XXII PREFACE
infimes nourries par le Siècle et Y Opinion : les impôts augmentant d'heure en heure, l'homme transformé, de plus en plus, en machine; les liens de la famille se relâchant de jour en jour; les unions illégitimes sans nombre; la capitale fournissant, annuellement, une armée de hàlards; l'adultère préconisé ; la société humaine tombant en poussière, voiLà, avec bien d'autres choses encore, ce que je vois autour de moi, et je me demande si c'est bien là ce qu'il faut entendre par les grandes conquêtes de la révolution, et votre grande loi dti progrès.
Mais à quoi bon répéter ce que personne n'ignore ?
Pour en revenir à Jean Loyseau, dont nous sommes bien loin, après l'avoir, ainsi que nous pensons, pleinement juslihé du délit de la calomnie, nous croyons devoir ajouter ici un trait assez divertissant, et de nature à édifier pleinement les lecteurs sur la valeur scientifique de M. Renan, et sur la scrupuleuse attention qu'il apporte à vérifier les textes. Voici le fait dans sa simplicité charmante.
M. Renan, donc, dans son livre de l'Origine du langage, en recherchant, pour établir son système, la synonymie de certains mots appartenant aux langues européennes, rencontra, dans un livre publié par Adelung .Histoire ancienne des Allemands', une notice relative aux noms du tonnerre, et portant ces noms divers au chiffre formidable de 353.
Que M. Renan eût donné à la science ce numéro ou un autre, cela n'avait pas grande importance ; et on n'eût pas pris la peine de vérifier le fait ; mais il citait un auteur sérieux, et on se demanda, naturellement, comment un homme, de la valeur d" Adelung, avait pu tomber dans une aussi étrange méprise. On se mit, en conséquence, à rechercher ce texte intéressant dans l'ouvrage cité.
Le texle n'y était pas.
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Ceci n'avait rien de Lien surprenant, et, aujourd'hui, on ne prendrait plus semblable peine, pour semblable chose; mais, alors, on croyait aux citations de notre auteur. Enfin, la patience des chercheurs était à bout, et de guerre lasse, ils renonçaient à trouver ce texte devenu invisible, quand Adelung, lui-même, découvrit le secret delà chose : (( J'ai cité en preuve, » dit-il, (( les noms du tonnerre dans les
langues européennes; mais c'était » le lecteur ne
s'attend pas à la surprise qui lui est préparée , « c'était h LA PAGE 353. »
Le pauvre M. Renan n'avait pas, comme le singe de la fable, pris le Pirée pour un nom d'iiomme; mais il avait pris le numéro de la page pour le chiffre des noms du tonnerre !
Serait-il donc, sur les autres langues, de la môme force qu'en hébreu ?
Enfin, après avoir subi avec une patience pleine d'édification et un silence auquel il eût prudemment fait de se condamner depuis bien des années, les critiques innombrables qui ont, pièce à pièce, démoli tout l'échafaudage de son roman; après s'être entendu convaincre de mille erreurs, contradictions et supercheries historiques ; au moment où, devant ce château de cartes en ruines, le sentiment public flottait, indécis, entre l'indignation et la pitié ; pendant que les coreligionnaires philosophiques du pauvre auteur hous- ])illé ])aissaient la tèle et se voilaient, piteusement, la face de leur toge magistrale; voici qu'une voix harmonique s'élève des pages delà. Revue des Devx-M ondes ai entonne l'hymne qui suit :
« Il y a des livres q]ii répondent à un ])esoin si profond des esprits, qui donnent, en paraissant, une satisfaction si pleine à quiconque a soif de vérité et de lumière, qu'après en avoir joui d'abord et les avoir savourés, on se demande, par un retour inévitable,
XXIV niEFAcr.
commenl cela n'élail pas déjà fait, et dvya. fait par un maître... Ni Cousin..., ni Miclielet, ni Quinet, ni Victor Hugo, ni Mérimée, ni George Sancl, ni Sainte-Beuve, n'ont osé écrire la vie de Jésus. Parmi tous ceux-là, on s'étonne surtout que Michclet ne se soit pas laissé tenter... Celte histoire paraît aujourd'hui, je n'ai pas besoin de dire avec quel éclat et au milieu de quelle attente... Quelles qualités étaient nécessaires à celui qui prétendait » l'écrire. « 11 fallait un penseur, un esprit d'une largeur et d'une élévation sans limites, absolument dégagé... de toute tradition. Il fallait un savant, un crudit qui piit tout lire et qui eàt tout lu. et lu avec toutes 1rs 7X'Siou)'ces de la critique philosophique. Il fallait savoir l'hébreu..., l'hébreu est la langue du Talmud... Il fallait... une imagination de poëtc, et pourquoi ne le dirais-je pas, un esprit qui ne fût -pas parisien . Il fallait peut-être, c'est M. Renan qui k déclare, avoir vécu dans le temple sous la robe même de Jésus et s'y être pénétré de foi. Mais aussi il fallait en être sorti, c'est lui qui le dit encore. Eh bien ! M. Renan est « tout cela. »
» M. Renan sait tout ce qu'on peut savoir, et personne n'a rien à lui apprendre. . . On ne peut trop redire qu'il n'y a pas moyen de faire à M. Renan une objection qu'il n'ait prévenue. »
Avant ce coup de pietl affreux, nous avions éprouvé je ne sais quels mouvements d'une indignation involontaire ; mais, depuis cette humiliation dont il vient d'être victime, il nous est impossible de ne pas le plaindre du fond de notre cœur.
Quant aux gouvernements qui, oublieux des leçons que leur donne l'histoire, ne veulent pas comprendre que le plus sûr moyen de saper les fondements sur lesquels l'édifice social repose, est d'empoisonner l'enseignement public en plaçant, dans les plus hautes
r REFACE. XXV
chaires du pays, des professeurs athées, et en salariant les Rahljis qui invitent le peuple à retourner au culte d'Apollun, nous nous contenterons de leur adresser la lettre suivante, qui émane d'une source qu'ils doivent connaître et d'une autorité qu'ils doivent respecter.
« Sdiœnbrunu, 22 fiiiiiaire an XIV '13 décembre 1805;. » .4 M. Champogny.
» C'est avec un sentiment de douleur que j 'apprends qu'un membre de l'Institut , célèbre par ses connai>sances, mais tombé aujourd'hui en enfance, n'a pas la sagesse de se taire et clierche à faire parler de lui, tantôt par des annonces indignes de son ancienne réputation et du corps auquel il appartient, tantôt en professant hautement l'athéisme, principe destructeur de toute organisation sociale, qui ôte à l'homme toutes ses consolations et toutes ses espérances. Mon intention est que vous appeliez auprès de vous les présidents et les secrétaires de l'Institut et que vous les chargiez de faire connaître à ce corps illustre, dont je m'honore de faire partie, qu'il ait à mander M. de Lalande, et à lui enjoindre, au nom du corps, de ne plus rien imprimer et de ne pas obscurcir dans ses vieux jours ce qu'il a fait dans ses jours de force pour obtenir l'estime des savants ; et si ces invitations fraternelles étaient insuffisantes, je serais obligé de me rappeler aussi que mon premier devoir est d'empocher que i'( m empoisonne la morale de mon peuple ; car l'athéisme est deslructcur de toute morale, sinon dans los indivi(!us, du moins dans les nations.