AVANT-PROPOS. V
naître les principales particularités relatives à cette importante Citë.
En publiant les Lettres sur la ville de Rouen , j'ai voulu offrir à mes concitoyens un moyen prompt et facile de s'instruire dans l'histoire de notre patrie ; si le succès ne répond pas à mes efforts, l'utilité de mon but me servira d'excuse et me conciliera j'espère Findulgence de mes lecteurs.
C'est donc sérieusement, mon cher Alphonse, que vous voulez consacrer quelques instants à étudier l'histoire de votre ville natale. Ce projet, surtout de la part d'un jeune homme, pourra paraître extraordinaire à ces personnes indifférentes , qui, accoutumées à passer leur vie dans les plaisirs ou dans une honteuse indolence, croiraient perdre leur temps si elles s'occupaient d'un pareil aujet. Cependant, le désir que vous
témoignez, mon jeune ami, ne doit pas surprendre ; rien aux yeux des gens sensés de plus naturel que de chercher à connaître l'histoire de son pays. Malheureusement c'est celle que peu de jeunes gens , je dirai même que peu de personnes connaissent. Cette indifférence , bien coupable selon nous, ayant sa source dans le vice de notre première éducation , l'on doit , sous ce rapport, en vouloir moins aux élèves qu'aux maîtres. Dans les collèges , dans les pensions, l'on enseigne aux jeunes gens le grec, le latin, et quelques sciences plus ou moins utiles , tandis qu'on leur donne à peine quelques notions sur l'histoire moderne. Aussi il n'est pas un jeune homme, pour peu qu'il ait fréquenté les collèges, qui ne sache ce qui s'est passé il y a deux ou trois mille ans en Grèce , à Rome ; mais, en revanche, la plupart ignorent les principaux événements arrivés dans leur propre pays, et qui souvent ont illustré leurs ancêtres. S'ils connaissent les noms de Lycurguc, de Solon, de Socrate, de Miltiade, d'Epaminondas, de Numa, de Scipion, de Pompée, de César, ceux des Suger, des Bayard, des Jeanne-d'Arc , des Montmorency, des Sully, des Condé, desTurenne leur sont àpeine connus. Souvent les étrangers connaissent mieux notre propre histoire que nous-mêmes; le dire, ce n'est certainement pas faire notre éloge, mais c'est dire la vérité.
En étudiant l'histoire de Rouen , vous aurez , mon jeune ami, l'avantage d'acquérir en même-temps quelques notions sur l'histoire de France; oui , plus nous avancerons dans notre travail, plus vous verrez que
beaucoup d'événements arrivés sous les murs de notre ville , se rattachent à l'histoire générale de notre patrie. Je ne pourrai vous parler de la conquête de la Aeustrie par Raoul , sans jeter un coup-d'œil sur l'état de faiblesse dans lequel était alors la France; et sans vous faire remarquer que les dissensions qui agitèrent notre patrie sous les successeurs de Charlemagne , furent la principale cause des ravages qu'y commirent les Scandinaves pendant plus de quatrevingts ans y et qui forcèrent enfin Charles-le-Sîmple à leur abandonner une de ses plus belles Provinces. L'arrestation du roi de Navarre dans nos murs, par le roi Jean en personne, nous donnera l'occasion de porter nos regards sur ce règne , où , après la funeste journée de Poitiers , la France se vit à deux doigts de sa perte. Le Siège de Rouen, par Henri V, vous fera connaître les factions qui désolaient la France, partagée entre les Armagnacs et les Bourguignons, et vous verrez ('adresse avec laquelle le monarque anglais profita de nos discordes pour imposer son joug à notre belle patrie. En vous parlant du supplice de Jeanne-d'Àrc , de cette héroïne qui sauva la France, et qui fut assassinée juridiquement à Rouen, vous apprendrez que dès l'âge le plus tendre cette jeune fille se crut inspirée , qu'elle vint trouver Charles VII à Chinon, qu'elle délivra Orléans, qu'elle fit sacrer le roi à Reims, et que trahie parle sort, elle fut prise devant Compiègne, et indignement livrée aux Anglais. Quand nous en serons au siège de Rouen, par Henri IV, voqs verrez qu'à celte époque
notre patrie était de nouveau divisée en deux partis , celui de la ligue ou des fanatiques r celui du roi ou des patriotes ; vous admirerez ce prince que sa bravoure , que sa sagesse firent triompher de tous ses ennemis, et dont Voltaire a eu raison de dire :
Qu'il fut de ses sujets le vainqueur et le père.
Plus tard, le voyage de Louis XIV , à Rouen, vous donnera une idée des troubles de la fronde, dans lesquels le duc de Longueviile , gouverneur de notre province, joua un rôle important.
Ces rapprochements que j'aurais pu multiplier à l'infini , suffiront pour vous donner une idée de l'intérêt que doit offrir l'histoire de notre ville ; mais des faits détachés ne sont que des ombres au tableau, c'est pourquoi je laisse ces faits, si intéressants qu'ifs soient, aux compilateurs des beautés historiques > compilation dont depuis quelques années le public est inondé.
Pour étudier l'histoire avec fruit, il faut nécessairement se livrer à de longues et pénibles recherches, mais un jeune homme de vingt ans a des occupations bien plus attrayantes que de pâlir sur des in-fo* lios , et de parcourir des chroniques dont le style barbare est capable d'épouvanter le lecteur le plus intrépide.
Je conçois donc sans peine l'espèce de répugnance que vous montrez pour un tel travail; et commevous paraissez désirer que je vous en épargne une
partie T je consulterai donc pour vous tout ce qu'on a écrit sur notre ville jusqu'à ce jour, et je vous en donnerai un résumé historique. Je commencerai dans ma prochaine lettre à vous entretenir de l'origine de Rouen, et de ses divers accroissements.
*>2mm ^E ne vous dirai point, mon jeune ami , que la fondation de Rouen remonte à trois cents ans après le déluge, et que cette ville a été' fonde'e par un certain Magus, prince Gaulois , ainsi que l'ont avancéplusieurs historiens. Des contes fabuleux figurent mal dans des ouvrages historiques , où la vente' seule doit trouver place. En fixant l'origine de cette ville , à quelques siècles avant la naissance de Je'sus-Christ , nous serons plus près de la ve'rite' , ou au moins de la vraisemblance, parce que c'est l'époque où les Gaules ont été généralement habitées , et où l'on commence à avoir quelques notions, non pas sur la ville de Rouen proprement dite , mais sur le pays des Vellocasses, dont elle faisait partie. Cette ville, aujourd'hui si grande, si riche, si peuplée, si commerçante, r^ ne fut long-temps qu'une simple bourgade , habitée Sri.!!.' Par quelques Gaulois que le hasard ou le soin de leur propre conservation avait rassemblés sur cette plage déserte. Au milieu de vastes forêts, sur les bords d'un fleuve , la chasse , la pèche , durent être l'occupation journalière et le principal moyen d'existence de ces Gaulois; car l'agriculture , cet art si précieux , $i respectable , était peu en honneur chez nos ancêtres, peuple naturellement guerrier et chasseur. Aucun
commerce, aucune industrie n'excitant leur cupidité, leurs moyens d'échange se bornaient aux peaux des animaux qu'ils avaient tués, contre le fer, le plomb que leur apportaient déjà lesniarins de la Grande-Bretagne. IV'osant encore, ainsi que leurs voisins, s'élancer sur Pimmensite' des mers, aucune activité ne troublait leur apathie ; exister était pour eux le souverain bien» Les Gaulois, mon jeune ami, croyaient à la pluralité des Dieux: c'était l'erreur du temps. Ils adoraient particulièrement Jupiter, Mercure, Apollon, Mars, Vénus, sous les noms de Taranis , de Tentâtes, de BelemiSy dHesus, de Rothou. Les premiers Gaulois ne connurent point les temples: sortant des mains delà nature, ils célébraientles mystères de leur religion au sein de leurs vastes foret»; une simple pierre leur servait d'autel. Ils avaient un grand respect pour le chêne , et c'est aux branches de ces arbres, l'ornement de nos forêts , qu'ils suspendaient les emblèmes de leurs Dieux , ainsi que leurs offrandes. Leur religion n'était point sans sacrifices ; malheureusement ils immolaient aussi des victimes humaines , coutume barbare dont l'idée seule nous révolte aujourd'hui , mais qui n'en a pas moins duré un grand nombre de siècles. Due à la politique des Druides, de ces hommes habiles qui étaient en môme-temps leurs prêtres et leurs magistrats, et souvent leurs chefs quand ils allaient à» la guerre, cette coutume ne put être abolie que par le christianisme. N'ayant point de loi écrite, les Gaulois, plus braves qu'éclairés, obéissaient aveuglément à ces prêtres devenus si puissants, et qui, pour conserver
lènr pouvoir, s'étaient arrogés le droit de vie et de mort sur leurs concitoyens, sachantbienquela crainte faisait seule toute leur force. Ces sacrifices humains étaient toujours commandes au nom des Dieux, moyen infaillible pour en imposer à ce peuple ignorant et superstitieux; car que refuse-t-on quand les Dieux commandent? C'étaient des esclaves ou des prisonniers de guerre qui servaient ordinairement de victimes; mais quand on en manquait, malheur au Gaulois qui avait offensé un Druide ! Le sort tombait toujours sur lui.
Il me serait difficile , mon cher Alphonse , de vous indiquer au juste à quelle époque les Gaulois cessèrent de célébrer leurs mystères au sein des forets, pour, à l'instar des Grecs et des Romains, élever des temples à leurs Divinités : tout porte à croire que ce fut peu de temps après les diverses incursions qu'ils firent dans l'Italie; mais ce qu'il y a de certain , c'est que l'on voyait déjà beaucoup de temples dans les Gaules, lorsque César vint en faire la conquête. e ^ Les principales divinités adorées par nos ancêtres h' avaient sans doute des temples dans notre ville , mais la tradition ne nous ayant rien appris à cet égard , l'on ignore au juste où ils étaient situés. L'on présume, cependant, que celui de Venus ou de Roth était oii sont aujourd'hui les restes de l'ancienne église de Saint-Herblanc. II est constant que cette église , qu'on démolit entièrement au moment où je vous écris, a servi originairement de temple à l'une des Divinités du paganisme , n\ais il ne l'est pas que ce soit à Rothou ,
car P-on voit dans nos anciennes chroniques, principalement dans les actes de saint Romain, que le temple de Roth était près de la ville, juxtà urbem, et au nord, ce qui ne peut 5e rapporter à l'église de Sain t-Herbianc, qui a toujours été renfermée dans son enceinte , et qui d'ailleurs e'tait au sud.
Nous ne voyons pas qu'il soit fait mention ileRouen, iwn comme ville, avant la conquête des Gaules par César; à cette époque elle e'tait capitale des Vellocassiens, pays que nous nommons aujourd'hui le Vexin, et qui comprenait alors tout le territoire situe' sur la rive droite de la Seine, depuis le pays de Caux jusqu'à la rivière d'Oise. Reconnue par le vainqueur des Gaules, comme me'tropole de la seconde Lyonaise ( Lugdunensis secunda ) , elle eut sept villes pour siuTragantes. Honneur qu'elle dut plutôt à sa position qu'à sa grandeur, car Paris ( Lutece) qui était déjà bien plus considérable n'eut pas le même avantage.
Conquise par les Romains, la ville de Rouen resta toujours soumise au culte des idoles qu'adoraient aussi les vainqueurs, mais sous des noms différents et avec quelques légères nuances dans leurs rites religieux. Cest vers le milieu du troisième siècle que l'évêque Mellon, envoyé parle pape Etienne, pour prêcher An»..*», l'évangile dans cette partie des Gaules, essaya de donner aux habitants une idée du christianisme; mais malgré tous les soins de ce pieux évêque, le paganisme resta encore pendant plusieurs siècles la religion dominante. Cela ne doit pas vous étonner, mon jeune
ami, car jamais un peuple entier n'abandonne ainsi sa croyance religieuse pour en embrasser tout-àcoup une autre : le temps seul peut y préparer les esprits et les y amener insensiblement, parce que avant de croire, il faut être persuade. Le Christianisme, qui avait déjà fait de si grands progrès dans l'Italie, ne commença à se répandre généralement dans notre province , que lorsqu'elle fut tombée au pouvoir des Année francs. Cest peu de temps après cet événement, qui a opéré de si grands changements dans le gouvernement des Gaules , que les habitants de Rouen élevèrent publiquement des autels au vrai Dieu. Jusqu'alors ils avaient célébré les mystères de leur nouvelle religion dans des lieux cachés, impénétrables aux regards de leurs maîtres ; je pense que la crypte de Saint-Gcrvais, alors très-éloignée du centre de la ville, fut leur première église chrétienne. Ce qui me confirme dans cette opinion , c'est que deux de nos plus anciens évêques y ont été iuhumés , saint Mellon en l'année 3i i , saint Avitian en 325. Cependant , je dois vous prévenir que toutes nos chroniques accordent à l'évéque Mellon l'honneur d'avoir jeté les premiers fondements de notre église métropolitaine. Ce fait , sur lequel je reviendrai , ne me paraît pas vraisemblable , parce qu'à cette époque les Chrétiens étaient persécutés par les Romains, qui certainement n'eussent pas souffert que nos ancêtres élevassent ainsi au centre de la ville un temple au Dieu des Chrétiens; car c'eût étéélever autel contre autel, et les siècles de tolérance n'existaient pas encore.
Rourn
irtro.iirm.
Nous ignorons entièrement quelle ëtendue avait r s . a la ville de Rouen, lorsque l'évêque Mellon vint y prêcher le Christianisme. Elle devait être peu considérable, puisque dans le siècle suivant, Rouen n'avait encore que deux rues principales , et cinq ou six petites rues telles que l'on en voit encore beaucoup aujourd'hui, mais qui, il faut l'espérer, disparaîtront avec le temps. La première, du levant au couchant, s'étendait de la porte de Robec à la porte Massacre; la seconde, du Nord au Sud, se prolongeait de la porte Sainte-Àppolline ( aujourd'hui la Crosse ), à la porte du Grand-Pont, situëe alors aux environs de la rue du Petit-Salut. C'est dans le milieu du cinquième siècle iwvr qu'il faut placer le premier accroissement dont l'histoire peut faire mention avec certitude. La ville, proprement dite, était encore peu considérable, mais les faubourgs ayant déjà une certaine étendue , l'on recula les murailles à l'endroit où sont aujourd'hui les rues de l'Aumône et des Fossés-Louis- VIII. De ces rues, on les fit tourner par celles de la Poterne , Massacre , des Verge tiers , aux Ours , du Change , des Bonnetiers et des Savetiers , toutes rues , je dois vous en pre'venir, perce'es postérieurement et à différentes époques. L'on comptait déjà cinq portes, celle de Sainte A ppolline , à la Crosse ; Massacre, ouest aujourd'hui la Grosse-Horloge , aux Febvres, rue Saint -André, près celle des Verge tiers , de Robec , à peu de distance de Saint-Maclou , église qui n'existait pas encore , et la porte Saint-Léonard , dont au commencement du siècle dernier
Ton voyait encore quelques vestiges dans les jardins de l'abbaye de Saint-Amand.
Trois ou quatre cents ans s'écoulèrent ainsi sans que l'on remarquât de changements notables dans la Ville. Seulement les habitants ayant embrasse généralement le Christianisme , avaient élevé plusieurs chapelles , qui , par la suite , étaient devenues des églises paroissiales. C'est à-peu-près à la môme époque que l'on vit s^élever aussi quelques maisons religieuses , entre autres la célèbre abbaye de Saint-Ouen , dont la fondation est attribuée à Clotaire I«* , et celle des dames de Saint-Amand , fondée originairement pour des religieux.
Le second accroissement, assez considérable pour iwfa» être cité, n'eut lieu que dans le dixième siècle. Les Scandinaves , ces pirates conquérants , qui ravagèrent la Neustrie pendant quatre-vingts ans, et qui deux fois avaient réduit notre ville en cendres , s'étant enfin emparés de toute la province , cessèrent d'y porter le fer et le feu, et s'y fixèrent. Raoul , leur chef, encore peu affermi sur un trône qu'il devait à son épée , s'empressa de mettre la ville de Rouen en état de défense. Il fit élever une immense forteresse sur la rive droite de la Seine , l'entoura de fossés d'une largeur et d'une profondeur considérables, et en défendit l'approche par plusieurs tours d'une forte dimension : c'est sur l'une de ces tours , celle du donjon , que passe aujourd'hui la rue Nationale.
Raoul était aussi bon administrateur que grand
capitaine. J'aurai plus d'une fois l'occasion de vous parler de lui , et vous verrez que son nom doit tenir une place distinguée dans les annales de notre ville. Le traité de Sainte-Claire-sur-rEpte ayant am^i». légitimé sa conquête , ce prince apporta tous ses soins à réparer les maux de la guerre , à donner des lois et des institutions à son peuple : il encouragea l'agriculture , fit fleurir le commerce , embellit sa capitale , et en recula les limites du côté du sud. Le premier , il osa entreprendre de resserrer le lit de la Seine , dont les eaux occupaient alors toute la partie basse de la ville , en lui creusant le canal dans lequel elle coule aujourd'hui. Celait une entreprise digne de son génie , et je dois , mon jeune ami , vous faire remarquer que son exécution rendit un service important à la navigation j en donnant aux vaisseaux d'un plus fort tonnage la facilité de remonter ou de redescendre ce fleuve. Les terreins que la Seine laissa à sec furent remplis , quelques îles y furent reunies , et en peu d'années l'on y vit se former un quartier considérable , auquel l'on donna le nom de Terres- d?,Tm«- Neuves ; c'est celui compris aujourd'hui entre les Vmneu rues Malpalu , des Bonnetiers , du Change , aux Ours , Saint-Eloi et le port.
Notre ville, considérablement accrue par Raoul, TroUi** s'étendit encore davantage sous ses successeurs , principalement sous Richard-Sans-Peur et Richardle-Bon 7 troisième et quatrième ducs de Normandie. C'est au premier que l'on devait le superbe
palais ducal situe dans le quartier de la Vieille- Tour , à la place même , ou sous nos halles , qu'on présume avec raison avoir été élevées sur les fondements de cet ancien palais, qui servait en mômetemps de forteresse et de prison d'état. Ce prince fit encore entourcrce quartier de hautes murailles pour défendre la ville du côté de la rivière. Richard-le- Bon , son fils, s'occupa constamment à embellir sa capitale , et en recula les limites du côté du couchant. La porte Massacre fut transférée jusqu'auprès de l'église de Saint-Pierre-le-Portier , rue de Fontenelle. En changeant de place, cette porte changea aussi de nom , et prit celui de Porte-Cauchoise. La rue de la Grosse— Horloge , la place du Vieux-Marché , et quelques rues adjacentes , qui jusqu'alors avaient fait partie des faubourgs , se trouvèrent renfermées dans cette nouvelle enceinte. Qwtm»e Un quatrième accroissement , assez notable pour
•tcroiMC-
* que je vous en fasse part , eut encore lieu sous les ducs de Normandie, vers la fin du douzième siècle. La porte Sainte- Appolline fut reculée jusqu'au carrefour du Coq , vis-à-vis la rue d'Aubevoie , dont elle prit le nom. L'on creusa de nouveaux fossés à l'endroit qu'occupent aujourd'hui les rues Pin— cedos etBéfroi. L'abbaye de Saint-Ouen, les églises de Sainte-Croix-Saint-Ouen, de Saint-Laurent, de Saint-Godard, entrèrent dans la ville. Du côté du levant , les murailles furent reculées jusqu'au bas de la rue de l'Epée , et de là on les prolongea jusqu'au carrefour du Ponceau, où déjà l'on avait
transféré la porte de Robec , à laquelle l'on donna le nom de porte de Sainte-Catherine, ou du Pont- Omfrajr ; c'est le quartier que nous nommons aujourd'hui le Ponchel. L'on creusa aussi de nouveaux fossés à l'endroit où passe la rue de la Chèvre ; on les fit tourner par la rue des Augustins , et de là gagner la rivière de Robec , laquelle , comme vous le savez , va se perdre dans la Seine , en coulant derrière la rue Malpalu.
Telle était l'étendue de la ville , lorsqu'après un siège de plusieurs mois, Philippe-Auguste la fit rentrer sous sa puissance. Guillaume Breton , son historien, dit, dans son poème de Philippidos, en parlant de ce siège :
Non duplices mûri , fossata que tripla profuncio Dilatata sinu , numéro s a que copia gcntis , Et speciosa nimis jluvii stagnantis abjrssus , Dissimilem Gallis reddebant viribus urbeni.
En vous citant des vers latins , je sais que c'est vous mettre sur votre terrein, cependant il serait très-possible que vous n'entendissiez pas très-bien le sens de ceux-ci , si je ne vous faisais observer que chaque fois qu'on reculait les murailles de la ville , l'on avait l'usage de laisser subsister les anciennes clôtures, ainsi que les fossés et les portes; c'est pourquoi la ville de Rouen était alors ceinte d'une double muraille, et défendue par un triple fossé.
Ainsi que vous devez le voir , cette ville , mon jeune ami , avait déjà acquis une grande étendue ;
fiomnéme cependant , comme elle était avantageusement située
et jcrsin *
Ue'iTtT pour le commerce , et comme nos Ducs , ensuite a<men* nos Rois , lui avaient accorde' de grands privilèges, des habitants venaient s'y fixer de toutes parts. Ne trouvant plus à s'y loger, ils se réfugièrent dans les faubourgs , c'est ce qui engagea Louis IX à reculer encore une fois les murailles. L'on construisit deux nouvelles portes , celle de Saint-Hilaire y au levant, celle de Bouvreuil, au couchant; Ton recula Wo celle d'Aubevoie et de Sainte- Catherine , la preltSi' mière vis-à-vis le rempart de Beauvoisine , la seconde près la rue du Pré : l'une prit le nom de porte de Beauvais , l'autre celui de porte Martinville ; la première , parce qu'elle conduisait directement au Beauvoisis ; la seconde , d'un fief sur lequel elle ëtait assise , et qui portait ce nom. La porte de Cauchoise ne fut reculëe qu'en i44°î c,est à cette ëpoque que l'église de Saint -Vigor et le couvent des Be'guines se trouvèrent renfermës dans l'enceinte des murailles.
Depuis le quinzième siècle la ville proprement dite n'a point augmente, mais ses faubourgs ont acquis une étendue considérable, principalement depuis une cinquantaine d'années. Des places ont été formées, des rues ont été percées, et ces quartiers, jadis déserts, sont couverts aujourd'hui d'habitations particulières, et d'une grande quantité d'usines. Quand je vous parlerai des faubourgs en particulier, j'entrerai dans quelques détails sur ces divers changements.
<iixt tro\s\m<.
Aujourd'hui, mon cher Alphonse, je me propose de vous donner quelques détails sur la situation de la ville, sur son étendue, sur l'étymologie du nom Rothomagus , et sur ses armoiries.
La ville de Rouen, capitale de la Haute-Normandie, province qui joue un si grand rôle dans les fastes de la Monarchie française, est située sur la rive droite de la Seine; un seul faubourg, celui de Saint-Sever, se trouve sur la rive opposée. Sa position géographique est par le 49mc degré 26 minutes , 27 secondes de latitude, et 1 degré 10 minutes de longitude , prise du méridien de Paris; ce qui fait pour ces deux villes une différence de cinq minutes , c'est-à-dire qu'il n'est qu'onze heures cinquante-cinq minutes à Rouen , lorsqu'il est midi à Paris.
Cette ville, telle qu'elle est aujourd'hui, est bien différente de ce qu'elle était encore il y a une soixantaine d'années : ses murailles, ses portes, ses fortifications existaient encore , et offraient l'aspect d'une ville de guerre. Ses remparts ont été transformés en habitations plus agréables les unes que les autres; ses magnifiques boulevards , qui n'étaient encore que projetés, remplacent les immenses fossés dont elle «tait entourée, et qui étaient de véritables cloaques.
Le Champ-de-Mars , l'une de nos plus belles places , s'est élevé sur un marais fangeux , dont les miasmes délétèresont été plus d'une fois funestes aux habitants du faubourg Martinville. Le M ont-Riboudet, dont la belle et longue avenue forme une entrée superbe et digne d'une cité telle que Rouen, épargne aux voyageurs le long détour qu'anciennement ils étaient obligés de prendre pour entrer dans la ville. Le Cours- Dauphin offre le même avantage à ceux qui voyagent par la route opposée. Des quartiers neufs où les rues se font remarquer par leur régularité, parleur largeur, par la beauté des édifices , ont été formés sur des terreins marécageux qui paraissaient abandonnés depuis long-temps. Nous devons la plus grande partie de ces améliorations à un magistrat philantrope, à M. de Crosne, intendant de la généralité de Rouen, mort àParis, victime de nos troubles révolutionnaires. ^ïn.!1* ^es communes limitrophes de Rouen , sont celles de Darnétal, du Boisguillaume , du Mont-aux-Malades, de Déville, du Petit-Quevilly , de Sotteville et de Bon-Secours. Des poteaux, aux armes de Rouen 7 placés il y a quelques années , indiquent les limites de la ville, et assignent ainsi à chaque commune son territoire. Peut-être pourrais-je vous faire quelques observations sur la bisarrerie de ces limites; mais ces détails nous entraîneraient trop loin, et seraient déplacés dans une lettre : nous pourrons nous en occuper plus tard.
«HSS" Je 116 V°US raPPorterai Point ici toutes les opinions °"tB* que l'on a émises jusqu'à ce jour sur l'étymologie du
nom de Rouen , la tâche serait un peu longue. D'ailleurs, ne partageant pointées opinions, je preTère \ous faire part de suite de la mienne. Je n'ai jamais pu me rendre raison pourquoi tous nos historiens font dériver le nom de Rouen, du mot si compose Rothomagus y qui, malgré qu'ils en disent, n'en a jamais été le nom latin. En vous parlant ainsi , je vais certainement ra'attirer une affaire sérieuse avec vous, car en fait de latin, un jeune homme qui sort de faire ses classes peut être un terrible adversaire. Vous croyant déjà un savant en us , vous voudrez défendre avec toute l'énergie de votre âge un mot qui se rapproche beaucoup, il est vrai, de la langue d'Horace et de Virgile , mais qui cependant ne peut pas être l'origine du nom que notre ville porte aujourd'hui, puisque jusqu'au dixième siècle, elle n'a été* connue que sous celui de Rothomagus. Je pense au contraire que le nom de Rouen vient tout naturellement de Raoul) de Rou, porté par le premier duc de JVormandie. Je fonde mon opinion sur ce que plusieurs bourgs ou villages, aux environs de Rouen, semblent rappeler son nom et perpétuer sa mémoire. Ce n'est que depuis la conquête de la Neustrie , par Raoul, que la ville de Rothomagus a pris celui de Rouen; ce fait est constant, ainsi il est impossible de le démentir.
Quant à l'étymologie de Rothomagus , soit qu'on fasse venir ce mot de l'idole Roth, divinité à laquelle sacrifiaient nos ancêtres, et de Magus, prince gaulois qui vivait, dit-on, il y a quatre mille ans; soit
qu'on le fasse dériver du celtique, il est constant que plus on ëloignerala fondation de notre ville et l'origine de son nom , moins il sera raisonnable de faire venir ce dernier des latins, car personne n'ignore que ce peuple est bien postërieur au prétendu Magus ainsi qu'aux Celtes.Ce n'estqu'aprèsla conquête des Gaules, par les Romains , qu'on s'est avisé de latiniser le nom de Rothomagus , sans doute à cause de la syllabe qui le termine et qui, en effet, a tous les caractères de l'idiôme latin ; l'on en ignore, et Ton en ignorera toujours la véritable origine, parce qu'il est présumable qu'elle est due au hasard.
Anciennement les armoiries de Rouen étaient un léopard, ces armoiries sont encore celles de notre province. François Thorel, maire de la ville en i368 , est le premier qui se soit servi pour contrescel , d'un Agneau traversé â?un guidon à trois ondes, avec l'exergue Sigillum majori urbi Rothom. Aujourd'hui ces armes sont un Agneau, portant un étendard surmonté de plusieurs jleurs-de-ljrs. Dès le douzième siècle, Hugues, d'Amiens, archevêque de Rouen, se servait d'une Brebis pour contre-scel. Il est vraisemblable que nos ancêtres ont choisi un Agneau pour les armoiries de cette ville , parce que dès cette époque, ils étaient persuadés que notre province devait en grande partie sa prospérité et sa richesse aux troupeaux de bêtes à laine , dont de tout temps l'on a fait de nombreux élèves, et dont les produits servaient à alimenter nos fabriques de draps, jadis si florissantes, principalement dans notre ville.
Maintenant, mon jeune ami, jetons un coup-d'œil sur nos anciennes fortifications, cela vous facilitera l'intelligence de ce que j'ai à vous dire sur le palais ducal , sur le Vieux-Château , la Barbacanne et le Vieux-Palais.
Quoique les hautes collines qui dominent Rouen , rendent sa position désavantageuse, et semblent faciliter les moyens de l'attaquer avec succès , cette ville n'en a pas moins e'të , pendant long-temps , l'une des plus fortes places du royaume. Les mémorables sièges quelle a soutenus en 949, 1 175 , 1204, i4*8, i449> i563 et i5oyi , en sont la preuve.
Nous avons si peu de renseignements sur les premières fortifications de notre ville, qu'il est impossible aujourd'hui de s'en faire même une idée. Quelques historiens , qui , il est vrai , ne doutent de rien , assurent qu'il existait une forteresse sur le mont de Turinge (aujourd'hui côte Sainte-Catherine) , lorsque Cësar fit la conquête des Gaules , et que son lieutenant, pour cette province, la fit de'molir de fond en comble. Comme ce fait ne repose sur aucun témoignage historique , il est permis de le rejeter ; et pour être convaincu que l'existence de cette forteresse n'est qu'un conte fait à plaisir, il suffit de se reporter à ce qu'était alors Rouen , pour voir qu'une ville d'une aussi faible importance ne valait pas lapeine d'avoir une telle fortification. En supposant même qu'elle fût entourée de murailles , la forteresse du Mont-Turinge ne pouvait pas la défendre contre les attaques des ennemis, car celte ville était encore à cette époque très-éloignée
Tmt «TAlTtred».
de cette montagne , puisque du côté du levant nous avons vu que, jusque dans le quatrième siècle, ses murailles étaient où est aujourd'hui la rue des Savetiers. Le silence de l'histoire nous force à franchir plusieurs siècles , puisque nous ne savons même pas le nom et la position de la tour dans laquelle Chilperic fit enfermer la reine Brunehaut , quoique cette tour servit alors de prison d'e'tat, et que ce fait soit attes*té par tous les Historiens.
La tour la plus aucienne dont je trouve qu'il soit fait mention est celle KAlvarede , tour qui défendait la ville du côté du nord, et sur le terrein de laquelle l'on avait construit depuis la Poterne, fausse porte de la ville. L'on ignore à quelle époque elle remontait ; l'on sait seulement qu'elle avait été entièrement rebâtie sous Guillaume-le-Conquérant: c'est peut-être cette tour qui servit de prison à l'infortunée Brunehaut.
JVous n'avons pas plus de renseignements sur le Tnri«i«- Château habité par le duc Aubert , duc de Neustrie et gouverneur de la ville de Rouen , dans les commencements du huitième siècle. Cette forteresse , située sur le Mont-Turinge , existait encore lors de l'invasion des Normands. L'on ne voit pas que Raoul et ses successeurs Paient regardée comme nécessaire à la défense de la ville , puisqu'ils la laissèrent tomber en ruine. Les rois de France n'en jugèrent pas de même ; car lorsqu'ils eurent reconquis cette province , ils la firent relever , et y placèrent un gouverneur particulier. Henri V s'en em-
Ciiitran ie
para en i4i8, et sa prise ne contribua pas peu a celle de la ville. Depuis , cette forteresse joua T£J* un rôle important dans nos guerres de religion : Cë*'n" prise et reprise tour-à-tour par les divers partis, il s'y livra des combats sanglants. Henri IV l'avait fait considérablement agrandir ; mais lorsqu'il eut pacifié le royaume , il la fit abattre , à la prière des habitants de Rouen. L'on en voit encore quelques vestiges échappés à la faulx du temps, ainsi que ses immenses fossés qui en défendaient l'approche.
Vous ayant déjà parlé du palais élevé par Raoul , j'ai peu de chose à vous en dire. J'ajouterai seulement que ce palais, ou plutôt ce château fort, occupait tous le terrein depuis l'ancienne église de Saint-Pierre-du-Châtel , jusqu'à la rue des Charettes , et depuis la rue des G ordeliers jusqu'à celle des Iroquois. Il était défendu par un triple fossé à fond de cuves , et par plusieurs tours placées de distance en distance.
L'église de Saint-Pierre , actuellement à usage de magasin , n'était alors que la chapelle ducale , et n'était devenue église paroissiale qu'après la démolition de ce château , dans le commencement du treizième siècle. C'est sur l'emplacement de la tour du donjon, qu'en i<49, les Cordeliers, qui habitaient alors le clos Saint-Marc , avaient fait construire le monastère qu'ils occupaient encore à l'époque de la révolution.
C'est à Richard-Sans-Peur, troisième duc de p.uj. Normandie, que l'on devait le superbe palais ducal,
ducal.
bâti en 996 , à l'endroit où sont aujourd'hui nos Halles , et qui pendant près d'un siècle et demi servit de demeure aux princes normands. De vastes viviers , des jardins spacieux , la vue de la Seine qui roulait majestueusement ses eaux au pied des murailles, en rendaient l'habitation très-agréable.
Ce palais, l'un des principaux ornements de notre ville , était défendu par une très-forte tour , et précédé d'une vaste place d'armes destinée à passer v la revue des troupes.
Cette tour , qui a donné son nom à ce quartier, servait de prison d'état. Odon, évêque de Bayeux , et frère utérin de Guillaume-le-Conquérant , y fut enfermé pendant plusieurs années. C'est dans cette même tour que Jean-Sans-Terre assassina le jeune Arthur , son neveu , et son compétiteur au trône de la Grande-Bretagne , trône auquel ce jeune prince avait des droits incontestables.
Ce palais , mon jeune ami , et toutes ses dépendances furent démolis en 1 204 , par l'ordre de Philippe-Auguste , qui , ayant réuni la Normandie à la couronne de France , voulait anéantir jusqu'aux dernières traces de la domination des princes normands.
r.rw.ti- Vous avez sans doute passé bien des fois sur la
se , ou le *
cLâu."«. place de Saint-Sever , sans peut-être vous douter , mon cher Alphonse , que vous fouliez à vos pieds un lieu où il n'y a pas encore un demi-siècle l'on voyait s'élever une des plus anciennes forteresses de
Rouen. Cette forteresse, appele'e la Bcubacanne , où Château-Fort du Pont , mais plus connu sous le nom du Petit-Château, n'était, dans l'origine, qu'un simple parapet en maçonnerie , garni de palissades , pour se mettre à l'abri des surprises de l'ennemi. Par sa position à la téte de l'ancien pont de pierre , elle défendait de ce côte' l'approche de la ville. Du temps de Philippe-Auguste , ce n'était encore qu'un simple parapet , défendu par une seule tour, et entouré de fossés remplis d'eau. Toute faible qu'était cette forteresse , il paraît cependant qu'à cette époque l'on y attachait une grande importance , car dans l'acte de capitulation signé entre ce prince et les bourgeois de Rouen , on lit cet article : « Les bourgeois et soldats de la ville de Rouen 9 seront aussi obliges de remettre entre nos mains la Barbacanne , qui est au bout du pont , du côté où nous sommes maintenant, afin de nous jr retrancher et d'y faire une forteresse quand il nous plaira. »
Cependant il ne paraît pas , mon jeune ami , que ce prince ait augmenté cette forteresse j mais nous ne devons pas lui en savoir gré : vous verrez plus bas qu'il avait d'autres vues. C'est Henri V , roi d'Angleterre , qui l'avait fait construire telle qu'elle était lorsqu'on l'a abattue. Ce château, composé de deux corps de bâtiments, à-peu-près semblables , e'tait peu considérable ; et, quoique flanqué de plusieurs tours , il n'aurait pu soutenir un long siège. Aussi , depuis l'usage de la poudre à
canon , avait-il été presque toujours négligé comme une place peu importante.
Maigre' le peu d'importance de ce château , il j avait un gouverneur particulier ; mais la plupart du temps , il n'y résidait pas : c'était un titre honorifique, une vraie sinécure. Il fut démoli en 1778, la place fut nivelée, les fossés furent remplis, et le terrein qu'il occupait transformé en une place, connue depuis cette époque sous le nom de Place de Saint-Sever.
Je vous disais tout-à-l'heure que si Philippe- Auguste ne fit pas augmenter la Barbacanne , c'est . qu'il avait un projet plus vaste ; vous allez voir qu'il ne tarda pas à l'exécuter. Ce prince était à peine maître de notre ville, qu'au mépris de la foi jurée, il viola la capitulation qu'il venait de signer avec les habitants (1). Son premier soin fut de faire démolir l'antique manoir des ducs de Normandie ; en faisant disparaître leur demeure , il croyait pouvoir faire oublier jusqu'à leur nom 3 tant il était jaloux de leur gloire. L'on a pu oublier qu'ils avaient un palais dans cette ville ; mais l'on n'oubliera pas de même qu'ils ont gouverné cette province pendant près de trois cents ans avec le plus grand éclat ; le nom des grands hommes ne meurt jamais. Comme tous les despotes, Philippe se fiant peu à la fidélité de ses nouveaux sujets , fit construire une immense forteresse du côté de terre ; et comme par sa position élevée elle dominait la ville , elle était , sous
(i)Ntgertl, Domoolin, Muserille, Farin, Villaret.
ce rapport, plus avantageusement située que le palais ducal.
Près de la place où Philippe jeta les fondements de cette nouvelle forteresse , il y avait une tour très-ancienne et en très-mauvais état , connue sous le nom de Tour-du- Donjon (i), au travers de laquelle passaient et passent encore les eaux de la source de Gaalor ; il la fit reconstruire sur des dimensions plus considérables , et l'enferma dans l'enceinte même de la forteresse qu'il e'Ievait.
Cette forteresse, dont l'on ne voit plus aujourd'hui que des ruines , porta pendant plusieurs siècles le nom du Château , n'ayant pris celui du Pieux— Château , que quelques années après la construction du palais royal, plus connu lui-même sous le nom du Vieux-Palais. Vous dire qu'elle occupait un espace de tbux mille deux cent cinquantedeux toises, c'est vous donner une idée de son étendue. Vous en jugerez encore mieux, quand vous saurez que les rues Morand, Faucon, une partie de celle du Moulinet, et tout l'espace renfermé entre ces rues et le boulevard Bouvreuil , ne comprennent que le terrein sur lequel elle était assise.
Quelques tours sont aujourd'hui tout ce qui reste de cet ancien château. La principale est celle du Ravelin ou du Donjon , dans laquelle passe , ainsi que je viens de vous le dire , la source de Gaalor, qui anciennement y faisait moudre un moulin , dont
(i) Farin , Normandie chrétienne.
on voyait encore quelques vestiges en iG5ij. La plus petite et la plus voisine du boulevard est celle du Gascon, connue, depuis une cinquantaine d'années, sous le nom de Tour-Bigot, du nom d'un ancien président à mortier au Parlement de Normandie 7 auquel elle appartenait. L'on ne voit plus que les ruines de celle de là Pucelle , dans laquelle fut renfermée l'infortunée Jeanne-d'Arc.
Cette forteresse était entoure'e en partie de fosses à fond de cuves , qui commençaient auprès de la porte Bouvreuil , tournaient par la rue Morand , et se terminaient à l'ancien fief du Louche, à f extrémité de la rue du Moulinet. Démolie en 1590, Henri IV en donna la place aux Capucins , dont le monastère avait été détruit pendant le siège que notre ville venait de soutenir ; mais ils ne l'occupèrent que pendant quelques années. En 1O10, messieurs Faucon de Rys , premier président au Parlement de Normandie , Morent dïEterville , trésorier-général au Bureau des Finances, obtinrent du Roi tous ces terreins , à la charge d'une redevance annuelle , et d'y bâtir : on leur doit les deux rues qui portent leurs noms.
Je pourrais encore vous donner beaucoup d'autres détails sur ce château , auquel se rattachent plusieurs souvenirs historiques ; mais ils dépasseraient les bornes d'une lettre, et j'ai encore à vous parler du Vieux-Palais. Ce que je voys en ai dit doit vous suffire ; j'ajouterai seulement que la porte d'entrée était enlre la fontaine du Baillage et le
grand escalier en pierre de la nie Faucon. Pow pénétrer dans la principale cour , il fallait passer par une seconde porte , fermant par un pont-lcvis , et défendue par deux tours assez fortes.
La forteresse du Vieux-Palais nous fut imposée par la domination étrangère. Henri V, empresse' de laisser dans cette ville un monument qui pût attester aux siècles à venir l'heureux succès de ses armes , choisit sur le bord de la Seine, à peu de distance du Pre'-de-la-Bataille, un vaste terrein sur lequel il jeta les fondements du Vieux-Palais. Le Monarque anglais fit commencer les travaux d'une très-forte tour, que l'on nomma Mal* sy -Frotte , et mourut deux ans après. C'est sous la domination de Henri VI, son fils, que nos ancêtres virent terminer cette citadelle , à l'exception du bastion qui donnait sur la rivière ; il n'a été' construit qu'en 1 56c).
LeV ieux-Palais, qu'on pouvait considérer comme l'une des principales fortifications de cette ville , était flanqué de cinq tours très-fortes, dont deux parallèles défendaient la porte d'entrée , où se trouvait le pont-levis , et dominaient la place du ^ ieux-Palais ; il occupait tout le terrein compris depuis le boulevard Cauchoise , jusqu'à la rue d'Harcourt, et depuis la rue Saint- Jacques jusqu'au port : de vastes fossés, toujours remplis d'eau, l'isolaient entièrement du reste de la ville.
La tour Mal-s'y-Frottc et les deux tours du pont-levis étaient comprises dans son enceinte ; les
autres étaient à l'extérieur, et saillantes dans let fossés.
L'intérieur du Vieux-Palais offrait une très-grande place d'armes, entourée d'un très -grand nombre de petits bâtiments , à l'usage des soldats de la garnison. Il y avait aussi plusieurs petites maisons que le gouverneur louait, à sonprofit, à des ouvriers qui exerçaient leur état en franchise 7 c'est-àdire que n'appartenant à aucune corporation , ils ne payaient aucune maîtrise.
Il y avait deux terrasses : Tune très-large , donnait sur le boulevard Cauchoise, servait de promenade publique dans la belle saison , et paraissait très-élevée lorsque les anciens fosse's de la ville existaient j l'autre , du côte du quai , n'avait que la largeur du rempart , traversait la tour du Donjon , au coin de la rue d'Harcourt, et conduisait à un vaste escalier qui servait de communication avec le rempart.
La tour Mal-s'y-Frotte , la plus considérable , et celle qui avait éprouvé le plus de changements dans son intérieur , servait depuis long-temps de logement au gouverneur de cette citadelle. Les autres tours servaient de magasin aux poudres, et n'offraient rien de particulier : celle située dans l'angle que formait la terrasse , avait été abattue dès l'année 1 706.
Dans l'origine il y avait un palais , situé au fond de la cour intérieure , en face de la principale entrée ; il occupait le terrein où se trouvait l'ancien
monastère des Béguignes. Le contrat d'échange entre Henri VI et ces religieuses , estait du 4 fe'vrier i443. Cest ce palais qui avait fait donner à cette forteresse le nom de Palais-Rojral , quelle a porté jusqu'à la fin du quinzième siècle , époque à laquelle* remonte le Palais de Justice.
Le terrein du Vieux-Palais avait été acheté à divers propriétaires , par Henri V, pour le prix de deux cent soixante-trois livres de rente, et de deux mille six cents livres une fois payées. Le même terrein vaut aujourd'hui plusieurs millions , et ne peut qu'augmenter encore de valeur.
C'est en 1790 que le Vieux-Palais a été vendu et démoli. Je dois vous faire remarquer , mon jeune ami , que sur les débris de cette ancienne forteresse, à la place de ces fossés profonds et fétides , sur les ruines de ces tours gothiques , image du despotisme et l'effroi de la liberté , le commerce et l'industrie ont élevé un des plus riches et des plus beaux quartiers de la ville $ cette heureuse métamorphose est l'ouvrage d'un quart de siècle.
|^<((r<? qnahrtcmt.
Vous ayant parle dans ma dernière lettre des principales forteresses de cette ville , je vais aujourd'hui vous entretenir des portes , c'est à-peu-près la continuation du même sujet , car les portes faisaient aussi partie des fortifications.
Anciennement, mon jeune ami, l'on comptait neuf portes du côte' des remparts ; mais depuis plusieurs siècles il n'en restait plus que cinq, qui, elles-mêmes, n'existent plus aujourd'hui. Ces dernières étaient Porte» qui celles de Martinville, de Saint-Hilaire , de Beaur*m«i't. 'voisine, de Bouvreuil et de Cauchoise. Les quatre portes supprimées antérieurement , étaient connues sous les noms de portes des Champs , Etoupée , du Chdtel et du Pré. La première , située entre celle de Saint-Hilaire et de Beauvoisine , conduisait directement au Val-de-la- Jatte , et fut fermée en i453 : on l'appellait indistinctement la fausse porte de Saint-Romain , ou la porte des Champs. La seconde , qui a donné son nom à la rue Etoupée , fut appelée ainsi , parce que dans un siège que cette ville a eu à soutenir , on l'avait garnie simplement avec des éloupes; on la supprima en i5a5. La poHe du Cluitel dépendait du Vieux-Château , et avait été percée sous le règne de Louis IX j on la mura dans le milieu du quinzième siècle , comme
inutile. La porte du Pré , ainsi nommée parce qu'elle conduisait auPré-de -la- Bataille, ancien nom du boulevard Mont-Riboudet , se trouva supprimée lors Je la construction du Vieux-Palais.
Les portes de Robec, de Sainte-Catherine ou du p»nr .1* Pont-Omfray , et de Martinville, ne sont que la même porte , mais qui , en changeant de place , changea chaque fois de nom. Pour ne pas me répéter , je vous renvoie à ce que j'ai dit de cette porte , à l'article des divers accroissements de la ville. C'est en 1 q53 (i) qu'elle fut reculée jusqu'à la rue du Pre' , sur un fief dont elle prit le nom , et qu'elle donna ensuite à ce quartier : ce lief portait aussi le nom de Bouquelon(i), mais celui de Martinville a prévalu.
Cette porte ëtant tombée en ruines , avait été' entièrement reconstruite en i4o5; en 1576, l'on y avait ajouté un nouveau bastion. Avant la construction du Chemin-Neuf, c'était par cette porte que l'on entrait dans la ville , lorsqu'on arrivait par la route de Paris.
Je dois vous prévenir, mon ami , que plusieurs écrivains , entre autres le chanoine Deudemare, dans son Histoire de Williaume-le-Bastard , pensent (jue le quartier de Martinville a pris son nom d'un ancien temple consacré à Mars , situé où nous lYngi* <j» voyons aujourd'hui l'église de Saint-Paul. Ce temple aurait donc été élevé par les Romains , car nos ancêtres ne connaissaient point Mars ; ils adoraient
(1) Fario , HUt de Rouen. - (a) Tous. Duplcsjb ,De*c. hltL
le clieu de la guerre sous le nom (PHesus. Suivant le même écrivain , la rue ou le chemin qui conduisait a ce temple, s'appelait Martis-Via 3 la voie de Mars, d'où, par corruption, Ton a fait parla suite Martinville. Ce que je puis vous assurer, c'est que toutes les prairies comprises entre ce temple et la ville, dont l'étendue alors était bien circonscrite, ont porté long-temps le nom de palus de Mars , Martis paludes : la rue Malpalu, percée depuis sur ces anciens marais, en a conservé le nom.
Si réellement le dieu de la guerre a eu son temple dans ce faubourg , c'est un hasard assez singulier que vingt siècles après Ton ait choisi le même faubourg pour y placer le Champ-de-M ars ; l'on ne pouvait certainement faire un choix plus heureux pour perpétuer ce souvenir historique.
Pont d« Tout ce que je trouve dans nos anciennes chro— iw.ire. niques au sujet de la poHe de Saint-HUaire , c'est qu'ayant été mal construite dans l'origine, elle fut entièrement rebâtie en 1570. Cette porte , démolie quelques années avantla révolution, était très-forte, occupait un espace assez considérable , et avait pris son nom de l'église de Saint-Hilaire , située dans le faubourg. Elle était défendue par plusieurs tours qui ont été abattues de nos jours , et que chacun a pu voir dans les jardins de l'Hospice- Général , le long de la petite rivière qui s'échappe de Robec.
Porte de Dans l'origine la porte Beauvoisine était située en- "t&T' tre le carrefour de la Crosse et l'ancienne chapelle de
Sainte- Appolline , dont on lui avait donne* le nom. Cette chapelle se trouvait au haut de la rue des Carmes, où est aujourd'hui la rue de l'Aumône, et où étaient à cette époque , les fosses de la ville. Au commencement du treizième siècle , l'on recula la porte Sainte-Appolline jusqu'au carrefour du Coq , en face la rue d'Aubevoie , dont elle prit le nom. Cinquante ans après on recula encore la porte d'Aubevoie , jusqu'auprès des nouveaux remparts ; c'est alors qu'on lui donna le nom de porte de Beauvais , ou de Beauvoisine.
Quant à l'ancienne rue d'Aubevoie, en latin, Àlba- Via, elle dut peut-être ce nom à ce que les eaux pluviales venant du Mont-de-la- Justice ( aujourd'hui côte Beauvoisine) y déposaient, en allant se perdre dans les fossés de la ville, les terres calcaires qu'elles avaient entraînées, et dont cette montagne est en partie formée.
La porte Beauvoisine a été abattue il y a environ trente-six ans ; elle n'offrait d'autre particularité qu'une très-grande élévation , puisque ses voûtes , en briques, venaient à la hauteur des deux remparts, contre lesquels elle était adossée. Dégradée par les eaux pluviales, elle menaçait ruine quand elle fut démolie. L'on a pensé dans le temps que le motif qui détermina l'entrée de Louis XVI par cette porte (il devait entrer par la rue Grand-Pont), était de satisfaire à un ancien usage , qui voulait que la porte par laquelle le Roi avait passé fût abattue, comme
si les rois ne pouvaient entrer dans une viïle que par la brèche !
De la porte Beauvoisine nous n'avons qu'un pas à faire pour trouver celle de Bouvreuil j cepen-
iwîe£î. dant ^ ^aut °iue nous rentrions un peu dans la ville y car cette dernière c'tait située presqu'en face de la rue du Cordier. Nous avons peu de renseignements sur cette porte, l'une des premières qui aient été percées sur les remparts, puisque tout porte à croire que ce fut à l'époque à laquelle Philippe-Auguste fit construire le Vieux-Château. Assise sur une portion de l'ancien fief de la Bouverie , elle en a conservé le nom , ainsi que tout le quartier sur lequel s'étendait ce fief. Cette porte, démolie il y a environ une vingtaine d'années , et non peu de temps après la plantation des boulevards, ainsi que nous l'avons lu dans un ouvrage moderne , avait été reconstruite en i520 , et n'offrait rien de particulier. Elle était défendue d'un côté par le Vieux-Château , de l'autre par une forte tour dont on voit encore une grande partie dans un des jardins de la rue de la Glacière , rue formée à la place de l'ancien fossé de la ville.
La porte Massacre, située originairement sous la
Porte c«- voûte de la Grosse-Horloge, ayant été transférée dans le onzième siècle près l'église Saint-Pierre-le- Portier, rue de Fontenelle, et dans le quinzième rue Cauchoise , en face celle des Bons-Enfants , on lui donna alors le nom de Porte Cauchoise. Reconstruite en 1 525, sur les plans de Jean Pontis, maître maçon ,
il parait qu'elle e'tait très-forte , à cause de ses terrasses, en forme de demi-lunes. Vous pourrez, mon jeune ami, voir au Musée de cette ville une vue de cette porte , dessinée d'après nature , par Houel , notre compatriote , mort il y a quelques années. L'on en voit aussi une lithographie dans la précieuse collection des monuments de la Normandie, par M. de JolimonL
La porte Cauchoise ayant été de'molie en 1772, il n'en reste plus que quelques ruines , que l'on apperçoit contre la maison qui fait face à la fontaine.
Nos anciennes chroniques rapportent qu'en 1 5o<)( 1 ), des terrassiers , en creusant le fosse' de Cauchoise , qui allait regagner le pré de la Bataille , trouvèrent aux environs du couvent des Jacobins, un cercueil en pierre , renfermant un squelette humain, très— grand , avec cette épitaphe , qui pourra vous paraître étonnante :
Dans ce tombeau , gist noble et puissant Seigneur, le Chevalier Messire Ricon-de-Fallemont , et ses ossements.
Et ses ossements, allez-vous peut-être me dire? Voilà justement ce que je trouve d'étonnant dans cette épitaphe, car je ne pense pas qu'anciennement il fut d'usage d'inhumer les morts sans leurs os. Cependant ceux qui ont enterré le sieur Ricon , ont très -bien fait de spécifier et ses ossements, car leur grandeur démesurée aurait pu les fnire.
(i) Farin, HisL de Rouen.
prendre pour ceux d'un de ces Titans, qui s'avisèrent jadis de vouloir escalader le ciel. Le crâne, rapportent des témoins oculaires, contenait un boisseau de blé, le tibia ( Pos de la jambe), serait venu à la ceinture du plus grand homme de notre temps , les autres étaient en proportion.... Il se— rait curieux de savoir à quelle époque vivait le haut et puissant Seigneur de Vallemont : s'il eût existé du temps du curé de Meudon , il est sûr qu'il lui aurait servi d'original pour un des héros de son inimitable Gargantua.
Fu qJ" Nous avons maintenant , mon cher Alphonse , à nous occuper des portes qui donnaient sur le quai. Ces portes étaient au nombre de douze ; mais au moment où je vous écris , il n'en existe plus que trois , encore sont - elles menacées de disparaître d'un moment à l'autre, car leur démolition est impérieusement commandée pour l'exécution du nouveau plan relatif à l'alignement du port.
GoTruai- ^a Porte <k Guillaume-Lion , l'une des trois qui Lio"- subsistent encore , est la première sur le quai , en entrant par le Cours-Dauphin. Elle remonte à Tannée i453 , pendant laquelle elle fut percée , à la requête des habitants de la rue des Filles-Notre- Dame ( aujourd'hui rue des Arpents ). Son nom lui vient d'une ancienne tour de Guillaume-Lion, maintenant à usage de magasin.
cîïr«2U "^'on y0li auPres de cette porte une autre tour encore dans son entier, ainsi que le donjon. Sur la partie supérieure de cette tour , du côté de la rue
des Arpents , Ton apperçoit un lion assez bien sculplé , ce qui fait croire à beaucoup de personnes que c'est la tour de Guillaume-Lion , c'est une erreur.
A peu de distance de la porte de Guillaume-Lion, existe une tour quarre'e , connue depuis un temps immémorial, mais à tort, sous le nom de Tour-aux- Normands. Cette tour , aujourd'hui à moitié' démolie , faisait anciennement partie du rempart de Martinville. La véritable Tour-aux-Normands, celle qui avant la re'volution servait de maison de correction pour les jeunes gens que leur mauvaise conduite^ forçait à renfermer , est un grand bâtiment quarré; situe rue des Espagnols , et dont une partie est occupée, depuis quelques années, par la Société des Pharmaciens : j'ignore quel nom portait l'autre tour.
Vous me demanderez peut-être, mon jeune ami, d'où peut venir la dénomination de Tour-aux- Normands et de Tour-de-Guillaume-Lion; je vous avoue que malgré mes recherches, je n'ai pu le découvrir. Au sujet de l'une de ces tours, l'on trouve dans les antiquités de Rouen, par le père Taillepied, le détail suivant, mais il n'apprend rien : « Autre porte b dernière de la rivière , qu'on appelle vulgairement » porte de Guillaume-Lion , où on met ceux qui dé-
• lioquent gardant ceux de la contagion, quand il
• y en a. » Ce passage , qui n'est pas très-clair , semblerait indiquer que cette tour (et non la porte ainsi qu'il le dit ) servait à renfermer ceux qui , dans
un temps de peste , volaient les malades confies à leurs soins.
Outre la maison de correction , il existait une LaGâiiou. autre niaison Je détention, celle des Galiots , dans laquelle Ton renfermait les galériens , en attendant qu'ils partissent pour les bagnes : les grilles et les portes qui ferment encore cette maison, attestent assez son ancien usage ; elle sert aujourd'hui de
magasin.
La porte de Guillaume-Lion actuelle , a e'te' reconstruite dans le dix-huitième siècle. L'on doit à Claude Leprince, notre compatriote , mort en 1758, les diverses sculptures dont elle est orne'e , et qui y furent placées en 1 74o- Pendant la révolution, l'on donna à cette porte le nom de porte de Guillaume- Tell ^ au moins cette dénomination n'avait rien de ridicule»
P£ï£T porte Jeari-le-Cœur , ainsi appelée du nom de
l'architecte qui l'avait construite , fermait la rue Mal— palu, et n'offrait rien de remarquable ; elle a ete supprimée il y a une vingtaine d'années : c'est tout ce que j'ai à vous en dire.
13 Je ne m'e'lendrai pas davantage sur celles de la
DU , cl de U Boue
Vieille-
uB.«e- Halle-au-Blc et de la Basse- Vieille-Tour , don- T<mr- nant toutes les deux sur cette place. La dernière était si basse , que l'on était presque oblige' de se baisser pour passer dessous.
rû£<* La porte du Bac est un des beaux e'difices dont notre ville doit déplorer la perte. Cette porte, l'une des premières percées sur le quai, fut connue pen-
dant plusieurs siècles , sous le nom de porte de Saint- Cande-sur-Rive , d'une ancienne église de ce nom, située au coin de la rue de la Savonnerie et de la place du Gaillard-Bois. Elle prit celui de porte du Bac , à Poccasion des grands bacs qui se plaçaient devant cette porte. L'autorité locale les avait fait construire en i5(>4, pour transporter les fardeaux et les voitures pesamment charge'es de l'autre côte' de la rivière, parce que la prudence ne permettait plus de les laisser passer sur le pont , dont plusieurs arches s'étaient écroulées.
Cette porte que Pona démolie en 1816, avait été reconstruite dans le dix-septième siècle , et la première pierre en avait été posée au mois d'août 161 5, par Hector de Rohan , gouverneur de notre province: elle fut entièrement terminée en 1617 (1).
Au milieu du siècle dernier, l'on voyait encore sur cette porte une grande figure en pierre, représentant la vierge Marie , tenant l'enfant Jésus dans ses bras : ce morceau était peu estimé. Sur le côté qui regardait la rivière, on lisait le quatrain suivant :
De cet heur seul je jouis
Que quand la paix prit assurance ;
Par la justice de Louis
Je pris mon lustre et ma naissance.
i6ao.
Ces vers , en l'honneur de Louis XIII , étaient certainement loin d'en faire à l'auteur. Par malheur,
(1) Mémoires de l'Académie de Rqnea.
Porte <fo Parb.
l'idée principale en est fausse, car c'est à-peu-prèsà cette époque, que le poète présente comme éminemment pacifique , qu'éclata la guerre de trente ans T qui a laissé de si tristes souvenirs dans les annales de l'Europe.
L'inscription suivante, placée en 1740, pour indiquer la hauteur a laquelle les eaux avaient monté pendant cet hiver mémorable , avait au moins le mérite de constater un fait vrai :
Hue us que sequana intumv.it t anno millcsimo Septingcsimo quadragesimo.
Je ne vous fais mention de la porte de Paris, que pour vous dire qu'elle était située à l'extrémité de la rue de la Tuile, et que c'était vis-à-vis de cette porte qu'on chargeait encore , dans le siècle dernier, les bateaux destinés pour Paris, d'où lui est venu son nom.
Je m'étendrai davantage sur la porte Grand-Pont , non pas parce qu'elle offrait quelque chose de remarquable par elle-même, c'était au contraire un monument d'une architecture fort simple, mais parce qu'il s'y rattache quelques souvenirs historiques, qu'il est bonde connaître. Dans l'origine, cette porte était aux environs de la rue du Petit-Salut, et c'est une des trois qui, a cette époque reculée, donnaient sur la rivière : l'on ne connaît point le nom ni la position des deux autres. On ignore aussi à quelle époque celle-ci fut reculée jusqu'au quai actuel; ce que l'on sait , c'est qu'on l'appelait déjà porte du Grand-
Pont, et qu'elle donna ce nom à la rue des Carmes, qui\e porta jusqu'au milieu du quatorzième siècle. Dans le même-temps , la rue Grand-Pont actuelle était connue sous le nom de rue de Saint-Martin; l'on a des preuves qu'elle le portait encore en i444- D'après la dénomination de ces deux rues , l'on pour— rait croire que la porte Grand-Pont n'aurait été reculée que dans le quinzième siècle j mais toute cette portion de la ville , qui faisait partie des terres neuves , étant renfermée dans l'enceinte des murailles , sous les ducs de Normandie , c'est sous le règne de ces princes qu'il faut placer ce changement ; s'il en est ainsi, je pense qu'il aura eu lieu lors de la reconstruction de l'ancien pont de pierre,
La porte Grand-Pont était directement vis-à-vis le pont de pierre , et construite , à ce qu'on pre'sume, sur une arche même de ce pont. Cette porte resta fermée depuis l'année 1 5 02 jusqu'en 1659, <ïue ^a circulation fut rétablie par Tordre que Messieurs de Ville donnèrent pour achever de démolir l'arche du pont qui était tombée, et qui obstruait le passage. Ce que l'on ne conçoit pas , c'est que l'autorité locale ait pu laisser la voie publique obstruée pendant plus d'un siècle cette insouciance était bien coupable.
La porte Grand-Pont a été démolie en 1810: comme je vous l'ai dit, elle n'offrait rien de remarquable.
A la place où passe aujourd'hui la rue de la Corné- port.a«ja die, et où sont les Bains Thillard, existait ancien-
nement la porte de la Petite-Boucherie , laquelle avait porté antérieurement les noms de porte des Charrettes , du nom de la rue où. elle donnait , et porte de la Poissonnerie , à cause d'un marché qui s'est tenu long- temps aux environs, et que l'on appelait la Poissonnerie du Pont.
porte du Crucifix, abattue il y a une quinzaine du!<k.~ d'anuées , était une de celles qui faisaient nombre ; mais elle n'offrait rien qui fut digne d'être remarqué» Il en était de même de celle de l'Estrade , située au bas de la rue Nationale, c'est pourquoi je me contente de vous les citer.
vSîîîîiî'îî Lorsqu'on jetta les fondements de la Romaine , ""ST4" aujourd'hui la Douane , l'on abattit les portes Haranguerie eidela Vicomte'; mais on les reconstruisit de nouveau en 1725 , pour faire partie de cet édifice , sous le rapport du décors.
iws*ist. La porte de Saint-Eloi , la dernière de celles qui donnaient sur le quai, et qui a été démolie il y a quinze ou dix-huit ans } a pris son nom de l'ancienne église de Saint-Eloi , consacrée aujourd'hui à l'exercice de la religion réformée. Quoique nos historiens ne nous donnent aucuns détails sur cette porte, nous voyons cependant qu'elle existait déjà dans le seizième siècle. Lorsque Henri IV , que les ligueurs forçaient à conquérir son propre royaume , vint mettre le siège devant cette ville, le duc de Villars, qui tenait leur parti , fit construire sur le quai, devant cette porte et devant celle de Guillaume-Lion,
deux forts considérables, dans lesquels il plaça des troupes pour repousser les efforts des assiégeants (i).
Ici, mon jeune ami, se termine tout ce que j'avais à vous dire sur les portes de Rouen ; dans ma lettre de demain , je vous parlerai du port, de l'ancien pont de pierre, du pont de bateaux et du pont neuf.
(i) Hût Voir, de De Tfcop.
<ttrt cin<|tit<mi.
Vous serez peut-être surpris d'apprendre , mou cher Alphonse , que malgré l'éloignement de la mer , le port de Rouen a servi anciennement de lieu d'armement pour les bâtiments de guerre. L'emplacement sur lequel l'on a construit les casernes de Saint— Sever, était un ancien chantier, que l'on appelait le Clos des Gallées ou des Galères. C'est dans ce chantier qu'en 1 386 , Charles VI fit construire une navie ou flotte , avec des bois pris dans les forêts de Roumare et de Saint-Etienne-du-Rouvray. Cette flotte , qui devait faire partie de l'expédition dirigée contre l'Angleterre , expédition qui n'eut pas lieu , parce que nos ennemis surent semer l'or à propos , cette flotte , dis-je , était composée de Barges et de Gallées , seuls bâtiments alors en usage, et construits selon les connaissances que l'on avait dans ces temps reculés où les sciences et les arts commençaient à peine à sortir des ténèbres dans lesquels ils étaient ensévelis.
En 1691 , notre port servit à mettre à l'abri des glaces les galères qui avaient fait partie de l'expédition de Torbay , en Angleterre , où les Français brûlèrent Tingmoult : c'est la dernière fois que Ton a vu dans notre ville de ces sortes de bâtiments de guerre.
En temps de paix, le port de Rouen offre un coup* d'ceil magnifique ; Ton y voit flotter les pavillons de tous les peuples commerçants de l'univers ; c'est vraiment un spectacle curieux de voir chaque jour cette multitude de vaisseaux qui , à chaque marée y remontent ou redescendent la Seine , et apportent dans nos murs les productions des deux mondes.
Le port se divise en deux parties principales : le Dif£;;* quai de Paris , et le quai du Havre.
La rue Grand-Pont fait la séparation de ces deux quais , qui se subdivisent en plusieurs autres , connus sous les noms de quai de la Romaine , de la Bouille 7 au Cailleu , du port Saint-Ouen , etc.
Depuis quelques années , plusieurs plans ont été adoptés pour l'élargissement et l'embellissement du port; mais jusqu'à ce jour, tous sont restés sans exécution. Espérons qu'il n'en sera pas de même de celui qui a été arrêté par l'ordonnance royale , du 8 octobre i8i5. Il s'écoulera, sans doute , encore un grand nombre d'années avant qu'il soit entièrement terminé : car , dans nos provinces , les grands travaux s'exécutent si lentement, qu'il est rare que la génération qui les a vu commencer, les voie finir.
Dans l'origine , le port était encore bien moins large qu'il n'est aujourd'hui , puisque les anciens talus ne laissaient qu'un passage d'à-peu-près vingt pieds entre la rivière et les murs de la ville. Ces anciens talus n'ayant point été démolis , existent en-
core ; mais ils se sont trouvés enfouis par l'exhaussement successif du port , en sorte qu'aujourd'hui ils sont à-peu-près à deux pieds au-dessous du sol.
Il existe sur le port ( quai de Paris ) deux établissements publics, voisins l'un de l'autre, la Bourse ^oT/mir découverte et la Douane. Dans l'origine , les négociants se rassemblaient dans l'Eglise cathédrale pour y traiter de leurs affaires commerciales, ne trouvant pas d'emplacement assez vaste pour les contenir (i). Gomme ce lieu n'était pas commode, et que d'ailleurs il n'était pas décent de s'y occuper de telles affaires , le bailli de Rouen fit construire , en i493, une vaste salle destinée pour ces réunions journalières , à laquelle l'on donna le nom de Salle commune des Marchands ; c'est celle que depuis Ton a appelée Salle des Procureurs , et qui dépend aujourd'hui du Palais de Justice.
Les négociants s'assemblèrent dans cette salle jusqu'en 1664 9 que fut créée la Bourse découverte. Ce n'était, dans les premiers temps, qu'une simple place, séparée de la voie publique par des bornes placées de distance en distance ; mais dans le siècle suivant , on l'entoura d'une balustrade en fer , et l'on ferma ses extrémités par deux grilles , remarquables surtout par la beauté du travail. Sous le règne de Louis XV , l'on y posa un méridien , et le médaillon de ce prince , orné de tous les attributs du Commerce. On lisait sous ce médaillon , qu'on devait à PaulStolz, statuaire français, l'inscription suivante ,
(1) Pommera je y HUt de U cathéd.
dans laquelle Ton rappelle un des événements les plus remarquables du règne de ce prince , le voyage que les académiciens ont fait, par son ordre , pour s'assurer de la figure de la terre :
Régnante Ludovico XV Au c tore pacîs , artium patrono , Cujus auspiciis Coramercium viget , crescit tndustria , Constat securitas , Terra? figura ad navigantium Utilitatem innotescit.
Lineam meridianamqua? negociatorum
Conventus indiceret, In hoc monumento duci curaverunt Viri Rothomagenses commerças Rcgundis , Ann. M. DCC. L. iij.
C'est en 1793, d'après une délibération de la Sod'été populaire et du Conseil général révolutionnaire iw£. de la commune de Rouen , qu'une main dévastatrice exerça ses ravages sur cet établissement public. Ses superbes grilles, sa balustrade , furent enlevées ; les beaux ormes , dont le volume et la hauteur attestaient plus d'un siècle et demi d'existence , tombèrent sous la coignée des Vandales; enfin, rien ne fut épargné ; le buste de Louis XV , le méridien , l'inscription , tout fut enlevé : remise au niveau du quai , elle semblait en faire partie, et n'existait plus que dans le souvenir des habitants.
Trois années, mon jeune ami , s'ëcoulèrent ainsi; mais le fort de l'orage politique paraissant passé, nos magistrats apportèrent tous leurs soins à reparer les désordres qui avaient été commis pendant ces an-
iiïfÏTu nées <*e désolation. Le rétablissement de la Bourse, Wmm impérieusement commandé par les besoins du commerce j eut lieu en l'an 4 ( !79^ ) ? aux hais des négociants et des banquiers , qui ouvrirent une souscription à ce sujet. Cette place a été relevée et plantée telle que vous la voyez. Entretenue avec beaucoup de soin , la Bourse est une de nos promenades publiques les plus fréquentées ; à midi , par les bonnes d'enfants et les vieillards ; le soir , par le beau monde, qui dans les belles soirées de l'été, vient y respirer un air frais, et jouir du magnifique coup-d'œil que présente la Seine.
Je dois vous prévenir , mon ami , que pour l'exécution du plan relatif au port , l'on sera forcé de supprimer la Bourse actuelle ; mais , d'après l'article 8 de l'ordonnance du Roi , elle sera rétablie à peu de distance de l'ancienne , entre la rue du Crucifix et la rue Grand-Pont. Nous désirons sincèrement voir s'élever un monument qui soit digne d'une des cités les plus commerçantes du royaume ; car nous ne pouvons nous le dissimuler, notre ville est bien pauvre sous le rapport des monuments publics.
u Do,»»*. L'autre établissement public , situé sur le quai du Havre , est la Douane. Cet édifice , que l'on trouve immédiatement après la Bourse , est celui dans lequel , avant la révolution , se tenait la jurisdiction
de la Romaine. Commencé en 17*3 , il fut entièrement terminé en 1736 , sur les dessins et sous la direction de CidUier y architecte distingué de Paris ; il se fait remarquer par une noble simplicité.
On doit le fronton , dont le sujet représente iVfercure avec tous les attributs du commerce , à Couston père , habile sculpteur du dix-huitième siècle.
Avant la révolution , on lisait au-dessus de ce fronton l'inscription suivante :
Tutando Et amplificando
Commercio, Ut quod gentium Uspiam est, Iq gallia quasi Dominatum habeator
Ludovicus XV.
Anno Reg. X rep. Sal.