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LETTRES
sont encore cheres à mon cœur, dont je pourrois m’enorgueillir, mais dont il m’est plus doux d’oser me croire aimé. Le ciel m’a rendu dans cette vieille patrie d’où je fus banni si long-temps plusieurs amis de ma première jeunesse; et des évènements que j’étois loin de prévoir, ni même de pouvoir desirer, l’ont ramenée en ma faveur à des sentiments de bienveillance et d’estime qui me touchent encore plus qu’ils ne m’honorent. Après avoir atteint déjà mon treizième lustre , l’enchaînement de circonstances le plus imprévu m’a donné pour première et derniere compagne de ma vie l’objet adoré de mes premières affections , l’amie de mon enfance et l’amie de ma vieillesse , celle que j'avois aimée à quinze ans comme je n’ai rien aimé depuis , et pour laquelle je n’avois cessé de conserver l’attachement le plus vif et le plus tendre, quoique la destinée eût mis entre nous des barrières qui sembloient devoir m’en séparer éternellement.
SUR LA VIEILLESSE. Il5
Ah ! sans avoir l’orgueil insensé de me croire quelque droit aux précieuses faveurs dont jouit ma vieillesse , ne serois -je pas trop ingrat de ne pas en reconnoître tout le prix P Eh bien ! mon cher Eugene, il me semble que je n’en serois que plus malheureux si de saintes espérances ne venoient pas éclaircir la nuit de l’avenir dont l’approche frappe quelquefois si vivement mes regards et ma pensée. Plus on vit , plus on s’accoutume à vivre, plus on sent le doux bienfait de l’existence , plus on a sans doute horreur du néant. Comment s’arracher, sans espoir de retour , à des liens si puissants et si chers ? Non , ce n’est point pour l’être que j’ai tant aimé , pour lequel j’éprouve encore des émotions si pures et si douces, que je ne serai plus bientôt qu’une cendre éteinte , une ombre vaine. Si le ciel permet qu’elle me survive, il lui donnera , j’ose l’espérer, la douce persuasion que je n’ai point cessé d’exister pour elle, que je veille encore au bonheur du reste de ses
Il6 lettres sur la vieillesse.
jours, et que nous nous rejoindrons dans un meilleur monde , où nos fautes et nos foiblesses seront effacées par une main céleste, où de pénibles doutes, après tout, le plus cruel des malheurs de cette vie , céderont à la plus heureuse certitude, comme le temps à l’éternité.
ENVOI
"V o ici , mon cher, les considérations sur la vieillesse que m’a demandées votre amitié ; mais sans doute dans l’idée d’intéresser et de consoler nos loisirs bien plus que dans l’espoir d’y recueillir des instructions dont vous n’aviez aucun besoin. Ce n’est qu’après avoir achevé ce léger travail que je me suis permis de relire l’excellent traité que Cicéron nous a laissé sur le même sujet. Si j’eusse commencé par -là, vous croyez bien que la plume me seroit tombée des mains. Comment entreprendre d’imiter ce qu’on est trop sûr de ne pouvoir jamais atteindre. En tâchant d’exprimer naïvement ce que j’avois éprouvé moi -même, j’ai cru que mes propres réflexions guidées
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ENVOI
par la philosophie de nos jours, aur oient toujours quelque intérêt de plus pour vous qu’une foible imitation du modèle même le plus parfait. La seule raison que je puisse avoir aujourd’hui d’espérer que vous ne serez pas tout-à-fait mécontent de l’écrit dont j’ose vous offrir l’hommage, c’est qu’en relisant l’admirable dialogue de l’ami de Caton , que je n’avois pas relu depuis ma première jeunesse , j’ai découvert heureusement plus d’une idée , plus d’un rapprochement qu’on pourra me soupçonner d’avoir emprunté de lui. Je ne m’en plaindrai pas ; mais vous me pardonnerez , si je ne m’en félicite pas moins de les devoir encore un peu plus à la vérité de mon sentiment qu’au bonheur de ma mémoire.
Z. , ce ?.5 août 1809.