INTRODUCTION. XXVII
faisait jeter de plus vifs rayons; et, pendant que toute doctrine naissait, changeait, s'éteignait tout autour, seul, le feu sacre brûlait toujours, sans se consumer jamais. L'orage en vain épuisait contre lui ses fureurs, l'orage passait, et le feu ne s'éteignait pas.
Il vit, au jour marciué par le doigt du Très-Haut, un petit enfant naître au sein de la nuit, dans une grotte sombre; il le vit déposé par les mains de la Vierge, sa mère, sur une poignée de paille, enveloppé de langes d'emprunt, couche dans la mangeoire d'un bœuf et d'un âne, seuls témoins étrangers de sa pauvre naissance.
Il vit cet enfant devenir homme, au milieu des labeurs; répandre ses sueurs pendant trente années, sur le bois des charrues (|uc sa main fabriquait, dans la boutique d'un pauvre artisan, ciui n'était pas son père.
Et, au bout de trente ans, il vit le charpentier inconnu abandonner l'atelier désert, et de sa main puissante, cjui jusqu'à ce jour avait balayé les copeaux, s"emparer de !a divine étincelle, l'enflammer de son souffle, rapprocher de sa face ; et dire au monde qui regorgeait de science, de luxure et d'orgueil: «Regardez-moi bien, je suis Dieu.«
Il vit cet homme, secouant sur sa tète les flammes d'un nouvel incendie, prêcher ce qui semblait, aux sages du siècle, la plus incompréhensible folie; aiix hypocrites régnants, le plus détestable blasphème ; aux humbles de cœur, la plus radieuse vérité.
Il vit cet homme saisi par des sbires, soumis à des tortures inouïes avant lui; pendu, avec trois clous, à un gibet infâme, mourir, abandonné des hommes et comme délaissé de Dieu.
Puis il le revit encore, foulant aux pieds la mort, et brisant sans etfort les cbaincs du sépulcre, il le revit une dernière fois, cet homme, au milieu de onze indiircnts
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sans foi. ignorants, traîtres et lâches, vort^ant sur eux la plénitude de sa puissance; les élevant bien au-dessus des empereurs et des rois ; leur confiant le dépôt de la lumière ; et les quittant, pour remonter, plein de gloire et de majesté, vers le ciel.
Et ces onze hommes, tombant prosternés la face contre terre, baisent ardemment rempreintc de ses pieds, et l'adorent en s'écriant : « C'était bien lui! »
Et ces pusillanimes d'hier s'en vont, après s'être donné fraternellement le baiser du dernier adieu. Ils se partagent le monde, ils partent, ils ne se verront plus sur a terre : ils se donnent rendez-vous au ciel.
Ils n'ont, désormais, qu'une pensée, qu'une parole, qu'un cœur. Leur titre unique pour se faire écouter du monde, c'est le droit qu'ils s'attribuent de lui dire : « Nous » venons vous prêcher celui que vous avez mis à mort ; » celui que nous avons, nous-mêmes, pendant sa vie, mé- » connu, abandonné, blasphémé, renié; mais c'est lui, » c'est lui seul, après lequel votre àmc aspire : adorez- » le. » Et le monde tout entier s'étonne, tombe à genoux devant la croix, et adore le crucifié.
Ils ont devant eux les empereurs et leur orgueil, les pliilosophes et leur sagesse, l'univers et ses vices; et ils disent aux empereurs : courbez votre front superbe devant votre unique maître; aux philosophes : devenez insensés ; au monde entier : faites pénitence. Les empereurs, les sages, le monde les égorgèrent, et puis se firent chrétiens sur leur tombeau.
Il y eut trois siècles de boucherie, et dix millions de martyrs; mais, dans le sillon engraissé par le sang des victimes, la semence de la parole évangélique germa, et l'Église atteignit l'âge viril.
Le vieux patriarche vit toutes ces choses; et, au sein
INTRODUCTIOX. XXIX
de cet incendie immense, allumé jiar une étincelle, sous le souffle d"un Dieu, il vit se glisser des vi[)èves, sous le nom dhéiétiques, enlaçant chaque enfant du Cln'ist de leurs anneaux impurs, et cherchant à le mordre au cœur.
Les vipères passèrent, comme les bourreaux avaient passe; et l'Eglise de Dieu, seule puissance assurée, demeurait tièrement debout au milieu de la terre, soutenant toute la société humaine appuyée par sa forte main.
Puis il vit, après dix-huit siècles de vaillants combats et de glorieuses victoires, il vit cette même Église ; mais assaillie, cette fois, par une innombrable volée de jo ne sais quels animaux ijortant des plumes, et chantant faux, sans tenir compte de la mesure, chacun sa chanson, sur un air dififcrent.
C'était un tapage à ren.lre les gens sourds.
Ils trouvaient lalumière profondément ridicule de s'obstiner à jeter, invariablement et toujours, le même éclat.
Ils accusaient la vérité de comj)licité avec l'arithmétique, et lui reprochaient de s'opposer à la grande loi du progrès.
Quand on leur demandait ce qu'ils entendaient par le mot progrès, ils répoutlaient que c'était de chercher toujours, jusqu'à extinction de chaleur naturelle; et de chercher sans rien trouver, jamais.
Ceux qui avaient trouvé, ils les appelaient obscurantistes, cléricaux, ou crétins.
Ils faisaient subir à l'Église l'élégant outrage déjà inventé par les goujats du prétoire, fléchissant le genou devant elle, lui disant : « Heine du monde, je te salue, » lui crachant au visage, et lui donnant des soufflets.
Et, par ailleurs, vivant des restes de sa doctrine,
Ils lui disaient, sans nuls égards, quelle était devenue bien vieille, et qu'il était temps qu'elle mît ordre à ses
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affaires, parce qu'elle avait déjà un pied dans le tombeau ;
Qu'elle avait suffi aux siècles d'ignorance, mais qu'elle ne valait plus rien aux âges qui voyaient clair î
Oubliant qu'ils prêchaient eux-mêmes la divinité des ténèbres et la souveraineté du doute, et qu'ils professaient que : « ne pas conclure » était avoir un « inappréciable mérite (1). »
Ils sifflaient à outrance quiconque avait un dogme, un symbole, une foi;
Et raisonnaient ainsi :
Si nous, qui sommes les sommités du monde philosophique et intellectuel, n'y voyons absolument rien, en aucune chose; donc quiconque croit y voir clair, est un sot: qu'il soit analhème !
Et, comme ils avaient eu soin de se faufiler dans plusieurs chaires, sous le prétexte d'éclairer la jeunesse, ils trouvaient des auditeurs, et, quelquefois, des dupes.
Le vieux patriarche bédouin vit toutes ces choses, et un brouillard épais venant à voiler le tableau, la vision disparut dans les plis de la brume.
Et le vieux patriarche, tombant à deux genoux, leva vers le ciel ses bras appesantis par l'âge; et, ouvrant la bouche, il dit :
Créateur suprême de toutes choses ; toi qui m'as confié le précieux dépôt de ta lumière pour la transmettre, dans son intégrité, à mes fils :
Je vois que cette flamme sainte doit briller dans le monde, jusqu'à la fin des temps ; et que la société humaine doit marcher, jusqu'à son terme, à la clarté de sa lumière.
(]) Lcltrc au Fifjaro, jeudi 23 juillet 18G3.