‹ Lettres sur la vieillesseChapitre 2 sur 11 · LETTRE IL · texte numérisé non relu

LETTRE IL

Des r'elations de la 'vieillesse envers les autres âges de la vie.

Une sage distribution du travail et du repos, une heureuse alternative de calme et d’activité, un choix éclairé du genre et du degré d’exercice le plus convenable à la nature de nos forces physiques et morales, est une condition essentielle au bonheur de tous les âges. Mais c’est justement dans les deux époques où cette condition paroît le plus indispensable, qu’elle est en général le plus mal observée et le plus mal remplie, l’enfance et la vieillesse.

On croit assez communément, sur -tout depuis nos nouvelles théories sur l’éducacation , que l’unique destinée de l’enfance

est de se voir amusée. On pense que la vieillesse au contraire doit se résigner de bonne grâce aux ennuis comme à l’indolence d’une vie tout-à-fait passive. On a deux fois tort, ce me semble. L’ennui n’est bon pour aucun âge 5 l’amusement n’en est plus un, lorsqu’il n’est interrompu par aucune espece de gêne ou d’application sérieuse. L’enfant doit être préparé de bonne heure, autant que le permet le développement de ses forces , à porter facilement le fardeau de la vie, à remplir un jour les devoirs d’un état plus ou moins pénible , et par conséquent à surmonter les obstacles et les dangers qui l’attendent dans les différentes carrières qu’il peut être appelé à parcourir.

Quel sera le sort de l’homme qui, dans son enfance , n’aura jamais senti le joug d’une dépendance nécessaire à la conservation de ses forces , plus nécessaire encore à celle des forces dont il aura besoin pour résister à l’adversité? Quel sera le sort

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de l’homme qui n’aura point appris dès son enfance à se soumettre à certaines relies

positives, même avant d’en pouvoir comprendre l’utilité, à lutter contre les circonstances comme à leur céder, à sacrifier ses plaisirs du moment comme à les acheter au prix de ses peines , de tous les efforts qu’on peut raisonnablement exiger de son âge et de son obéissance P Où se bornera le triste développement de ses facultés , si , loin de l’accoutumer par degré , et sur des objets qui sont à sa portée, au plus haut point de contention d’esprit dont il peut être capable, on se contente de faire de son instruction un simple passe-temps, une espece de jeu purement mécanique, plus propre à distraire , à bercer l’attention , qu’à la réveiller, à la soutenir, à la fixer avec une intensité réelle et vraiment profitable.

Il ne faut pas sans doute que la gêne imposée à ce premier âge de l’homme aille au-delà du but, jusqu’à une espece d’asser-

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vissement qui dégradei'oit la dignité de son être et de sa destinée ; au lieu de tendre plus fortement le ressort naturel de ses facultés , elle finiroit par le relâcher ou le briser entièrement. Il ne faut pas même que l’application imposée à la foiblesse de cet âge soit prolongée au point d’amener la lassitude et le dégoût. Mais entre ce danger et celui d’une habitude continuelle de distraction , d’amusement , ou d’inertie totale , la distance est grande ; elle l’est assez pour qu’il ne soit pas difficile d’y tenir un juste milieu.

L’art de connoître et de saisir en tout ce sage milieu ne devroit-il pas être l’apanage particulier de la vieillesse ? Qui mieux que le vieillard devroit savoir, grâce à sa longue expérience, la juste mesure de ses forces, le genre et le degré d’exercice auquel il peut les employer le plus heureusement ? Néanmoins il est encore ici plus d’une illusion, car il en est malheureusement pour

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tous les âges et pour toutes les circonstances de la vie ; il en est plus d’une fort dangereuse dont il ne sauroit trop se garantir.

Ce qu’on a fait long-temps avec une sorte de succès, ce qu’on a conservé l’habitude de faire avec plus ou moins d’affection , plus ou moins de facilité , l’on croit trop aisément pouvoir le faire toujours ; et pour être fort naturelle , cette erreur n’en a pas moins d’inconvénients , ne nous en expose pas moins à de fâcheux mécomptes. Il est peu d’écrivains de vers et de prose qui n’aient besoin tôt ou tard de l’avertissement que l’archevêque de Grenade aemandoit avec tant d’instance à son confident Gil-Blas ; il en est bien moins encore qui soient capables de le recevoir beaucoup mieux que ne le fit l’archevêque, en dépit de tous les ménagements dont l’imprudente franchise de Gil-Blas avoit essayé de l’envelopper. Avant la première représentation d’Irène, M. de Voltaire disoit à ses amis:

— Je renonce à la faire jouer, si la piece ne vaut pas mieux que Zaïre. Quelque polies qu’eussent été les formes d’un doute , n’auroient-elles pas risqué d’être mal accueillies ?

On ne doit jamais cesser d’exercer ses forces depuis le moment où elles commen- %

cent à se développer jusqu’au moment où leur développement va s’arrêter et s’éteindre. Mais dans la vieillesse comme dans l’enfance , la prudence exige qu’on ne fasse point d’efforts superflus ou nuisibles , et dont les suites fâcheuses seroient trop difficiles à réparer; qu’ainsi l’on demeure toujours en deçà du terme qu’on ne dépasseroit pas impunément.

Est-ce un bon ou un mauvais génie qui dans ce moment me tire l’oreille , et m’avertit que pour avoir fait de la morale toute ma vie, je n’en dois pas moins craindre que celle que je puis faire aujourd’hui n’ennuie mes amis bien plus vite que celle

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dont j’osois les entretenir il y a vingt ans?

Ce que j’ai craint dans l’âge heureux de la plus grande confiance , vous croyez bien , mon cher Eugene, que je le crains encore plus dans ce moment. Mais d’abord j’ose compter beaucoup sur votre douce indulgence ; ensuite je me persuade aussi qu’en essayant de recueillir avec franchise et simplicité les observations et les résultats d’une vieille expérience , j’ai justement choisi l’espece d’occupation qui paroît le plus à la portée de mon âge.

L’activité , ce me semble , qu’en général du moins la vieillesse ne devroit pas tarder à s’interdire , est celle qui se porte trop au dehors , qui tend à faire de l’effet , qui ne sauroit se passer d’un théâtre quelconque. Les rapports d’un vieillard avec les générations qu’il a vu naître laissent toujours entre elles et lui des distances qui doivent être respectées de part et d’autre. Il est dangereux de chercher à les rapprocher ; il

est dangereux aussi de vouloir les franchir. On ne peut vivre avec ses successeurs comme avec ses contemporains , avec ses neveux comme avec ses ancêtres. Mais en observant ce qu’ils se doivent mutuellement de confiance et de réserve, d’égards et d’indulgence, les différents âges de la vie peuvent se rencontrer, même encore se plaire comme s’entr’ aider, avec beaucoup d’avantage et de bonheur.

J’ai souvent été touché de l’espèce de sympathie que la nature se plut à ménager entre la vieillesseetl’enfance. Les foiblesses et les besoins de ces deux âges s’inspirent une confiance réciproque. Ils en paroissent plus disposés à se supporter l’un l’autre avec autant d’intérêt que de patience et de douceur. L’enfant , en regardant un vieillard , admire l’éternité de l’espece humaine. Le vieillard, en caressant l’enfance, embrasse toute l’étendue de ses destinées, et respire encore l’air pur du matin de la vie.

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L’enfant, en écoutant les leçons de la vieillesse, croit entendre la sagesse des siècles. Le vieillard , en instruisant l’enfance , recommence et rajeunit ses propres pensées.

On dit que les peres ont en général plus de tendresse pour leurs enfants de la seconde génération que pour ceux de la première; et l’on attribue volontiers cette préférence à des motifs qui n’honorent guere la bienveillance naturelle du cœur humain. Les soupçons de la malignité n’ont été que trop souvent justifiés par de tristes résultats. Mais sans m’enofasfer ici dans l’examen de ces motifs plus ou moins secrets , plus ou moins odieux , j’observerai seulement que les rapports entre le vieillard et l’homme qui jouit de toute la vigueur de ses forces , de toute la plénitude de son existence, peuvent se trouver hérissés en effet de beaucoup d’embarras et de contrariétés.

C’est entre la maniéré de voir et de sentir de ces deux âges qu’existent la plus grande

SUR LA V I E I LLESSE.

divergence et les oppositions les plus tranchantes. L’un croit voir dans la vie une vaste étendue devant lui; pour l’autre , cet horizon se resserre tous les jours davantage. L’un n’est jamais trop pressé d’agir, parcequ’il se sent les moyens d’une activité plus énergique et plus prompte. L’autre , pour ne pas arriver trop tard, s’inquiète de ne pouvoir agir assez tôt, et précipite souvent le mouvement que ses craintes ou sa foiblesse avaient trop long-temps arrêté , trop long-temps ralenti. L’un est sujet à des passions vives , l’autre à des habitudes opiniâtres. L’un croit maîtriser les circonstances; et souvent, à force de le croire, il y réussit. L’autre est plus accoutumé à céder aux circonstances, et se laisse plus facilement subjuguer par elles. Parceque le temps a plus ou moins amorti le feu de ses passions , il s’applaudit d’avoir plus d’empire sur lui-même , et s’indigne volontiers des fautes où les autres peuvent être en-

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traînés par le seul genre de foiblesses qu’il n a plus. Il seroit aisé d’étendre ce parallèle plus loin. Mais nous en avons dit assez pour faire voir à quel point les dispositions de l’âge mûr et celles de la vieillesse doivent avoir de la peine à se concilier, et que ce n’est qu’à force d’égards et d’indulgence mutuelle que leur accord peut se former et se soutenir.

Ces réflexions , qui m’affligeroient beaucoup , mon cher Eugene , si le souvenir de votre amitié ne venoit en adoucir l’amertume , confirment , ce me semble , plus fortement encore ce que j’ai dit tout-à-l’heure sur l’espece d’activité que la vieillesse ne doit pas tarder à s’interdire.

Il ne faut pas se jeter dans la foule lorsqu’on n’a plus assez de force pour empêcher qu’elle ne vous entraîne ou ne vous renverse. Les paisibles occupations de l’étude et de la vie domestique conviennent infiniment mieux au vieillard que celles du grand

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théâtre de la société. Si le devoir ou d’impérieuses circonstances ne l’obligent pas d’y garder son rôle jusqu’à la fin, il fera sagement de le quitter avant d’être averti qu’il en est temps par de pénibles leçons. Dans le cas où les devoirs de son rang et de sa naissance, ou quelque autre arrêt des destinées, ne lui permettent pas de fixer à son choix l’instant de la retraite, je le trouve d’autant plus à plaindre qu’il n’est aucun moyen d’appuyer ou de suppléer les ressources dont il sent le déclin, qui n’ait de grands inconvénients pour la chose publique et pour lui-même.

Qui pourroit refuser à Louis XIV une larme d’admiration et de pitié , lorsque le maréchal de Villeroi , reparoissant à la cour après avoir perdu la bataille de Ramillies, ce monarque s’empressa d’aller au-devant de lui, et, loin de lui faire des .reproches , lui dit : — M . le maréchal , on n’est plus heureux à notre âge ? — Hélas ! le premier

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secret pour être heureux à cet âge , c’est de ne plus trop prétendre à l’être, de resserrer les voiles, et de côtoyer modestement le rivage , au lieu de s’exposer en pleine mer*.

( *} On est loin cependant de vouloir combattre ici le sentiment de Plutarque, qui, en examinant avec beaucoup de sagesse si l’homme d’âge se doit encore entremettre et mêler des affaires publiques, blâme hautement les gens qui veulent que ceux qui ont été nourris toute leur vie aux affaires , quand la vigueur de l’âge est passée , demeurent assis et se retirent en leurs maisons à ne rien faire , laissant éteindre et consommer la vertu active par la paresse , ni plus ni moins que la rouille gâte le fer. Il confirme son opinion par l’exemple de Périclès, dont le gouvernement, dit-il , eut sa plus grande force et vigueur en sa vieillesse , lorsqu’il persuada aux Athéniens de hardiment entrer en la guerre péioponnésiaque ; par celui du roi Agésilas , qui ne fut jamais plus formidable aux ennemis qu’étant tout au bout de son âge. Qui estoit , ditil , celui qui assuroit les alliés et les confédérés? sinon Agésilaüs, combien qu’il fût déjà sur le bord de sa fosse et près de la fin de ses jours !

Le cours des années , quelque paisible qu’il puisse être, suffit seul pour nous isoler, en nous privant successivement de nos premières relations avec la vie , des goûts

Plutarque tâche de prouver ensuite qu’il y a beaucoup de plaisirs parmi les travaux des charges publiques , et que ce sont même ces plaisirs-là qui conviennent le mieux à la vieillesse ; que l’envie s’attache beaucoup moins à la vieillesse qu’à tout autre âge : accoutumée à la gloire d’un homme , elle la porte doucement , et ne s’en fâche ni ne s’en tourmente plus : C’est pourquoi , dit-il , quelques uns comparent l’envie à la fumée; car elle est grosse et espesse du commencement que le feu commence à prendre; mais après qu’il est tout allumé et clair , s’en va.

Je conclus « Que celui qui après avoir combattu longuement à l’encontre de l’envie, se retireroit à la fin de l’administration publique , quand elle seroit appaisée et presque toute amortie et esteinte , feroit ne plus ne moins que un pilote qui en tourmente, ayant vent et marée contraire, auroit cinglé et navigué en grand danger, et puis quand le beau temps et le doux vent seroient venus, cher-

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et des besoins, comme des forces de la jeunesse. C’est un cours irrésistible auquel nous ne pouvons rien opposer, si ce n’est une résignation réfléchie , et la seule activité qui semble ne dépendre que de nous, cette activité intérieure dont l’énergie devroit augmenter en raison même des pertes de celle qui nous avoit si souvent distraits, et à laquelle nous avons senti la convenance ou la nécessité de renoncer.

cheroit à se mettre à l’abri et à l’ancre , abandonnant avec les actions publiques, les compagnies, alliances et intelligences qu’il avoit avec ses amis ; car plus il y a esté de temps , et plus il y doit avoir fait d’amis et de compagnons .... ni n’est pas aussi raisonnable qu’il les abandonne : ains comme il n’est pas aisé d’arracher un arbre vieil et ancien , aussi n’est -il pas une vie civile en administration publique, laquelle doit avoir fait plusieurs grandes racines et s’être entrelacée en plusieurs grandes affaires , lesquelles donnent plus de troubles et de harassements à ceux qui s’en retirent qu’à ceux qui y demeurent » , etc.

(■ Oenvr . mor., trad. d’Amyot , p. 456, 463).

L’impression que font sur nous les objets extérieurs après un certain âge , étant à l’ordinaire moins vive et moins forte , elle n’y laisse aussi que des traces plus légères et plus fugitives. Peut-être est -ce un des moyens ménagés par la Providence pour épargner à la vieillesse les peines qu’elle n’auroit plus la force de supporter. Mais il en résulte aussi pour elle la nécessité d’appuyer davantage sur le trait qu’elle veut fixer dans sa mémoire. Le vieillard a besoin , comme l’enfant , de se répéter souvent les choses qu’il est encore à portée d’apprendre, et qu’il a quelque intérêt à retenir. Mais il doit se garder en même temps de répéter aux autres ce qu’ils savent depuis long-temps , ce que lui-même risque de leur avoir déjà dit plus d’une fois. D’utiles répétitions pour nous-mêmes dégénèrent trop aisément en redites ennuyeuses pour les autres.

Si la vieillesse est plus lente à tout ce quelle fait, n’a-t-elle pas aussi pour le faire

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plus de loisir que la jeunesse? D’abord, lorsqu’on est -vieux , communément l’on dort beaucoup moins ; et les veilles , qui viennent interrompre les heures du sommeil, n’offrent-elles pas des moments très favorables au genre de méditations le plus digne d’intéresser cet âge comme le plus propre à le consoler? La journée du vieillard n’est-elle pas aussi beaucoup plus longue que celle du jeune homme , grâce à tous les devoirs comme à tous les plaisirs dont le temps et les générations qui lui succèdent ont pris soin de le débarrasser? L’espèce de loisir qu’on lui laisse lui deviendroit même fort aisément à charge, s’il ne s’étoit pas ménagé de bonne heure de grands et de petits moyens de l’employer. C’est dans ce sens qu’il n’est point d’époque de la vie peut-être où nous ayons plus besoin d’amusement, et où ce besoin d’amusement soit plus excusable , pourvu qu’il n’incommode et n’importune point tout ce

qui nous entoure. On se préserve plus sûrement de ce dernier malheur en continuant de vivre dans le monde , et d’en suivre les usages sans trop d’empressement et de prétention, qu’en prenant trop tôt le parti de se séquestrer tout-à-fait de la société , de ne s’entourer que d’êtres dépendants de ses caprices, ou de ne vivre qu’avec soi-même.

Si l’on ne peut pas toujours agir et penser , même dans la vigueur de l’âge , sans doute on le peut encore moins dans la vieillesse ; et le seul sentiment de l’existence, quelquefois si doux, est trop près de nous paroître un tourment , lorsqu’on est réduit à n’éprouver que la difficulté d’être, au lieu d’en éprouver le charme heureux et facile. C’est donc au vieillard qu’il est permis

Nunc veterum libris, nunc somno et inertibus ho ris, Ducere sollicita: jucunda oblivia vitæ... *

( *J « Tantôt par la lecture des anciens , tantôt

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« par le sommeil , tantôt par de frivoles passe- « temps , d’appeler le doux oubli des inquiétudes « de la vie. »

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