‹ Lettres sur la vieillesseChapitre 1 sur 11 · Lettres sur la vieillesse · texte numérisé non relu

Lettres sur la vieillesse

V o us redoutez, mon cher Eugene, l’époque de la vie où toutes les illusions et toutes les espérances de la jeunesse s’évanouissent, où chaque jour nous avertit plus ou moins rudement que le dernier terme approche , et que tous les liens qui nous attachoient encore à ce monde vont être rompus. Je conçois parfaitement qu’avec les avantages que vous avez reçus de la nature

LETTRES

et dè la fortune, et dont vous avez fait jusqu’à pi’ésent un si bon usage, la vie doit vous être chère , et que la vieillesse et son cortège habituel s’offrent à votre imagination sous un aspect assez sombre. J’étois moins heureux que vous , et j’avois déjà quarante ans, hélas! que je ne comprenois pas trop encore de quelle maniéré on pouvoit s’arranger de la vie après cinquante ans révolus.

Aujourd’hui que je touche à la fin de mon treizième lustre , mes idées ont fort changé. J’éprouve, avec le sentiment d’une profonde reconnoissance , qu’il n’est point d’âge dans la vie qui ne soit susceptible de bonheur. Comme il est un art de bien vivre et de bien mourir, je pense qu’il en est un autre inséparable sans doute de ceux-là, mais peut-être encore plus important et plus difficile , l’art de vieillir raisonnablement , sans regret et sans peine.

Vous avez paru desirer, mon cher Eu-

gene, que je vous entretienne de mes recherches ou de mes expériences sur cet art si nécessaire; et il n’est, vous le savez, aucun genre de méditation qui n’intéresse davantage ma pensée , lorsque je puis m’en occuper avec vous.

On est effrayé de la vieillesse ; mais, ainsi que sur tant d’autres objets dont l’imagination s’inquiète et s’alarme, est-on bien d’accord sur ce qu’elle peut avoir de si pénible et de si redoutable? La redoute-t-on parcequ’on la considéré comme l’avantgarde de la mort ? Mais doit-on plus craindre en effet cette fâcheuse rencontre, lorsqu’on est vieux que lorsqu’on est jeune? Est -il même bien certain qu’il y ait beaucoup plus de chances pour arriver subitement au dernier terme dans une époque de la vie que dans une autre ? Les calculs les plus exacts et les plus ingénieux sur les probabilités de la durée de la vie n’ont-ils pas démontré qu’il n’est point d’âge où l’on ne puisse

LETTRES

espérer de vivre encore deux ou trois ans? C’est toute l’étendue d’un des régnés les plus heureux dont l’histoire nous ait conservé le souvenir. N’est-il pas encore mieux prouvé qu’il n’est point d’âge où l’on ne coure le risque de mourir dans deux ou trois jours? ce qui devroit suffire sans doute pour humilier l’orgueil des plus vastes projets, des plus sublimes espérances de nos destinées dans ce monde.

Il est bien vrai que l’aimable fraîcheur de la jeunesse cède bientôt aux ravages du temps j qu’il n’est point de beauté dont l’âge ne fane la fleur , dont il n’éteigne l’éclat , dont il n’altere les contours moelleux et les formes heureuses. Cependant la laideur estelle donc l’apanage exclusif de la vieillesse, et nfc paroît-elle pas plus choquante encore sur un visage de vingt ans que sur un visage de cinquante? N’a-t-on pas vu des femmes conserver dans ce dernier âge plus de charme et plus de séduction que d’autres n’en

eurent jamais, même avec une figure pas" sable, aux jours les plus brillants de leur jeunesse P Que d’accidents , de disgrâces , ou d’infirmités qui peuvent atteindre la première jeunesse comme l’âge le plus avancé, et ne lui laisser aucune trace des avantages dont elle doit être naturellement si tentée de s’enorgueillir! Dans le nombre de ces accidents ou de ces maladies il en est même dont elle est plus particulièrement menacée qu’aucun autre âge de la vie. Demandez-le encore à l’art du peintre et du sculpteur, s’il ne peut pas exister autant d’intérêt dans une belle tête d’Ancliise ou de Nestor que dans celle de Paris ou d’Antinoiis. J’ai vu des hommes prendre avec l’âge une physionomie plus intéressante, je dirois presque plus véritablement belle qu’ils ne î’avoient dans leur jeunesse , pareeque les années avoient amené, pour ainsi dire, une sorte d’accord entre le caractère de leurs traits et celui de leur âge, pareequ’à cette époque

leurs dispositions morales, toute leur maniéré d’être, avoient répandu dans l’expression habituelle de leurs traits plus de douceur et de repos , plus de confiance et de sérénité.

Le désavantage le plus commun et le plus frappant de la vieillesse, c’est sans doute la diminution trop sensible qu’elle nous fait éprouver dans l’énergie et dans l’activité de toutes nos forces organiques et intellectuelles. Quelque générale et quelque rigoureuse que paroisse cette loi de l’humaine destinée , elle n’est cependant pas sans exception. Et qui sait? peut-être reconnoîtrons-nous un jour que c’est notre propre faute, si ces exceptions ne sont pas plus fréquentes. Vous savez que Sophocle avoit près de cent ans lorsqu’il concourut encore avec de jeunes rivaux pour le prix de la tragédie , et qu’il l’emporta sur eux. N’avons-nous pas vu de nos jours des généraux octogénaires gagner des batailles et

décider du sort de toute une campagne ? La Fare, Chaulieu, Voltaire n’ont-ils pas fait dans un âge très avancé des vers où l’on retrouvoit toute la vivacité , toute la fraîcheur de leur printemps ? Fontenelle , presque centenaire, n’avoit-il pas encore l’esprit passablement jeune , lorsqu’il disoit à une femme qui étoit venue le voir dans une de ses dernières maladies : — Ah ! si je n’avois que quatre-vingts ans !

Je me garderai bien, mon cher Eugene, d’essayer de prouver par de pareils exemples qu’il n’y a aucun inconvénient à vieillir. Mais ce qui me paroît résulter assez clairement du petit nombre de considérations que je viens de vous rappeler, c’est que les différentes époques de la vie peuvent être également bonnes ou mauvaises , mais ne le sont point d’une maniéré absolue 5 que les conditions auxquelles chacune d’elles nous paroît heureuse ou malheureuse ne sont point aussi nécessaires, aussi positive-

LETTRES

nient invariables que l’on est porté trop souvent à le croire.

Une des premières erreurs dont nous avons à nous défendre ici , c’est de confondre la différence réelle des âofes avec celle

qui n’est qu’apparente. La vieillesse est incontestablement, sous beaucoup de rapports , un état d’affoiblissement et de déclin; et , sous tous ces rapports, la jeunesse a de grands avantages sur elle, tant qu’elle se trouve dans son état naturel de croissance et de vigueur. Cependant n’est-il pas encore assez de rapports et sans doute d’assez importants sous lesquels notre être demeure toujours susceptible d’accroissement et de perfection? Chaque jour, et jusqu’au dernier inclusivement , ne peut-il pas ajouter encore aux lumières , aux connoissances, au sentiment, à l’expérience de l’homme qui n’a jamais cessé de penser et de réfléchir?

Horace l’a si bien dit :

SUR LA VIEILLESSE. g

Multa ferunt anni venientes commoda secum, Multa recedentes adimunt. *

Ainsi tout est compensé. Dans la jeunesse la nature a voulu qu’il y eût plus cle mouvement et plus de force, plus d’audace et plus d’activité , mais aussi plus de vains efforts , plus de pénibles mécomptes , plus d’inconstance , et plus d’inquiétude ; dans la vieillesse moins de jouissances vives , moins de facilité pour le travail , moins de chaleur et d’énergie, mais en revanche plus d’habitude et d’expérience , plus de repos, de suite, et de stabilité.

Il est très vrai , comme l’a dit M. de Voltaire ,

Qui n’a pas l’esprit de son âge ,

De son âge a tout le malheur.

Mais ce qui ne l’est pas moins , c’est que

( ) «Les années, à mesure qu’elles s’avancent,

« apportent à l’homme beaucoup d’avantages; elles « lui en enlèvent beaucoup à mesure qu’elles s’éloi- * gnent. » (Art poétique. )

IO

LETTRES

pour avoir l’esprit de son âge, il faut se préserver également du danger de vouloir être trop vieux , comme du danger de vouloir être trop jeune.

N’avons-nous pas souvent observé qu’en général , et peut-être plus particulièrement même dans ces derniers temps , on hâtoit avec une folle précipitation tout le cours de la vie. On fait cesser beaucoup trop tôt l’innocente félicité de l’enfance. Les violentes agitations dans lesquelles on passe la première jeunesse la font écouler plus rapidement encore ; déjà on vieillit, et l’on n’a connu ni tout le bonheur de la jeunesse , ni celui de l’àge mûr. Ainsi l’on a le regret de se trouver vieux sans avoir appris à l’être, et l’on risque par-là même d’éprouver ce regret de la maniéré la plus pénible, et de l’éprouver long-temps.

Rien de plus ridicule sans doute que de vouloir paroître jeune quand on est vieux, de conserver les goûts, l’air et les prétention s delà jeunesse avec un front chargé de rides.

la tète chauve ou grise, et les genoux déjà vacillants vers la tombe. Mais ce qui ne l’est guere moins , c’est d’ajouter encore aux disgrâces de l’àge en négligeant les seules ressources qui pourroient, sinon les dissimuler , les rendre toujours moins choquantes et moins désagréables pour nous -mêmes comme pour les autres. Il est une recherche particulière d’attentions et de soins que l’on devroit s’imposer dans un âge avancé plus scrupuleusement encore que dans la jeunesse , dont les grâces naturelles et le charme séduisant font excuser tant d’abandon, tant de négligences, et qui véritablement n’en a pas le même besoin.

En voulant être plus jeune qu’on ne l’est, on en paroît plus vieux, on le devient aussi réellement plutôt. Mais on court encore le même danger en se faisant vieux avant le

temps , en laissant prendre à la vieillesse plus d’empire sur soi que l’ordre de la nature et de nos destinées l’exigent.

Des maximes qu’on entend répéter tous

LETTRES

les jours et même avec l’air d’une sagesse consommée, c’est que parvenu à un certain âge , il ne faut plus songer qu’au repos , se retirer du monde, et se préparer tranquillement à voir arriver le dernier terme. Il est peu de maximes dont on ait plus abusé, dont on ait fait une application plus déraisonnable et plus nuisible.

Sans doute il faut renoncer à tous les genres d’occupation et d’activité pour lesquels l’âge ne nous laisse que peu de ressources et peu d’aptitude. Mais il en est encore un assez grand nombre qui conviennent au vieillard comme au jeune homme ; il en est même qui , sous quelques rapports, devroient lui convenir encore mieux. D’abord tous les travaux dont il a contracté une longue habitude, qui n’exigent ni beaucoup de chaleur d’imagination , ni beaucoup de force ou de souplesse organique, tous ceux dont l’expérience , une plus grande maturité de jugement, un esprit calme,

SUR LA VIEILLESSE. l3

l’absence de toute agitation trop vive, de toute illusion trop séduisante, peuvent le plus sûrement garantir le succès.

Il est, j’en conviens, une époque de la vie où l’on ne peut guère se flatter d’acquérir des connoissances tout-à-fait nouvelles, encore moins de nouveaux talents , trop heureux de ne pas perdre entièrement jusqu’au souvenir, jusqu’au goût de ceux dans lesquels on avoit le plus excellé dans sa jeunesse. Mais je ne connois point d’àge où l’on ne puisse ajouter au genre de connoissances dont on s’est occupé toute sa vie, et que l’on a continué de suivre et de cultiver. Quelquefois encore, et j’en ai fait moi-même l’expérience, on peut reprendre , si ce n’est avec beaucoup de fruit , du moins avec beaucoup d’intérêt, des études auxquelles on s’étoit appliqué dans sa jeunesse , mais dont on avoit été long-temps détourné par d autres devoirs ou par d’autres goûts.

I oujours est-il certain que la plupart des

hommes ne deviennent incapables , avec l’âge , de toute espèce d’occupation ou de travail , que parcequ’ils ont eu le tort d’y renoncer volontairement ou par indolence ou par un faux calcul. Ce qui n’est pas moins sur encore , c’est que ce prétendu besoin de repos qu’on veut supposer à la vieillesse , lorsqu’il passe de certaines bornes, est justement ce qui en hâte, ce qui doit en hâter de la maniéré la plus funeste le mal-aise et les inconvénients, les fatigues, et l’ennui. L’exercice et le mouvement sont des conditions indispensables pour la conservation de nos forces ; l’exercice de nos facultés intellectuelles et morales , lorsqu’il est en rapport avec le degré d’énei'gie qui leur reste, n’est pas moins favorable à la santé du corps qu’à celle de l’esprit. L’exercice plus animé de ces facultés intellectuelles et morales semble même .suppléer en quelque sorte à celui que l’état de nos forces physiques ne supporte plus. C’est

SUR LA VIEILLESSE. l5

une expérience dont on a pu reconnoître la vérité dans plus d’une circonstance, et dans la force de l’âge comme à son déclin le plus sensible.

L’homme qui , sans se lever de son fauteuil, médite ou calcule plusieurs heures de suite avec une contention soutenue , finit par éprouver une fatigue aussi réelle , un aussi grand besoin de réparer ses forces physiques, que si, durant le même temps, il ne s’étoit livré qu’à de violents exercices de corps. Il semble donc que c’est précisément lorsqu’en raison de l’âge le corps ne peut plus avoir beaucoup d’activité, que nous devriops en être plus empressés de conserver du moins à notre esprit toute celle dont il est encore capable sans fatigue et sans excès. Comme on pense mieux lorsqu’on est bien nourri, peut-être digéré- 1- on aussi beaucoup mieux lorsqu’on a ‘bien pensé.

L’énergie et l’élasticité de nos forces physiques et de nos forces morales s’entretien-

LETTRES

nent, se reposent , et se raniment mutuellement par un exercice sage et modéré.

Je ne prétends pas disputer à la jeunesse la vivacité de ses jouissances , mais je vous prie, mon cher Eugene, de ne pas oublier quelle douceur peut donner à nos affections le charme d’une longue habitude, celui d1 une confiance intime et profondément éprouvée. S’il est des plaisirs que gâte la réflexion , n’en est-il pas aussi dont elle augmente sensiblement le prix , dont elle assure et dont elle prolonge évidemment la durée?

Les plus brillantes illusions de la vie présente, quelque étendue que puisse leur rêver l’orgueil d’un jeune homme, peuventelles se comparer à celles dont le vieillard a tant d’intérêt à s’occuper, et auxquelles le recueillement habituel de ses méditations , l’emploi de sa journée, le calme de ses veilles, plus longues et plus fréquentes, semblent si naturellement favorables?

Les maladies, les infirmités sont de tous

tes âges, mais elles accablent moins la jeunesse, quelquefois elles paroissent même la rendre plus intéressante. Si les maladies et les infirmités de la vieillesse n’offrent ni les mêmes ressources ni les mêmes espérances, communément du moins elles sont entourées de plus de secours , de plus de consolations , de plus de soins. Et quels maux de , notre destinée actuelle la perspective rapprochée du dernier terme ne devroit-elle pas faire supporter avec autant de courage que de résignation?

Rien de plus aimable , de plus ravissant dans la nature que la force et la santé de la jeunesse. Mais combien l’éclat en est fragile! combien la fleur en est passagère! La force et la santé du vieillard portent l’empreinte d’un caractère plus durable et plus imposant. Symbole et gage respecté de la sagesse et de la modération d’une vie entière, l’imagination y voit l’heureux monument d’une longue existence et se persuade

LETTRES

aisément qu’après avoir résisté tant d’années aux ravages du temps , cette même force y résistera toujours, au moins longtemps encore.

En effet, sous plus d’un rapport , il y a dans la maniéré d’exister de la vieillesse quelque chose de plus ferme et de plus assuré que dans celle de la jeunesse , plus de calme, et plus de stabilité. A cet âge la fortune , la considération , sont tout ce qu’elles peuvent devenir ; et l’on doit supposer raisonnablement que rien n’a été négligé pour leur donner toutes les garanties dont un bien de cette natui'e peut être susceptible. Les souvenirs sont une richesse plus réelle , plus certaine que les espérances , et ce genre important de richesses ne doit-il pas être beaucoup plus considérable dans un âge avancé que dans les premières époques de la vie ? Enfin , que d’inquiétudes, de vœux inutiles, de vains efforts de moins à l’âge qui ne permet plus d’ignorer

SUR LA VIEILLESSE. I g

à quelles entreprises , à quels projets , à quelles prétentions frivoles il convient désormais de renoncer !

LETTRES

Page 1