distinguer le camp de la lumière de celui des ténèbres, et élire, librement et sans crainte de méprise, le champion de la vérité ou celui de l'erreur.
Vous le reconnaîtrez à ce signe :
L'homme qui combat pour le vrai et le juste, ne recourt point à l'arme du mensonge : et, tout en abhorrant les erreurs qu'il combat, il aime toujours celui qui les professe, avec la tendresse d'un frère. Pour
l"u.\ NOîniÉ JÉSUS. :200
cciui, au contraire, qui soutient la cause du mal, toutes les armes sont bonnes ; et il associe, dans sa liaine, la vcritc et ceux: qui l'enseignent.
L'un et l'autre sont ardents à la lulie; mais l'un aspire au triomphe par un sentiment d'amour; et l'autre, par une démangeaison d'orgueil.
Enfin, l'apôtre de la lumière sait que la cause qu'il défend ne saurait succomber dans le combat, parce qu'au-dessus de sa tête il sent l'impénétrable ])ouclier de Celui duquel dépend la victoire.
Voyez ce qui se passe, même dans lo domaine des passions les plus brutales : à peine une âme est-elle tombée dans le bourbier, qu'elle éprouve, aussitôt , comme un ])esoin infâme d'entraîner d'autres âmes dans sa chute, et de leur faire partager sa honteuse déchéance. L'humiliation qu'on éprouve de voir une tache de boue à son vêtement, entraîne fatalement celui qui ne veut pas l'enlever, à s'efforcer d'éclaljousser les autres. N'importe à quelle sphère sociale vous apparteniez, jamais vous ne verrez un déserteur rester neutre, et speciaîeur impassible de la bataille.
Si vous êtes tombé dans la débauche du corps, vous tendrez des pièges à l'innocence d'autrui; et cela, sans autre profit que celui d'applaudir h une ruine, et de battre des mains aune dégradation.
Si vous avez glissé dans le libertinage de l'intelligence, vous traînerez le boulet d'une inextinguible rancune contre la lumière qui, jadis, éclaira vos pas ; et vous conspirerez contre la foi d'autrui, sans prétendre retirer d'autre bénéfice des erreurs et des doutes
dont VOUS empoisonnerez les âmes, que l'odieux plaisir de voir ces mêmes âmes enveloppées, avec vous, du même fétide brouillard.
Yoilà pourquoi, vous, monsieur Renan, poursuivez avec de si âpres désirs, le but auquel, maintenant, vous avez consacre votre vie. Vous aurez beau voiler vos tendances sous la gaze d'une urbanité affectée, on sent la griffe percer sous les gants jaunes ; et le coup de poignard, dans le coup de chapeau. Vous subissez Tinexorable conséquence de l'apostasie , et vous sentez le renégat de loin. Rivé à votre chaîne, vous la porterez partout. Si vous essayez de professer l'hébreu, vous ne pourrez que professer l'athéisme ; et, fussiez-vous dans une chaire de mathématiques, vous pointeriez le canon de l'algèbre contre Dieu.Vous êtes désormais condamné à tourner dans un cercle sans issue; et, tant que vous n'aurez pas frappé votre poitrine avec une amère repentance, de ce cercle vous ne sortirez jamais. Chez vous, l'impie dévorera tout, jusqu'aux moelles; le littérateur sera, comme le savant, étouffé par le sceptique ; la bile et le fiel se sont mêlés à votre sang, et vous ne verrez plus aucun ol)jet sous sa réelle couleur; vous avez la jaunisse intellectuelle : rien de ce qui est lumineux ne paraît blanc à vos yeux.
Et vous y passerez tout entier, corps et âme. Je vous porte le déli éternel d'écrire dorénavant une seule ligne, ou de prononcer une seule phrase, sans qu'elles renferment une pensée d'agression contre Dieu et son Christ. Avec des instincts dévols, des aptitudes poétiques ^
B L\\ NOMMÉ JÉSUS. 211
une nature mystique, vous Ijrûlercz sous le nez d'une divinité imaginaire un encens qui aurait dû fumer devant un autre autel. Votre mysticisme s'évaporera comme un gaz inodore ; vos fleurs artificielles, montées sur un fil de fer mal recuit, n'auront jamais qu'une odeur de papier peint ; et votre dévotion, tournant h l'aigre, ne saura oifrir à la grande victime du Calvaire, ([lie V Ave, Rafj/)i, du Getzémani, ou les génuflexions du prétoire.
On dit que vous avez passé du temps au séminaire; et que le fer sacré a tracé sur votre tète la quadruple couronne des ordres que l'on appelle mineurs : on dit que, sondant alors votre conscience, et n'y trouvant pas ce qu'il faut pour porter le poids divin du sacerdoce, vous reculâtes devant la perspective redoutable de vous lier pour jamais; et que, libre encore, vous préférâtes les joies humaines d'une vie honnête, aux formidables exigences d'une profession divine. Si cela est, cet acte vous honore. Il vaut mieux, mille fois, donner unhonnête père de famille àla société humaine, que d'empoisonner de l'haleine d'un mauvais prêtre lo sacerdoce de Jésus-Christ. Nul, jamais, sur ce point, n'aura la lâcheté de reprocher à votre vie, une détermination qui l'ennoblit; mais on peut demeurer sousofficier dans l'armée, sans devenir un transfuge, et ce n'est pas en refusant l'épaulette, c'est en passant à l'ennemi qu'un soldat s'avilit.
Il est rare qu'un militaire déserte pendant l'action, pour le seul plaisir dejeterlàses armes; s'il quitte alors son poste, c'est pour tirer l'épée contre sa propre patrie.
C'est là ce que vous avez fait, par des moiifs que CDiinaissent seuls votre conscience et Dieu.
Mais souvenez-vous que vous portez gravé dans votre GÎiaii" un indélébile stigmate. Vous èles acoljle pour l'élernité. Si vous voulez incendier le temple saint, vous ne pourrez armer votre main que de la flamme d'un cierge, ni frapper le Dieu qu'on y adore
• autrement qu'à coups d'encensoir. On a beau tacher d'encre son surplis, et déciiirer sa soulane, le vêtement bénit ne se peut arracher jamais. On ne s'en dépouille pas même en se dépouillant de sa vie : et c'est le sentiment de celle vérité écrasante qui vous domine et vous poursuit.
L'Église ne reproche jamais à un enfant , même coupable, les bienfaits dont elle le combla, ni le lait qu'il puisa dans son sein ; mais, sous l'empire de la loi inflexible et éternelle qui vous a déjà saisi, vous vivrez désormais comme ces héros de la fable, rem-
• plissant le tonneau percé delà philosophie, avec l'eau plus ou moins trouble de vos sophismes; roulant sans jln sur les flancs escarpés de la montagne immense, le rocher rebelle d'une science" qui vous refusera son concours; convoitant l'étincelle d'un ])rasier que Dieu a mis à l'abri de vos orgueilleuses tentatives; el, pardessus ioul, le cœur rongé par le viiutour do vos rcssouvcnirs.
Ce n'est pas en vain, Maîlre, que l'on brise avec les traditions maternelles, avec les émotions de son enfance, avec la foi de sa jeunesse. Au travers des arliflces do votre parule, on sent l'amer lume du prodigue :
I) U.\ NOMME JESrS.
et si Vi3us n'cLes pas ciicirc du iiomLre de ceux oui disent : Je mclèvei'cai et j'irai à mon pore, vous êtes déjà du nombre de ceux qui regrettent le banquet des anciens jom's.
Ce n'est sans doute qu'à vous-même, et à vous seul, que vous le dites, dar^s l'ombre, ce mot du dissipateur ingrat : (( Ici je meurs de faim. » Mais lorsque vous voulez nous faire croire que vj)tre âme rassasiée se nourrit, suffiï.^amment, aveeies î-ostes du troupeau d'un dur maître, les haillons dont A'otre nudité sépare, et la maigreur de vos doctrines, nous révèlent, surabondamment, que vous jouez l'homme repu, par orgueil.
Un jour viendra, peut-être, auquel les tentatives que vous faites maintenant pour détourner les simples de la voie droite de l'Evangile, vous reviendront au cœur, avec d'amers remords. Dieu veuille que ce jour arrive bientôt ; mais vous n'en êtes pas encore là. Aujourd'hui votre unique pensée consiste à conduire le prochain vers le piège où vous avez laissé la queue, pour faire oublier au public que vous n'èlcs autre chose qu'un renard écourlé.
A quoi sert ccl'o queue? Il faut qu'on se la coupe..., répétez- vous sur votre (lùle dePan, d'un bout h l'autre de votre livre; mais le lecteur sourit, et prévenu par votre mésaventure, vous a répondu surlc même ion :
M.iis toiinie::-vo:is, de grù:c, et l'on vous répondra...
On Siiit pous-quoi vous n'aimez ni Jésus-Christ, niles saints, ni l'Eglise: et, d'avance, on devinait v.js tendres sympathies pour tout ce qui fut hostile à Dieu. Si
TOUS RC pouviez pas nous prOclicr l'Évangile, vous pouviez, du moins, vous priver du plaisir d'en outrager les auteurs : la haine vous a rendu maladroil.
Vous vous êtes dit, qu'il ne suffisait pas à votre étrange triomplic d'avoir détrôné le Clirist dans votre cœur; mais qu'il vous fallait entraîner dans votre chute les âmes simples et naïves, qui avaient la candeur de croire encore en Lui ; et , pour ménager la transition, vous avez pensé à subslituer une royauté de théâtre à l'empire suprême de la terre et des cieux. Insensé ! et vous avez pu croire que celui qui soutient les mondes entre le pouce et l'index de sa puissante main; celui qui, d'un souffle, donne, à tout ce qui respire, le mouvement et la vie; celui devant lequel le soleil n'est qu'une lampe qui se consume, et le firmament une tente de berger; vous avez pu croire qu'à vos ordres suprêmes, celui-là se dévêtant de son royal manieau, descendrait sur les tréteaux d'un théâtre des ]30ulevards , et tenant à la main un sceptre de sapin doré, et sur la tête une couronne de carton peint, consentirait à jouer le rôle de souverain imaginaire dans une pièce écrite par vous?
Allons donc, illustre professeur, vous voulez rire. Même aux Français , quand on représente Auguste ou Charks-Quint^ on ne va pas frapper à la porte du Louvre, pour inviter le maître de céans à intervenir dans la comédie et s'y grimer en acteur.
Voilà, pourtant, jusqu'à quel degré de démence vous aTez pu descendre. Vous avez cru qu'avee quatre pages de prose bien alignées, vous pouviez formulei^
d'un nommé JÉSUS. "215
contre le Glii'isl un réquisitoire d'une politesse si exquise, que vous lui persuaderiez de résigner ses fonctions. Jésus en a bien vu d'autres; et son nom seul a suffi pour limer les dents de reptiles plus redoutables. Cet acier-là n'est pas trempé de main d'homme,voyezvous, et ne s'usera pas plus sous les petites morsures de l'apprenti séminariste, qu'il ne s'usa dans les mâclioires démantelées d'Arius.
J'ai voulu faire précéder de ces quelques réflexions l'examen de la dernière partie de votre livre , parce que, sans ce préliminaire indispensable, la plupart de mes lecteurs n'eussent jamais voulu croire que l'écrivain, même le plus obscur, ait consenti à infliger à son nom une pareille flétrissure, en l'attachant au pilori d'une pareiUe œuvre; et lui serrant le cou, de ses propres mains, dans un pareil carcan.
Ainsi que nous avons déjà pu l'observer, vous vous êtes senti prodigieusement gêné dans l'accomplissement de votre tâche. Le dou])le caractère qui se manifeste dans la vie de Jésus-Christ, procède du double titre dont il est révolu. Quoique ses actes soient parfaitement personnels, puisqu'il est u?i dans sa personne, il faut que la nature divine et la nature humaine, dont il possède toute la plénitude, se révèlent, soit simultanémenl, soit tour à tour, mais d'une manière toujours palpable et saisissante, dans toutes les œuvres de sa vie. C'est là ce qui imprime à Xolre- Seigneur un cachet qui lui est propre, et une physionomie que jamais nul n'a partagée avec lui.
5i(J LETTRES SUR LA VI]:
Celte simplicité admiraLle, celte unité paifaile, qui se retrouvent en lui, à tous les instants et dans toutes les circonstances, s'associent merveilleusement avec le double point de vue sous lequel il peut et doit être conlemplé; de sorte que, de chacune de ses paroles, comme de chacune de ses œuvres, jaillissent, avec une incomparable splendeur, les rayons de sa toute-puissance, au travers des voiles de son humanité.
C'est là ce qui donne à la gi-ande figure du Sauveur un caractère qui lui est tellement propre, que personne, avant ni après lui, n'a offert ni n'offrira au monde la manifestation d'un pareil type. Le moindre de ses gestes le ferait reconnaître à l'àme la plus naïve. Dans l'accent de sa parole humaine, on adore la majesté d'un Dieu; de même que, devant l'imposant spectacle des prodiges dont sa route est semée, on sent la nature humaine, qui se manifeste dans les abaissements de la plus incomparable humilité.
Quand il n'y aurait pas d'autre preuve que celle-l;i de la divinisation de l'humanité clans la personne de Jésus-Christ, il semble qu'elle sufarait encore. Comment cela est-il possible ? demande la science, efliirouchée d'un semblable mystère. (! Venez et voyez (1), lui répond la simplicité, si profondément sage, de la foi. Et quand la science consent à jeter, sur la douce figure du Verbe fait chair, un seul regard sans orgueil, elle s'écrie, avec Xalhanaël : « Tu es le fils de Dieu et le roi d'Israël 2). »
(1) iozv., I, .'.7. — (-2) IJ. I, '.0.
d'l'X XOMMK JÉSUS. 217
Partout et toujours le môme, pai'cc qu'il est partout et toujours homme-Dieu, en laissant le rabot et la scie, Jésus se pose d'un premier bond et publiquement à la place qui lui appartient, et que personne ne lui conteste. On s'étonne; mais on ne proteste pas. Sur la montagne des bords du lac, comme sur celle du Calvaire, il prêche sa doctrine avec autorité, et du plein droit de sa toute-puissance ; et chacun l'écoute, sans même penser à requérir qu'il exhibe ses pouvoirs.
Dès le premier jour de son ministère puljlic, il est complet : l'aube de sa vie n'a pas moins d'éclat que le midi de sa carrière : il se lève, il chemine, il se repose en Dieu. D'une voix ferme et assurée, il proclame sa double nature; et, sans se laisser jamais ni abattre ni éblouir, il ne rappelle qu'il est Dieu que pour ceux qui, ne le voyant qu'avec des yeux de chair, le considèrent nniquement comme un homme ; et ne manifeste les défaillances de sa nature humaine que pour apprendre au monde, qui semble l'oublier, qu'il n'est pas seulement un Dieu.
Il est impossible de concevoir une telle règle do conduite dans la personne d'une pure créature. Joutr un pareil rôle pendant une heure, n'est jias dans les limites des forces humaines. Supposez l'àmo la plus richement douée d'énergie, de volonté, de lumières, de grandeur morale; et, même (quoique ces termes soient parfaitement antipathiques', de ruse; et je la défie de soutenir, ne fût-ce que pendant la durée d'un seul jour, le personnage qu'a joué Jésus pcn^iant plus de trois années.
-2:i^ LETTRES SrU LA VIT.
C'csl là une vie armée de toutes pièces, et se révélant dans toute sa majesté, dès son aurore, sans efforts, sans affectation, sans recherche. On sent qu'il est aussi naturel à Jésus de pleurer près du tom- Leau de Lazare, que de se transfigurer sur le Thabor. Il ne cherche ni ne fait la foule pour opérer se miracles; autant vaut, pour lui, la chaumière de son apôtre, que la muliitude qui le suit au désert. Il ne réunit pas, il est vrai, une commission de chimistes et d'historiens avant de rendre la vie au fils de la pauvre veuve ; mais il ne redoute pas non plus le voisinage intéressé des pharisiens et des scribes, pour guérir le paralytique de la piscine. Marchant, d'un pas ferme et toujours égal, sous la main divine de son Père, il sait que ses jours ici-bas sont comptés, et il en connaît le nombre. Quand son heure est venue, il ne veut plus vivre; et quand elle n'est pas encore arrivée, il ne veut pas mourir.
Un homme, qui n'eût dominé les événements que du haut de son intelligence, n'eût ni fui les honneurs du triomphe, ni cherché les humiliations de l;i mort. An point de vue de la sagesse humaine, Jésus ne fut qu'un insensé. Il avait de riches disciples, il se choisit des apôtres pauvres ; des docteurs suivaient son école, il envoya prêcher des ignorants ; des pharisiens honnêtes l'admettaient dans leurs demeures, mais il ne leur confia pas la diffusion de son Évangile. Ce ne furent ni Zachée, ni Nicodème, ni Lazare, ni même Joseph d'Arimathie dont il s'entoura, quels que fussent leur foi en lui, leur dévouement et leur amour.
D\-7i NOJIMÉ JÉSU5. 219
Quand, ici, il pouvait entraîner tout un peu[ile à sa suite, et conquéiir toutes les populations de la Judée par le charme divin de sa parole ; au moment où les ovations pleuvaiont sur sa tête, et où il n'avait qu'à laisser faire pour devenir, avec une splendeur incomparable, cliof d'école sans rival, il écarte de son front les palmes de la victoire, pour faire place à la couronne d'épines qui l'attend ; et, sans passion, sans exaltation, sans fanatisme, mais uniquement parce qu'il sait que son heure est venue, il se prépare en silence à la croix.
Un homme, peut-être, eût trouvé l'enthousiasme de courir nu martyre, et d'appeler sur soi la condamnation et la mort. Plus grand que tous les hommes, Jésus la désire toujours, cette mort, sans la chercher jamais. Au-dessus de toutes les ^-uissances créées, en dépit même de ses aspirations infinies, il fait ce que jamais créature ne saurait faire : il désire sa croix et l'attend.
Il nous est aisé, à nous qui recueillons les fruits de ses souffrances amèrcs, de dire : C'était ainsi qu'il fallait faire pour réussir. Oui, sans doute, c'était ainsi qu'il fallait faire pour réussir; mais supposer qu'un homme, au temps où vécut Jésus, comme à n'imj orte quel âge du monde, ait pu jeter sur l'avenir un regard assez perçant pour comprendre que la crache, l'état de charpentier, l'apostolat des ignorants, le mépris des richesses, la fuite des honneurs, la société des péclieurs, les ovations d(s pauvres, l'hosannah des petits enfants, la prédication inflexible d'une doctrine à
laquelle répugnaient ses plus cliei's disciples, l'opposition du pharisaïsmc, du sacerdoce et de l'aristocratie, les affronts du prétoire et la mort sur un gibet ; supposer, dis-je, qu'un homme, quelque regardd'aiglc qu'il ait jeté sur les siècles, ait pu deviner et voir que toutes ces choses, — sans lesquelles le christianisme ne serait jamais né, — étaient les conditions essentielles qui devaient le produire ; admettre, je le répète, qu'un homme ait pu prévoir tout cela, et n'ait été qu'un homme, c'est pousser la stupidité jusqu'au delà de ses dernières limites, et démontrer sa propre folie, avec la même évidence que Jésus a démontré qu'il est Dieu.
Telle est, pourtant, la tâche que vous avez entreprise : et, je vous le dis en face, votre procédé est honteux. Quel que soit le degré d'ignorance ou d'oubli auquel vous soyez tombé, il est impossible que vous ne sachiez pas ce que sait la dernière paysanne de mon pays; et, d'ailleurs, il est des choses qu'on n'oublie jamais.
Vous savez aussi bien que moi, que la vie de Jésus- Christ tout entière n'a subi aucune altération, et n'a été sujette à aucune intérieure vicissitude; vous savez qu'il a, dès son premier discours, prêché l'amour delà pauvreté et des souffrances; vous savez que, dès le début de sa carrière apostolique, il flétrit l'orgueil, le mensonge et l'hypocrisie ; v(uis savez que le ressentiment et la colère n'ont jamais trouvé place en son cœur. Vous savez tout cela ; et, pourtant, trahissant, à la fois, le bon sens et l'iiistoire, vous clutisis-
Ii'uX NOMMÉ JÉSUS. i'iï
bcz, avec art, tous les traits épars de cette divine vie ; cl, après avoir tracé votre plan, et fait votre siège, vous appliquez à chacune des trois périodes que vous supposez réelles, les traits spéciaux que vous pensez devoir leur appartenir.
Pour l'Idylle galiléenne, toutes les douces paraboles et les suaves enseignements. Alors, vous le peignez, avec le sourire perpétuel sur les lèvres , menant , au milieu de son cortège de paranymphes, une vie de noces et de festins. Nous vous avons, déjà, sur ce point, convaincu de mensonge.
Puis, nous le représentant entraîné par les désirs d'une multitude enthousiaste, vous le faites sacrifier conscience, probité , honneur, pour satisfaire la curiosité crédule d'une populace imbécile. Comme si, au contraire, il n'eût pas perdu, les uns après les autres, sciemment et volontairement, presque tous ses disciples, pour le plaisir stupide, selon vous, de leur faire savourer l'insipide répétition de je ne sais quel insipide calembour.
Juste ciel! il faut qu'une cause soit bien mauvaise pour que son défenseur se voie contraint de transformer, pour ses besoins, Jésus-Christ en faussaire! N'importe, vous voulez le détrôner à tout prix ; et il deviendra, sous votre plume, de naïf villageois un habile suborneur. Il jouera au diseur de bonne aventure, et se transformera en sorciei*. Voyez ! voici le moraliste qui tombe dans le tireur de caries. C'était, dites-vous, nécessaire ; oui, nécessaire au plus ignoble de ceux qui, comme vous, instruits par l'expérience d'un autre
âge, savent que la caricature est, en certains pays, l'arme la plus redoutable aux rois. Trois ou quatre dynasties ont été tuées parles rapins; pourquoi n'en serait-il pas de même de la dynastie chrétienne ? Raisonnement splendide ! Alors vous avez pris les crayons de Gavarni et de Cham : le ^professeur d'hébreu s'est fait dessina! eur du Charivari.
Enfin, celte phase imaginaire de la vie de Jésus étant bien et dûment épuisée, il vous restait à le peindre aux derniers jours de sa divine carrière. Arrivé là, en présence de sa Passion adorable et féconde, voici que vous, tombant bien au-dessous du philosophe de Genève, n'avez pas su comprendre que la mort de Jésus-Christ fut la mort d'un Dieu. Conséquent à votre principe, vous avez interrogé votre haut intellect, et vous êtes demandé comment il se pouvait faire que Jésus, de gaieté de cœur, ait ainsi voulu mourir. Ge Jésus que vous nous représentiez, naguère, « repoussant» les grands et les riches, sur lesquels il sentait n'avoir pas prise ; ce" Jésus , s'eut ourant , exclusivement, des pauvres, des simples et des petits, les seuls qui crussent en lui; comment allez-vous nous expliquer, maintenant, que le pasteur de ces âmes candides abandonne ainsi son troupeau bien-aimé, et vienne se jeter dans la gueule du loup sans nécessité aucune, et par un acte de la plus incompréhensible démence? El votre intellect puissant, trop étroit pour concevoir la merveille de ce mystère, se sentant acculé dans l'impasse de l'absurde, s'est glorieusement tiré de la difficullé en affirmant que son héros était fou !
]j"ux xoMMii jÉsr^. ÎI23
Alors disparaît de la scène le charmant RabLi, passé plus tard à l'étal de somnambule; Jésus va subir, sous votre plume, la troisième et la plus étrange des transformations. Voici que vous nous révélez d'abord, que « sa vie vagabonde commence à lui peser (!}. » C'est, sans doute, pour ce motif qu'il la continue jusqu'à la fin de sa carrière. Puis, irrité des résistances que sa doctrine rencontre, malgré la diffusion incroyable do son évangile, « il s'aigrit devant l'incrédulité même la moins agressive ^2). » Il jetle « un défi à la nature 3 » entière : « sa morale exaltée, exprimée dans un langage hyperbolique et d'une effrayante énergie (4 , » ne tend à rien moins qu'à « briser la vie » de famille, la vie sociale et les liens du sang. « Sa douceur naturelle semblait l'avoir abandonné; il était rude et bizarre, de mauvaise humeur contre toute résistance, » à tel point que « ses disciples eux-mêmes en avaient peur o . » « Ses exigences n'avaient plus de bornes, il voulait une abnégation outrée ;6^. n « Entraîne par cette effrayante progression d'enthousiasme, commandé parles nécessites d'une prédication de plus en plus exallée, Jésus n'était plus liljre. Parfois on eût dit que sa raison se troublait »... Il avait « le vertige ;^7 ; » « la passion qui était au fond de son caractère l'entraînait aux plus vives invectives (8;. » Il était devenu « intraitable jusqu'à la fulie pour ceux qui ne pensaient pas comme lui... Ses recommandalions renfermaient les germes d'un vrai fana-
(l) P. 322. — li) P. 3-25.— (3) P. 313. — ('.) P. 31 ':. — (3) P. 319. — ((;; P. 312. — (7, P. 318. — (8) P. 3^5.
S'^i LETTRES SUR LA VIE
tisme » : Il tombait dans les excès do « la colcre
la plus effrénée (1). » « Ses provocations frappaient toujours au cœur (2); » sa prédication devient u un appel séditieux (3) » : « Il laissait percer contre ses ennemis un ressentiment sombre (4) : » Et, enfin, sa mauvaise humeur (5) « devenant de plus en plus aigre, il en arrive à ce degré de frénésie que se trouvant, désormais, a totalement hors de la nature (^6\ » il rêve, pour se venger des Pharisiens qui le repoussent, et affermir dans la foi le peuple qui l'exalte, il rêve, comme moyen infaillible de démontrer sa divinité et de conquérir le monde des âmes, d'en finir avec la vie, par l'ingénieux procédé du suicide! »
Et c'est devant la statue de cet être, de ce sombre géant, comme vous l'appelez ; du berger devenu hypocrite et de l'hypocrite devenu fou ; c'est autour de cet autel dressé à je ne sais quel imbécile impossible, pour lequel il eût fallu bâtir un Charenton exprès ; c'est devant cet homme (( compromettant » sa doctrine , dégoûtant ses sectaires, effrayant ses apôtres, s'irrilant de ses triomphes, furieux d'être élevé sur le pavois de l'opinion publique, rêvant la mort la plus lâchement coupable, pour couronner l'œuvre la plus délestablement impie ; c'est aux pieds de cet homme qui, ainsi que vous le dites vous-même, eût cent fois, dans n'importe q;uel gouvernement policé, eu affaire avec la police correctionnelle pour délit d'injures; c'est devant cet homme que vous m'apprenez à mé-
d'un nommé jÉsrs. 2^25
priser, à redouter ci presque à liaïr ; cet homme dont quiconque possède un débris de conscience doit s'éloigner avec horreur ; c'est aux pieds de celte impure et sanguinaire idole- que j'aperçois avec stupeur une seule créature, le front dans la poussière, et qui, humblement prosternée , lui chante dévotement l'hymne qui suit :
(( 0 Jésus ! ta vertu n'a pas baissé; mais ce furent les hommes qui, en te touchant, t'abaissèrent à leur niveau (1\ » Je te reconnais cependant pour vraiment « Fils de Dieu, » pour « un demi-dieu, » pour « un dieu [2\ » Tu es (( la plus liante de ces colonnes qui montrent à l'iiomme d'où il vient et oh il doit tendre. En toi s'est condensé tout ce qu'il y a de bon et d'élevé dans notre nature. Tu n'as pas été impeccable, et beaucoup de tes fautes ont été dissimulées ; mais, par un excès de volonté héroïque, tu as conquis le ciel. Çakya-Mouni, peut-être, excepté, il n'y a pas eu d'homme qui ait foulé aux pieds la famille au même point que toi. Tu ne vivais que de ton Père et de la mission divine que tu avais la conviction de remplir. »
« Je m'incline donc devant toi : tu ne seras pas surpassé. Ton culte se rajeunira sans cesse; et tous les siècles proclameront qu'entre les fds des hommes il n'en est pas de plus grand que Jésus (3) ! »
J'ai cité textuellement. Cette chanson burlesque, c'est la vôtre ; et cet idolâtre, c'est vous.
(1) P. 319. — (2] P. 33'., 'io8. — (3) P. 459.
22G Ll-,TTl\ES SUR LA VÏE
LETTRE X\r.
Le Dion Ciiuiié en doux. — L'Evandle du pc.U-èire. — Jésvis mis en pavallcle avec Marc-Aurèlo. et Spinosci. — Parallèle de Jésus-Christ et de Judas : le beau rôle est celui du traiire. — Les Apôtres transformés en assassins. — S. Jean a calomnié sa victime. — Le pauvre Judas ne s'est probablement pas pendu. — Le progrès, selon Bar Renan. — Épargnez-nous vos éloges. — La pauvreté iutollectuelle des adversaires de l'Église est une bonne leçon pour qui la veut comprendre. — Vous n'èScs pas des nùlres; heureusement. — Ceux qui veulent appartenir à l'Église doivent se débarbouiller d'abord. — Conchision.
n serait prof ondcm eut superflu de comhatU'e les affirmations ridicules dont vous semez cette dernière partie de votre Vie de Jésus. Il n'est pas de cuisinière .sachant lire qui ne puisse vous rire au nez, en connaissance de cause, lorsque vous venez lui offrir d'adorer le demi-dieu de votre invention. Devant ce dieu coupé en deux, nul autre que vous n'ira jamais porter l'encens de ses hommages. Les parfums que vous brûlez devant cette divinité ]}Ouffonne sentent l'asphalte des tiotloirs : c'est là tout ce qu'on en peut dire de mieux.
C'est en vain que vous tentez d'étalnir votre thèse à l'aide de citations frauduleuses ; confondant volontairement les faits et les dates, et les lieux; et cherchant à faire. glisser adroitement, dans l'histoire des derniers jours de Jésus-Christ , un texte évangélique, que vous savez appartenir à celle de ses prc-
i)'ux xo:mmé JÉSUS. 227
mières années. Le plus petit enfant du catécliisme en .sait assez pour vous arrêter au passage, et vous c:'ier : ^Mensonge !
Que pourrait-on dire des excentricités dont votre narration est constellée? Les citer toutes serait un long travail; et, quelquefois, une Lesogne trop immonde. On ne peut plus que pleurer dès qu'il s'agit de la Passion ds Jésus-Clirist. Qu'est-ce que c'est, je vous prie, que celte femme, « cassant un vase sur les pieds de Jésus, pour se conformer au vieil usage qui consistait à briser la vaisselle dont on s'était servi pour traiter un étranger de distinction (r ? » Que veut dire cette crasse ignorance qui vous fait transformer la ville de Jérusalem en « une bicoque (2 ; » quand vous pouviez si facilement savoir que, lors du siège de cette bicoque, plus de douze cent mille juifs, au témoignage de Josèplie, votre ami, périrent par le fer ou la famine ; et près de cent mille furent réservés par le vainqueur pour être réduits en servitude ? Dans quel égout avez-vous ramassé ces suppositions impures, que vous associez à l'histoire delà divine agonie, et que je n'ose, môme, par pudeur, indiquer ici? Qu'est-ce que c'est que ce Pilât c a tournant la chose en comédie (3;,» à l'instigation de sa femme, laquollc, u peu f-êfrc, avait pu entrevoir le doux Galilccn de quelque fenêtre du palais, et qui, peut-ctrc^ l'ayant revu en songe, le sang dccel^eaujcune homme, qui allait être versé [sic)^ lui donna-t-il le cauchemar (4; ? » Qu'est-ce que c'est
(1) P. 373. -- (2, P. 375. — '^j P. W. — (4) P. iOS.
que celle « furie imaginaliun de Marie de Magdala el ce pouvoir divin de l'amour, moments sacrés où la passion d'une hallucinée donne au monde un Dieu ressuscité (1 ) ? » Qu'est-ce que c'est que (( l'extravagant saint François d'Assise, et l'iiystérique sainte Thérèse 2 , » et cet Apollonius de Tyane qui (( transporte les hommes au ciel, » et que vous qualiliez par conséquent de (( dieu (3; ? »
Voilà, pourtant, à quelles appréciations insensées vous a CiUiduit votre point de départ houiïon. C'est bien le cas de dire avec l'Écriture que l'ahime appelle l'abîme ; mais il ne vous suffisait pas encore de tomber dans l'absurde. Le châtiment du ridicide n'eût pas suffi à votre humiliation ; vous deviez mettre le sceau à l'œuvre, par un trait que n'eût jamais pu inventer un autre qu'un renégat.
Que vous mettiez, en matière de bon sens, au-dessus de Jésus-Christ, « l'honnête et suave Marc-Aurèle, l'humble et doux Spinosa ; lesquels, n'ayant pas cru au miracle, ont été exempts de quelques erreurs que Jésus partagea (4) ; » que vous les présentiez, même, à l'admiration universelle, comme plus purs et plus honnèt 'S que lui, cela se conçoit ; et de votre part cette affirmation n'étonne plus, n'étant qu'une bêtise et une impiété vulgaires ; mais il est un autre parallèle devant lequel vous n'avez pas reculé, et qui, même après votre panégyrique de Satan, a le privilège de me
(1) P. /.34. — :i} P. /.o2. — (3; Id. — (4, P. 451.
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surprendre encore : je veux parler du parallèle de Jésus et de Judas.
Oui, vous n'avez pas craint de ramasser ce nom dans la fange, où, depuis dix-huit siècles, il pourrit, pour en essayer la réhabilitation tardive, et lui trouver des excuses. Je me contenterai d'abréger votre apologie ; car vous consacrez plusieurs pages à célébrer les louanges de ce philanthropique héros. Je vous laisse parler :
« Juda de Kérioth » avait éprouvé un sentiment de déplaisir sensible, en voyant « la prodigalité de Marie,» et, dans l'intérêt le plus charitable, il avait « calculé combien ce parfum aurait pu être vendu, et ce qu'il eût rapporté à la caisse des pauvres. Ce sentiment, » inconlestablement lionorable, mais « peu affectueux, qui semblait mettre quelque chose au-dessus de lui, mécontenta Jésus. Il aimait les honneurs... Il répondit assez vivement,... et s'exaltant, il promit l'immorlalilé à la femme qui, en ce moment critique, lui donnait un gage d'amour (1\ »
« Juda jusque-là avait été un disciple comme un autre ; il avait même le titre d'apôtre ; il acait fuit des miracles et chassé les démons... Sans nier qu'il ait contribué à l'arrestalion de son maître, nous croyons que les malédictions dont on le charge ont quelque chose d'injuste. . . Le souvenir d'horreur que la sottise. . . » (la sottise !) « de cet homme laissa dans la tradition chrétienne a dû introduire ici quelque exagération... L'a-
varice, que les synoptiques donnent pour molif au crime dont il s'agit, ne suffit pas pour l' expliquer... Juda avait-il été blessé dans son amour-propre par la semonce qu'il reçut au dîner de Béthanie? Cela ne suffît pas encore. Jean voudrait en faire un voleur,... ce qui n'a aucune vraisemblance. On aime ruimx croire à quelque sentiment de jalousie, à quelque dissension intestine... La baine particulière que Jean témoigne contre Juda confirme cette InjpotJmo... Juda aura pris, sans s'en apercevoir, les senlimenls ctiolis de sa charge. Par un travers fort ordinaire dans les fonctions actives, il en sera venu à mettre les intérêts de la caisse au-dessus de l'œuvre... Le murniu-e qui lui échappe à Béthanie semùlc supposer que parfois il trouvait que le maître coûtait trop cher... Saus cloute cette... économie avait causé dans la petiîe société bien d'autres froissements... Il y eut donc dans son hii petit-êire plus de maladresse que de perversité... » Mais, en tout cas, a si la folle envie de quelques pièces d'argent fit tourner la tête au pauvre Juda, il ne semble pas qu'il eût complètement perdu le sentiment moral, puisque,... dit-on^ il se donna la mort (1;. »
« Des légendes terribles coururent sur la mort du uialhenreiLc Juda de Kérioth... Il y avait justement, au sud du mont Sion, un endroit appelé lîakeldama (le champ du sang\ On supposa que c'était la propriété acquise par le traître... Selon une tra.ditlon,il se tua ; selon une autre, il fit une chute; selon d'iiulres, il
u'ux :cûjî:\[é jésus. :231
mourut d'hydropisie... Mais peut-être ^Yeûvé dans son cliamp d'IIakcldama, Jii.la mcna-1-il une \ie douce et o])scure pendant que ses anciens amis conquéraient le monde et y semaient le bruit de son infamie ; peut-être a,ussi l'épouvantable baine qui pesait sur sa tète aboutil-elle à des actes violents (1). »
Ainsi, selon vous, ô cbantre des vendeurs de Dieu, Judas n'est coupable que d'avoir voulu économiser pour les pauvres, comme l'est Jésus d'avoir péché par prodigalité et par orgueil ; ainsi Judas fut un administrateur fidèle ; ainsi, il ne fut qu'un maladroit, et non pas un pervers ; ainsi, s'il se tua, ce ne fut que par un sentiment de moralité ; et s'il vécut, n mena, peut-être, une vie douce et tranquille dans le cbamp acheté au prix du sang de son maître, jusqu'à ce que la haine de ses anciens amis les ait poussés à l'assassiner.
Comme il est impossible de vous arracher autre chose que des peut-être, et que le plus haut degré de certitude où il vous soit donné d'atteindre, i^ s'élève jamais au-dessus d'une supposition, nous vous remercions, au nom de l'Église, d'avoir transfiguré Jésus en dissipateur prodigue, et Judas en un administrateur fidèle ; d'avoir transformé le cœur de l'apôtre saint Jean en un sanctuaire de haine, et laissé planer sur lui et sur ses frères le soupçon le plus infâme : celui d'avoir armé leur main d'un poignard homicide, pour tuer avec le fer celui qu'ils avaient, déjà, mora-
lement assassiné par de haineuses et vindicatives calomnies.
L'énormité de celte apologie nous dispense de toute réflexion ; nous ne daignerons pas même faire remarquer que les notes les plus flétrissantes, infligées à Judas, furent signées des noms des Évangélistes synoptiques ; et que si nous savons qu'il vendit son maître (l"», qu'il le Misa (2) et se pendit (3); c'est à leur récit que nous le devons, puisque saint Jean, seul, ne nous en a rien appris.
Mais vous avez juré de souiller tout ce qui est grand et pur, et de n'adresser l'iiommage de votre sympathie qu'à ce qui est infâme ; et il vous convenait de pousser la dépravation littéraire jusqu'à ce degré, de reprocher à l'apôlre de la charité les larmes qu'il ne put s'empêcher de répandre sur l'agonie du Dieu qui l'aima.
En voilà assez, j'espère, pour faire apprécier votre œuvre. ÇUc est si pauvre, que je n'ose même pas enregistrer les quelques aveux; qui vous échappent. J'aurais peur, en vous citant comme une autorité, de donner une arme contre le Christ aux ennemis de ma croyance. Les quelques louanges que vous adressez à Jésus dans vos pages scandaleuses, me semblent tellement souillées en passant par votre bouche, que j'aimerais mieux ne les y pas rencontrer, pour l'honneur du nom chrétien. Gardez pour d'autres, je vous
(1) Luc, XXII, 4. s. — (2) Marc, xiv, 43, — Luc, xxii, 47. — (3) Maltli. xxvu, 5.
d'un .\03Imé Jésus. 233
prie, cet encens qui fume sans parfum, nous n'en avons nul besoin. Si vous avez des liommages de trop, tenez-les en réserve pour quelques Çakya-Mouni de circonstance.
Vous avez, toutefois, rendu à l'Église un véritable service ; et je vous en adresse, pour ma part, les actions de grâces qui vous sont dues : vous nous avez montré quel était le terme final oîi tendait le progrès dont vous et les vôtres avez la louable babitude de faire tant de bruit. Ah ! qu'il y aurait un beau livre à faire sur un mot échappé à votre candeur ! Lorsque vous comparez à notre temps les temps antiques, et les hommes d'aujourd'hui à ceux des anciens jours, vous ne pouvez vous empêcher de vous écrier, à la vue de cet humiliant contraste : « Le souffle de Dieu était libre chez eux; chez nous, il est enchaîné par les liens de fer d'une société mesquine et condamnée à une irrémédiable riykliocrité (1\ »
Voilà donc à quoi ont abouti les grandes conquêtes de votre révolution tant vantée : à un état de médiocrité irrémédiable et de <; petites tracasseries préventives (bien plus meurtrières que la mort pour les choses de l'esprit). Jésus, pendant trois ans, » ditesvous, (( put mener une vie qui, dans nos sociétés, l'eût conduit vingt fois devant les tribunaux de police (2) ; » ce qui revient à dire que vous avez travaillé, pendant plus de dix-huit siècles, à nous forger de telles chaînes, que l'homme le plus saint, le plus grand et le plus
divin ne saurait, maintenant, vivre comme il vécut, sans se faire arrêter par les sergents de ville, dans la prétendue capitale du monde civilisé.
Je vous remercie du progrès immense que vous et vos amis avez apporté dans le régime de la société humaine. C'était bien la peine de nous parler si haut des grandes conquêtes de votre humanité.
Écoutez-moi bien, monsieur Renan; j'ai pu, dans certaines de vos pages, sourire de vos contradictions et de vos étranges méprises; j'ai pu, dans quelques autres, éprouver un mouvement d'indignation et de dégoût à la lecture d'un Évangile nouveau, qu'on dirait avoir été tracé par la main de Judas. ^lais Dieu m'est témoin que le seul sentiment qu'ait pour vous éproLivé mon coiur, a été celui d'une compassion profonde. Dans l'àmc d'un chrétien, il n'y a de place ni pour la haine ni pour le mépris. Votre livre, quoiqu'il soit entièrement dépourvu de critique et vide de science, n'en est pas moins, dans ses conclusions, le dernier ni'Gt de la philosophie moderne, et, (îomme tel, il ne manque pas d'une cerlaine valeur, dans le domaine de Thistoire contemporaine. Aux. siècles que vous méprisez, semblables puérilités n'eussent pas rencontré d'écho. C'est un thermomètre de nouvelle invention, plongé au sein d'une société glacée, et dont le mercure ne s'élève pas même tout à fait à zéro.
Vous avez bien compris votre temps, et le milieu dans lequel vous vivez. Une œuvre mauvaise, mais sérieuse, n'eût pas trouvé dix lecteurs ; il fallait à ce monde-ci un rcve; et vous nous l'avez donné. Vous
Ii'uX XO.MMÉ JÉSUS. '235
eussiez pu, toutefois, essayer de le donner plus décent ; mais vous n'ignoriez pas que, pour plusieurs, lïmpudeur n'était qu'un stimulant de plus. H était un calvaire sur lequel Jésus-Christ n'avait pas été conduit encore. Les bourreaux du Golgotha ne l'avaient pas, du moins, insulté jusqu'au point de l'appeler philosoplie. Il lui manquait la grande humiliation de se voir placer dans les rangs de votre philosophie, avec un grade supérieur. La société des larrons, crucifiés à ses côtés, devait lui sembler plus honorable et plus consolante; mais de celte épreuve, comme des autres, nous savons qu'il sortira vainqueur.
Malgré votre peu de science, vous n'en représentez pas moins, d'une manière fidèle, l'un des camps qui se trouvent en présence dans le champ clos de ce siècle. Vous tendez à jouer le rôle de Golialh, brandissant son épée contre l'armée d'Israël ; mais votre épée n'est qu'un fourreau, et David n'y trouverait pas même une ressource pour vous couper la tète. Ce en quoi vous rendez principalement service à l'Église, c'est en constatant, par l'exhibition de votre personne, quelle est la taille des Goliaths de ce temps - ci. L'honneur de la victoire, pour nous, en sera peutêtre moindre; mais, enfin, n faut se contenter de ce qu'on a.
Étrange espèce que la vôtre ! au sein de richesses infinies, vous vivez dans lïndigence la plus profonde; et, sans y toucher jamais , vous passez et repassez , à toute heure , dans la salle où est servi le plus splen-
iî3G LETTRES SUR LA VJL
dide banquet ! On dirait que la vue vous manque ; et que vous n'avez pas même conservé le flair. Adorateurs de la forme, vous professez le plus ample mépris pour la substance des êtres; et si vous aviez, malheureusement, découvert quelque chose au delà du peutêtre, vous vous réputeriez à jamais perdu de réputation auprès de vos pareils. Les gens qui ont trouvé ce qu'ils cherchaient, vous sont insupportables; et quand vous les voyez à table , participant en commun au royal festin, vous vous essoufflez à leur prouver qu'ils doivent avoir faim encore , et que leur repas n'était qu'une ombre. Et , pour comble de ridicule, vous venez nous inviter à dinar avec vous.
Eh quoi ! votre table est-elle donc si bien servie que vous pensiez nous séduire par la suave odeur des mets?
Que nous offrez-vous, je vous prie, sinon des principes empaillés, et des vases vides ? Le couteau s'enfonce dans des étoupes ; et il faut, quand on les a approchées de vos calices, se hâter d'aller essuyer ses lèvres.
Rien, chez vous, n"a ni mouvement, ni réalité, ni vie; votre programme est de ne marcher vers aucun but ; votre credo, de siffler tout ce qui affirme ; votre méthode , de creuser la terre, sans même porter avec vous une lampe de mineur. Les taupes trouvent, au moins, dans leurs tanières, un abri contre la pluie, et quelques racines pour se nourrir.
Là où nous demandons une addition, vous nous chantez une romance ; vous nous donnez une idylle.
d'un nommé JÉSUS. '2'.n
quand nous exigeons une preuve ; et lorsque nous avons besoin d'hisloire, vous nous servez un roman.
Je ne conteste pas les charmes de votre prose ; mais j'aimerais à ne pas vous voir poser un pied impertinent dans la maison d'autrui. Si le christianisme vous gêne, que ne le laissez-vous en paix? Et si l'Évangile ne vous va pas, ce n'est pas une raison pour le tourner en madrigal. Puisque vous n'allez plus avec Jésus, pourquoi faire semblant d'appartenir à son armée? Si vous nous eussiez donné la monographie d'un personnage imaginaire, personne n'eût crié au scandale ; mais quand vous venez, avec un air tendre et protecteur, proposer à des enfants qui croient la connaître, de leur nfaire l'histoire de leur famille, et leur confectionner une généalogie de votre cru, en commençant par transformer on coquin sans vergogne le divin auteur de leur antique lignage, vous m'avouerez que le procédé est un peu trop sans gêne.
Et encore, si vous aviez conservé la pudeur de ne pas feindre d'appartenir à nos rangs, on pourrait vous subir avec un dédaigneux silence ; mais quand vous venez nous saluer de cette sentence effrontée : Votre famille descend d'un habile faussaire , et j'en suis; nous avons bien le droit, nous, de vous mettre à la porte, et de vous répondre : Maître, dans les veines de notre race circule le sang d'un Dieu, et vous ne lui appartenez plus.
Quand on s'attriljuc indûment une décoration , ou un titre, on s'expose à se faire intenter un procès par les intéressés, ou à se créer des difficultés avec la po-
lice. Or, comme la police n'a pas mission pom' sauvegarder riionnem' de la famille chrétienne, vous ne trouverez pas mauvais qu'avec tout le respect qui vous est dû, nous vous priions de ne pas prendre nos armes sur votre sceau, ni signer notre nom sur vos œuvres.
Vous ! plus chrétien que saint Jean Chrysostome et saint Thomas d'Aquin (1) ! Allons donc! Vous êtes moins chrétien que Ponce-Pilate et Judas. Celui-ci, du moins , après la mort de Jésus , n'insulta pas son maître, et se pendit sans rien dire ; et celui-là prit des précautions pour qu'on ne violât pas le tombeau de sa victime.
Jésus, quoi que vous en disiez, fat un divin archl:tecte. Comment! vous l'entendez enseigner aux hommes les noms de la Trinité sainte ; exposer, magnifiquement, le mystère de sa Filiation suprême; annoncer la Rédemption du monde dans l'effusion de son sang ; instituer le dogme Eucharistique, avec une précision qui donnait le vertige à Luther ; créer une Église , douée du privilège de rinfaillibiliié jusqu'à la consommalion des siècles ; prêcher l'éternité formidable des peines de l'enfer; annoncer le paradis, dans la joie de Dieu même, à ceux qui croiraient en lui ; et vous avez l'audace de nous dire : « Jésus n'est pas un fondateur de dogmes, ni un faiseur de symboles [2). » Juste ciel! Mais trouvez donc, dans le symbole catholique, un moi, un seul met, qui ne soit pas sorti de la bouche adorée du Sauveur du monde, depuis : je crois
(l)P. 44'.. -(v.)Id.
ïj\"s :>'o?i[MÉ JÉSUS. •230
en Dieu, ([m le commence , jusqu'cà : la vie éternelle, qui le finit.
Quelle étrange rancune vous pousse donc à déraisonner ainsi ? On ne peut pas vous dire, comme naguère Festus à saint Paul : c'est votre grande science qui vous fait perdre la raison. Qui, jamais, avant vous, osa qualifier le Sauveur des îionimes du nom odieux d'anarchiste ?
0 Jésus, monseigneur et mon Dieu, ce n'était donc pas assez d'avoir payé le tribut à votre créature ; d'avoir prêché la soumission aux rois; d'avoir daigné comparaître devant quatre juges iniques, et subir le luxe de quatre iniques interrogatoires ; d'avoir répandu votre sang, pour rendre hommage à l'autorité des pervers? Fallait-il qu'au poteau de la presse, vous fussiez attaché de nouveau ; et, comme si c'était trop peu des valets du prétoire, vous fallait-il tomber dans l'ignominie, jusqu'au point de vous entendre jeter à la face, le nom détesté d'anarchiste, par la bouche d'un renégat ?
Arrière , philosophes en goguette , démolisseurs universels, chancre impur et livide attaché aux flancs de la société humaine ; arrière ! C'est déjà bien assez que nous devions subir l'ennui et les variations de vos programnies ; et vous voir, de chute en chute, tomber chms les extrêmes bas-fonds du mensonge et de la folie, sans que nous soyons contraints de vous contempler encore, voilant votre nudité honteuse, et couvrant vos membres atrophiés, du vêtement que
Î>i0 LETTRES SUR LA VIE
nous seuls avons droit de porter. Rendez-nous, plutôt, la lanterne ; mais épargnez-nous vos caresses. Nous préférons voir se redresser l'écliafaud, et y marcher sous votre charitable escorte, plutôt que de subir l'affront de vous toucher la main. L'abîme qui nous sépare s'appelle l'infini ; vous êtes l'écume que le vent soulève et agite, et nous, le rocher où elle se brise toujours sans l'ébranler jamais. Vos théories sont la mare qui croupit sans issue, ne donnant naissance qu'à des vers ; et nous, le miroir de l'océan qui reflète les rayons du soleil, sans altération, sans nuages et sans mélange. Vous êtes des pygmées, et nous sommes des géants. L'enfant qui balbutie sa prière, comme un doux écho de la voix maternelle, vous domine tous d'une incomparable hauteur. Vous tous, réunis ensemble, n'avez pu articuler qu'un seul mot, qui commence et finit votre chétif symbole : Nous doutons. Et lui, l'enfant, dans son cœur pur, et la limpidité de son intelligence, il peut dire : Je crois. Là où vous n'avez que des objections, il possède une doctrine. Là où vous marchez à tâtons dans les ténèbres, lui, contemple les .splendeurs du ciel.
Nous ne voulons ni de votre progrès, ni de votre liberté, ni de votre révolution, ni de votre Évangile, ni de votre drapeau, ni de votre personne. Pour être avec nous, il faut que l'on soit nous. Nous vous tendons la main, mais nous n'accepterons pas la vôtre avant qu'elle ne soit bien lavée; et nous ne recevrons de vous le baiser fraternel, que quand le feu aura purifié vos lèvres des traces d'un autre infâme baiser ;
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et, même de son souvenir. Nous sommes les enfants légitimes ; et nous ne souffrirons pas que des bâtards sans nom portent une main sacrilège sur le patrimoine sacré que nous ont légué nos pères.
Nous osons exposer notre face en plein jour. Tandis que vous, lâchement et par derrière, venez essayer de lui ravir sa couronne, en rampant h son ombre, l'Église de Dieu marche, en pleine lumière, sans abaisser ses yeux sur les toiles d'araignées que vous tendez sous ses pas; de même que vous, elle se connaît, elle aussi, à ses œuvres. Malgré vous, elle continuera sa marche triomphale au travers des siècles, brisant le frein de l'erreur dans la mâchoire des peuples (1); et libre en tout lieu, même dans un cachot, comme est libre, partout , un rayon du soleil.
Quand, h l'honneur de votre philosophie, nous aurons vu un seul de vos philosophes verser son sang, pour propager ses doutes ; alors, nous pourrons prendre vos peut-être au sérieux ; mais aujourd'hui, en réponse à vos blasphèmes, nous sommes assez forts pour renverser d'un seul mot vos sophismes : puisque vous prétendez être chrétiens, montrez-nous donc vos martyrs.
Jésus, pour preuve de sa mission divine, a répandu son sang sur le calvaire. Des millions de martyrs, à son exemple, et pour son amour, ont, après lui, répandu leur sang, et donné leur vie en témoignage de leurs espérances et de leur foi. Nous sommes les der-
(1) Isaïc.
niers venus; niais, si on nous en demande autant, nous sommes prêts à vous l'offrir. Tel est le piédestal empourpré sur lequel la divinité du Christ repose.
Oui, ô Jésus ! vous êtes vraiment le Dieu que l'humanité adore. Non pas ce dieu factice auquel, par une concession bienveillante, les docteurs du jour permettent de vivre quelques années encore, au bénéfice des ignorants et des petits ; mais vous êles bien le Dieu vivant et véritable, autour duquel toute âme gravite et duquel tout être intelligent vit, qu'il soit assis à voire table, et nourri de vos mystères, ou qu'il ne subsiste que des miettes de votre doctrine. Il n'est donné à aucun homme de trouver hors de vous l'aliment que réclament son esprit et son cœur. A'otre nom sera toujours la grande bannière autour de laquelle se donneront rendez-vous, la haine la plus implacable, et le plus ardent amour. De môme que le juste ne pourra, sans vous, ni aimer, ni espérer, ni croire ; de même l'impie, sans vous, ne saurait que haïr. Signe de contradiction élevé au sommet de la montagne, les uns, parleurs hommages, et les autres, par leurs insultes, conspireront à démontrer votre divinité. Ceux-là, prosternés à vos pieds, vous aimant comme un père ; et ceux-ci, passant au bas de votre calvaire, pour vous blasphémer sur la croix. Pour vos enfants, vous êtes le seul adorable maître, et le seiû objet redoutable à vos plus âpres ennemis. Cauchemar des pervers, et consolation des justes, aucun n'échappera jamais à vos irrésistibles attractions. Les phari-
d'un nommé Jésus. 243
siens et les scvibes hoclieroiit la tcle, Marie et saint Jean verseront des pleurs ; mais tous passeront à votre ombre, et, du haut de votre croix, vous les dominerez tous.
Vous êtes la pierre angulaire de tout édifice stable, et la lumière qui ne s'éteindra jamais. Toute âme vous abandonnant sera frappée de mort, de même que toute société oii vous n'occuperez plus la première place. Et quiconquedésertera votre drapeau, vous confessera par ses ressentiments amers, comme il vous proclamait, autrefois, par son amour, et vous démontrait par sa foi.
Et, par un prodige qu'un Dieu seul peut accomplir, la charité qui vous dévore , déboMant de votre âme divine, remplira tellement l'âme de tous ceux qui vous suivent et vous aiment, que la démonstration éternelle de vos grandeurs méconnues et de votre divinité outragée, se résumera dans une aspiration suprême. Et cette aspiration, passant de votre cœur aux cœurs de vos enfants, ira répétant, avec une compassion immense, jusqu'à la fin des âges, et au bénéfice des bourreaux de tous les siècles, comme un écho duGolgotha, ce mot tombé de vos lèvres adorées : Père, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font.
f>i-i LETTRES SUR LA VIE