M. DCC. XXV
Puisque nous sommes sur le port, je dois, avant de rentrer dans l'intérieur de la ville , vous donner quelques détails sur nos ponts. Le plus ancien est le pont de pierres , qui n'existe plus depuis plusieurs siècles ; mais dont on voit encore quelques vestiges, surtout quand les eaux sont basses. Ce pont , que l'on a toujours regardé comme un monument d'une architecture extrêmement hardie , à cause du flux
et du reflux de la Seine , de son extrême profondeur 7 et de la rapidité du courant, avait été construit par l'impératrice Mathilde , vers l'année 1160. Soutenu par treize arches , dont les cinq du milieu étaient d'une hauteur excessive , il avait quatre cent cinquante pieds de long ; mais l'on pense que sa construction était vicieuse et manquait de solidité, parce qu'il était trop élevé et trop étroit. Ce qu'il y a de certain , c'est que quatre siècles étaient à peine écoulés, qu'il commença à tomber en ruines ; et quatre siècles, mon jeune ami, sont bien peu de choses pour un tel monument , qui , s'il avait été construit solidement , aurait dû braver l'injure du temps au moins pendant quinze à dix-huit cents ans. Le 22 août i5o2, trois arches s'écroulèrent , deux autres s'écroulèrent aussi en i533. L'on avait reconstruit ces deux dernières en bois; mais en l'année i564 , quelques-unes de celles qui , jusqu'alors , étaient restées intactes , s'étant entre-ouvertes , l'on ne trouva plus de sûreté à laisser passer sur ce pont (1). C'est cette même année que Messieurs de Ville avaient fait construire les deux bacs dont je vous ai parlé à l'article de la porte du Bac. Les gens de pied continuèrent à y passer jusqu'en i63o, époque de la construction du pont actuel. En 1661 , l'on démolit entièrement le pont de pierre , à l'exception des piles , que l'on laissa subsister jusqu'à une certaine hauteur , pour donner la facilité d'y construire unpont de bois, si par la suite
(1) Nagerel , Tâillepied , Farin, Tous. Duplessi*.
on le jugeait à—propos. Ce projet n'ayant pas eu lieu , depuis Ton a démoli en grande partie ces piles, dont aujourd'hui, ainsi que je vous l'ai dit, l'on ne voit plus que les fondations , encore , pour cela, faut-il que les eaux soient très^basses.
Existait-il un pont avant celui construit par l'impëratrice Mathikîe? Je le présume. Dumoulin, dans son Histoire générale de Normandie, dit qu'en 1 i45, Geoffroy Plantagenest , onzième duc de Normandie, fit refaire le pont de Seine plus solide et plus beau que l'ancien. Cette époque , se rapprochant beaucoup de celle où (a plupart de nos historiens placent la construction du pont par Mathilde, son épouse , me fait croire que c'est le même fait , rapporté diversement ; car il n'est pas présumable qu'en quinze ans, le pont refait par Geoffroy soit tombé eu ruine , au point d'avoir obligé Mathilde à le faire reconstruire à neuf.
D'après Dumoulin , pas de doute qu'il existât un pont antérieurement à Mathilde ; mais à quelle époque remontait-il , à qui le devait-on ? C'est ce qu'il ne dit point. Ce que je puis vous assurer, c'est que ce pont n'existait pas en g49 , lorsque l'armée de la triple alliance vint faire le siège de Rouen ; car l'empereur Othon , ayant d'abord eu le projet de diviser sou corps d'armée en deux , et d'en placer un sur la rive gauche de la Seine , pour intercepter de ce côté la communication avec la ville , fut détourné de son dessein , parce que , disent nos anciennes chroniques, la rivière étant trop profonde pour la passer à gué,
ses troupes , en cas d'attaques , n'auraient pu se secourir mutuellement.
Vous allez voir , mon ami, que nos ancienne» chroniques ne sont pas toutes d'accord sur la personne qui avait fait élever ce pont ; car Bourgue— ville , dans ses antiquités de la Neustrie , ne fait aucune mention de Geoffroy ni de Mathilde; il cite Henri I«, duc de Normandie. Voici le passage relatif à ce pont. « Je trouve que Henri , dernier fils » du duc Guillaurae-le-Conquérant , fit bâtir le » pont de Rouen , du temps qu'il fut roi d'Angleterre » et duc de Normandie : mais depuis, comme les ar— » ches se sont ruinées, il a été haulcé et artificieuse- » ment érigé d'une plus ample et spatieuse largeur » de cinq cents pieds de long , et de chacun costé d'y- » celui un hanct pourmenoir , pour avoir le regard » sur le gros fleuve et les navires et troncs , tant » d'amont que d'aval, sur lequel, en la saison d'esté, » les habitants , seigneurs , dames et damoiselles s'a- » cheminent pour avoir de plusieurs passe-temps et » récréations qui se font sur ce gros fleuve , tant » de tambours, flûtes, cornets, violons, chants et » musique , que autres passe-temps , par intervale , » en ladite saison de l'esté. »
C'est le même écrivain qui nous dit, sérieusement , que le mot Rothomagus , nom latin de Rouen , est formé du mot rhot, qui veut dire rouge, « et » qu'est ainsi desnommé , parceque les premières » pierres du grand pont étaient de briques , qui » estaient rougeâtres. »
L'origine de notre pont de bateaux est mieux connue; Ton sait qu'il n'avait d'abord été établi que provisoirement, en attendant qu'on eût raccommodé celai de pierres. Dès l'année 1 5§5 , le parlement de Normandie avait imposé une légère taxe sur les habitants de Rouen , pour contribuer au rétablissement de ce pont. En 1620, les travaux qu'on avait suspendus depuis quinze à seize ans , n'avaient pas encore été repris, quoique, selon l'usage, l'on continuât toujours de lever l'impôt sur le peuple. Cette cour souveraine , par son arrêt du 27 mars de la même année, pourvut à la sûreté des fonds, et par un autre arrêt du 8 août 162a , elle enjoignit aux échevins de faire travailler, dans un mois au plus tard, à la construction du pont de bois , et d'y employer les fonds qui avaient été perçus jusqu'alors, en attendant qu'on rétablît le pont de pierre (1).
Malgré l'arrêt du parlement , Ton ne commença les travaux du pont de bois qu'en 1626 ; mais l'on y travailla avec tant d'activité, que le premier janvier i63o , le passage en fut permis au public. Le plan de ce pont , regardé par les étrangers comme Pane des curiosités de notre ville, et qui , supporté sur plusieurs bateaux , hausse et baisse selon les marées , a été donné et exécuté par un religieux de l'ordre deSaint-Àugustin, nommé Nicolas Lebourgeoîs (2).
L'on conservait toujours l'intention de relever le
(1) Tons. DapLDocrip. bUt et geog. de U Haute-Normandie, (a) Jattlot, Recherches historiques sur Paru.
pont de pierres. Sully vint exprès à RoQen en l'année 1608, pour en dresser le plan et le soumettre à l'approbation de Henri IV (1). Ce prince , lit-on dans les économies royales , trouva qu'on ne pou» vait rien faire de mieux ni de plus commode pour la localité ; cependant , malgré son approbation , ce plan n'a point été exécuté ; ce que l'on doit attribuer à sa mort, arrivée deux ans après.
Presque toutes les nuits l'on ouvre le pont pour laisser passer les vaisseaux qui veulent remonter ou redescendre la Seine , ce qui se fait par un mécanisme aussi simple qu'ingénieux , et que l'on doit égament à Nicolas Lebourgeois. Cet usage est certaine- Iement très-commode pour ceux qui ont des vaisseaux à faire passer ; mais il ne l'est guère pour les personnes que leurs affaires appellent un peu tard , soit dans le faubourg Saint-Sever , soit en ville , puisqu'elles sont exposées à rester deux ou trois heures sur l'une des rives , en attendant que le pont soit refermé. Avant donc de franchir le pont , je vous engage , mon jeune ami , si vous voulez éviter ce désagrément , de jeter les yeux sur un écriteau placé ordinairement contre la porte de l'ancien corpsde-garde , et indiquant l'heure à laquelle le passage sera interdit au public.
L'entretien considérable que coûte annuellement le pont de bateaux , les divers accidents qui en interrompent souvent la circulation, surtout dans
(1) Sully, économies royales.
l'hiver, joints à l'inconvénient que je tous citais tout-a-l'heure , sont sans doute les motifs qui ont détermine' le gouvernement à faire construire le pont neuf, qui doit passer par Pile de la Croix.
La construction de ce pont , mon cher Alphonse , p0nt-N«.»r. a été' décrétée par l'empereur Napoléon, le 10 juin 1810, au retour d'un voyage qu'il avait fait dans notre département. La première pierre en a été posée par l'impératrice Marie-Louise , le 3 septembre 181 3. La déchéance de Napoléon, les grands événements qui l'ont suivie , en ont fait suspendre les travaux pendant plusieurs années. Os ont été repris en 182a; et depuis cette époque, l'on voit avec plaisir qu'ils sont poussés avec la plus grande activité , ce qui fait concevoir l'espérance qu'il pourra être terminé en 1828, ainsi que le prescrit la loi relative à ce pont , rendue le 17 avril 1822.
Pour accélérer les travaux , le conseil général du département , dans sa session de 1 82 1 , le conseil municipal de Rouen, par sa délibération du 21 avril de la même année , ont offert au gouvernement de contribuer à la dépense pour une somme de quinze cent mille francs , offres qui ont été sanctionnées par la loi précitée. La part contributive de notre ville est de neuf cent mille francs , payables par sixième chaque année , et prélevés sur les centimes additionnels, ajoutés pour cet objet aux droits d'octroi. Le reste de la dépense , qu'on estime s'élever en tout de sept à huit millions , reste à la charge du gouvernement.
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C'est en vain, mon jeune ami, qu'en portant vos pas dans les divers quartiers de votre ville natale, pimch p.- vous y chercherez une place publique , digne d'une cité aussi considérable , aussi riche , aussi commerçante, aussi peuplée. Quelques-unes , il est vrai, sont vastes ; mais c'est-là leur seul mérite. La plupart sont petites , irrégulières , mal bâties , et souvent d'un accès difficile. L'on en compte trente , tant dans l'intérieur de la ville que dans les faubourgs ; je n'entrerai dans quelques détails que sur les plus considérables , me contentant de vous indiquer le nom et la situation des autres.
iwiSi. ^a place du ^i^ux-Marché , Tune des plus ancbé ciennes et des plus grandes , ne se trouva renfermée dans l'enceinte de la ville , que vers le douzième siècle ; car l'on a des preuves qu'elle faisait encore partie des faubourgs en l'année 1060. Dès cette époque , elle servait déjà de marché ; mais on ne lui a donné le nom de Vieux-Marché que depuis la création du Marché-Neuf. Il y a une quarantaine d'années l'on voyait encore sur cette place l'ancienne église de Saint-Sauveur , située à la hauteur de la rue du Vieux-Palais , et formant l'angle avec la rue de la Poissonnerie , supprimée à la même époque :
Fon y voyait aussi la boucherie , située à l'angle opposé , sur la rue de la Grosse-Horloge ; la place éuit alors peu spacieuse.
On a vu généralement, avec plaisir, la construction que l'on a faite en i8a3 , des quatre rangs de boutiques , élevées à l'instar de celles des marchés de Paris , et destinées à l'usage des herbières et des marchandes de poissons. Vous devez vous rappeler, mon ami , l'aspect hideux et misérable de leurs anciennes échoppes. C'est une amélioration dont il faut louer l'administration locale : il serait à souhaiter qu'elle l'étendit à nos autres marchés, principalement à celui de la Basse-Vielle-Tour. Ces boutiques , construites toutes sur un plan uniforme , donnent une physionomie plus agréable à cette place , et ont en outre l'avantage de l'assainir ; car , jusqu'alors , on pouvait la regarder comme un véritable cloaque, surtout avant qu'elle ne fût entièrement pavée, ce qui a eu lieu sous la préfecture de M. de Girardin.
La fontaine , mon jeune ami , que vous voyez au milieu de cette place , est moderne , et a été cons- «u°vï"truite il y a seize à dix-sept ans , sur les plans de M. Bouette, architecte de cette ville, mort en 1810. Elle remplace une ancienne fontaine , élevée au même endroit en 161 1 , laquelle était si basse , qu'il fallait même descendre quelques marches pour y puiser de l'eau. Il n'en est pas de même de celle-ci ; elle s'élève très-haut, il est vrai, mais elle manque d'élégance , et offre une masse trop considérable pour ne
Pl«ce de la
Vieille- Tour.
laisser appercevoir que quatre filets d'eau , cjni coulent à peine à un pied et demi de terre. Quatre colonnes d'ordre dorique forment les angles de cette fontaine , et soutiennent un entablement du môme ordre. Les quatre parties qui se trouvent entre ces colonnes sont recouvertes d'une table de marbre d'Egypte , d'un assez bel effet. En définitive , lorsqu'on examine cette énorme fontaine , qui un jour pourra servir de carrière pour en construire d'autres , l'on se rappelle involontairement la fable de la montagne qui accouche d'une souris.
C'est sur la place du Vieux-Marché que, depuis plus de mille ans, l'on exécute les sentences criminelles; elle servait déjà à cet usage , lorsque Raoul s'empara de notre ville : lui-même , quelques années après , y fit pendre , comme espions , deux chevaliers de la cour de Charles-le-Simple , que ce prince avait envoyés vers la duchesse sa fille (i) : de tous temps le métier d'espion a eu ses petits désagréments.
Pour suivre , autant que possible , l'ordre chronologique, nous allons, mon cher Alphonse , nous transporter de suite sur la place de la Vieille-Tour, dont je crois vous avoir déjà parlé, mais sur laquelle il est nécessaire de revenir. Je puis avec certitude vous fixer l'origine de cette place au commencement du treizième siècle, puisqu'elle occupe remplacement d'une ancienne tour, faisant partie du palais des ducs de Normandie , démolie en 1204 , par l'ordre de Philippe- Auguste. Elle porta , pendant long-temps , le nom
(1) Nagercl, Chron. de Norm.
de place de la Tour, n'ayant pris celui de la VieiUe- Tour, que depuis la construction de nouvelles tours élevées pour la défense de la ville. Cette place , assez vaste , se divise en deux parties , connues sous les noms de Haute et de Basse- Pleille-Tour , séparées l'une de l'autre par la halle aux Merciers et par les maisons adossées à cette halle. Il existe au milieu de la place de la Haute- Vieille- Fo.ui«*a«
r u Vieille-
ToUr une fontaine qui n'offre aujourd'hui rien de Tow*
remarquable , mais sur laquelle on voyait autrefois la statue pédestre d' Alexandre-le-Grand , assez bien sculptée : cette fontaine, dont les eaux proviennent de la source de Gaalor , commença à couler le 3 mai 1602 (1).
C'est sur la place de la Vieille-Tour que se trou- H»u«. vent nos halles , qui, de l'aveu même des étrangers , passent pour les plus belles, ou au moins pour les plus vastes de la France. Chaque espèce de marchandise a sa Lalle particulière ; mais celle au blé est la plus considérable. Trois cents pieds de longueur, sur une largeur proportionnée, en font peut-être un vaisseau unique en son genre. L'on remarque encore celle aux Merciers y ou aux Toiles, dans laquelle se vendent tous les articles connus sous le nom de Rouenneries. Celle-ci , dont la longueur est de deux cent soixante pieds , est située sur la voûte qui conduit à la Basse- Vieille-Tour , et l'on y accède par deux beaux escaliers placés en face l'un de l'autre. De cette, halle l'on communique dans celle aux toiles blan-
(1) Faiio , Norin. chxiu
ches , dont la grandeur est à-peu-près la môme. La halle aux cotons est plus petite, et se trouve dans la rue des Halles.
Les lundi , mercredi et vendredi de chaque semaine , sont les jours affectes à la vente des grains de toute espèce ; mais pour les produits de l'industrie, le vendredi est le seul jour où les halles soient ouvertcs.Ces halles sont alimentées parles nombreuses fabriques qui couvrent le sol de notre département , principalement par celles du pays de Caux.
Les halles de Rouen , mon jeune ami , sont trèsanciennes , puisqu'elles existaient déjà sous le règne de Louis IX. L'on en a la preuve par une charte de ce Roi , datée du Pont-de-l'Arcbe , au mois de septembre 1 259 , dans laquelle il donne au chapitre de l'Eglise métropolitaine quinze livres de rente , pour le dédommager d'une portion de terrein que In ville avait été obligée de lui prendre pour l'agrandissement des halles (1).
Je ne dois pas, mon jeune ami, quitter la place de la Vieille-Tour , sans vous parler d'un établissement public, extrêmement utile, formé dans le milieu du siècle dernier, de l'Académie de Peinture , dont les salles sont au-dessus de la halle aux toiles. L'on doit la création de cette école à messieurs Descamps père, peintre distingue, Cideville, conseiller au parlement de Normandie , et de la Bourdonnaye , intendant de la généralité de Rouen , qui la
(1) Pommeraye, Ilist. de la Cathédrale.
fondèrent en 1740* Un grand nombre d'élèves s'empressèrent de suivre les leçons de l'habile professeur qui la dirigeait; et peu d'années suffirent pour prouver l'utilité d'un tel établissement dans notre ville. L'autorité locale ayant sollicité près du gouvernement pour obtenir l'autorisation de la rendre publique , obtint deux arrêts du Conseil, des années 1750 et 1751 , qui autorisaient cette école à prendre le titre d'École gmtuite de Dessin : depuis , on lui a donné le nom d'Académie des Artsy de Dessin et de Peinture ( 1 )%
Plusieurs artistes de mérite sont sortis de cette école : la peinture réclame avec honneur les noms de Bellenger , Lebarbier , Lavallée > Lemoine et Lemonnier : ce dernier vient de terminer sa carrière à Paris. Je puis encore vous citer le nom du jeune Lecourt, en ce moment à Rome, aux frais du gouvernement. Les noms de Lemire, Leveaux , Godefroy, Houel 3 n'honorent pas moins les fastes de la gravure : l'architecture et la sculpture peuvent citer avec élogeceux de Jadoulîe , de Groult et de Lébrument.
En quittant la place de la Vieille-Tour, et remontant par la rue de l'Epicerie, nous trouverons la place de laCalende, sur laquelle nous allons nous arrêter un instant. Vous serez sans doute surpris d'apprendre que cette place a été pendant plusieurs sièclesun port où les vaisseaux venaient aborder , et que l'on nommait le Port-Morand , ou le port de Notrè-Damc. Robert- Wace y dans son roman de Rou , nous apprend que
(1) Mémoire de l'Acad. de Rouen.
c'est l'endroit où Raoul aborda avec toute sa flotte ; mais il l'appelle le PortrMorin.
Vous voyez, mon jeune ami, que le temps amène avec soi bien des changements ; il s'en est déjà beaucoup opéré dans notre ville , et il est présumable qu'il s'en opérera encore bien d'autres. Celui-ci remonte à l'époque où Raoul traça le nouveau canal dans lequel la Seine coule aujourd'hui.
On lit dans nos vieilles chroniques qu'unmarchand de blé (i), vendant à fausse mesure, fut condamné à être pendu , et que la sentence fut exécutée sur le port de Notre-Dame -x c'est ce jugement que l'on suppose être représenté sur le portail de la Calende.
L'on apperçoit au nord de cette place , entre les rues de l'Epicerie et des Pannetiers , un vaste bâti— ment, d'un aspect gothique ; c'est l'ancien Hôtel-Dieu , que l'on abandonna en 1758, pour le reporter au faubourg Cauchoise, où il se trouve encore aujourd'hui.
La place de la Calende est très-ancienne ; il en est fait mention dans un titre de Tannée 1 280 , dans lequel il est question des Frères de la Confrérie de la Calende : cette place avait été érigée en marche en l'année i443 , par sentence de Jean Salvain , bailli de Rouen. Ce marché exista jusqu'au commencement du siècle dernier. Aujourd'hui cette place est destinée , le jour des halles , à la vente des vieux chiffons , et d'autres objets à l'usage de la classe ouvrière.
De cette place , nous allons , mon cher Alphonse ,
(1) Taille pied , Antiq. de Rouen.
nous transporter sur celle de la Pucelle, laquelle 'pitet.1* ne porte ce nom que depuis la révolution, car, avaut celte époque , elle portait celui de Marché-aux- Veaux. Le nom de la Pucelle , donne' dans ces derniers temps à cette place , rappelle un des grands événements arrivës dans notre ville , et indique que c'est-là le lieu où fut suppliciée l'infortunée Jeanned'Arc. Cependant, comme plusieurs historiens avancent que son supplice eut lieu sur le Vieux-Marche' , ce qui, au premier abord paraît impliquer contradiction, je dois vous pre'venir que dans le quinzième siècle , ces deux places n'en faisaient qu'une.
La place de la Pucelle est une des plus anciennes de cette ville j car dans des titres du treizième siècle, l'on voit que, dès cette époque, elle servait déjà à la vente des veaux , ce qui , lorsqu'elle cessa de faire partie du Vieux-Marché, lui avait fait donner le nom du M arche- aux- Féaux , marché que l'on avait transféré , il y a une vingtaine d'années , sur la place de la Rougemare , mais qui se tient aujourd'hui sur celle du Boulingrin.
H existe sur la place de la Pucelle , au coin de la rue du Panneret , un hôtel connu sous le nom d'Hôtel du Bourgtheroulde , cité plusieurs fois dans les annales de notre ville , et sur lequel les opinions H4u! fc sont bien partagées. C'est certainement l'un des édi- BS!" fices les plus curieux de cette ville , et qui , sous tous les rapports, mérite d'être visité avec la plus grande attention.
Les uns attribuent sa construction au duc de Bed-
fort , prétendu Régent pour le roi d'Angleterre ; d'autres pensent qu'il a e'te' élevé par François 1er ; quelques-uns présument que c'est le lieu où se tenaient anciennement les assises de l'Echiquier , et qu'il fut construit par Charles VII : enfin, un écrivain moderne assure qu'il a e'té bâti par un simple particuculier, par Guillaume Leroux, seigneur du Bourgtheroulde, et que cet hôtel ne remonte qu'à la fin du quinzième siècle. Vous voyez , mon ami , que voilà des opinions bien contradictoires, et qu'elles laissent un beau champ aux dissertations ; mais les bornes que je me suis prescrites ne me permettent pas d'entrer dans une telle discussion. Je ne vous donnerai point non plus la description de cet édifice, parce que pour ne rien omettre d'essentiel , il faudrait entrer dans de grands détails, ce que je ne puis faire ici. Je vous engage seulement à le visiter; et pour le faire avec intérêt, je vous conseille aussi de consulter Pexcellent ouvrage de M, de la Querrière , sur les maisons de Rouen.
Avant de quitter cette place , j'ai encore, mon jeune ami , à vous parler de la fontaine qui la décore , et qui commença à couler en i56o. Cette fontaine est le seul monument que notre ville ait élevé à la mémoire de l'infortunée Jeanne-d'Arc , brûlée vive sur cette place , le 3o mai i43i , et dont la réhabilitation a eu lieu le 7 juillet i456. Cette jeune héroïne , victime de la politique et de la haine des Anglais , y est représentée habillée en guerrière , la main appuyée sur le pommeau de son
épée. L'on doit cette statue au ciseau de Stolz, statuaire distingue' , dont l'on voit plusieurs morceaux estimés au jardin des Tuileries à Paris. La base triangulaire sur laquelle elle repose était ornée , avant la révolution , des armes du duc de Luxembourg , gouverneur de la province ; des armes de la ville de Rouen et de celles de la Pucelîe , avec des inscriptions beaucoup trop longues pour que je vous les rapporte. La statue seule a survécu aux ravages du vandalisme, qui , pendant deux à trois années , a désolé cette ville. L'on doit la conservation de ce monument à la présence d'esprit de M. de Fontenay , alors maire de Rouen, qui observa fort judicieusement à la populace qui voulait renverser cette statue , que l'héroïne qu'elle représente , était du tiers-état. Ce mot fit ce que la force n'eut certainement pu fairé alors ; le monument fut conservé.
Dans l'origine , mon jeune ami , c'était une simple croix , qui rappelait dans cette ville lé souvenir de cette vierge fameuse , et qui indiquait aux étrangers le lieu de son supplice. Depuis , l'on y avait substitué un monument plus digne , et d'elle et de la ville qui Télevait : il représentait cette jeune guerrière aux genoux de Charles VII , de ce faible monarque , qu'elle avait si bien servi , mais dont elle fut si mal récompensée. Vous me direz, peut-être, qu'il eût été plus naturel de le représenter lui-même aux genoux d'une femme à laquelle il était redevable de sa couronne , je pense comme vous ; Phonoeur de porter le diadème ne doit pas dispenser
delà reconnaissance. - Ce monument, Tan des principaux ornements de notre Ville , et dont on doit déplorer la perte , étant tombé en ruines f en 1755 , fut remplacé par la fontaine (nie vous voyez aujourd'hui , et qui a été élevée sur les dessins de M. Descamps père.
On lisait, sur ce monument expiatoire, une inscription latine qu'il conviendrait peut-être de rétablir sur la fontaine actuelle. En effet, rien n'annonce que ce monument soit élevé à la mémoire de Jeanne-d'Arc; cependant, l'on ne peut trop graver dans l'esprit du peuple les souvenirs glorieux qui se rattachent à cette jeune héroïne, dont le nom ne doit être prononcé qu'avec respect par tous ceux qui ont en horreur le joug de l'étranger.
La place de la Rougemare , que vous voyez aujourd'hui dans l'intérieur de la ville , fut longtemps un champ en dehors de ses murs. La porte d'Aubevoie ayant été reculée dans le milieu du treiho.c^!l,r. zième siècle , vis-à-vis le rempart de Beauvoisinç , ce champ se trouva renfermé dans l'enceinte de la ville ; et par suite l'on en fit une place publique. Le nom que porte cette place lui vient du sang qui y fut répandu dans plusieurs sièges que notre ville a eu à soutenir, notamment à celui de l'an 949? où l'armée de la triple alliance fut taillée en pièces par Richard I«» , qui , au rapport de nos anciennes chroniques , fit une mare de sang , à l'endroit même où se trouve cette place.
x.rck* ^ est sur ^a P^ace ^e ^ Rougemare que se tient le marché au beurre et aux œufs , dont jusqu'alors la vente avait eu lieu sur le Marché-Neuf. C'est sur
HAul de la
la même place que , depuis le quinzième siècle , se tenait le marché aux chevaux , ainsi que celui des bestiaux destines à l'approvisionnement de nos boucheries ; mais l'un et l'autre ont été' transférés sur la place du Boulingrin, qui , par sa grandeur et par sa position , convient mieux à ce genre de commerce.
Un seul édifice public existe sur la place de la Rougemare , l'Hôtel de la Gendarmerie royale. C'était avant la révolution le couvent des Dames de Saint-Louis , connues anciennement sous le nom des Béguines, qui avaient habité successivement le Vieux-Palais et la rue Saint- Vigor. Une partie de leur monastère sert aussi de Salle de discipline pour la garde nationale j dans une autre portion, se trouve la première Ecole d'Enseignement mutuel qui ait été créée à Rouen. Ce monastère ne datait que de la fin du dix-septième siècle , et occupait l'emplacement d'un ancien jeu de paume, jeu fort en vogue chez nos ancêtres ; aujourd'hui nous jouons à l'écarté : autres temps , autres jeux.
De la place de la Rougemare , nous allons nous transporter sur celle de la Cathédrale , ce que nous pouvons faire en descendant par les ruesBeauvoisine et des Carmes. Cette place , appelée aussi le Parvis ou YAitre de Notre-Dame , était dans l'origine le cimetière paroissial 5 mais depuis plusieurs siècles , Ton n'y enterre plus : si sous le pontificat de M. de Harlay, l'on y a encore enterré une personne près le Abo t6tim grand portail , c'est une exception particulière. C'est en 1537 <luc l'on Pava cette place ? et qu'on éleva les murs à hauteur d'appui, qui servaient à l'enclorre
Digiti:
et à la séparer des rues du Change et de la Chapellerie. Plus anciennement , ce Parvis avait été entouré de mars , contre lesquels étaient adossées de petites boutiques ou échoppes , comme celles, qu'à la honte du bon goût, Ton voit encore masquer plusieurs de nos édifices publics. Un passage de la vie de Gaudiier , archevêque de Rouen , nous apprend qu'en Tannée 1 1<)5, les bourgeois ayant eu une querelle avec les chanoines de la Cathédrale , ils mirent le feu à toutes ces boutiques, et rasèrent les murs. Cette émeute , dans laquelle plusieurs chanoines perdirent la vie , étant appaisée, les bourgeois furent condamnés à réparer , à leurs frais , tous les dégâts qu'ils avaient commis; des peines plus sévères furent infligées aux plus coupables : ces sentences furent approuvées par Richard-Cœur-de-Lion , duc de Normandie et roi d'Angleterre (i).
En 1641 , Ton avait planté aux deux extrémités de cette place , une croix en pierres , à-peu-près où sont aujourd'hui les deux réverbères : ces croix ont été abattues à l'époque de la révolution ; les murs l'ont été quelques années plus tard.
Anciennement le marché à la volaille et aur herbes se tenait autour de ce parvis; mais en i4ft9? on l'avait transféré dans le clos aux Juifs, clos snr lequel j'aurai occasion de revenir dans une de mes lettres suivantes. Aujourd'hui une partie de cette
(i) Pommeraye , HbU des Archcv. d: Rouen.
place est destinée le vendredi et le dimanche à la ventes des fleurs et des arbustes : l'autre , qui a e'te' iu«wm entourée d'une enceinte de bornes en fonte , en Tannée i8a3, sert de parvis à l'église métropolitaine. Cette dépense, assez considérable, n'a pas obtenu l'assentiment géne'ral , parce que rien n'en prouvait Futilité.
La fontaine que vous voyez au milieu de cette , . . place était, dans l'origine, tout près du grand por- '"/uiL^ tail, et par conséquent très-mal placée. Cependant elle y coula pendant près de trois cents ans , et peut-être y coulerait-elle encore , sans le malheureux accident arrivé lors du jubilé de l'année sainte, i5oo, dont l'ouverture eut lieu le 8 décembre (i). Les fidèles vinrent en si grand nombre à l'église cathédrale , pour y recevoir les indulgences promises, que cette église, toute grande qu'elle est, se trouva trop petite. La majeure partie , forcée de rester en dehors, encombra le parvis et les rues adjacentes ; et comme le froid était excessif, l'eau gelant à mesure qu'elle coulait , avait fini par faire une glace de tout le parvis , et il était impossible d'y tenir pied. Beaucoup de personnes , étant tombées, furent étouffées et foulées aux pieds par celles qui entraient ou qui sortaient de l'église. C'est à cause de ce triste événement que l'on recula la fontaine où vous la voyez aujourd'hui.
Vous avez dû observer, mon jeune ami , que cette
(i) TatllepiedyAnliq.de Rouen.
fon taille n'a rien de remarquable ; je vous dirai seulement que la source qui l'alimente part directement de cette ville, et qu'elle fournit aussi de l'eau à celle de l'ancienne abbaye de Saint-Araand , qui coule aujourd'hui dans une des rues perce'es sur l'emplacement de ce monastère. La source en fut achetéepar ces religieuses et parle chapitre de Notre-Dame, en l'année I25a, c'est-à-dire le terrein d'où elle sort, et qui se trouvait derrière le Vieux-Chàteau, à peu de distance d'une tour que l'on appelait alors Bat fol (i). L'on voit sur la place de Notre-Dame, au coin Pr£«c£* de la rue du Petit-Salut , l'ancien Bureau des Finances. Ce vaste édifice, d'une architecture demi-gothique , avait été élevé originairement pour la jurisdiction de la Cour des Aides , qui l'a occupé depuis 1509, époque de sa construction, jusqu'en 1707 , que cette jurisdiction fut réunie à celle de la Chambre des Comptes. C'est lors de cette réunion qu'il fut mis à la disposition du Bureau des Finances , dont jusqu'à ce jour il a continué de porter le nom. C'était un des beaux édifices de notre ville ; mais on l'a tellement mutilé depuis une trentaine d'années , l'on y a fait tant de changements , qu'il n'est plus reconnaissable.
2*7. £ Le Marche qui , dans l'origine , se tenait autour du parvis de Notre-Dame, avait été transféré en 14.29, sur la place du clos aux Juifs, clos qui avait été donné en toute propriété à la ville par Philippe-
(1) Toa*. Dupl., Descrift. hist. de la Haut^-Norraandie.
le-Bel, en i3o6. Ce marche' s'est tenu sur cette place pendant quatre-vingt-six ans; mais le bruit que Ton y taisait journellement interrompant les audiences àu barreau, le parlement rendit, le i5 mai i5i5, un arrêt qui enjoignait à l'autorité locale de le transférer dans un autre endroit. En conséquence , Messieurs de Ville achetèrent de l'autre côté du Palais plusieurs maisons qu'il firent abattre , et formèrent cne nouvelle place , à laquelle ils donnèrent le nom de Marché-Neuf y pour la distinguer d'avec celle du Vieux-Marché.
Ce marché, auquel, pendant la révolution , l'on donna le nom de Place des Montagnards, est maintenant spécialement consacré à la vente des fruits , des œufs et du fromage.
H existe , au milieu du Marché-Neuf, une fontaine v aussi ancienne que ce marché , dont les eaux pro- -tt^7. viennent de la source de Gaalor. Cette fontaine, fort simple dans l'origine , fut entièrement reconstruite en 1722 , et décorée avec beaucoup de goût. Elle était surmontée de la statue de Louis XV, en plomb doré , et on y lisait plusieurs inscriptions beaucoup trop longues pour être rapportées dans cette lettre. L'on n'y voit plus la statue de ce prince ; l'on y a substitué, il y aune soixantaine d'années, un obélisque très-mesquin , orné à sa base de quatre aigles assez bien sculptés.
Avant la révolution , la place de l'Hôtel-de-Ville était connue sous le nom de Cour de Saint-Ouen , et dépendait de la célèbre abbaye dont elle porte
le nom. Cette place a été considérablement agrandie depuis quelques années ; tous les bâtiments qui étaient dans cette cour, et dont l'irrégularité offrait un aspect désagréable , ont disparu , à l'exception d'une seule maison , à l'encoignure de la rue des Murs de Saint-Ouen; mais qui, on aime à le croire, disparaîtra comme les autres.
L'ancienne place de Saint-Ouen , séparée alors de la cour, fait partie aujourd'hui de la place de PHôtel-de- Ville , laquelle , ainsi que vous avez dû le remarquer , se prolonge jusqu'à la rue de l'Hôpital. C'était originairement le cimetière paroissial ; mais il cessa de servir à cet usage en 1 3 19, époque où les habitants avaient enfin obtenu la permission d'élever une église particulière. Cette église , à laquelle l'on avait donné le nom de Sainte-Croix-Saint-Ouen , était à peu de distance du portail méridional de l'église abbatiale , près la grille du jardin public. Dans forigine , ce cimetière était entouré de hautes murailles , et séparé de la cour des religieux par une forte porte voûtée , surmontée de deux pavillons. Cette porte , ainsi que les murailles qui fermaient la cour sur la rue des Murs-Saint-Ouen , remontaient au milieu du treizième siècle (1) : la porte a été démolie en 181 8 , les murs l'ont été deux ou trois ans plus tard.
Vous avez dû remarquer , mon jeune ami , que cette place , dont une partie a été plantée en 18 18 , est très-vaste 5 jusqu'à présent , c'est son seul mérite.
(1) Pommcrayc , Hisl. de l'Abbaye de Saint-Ouen.
Il existe, dit-on, plusieurs plans , parmi lesquels l'on iistinçue surtout celui donne', il y a quelques années, par M. Lemasson , alors ingénieur en chef , pour la transformer en une place publique digne de porter ce nom. Il est à craindre qu'il en soit de ce plan comme de plusieurs autres relatifs à l'embellissement de cette ville i qui restent sans exécution.
Je n'ai plus qu'une place sur laquelle je dois vous donner quelques détails , c'est celle des Carmes. Celle-ci est moderne, et n'a pas encore vingt-cinq ans d'existence. Elle occupe en totalité remplacement du monastère et de l'église des Carmes , qui , fixés à Rouen en 1260, vinrent s'établir dans ce quartier en i336. La fontaine que l'on voit au milieu de cette place et dont je vous fais mention , plutôt à cause de son utilité, que comme monument, coulait alors rue des Carmes , contre la porte de l'église. L'entrée de la poste aux lettres était aussi dans cette rue : anciennement cet hôtel était rue Ganterie , vis-àla rue des Ciseaux, plus anciennement, il était rue Saint-Denis.
Il me reste maintenant à vous faire mention des autres places situées dans l'intérieur de la ville , dont laplupart ne méritentpasune descriptionparticulière. La place des Carmélites , qui tire son nom d'un \nut* ancien couvent , est située rue Beauvoisine , et com- ^J™j£ munique avec la rue du duc de Bordeaux, rue percée il y a quelques années sur le terrein de cet ancien couvent. Celle du Gaillard-Bois est très-petite ; c'était le cimetière de l'église de Saint-Cande-le-
Vieux ; elle a pris son nom d'un ancien hôtel , situé* à peu de distance de ce cimetière. La place des Avirons se trouve à l'extrémité de la rue du même nom : Tune et l'autre paraissent remonter à l'époque où la Seine couvrait ce quartier. Celle de Henri If , ou du Vieux-Palais 7 tire ce dernier nom de l'ancienne forteresse élevée par Henri V en i4K9 : e^e forme le carrefour où viennent aboutir les rues des Charrettes , Saint- Jacques , d'Harcourt et du Vieux-Palais. Le clos Saint-Marc, dans le quartier de Martinville , est certainement la plus hideuse de toutes les places de Rouen : j'aurai occasion de vous parler dans un autre endroit d'un plan relatif à cette place. L'aitre de Saint-Maclou , qui donne rue Martinville et rue du Chaudron , était le cimetière de Saint-Maclou : l'on peut en faire le tour sous une galerie en bois, dans laquelle, avant la révolution, il y avait une chapelle, où tous les dimanches l'on célébrait la Messe. La place de la Croix- de- Pierre doit son nom à une ancienne croix , qui était où est aujourd'hui la fontaine. Celle de Saint- Amandy est le cimetière de l'église paroissiale du même nom, église, je dois vous en prévenir, qui n'avait aucun rapport avec celle de l'abbaye. La place de Saint-Eloi, sur laquelle se tient le marché à la volaille , était aussi le cimetière de l'église paroissiale.
Em vous parlant , mon cher Alphonse , des différentes places de cette ville , j'ai saisi chaque fois l'occasion de vous faire mention des fontaines qui se trouvent sur ces places ; cependant , si je m'en tenais là , vous n'auriez qu'une idée imparfaite des fontaines qui coulent dans notre ville ; cet objet s< mérite que j'entre dans de plus grands détails. Aupaparavant 5 je crois nécessaire de vous faire connaître les sources qui les alimentent ; comme elles sont peu nombreuses , je puis en peu de mots vous apprendre ce qu'il est essentiel d'en savoir.
La plus ancienne , et en même-temps la plus considérable , est celle de Gaalor. S'il faut s'en rapporter à nos anciennes chroniques , eïle coulait déjà près le temple de Roth ( église de Saint-Lo ) , à l'époque où Saint-Mellon vint prêcher l'Evangile aux habitants de cette ville (i). C'est d'une roche , au bas de la côte du Mont-aux-Malades , que sort cette source , dont les eaux , qui jaillissent de divers points , sont reçues dans une vaste cuve taillée dans le roc. Cette cuve est située faubourg Bouvreuil,
(i) Farîn, îtonn. chréL
rue Porcherie ; on lit sur la porte cette simple inscription :
Source de Gaalor.
Les eaux en sont amene'es dans la ville par un grand canal en pierres , qui traverse le boulevard , et qui va jusqu'à la tour du Donjon , où anciennement elles faisaient marcher un moulin. Le principal réservoir de cette source est rue Bouvreuil , à main gauche en montant , où Ton voit une grille en fer ; il est connu sous le nom de Source des Fontaines. Swifte La source du Roule , la plus éloignée de celles 4«iio«ic. ^ app0rtent ieur tribut à Rouen, sort du pied
de la montagne du Roule , entre les communes de Saint-Léger et de Darnétal. L'on en voit la principale cuve rue de la Ferme , dans un petit jardin , au pied même de la montagne. Le cardinal Georges d'Amboise donna aux Echevins la moitié de la somme nécessaire pour amener cette source a Rouen. Année C'est un des nombreux services que notre ville doit à
1 5oo.
ce bienfaisant ministre , et c'est celui , peut-être , qui a occasionné l'erreur dans laquelle sont tombées plusieurs personnes qui pensent que c'est ce cardinal qui a amené à Rouen la rivière de Robec. Je vous ferai voir plus bas que ce fait, quoiqu'appuyé sur une tradition populaire , est faux.
La source du Roule prend son cours par Darnétal , Carville , où est son principal regard, vis-àvis le moulin du Choc, suit la direction de Robec, entre dans la ville par le faubourg Saint-Hilaire ,
et va alimenter les diverses fontaines qui se trouvent dans cette direction»
C'est d'une montagne , que Ton nomme Pestel 9 proche le Mont-aux-M alades , que provient la source à" Yonville , source qui a donnë son nom *wi5« à la belle et riche valle'e situe'e à l'ouest-nord-ouest "aÊte.* de la ville , et que l'on de'couvre de l'avenue da Mont-Riboudet. Les premiers travaux , pour amener à Rouen la source d'Yonville ou de Saint- Filleule , car elle porte indistinctement ces deux noms , ont été commencés en i5io. Suspendus pendant plusieurs années, ils ont été repris en i5i8 , et entièrement terminés la même année. Je ne dois pas vous laisser ignorer, mon jeune ami , que la plus grande partie de la dépense occasionnée par ces travaux , a été payée par Guillaume Leroux , seigneur du Bourgtheroulde , et conseiller au parlement de Normandie. Ce service fait honneur à sa mémoire , et commande notre reconnaissance. Il serait bien à souhaiter que tous ceux qui , comme lui , sont favorisés de la fortune , en consacrassent ainsi une partie à des établissements utiles ; il me semble que rien ne doit être plus doux pour une âme sensible et un cœur généreux, que de contribuer , par quelques sacrifices , au bonheur de ses concitoyens ; mais hélas ! la fortune et la bienfaisance marchent rarement ensemble ; aussi nos Plu tus modernes aimentils mieux entasser leur or , que de faire la moindre dépense pour la chose publique.
Il me reste à vous faire connaître la source du
Plât , la moins éloignée et la moins considérable de celles qui apportent journellement le tribut de leurs eaux à Rouen. C'est après celle de Gaalor la plus ancienne ; elle coulait déjà dès le treizième siècle , et fournissait de Peau dans le monastère de Saint-Ouen. Située sur l'héritage d'un nommé Martin Urseau , les religieux en avaient fait l'acquisition en l'année 1 348 , moyennant la somme de cent sols tournois (i).
La source du Plât prend naissance dans la ville même , un peu au-dessus de l'église de Saint-Nicaise , à peu de distance d'un puits que l'on voyait encore il y a une vingtaine d'années au haut de la rue Poisson. Il n'y a rien d'étonnant de voir les eaux sourdre dans ce quartier ; car si vous y avez fait attention, vous avez dû remarquer que c'est le quartier le plus élevé de la ville. C'était encore dans le onzième siècle une côte escarpée et inculte , sur laquelle saint Ouen avait élevé une chapelle en l'honneur de saint Nicaise , premier évêque de notre ville , et même de la Neustrie. Les rues de la Roche, la rue Caillou, que l'on appelle aujourd'hui rue Caron, rappellent par leurs noms l'existence de cette ancienne montagne, qui n'a commencé à se couvrir d'habitations que sous le règne de Louis IX.
Cette source traverse l'ancien presbytère de Saint- Nicaise, et descend jusqu'au carrefour du Plât, dont on lui a donné le nom , et où elle coula, pour la première fois, en i656; outre la fontaine du coin de la
(i) Pommeraye, HUt. de l'abbaye de Saint-Oue*.
rue des Maîtresses, elle fournit encore de Peau au bassin du jardin de Saint-Ouen, et à la fontaine dans ÏHotel-de-Ville, près le bureau des passeports.
Maintenant , mon cher Alphonse , que vous connaissez les sources qui fournissent de Peau à notre ville, je vais vous donner quelques détails sur les fontaines dont je n'ai point encore eu Foccasion de vous entretenir. Je commence par la fontaine Tmîm de la Croix-de-Pierre , située au carrefour tLpiiîï! que forment les rues Saint-Vivien , Saint-Hilaire, Orbe et des Capucins. La plus simple inspection de cette fontaine , prouve que le temps a déjà exercé ses ravages ordinaires sur ce monument que Ton doit au cardinal Georges d'Amboise , et qui date de l'anne'e où il fit amener à Rouen les eaux de la
source du Roule. Ce n'est point la croix qui surmonte cette fontaine qui lui a fiât donner le nom qu'elle porte ; mais une ancienne croix en pierre , supprimée à cette époque , et que depuis Ton a remplacée par celle que l'on a mise sur ce monument Dans ces temps reculés, l'on avait l'usage de placer ainsi des croix sur le bord des chemins, principalement à l'entrée des grandes villes. Celle dont je vous parle remontait au treizième siècle , époque où la place de la Croix-de-Pierre n'était encore qu'un terrein vague , hors des murailles.
La croix qu'on voit sur cette fontaine avait été supprimée à l'époque de la révolution ; mais elle y a été replacée le a3 août 1816. Je n'entrerai dans aucuns détails sur la cérémonie religieuse qui a eu lieu
a ce sujet ; vous les trouverez consignes dans les journaux du temps, même dans le grave Moniteur. La croix est mesquine , les statues des saints et des saintes que Ton a jugés à propos d'y placer sont du plus mauvais goût , et le barbouilleur qui a voulu leur donner un air antique pour les mettre en harmonie avec le monument , aurait beaucoup mieux fait de se tenir tranquille,
De toutes les fontaines de cette ville, celle de VhôtelLisieux est regardëe avec raison comme l'une des plus anciennes et des plus curieuses. Cette fon-~ taine remonte a la fin du quinzième siècle ; on ignore quelle circonstance a pu faire choisir un semblable sujet. Ce monument, déforme pyramidale, représente le Mont- Parnasse. Pégase et Apollon sont assez bien conserves $ on y distingue encore, maigre' leur mutilation, les neufs Muses avec tous leurs attributs , ainsi que des moutons , des rochers , des arbres, etc. L'on y voit aussi un personnage allégorique, représenté avec deux têtes; j'ignore quel rapport il peut avoir avec cette montagne si chère aux neufs Sœurs.
Avant la révolution, cette fontaine donnait de l'eau par deux belles salamandres en cuivre , artiste ment travaillées ; mais elles ont disparu à une époque où l'on s'emparait de tout ce qui avait une valeur intrinsèque. Plus anciennement elle présentait le spectacle d'une mécanique hydraulique que l'on faisait jouer dans certaines circonstances , et qui devait produire un effet assez plaisant, puisqu'au même instant l'on
de U Grotte-
Voyait Peau jaillir de la bouche, et je crois aussi des yeux des personnages et des animaux représentés sur ce monument.
Celte fontaine, dont les eaux passent pour être les plus saines de la ville , est alimentée par la source d'Yonville. Elle a pris son nom de l'hôtel Lisieux , auquel elle est adossée, et dans lequel les e'vêques de Lisieux logeaient lorsqu'ils venaient à Rouen.
La fontaine de la Gms se- Horloge , remonte en i456, et portait originairement le nom de fontaine Massacre. Le monument que vous voyez aujourd'hui est plus moderne, il ne date que de Panne'e 173*2. C'est un rocher, en forme de niche, sur lequel Pou voit représentées en relief les figures d'Alphée et d'Aréthuse, couchées si près l'une de l'autre, qu'elles semblent confondre leurs eaux , et non les figures de l'Océan et de la Seine , ainsi qu'on le rapporte dans quelques ouvrages modernes sur la ville de Rouen. Ces deux vers de l'inscription qu'on y lisait avant la révolution le prouvent:
Foniem hune Ornatum imaginas Alphei et AreUiusœ.
La maison contre laquelle est placée cette fontaine, ëtant décorée dans le même goût , paraît faire partie de ce monument.
La fontaine du Pieux-Palais, située sur la place rom»»*
J 9 1 / du Vimi
dont elle porte le nom , date de 1 55g. Avant la révolution , la statue pédestre de Henri IV ornait cette foutaine , laquelle aujourd'hui n'offre plus rien de
remarquable. Cette statue y avait été placée en 1 78a( i ) ; ou la devait à Jadoulle, sculpteur distingué de cette ville ; c'était un de ses meilleurs ouvrages. Le prince y était représenté en habit royal , couronné de lau-~ riers, et appuyé sur un bouclier qui portait cette devise :
Ma sûreté est dans le cœur de mes sujets.
Vous le dirai-je , mon jeune ami ? Aujourd'hui l'on voit la mousse et quelques gramens se disputer la place où naguères Ton se plaisait à contempler les traits du meilleur des rois. Si , lorsque la tourmente révolutionnaire éclata dans notre ville , Ton fut obligé de soustraire aux regards publics l'image d'un prince chéri , l'on est généralement étonné que depuis le retour des Bourbons , Ton n'ait pas songé à relever un monument si cher à tous les cœurs français : nous en sommes d'autant plus surpris que , si nous sommes bien informés, cette statue n'a pas été perdue pour tout le monde, puisque, dit-on , elle orne un bosquet d'une belle propriété aux environs de Rouen. Dans l'origine , c'était aussi la statue de Henri IV qui ornait la fontaine du Vieux-Palais; mais il était représenté sous la forme d'Hercule, revêtu de la peau du lion de Némée , et tenant une grosse massue dans sa main droite. Cette idée n'était pas heureuse, car tout cet attirail ne convenait guère à un prince qui , dans une circonstance importante , avait dit aux Rouennais : je ne veux d'autres forteresses que dans le cœur de mes sujets.
(1) Guilbcrt , Mémoire* biographique».
le ne vous donnerai point de détails sur les autres fontaines, dont le nombre s'élève en tout à quarante- Iro'is , sans compter celles qui existent dans quelques établissements publics, parce que la plupart sont fort simples, et méritent à peine que je vous en fasse mention. Cependant, il en est quelques-unes que je dois vous citer à cause de leur antiquitë. Celle de Saint- ' Lo remonte presqu'au berceau de notre ville , puisqu'il est constant qu'elle coulait près le portique du temple de Roth, lorsque saint Mellon, après en avoir chassé l'idole, le dédia au Sauveur. Depuis, cette fontaine porta > pendant plusieurs siècles , le nom de Fontaine des Femmes impudiques, sans doute parce qu'elle avait été long-temps à l'usage des prétresses de Vénus. vc*"
La fontaine qu'on voit maintenant au coin de la rue Nationale et des Charrettes, était, avant la révolution, dans le jardin des Cordeliers, et y coulait depuis l'année i i$i , que Louis IX avait permis à ces religieux de l'établir. Celle des murs Saint- Ouen paraissait assez ancienne ; on l'a transférée , il y a quelques années, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, à peu de distance de l'endroit où elle coulait précédemment. La fontaine de la Crosse remonte à-peuprès au milieu du quinzième siècle* Le plus grand nombre a commencé à couler dans le siècle suivant. Quelques-unes sont plus modernes , et ont à peine cent ans d'existence. Une seule date de nos jours > c'est celle qu'on a élevée en 1822, rue de Buflbn % fontaine extrêmement uûle pour ce quartier.
Outre le grand nombre de fontaines que possède cette ville , elle est encore arrosée par trois petites rivières, dont l'industrie manufacturière a su tirer le plus grand parti, surtout depuis une cinquantaine d'an- * nées. La plus considérable est celle de Robec , dont la source est à Fontaine-sous-Préaux , village à deux lieues nord-nord-est de Rouen. Cette rivière prend son cours par S aint-Martin-du-Vivier, traverse Darnétal dans sa longueur, suit la belle vallée de Saint- Hilaire , entre dans la ville parle quartier auquel elle a donné son nom, continue son cours derrièreles rues Damiette et Malpalu, jusqu'à la tuerie de la Basse- Vieille-T our, dont elle entretient la propreté, cesse de couler à découvert , et va enfin se perdre dans la Seine , aux environs du Pont-Neuf.
Si l'on en croit la tradition populaire, cette rivière, mon jeune ami, ainsi que celle de l'Aubette, auraient été amenées à Rouen par le cardinal Georges d'Amboise. Quelques auteurs modernes s'appuyant sans doute sur cette tradition, ont consacré cette erreur. Notre ville qui doit tant à cet illustre cardinal, ne lui est pas redevable de cet important service, puisque depuis un temps immémorial , ces deux rivières coulent à Rouen. Ilestconstant que celle de Robec a servi de fossés à la ville. Je crois même vous avoir déjà dit que, dès le quatrième siècle, il est fait mention de la porte de Robec , et que cette porte était aux environs de la rue des Savetiers. Ce fait incontestable prouve que dès cette époque , déjà si éloignée de
tous , cette rivière coulait dans la même direction qu'aujourd'hui.
Quant à l'Âubette , il est dit , dans une charte donnée }>ar Louis IX , aux Cordelicrs de Rouen , en date du mois de de'cembre ia54> comme il nous a plu de donner aux frères mineurs de Rouen une partie de notre fossé qui est situé près de leur maison > ainsi qu'elle s9 étend en longueur et en largeur, depuis la porte du Pont-Omfray jusqu'à la rivière d'Aubette , nous vous mandons , etc. Vous voyez , mon ami , que cette charte bien ante'rieure au cardinal d'Amboise , ruine complètement l'opinion de ceux qui lui attribuent une action bien digne de lui, mais qu'il n'a certainement pas faite.
Si l'on s'en rapportait à l'opinion de Toussaint Duplessis, vous verriez, mon cher Alphonse, que la rivière de Robec devrait être regardée comme le berceau de notre ville. Cet écrivain en voulant nous donner l'étymologie de Robec ou de Rotbec > ainsi qu'on l'écrivait anciennement, en latin Rotobeceus , veut aussi que Rotomagus soit dérive du nom de cette rivière. Rot, dit-il , est un mot qui veut dire rouge, et que l'on a donné à Robec à cause de la couleur des terres qu'elle arrose : gardant le silence sur la dernière syllabe bec, cela pour une bonne raison , il ajoute que le mot mag signifie marché y magasin , provision, et que Rotomagus veut dire marché sur le rouge , ou mieux marché sur Robec , qu'alors Rouen est tout simplement la ville de Robec $ car , affirme-t-il , c'est ce marché qui a donné naissance
à la ville de Rouen, et il ne faut pas la chercher ailleurs. Dans sa description de la France , Piganiol de la Force émet à-peu-près la même opinion; l'une et l'autre ne me paraissent pas mériter une réfutation sérieuse.
L'on compte sur la rivière de Robec , seulement dans l'intérieur de la ville, onze moulins à blé , tous très-anciens, et dont quelques-uns remontent au règne des ducs de Normandie. Les principaux sont le moulin Chantereine, près la porte Saint-Hilaire ; le moulin de Saint-Ouen, rue du Père-Adam ; le grand Moulin , anciennement de RaouUPAbbé , situé , ainsi que le moulin Claquerel , devant Saint- Maclou ; le moulin de Sainte-Catherine , autrefois le moulin des Planches et le moulin du petit Paon, ou de Chante-Pié-Cheminel , situé au-dessous de celui de Sainte-Catherine.
Quatre de ces moulins appartenaient à la Ville, et ils avaient droit de ban pour les boulangers et les pâtissiers : les autres moulins, sur lesquels la Ville n'avait aucuns droits, s'appelaient Moulins- Bâtards , parceque les bourgeois pouvaient y aller moudre quand ils voulaient.
C'est à Saint-Aubin-la-Rivière , village à deux lieues est-sud-est de Rouen, que VAuhette prend '* sa source. Cette rivière passe par Saint-Léger-du- Bourg-Denis , coule le long des marais de Carville , et là se décharge en partie dans celle de Robec , à l'endroit que Ton nomme le Choc : elle poursuit son cours parallèlement à cette dernière rivière , et
a très-peu de distance d'elle , jusqu'à la rue du Cat- Rouge , où celle d'Aube tte prend un peu sur la ^ache , tourne par derrière l'ancien couvent des Chartreux , passe par le hameau du Nid-de-Chien , la rue Préfontaine , entre dans Rouen par la porte Martinville 7 traverse cette rue dans sa largeur , et va se perdre dans la Seine , un peu au-dessous de ia porte de Guillaume-Lion , en coulant entre l'ancien rempart de Martinville et lé" clos Saint- Marc.
C'est à-peu-près là l'idée que vous pouvez vous faire, mon jeune ami , du cours des rivières de Robec et de l'Aubette , qui , depuis leur source jusqu'à leur embouchure , font la richesse des lieux par où elle passent.
Par lettres patentes données à Paris , en l'année ia6a, Louis IX avait concédé en toute propriété à l'Hôtel-de- Ville de Rouen , ces deux rivières. Nul ne pouvait en détourner l'eau, bâtir dessus, enfin en faire usage sans une permission expresse de Messieurs les Echevins. Les contrevenants étaient assignés aux plaids de Robec , pour faire apparoir de leurs droits. Cette jurisdiction , composée , avant h révolution, du lieutenant-général au Bailliage, qui eu était le président , de Messieurs les conseillers de Ville, de l'avocat et du procureur du Roi , de Messieurs les officiers de Saint-Ouen , tenait ses assises dans la grande salle de l'Hôtel des Libraires , sur l'eau de Robec : elles avaient lieu pendant la semaine de la Pentecôte. Le curage de ces deux
rivières se faisait, et se fait encore à cette époque , ainsi que les réparations des talus ; pour faciliter ce travail, l'on fait passer l'eau de Robec dans l'Aubette , ce qui a lieu à Darnétal , au moulin du Choc.
Il existe encore dans cette ville une autre petite rivière , ou, pour vous parler plus juste, un fort • ruisseau , nommé la Renellc , très-important aussi par son utilité. Ce ruisseau , qui a donné son nom à un quartier de la ville , l'un des plus désagréables , par la mauvaise odeur qu'on y sent toujours , prend sa source a peu de distance , aux environs de l'ancien château.
Depuis un temps très-reculé, cette petite rivière est affectée à l'usage particulier des tanneurs et des mégissiers ; on voit même , dans de vieux titres , que la jouissance leur en fut conservée par les ducs de Normandie. Ce n'est que depuis quelques années que plusieurs de ces établissements se sont portés sur la rivière de l'Aubette, car anciennement l'on pensait que les eaux de cette rivière n'étaient pas bonnes pour la préparation des cuirs ; l'expérience a fait raison de ce préjugé.
La Renelle portait autrefois les noms du Reneau y du Roignon, et coulait sur terre à travers les prairies , ce qui avait encore lieu à la fin du neuvième siècle. Depuis cette époque , elle a un canal tracé , mais sous terre , et va se perdre dans la Seine , en passant par la rue a laquelle elle a donné son nom ,
celles des Maroquiniers, le Marchë-Neuf , du Tambour, des Belles-Femmes et des Cordeliers.
Il paraît que cette petite rivière a été appelëe en latin Ranella , à cause du grand nombre de grenouilles que Ton y voyait anciennement , sans doute à l'époque où ce quartier était en nature de prairies.
De toutes les provinces françaises, la Normandie, mon jeune ami , est celle où Ton trouve un plus grand nombre d'eaux minérales. Quelques - unes e*« Mi. même, ont une grande célébrité, telles que celles de Forges , lesquelles* jouissent , depuis plusieurs siècles , d'une réputation justement méritée. Notre ville possède le même avantage. Parmi les sources nombreuses dont les eaux , aussi abondantes que salubres , partent des collines environnantes , et viennent alimenter nos fontaines, l'on en distingue deux, auxquelles, depuis long-temps , l'on a reconnu des propriétés médecinales.
La première , connue sous le nom S Eaux miné- ^ raies de Saint-Paul, provient de la côte de Sainte- Catherine , et coule dans un des jardins situés au bas de la terrasse de Saint-Paul , propriétés qui appartenaient anciennement à l'abbesse de Montivilliers, et qui avaient fait partie du prieuré de Saint-Paul , supprimé en i65o.
Ces sources, éloignées les unes des autres, d'à-peuprès vingt pas , étaient au nombre de quatre , et portaient les noms de la Saint-Paul, l'Argentée, la Céleste et la Dorée. I<a Saint-Paul avait été décou-
verte la première , et connue long-temps sous le nom de la Fontaine de Fer. En général ces eaux étaient très-ferrugineuses ; la Céleste avait beaucoup de rapport avec la Reinette de Forges 5 V Argentée et la Saint-Paul , avec la Royale, et la Dorée avec la Cardinale.
Les eaux minérales de Saint-Paul ont joui, dans le siècle dernier, d'une grande réputation, mais depuis une quarantaine d'années, elles n'existent plus comme établissement public. L'on doit regretter que nos magistrats , à l'époque où ce terrein a été vendu , n'aient pas eu l'idée de l'acheter aux dépens de la Ville , et d'en faire ainsi une propriété communale.
Vous savez, mon ami, que les Eaux minérales ^"r.w£ de la Maréqueiie sont aujourd'hui les seules ou le
U Maré- ... . x
4«crie. public soit admis. Le terrein où elles coulent faisait anciennement partie d'un vaste marais , formé par l'épanchement des eaux de la Seine , de Robec , de l'Aube tte , et des sources nombreuses que l'on voit sourdre dans ce quartier , marais qui , par suite des temps, s'est trouvé desséché, et sur lequel l'on a formé plusieurs rues , et construit un grand nombre de maisons ; c'est dans le jardin d'une de ces habitations que sortent trois sources différentes , auxquelles l'on a donné les noms de la Cardinale , de la Reinette et de la Royale. Ainsi que les eaux minérales de Saint-Paul , ces sources ont beaucoup de rapport avec celles de Forges , principalement la Cardinale , qui coule à une des extrémités du jardin , à côté de la principale entrée : la Reinette
et la Royale sont plus près de la grande allée , et si voisines l'une de l'autre , qu'un même bassin reçoit leurs eaux, qui, ainsi que celles de la Cardinale , vont se perdre dans un bras de la rivière de l'Aubette, qu'on voit passer à l'entrée de cet établissement.
L'espace consacré à l'usage du public a deux cent quarante pieds sur quatre-vingts de large, et forme trois belles allées, dont les arbres, devenus trop vieux , ont été renouvelés il y a quelques années. A l'extrémité d'une de ces allées se trouve un vaste salon, destiné à recevoir les buveurs lorsque le temps ne leur permet pas de se disperser dans le jardin.
Je ne dois pas vous laisser ignorer , mon jeune ami, que c'est à M. de la Bourdonnaye, intendant de la généralité de Rouen, que cette ville est redevable de la conservation des eaux minérales de la Maréquerie. Un sieur Samson, devenu, en ij5o} propriétaire de ce terrein , se préparait à combler ces sources, lorsque ce magistrat interposa son aurité, et conserva ainsi un établissement utile au public.
Vous ayant parlé successivement dans cette lettre des sources , des fontaines , des rivières , des eaux minérales, je crois ne pouvoir mieux la terminer , qu'en vous donnant quelques détails sur nos bains publics.
Long-temps celte ville ne compta qu'un seul éta- , bassement de bains publics , celui situé à l'entrée du Pré-aux-Loups. C'était bien peu pour une cité
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aussi considérable que la nôtre, mais il suffisait alors, car l'usage de prendre des bains n'était pas aussi répandu qu'il l'est devenu depuis la révolution. C'est surtout depuis une vingtaine d'années que ces établissements , d'une utilité indispensable pour la santé et la propreté , se sont considérablement multipliés. Quoique cet usage soit déjà bien répandu , il le deviendra encore davantage , parce que chaque jour l'on en reconnaîtra l'utilité. Les Romains , qui ont été nos maîtres dans beaucoup de choses , en prenaient journellement. Dans la capitale du monde, le dernier des citoyens, comme le personnage le plus illustre, pouvait, quand il le voulait, prendre l'agréable et salutaire plaisir du bain, parce que, grâce aux soins du gouvernement , l'on voyait dans chaque quartier de cette ville célèbre , des bains publics et gratuits , pour toutes les classes de citoyens. En France , nous sommes encore loin d'être au niveau de ce peuple conquérant , il est vrai , mais aussi , ami des institutions utiles , et qui , dans le plus pauvre des citoyens , voyait cependant un membre de la grande famille , et savait faire à propos des sacrifices pour qu'il put, comme tous les autres, participer aux avantages de la civilisation.
Ne serait-il pas de l'intérêt public , ne serait-il pas d'une philantropie digne du siècle éclairé dans lequel nous vivons, que le gouvernement, ou, à son défaut, quelqu'association de bienfaisance , établît dans les quartiers les plus populeux des grandes villes , un ou plusieurs établissements de bains chauds,
nous ne disons pas tout-à-fait gratuits, mais où , pour une légère rétribution , chaque citoyen peu aisé put, dans la saison la plus rigoureuse de l'année , venir se baigner. Nous désirons que cette idée phil an tropique paraisse de nature à mériter l'attention des personnes éclairées et riches, qui, dignes de leur fortune , en consacrent généreusement une partie au bien public.
L'on compte actuellement, dans la ville de Rouen, huit établissements de bains , situés dans les quartiers suivants : Bains Plantigny , au Cours-Dauphin ; deux dans i'Isle-de-la-Croix ; deux dans le faubourg Saint-Sever ; les Bains Thillard, rue de la Comédie , Bains Corneille , boulevard Cauchoise , et ceux établis sur la rivière , près l'abreuvoir du Mont-Riboudet.
En général , mon jeune ami , tous ces bains sont très-bien tenus; car les propriétaires rivalisent de zèle et de soins pour plaire au public ; mais les bains Thillard et Corneille se font surtout remarquer par l'élégance , la propreté qui y régnent , et par les attentions et les prévenances qu'on y trouve.
Outre les bains chauds, l'on a formé aussi, depuisplusieurs années, deux établissements de bains froids, à l'instar de Paris sous le nom d'Ecole de Natation. Le ^ de premier, qui, je crois, n'existe déjà plus, était situé visà-vis le Jardin des Plantes ; le second , dansl'Isle-dela-Mouque. Des bateliers nageurs sont attachés à ces écoles , et surveillent, avec la plus scrupuleuse
attention , les personnes qui viennent se baigner ou apprendre à nager.
Avant la création de ces écoles de natation , les jeunes gens allaient se baigner à PIsle-de-la-M ou que , où chaque batelier avait ses élèves. Le peuple se baigne au Galet , presqu'en face de la demi-lune du Cours. Des bateliers , aux frais de la Ville , sont placés de distance en distance , pour prévenir les accidents: un rideau en planches sépare les baigneurs du public.
EuUin*menu pu-
Cette lettre, mon cher Alphonse , et la suivante, seront entièrement consacrées à vous donner la description de nos établissements publics , sur lesquels , en général, vous trouverez très-peu de détails dans tous les ouvrages modernes sur la ville de Rouen. C'est dans nos vieux historiens, et dans quelques écrits particuliers, qu'il faut aller chercher des renseignements sur ces divers établissements ; mais il faut les consulter avec la plus grande circonspection, car tons ces ouvrages sont écrits sans aucune espèce de critique , et souvent l'on y trouve l'erreur à côté de la vérité. Je commencerai par nos hôpitaux , dont le nombre était anciennement beaucoup plus considérable qu'il n'est aujourd'hui , quoique , depuis plusieurs siècles, la population de notre ville soit plus que doublée.
Généralement, mon jeune ami, les hommes sont portés à compàtir aux maux de leurs semblables ; aussi voit-on rarement les pauvres malades réclamer en vain les secours qu'ils ont droit d'attendre de leur humanité. C'est à ce sentiment si louable et si naturel que l'on doit l'établissement des hôpitaux, institution ^JO*
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sublime, dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Dès le cinquième siècle , saint Paulin , évêque de Noie , écrivait à saint Victrice , évêque de Rouen , le congratule pour le soin qu'il prend des pauvres inné* malades. Dans le Concile d'Orléans, auquel assista saint Godard (i), l'on remarque un Canon , qui ordonne aux évêques de procurer aux pauvres tous les secours dont ils peuvent avoir besoin. Dans un autre Concile tenu à Tours , en 567 , auquel se trouva aussi Prétextât (2) , Ton y ordonne la même chose (3). Il est présumable que dans ces temps reculés, ces pieux évêques , conduits par leur zèle et leur charité pour les pauvres , les logèrent dans leurs presbytères, ou bien dans le Cloître des Chanoines, lesquels vivaient alors en communauté , et qu'ils appelèrent cet asyle des pauvres, V Hôpital de Notre-Dame. Cette idée, assez vraisemblable , se trouve confirmée par une charte de l'Hôtel-Dieu de Rouen , de l'année 1 197, dans laquelle il est fait mention d'une donation faite par Guillaume de Turgis, de la dîme des Essarts , aux frères de V Hôpital de Notre-Dame, comme s'il eût été indifférent de lui donner ce nom ou celui d'Hôpital de Sainte-Marie-Madeleine , qu'il portait depuis quelque temps (4)* Avant de vous parler plus au long de cet hôpital , qui existe aujourd'hui sous le nom d'Hôtel-Dieu, je dois vous donner quek
(1) Quatorzième évêque de Rouen, (a) Diz-ceptîème évêque de Rouen.
(3) Pommeraye , Hut. des Archev. de Rouen. - Hist de l'Egl. calbédr.
(4) Etablissement du Bureau de l'Hôtcl-dc-Dieu de Rouen.
ques détails sur ceux dont il ne reste plus que le nom , et dont le nombre e'tait assez considérable. L'Hôpital' de Saint-Martin remonte à une éno-
, . 1 lIApiul de
que tres-reculee ; l'on ignore au juste en quelle S8i"1^,,fannée, par qui et pour combien de malades il fut fonde'. C'était, après celui de la Madeleine , le plus ancien de tous ceux qui ont existé à Rouen, et celui qui possédait le plus de revenus. Par la suite des temps , ses biens ayant passé aux autres hôpitaux , il ne lui était plus resté qu'une simple chapelle , et la maison dans laquelle logeait le prêtre, qu'on appelait le Cliapelain de l'Hôpital , obligé de célébrer une messe basse tous les dimanches. Cette chapelle , à la présentation de l'archevêque , e'tait encore en titre en 1668.
Cet hôpital, qu'on appelait aussi l'Hôpital de Saint-Fiacre , l'Hôpital de Sainte-Véronique > était situé rue Grand-Pont , entre les rues aux Ours et du Fardeau. Il avait pris son nom de l'église paroissiale de Saint-Martin , supprimée et démolie depuis la révolution, et que remplacent aujourd'hui la cour et le passage Martin.
Guillaume-le-Bâtard , duc de Normandie , ayant épousé Mathilde, fille de Beaudouin, comte de Flandres, dont il était proche parent, fut, à cause de ^JÎ! ce mariage , excommunié par Mauger , son oncle , archevêque de Rouen , le prélat le plus immoral qui Hjfi;i0?' ait jamais occupé le siège de cette ville. Ce prince, frappé par les foudres de l'Eglise , foudres alors si terribles ? fut obligé , pour tranquilliser sa cons-
cience , mais surtout celle de ses sujets , de solliciter une dispense du Pape. Le souverain Pontife la lui accorda ; mais il lui imposa la condition de faire construire et de doter quatre hôpitaux , pour cent pauvres aveugles , dans les villes de Rouen 7 de Caen , de Bayeux et de Cherbourg (i).
Pour obéir à l'ordre du Pape , Guillaume fonda à Rouen V Hôpital de Jéricho, en Tannée io5o. Cet hôpital e'tait situé faubourg Martinville , au pied de la côte Sainte-Catherine , à peu de distance de la fontaine Jacob : il subsista jusque dans le quinzième siècle, et fut occupé depuis par les CapuculSj qQi s'y établirent en i58o; mais dont le monastère fut démoli de fond en comble lors du siège de Rouen par Henri IV.
La fondation de V Hôpital du Roi , remontait en 1277, On la devait à Guillaume de Saane 7 iic^i im cnanoîne et trésorier de l'église cathédrale de Rouen y homme modeste, qui venait de refuser la dignité archiépiscopale , à laquelle ses talents et ses vertus Pavaient fait élever après la mort d'Odo-Rigault 7 arrivée en 1275. Cet hôpital, fondé pour loger les pauvres pèlerins , éiait situé au coin de la rue des Arsins , et de celle à laquelle il a donné son nom , car elle portait anciennement celui de Sainte* Croix-Saint -Ouen. Dans l'origine, on l'appelait V Hôpital du Trésorier; mais Philippe-le-Bel ea
(1) Robert Wace , Rom. de Rou-Dcndemare ,* Hist. de Willianmcle-Bâtard. - Letalleor , Chroniq. de Norm. — Dumoulin y Hist. de Norm.
- Bourgueville , Antiq. de la N eus trie. - Taillepied, Antiq de Rouent
- Mettrai , Hist. de France , etc.
ayant confirme' la fondation par ses lettres-patentes , et en ayant augmente' considérablement les revenus, pour ce motif on lui donna dans la suite le nom de V Hôpital du Roi.
Fmn, Amyot, le Solitaire , Toussaint Duplessis, avancent tous que la reine Blanche donna à Guillaume de Saane , la place des anciens fosses de la ville , à la charge , par lui , d'y faire construire des maisons pour loger gratuitement les pauvres. Ces historiens ont commis une erreur, puisque cette reine est morte en ia5a, et que l'hôpital du Roi n'a été fonde qu'en 1277. ^es anciens fossés de la ville appartenaient aux bourgeois de Rouen ; la donation leur en avait été faite par Louis VIII , par lettrespatentes données à Saint-Germain-en-Laye , en 1 224. C'est la ville qui fit construire des maisons sur ces fossés , et il est présumable que c'est elle qui avait fait don à l'hôpital du Roi, des cent trente-sept maisons, sises rue de l'Aumône , qui appartenaient à cet hospice.
Pendant la vie du fondateur , cet hôpital avait été régi suivant ses intentions ; mais avec le temps , les aumôniers du Roi s'étant emparés de son administration , avaient fait d'autres statuts, qui furent approuvés et confirmés par Charles VI. Il y avait, pour le desservir, huit chapelains, quatre clercs et deux femmes. L'un des articles des statuts portait la défense expresse de dépenser plus de trente sols tournois par semaine , pour l'entretien de cette maison. Quand la dépense passait
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cette somme , l'on était obligé d'en donner les raisons par écrit (i).
L'hôpital du Roi a existé jusqu'à la fin du quinzième siècle ; mais depuis long-temps Ton n'y recevait plus que des mendiants et des vagabonds , ce qui était loin de remplir le but de sa fondation. Il y avait déjà quelques années qu'il était entièrement abandonné , lorsqu'en 1618, les prêtres de l'Oratoire , qui s'étaient logés momentanément rue des Faulx , en firent l'acquisition , et obtinrent du cardinal Duperron , grand aumônier de France , la permission de s'y établir : ils l'ont habité jusqu'au moment de la suppression des maisons religieuses j mais ils s'étaient agrandis considérablement.
L'Hôpital de Saint- Jean-sur- Renelle , fondé en ^ÏÏSîT" 1 ^20 ) P31* deux frères nommés Gaalon , pour y rece- ■d,f* voir les pèlerins , devait être garni de treize lits au moins. Il était situé rue Saint-Antoine , alors rue V aquais, à peu de distance de l'église de Saint-Jean > dont il portait le nom. A la fin du quatorzième siècle , il n'existait déjà plus comme hôpital ; les religieux de la commanderie de Saint-Antoine , qui s'étaient établis dans l'ancienne maison des Frères* JBillettes 9 avaient , en qualité de voisins , trouvé le moyen de s'en faire mettre en possession (2). Les bons pères ayant charitablement cessé d'y donner l'hospitalité, durent , pour ce motif, s'attirer beaucoup de bénédictions de la part des pauvres pélé-
(1) Pommeraye , Hut. de la Cathédrale. - Farin, Hut de Rouen, (a) Farm, Hut. de Rouen.
rîns qui avaient l'habitude de trouver un asyle dans cette maison hospitalière .
L'Hôpital de Saint-Vivien > situe' dans la rue et mP.**i j<
.... . . S*i"»-Vi-
près de l'église dont il portait le nom, remontait »*«*• au milieu du quatorzième siècle , et avait été fondé Jean Lefebvre, maire de Rouen. D'après l'acte de fondation , il devait y avoir treize lits et deux chapelains , tenus à résidence. L'on n'y recevait que de pauvres passants , qui y étaient logés et nourris pendant deux jours seulement ; depuis la Saint- Michel jusqu'à Pâques, ils recevaient un fagot pour se chauffer (i).
Pendant les premières années, les revenus de cet hospice étaient bien modiques , puisque le fondateur n'avait donné que dix livres de rentes , somme qu'il doubla , il est vrai , quelques temps avant sa mort. Par la suite , diverses personnes , dont on ne peut trop louer le zèle et la charité , contribuèrent , par leurs dons , à soutenir un établissement utile pour le peuple , surtout à une époque où les auberges n'étaient point en usage. Cet hôpital existait encore dans le milieu du siècle dernier; il forme aujourd'hui les deux maisons portant les numéros 53 et 55.
Je pourrais encore , mon jeune ami , vous parler de plusieurs autres hôpitaux , tels que ceux du Saint-Esprit , de Sainte-Catherine, de Martinville; mais ils étaient si peu considérables , ils ont existé si peu de temps , que vous devez vous contenter d'une simple mention. Je dois m'étendre davan-
(i) Farin , Hitt. de Rouen.
(no)
tage sur les hôpitaux de Saint-Louis et de Saint-Roch, lesquels , à proprement parler , ne formaient qu'un môme hôpital , sépare' en deux grands corps de bâtiments ; l'un destiné pour les pestiférés , l'autre pour les convalescents.
Lorsque l'Hôtel-Dieu était sur la place de la Calende, l'on était obligé d'avoir, aux environs de la ville , une maison de santé , dans laquelle l'on envoyait les convalescents respirer un air pur, utile à leur rétablissement. Celle qui était consacrée particulièrement à l'usage des personnes attaquées de la peste, maladie si commune autrefois à Rouen, s'appelait VEvent, parce que c'est dans cette maison qu'elles se retiraient pour s'éventer et pour rétablir leurs forces avant de rentrer dans le sein de la société.
Un arrêt du parlement, en date du 12 avril i5Î7, ordonne qu'en attendant que l'on ait trouvé un lieu commode pour placer les petisférés, le lieu de l'Julnajr sera choisi pour y éventer et nétoyer leurs habits.
Le 11 juin 1567, l'on acheta, pour le prii de trois mille six cent cinquante livres , le jardin, les prés et les autres propriétés d'un nommé Guillaume Prudhomme , général de Normandie et trésorier de l'épargne du Roi , situés faubourg Cauchoise , pour y placer les malades attaqués de la peste.
L'an i58o, dans une assemblée tenue par Messieurs de Ville et les principaux notables, il fut arrêté
que Ton enverrait au Petit-Aulnay les personnes malades de la peste, et qu'elles y seraient soignées par des religieuses de l'Hôtel-Dieu. Le 17 novembre delaméine année, dans une nouvelle assemblée convoquée ad Aoc, Ton arrêta, qu'au lieu du Petit-Aulnay, Ton choisirait leGrand-Aulnaypourymettrelespestiférés ; et que , pour construire les bâtiments nécessaires , Ton choisirait le lieu du Prudhomme et de Fécamp ; c'est-là, mon jeune ami, l'origine du Lieude-Santé) depuis hôpital Saint-Louis, aujourd'hui Hôtel-Dieu.
Le Grand et le Petit-Aulnay , étaient deux petites masures, sises faubourg Cauchoise , où est aujourd'hui l'Hôtel-Dieu, et dépendantes des fermes du Grand et du Petit-Aulnay , situées au Grand et au Petit-Quevilly , appartenant toutes les deux à l'Hôtel- Dieu. Celle du Grand-Aulnay avait été donnée à cet hôpital par Richard-Cœur-de-Lion, roi d'Angleterre et duc de .Normandie , en 1 194 : elle consiste en quinze acres de masures , cent trente et un acre de prairies , et quarante-quatre acres de terres labourables (1).
Le Lieu— de-Santé étant beaucoup trop petit pour le nombre considérable de pestiférés qu'on était obligé d'y recevoir , les administrateurs de l 'Hôtel-Dieu , profitant du séjour de Louis XIV à Rouen, lui remontrèrent le besoin urgent , pour cette ville , d'un hôpitalplus vaste et mieux distribué. Ce jeune monarque, ou plutôt son conseil , leur accorda , par lettres-
(1) Récit de ce qui se passa en l'établissement des hôpitaux de Samt- Looûet de Saiat-Roch , pour les malades convalescents de la peste.
patentes, en date du mois de janvier i65o, la permission de percevoir une légère taxe sur les boissons qui entreraient dans la ville , à l'effet de subvenir à cette dépense. Ces lettres-patentes furent enregistrées par le Parlement , par la Cour des Aides et par la Chambre des Comptes. Le 27 janvier i654, l'on tint une assemblée générale , composée des Cours Souveraines , du Corps de Ville et des administrateurs de l'Hôtel-Dieu , dans laquelle , après une mûre délibération , l'on arrêta la construction de deux hôpitaux ; l'un, ainsi que je vous l'ai déjà dit, pour les pestiférés ; l'autre , pour les convalescents. L'on choisit , pour construire ces deux hôpitaux , le champ qui séparait VEvent et le Lieu-de-Santé , ainsi que le jardin occupé par un nommé Lemailleur, et celui appelé le Jardin des Religieuses , appartenants , l'un et l'autre , à l'Hôtel-Dieu. |
En conséquence de l'arrêté ci-dessus , le mercredi onze mars de la même année , la première pierre de V Hôpital de Saint-Louis , destiné aux pestiférés, fut posée par Henri d'Orléans, duc de Roch' Longueville , gouverneur de la province ; et le *] du même mois , Jean-Louis Faucon de Rys , premier président au Parlement, posa celle de l'Hôpital de Saint-Roch , ou des convalescents. Ces deux hôpitaux ont existé jusqu'en 1758, époque où l'Hôtel- Dieu , sur lequel je vais aussi vous donner quelques détails , y a été transféré.
Vouloir, mon jeun* ami, remonter à l'origine de
PHôtel— Dieu de Rouen , ce serait vouloir se perdre en un dédale de conjectures plus incertaines les unes que les autres. Son antiquité , cachée dans la nuit des siècles , se dérobera toujours à nos vaines recherches. Tout ce que l'on sait, c'est que dès les premiers temps, il était placé près de l'église cathédrale. Je pense qu'il faisait partie du cloître , lorsque le clergé de cette métropole vivait en communauté , usage qui a subsisté jusques dans le milieu du douzième siècle. Plus tard , on le transféra hors la ville , dans l'endroit que l'on appelle le Nid-de-Chien , hameau dépendant du faubourg Saint-Iiilaire : en 1668 , époque à laquelle écrivait Farin , l'on y voyait encore, dit cet Historien , de vieux pans de murailles, derniers vestiges de cet hôpital.
L'on ignore aussi l'époque où PHôtel-Dieu fut rapproché du centre de la ville , et construit sur la place de la Calende. Ce changement n'a pas dû avoir lieu avant la fin du quatorzième siècle , ainsi que le prouvent les épitaphes suivantes , qu'on lisait dans l'ancienne église de la Madeleine, et qui, sans-doute, y avaient été apportées, lorsqu'on cessa d'habiter l'hôpital du Nid-de-Chien.
Dans la chapelle de tous les Saints :
Ichi-gU Perronelle la Busette , jadis prieuresse de V Hôtel- Dex de Chiens , qui trépassa le 3 Décembre 1278.
Dans le chœur :
Chi- gît dam Jean Régis , jadis prieur des Chiens , qui trépassa Van i36i , & neuf mai : priez Dieu qu'ait merchi de l'dms de li.
Chi-gU dévôt religieux, dam Nicole de Fauville , jadis prieur de L'Hôtel-des- Chiens , lequel décéda l'an i38i ,le a5 mai: Priez Dieu que merchy ly fasse.
L'on voit encore sur la place de la Calende , entre les rues de l'Epicerie et des Pannetiers, un grand bâtiment en pierres , derniers vestiges de cet hôpital, qui occupait tout l'espace compris entre cette place et la rue des Fourchettes; et de l'autre côté, depuis la rue du Change jusqu'à la rue de la Madeleine. L'on communiquait d'un bâtiment dans l'autre , par plusieurs arcades , qui traversaient la rue des Pannetiers.
La première église , située rue de la Madeleine, à laquelle elle a donné son nom , tombant en ruines , l'on en construisit une autre en 1608 , à l'encoignure de la place et de la rue du Change (1).
Originairement, mon jeune ami , l'Hôtel-Dieu était desservi par des prêtres séculiers , sous le nom de Frères-Hospitaliers , qui , dans la suite , embrassèrent la règle de Saint-Augustin , sous le titre de Chanoines réguliers , changement qui eut lieu lorsque cet hôpital était encore au Nid-de-Chieu.
(1) Taillepied, Antiq. de Rouen. — Etablissement du Bureau de l'HAtel- Dieu de Rouen, avcclVtat, au vrai, du bien et revenu dudîl Hôtel- Dieu , et delà dépense journalière (Rouin, 16^6).
Je dois vous faire remarquer que le prieure* de la Madeleine renfermait , dans son enceinte , quatre établissements de piété', différents les uns des autres: un Hôtel-Dieu , deux Communautés, Tune de religieux, l'autre de religieuses, et une cure. Les Chanoines réguliers y furent introduits vers le milieu du douzième siècle ; Àuvray ou Alfred , le premier de leurs prieurs , dont on ait connaissance , paraît sur des titres de Tannée 1 145 ; mais comme généralement les malades sont mieux soignés par des femmes que par des hommes , on leur associa, dans la suite , une Communauté de religieuses, sous la conduite immédiate d'une prieure : celles-ci se trouvent sur des titres de 1 296. Le pape Nicolas V, dans une de ses bulles, sous la date de l'année i44py* ^eur donne le titre de Chanoinesses : muUerœ canonicœ vestriordinis.
Le prieur de la Madeleine était le supérieur immédiat, non-seulement des chanoines, mais encore des chanoinesses, des malades, des domestiques, ainsi que des habitants d'une maison voisine , dépendant de cet hôpital : il étendait encore sa jurisdiction sur une maison située dans le cimetière de Saint- Maur, et sur le hameau du Nid-de-Chien.
C'est en 1758 que l'on abandonna entièrement cet hôpital , et qu'on transféra THôtel-Dieu dans le faubourg Cauchoise , l'un des plus beaux de la ville , et dans une position très-salubre. L'Hôtel-Dieu actuel est formé des deux hôpitaux Saint-Louis et Saint- Roch, dont je vous ai parlé dans le courant de cette
lettre , et de plusieurs corps de bâtiments modernes,
construits sur le plan de l'architecte Fontaine. II est très-grand; les salles sont nombreuses et bien distribuées ; ses cours, ses jardins , sont vastes : en général , il offre toutes les commodités que Ton peut désirer dans un semblable établissement.
La population de l'Hôtel-Dieu est communément de cinq à six cents malades , distribués dans quinze salles différentes , selon le genre de maladies dont ils sont affectés. Ces salles sont desservies par des Dames hospitalières , aidées dans leurs fonctions par un certain nombre d'infirmiers et d'infirmières. A l'époque de la révolution , ces dames formaient une Congrégation religieuse , et suivaient la règle de Saint-Augustin. Cette Communauté s'était formée en 1 645 , par les soins de Philippe de Mavescot , prieur de cette maison hospitalière , à laquelle il a fait beaucoup de bien (1). Jusqu'à cette époque, elles avaient porté l'habit religieux ; mais elles ne prononçaient aucuns vœux , et elles n'étaient assujéties à aucune règle.
Le service de santé y est confié aux soins d'un médecin en chef , d'un chirurgien , de deux adjoints; l'un au médecin , l'autre au chirurgien ; d'un pharmamacien > de quatre chirurgiens internes , d'une sagefemme, et d'un nombre assez considérable d'élèves.
Originairement les prieurs de l'Hôtel-Dieu de Rouen avaient le régime et le gouvernement des biens , revenus et dépenses de cette maison , tant au spirituel qu'au temporel : cette forme d'admi-
(1) Coq de Villcrav, Abrcg. de Mût. de Rouen.
nistration a dure jusqu'en i553 , que la direction en fut ôtée au frère Jean Letellier, qui en était alors prieur, par arrêt du Conseil prive' du Roi, du 37 avril, et du Parlement de Rouen, en date de la même année , pour malversations dans cette administration de la part dudit prieur. Le frère Letellier refusa d'abord de rendre ses comptes ; mais y ayant été contraint par corps , il se vit obligé d'obéir (1).
Pour vous donner , mon jeune ami , uue idée de l'abandon dans lequel était tombé cet asyle des pauvres , par les dilapidations de ce prieur , je vais vous transcrire un passage des lettres-patentes de l'établissement du Bureau de l'Hôtel-Dieu de Rouen , données à Saint-Germain-en-Laye, en i553 : « Sur aquoy avait esté référé en la dicte Chambre , que »au dit hôpital y avait si mauvais ordre , tant en ^l'administration du revenu d'icelui, qui estait bon »et grand , que au traictement desdits malades, »que très nécessaire estait et de longtemps y pourvoir , a cause qu'en y celui ny avoit médecin , «apothicaire , chirurgien ordinaire , ne blé, ne vin, «ne autre chose concernant la provision ordinaire «d'une maison , etc. »
L'arrêt qui ôtait l'administration du temporel au père Letellier , ordonnait que cet hôpital serait gouverné et régi en la forme et manière de celui de Paris. L'administration en fut confiée a deux conseillers du Parlement , un clerc et un laïque; deux cha-
(1) Etablissement du Bureau de l'Hôtel-Dieu de Rouen.
noines de la cathédrale, et deux bourgeois, pris parmi les plus notables. Leurs fonctions étaient pour deux ans , et ils devaient être renouvellés de manière que chaque année , il y entrât un nouvel administrateur de chacune des trois classes. Depuis cette époque, cette forme d'administration a subi divers changements ; aujourd'hui la commission administrative des Hospices civils de Rouen , se compose du Maire , qui en est le président né, de six administrateurs, d'un secrétaire et d'un receveur général. Elle tient se$ séances tous les mercredis à l'Hospice général ; mais elles ont lieu aussi à l'Hôtel-Dieu, toutes les fois que le besoin le réclame.
L'Hôtel-Dieu est et doit être constamment ouvert aux malheureux de tout sexe , de tout âge , de tous pays , sans distinction , qui en réclament les secours. L'on y traite toutes les maladies qui peuvent affliger l'humanité , à l'exception, cependant, des maladies incurables, des scrophuleuses, des cutanées, des syphilitiques, lesquelles sont du ressort de l'Hospice général.
L'Hospice général , plus connu sous le nom du Bureau , est i'ancieu Bureau des pauvres valides , fondé en 160a, par Claude Groulard , premier président au Parlement de Normandie > pour retirer tous les pauvres des deux sexes en état de travailler, et les empêcher d'aller par les rues mendier leur vie. Ce magistrat acheta la place , et fit construire les bâtiments nécessaires pour remplir ce projet , approuvé par le Parlement , qui , dès les années
i534i i544 7 i55i , i555 , avait fait plusieurs règlements, et rendu divers arrêts tendant tous au même but (i).
D y avait à peine quelques années que cet ëta- Missement ëtait crëë , qu'on vit le moment où il allait s'anéantir , faute de revenus suffisants pour k soutenir , à cause du grand nombre de pauvres que Ton ëtait oblige d'y recevoir, lorsque M. Damiens, conseiller au Parlement , conduit par un zèle qu'on ne saurait trop admirer , vint au secours de cet établissement naissant. Ne se contentant pas de faire quelques dons pécuniaires , il se mit lui-même à la tête de cet hospice, et par sa sage administration, depuis ce moment, on le vit prospërer.
Par une transaction passëe entre les pères de l'Oratoire s et les administrateurs du Bureau des valides, le 1 4 juin 1646, cent trente-trois maisons de la rue de l'Aumône , et tous les autres revenus de l'Hôpital du Roi , passèrent au Bureau des valides , à la charge , par cet hospice , de recevoir , loger et nourrir les pëlerins et les passants , ainsi que les prêtres de l'Oratoire étaient obligës de le faire depuis qu'ils avaient succède aux chapelains de PHôpitai du Roi. Il ëtait spëcifië , dans la transaction , que l'on placerait l'inscription suivante sur la porte principale du Bureau des valides ; mais il ne parait pas qu'on ait eu ëgard à cette clause ,
(i) Recueil des édits , arrêts, etc. , enregistré an parlement tic Nor-
( lao )
ou du moins , depuis long-temps , l'on n'y voit plus cette inscription :
L'Hôpital des pauvres renfermés , auquel V Hôpital Royal, scis en la rue Sainte-Croix-Saint- Oucn , pour la portion des pauvres dudit Hôpital du Roy , a été transféré, par V autorité du Roy et de la Cour, pour aider à la nourri' %ure et entretien desdits pauvres renfermés (1).
Depuis sa fondation, l'Hôpital général a éprouvé de grands changements et des augmentations considérables ; aujourd'hui ce vaste établissement offre, dans son intérieur , l'image d'une petite ville : année commune , l'on y compte deux milles personnes ; mais dans des circonstances particulières, ce nombre s'est élevé jusqu'à trois et même quatre mille (a) ; il y a en France des chefs-lieux de sous-préfecture , qui sont loin d'offrir une pareille population.
L'on reçoit, dans cet hospice, les vieillards, les valides infirmes, les enfants indigents, les insensés et les orphelins ou enfants trouvés. L'on y trai le les maladies syphilitiques, scorbutiques, scrophuleuses, épileptiques, psoriqueset autres du même genre. Il est divisé en deux parties principales chaque partie est divisée en offices , et subdivisée en salles , chambres , infirmeries , dans lesquelles sont réunies les personnes du même sexe , du même âge et attaquées
(1) Police générale du Bureau des pauvres valide* ( Rouen, 1701 ).
(2) En 1790, la population de cet Hospice s'éleva à 4©86 individus j en 179a, à 3372.
à-peu-près du même genre de maladies ou d'infirmites : les enfants sont dans des quartiers sépares , et n'ont, par ce moyen, aucune communication avec les antres personnes.
La dépense de l'Hôpital ge'nëral s' ëlève annuellement de cinq à six cent mille francs ; car outre la population ordinaire , l'administration paie , à titre de secours , à un grand nombre de mères indigentes, qui allaitent leurs enfants en ville , des pensions , dites du collier , de quarante- trois à cinquante francs selon le nombre d'enfants qu'elles ont.
L'ancienne église de l'Hôpital général avait été' construite en i65i , et portait le nom de Notre- Dame-de-la-Charité. Etant tombée en ruines , malgré son peu d'ancienneté l'administration a fait élever celle que vous voyez aujourd'hui. Construite sur les plans de M. Vauquelin , architecte de cette ville, Ja première pierre en fut posée par M. le cardinal de la Rochefoucauld, archevêque de Rouen, le il juin 1785. Cette église a été bénie parM. l'abbé Papillaud, chanoine de l'église cathédrale, le jeudi a5 mars 1790.
Avant de quitter l'Hôpital général, je dois, mon jeone ami, vous parler d'un établissement fort utile , l'Institution des Sourds et Muets , créé quelques Inslitnliom
tlrt Souci»
années avant la révolution , dans l'intérieur de cet *tM™u. hospice. La découverte de l'abbé de l'Epée était trop belle , trop utile à l'humanité , pour que la capitale jouît seule de ce bienfait. Chercher à
(im)
la propager dans les provinces, c'était rendre un service à ses semblables , c'est ce que fit M«e de MahieU Cette dame , dont on ne doit prononcer le nom qu'avec les plus grands éloges , conçut , la première , Pidée de former à Rouen , sa patrie , une semblable institution. Pour réussir dans ce louable projet, elle fournit à M. l'abbé Huby , chapelain de l'Hôpital des valides , les fonds nécessaires pour aller à Paris prendre des leçons de M. l'abbé de H^pée. Formé à l'école de ce maître habile , M. Huby revint à Rouen, et instruisit gratuitement les sourds et muets qui lui furent présentés. Ce digne ecclésiastique eut la douce satisfaction de voir ses premiers essais couronnés par les plus heureux succès.
La commission intermédiaire de l'assemblée provinciale , informée du zèle , du talent , de la conduite désintéressée de l'abbé Huby % et pénétrée de Futilité d'un tel établissement dans cette ville, sollicita le gouvernement d'accorder un traitement annuel au digne élève de l'abbé de l'Epée , pour lui permettre de recevoir un plus grand nombre de sourds et muets , et lui donner aussi la facilité de former des élèves en état de le remplacer.
Louis XVI approuva cette nouvelle institution, et accueillit , avec sa bienveillance ordinaire , la demande faite au nom de l'Assemblée provinciale. D'après ses ordres , M. Necker , premier ministre des finances, autorisa , le 12 juillet 1790, cette assemblée à faire à M. l'abbé Huby , uno gra-
tificalion de douze cents livres , pour chacune des années 1788 et 1789, et de moitié pour les six premiers mois de 1790 (1).
M. Huby ne borna pas son zèle au soin d'instruire gratuitement les sourds et muets ; il porta le désintéressement jusqu'à employer la gratifie ati ou qui lui était accordée , à aller à Paris puiser de nouvelles connaissances auprès de M. Sicard, successeur de M. l'abbé de TEpée. Tout faisait donc penser que cette utile institution allait se consolider de plus en plus , puisque l'Assemblée nationale devait affecter les fonds nécessaires à son entretien; mais les grands changements survenus alors dans l'état , ont empêché cette célèbre assemblée de s'en occuper ; ce qui entraîna la perte de cet établissement Il faut espérer , mon jeune ami, que nous verrons quelque jour relever une institution aussi utile , et, sous ce rapport , si digne du siècle éclairé dans lequel nous vivons.
Outre ces hôpitaux , sur lesquels j'aurais encore beaucoup de choses à vous dire , si je ne craignais pas de dépasser les bornes que je me suis prescrites, il existait encore anciennement un grand nombre de Léproseries ou Maladeries ( car elles portaient indistinctement ces noms ). Ces Maladeries avaient l£Î™ été fondées à diverses époques , par les paroisses de cette ville , pour y envoyer leurs malades attaqués de la peste ou de la lèpre , maladies qui ont été si
(1) Procès-verbaux de l' Assemblée provinciale.
communes à Rouen , et en général dans toute la France , depuis le neuvième siècle , jusqu'à la fin du treizième. La plus ancienne de ces Maladeries, et en même-temps la plus considérable, était celle du prieure' du Mont-aux-M alades , dont la fondation , faite par les bourgeois de vingt paroisses, remontait en i i3i , sous le règne de Henri Ier , neuvième duc de Normandie (i). La plus ancienne après celle-ci , était celle de S aint- Julien , sur laquelle j'aurai occasion de revenir dans une des lettres suivantes. La Maladerie de Sainte-Marguerite , proche l'église de Saint- Léger-du-Bourg-Denis , appartenait aux paroisses de Saint-Maclou , de Saint-Cande-le-Vieux , et de Saint-Paul. En i5a4, *l y avait encore un malade, logé dans une petite maison dépendante de cette Léproserie. La ci-devant chapelle de Sainte-Véronique, plus connue sous le nom de Sainte- -V mise , située au Bois-Guillaume , sur la grande route , était une ancienne Léproserie , appartenant aux paroisses de Saint-Godard , de Saint-Laurent de Rouen , et du Bois-Guillaume. En 1527 et i5a8, l'on y comptait encore plusieurs malades.
Il y avait aussi à Darnétal , proche le pont , une Léproserie dont la chapelle était dédiée à Saint- Claude et à Saint-Christophe : cette Léproserie avait été bâtie et dotée parles paroissiens de Carville et de Long-Paon , à Darnétal , et par ceux de l'église de Saint- Vivien , à Rouen. Plus anciennement en-
(i) Farin, Hut. de Rouen.
(ta5)
core , il y avait une Maladerie à Saint-Gervais (1) ; mais il m'est impossible de préciser l'époque de sa fondation : ce que l'on sait, c'est qu'elle était encore sur pied dans le quinzième siècle , et que depuis elle a été reunie à l'Hô tel-Dieu.
Comme vous avez pu le remarquer , mon ami , toutes les Maladeries qui dépendaient de Rouen, étaient situées à une certaine distance de la ville ; c'était un usage ge'néral , commande par la prudence , de les éloigner de toute habitation ; mais , cependant Ton avait soin de les placer sur les grandes routes, sans doute pour solliciter la charité des passants. C'étaient de vastes enclos , plus ou moins grands, tous bâtis sur le même modèle, renfermant un jardin, une église et un cimetière. Chaque malade avait sa cellule particulière , et , comme dans nos hôpitaux, les dëux sexes étaient dans des enclos séparés , et ne communiquaient point l'un avec l'autre. Ces Léproseries pouvaient être regardées comme de véritables maisons de détention , car les infortunés qui y entraient n'en sortaient plus ; la plupart y terminaient leurs jours , parce que dans ces siècles d'ignorance , l'on ne connaissait aucun moyen curatif pour combattre cette terrible maladie : les ablutions étaient le seul remède administré aux malades. Ces infortunés , sachant que leur mal était incurable , et qu'eux-mêmes étaient en horreur au peuple , traînaient péniblement leur triste existence , appelant souvent la mort à grands cris , comme le seul remède à leurs maux.
(i)Toiu. Daplcs. Deicript. de la Haute Normandie.
<ttr< mrxvïmt.
Depuis un temps très-reculé, il existe des Ecoles publiques à Rouen; l'instruction a toujours été en grand honneur dans cette ville. Il en est peu qui aient produit plus d'hommes marquants dans la république des lettres , et je dois , mon jeune ami , vous l'observer en passant , presque tous ont fait leurs premières études dans le lieu de leur naissance. Parmi ces Ecoles , nos anciennes chroniques font principalement mention de celles de la Cathédrale , de Saint-Ouen , de Saint-Cande-le-Vieux et des Bons-Enfants (i) : ces deux dernières portaient déjà le titre de Collège. L'Ecole de la Cathédrale , plus connue sous le nom d'Ecole de Grammaire , était dirigée par les chanoines de cette église métropolitaine, et paraît avoir été fondée au commencement du douzième siècle , pour donner aux enfants la première teinture des belles— lettres. Plusieurs actes prouvent que les bourgeois de Rouen étaient obligés d'y envoyer leurs enfants ; entre autres , un arrêt de l'Echiquier, en date du 1 8 novembre i^G6 1 qui dit : « Tous les maîtres d'Ecole seront tenus d'en-
(1) Pommeraye , IlisL de la Cathédrale , des archev. de Rouen et de l'abbaye de Saint-Ouen. - Farin , H ut de Rouen.
» voyer à l'Ecole de Grammaire tous les enfants qui » apprennent le Donest >. Le Donest était le Rudiment du temps.
Cependant , l'arrêt ci-dessus éprouva quelques dilcultés dans l'exécution ; d'abord , de la part des religieux de Saint-Ouen, qui, ayant aussi une Ecole privilégiée dont la fondation remontait, comme celle de la Cathédrale , à plusieurs siècles , prétendaient être lésés par un tel arrêt : d'un autre côté , les bourgeois de Rouen ne voulaient point être assujétis à envoyer leurs enfants à une Ecole plutôt qu'à une autre. Par arrangement , entre Messieurs de Ville et le chapitre de Notre-Dame , Ton convint que , sans tirer à conséquence , les bourgeois enverraient àl'Ecoie de Grammaire leurs enfants, depuis le Donest et au-dessus, tant que cette Ecole serait dirigée par de bons maîtres. Cet accord n'était pas général ; les paroissiens de Saint-Cande-le-Vieux furent dispensés de s'y conformer, parce qu'il y avait auprès de cette église un Collège , où depuis sa fondation ils envoyaient leurs enfants pour y apprendre aussi le Donest Ce Collège , situé aux environs de la place du Gaillard— Bois , était sous la conduite immédiate des chanoines de cette église collégiale.
H serait trop long , mon ami , de vous rapporter ici tout ce qui se passa au sujet de ces écoles pendant lt°7»' plus de cent ans ; toutes les difficultés qui s'élevaient journellement entre les titulaires et les bourgeois , ainsi que les divers projets formés par l'autorité locale pour établir un Collège en règle ) je passe tout de
suite à Porigine du Collège actuel. Le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen, sentant l'importance de favoriser les e'tudes dans cette ville , conçut , en 1 569 , le dessein d'y introduire les Jésuites. Sa fortune lui permettant de faire les principaux frais , il pensait pouvoir terminer promptement cette affaire ; mais au contraire , il rencontra des obstacles sans nombre. Ce que l'on concevra peut-être difficilement, c'est que les principales contrariétés lui vinrent de la part de son chapitre. Les chanoines prétendaient que l'archevêque , en établissant une maison d'éducation, empiétait sur leurs droits, parce que depuis un temps immémorial, ils étaient, disaientils, en fondation de tenir les grandes Ecoles. Trop faibles par eux-mêmes , pour s'opposer ouvertement à la volonté de l'archevêque , ils avaient eu l'adresse d'intéresser dans leur cause, les principaux membres du Parlement. Le cardinal s'appercevant facilement d'où le coup était parti, manda à son chapitre: « qu'il avait cette fondation extrêmement à cœur , » que son honneur y était intéressé; et qu'en cas » d'obstacles ou de refus , il était extrêmement résolu » d'y employer tout le crédit qu'il avait auprès du » Roi pour en venir à bout (1). »
Malgré cette résolution , cinq ou six ans s'écoulèrent sans que la fondation fut plus avancée que le premier jour. Messieurs de Ville, se croyant également lésés par la prétention de l'archevêque, étaient venus aussi au secours des chanoines, et avaient fait
(1) Potnmerayc, Hist. de* archcv. de Roucu.
naître incidents sur incidents , pour retarder cette fondation.
Le cardinal de Bourbon persistant toujours dans sa résolution , acheta , en 1 583 , l'Hôtel du Grand-Maulevrier, et en fitune donation aux Jésuites , avec quatre mille livres de rente , à prendre sur la Forêt- Verte. Quoique cette donation eût été approuvée par Henri III , et qu'elle eût obtenu aussi le consentement du parlement et des Echevins de Rouen, elle ne pnt cependant recevoir son effet , à cause des guerres de religion qui désolaient alors la France. Ce n'est qu'en i5q5 , cinq ans après la mort de l'archevêque, que, sur l'invitation de Messieurs les Echevins, les pères Jésuites de Paris se rendirent dans cette ville , pour se mettre à la tête de l'instruction publique. Mais ces religieux étaient à peine installés, qu'un arrêt du Parlement de Paris , obligea les Jésuites de sortir des principales villes du royaume, notamment de Rouen.
Aussitôt après leur expulsion, Henri IV, par ses lettres-patentes du 6 février i5q5 , donna à la ville de Rouen la maison qu'ils occupaient , avec le droit d'y établir un Collège. Pour former un tel établissement , il fallait des fonds ; mais Messieurs les Echevins ne purent s en procurer , parce qu'alors l'on n'avait point la ressource des budgets, invention extrêmement utile pour élever la recette à la hauteur de la dépense. N'ayant pu , en six années de temps, amasser que la modique somme de cinq cent quatre-vingt huit livres, l'on vit avec peine que de
longtemps il serait impossible d'exécuter ce projet; lorsque , sur ces entrefaites , les Jësuites furent rappelés en France par édit de Henri IV , donné à Rouen au mois de septembre i6o3. Ces religieux revinrent l'année suivante dans notre ville, où, par l'ordre du Roi , ils rouvrirent leurs Ecoles , et rentrèrent dans la possession de tous leurs biens , meubles et immeubles , qu'ils possédaient au moment de leur expulsion.
Par contrat passé en i6o4, entre Messieurs de Ville et les Jésuites , ces derniers prirent l'engagement d'entretenir le Collège de neuf régents; savoir : six pour la grammaire et la rhétorique , deux pour la philosophie , et un pour la théologie , moyennant une rente annuelle de six mille livres , à prendre sur l'impôt du sel.
Dans les années 1607 , 161 0 et 161 1 , les Jésuites achetèrent l'hôtel d'O , ainsi que quelques propriétés voisines , qu'ils firent abattre pour y construire leur église. Lapremière pierre en fut posée par Marie de Médicis, en 1614. Pour les aider dans cette cons- &aè£ truction , Louis XIII leur donna tous les matériaux provenants des démolitions du Château-Gaillard , aux Andelys. Cette église , remarquable par son architecture , et l'un des beaux édifices de notre ville, n'a été entièrement terminée qu'en 1704 : la dédicace en fut faite par l'archevêque Colbert , le a 1 décembre de la même année.
Les Jésuites ayant été supprimés en France , par édit de Louis XV , en l'année 1762 , le Collège
qu'ils dirigeaient à Rouen , fut , après leur départ , confié aux soins de professeurs séculiers. Ce changement ne diminua rien de l'état florissant de ce Collège , d'où l'on vit sortir souvent des élèves du plus grand mérite. Tous les Collèges ayant été supprimés dans les premières années de la révolution, celui de Rouen fut remplacé, quelques années après , par une Ecole centrale. Cette nouvelle institution a subsisté jusqu'en l'an XII ( i8o3) , époque de la création du Lycée, auquel, depuis quelques années , l'on a rendu le nom de Collège royal.
Lesbâtiments qui composent le Collège sont vastes, et dune distribution commode. Depuis quelques années, l'on y a réuni un autre bâtiment, attenant et connu avant la révolution , sous le nom de Séminaire de Joyeuse. Ce Séminaire avait été fondé en 1616, après la mort du cardinal de Joyeuse , archevêque de Rouen , qui , par son testament , avait légué la somme de quatre-vingt-seize mille livres dans cette intention. Ce Séminaire était dirigé par les Jésuites, et fondé pour y recevoir trente jeunes gens , qui se destineraient à la prêtrise , lesquelsy étaient logés , nourris et instruits. La nomination de ces jeunes séminaristes appartenait aux héritiers du cardinal; trois conditions étaient indispensables pour entrer dans ce séminaire : la première , d'avoir quatorze ans accomplis; la seconde, d'être au moins en troisième; et la dernière, de fournir une caution bourgeoise , qui , en cas de maladie contagieuse , ou qui dure-
rait plus d'un mois , s'engageait à retirer ces élèves chez soi, et à payer tous les frais qu'ils auraient occasionnés au Séminaire , s'ils n'embrassaient pas l'état ecclésiastique.
Le Collège , mon jeune ami , me conduit naturel-
S Oeillet B
savante*. reUement à vous parler des diverses Sociétés savantes qui existent ou qui ont existé dans cette ville. La
Ac.d«mif plus ancienne est celle des Palinods , ou Academie de l'Immaculée Conception , établie au milieu du douzième siècle. Je ne vous rapporterai point l'anecdote miraculeuse qui, au rapport de quelques Historiens , lui donna naissance. Des siècles d'ignorances et de superstitions , pouvaient seuls admettre de pareils contes , plus dignes de figurer dans les Mille et une Nuits , que dans des ouvrages historiques.
C'est en 1072, sous le règne de Guillaume-le- Conquérant , que tous nos Historiens reportent l'origine de cette antique Confrairie , établie par les plus notables bourgeois de Rouen , en l'honneur de la Vierge , institution qui , pendant plusieurs siècles , fut célébrée avec tant de zèle et de dévotion, qu'on l'appelait la Fête aux Normands. Mais cette Confrairie ne peut être considérée comme une institution analogue à nos Académies , qu'à dater de l'année i486 , époque de la fondation d'un prix de poésie en l'honneur de la Vierge, par maître Pierre Daré , conseiller du Roi en ses Conseils , et lieutenant-général au Bailliage de Rouen , qui , ayant été élu prince de cette Confrairie , voulut se
distinguer de ses prédécesseurs , par celte fondation.
Lors de la création de l'Académie des Palinods, M. de Croixmare , archevêque de Rouen , se chargea d'en faire les statuts. Il n'y avait alors qu'un prix, celui fondé par M. Daré , décerné au meilleur chant royal, et consistant en une palme d'or. Une foule de concurrents se présentait ordinairement pour disputer l'honneur de remporter la victoire. Le Puy , c'est-à-dire le théâtre où Ton jugeait les pièces de poésie envoyées au concours , se tenait dans l'église de Saint-Jean; et depuis i5i5, dans celle du monastère des Carmes. L'on voyait dans cette dernière , les médaillons de tous ceux qui avaient remporté le premier prix.
Le titre de prince de l'Académie des Palinods , était très-recherché , quoiqu'il fût devenu très-dispendieux, parce que chacun voulait surpasser son prédécesseur en magnificence et en générosité , aussi ne J'accordait-on qu'aux personnes opulentes. C'est à cette rivalité qu'on dût la fondation des autres prix , décernés tous les ans par cette Confrairie religieuse et littéraire, tels que le Débattu , fondé en i4q3 ; le Rondeau , en i5io; la Ballade 9 en i5i5; le Sonnet y en i5a2; l'Ode, la Stance, PEpigramrae, vinrent ensuite : enfin , tous les genres de poésies étant épuisés , l'humble Prose eut l'honneur de figurer aussi dans cette lutte littéraire. Sur la fin du dix-septième siècle , M. de Boivin , président de la Chambre des Comptes , fonda un prix ( une croix
en or ) , pour le meilleur discours français en Hionneur de la Vierge.
Un des articles du règlement arrêtë en 1708 , par les juges des Palinods , concernant les pièces de poésies envoyées au concours , faisait défense expresse de tirer aucune pièce de la Fable ou de l'Histoire profane ; les auteurs étaient obligés de prendre leur sujet dans l'Ecriture-Sainte ou dans l'Histoire ecclésiastique.
Cette Académie était composée de quatorze membres ou juges , élus par scrutin ; de cinq membresnés, qui étaient le Secrétaire perpétuel de l'Académie de Rouen, pour la partie des belles-lettres ; le principal et le professeur de rhétorique du Collège royal 5 le prieur et le professeur de théologie du couvent des Carmes. Cette Académie comptait en outre , parmi ses membres , les Anciens qui avaient obtenu la vétérance , et les Mécènes , qui , sous le titre de Princes , étaient les protecteurs de cette Société savante.
M. le marquis de Cany était prince-né de l'Académie des Palinods, titre qui lui avait été décerné en reconnaissance des services que ses ancêtres avaient rendus à cette Société.
L'Académie des Palinods tenait une séance publique tous les ans , le jeudi d'avant Noël , à quatre heures précises. Le lendemain de cette séance , les membres assistaient en corps à un service célébré pour les princes et pour les juges décédés pendant le cours de l'année. Ce service était célébré par
les révérends pères Carmes, chargés, par les statuts, de faire toutes les invitations , ainsi que toutes les dispositions nécessaires pour cette cérémonie religieuse.
Les séances , pour l'examen des pièces envoyées au concours , se tenaient les mardis et jeudis des premières semaines de décembre , jusqu'au jour de la séance publique.
Tous les frais relatifs à cette Académie étaient supportés par les religieux Carmes , comme étant dépositaires des donations et des fondations faites à cette antique Confrairie.
Cette Académie , mon jeune ami , s'est anéantie d'elle-même, quelques années avant la révolution; l'on doit seulement s'étonner qu'elle se soit soutenue si longtemps , surtout après la création de l'Académie des Sciences , dont je vais vous parler.
Parmi les diverses Sociétés savantes qui existent dans cette ville , l'Académie des Sciences , Belles- Lettres et Arts, tientetdoit tenir, en effet, le premier c" rang. M. Legendre (i) , chanoine de l'église cathédrale de Paris, légua , par son testament , à l'Hôtelde-Ville de Rouen , une somme de onze cents livres de rentes, pour être employée tous les ans aux progrès des sciences et des arts. Un jardin de Botanique , formé quelques années après , sur la propriété et parles soins de M. Tipliaine-de-la-Roche , médecin, dans lequel se rassemblaient de temps en
(i)Nc à Rouen, en , mort à Paris , en 1733.
temps plusieurs savants, parmi lesquels Ton distinguait le célèbre Lecat, Cidevïlle, conseiller au Parlement, et ami intime de Voltaire; Dufay, chirurgien distingué , donna l'idée de cet établissement , auquel Messieurs les Echevins accordèrent la somme léguée par M. Legendre , pensant ne pouvoir mieux remplir l'intention du testateur qu'en la destinant à l'entretien de cetteSociété naissante. Quelques années après, M. Cideville obtint du Roi des lettres-patentes, données à Lille, au mois de juin 1744 j et enregistrées au Parlement de Normandie , le 1 2 août suivant , portant création d'une Académie des Sciera ces, des Belles-Lettres et des Arts. D'autres lettrespatentes, données par le Roi , le i3 décembre 1756, confirmèrent les premières, et firent subir seulement quelques légers changements aux statuts. Le nombre des académiciens résidants fut fixé à quarante : dix» huit T>our les sciences, quatorze pour les belleslettres, et huit pour les arts, le nombre des Associés correspondants resta indéterminé (1).
L'Académie de Rouen a subsisté jusqu'en 179,3, époque de la suppression de toutes les Sociétés savantes en France. Après une interruption de dix années, cette Académie fut rétablie en i8o3, par les soins de M. Beugnot, alors préfet du département: depuis sa nouvelle organisation, le nombre des Membres résidants , a été porté à cinquante 5 celui des Associés correspondants est toujours resté illimité.
(t) Lettres-patent» portant l'établissement d'une Académie à Rouen.
L'académie tient ses séances tous les vendredis , dans une des salles contiguesà la Bibliothèque publique; sa séance publique a lieu dans le mois d'août; chaque année elle public un précis analytique de ses travaux.
L'ancienne Académie n'a point imprimé ses Mémoires , cependant la préface en était faite. L'on doit regretter que cette publication n'ait pas eu lieu, parce que, pendant la dispersion de ses membres , beaucoup de pièces précieuses se sont trouvées égarées. Les membres de l'Académie actuelle ayant recueilli avec soin tous les mémoires échappés au naufrage , en ont confié la rédaction à M. Gosseaume , académicien aussi recommandante par ses qualités sociales et ses talents dans l'art qu'il professe , que par ses vastes connaissances dans la littérature. Ces Mémoires entièrement terminés , forment cinq volumes in-8°.
L'ancien jeton de cette Académie , représentait , d'un côté , un globe au milieu de trois (leurs de lys , avec la légende : Academia regia Rotomag. Scientiar. Litter. et Artium ; et sur le revers , une Minerve assise , montrant , avec sa main , le Temple des Arts , placé sur le Mont-Parnasse , avec cette légende : Tria limina pandit , et pour exergue : Fondata anno
Je vous préviens, mon ami, qu'en écrivant Rotomag. txfondata , je suis exactement l'orthographe employée sur ce jeton. Ces deux fautes, échappées sans doute par distraction à Messieurs les Quarante , n'existent plus sur celui que cette Société a adopté depuis
quelques années , et qui représente Pierre Corneille, Fontenelle et Nicolas Poussin : au revers est le Temple des Arts , avec la même légende que sur l'ancien, et ayant pour exergue : Scient. Litt. et Arùum Acad. regia Rothom. L'on ne peut
qu'approuver l'Ac académie pour le choix de ce nouveau jeton; seulement Poussin n'étant point né dans nos murs , je pense qu'elle aurait dû donner la préférence à Jouvenet, qui, certainement, n'aurait pas été déplacé entre Corneille et Fontenelle.
La Société savante , qui vient naturellement après l'Académie, est celle d'Emulation , qui compte Sfiétè déjà dans cette ville plus de trente ans d'exis-
d'Emu La <- « l # i • «i • • \ Tk
».on. tence. Avant la révolution , il existait a Kouen une Société d'Agriculture, fondée en Tannée 1761 , et qui fut supprimée à la même époque que l'Académie. C'est des débris de ces deux Sociétés, et de celle du Commerce , que se forma , la même année ( 1793), une réunion qui prit le titre de Société d'Emulation , pour le progrès des Lettres , des Arts et des Sciences. Je vous ferai remarquer, en passant, qu'il est bien étonnant que cette Société ait pris naissance justement dans une année, et à une époque où ceux qui tenaient les rênes du Gouvernement , ne voulaient ni sciences, ni lettres, ni arts; époque de sinistre mémoire , qu'on peut regarder comme l'ère première du vandalisme révolutionnaire. Quoiqu'il en soit , quelques mésintelligences étant survenues entre les membres , Ton vit s'opérer une scission : plusieurs d'entre eux quittèrent leurs collègues , et
formèrent une autre Société' , sous le simple titre de Lycée : plus tard , elle prit celui de Société des Sciences, Lettres et Arts. Ces deux Sociétés ayant enfin senti combien il était de leur intérêt de ne faire qu'un même corps, se sont réunies le 22 fructidor de Tan XI ( 9 septembre i8o3 ), sous le titre de Société libre d'Emulation , pour le progrès des Sciences, des Lettres et des Arts , qu'elle porte encore aujourd'hui*
La Société d'Emulation est composée de soixante Membres résidants, et d'un nombre illimité d'Associés correspondants. Elle s'occupe de tout ce qui a rapport aux sciences et à la littérature ; mais principalement de toutes les découvertes relatives aux progrès des arts , de l'industrie manufacturière et de l'agriculture. Chaque année , le neuf juin, jour anniversaire de la naissance du grandCorneille , cette Société tient une séance publique , dans laquelle elle délivre des médailles aux auteurs de quelques découvertes ou de quelques perfectionnements utiles , soit dans les arts, soit dans l'agriculture.
Depuis la création de cette Société , l'industrie a pris le plus grand essor , non-seulement dans cette ville , mais encore dans tout le département. L'on doit, au moins en partie , ce précieux avantage à 1 émulation que cette Société savante entretient journellement parmi les artistes en tout genre, qui, chaque année , voient leurs travaux récompensés par les médailles qu'elle leur décerne , ou par les mentions honorables dont ils sont l'objet
Je vous parlais tout- à- l'heure d'une Société t.\7tH*- d'Agriculture qui, ainsi que l'Acade'mie des sciences, avait e'te' supprimée en 1793 ; c'était l'ancienne Société royale, fondée en 1761 , en vertu d'un arrêt du Conseil d'Etat , du 27 mars de la même année. Cette Société , constamment occupée de tout ce qui pouvait contribuer à la prospérité agricole , a publié ses procès-verbaux , en trois volumes in-8°. L'on y remarque, surtout, des Mémoires intéressants sur le parcage des moutons , sur les bêtes a laine , sur V établissement d'une pépinière royale dans la généralité de Rouen, sur les bêtes à cornes, sur la culture de la garance.
Cette Société, dont l'on ne peut contester l'utilité dans un département tel que le nôtre, a été rétablie en octobre 18 19, sur la proposition de quelques propriétaires, et par les soins de M. Malouet, alors préfet de notre département, sous le titre d* Académie centrale d'Agriculture : la première séance a eu lieu le io mars 1820.
Les deuxième et quatrième jeudis de chaque mois, sont les jours affectés a ses séances particulières ; et le 22 octobre , veille de la foire de Saint- Romain, à sa séance publique. L'on a sans doute choisi cette époque, parce que c'est celle où beaucoup de cultivateurs et de propriétaires ruraux de tous les points du département se rendent à Rouen, et qu'alors ils peuvent assister à cette séance. s.ciei« Il existe encore une Société de pharmaciens, qui ££ST s'est formée quelques années après la suppression
de l'ancien Collège de Pharmacie. Elle tient ses se'ances le premier mardi de chaque mois , dans un local dépendant de l'ancienne Tour-aux-Normands , et s'occupe de tout ce qui a rapport à l'art de la pharmacie. La fondation de la Socie'té de Médecine * ne date que du a4 mars 1821 : ses se'ances ont lieu le premier et le quatrième mardi de chaque mois, dans une des salles de la Cour royale.
Je terminerai cette lettre , mon jeune ami , par faire avec vous une petite excursion au Jardin des j-rd;n a„ Plantes, que vous connaissez sans doute très-bien; PmU' mais dout vous ignorez, peut-être, l'origine. L'on regarde ge'ne'ralement ce Jardin comme l'un des plus beaux et <les plus riches en plantes exotiques de tous les Jardins Botaniques en France, après, toutefois fois, ceux de Paris et de Trianon. Elevé' originairement faubourg Bouvreuil , sur un terrein appartenant àM.Tiphaine-de-Ia-Roche, ce médecin doit en être regardé comme le fondateur, de concert avec M. Lecat, célèbre anatomiste, Dufay, chirurgien, Dangerville, bonaniste distingué, etBertheau, chanoine de l'église cathédrale , qui tous le secondèrent dans ce projet. Pendant quelques années , ce Jardin ne fut qu'une propriété particulière ; mais l'Académie des Sciences , qui venait d'être créée , sentant combien un tel établissement pouvait être utile pour le progrès des sciences relatives à la médecine , dans une ville aussi considérable que Rouen , désira le rendre public : ayant fait à ce sujet quelques démarches auprès de l'autorité locale , elle en obtint le
terrein que ce Jardin occupe aujourd'hui , sur lequel il fut transféré en 1758.
L'acte de concession stipule une redevance annuelle , qui honore infiniment le Corps municipal , c'était un bouquet que l'Académie devait offrir tous les ans , à une époque déterminée , au bureau de lUôtel-de-Ville : redevance à laquelle l'Académie n'a jamais manqué de satisfaire , jusqu'à l'époque de la révolution , et dont il était dressé procès-verbal (1).
Ce Jardin possède , au moment où je vous écris, trois mille espèces de plantes , dont une grande partie est exotique , classées d'après la méthode, aussi simple qu'ingénieuse, de M. Marquis; un écriteau, placé au pied de chaque individu , en indique la classe, le genre, l'espèce , le nom latin et le nom vulgaire.
Ce précieux établissement est en correspondance avec les principaux Jardins de France , principalement avec celui de Paris, dont la proximité permet de faire souvent des échanges. C'est du Jardin Botanique de Rouen que sont sorties plusieurs plantes inconnues jusqu'alors en France : je ne vous citerai que le Croton palmatum , V Amaryllis estivaUs, le Cratœgus mora y épine qui fleurit deux fois; le Rhamnuscolubrinus, le ChrjsopJûllum canito, etc.
Je ne puis pas non plus passer sous silence , la charmante variété du lilas, connue sous le nom de Ulas-Varin , que l'on doit à l'homme laborieux dont il porte le nom , et qui, pendant trente-deux ans , fut directeur de ce Jardin.
(1) Mémoires de l'Acad. de Rouen.
Chaque année l'on fait dans ce jardin un cours public de botanique , aux frais particuliers de la Ville. Les leçons ont lieu trois fois la semaine ; le jeudi est le jour consacré aux herborisations dans la campagne. A la fin du cours , des médailles sont distribuées aux élèves qui se sont le plus distingués dans leurs études. La chaire de Botanique, occupée aujourd'hui par M. Marquis , docteur en médecine , Tavait été précédemment par messieurs Pinard, Gosseaume, Guersent.
Pendant quelques années , il a existé deux cours c<mr»,îc de Chymie dans cette ville : l'un spécialement consacré Chjm"' à la pharmacie et à la médecine , avait lieu à THôtel- Dieu ; le second se tenait à l'Ecole centrale. Ces Ecoles ayant été supprimées , ce dernier eut le même sort. Il fut rétabli quelques années après , aux frais du Gouvernement , qui sentit combien un cours de Chymie , appliquée aux arts , devait être utile dans une ville manufacturière comme Rouen. Les leçons ont heu trois fois la semaine , dans le couvent de Sainte- Marie, au haut de la rue Beauvoisine.
Des médailles d'encouragement sont distribuées, tous les ans, aux élèves qui suivent les cours de Dessin et de Botanique ; nous ignorons pourquoi l'on n'en distribue pas à ceux qui suivent le cours de Chymie.
F-difim Je m'apperçois , mon jeune ami , qu'en vous parlant dans une de mes lettres précédentes de la place de Saint-Ouen , j'ai omis de vous faire mention de l'Hôtei-de-Ville ; je vais réparer aujourd'hui cet oubli , et profiter de cette occasion pour vous donner aussi quelques détails sur plusieurs de nos édifices publics , tels que le Palais de Justice, la Cour royale, les Consuls, etc.
Avant de nous occuper de l'Hôtel-de-Ville , je dois vous faire connaître celui dont on s'est servi pendant quatre à cinq siècles ; mais que l'on a abandonné dans les premières années de la révolution. Cet Hôtel , situé sur l'ancien passage de la Ronde ( aujourd'hui la rue Thouret ) , formait un grand carré, et comprenait tout l'espace qui s'étend de la voûte de PHôtel-de-ville à la rue aux Juifs. La rue Projetée-Massacre passe sur une partie de l'emplacement qu'il occupait ; l'on voit encore dans cette rue quelques vestiges de cet ancien édifice , qui avait été reconstruit en i44°> sur les anciennes murailles de la ville.
Dès le règne de Henri IV, l'Hôtel-de- Ville était déjà dans un tel état de délabrement et de vétusté , que
HùicUk-
ce prince, pendant le séjour qu'il fit dans notre ville, en 1596, donna l'ordre à Messieurs les Echevins d'en faire contraire un autre sur un plan plus vaste et mieux distribué. Les Echevins jetèrent les fondements de l'Hôtel-de- Ville que vous voyez encore aujourd'hui, à l'encoignure des rues Thouret et de la Grosse-Horloge; mais cet édifice, beaucoup trop massif, mal éclairé dans son intérieur, d'une distribution peu commode , n'a point été terminé entièrement, et n'a jamais été occupé par l'Administration municipale, qui continua d'habiter l'ancien malgré son état de vétusté.
Cet Hôtel-de-Ville fut abandonné en 1789 : le 19 octobre , l'Assemblée municipale et électorale de la commune de Rouen , rendit une ordonnance pour transférer les bureaux dans une des tours du Vieux-Palais. En janvier 1791 , cette administration alla occuper l'Hôtel de la Présidence , où la Cour royaJe tient aujourd'hui ses audiences. En l'an II, par suite d'une délibération du Conseil général de la commune de Rouen , en date du ?4 ventôse , l'Administration municipale fut transférée au Palais archiépiscopal , mais elle ne l'occupa que momentanément , et retourna , quelques mois après , à l'Hôtel de la Présidence. C'est sous le Gouvernement consulaire que l'ancienne abbaye de Saint-Ouen a été transformée en Hôtel-de-Ville. L'Administration municipale en prit possession dans les premiers jours de frimaire de l'an VIII ( novembre 1799), et au mois de prairial suivant ( mai ) , elle* reprit , par suite d'une
mesure générale, dans toute la France , le titre de Mairie qu'elle portait précédemment
L'Hôtel-de-VMe actuel est vaste; mais cet édifice n'ayant pas été construit pour cette destination, vous ave* dû remarquer, mon ami, qu'il manque d'élégance et de proportions. Le rez-de-chaussée se compose d'une longue galerie , dans laquelle sont plusieurs bureaux et une grande salle destinée aux cérémonies publiques ; c'était anciennement le réfectoire des religieux. Trois escaliers conduisent au premier étage ; deux se font remarquer par la forme élégante et hardie de leur coupe , surtout le premier en entrant , du côté de l'église : les deux voûtes , qui le soutiennent , sont regardées comme un chef-d'œuvre de l'art; elles font le plus grand honneur à Lebrument, auquel on les doit, ainsi qu'une partie de ce vaste édifice , commencé dans le milieu du siècle dernier, par Defraace. Cet étage renferme les principaux bureaux , la salle consacrée aux mariages civils, et le cabinet de M. le Maire, La Bibliothèque publique , le Muséum et la salle dans laquelle l'Académie tient ses séances, occupent en totalité le troisième étage*
Puisque je viens de vous parler de la Bibliothèque publique et du Muséum, je saisis cette occasion pour vous donner quelques détails sur ces deui établissements , que notre ville ne possède que depuis quelques années.
r.-.biioiM- L'on doit , mon jeune ami , la création de la Bibliothèque à l'Académie de Rouen. C'est un des
importants services que cette Société' savante a rendu aux habitants d'une ville a jamais illustrée par les hommes de mérite qu'elle a produits dans tous les genres , et dont quelques-uns , par leurs écrits , ont fait époque dans les fastes de la littérature. Par contrat passé le 17 août 1768, devant les notaires de Rouen , M, de Cide ville , l'un des créateurs de l'Académie , vendit à cette Société sa bibliothèque , composée d'un grand nombre de volumes , et dans laquelle l'on comptait d'excellents ouvrages. L'une des clauses de l'acte de vente , portait que l'Académie n'en aurait la jouissance qu'au moment da décès du sieur de Cideville ; ce décès arriva en 1776 (1).
L'Académie , devenue propriétaire d'un fond de livres assez considérable , forma dès— lors le projet d'en faire jouir ses concitoyens , en rendant public ce précieux dépôt. Possédant aussi un grand nombre de gravures des meilleurs maîtres , des tableaux , des bustes , des médailles, quelques morceaux d'histoire naturelle , elle crut entrevoir la possibilité d'ajouter à sa bibliothèque un cabinet d'antiquités ; c'eût été doubler le prix d'un tel établissement.
L'Académie , manquant d'un local convenable pour remplir ce but, s'adressa à Messieurs les Echevins, à l'effet d'obtenir, dans l'intérieur de l'Hôtel-de-Ville , un emplacement assez vaste pour y placer cette riche collection. Ces Magistrats accueillirent favorablement la demande de l'Académie ; mais par des obstacles
(1) Mtaoire* de l'Aead. de Rome*.
étrangers à leur volonté , ce projet ne put recevoir son exécution qu'en 1782. A-peu-près à la même époque, le Gouvernement accorda à cette Société savante, une somme de six cent livres de rente, pour augmenter sa bibliothèque. Cette donation , qu'elle dût aux pressantes sollicitations de M. de Couronne, un de ses membres les plus distingués , lui permit de faire de nombreuses acquisitions, et d'augmenter ainsi tous les ans ce dépôt littéraire.
A l'époque de la révolution , l'Académie perdit une propriété qui lui appartenait bien légitimement; sa bibliothèque , ainsi que celles de beaucoup de maisons religieuses de cette ville et du département , ont servi à former la Bibliothèque publique. L'on n'en doit pas moins de reconnaissance à cette Société savante, puisque c'est elle qui, la première, a eu la gloire d'ouvrir à Rouen un établissement extrêmement utile , et désiré , depuis long-temps , par les hommes de lettres.
Pendant quelques années , la Bibliothèque publique avait été placée à l'Ecole centrale ; mais ce local , éloigné du centre de la ville , n'était que provisoire. Lorsque la Mairie fut transférée à l'abbaye de Saint-Ouen , l'on destina une galerie de ce vaste édifice pour recevoir ce dépôt littéraire, confié long-temps aux soins du savant M. Gourdin; c'est aujourd'hui M. Théodore Licquet qui en est le bibliothécaire en chef.
L'ouverture de la Bibliothèque publique , a eu lieu le 4 juillet 1809. ^e public y est admis tous les jours,
depuis dix heures du matin jusqu'à deux heures , excepte les dimanches, les jeudis, les jours de fêtes, et pendant les vacances. Au moment où je vous écris, cet établissement possède de vingt-huit à trente mille volumes, sans y comprendre les manuscrits , qui sont au nombre de onze cents , et les ouvrages imprimes dans le quinzième siècle. Parmi les manuscrits , Ton remarque surtout , non comme le plus ancien , puisqu'il ne date que delà tin du dix-septième siècle , mais comme l'un des plus curieux , le fameux Missel que l'on doit à Daniel Daubonne , religieux de l'abbaye de Saint-Ouen , qui , s'il faut en croire ^ la tradition , a mis trente ans a l'exécuter.
De la Bibliothèque, nous n'avons qu'un pas à faire pour nous transporter au Musée. Ce n'est que depuis l'année 1809, qu'il en existe un à Rouen. L'on doit s'étonner qu'une cité telle que la nôtre , qu'une cité qui a eu la gloire de voir naître dans ses murs Jouvenet, Restout , Deshaies, Sacquespée , Lemoine, Lemonnier et plusieurs autres grands peintres , ait été privée , pendant si long-temps d'un tel établissement; mais enfin, il vaut mieux tard que jamais. C'est dans les premières années de la révolution , que les autorités locales en conçurent l'idée , et depuis cette époque, toutes celles qui se sont succédées ont constamment travaillé au même but. M. Savoye-Rolliu , aneien préfet de ce département, M. Desmadières, alors maire de notre ville , doivent avoir part à notre gratitude , pour les soins qu'ils ont mis à former cette riche collection,
qui se compose actuellement de près de trois cents tableaux , dont quelques-uns sont des plus grands maîtres. Ainsi que je vous l'ai dit, le superbe local qui la renferme, est dans l'enceinte de l'Hôtel-de-Ville, et se compose de deux vastes galeries, dont Pane donne sur le jardin et l'autre sur la cour.
Je dois vous dire , mon jeune ami, qu'une grande partie de ces tableaux a étë envoyée de Paris , par J'ordre du Gouvernement : le plus grand nombre , cependant, provient des églises et des maisons religieuses de cette ville et du département. Beaucoup de ces tableaux ayant besoin d'être retouchés, cette restauration a été faite, avec le plus grand soin, par un de nos compatriotes , par M. Lemonnier j peintre distingué à Paris, dont nous avons à regretter la perte récente.
Le Musée est ouvert le jeudi et le dimanche ao public , mais les artistes et les étrangers y sont admis tous les jours.
Je reviens à PHô tel-de-Ville.Une partie de cet hôtel était masquée par la maison abbatiale , bâtiment d'un fort joli gothique , que l'on a démoli en i8i5, et qui, depuis long-temps, était connu sous le nom de Palais du Luxembourg. C'était dans ce Palais ïïî'iî.* que logeaient les gouverneurs de la province , lors^ Uur* qu'ils venaient à Rouen.
L'on devait ce superbe édifice à Antoine Bohier, cardinal et archevêque de Bourges , abbé de Saint- Ouen , qui gouverna cette abbaye depuis ifoi jusqu'en i5i5, et qui jeta les fondements de la mai-
«on abbatiale en i5o3. Une partie en avait déjà été supprimée dans le milieu du siècle dernier , lors de la construction du nouveau dortoir de Saint-Ouen ; il se composait à 1 époque de son entière démolition , de trois corps de bâtiments, disposés rectangulairemeut autour d'une cour , dont le quatrième côté e'tait fermé, au midi, par un mur, et dont l'entrée se trouvait à l'angle sud-est. L'on doit déplorer la perte de cet antique monument, qui, pendant plus de trois siècles , a servi de demeure à ce que la Normandie a produit ou possédé de plus illustre dans l'église , les armes et la magistrature , et que Henri II, Charles IX , Henri HI, Henri IV et Louis XIII, ont successivement honoré de leur présenoe, lors de leur séjour dans eette ville, aux années *55o, i5Ga, 1588,1596, 1617 et 1690.
Lors de la démolition du palais du Luxembourg, Pou trouva dans les fondations un assez grand nombre de médaille» en bronze , sans doute peu importantes pour la science numismatique , puisqu'on permit aux ouvriers de les vendre à leur profit.
A l'occasion de ce Palais, je ne puis, mon jeune ami , résister au plaisir de vous citer une réponse mémorable , qu'un bon et grand roi, qu'un roi populaire a faite à nos concitoyens lors de son entrée à Rouen, en 1596,
a Henri IV étant arrivé à l'abbatial de Saint-Ouen 9 » les clefs de la ville lui furent présentées par les » Ecbevins , en présence du duc de Montpensier, » gouverneur de la province ; le Roi les prit , et les
» mit entre les mains de M. de Montpensier, lui » disant : Mon cousin , je vous les baille pour leur » rendre , qu'ils les gardent ; et adressant la parole n aux Echevins , dit : Soyez moi bons sujets, je vous » serai bon Roi , et le meilleur Roi que vous ayez » jamais eu (i). >»
Notre ville possède encore un autre édifice , qui remonte à-peu-près à la même époque , et qui sous le rapport de l'architecture , offre pour le moins le même intérêt ; c'est le Palais de Justice. A Pépoque de la révolution , ce palais était le siège du Parlement de Normandie ; c'est aujourd'hui celui de la Cour d'Assises et des Tribunaux civils. Avant d'entrer dans quelques détails sur cet édifice , je crois devoir vous dire quelques mots sur l'ancien Clos aux Juifs , dont il occupe une partie.
Ce Clos, dont il ne reste plus aujourd'hui que le nom qu'il a donné à une des rues de notre ville , avait une étendue assez considérable, et formait un grand carré, compris dans l'espace occupé, de nos jours, parle Marché-Neuf, les rues aux Juifs, Boudin, Saint-Lo, l'Hôtel de la Cour royale et le Palais de Justice. Retirés dans ce quartier, qu'on leur avait assigné pour leur demeure , il ne leur était pas permis de circuler dans l'intérieur de la ville : il était borne d'un côté ( au nord ) , par les fossés , et du côté du couchant , par des prairies et des masures. Connue de tout temps les enfants d'Israël ont été en horreur
(i) Mcm. de l'Acad. de Rouen.
aux chrétiens , vous voyez que dans les villes où Ton tolérait leur présence , on avait soin, pour qu'ils ne communiquassent pas avec les habitants, de les reléguerdans des quartiers e'loignésde toutes espèces d'habitations. Notre ville, dans laquelle ils étaient attirés parleurs relations commerciales, en compta toujours un grand nombre dans son sein. En i3o6 , Philippele-Bel fit paraître tout-à-coup un édit qui confisquait tous leurs biens, et qui les bannissait à perpétuité du royaume , avec défense expresse d'y rentrer sous peine de la vie. Gomme les Juifs n'étaient point ses sujets , ce monarque pouvait avoir le droit de les chasser ; mais s'emparer de leurs biens, c'était nn vol manifeste. Malgré cet édit rigoureux, on les vit reparaître encore plusieurs fois en France , et même à Rouen.
Nos anciens historiens présument que l'église de Notre-Dame-de-la-Ronde , située à peu de distance du Clos aux Juifs , servait de synagogue à ceux qui habitaient notre ville. J'ignore si leur opinion est
Aaciennn
fondée ; ce que je puis vous assurer , c'est que plusieurs siècles, avant l'expulsion des Juifs, cette église ne servait plus à cet usage.
Cependant , Taillepied , dans ses antiquités de Rouen , affirme le fait : « Sitôt, dit-il, que les Juifs » furent chassés de Rouen , leur synagogue fut érigée «en église, qui fut appelée Notre-Danie-de-la- » Ronde. » C'est une erreur, l'on a des preuves du contraire.
il existait autrefois, dans la rue Sainl-Lo , un peu
au-dessus de la rue Boudin, une vieille chapelle, qu'on croit avoir servi originairement de synagogue : cette chapelle, située au fond (Tune cour , fait aujourd'hui partie d'une propriété particulière. L'on m't assuré que dans les titres, il était fait mention d'une ancienne synagogue au même endroit , ce qui paraît assez probable , puisqu'elle se trouvait dans le quartier assigné aux Juifs.
Quand vous passerez rue aux Juifs , vous pourrez voir au fond de la cour d'une maison portant le numéro 57 , un grand corps de bâtiment en pierre de taille , qu'on présume aussi leur avoir servi de synagogue. C'est une vaste salle r presqu'aussi haute que longue , et qui ne reçoit le jour que par deux ouvertures, très-étroites à l'extérieur, et pratiquées dans la muraille , du côté du midi. Cette pièce se trouve aujourd'hui enfoncée à dix pieds du sol, ce qui prouve certainement une haute antiquité : Ton apperçoit encore sur les murs , quelques fragments de peinture à fresque , échappés aux ravages da temps (i).
Comme les Juifs ne sont plus persécutés aujourd'hui , ils habitent partout où bon leur semble ; c'està-dire partout où ils espèrentgagner de l'argent, et notre ville en possède un certain nombre. Ils ont une espèce de synagogue située dans le passage de St-Jean, administrée par un rabbin et deux notables, dans laquelle ils se rassemblent tous les samedis pour prier en- Ci) Delaquerrière, Descript But des mai»on» de Rouen.
semble , en attendant l'arrivée du Messie : laissons-les danscetteattente, et retournons au Palais de Justice, que cette petite digression sur les enfants d'Israël m'a tait perdre un instant de vue.
Dans l'origine , cet édifice n'avait pas été destiné à être le sanctuaire de la Justice. L'on n'avait construit qu'une seule salle , dans laquelle se réunissaient les négociants de Rouen , motif pour lequel on lui avait donné le nom de Salle commune des Marchands ; c'est aujourd'hui celle des Procureurs i commencée en i4g3 , elle avait été entièrement terminée,en i499« La même année , à la sollicitation des Etats de la province , Louis XII , ayant rendu sédentaire l'Echiquier de Normandie , fit construire le Palais de Justice , pour y recevoir cette Cour souveraine , qui , en attendant que cet édifice fut terminé, tint provisoirement ses assises dans une des salles du Vieux-Château , jusqu'en i5o6 (i). Vous avez dû remarquer, mon ami , que le Palais forme une espèce d'équerre , car l'aile qui est à droite , en entrant par la rue aux Juifs , est bien postérieure au reste de l'édifice , et n'y répond nullement par ses décors , ni par son achitecture : cette partie du Palais ne date que du commencement du dix-huitième siècle.
Les dehors du Palais de Justice frappent les yeux
(i) TaiUepied , Antiq. de Rouen. Farin , H'vtt. de Rouen. Ovrscl , Beautés de la Normandie. Coq de Villerai , Abrégé de l'Hut. de Rouen. Tous. Duples. , Descript. de la Hante-Normandie. Maiierille , Hi*L de Normandie , etc.
d'étonnement, par la régularité, la délicatesse et la hardiesse de son architecture. L'intérieur de ce bel édifice répond à l'extérieur ; deux salles , surtout , se font remarquer ; l'une par sa grandeur , l'autre pour ses décors. La salle des Procureurs , ainsi appelée , parce que du temps du Parlement , ils j avaient chacun un banc , où ils donnaient audience à leurs clients , a cent pieds de long sur cinquante de large. L'on compare la charpente qui lui sert de toit à la carcasse d'un vaisseau renversé; c'est peutêtre , dans ce genre , le morceau le plus rare qu'il y ait en France ; aussi les artistes en font-ille plus grand cas. La salle la plus vaste , après celle des Procureurs , et la plus belle pour ses décors, c'est celle où siège aujourd'hui la Cour d'Assises; c'était, du temps du Parlement , celle qu'on appelait la Grand '-Chambre. On la regarde, généralement, comme l'une des plus remarquables du royaume, nonseulement par sa grandeur et sa clarté, mais encore par la délicatesse du lambris doré qui en fait le plafond. Dans l'origine, le Palais de Justice ne se composait que de ces deux pièces , et de la Chambre du Conseil. L'on voyait dans cette dernière, un beau tableau représentant Louis XII et George-d'Amboise, son ministre et son ami : on avait inscrit au bas de ce tableau, sous le Ministre : Pontifices agite; sous le Roi : Et vos, RegeSj dicite jus ta.
Le plafond de la seconde Chambre des Enquêtes, située dans la partie neuve , faisait encore , il y a quatorze ans , le plus beau décors de cette Cha»-
bre , dans laquelle siège maintenant le Tribunal ci* Police correctionnelle.
Le sujet de ce tableau , peint par le célèbre Jouvenet, notre compatriote , était on ne peut plus poétique 5 c'était V Innocence poursuivie parle Mensonge, cherchant un refuge dans les bras de la Justice. Cette savante composition réunit le suffrage de tous les connaisseurs, dont l'étonnement redoubla lorsqu'ils apprirent par l'inscription suivante , qu'elle avait été dessinée de la main gauche :
Joannes Jouvenet, dextrd paraliù'cus, sinistré pinxit.
Ce tableau , que le Parlement y avait fait placer en 1 7 1 5 , fut entièrement détruit par la chute du plafond, arrivée le mercredi ier avril 1812.
La Chambre de la Tournelle , date du temps de François Ie* ; mais depuis on l'a rebâtie à neuf : les travaux, commencés en 1609, et suspendus plusieurs fois , ne furent entièrement terminés qu'en 1761,
Les salles qui servent pour les Tribunaux civils sont situées du côté du Marché-Neuf, et ne sont pas très— anciennes : en général elles sont grandes , bien régulières , mais l'on n'y remarque rien de particulier.
La principale entrée, pour accéder à tous les Tribunaux , est par la cour , dans laquelle un immense perron, qui ne fut construit qu'en 1607 , et qui u offre de remarquable , que sa grandeur , conduit
dans la salle des Procureurs , d'où l'on peut se rendre dans toutes les autres. L'entrée des Juges delà Cour d'assises et de la police correctionnelle , se trouve sous les arcades ; une troisième donne sur le Marché- Neuf : vous dire qu'elle est petite , obscure , malpropre, c'est vous la décrire en trois mots.
Du Palais de Justice où nous sommes , nous n'avons qu'un pas à faire pour trouver l'Hôtel on la Cour royale tient ses séances. Cet Hôtel , connu avant la suppression des Parlements , sous le nom n«uid«u de la Présidence , parce qu'il avait été construit pour loger le premier Président au Parlement de Normandie , est un des beaux édifices de notre ville , et est remarquable surtout par la simplicité de son architecture. C'est en Tannée 1717» qu'il fut élevé par l'ordre du Parlement, qui conjointement avec Messieurs les Echevins , lit l'acquisition du terrein , mais qui laissa les frais de construction à la charge de la Ville , quoiqu'il me semble qu'ils auraient dû être supportés par la province entière, ou au moins par la portion qui était du ressort de ce « Tribunal souverain. Quoiqu'il en soit , la dépense s'éleva à quatre cent mille francs, et fut prise par l'ordre du Roi , sur les deniers de l'Octroi. Cette somme vous paraîtra sans doute considérable , surtout quand vous saurez que le Palais de Justice, édifice d'une toute autre importance , et d'une architecture bien plus riche , ne coûta , dans le temps , que 88,9^4 5 sols 3 den. ; il est vrai que depuis le quinzième siècle, l'argent a bien augmenté de valeur; par con-
roquent , la main-d'œuvre a du suivre la même progression.
L'Hôtel de la Cour royale forme un grand carre' au milieu duquel est une grande cour , par laquelle oo accède aux divers corps du bâtiment La principale entrée se trouve en face d'une des portes du Palais , et n'a rien de particulier. Pour la commodité du premier Président , l'on avait pratique au travers de la rue Saint-Lo , une arcade , par laquelle il pouvait se rendre au Parlement , sans être obligé de sortir de chez lui ; cette arcade existe encore.
Le jardin de cet Hôtel a peu d'étendue , et se trouve derrière la salle d'audience. L'on y voit une fontaine , dont les eaux , provenant de la source de Gaalor, vont se perdre dans une coquille en marbre d'un assez bel effet. C'est dans l'enceinte de cet Hôtel, que les Sociétés d'Emulation et de Médecine tiennent leurs séances ordinaires.
L'édifice des Consuls, élevé en 1735, a pris ce l,,^ uora de l'ancienne Jurisdiction Consulaire , au jour- cJ£j^ d'hui Tribunal de Commerce. Il se compose , au rezde-chaussée , d'une très-vaste salle , connue sous le nom de Bourse couverte, parce que c'est le lieu dans lequel les négociants se rassemblent pendant rhiver et dans le mauvais temps. Un bel escalier, placé directement au milieu de cette pièce , conduit au premier étage, composé de trois belles salles, dont la principale est consacrée aux audiences : celle qui lui est adjacente , sert de vestiaire pour mes-
sietirs les Juges ; la troisième est connue sous le nom de Salle du Concert , de l'usage auquel elle a presque toujours servi. Il existe dans la Salie du Concert, un tableau allégorique sur le Commerce, dans lequel sont représentées les quatre Parties du Monde, avec les attributs qui les caractérisent, ainsi que leurs diverses productions. Ce tableau , peint par Lemonnier, élève de l'Ecole de Rouen, et dont j'ai eu plus d'uue fois l'occasion de vous citer le nom avec éloge , était destiné à orner la Salle d'audience ; c'est donc à tort qu'on le laisse dans celle du Concert. L'on voit aussi un tableau du môme peintre, représentant l'entrée de Louis XVI à Rouen, le 28 juin 1786.
Avant la révolution , la statuepédestre de LouisX V , avec tous les attributs de la royauté , ornait l'escalier (1) : on lisait au bas de cette statue, l'inscription suivante , gravée en lettres d'or , sur un marbre noir taillé en cartouche :
Ludovico XV Ad Urbis ornamentum , ad Commercii Decus , Ad Regni totius utiliutcm.
Erexit
Anno Domini MDCCXXV.
(1) Celte statue orne aujourd'hui le grand escalier de l'Hôtel-J*- Ville t où elle a été placée il y a quelques années.
La principale entrée des Consuls est dans la rue de l'Estrade ; on a place au-dessus de la grille du milieu , cette inscription , qui indique l'usage de cet édifice :
Fovendis quotidiano congrestu Commerciis.
Il existe encore deux autres entrées , l'une par la rue de la Lanterne, ou plutôt sur le quai du Havre, car cette rue n'existe plus depuis quelques mois et fait aujourd'hui partie du port; l'autre par la rue des Charrettes; on lit au-dessus de celle-ci l'inscription suivante :
Discutiendis Compendiosa jure Commerciii.
Pour terminer ce que j'ai à vous dire sur l'intérieur de la ville, nous allons aujourd'hui parcourir les rues de Rouen. Je ne vous donnerai , mon cher Alphonse , que peu de détails sur ces rues , parce que ce sujet ayant été traité au long par M. Periaux père, dans son Dictionnaire Indicateur , vous pourrez consulter cet ouvrage. Je me contenterai de vous en donner une idée générale , et de vous mentionner quelques-unes de celles auxquelles se rattachent quelques souvenirs historiques»
Le père Taillepied , dans ses Antiquités , est le premier qui a eu l'idée de réunir les rues de Rouen dans un seul tableau. Cent ans après, Oursel , dans ses Beautés de la Normandie , ouvrage dans lequel , avec la meilleure volonté du monde , l'on ne trouve aucunes beautés , a donné aussi un tableau des rues de cette ville. Quand on a lu celui publié par Taillepied , Ton connaît celui d'Oursel. Ce dernier ne s'est pas même donné la peine d'ajouter le nom des rues omises par son prédécesseur, ni celles qui ont dû être percées dans l'intervalle de i588 à 1700. Cependant, comme il n'est pas de plagiaire, si effronté qu'il soit , qui ne mette toujours un peu du sien ,
Ourscl nous a gratifié d'un petit avant-propos , que , tu son peu d'étendue , je vais vous rapporter en entier.
« Les rues sont assez belles , et les maisons assez » bien bâties ; de jour en jour on déconnait la ville ; • » et quand quelque maison commence à être mé— » chante f ou à passer les autres , on la rase , ou on » en construit une autre ; ainsi , de jour en jour , 9 Rouen s'embellit. »
Une maison méchante y me rappelle un vers d'un poète moderne , qui , dans une description du port et de la ville de Rouen > nous dit , avec la plus grande assurance , en nous parlant du Palais de Justice :
Le Temple de Thémis , non moins respectueux.
Mais laissons, mon jeune ami , ces Ecrivains qu'on ne peut consulter avec certitude ; et, sans nous occuper de ce qu'il pouvait y avoir de rues , il y a un siècle ou deux , jetions un coup-d'œil rapide sur celles que nous avons aujourd'hui.
Au moment où je vous écris , l'on compte dans notre ville deux cent quatre-vingt-dix rues , dixneuf impasses ou culs— de—sacs , ainsi qu'on les appelait autrefois ; dénomination rejettée par Voltaire et par le goût , et qu'on voit avec surprise figurer encore dans les nouvelles inscriptions ; neuf passages , douze cours, dix-huit places, deux quais et sept boulevards, parce que je fais figurer comme tels , l'avenue du Mont-Riboudet, et le Cours-Dauphin j en total 357 :
je n'ai pas besoin de vous observer que, dans ce calcul , je ne mentionne point les rues , places, passages , etc. , des faubourgs.
C'est dans le milieu du siècle dernier que l'on introduisit à Rouen l'usage de nume'roter les maisons. Ce numérotage a été renouvelle en 1817, à l'instar de celui de Paris. Les numéros pairs sont d'un côté de la rue , et les numéros impairs de l'autre côte, ce qui est beaucoup plus commode pour le public, surtout dans les rues un peu longues. Dans les rues qui vont du sud au nord , telles que les rues Grand- Pont, du Bac, Malpalu, Nationale, de Fontenelle,etc. Les maisons sont numérotées en noir, dans un encadrement rouge ; celles parallèles au port , ou qui s'étendent du levant au couchant , telles que les rues de la Grosse-Horloge , Ganterie , des Charrettes, de l'Hôpital, Bourg-1' Abbé, etc. , sont numérotées en rouge, dans un cartouche noir. Les numéros pairs sont à droite, les impairs à gauche, et commencent par le sud , pour les rues dans la direction du sud au nord ; et au levant, pour celles qui vont de l'est à l'ouest.
C'est à la même époque que l'on a renouvelle' l'inscription du nom des rues , renouvellement généralement désiré , à cause du mauvais état dans le quel se trouvaient ces inscriptions, la plupart illisibles, et quelquefois d'une orthographe barbare ; défaut dont ne sont point entièrement exemptes les nouvelles inscriptions.
Dans les premières années de la révolution , la
tille était partagée eu vingt- six sections; mais une délibération de l'administration municipale , en date du *8 prairial de l'an IV ( 1 6 juin 1796 ) , rëduisit le nombre des sections à douze ; cette division subsiste encore aujourd'hui. Ces sections sont partage'es en six justices de paix, et subdivisées en huit arrondissements, dans chacun desquels il y a un commissaire de police.
Ainsi que vous avez pu l'observer , la plupart des rues de Rouen tirent leur nom des églises, des chapelles, des maisons religieuses qui existent ou qui ont existe dans cette ville ; des diverses professions que l'on y exerçait anciennement , de vieilles enseignes , de quelques circonstances , dont l'on n'a point conservé le souvenir : enfin , beaucoup ne doivent leur nom cju'au hasard. Un petit nombre porte un nom historique ; nous n'en connaissons que trois qui rappellent à nos concitoyens et aux étrangers , le nom des grands hommes que notre ville a eu la gloire de voir naître dans ses murs ; ce sont les rues de Fontenelle , de Jouvenet et de Lemery. Nous nous sommes toujours étonne's qu'une place publique , ou au moins une rue , ne rappelle pas celui d'Alain-Blanchard , de ce brave citoyen qui, ainsi que nous le verrons plus loin , a si bien mérite' de la ville de Rouen , par les services qu'il a rendus à ses concitoyens , et par sa mort héroïque»
Parcourons rapidement les principales rues , et observons ce qu'elles offrent de plus remarquable ou de particulier , les édifices publics qui s'y trou-
vent , par quelles personnes elles sont généralement habitées. Les rues Grand-Pont, des Carmes , Beauvoisine, Ganterie, du Bac, Grand' Rue, Cauchoise, des Charrettes , Saint-Hilaire , sont les plus considérables par leur étendue , et en môme-temps les plus marchandes. Celles qui viennent après , sous ce rapport , sont les rues Saint-Vivien , Martinville , Damiette , Malpalu , des F aulx , de l'Epicerie , aux Juifs , Ecuyère , des Bons-Enfants , Percière et Haranguerie.
Le haut commerce est répandu dans les rues aux Ours, de la Vicomté , Herbière , Nationale, du Fardeau , Saint-Etienne, des Iroquois , du Vieux- Palais , 4e Fonteneile , enfin dans toutes celles qui avoisinent le Port et la Bourse.
Les rues du Change , des Bonnetiers , la place de la Calende , nous offrent les riches et brillantes boutiques des orfèvres , dans lesquelles tout ce qui peut séduire la vue et tenter les acheteurs , est offert aux regards du public. Je dois vous observer que déjà, depuis plusieurs siècles, ils sont en possession d'occuper la première , qui même doit son nom aux changes de monnaies qui y étaient établis anciennement ; établissements très-utiles à une époque où , au mépris de Pautorité royale , le pl»s mince seigneur s'était arrogé le droit de battre monnaie à son coin.
Vous savez, mon jeune ami, que les marchandes de nouveautés, les modistes et les vendeurs de ces jolies futilités qui plaisent tant à ceux qui ont de
l'argent de trop, se sont emparés, depuis long-temps, des rues Grand-Pont et des Carmes ; ce sont les rues Saint-Honoré et Vivienne de notre ville.
Les hauts quartiers , qui comprennent les rues Saint-Nicaise , Poisson, Coignebert, des Capucins, Tirelinceul, Orbe, du Mont, de la Rose, de la Roche , des deux Anges , des Marqueurs , et quelques autres encore , sont généralement habitées par de petits fabricants , par des basdestamiers , des fileuses au rouet, enfin par la classe ouvrière aisée ; je dis aisée , parce que nous avons une autre classe dépeuple, qui ne vit qu'au jour le jour, et dont je vais aussi vous parler.
Les gros fabricants sont depuis long-temps en possession de l'Eau-de-Robec , qu'ils partagent avec les teinturiers ; des rues Maresqueries , de la Planche, des Prés, Caumont et rues adjacentes, ainsi que des principales rues du faubourg de Cauchoise , quartier situé à l'opposé de celui de Robec.
Si vous avez parcouru quelquefois la boucherie Saint-Chien , les rues Massacre et de Sainte-Croixdes-Pelle tiers , vous avez dû remarquer que ces mes sont principalement celles de notre ville dans lesquelles l'on trouve le plus de bouchers et de charcutiers.
Les rues Saint-Laurent, de l'Ecole , de l'Ecureuil , Senécaux , des Fossés Louis VIII , de la Poterne , et celles qui avoisinent le plus le Palais de Justice , sont occupées , en général , par des juges, des avocats, des avoués \ enfin, par tous
ceux que le goût un peu processif des Normands fait vivre.
La noblesse, les personnes retirées du commerce, les rentiers , sont dispersés dans les rues de l'Ecosse , du Cordier, Saint-Patrice, du Bailliage, du Sacre, Morand, Bourg-i'Abbé , Pincedos, de la Seille, du Moulinet , Etoupée , des Champs-Maillets , et dans quelques autres rues aussi peu passantes.
La classe la plus pauvre, la plus misérable , végète dans les galetas des rues du Ruissel , Martinvilie , du Clos Saint-Marc, de la Chèvre , de la Glos, de la Foulerie , de la Grosse-Bouteille , du Chaudron, de la Vigne , quartier très-peuplé , et dont les rues sont généralement si étroites et toujours si mal-propres, qu'il s'en dégage journellement des miasmes déle'tères, très-préjudiciables à la santé de ceux qui les habitent.
Les rues du Petit-Musc , du Gravier , Cabot , Ricardière, du Petit-Puits, petite rue Saint-Jean, du Corbeau, du Perroquet, des Vieilles-Estampes, de la Foulerie, Accard, du Battoir, et trente autres encore que je pourrais vous citer, sont de véritables ruelles où jamais le soleil n'a pénétré. Drtcripiio* Nous allons maintenant visiter quelques-unes de
d£rï£ ces mes P^us en détail. ^ous savez Vie dans l'origine <u Roota. ja Grand-Pont portait le nom de rue Saint- Martin; je vous ai dit pourquoi elle portait ce nom. L'on ne voyait dans cette rue qu'un seul édifice public , ftttGnrt. l'église paroissiale , située où est aujourd'hui la cour et le passage Martin, qui, l'un et l'autre, en ont
conserve le nom. C'est au bas de cette rue que l'on trouve la Salle du Spectacle , connue sous le nom de Tlwatre des Arts , dont la principale entrée Wutirt est dans la rue des Charrettes. Cette Salle , construite sur les plans et sous la direction de Guéroult, architecte, notre compatriote, est remarquable par sa coupe élégante , et fait honneur au talent de cet artiste. Le plafond représente l'apothéose du grand Corneille ; on le doit à Lemoine , peintre distingué , né aussi dans nos murs. L'on doit au même artiste le superbe rideau d'avant-scène, que l'on ne place que dans les représentations extraordinaires. L'ancienne salle était rue des Charettes , près le Pont-Aritaine , et fut abandonnée en 1776.
L'ouverture de la salle actuelle a eu lieu le 29 juin 1776, fête de la Saint-Pierre. A cette époque, l'on n'y jouait que trois fois la semaine. Aujourd'hui, le théâtre des Arts est ouvert tous les jours; l'on y joue la comédie , l'opéra-comique , le grand-opéra , la tragédie et le vaudeville. La comédie et l'opéra-comique y sont ge'néralement bien joués , la tragédie fort mal, et le grand-opéra, à quelques exceptions près , est loin d'y obtenir des succès : l'on y voit souvent des sujets du plus grand mérite; mais l'on y trouve rarement l'ensemble si nécessaire au prestige théâtral.
Le premier nom connu de la rue aux Ours , était aux Oues; il lui venait d'une ancienne place située où vous voyez les restes de l'église de Saint-Cande-le- Jeune, place sur laquelle l'on vendait de la volaille, principalement des oies, que dans le langage de nos
Rue mu Onrv.
pères, l'on appelait des oues : le nom qu'elle porte n'est qu'un mot corrompu , ainsi la rue aux Ours est tout simplement la rue aux Oies.
C'est sur la place aux Oies qu'eût lieu, en io^j , le fameux duel entre un nommé Duplessis , seigneur de la cour de Guillaume-le-Batard , et un sieur de l'Epinay , frère de la comtesse de Tancarville, pour des propos injurieux tenus sur le compte de cette haute et puissante dame, par Duplessis. Les juges embarrassés pour prononcer, faute de preuves, ordonnèrent le combat en champ clos(i). Duplessis succomba , et d'après les préjugés de ces siècles barbares , sa mort rétablit intact l'honneur de la comtesse de Tancarville.
La rue aux Ours , à laquelle , depuis quelques années , l'on a réuni la rue Saint-André , se prolonge jusqu'à la rue de la Vicomté. L'on y comptait, avant la révolution, deux églises paroissiales, Saint-Candele-Jeune , au coin de la rue du Petit-Salut, Saint- André } au-dessus de la rue Ancrière : ces deux églises ne servent plus à l'usage du culte j on a établi dans celle de Saint-André une fonderie de plomb de chasse , façon anglaise.
Laruedes Carmes, anciennement rue Grand-Pont, doit son nom actuel aux Carmes qui vinrent s'y établir en Tannée i336, et dont le monastère, situé à l'encoignure de la rue de la Chaîne , a été démoli depuis la révolution.
C'est dans cette rue que la chambre des comptes
(1) Dumoulin, HisU de Normandie.
tenait sa jurisdiction. L'on y voit encore, à main droite , en montant , le beau local dans lequel siégeait cette cour souveraine ; mais depuis quelques années, on le mutile de tant de manières, pour en faire des propriétés particulières, que dans quelque temps cet e'difice , remarquable sous le rapport de l'architecture, sera méconnaissable.
Dans des fouilles faites en 1789, l'on a découvert, à la profondeur de dix-huit à vingt-pieds , dans les maisons, vis-à-vis la place, des restes de murailles , d'une construction fort ancienne, entr'autres une parallèle à la rue des Carmes , que l'on présume avoir appartenu à l'une des premières enceintes de la ville. Ces anciennes clôtures étaient assises elles-mêmes sur des fondations encore plus anciennes, dans lesquelles l'on a reconnu des briques romaines ; l'on doit être porté a croire qu'elles remontent à l'époque oii le peuple roi était maître de notre province. L'on en a des preuves plus convaincantes encore par quelques objets qu'on y a trouvés, tels que des urnes lacrymatoires , des bijoux, et un grand nombre de médailles du haut et du bas empire (1).
La rue des Fossés-Louis- FUI. ne porte ce nom *■« que depuis quelques années ; on la nommait précé- L«M»i*-vm damment grande rue de l'Aumône , pour la distinguer de celle qui porte le même nom , et qu'habite une classe de femmes , qu'on est obligé de tolérer dans les grandes villes. On lui a donné le nom de rue des Fossés-Louis-VIIIj en mémoire de la donation faite
(1) Mémoire de l'Acad. de Rouen.
à la ville par ce prince , des anciens fossés , pour en disposer comme bon lui semblerait, donation qui a eu lieu en iaa4*
H existe dans cette rue une fontaine qui peut être très-utile aux habitants de ce quartier , mais qui est certainement très-mal placée pour les personnes qui passent le soir dans cette rue.
La rue Thouret rappelle le nom d'un avocat dis-
Thoimt. . * ■ m •
tingué au barreau de Rouen, lequel a joué un grand rôle dans nos premières assemblées législatives ; mais que les réactions , si ordinaires dans les temps de révolution, ont fait périr surl'échafaud, le 3 floréal de l'an II ( sa avril 1794* )
Il y a trente ans, cette rue n'était encore qu'un simple passagè, qui communiquait de la Grande-Rue à la rue aux Juifs. Au milieu de ce passage , il y avait une petite place, qui anciennement avait servi de cimetière à l'église Notre-Dame-de-la-Ronde , située à l'encoignure de cette rue. C'est en 1806 qu'on lui a donné le nom de Thouret , en mémoire de cet avocat célèbre, qui y a demeuré pendant quelques années, dans une maison dépendante de l'ancien Hotel-de- Ville.
La rue Saint-Romain a porté successivement les
lire Saint- *
tu»*.», noms de rue des FerronierSj parce que c'était celle qu'habitaient généralement les taillandiers, et autres ouvriers en fer , rue de F Archevêché) de l'ancien palais Archiépiscopal, qui avait sa principale entrée dans cette rue, et rue Saint-Romain, qu'elle porte depuis long-temps , du nom d'une tour voisine, dé-
pendant de P église cathédrale , et dont on attribue la fondation à saint Romain , Archevêque de Rouen.
La rue des Vergetiers est l'ancienne rue Dor— iu«
Vcrgiltm.
dogne, à l'extrémité de laquelle était la porte aux Febvres : plus anciennement elle faisait partie des fossés de la ville. Le nom des Vergetiers qu'elle porte depuis long-temps, lui vient du grand nombre de brossiers qui l'occupaient encore il y a une trentaine d'années. La rue Massacre , qui est sur la même ligne, faisait aussi partie de ces anciens fossés. Son n«*w nora rappelle probablement quelque événement tragique , dont Thistoire n'a point conservé le souvenir* Ce que je puis vous assurer, c'est qu'elle portait le nom de Massacre , bien avant qu'elle fût habitée par les bouchers , ainsi ce n'est point le sang qu'ils y répandent journellement qui le lui a fait donner comme on le croit communément.
Avant la révolution , l'on voyait dans la rue Saint- ao, s^. Nicohs 7 deux collèges de prêtres , dépendants de *'cwU" l'église cathédrale, connue sou$ les noms de Co/légs du Pape , et de Collège de DarnétaL Elle doit son nom à une ancienne église paroissiale , située presqu'en face la rue de la Croix-de-Fer , servant aujourd'hui à usage de magasin. Il existait encore dans le onzième siècle, près cette église , une place, plantée en chênes; l'on voit dans de vieux titres que cette place servait de limites à diverses propriétés particulières ; car à cette époque , la plus grande partie de
(i) Farin, Hut. de Rouen.
ce quartier était encore en nature de jardins et de masures.
^ *w* La rue des Cinq-Cerfs , que l'on a réunie depuis quel CnU- ques années à cette rue , fut ouverte dans le neuvième siècle , sur des terreins appartenants aux religieux de Sain l-S aire , dont le monastère, situé dans le pays de Bray , avait été détruit de fond en comble par les Normands , lors des premières irruptions qu'ils firent dans notre province. Elle porta pendant long-temps le nom de rue de Saint-Saire; mais le peuple , qui généralement estropie tous les mots , lui donna celui de nie des Chinchers , sous lequel elle fut connue jusqu'à la fin du dix-septième siècle. Cette rue étant alors habitée par beaucoup de fripiers, on leur donna le nom de chinchers , sous lequel on les désigne encore dans notre ville.
La rue Beffroi, long-temps dans les faubourgs , est très-ancienne , et a pris le nom d'une des tours
^m du Vieux-Château , qu'on appelait la Tourdu-Beffrx>i, et qui se trouvait dans la direction de cette rue. Elle porta ce nom pendant deux cent cinquante ans , c'est-à-dire depuis l'année i ao5 qu'elle a été percée , jusqu'en i45q qu'on lui donna celui de rue du Patriarche, d'un grand hôtel, situé dans cette rue , presqu'enface celle de Saint-Godard (0* Cet hôtel est celui de Louis de Harcourt, pauiarche de Jérusalem , archevêque de Narbonne , nommé en i4^9, à l'évêché de Bayeux. C'était, disent nos anciennes chroniques, un prélat du plus grand mérite,
(i) Faria, HLrt. de Rouen.
qui avait rendu les plus grands services à notre ville. Il eut l'honneur en i474 > d'être nommé premier président à l'Echiquier.
La rue du Patriarche reprit l'ancien nom de rue Beffroi , à la fin du dix-septième siècle.
La rue de Crosne est moderne , et porte le ru« d« nom d'un Magistrat recommandable , dont la mémoire doit nous être éternellement chère , pour les importants services qu'il a rendus à notre ville , qu'il a administrée , en qualité d'intendant , pendant une vingtaine d'années. Cette rue ne date que de Tannée 1775, et se fait remarquer par la beauté des édifices , par sa largeur , par sa régularité. Il n'y a pas encore vingt ans qu'elle était fermée du côté du boulevard , par une grille en fer , qui séparait la ville d'avec le faubourg Cauchoise.
Pendant la révolution , l'on donna à la rue de Crosne le nom de rue Pelletier-Fardeau; mais une délibération du Conseil municipal de Rouen, en date du douze frimaire de l'an X ( 3 décembre 1 80 1 ) , et l'ordonnance du Maire , du i4 pluviôse de la même année , portent que le nom de Crosne sera restitué à cette rue.
Le plus grand poète tragique que la France ait possédé jusqu'alors , est né dans la rue de la Pie , rue voisine du Vieux-Marché, et dépendant de l ancienne paroisse de Saint-Sauveur. L'administration municipale a fait placer , il y a quinze à dix*
Une «k In
huit ans , l'inscription suivante sur la porte de la maison où il reçut le jour :
Ici est né , le 9 juin 1606 , Piehbe Corneille.
Le propriétaire de cette maison a fait placer audessus de cette inscription le buste de ce grand homme. Il me semble qu'il aurait été plus naturel de lui voir rendre cet hommage par la ville que par un simple particulier.
Malgré l'opinion généralement répandue que Corneille est né dans cette rue je dois vou? prévenir , mon jeune ami , que quelques personnes pensent qu'il n'y a point reçu le jour, mais qu'il y a seulement demeuré. Selon elles, notre illustre compatriote a dû naître dans une des rues voisines de la rue de la Pie , et supprimées dans le milieu du siècle dernier, lorsqu'on jeta les fondements de l'Hôtel-de- Ville qu'on devait" construire dans ce quartier j j'ignore si leur opinion est fondée.
Lorsque les ducs de Normandie habitaient leur palais de la Vieille-Tour , ces princes avaient fait construire , sur la rue du Bac , une large galerie pour communiquer de leur palais à leur chapelle , située au coin de la rue de la Savonnerie , chapelle qui , par la suite , était devenue éghse paroissiale , sous le 110m de Saint-Cande- le— Vieux.
Cette galerie existait encore en i5o8, époque où
elle fut démolie par Tordre de l'Echiquier ; le Palais ducal avait été rasé de fond en comble au commencement du treizième siècle. Dans le seizième, la rue du Bac portait encore le nom de rue du Solierj je me rappelle vous avoir dit dans une de mes lettres précédentes , pour quel motif on lui donna celui qu'elle porte aujourd'hui. Son premier nom était celui de Saint-Cande-sur—Rive , qu'elle avait pris de l'église dont je viens de vous faire mention , et à laquelle Ton avait donné le surnom de Super Ripam , parce que long-temps les eaux de la Seine vinrent en baigner les murs.
Nous avons peu de rues dont la dénomination ait varié autant de fois que la rue Morand , laquelle a porté successivement les noms de rue Morand, de Maihan , du Château, de Rousseau, de Corneille, et à laquelle, dans la nouvelle inscription, l'on a rendu celui de Morand , qu'elle portait originairement. Cette rue et celle Faucon , ont été percées en 1610 , sur une portion du Vieux-Château , concédée par Henri IV à messieurs Faucon de Rys, premier président au Parlement , et Morand d'Eterville , trésorier de France , à la charge , par eux , d'y faire construire des maisons. Un sieur Math an étant , par la suite , devenu propriétaire d'une partie du Vieux-Château , Ton donna à cette ancienne forteresse le nom du Château-Mathan , lequel fut occupé depuis par les Filles du Saint-Sacrement. La rue prit alors les noms du Château ou de Mathan , qu'elle portait indistinctement. En 1794 ? on lui avait
donne celui du philosophe de Genève ; mais Tannée suivante, on raya son nom pour y substituer celui de Corneille, que cette rue a portë jusqu'en 1817. C'est à cette époque que l'on a jugé à-propos de lui redonner le nom d'un simple trésorier du Bureau des Finances , plutôt que de lui laisser celui d'un homme célèbre, que notre ville doit être fière d'avoir donné à la France.
Ror ie, A l'endroit où vous voyez aujourd'hui la rue de '•BU- Lemery , et les restes de l'ancien couvent des Feuillants , il y eut long-temps une grande place vide. C'est sur cette place , qui existait encore dans le milieu du quatorzième siècle, que l'on construisit , en i358, le Collège des Bons-Enfants, fondé par M. de Flavacourt , archevêque de Rouen (1). Ce Collège subsista jusqu'en i5g5 , époque où
lions -En- les Jésuites obtinrent la permission d'ouvrir leurs
laaU. 1
Ecoles dans cette ville , parce que, selon leur politique ordinaire , ces révérends pères trouvèrent le moyen de faire fermer toutes celles qui y existaient avant leur arrivée. U y avait dans ce Collège une chapelle et des classes séparées pour les élèves : les professeurs étaient obligés d'assister aux inhumations, de vivre en commun et des aumônes qu'on leur faisait(a). L'on n'y recevait que les jeunes gens avancés dans leurs études , et qui désiraient faire leurs humanités. Les écoliers moins avancés , allaient à l'Ecole de grammaire , située derrière le chœur de l'église de
(1) Pommeraye, Hist. des Archcv. de Rouen, (a) Farin , Ili»t. de Rouen.
Saint-Laurent, au haut de la rue qui en porte encore aujourd'hui le nom. C'est de ce Collège, occupé depuis par les Feuillants , qui vinrent s'établir dans cette ville en 1616, que la rue des Bons-Enfants a pris son nom. Outre ce Collège , il existait encore dans cette rue trois églises paroissiales et un couvent de Templiers. Les églises étaient Saint-Pierre-l 'Honoré \ au coin de la rue Ecuyère ? Saint-M a rtin-sur- ReneUe , dont l'entrée principale était par la rue Senécaux, et Sainte-Marie-ha-Petite , au-dessus de la rue de la Prison. Le couvent des Templiers était au bas de la rue des Hermites.
Un des hommes célèbres que la ville de Rouen s'honore d'avoir produit , est né dans cette rue. L'administration a fait placer, en 1818 , l'inscription suivante snr la porte de la maison où il reçut le jour :
Fontenelle est né dans cette maison , le n février 1667.
Les religieuses de la Congrégation de Notre-Dame , qui vinrent s'établir à Rouen, en i645, demeurèrent d'abord rue Herbière; mais en 1648, elles transférèrentleur domicile au milieu de la rue de Notre-Dame , qu'on appelait ainsi parce qu'elle dépendait de Vlsle- Notre-Dame , quartier dont la plupart des maisons faisaient des rentes foncières au Chapitre de l'église Cathédrale de Rouen , ce qui lui avait fait donner le nom de cette église.
Cette Congrégation religieuse , obligée par son institut d'instruire les enfants, surtout ceux despau-
vres, dans les devoirs de la religion , avait été suppriméebien avant la révolution. L'on avait donné à la rue où elles demeuraient , le nom de rue des Filles de Notre-Dame; mais une délibération du Conseil général de la Commune de Rouen , en date du 8 germinal de l'an III ( 28 mars 1795 ) , ordonne qu'à l'avenir cetterue, depuis la rue Martinville jusqu'auPort, prendra le nom de rue des Arpents , qu'une partie portait déjà, et sous lequel elle est connue aujourd'hui. Pendant la révolution, elle porta le nom dénie de Guillaume-Tell.
La rue de Fontenelle est du petit nombre de celles qui rappellent à Rouen le nom d'un des grands hommes nés dans cette ville ; malheureusement ce n'est point dans cette rue qu'il a reçu le jour : pour ce motif peut-être aurait-on bien fait de laisser à la rue des Bons-Enfants le nom de Fontenelle, qu'on lui avait donné en 1794, mais qu'elle n'a porté qu'un an ou deux.
Dans l'origine, la partie inférieure de la rue de Fontenelle s'appelait rue Brazière ; l'autre, depuis la rue de Crosne jusqu'à la rue Cauchoise, portait le nom de rue Saint-Pierre , de l'ancienne église de Saint-Pierre-le-Portier. Par la suite, la rue Brazière prit le nom de rue des Jacobins , du nom de ces religieux qui s'y étaient fixés en 1247, et dont le Monastère sert aujourd'hui de bureaux à l'hôtel de la Préfecture. Elle porta ce nom jusqu'au moment de la révolution , où on lui donna celui de rue du Département. Lors de la suppression des administrations
départementales y on changea ce nom pour lui donner celui de Fontenelle.
H y avait anciennement , rue de Fontenelle , à l'endroit où est l'hôtel de la Prëfecture , un hôpital destine à recevoir les pauvres pèlerins , hôpital certainement le plus ancien de tous ceux qui ont existé à Rouen, à l'exception de l'Hôtel-Dieu, dont l'origine se perd dans la nuit des siècles. L'on voit dans nos
An«"im Ho-
vieilles Chroniques que les marchands chaussetiers ËTI.Î! de Rouen , étaient les administrateurs nés de cet hôpital : ils avaient des titres qui leur donnaient cette qualité, dès le 3 septembre de l'année 5i4, époque qui prouve la haute antiquité de cet hôpital, si toutefois ces titres n'étaient pas apocryphes.
La ville de Rouen devait à la confrairie des Chaussetiers, une rente annuelle de 3i liv. 12 sols 3 den., qui leur avait été aumônée par lettres-patentes de Louis IX , pour les aider à nourrir les pauvres qu'ils recevaient dans cette maison hospitalière. Cette confrairie jouissait encore d'autres privilèges, qu'elle devait à la bonté du même prince , et que ses successeurs avaient bien voulu confirmer. L'on ne voit point, dans la suite des temps, ce qu'est devenu cet hôpital , qui , sans doute , aura été réuui à l'Hô tel- Dieu ; l'on sait seulement que le maître en charge des Chaussetiers portait , deux fois par an , aux pauvres de l'Hôtel-Dieu , du pain et du vin , aux époques du premier jour de l'an et de la fête de saint Jacques : il distribuait à chaque pauvre un pain et une demi bouteille de vin, et donnait une
double portion aux maîtres Chaussetiers , aux prêtres , aux gentilshommes et aux femmes en couche. La rue des Cordeliers a porté , pendant plusieurs
£S^L si^c,es > ,e nom de rue du Temple ; ce n'est cependant pas dans cette rue qu'était le couvent desTempliers , mais elle conduisait directement à leur église qu'onappellaitfeT^mp/ejetqui donnait sur une grande place , où, depuis , l'on a construit les maisons de la rue des Charrettes , qui se trouvent vis-à-vis celle des Cordeliers. Leur couvent était rue de l'Estrade , qui n'existait pas alors , et occupait tout l'emplacement vis-à-vis les Consuls. L'on voyait encore dans le milieu du dix-septième siècle , quelques vestiges de ces anciens ëdiiices à la maison qui porte pour enseigne à V Hôtel de la Barde royale.
L«»Tan* Les Templiers , dont l'ordre avait commence en 1118, vinrent s'établir à Rouen en 1160. Ces religieux avaient formé un second couvent en 1260, au bas de la rue des Hermites (1). Henri, roi d'Angleterre et duc de Normandie , leur avait donné en 1173, sa belle maison de plaisance, située sur les bords de la Seine , à deux lieues de cette ville, passée depuis aux chevaliers de Malte ; c'est celle connue encore aujourd'hui sous le nom de la Commanderie (2).
C'est sous le règne de Philippe-le-Bel que cet
a™* ordre , qui s'était rendu si célèbre dans toute la Chrétienneté, fut aboli. Ces chevaliers étaient-ils
(i), Farîn HuL de Roacn.
(a) Tous. Doples. Dcscript. de la Haute-Xorroandic,
coupables des crimes odieux dont ou osa les accuser ? La raison répugne à le croire ; car on ne commet point des crimes pour le seul plaisir d'en commettre, et tout a prouve qu'ils n'avaient point intérêt à se rendre coupables de ceux qu'on leur a imputés. Ils étaient riches , ils étaient puissants, ce fut aux veux de Philippe-le-Bel et de Clément V, tout leur crime. L'on vit, mon jeune ami, un roi trèschre'tien, l'on vit un successeur de saint Pierre , condamner des innocents pour s'emparer de leurs dépouilles; mais l'Histoire, ce juge terrible, a vengé la mémoire des victimes : les noms de Philippe et de Clément sont aujourd'hui en horreur.
Nous n'avons aucuns détails sur les Templiers de Rouen : nous ne voyons point qu'il soit fait mention d'eux particulièrement dans ce procès ; cependant ils devaient être en assez grand nombre dans notre ville , puisqu'ils y avaient deux couvents. Ont-ils été du nombre de ceux qui obtinrent leur grâce en «'avouant coupables de crimes imaginaires ? Ce que l'on sait , c'est que G/ff, grand prieur de Normandie, suivit l'exemple du grand-maître, Jacques MoUd; comme lui, il périt au milieu des flammes, en protestant de son innocence jusqu'à son dernier soupir.
La rue des Cor délie rs portait primitivement le nom de rueSt-Clément, du nom d'une ancienne église paroissiale , dont on voit encore une grande partie au bas de cette rue. Par arrangement avec le titulaire , cette église avait été concédée aux Cordeliers , lorsqu'ils
quittèrent le Clos Saint-Marc pour venir habiter leur nouveau monastère , sur la place du Donjon , aujourd'hui rue Nationale. Elle prit ensuite le nom de rue du Temple , et ne commença à porter celui des Cordeliers , que quelques années après l'extinction de Tordre des Templiers : en 1794 j on hû avait donné le nom de rue du Peuple; son ancien nom lui fut rendu l'année suivante.
iue de u La rue de la Grosse-Horloge , située aujourd'hui Hoiiofc. presqu'au centre de la ville , était encore dans les faubourgs, lorsque Raoul s'empara de Rouen. Ce n'est que dans le douzième siècle qu'elle se trouva renfermée dans l'enceinte des murailles, lorsqu'on recula la porte Massacre jusqu'auprès de l'église de Saint-Pierre-le-Portier. L'on ignore les noms que cette rue a portés originairement , l'on sait seulement que dans le seizième siècle , la partie qui s étend du parvis à la voûte, s'appelait rue Çourvoisjrne , et l'autre portait le nom de rue du Machacre , depuis cette voûte jusqu'au Vieux- Marché. Elle doit son nom actuel à l'horloge de l'ancien Hôtel- de -Ville , appelée improprement le Gros-Horloge , dont le timbre est dans la tour du Beffroi , ainsi que la cloche d'argent. Vous savez, mon ami^ que l'on sonne cette dernière dans les réjouissances publiques, dans les incendies , dans les cas d'émeutes , et tous les soirs , à neuf heures précises ; c'est ce qu'on appelle la retraite , et ce qu'on appelait anciennement le Couvre-Feu, dont l'origine remontait au règne de Guillaume-rlo-Conquérant.
La tour du Beffroi, dans laquelle est la cloche d'argent, fut commencée en 1387 , et entièrement terminée en 1398. L'on y monte par un escalier en pierres , contenant deux cents degrés , au bas duquel Ton voit une grande plaque de métal , sur laquelle est gravée, en caractères gothiques, une inscription qui indique l'époque de sa construction.
Je dois vous prévenir que le Beffroi de la ville n'a A pas été toujours dans cette rue ; il était anciennement sur la place de la Vieille-Tour, à l'endroit que l'on appelle encore aujourd'hui le Bel de la Vieille- Tour, de cet ancien beffroi; car en Celtique, bel signifie une cloche.
La cloche d'argent ne serait-elle pas la même qu'une ancienne cloche , nommée la Rembol , confisquée en 1390, sur les habitants de Rouen , par Charles VI, pour avoir sonné dans une émeute ? Le Roi , par lettres de cachet, datées de Paris, du 18 octobre 1^90, et envoyées à Jean de la Thuile^ bailli de Rouen , donnait à Guillaume de Hérouval , et à Pierre des Boues , ses pannetiers , la cloche nommée la Rembol, appartenant à la Mairie, et placée dans la tour du Mackacre. Messieurs de Ville s'étant opposés à l'exécution de ces lettres de cachet , le Bailli , par lettres données sous le scel du Bailliage , le 3 novembre de la même année , assigna à comparaître devant le tribunal souverain de l'Echiquier, Jean Pittement , procureur général de la Commune, pour s'entendre condamner à obéir aux ordres du Roi.
L'on trouve consignées dans quelques ouvrages sur cette ville, les lettres de cachet de Charles VI, et de Jean de la Thuile , relatives à la confiscation; mais Ton n'y trouve aucun détail sur la suite de cette affaire. Je présume qu'elle se sera terminée à l'amiable; la cloche n'aura pas été livrée, mais, par arrangement , les habitants en auront donné la valeur aux deux panneliers deCharles VI. Si cette opinion est fondée, il ne faut pas, mon cher Alphonse , aller chercher plus loin l'origine du nom de Cloche d'Argent, donné à cette cloche, qui ne diffère point des autres, par la matière dont elle est faite, ainsi que le croient , à tort , beaucoup de personnes. de d< La voûte, en forme d'arcade, qui joint la tour du .[™r Beffroi, avec l'ancien Hôtel-de- Ville , a été reconstruite en 1527. Le berger et les moutons, sculptés sous cette voûte, sont généralement regardés comme l'emblème des armes de notre ville : on lit au-dessous l'inscription suivante , qui montre toute la sollicitude du pasteur pour ses brebis :
Animant suant ponit pro ovibus suis.
L'on a représenté aussi , sous le milieu de cette voûte, une espèce de monstre, qui n'est, à ce que je crois, que cette fameuse gargouille à laquelle l'on fait jouer un si grand rôle dans l'Histoire des premiers siècles de notre ville.
Voilà ce que j'avais de plus important à vous dire sur les principales rues de Rouen; dans ma prochaine lettre je vous entretiendrai des faubourgs.
tttt bonz'ùm<.
Dajts tous les ouvrages qui ont paru jusqu'à-présent sur la ville de Rouen, l'on ne trouve, mon jeune ami, que très «peu de détails sur nos faubourgs : personne n'en ayant encore donné une description, j'essayerai, dans cette lettre, de remplir cette lacune dans l'Histoire de notre ville.
Le faubourg Saint-Sever , situé sur la rive gauche de la Seine, est le plus considérable de tous ** «SUceux qui entourent la ville , tant par son étendue que par sa population. Son origine paraît remonter assez loin , mais l'on ne peut en préciser l'époque ; ce que Ton sait de certain , c'est qu'il existait déjà dans le huitième siècle. L'on ignore aussi le nom qu'il portait dans ces temps reculés ; Ton ne connaît que celui âïEmindreville , qu'on lui donna sous le règne de Raoul , premier duc de Normandie, Nos Historiens ne sont pas d'accord sur Pétymologie de ce nom , qu'ils ont latinisé , tant bien que mal, Hermintrudis-Villa. Ainsi que je viens de vous le dire, il existe à ce sujet plusieurs opinions , mais je ne vous rapporterai que les deux principales, les autres ne valant pas la peine d'être citées. D'après la première 7 le nom d'Emindreville vient d'une
sainte Hermentrude , dont Raoul apporta le corps d'Angleterre , et qu'il déposa dans la chapelle de Saint- Vaast , située dans ce faubourg. En supposant que ce fait soit vrai , il n'a pu se passer à Rouen , où il n'y a jamais eu d'autel ni de chapelle dédiés à Saint-Vaast, mais à Jumiéges, ainsi que le rapportent deux de nos anciens chroniqueurs , Dudon de Saint-Quentin, et Guillaume de Jumiéges, qui nomment cette sainte Ameltmide , Hameltrudinis , Hameltruda , et non Hermentrude. La seconde opinion me parait mieux fondée. Au lieu de Hermentrudis-Villa , qui ne signifie rien , l'on trouve sur des titres latins relatifs à ce faubourg , Minor- Villa , qu'on aura traduit en français , par Mendreville; c'est-à-dire, la moindre ville , la petite ville, car mendre est un vieux mot tombé en désuétude, qui signifie moindre. Ce faubourg paraissant toujours avoir été assez considérable, a pu être regardé, pendant long-temps, comme formant une ville à part , ce qui lui aura fait donner le nom de Mendreville, pour la distinguer de la ville proprement dite ; et comme avec le temps le peuple dénanature presque tous les noms propres, il aura donné à ce faubourg celui d'Emindreville , qu'il a porté jusques dans le milieu du quinzième siècle.
C'est de l'église paroissiale , dédiée à saint Sever, que ce faubourg a pris le nom qu'il porte depuis plusieurs siècles. L'on compte dans ce faubourg sept hameaux, connus sous les noms de la Motte , de Claquedents, de Bonne-Nouvelle, des Juifs,
de la Pucelle , des Brouettes et de Qrammont,
L'on présume que celui de la Motte > près le Petit- QuevilJy , a pris son nom d'un ancien château , sur lequel l'on n'a aucuns renseignements positifs. Celui de Claq uedents, sans doute ainsi nommé de sa position sur le bord de la Seine , comprend la grande et la petite Chaussée. Le hameau de Bonne-Nouvelle ,doit son nom à l'ancien monastère élevé au centre de ce hameau, et dontles bâtiments servent aujourd'hui de c asernespour la cavalerie. Le hameau des Juifs, situé du côté de St— Yon, a peu d'étendue ; c'était anciennementl'endroit où les Juifs avaient leur cimetière. C'est de la léproserie de Saint-Julien , dans laquelle l'on ne recevait que des filles lépreuses , que le hameau de la Pucelle tire son nom ; on devrait alors l'appeler le Hameau des Pucelles. Nous ignorons d'où celui des Brouettes , situé entre les rues d'Elbeuf et de Saint-Julien , tire le sien ; c'est le moins considérable de tous. Le hameau de Grammont a pris ce nom d'un monastère supprimé quelques années avant la révolution , et qui, depuis sa suppression , sert de magasin à poudre.
Avant la révolution , l'on comptait dans ce faubourg une église paroissiale , une chapelle ( celle Saint- Yves ) , trois monastères, l'abbaye de Bonne- Nouvelle , les dames Crépines, les Chartreux j et une Ecole Chrétienne , connue sous le nom des Frères Saint— Yon : les religieux de Grammont qui étaient venus s'établir dans ce faubourg, en n56,
avaient été supprimés quelques années avant la révolution.
À l'article des anciennes fortifications de notre ville, je vous ai parlé delà Barbacanne, ou Petit- Château , forteresse qui défendait l'entrée de l'ancien pont de pierre , et remplacée aujourd'hui par dm la place de Saint-Sever. Le bel édifice que vous appercevez à l'extrémité de cette place , destine* , lors de sa construction , à servir d'entrepôt pour le sel , sert depuis environ un demi-siècle , de Casernes pour la cavalerie. Il occupe l'ancien clos des Galles ou des Gallères , alors le seul chantier consacré à la construction des vaisseaux , dépendant du hameau de Claquedents.
L'ancien clos des Gallères n'existait plus depuis long-temps. L'on avait élevé sur cette place une grande quantité de maisons d'un aussi mauvais goût que la plupart de celles que l'on voit encore sur la chaussée , lorsqu'en 1 7 1 3 l'on jetta les fondements de ce vaste bâtiment , construit sur pilotis. La mort de Louis XIV, arrivée Tannée suivante, fit suspendre les travaux , mais on les reprit en 172$, et ils furent entièrement terminés en 1729. Cet ancien grenier à sel, élevé sur les plans de Cotte , architecte du Roit et sous la direction de Demarne , inspecteur , a trois cents douze pieds de long, cinquante de large, et soixante-douze d'élévation.
Druide C'est dans la maison des Frères Saint- Yon , que le gouvernement avaitétabli ledépôt de mendicité dece département , créé en 18 12. Ce superbe local n'ayant
pas été habite' depuis un grand nombre d'années , avait été réparé et avait reçu tous les changements nécessaires à sa nouvelle destination. Ce dépôt, dont l'ouverture avait eu lieu le premier décembre de la même année , pouvait contenir de cinq à six cents personnes : les sexes et les âges y étaient séparés ; chaque classe de pauvres avait ses dortoirs , ses ateliers , ses réfectoires particuliers. Cet établissement extrêmement utile dans une ville aussi populeuse que Rouen, n'a subsisté que jusqu'en i8a3. Au moment où je vous écris , l'on fait de nouveaux changements à la maison de Saint-Yon , choisie par le gouvernement, pour y établir l'Hospice des aliénés: espérons que cet établissement , dont on sentait le besoin de puis long-temps > aura une plus longue durée que le dépôt de mendicité.
La première pierre de cet Hospice a été posée le a5 août 1822 , par M. de Vanssay , préfet du département , en présence de M, le maire , de MM. les adjoints, et des conseillers de préfecture.
L'on a déposé sous celte pierre une boite en plomb , renfermant i° le procès-verbal de l'opération; a°une planche en cuivre sur laquelle est une inscription indiquant la destination des bâtiments, la date de leur inauguration , l'année du règne de Sa Majesté Louis XVIII, et les noms du ministre de l'intérieur, du préfet et du maire ; 3° cinq pièces de monnaie en argent , et une médaille frappée à l'occasion de la naissance du Duc de Bordeaux.
De l'Hospice des aliénés , je vais de suite , mon
cher Alphonse, vous transporter au magasin a poudre. Un des nombreux services rendus à cette cité , par M. de Crosne , est la translation hors de la ville de ce dangereux dépôt, qui, renfermé alors dans une des tours du Vieux-Palais , nous menaçait journellement d'un danger effrayant. Ce zélé magistrat, toujours guidé par l'intérêt général , ne fut point retenu, en rendant un tel service à ses concitoyens, par la crainte de s'exposer au ressentiment d'une famille puissante (i), qui, depuis plusieurs siècles, regardait le gouvernement de ce château comme son patrimoine , et qui en prévoyait la destruction prochaine, lorqu'il cesserait d'être employé au seul usage auquel il servait encore.
C'est l'ancien monastère de Grammont qui a été choisi pour servir de magasin à poudre. Sa position à l'extrémité du faubourg Saint-Sever , son isolement de toute espèce d'habitations , ont fait donner la préférence à ce bâtiment qui , depuis la suppression des religieux de Grammont, ne servait à aucun usage. Dans les premières années, ce magasin n'était «éparé de quelques propriétés voisines , alors en nature de jardins, que par un simple mur contre lequel étaient attachés des treillages pour espaliers qui pouvaient faciliter l'escalade. Le directoire du département ayant reconnu l'inconvénient d'un tel voisinage, fit, en 179a, l'acquisition d'un bâtiment voisin propre à y établir un corps-de-garde , et d'un espace de terrein suffisant pour le passage des rondes exté-
(1) La famille d'Harcourt.
Heures. Depuis cette ëpoque , d'autres dispositions ont été faites , tant pour protéger le magasin contre les entreprises de la malveillance , que pour prévenir toute surprise du poste chargé de sa défense.
Le Cours de la Reine , dont l'étendue et la position en font la promenade la plus agréable de notre ville , est situé à l'entrée du faubourg Saint-Sever, à main gauche du pont Le terrein sur lequel l'on a formé cette promenade appartenait aux religieux de Grammont , et faisait anciennement partie du parc de Henri II, roi d'Angleterre et duc de Normandie , qui l'avait donné à ces religieux lorsqu'ils vinrent s'établir àRouen, en 1 156. Ce parc s'étendait depuis l'ancien pont de pierre jusqu'aux prairies de Sotteville inclusivement. S'il faut s'en rapporter à d'autres chroniques 7 ce parc aurait eu une étendue beaucoup plus considérable , puisque , d'après elles , il se prolongeait jusqu'au Petit-Quevilly, dont le nom, disentelles, provient de ce parc.
Cest le a juin i65o , que MM. les échevins achetèrent des religieux de Grammont ce terrein (i); c'est donc à tort que la plupart de ceux qui ont écrit sur la ville de Rouen , ont avancé que cette promenade a été plantée en i65o ; elle n'a pu l'être que l'année suivante. Quatre belles rangées d'ormes forment trois jolies allées , dont celle du milieu, remarquable par sa grandeur , est destinée aux voitures ; les deux autres , beaucoup moins larges , ne sont fréquentées que par les personnes à pied. L'une
(i) Faria, BasU de Roveo.
donne sur les belles et riantes prairies de Grammoat ; l'autre , voisine des rives de la Seine , permet à la vue de s'e'tendre sur ce beau fleuve , et de parcourir une chaîne de montagnes, dont l'aspect a quelque chose de pittoresque.
La plantation du Cours a e'te' entièrement renouvele'een 1784, l'administration locale ayant e'te' obligée de faire abattre celle qui existait, pour procurer aux habitants de cette ville du bois de chauffage , qui manqua totalement dans le cours de cet hiver par suite de quelques circonstances que l'on n'avait pu prévoir (1).
Dans la belle saison , le Cours est la promenade laplusfre'quente'ede notre ville, surtout le dimanche, où il est de mode de s'y présenter. Il offre alors la re'union la plus brillante ; le grand nombre des e'quipages , la varie'té des parures aussi élégantes que recherche'es , produisent un coup-d'œil charmant. L'ouverture de cette promenade se fait tous les ans, le jour de l'Ascension , où , depuis près de neuf cents ans , se tient dans ce faubourg la foire <le Bonnes-Nouvelles. Maigre' la beauté' de la saison, il y a beaucoup de personnes qui ne s'y promèneraient pas avant cette époque , tant elles tiennent encore à l'empire des coutumes.
L'on compte dans le faubourg Saint-Sever quarante-trois rues , un impasse , deux places , un cours ou boulevard , une cour , sept hameaux , cinq quais
(1) Mémoires Secrets.
et l'avenue Je Caen, en méme-temps voie publique et promenade.
Du faubourg Saint-Sever nous allons nous transporter dans celui de Martinville , situé sur la rive opposée de la Seine , ce que nous pouvons faire tout naturellement en revenant par le pont, ou si nous voulons abréger notre chemin , en traversant Peau près le Cours-Dauphin.
A Particle de la porte Martinville , je crois me rappeler vous avoir rapporté l'étymologie de ce nom, TUk* qui vient d'un ancien temple consacré à Mars , à la place où nous voyons aujourd'hui l'église succursale de Saint-Paul. S'il faut s'en rapporter à nos anciennes chroniques , ce temple , ainsi que ceux de Mercure et de Vénus, divinités qu'adoraient particulièrement nos ancêtres , existait encore dans les premiers siècles de l'Eglise , et ne fut détruit que sous l'épiscopat de l'évôque Romain, dan» le milieu du septième siècle. À cette époque , le faubourg Martinville était beaucoup plus considérable qu'il n'est aujourd'hui, parce qu'insensiblement une grande partie s'est trouvée renfermée dans la ville , dont l'étendue, du côté du levant, ne dépassait pas alors la rue Malpalu.
Vous savez qu'une partie de ce faubourg est traversée par la rivière d'Aube lté , sur laquelle se trouvent un grand nombre d'ateliers de teinture en rouge des Indes, branche de commerce considérable pour cette ville , et qui , avec ses fabriques de Rouenneries, fait une de ses principales ri-
chesses. Originairement cette rivière devuic couler dans une autre direction que celle qu'elle suit aujourd'hui, et former, avant d'aller se perdre r^oi" dans la Seine, ce vaste marais, connu depuis Lwup*' près de douze siècles sous le nom du Pré-aux- Loups , dont il est fait si souvent mention dans les annales de notre ville ; ce marais , formé nonseulement par l'Aubette, mais encore par la fontaine Jacob, par Robec , par la petite Aubette, par les sources nombreuses que l'on voit sourdre dans ce faubourg , môme par la Seine , dont les eaux inondaient souvent cette partie basse de la ville , était d'une grandeur considérable, puisqu'il occupait en totalité le quartier et le faubourg Martinville. Ce cloaque infect étant un foyer perpétuel d'émanations délétères , toujours si dangereuses, et qui devaient l'être encore davantage à une époque où. l'on n'avait aucunes connaissances pour s'en préserver ou pour en diminuer les funestes effets, l'on dut chercher les moyens de le dessécher. Nos anciens Historiens ne nous apprennent rien à cet égard : ordinairement si prolixes , ils ont gardé le silence sur un fait qu'il était cependant si important d'éclaircir. Je présume que l'évêque Romain est le premier qui ait tenté de dessécher ce marais , en donnant un cours aux eaux stagnantes, et en détournant celui des rivières de Robec et de l'Aubette. Je fonde mon opinion sur plusieurs passages de la vie de ce prélat, et sur le fameux miracle de la gargouille qu'on lui attribue , mais qui , aux yeux des
personnes sensées , n'est que l'emblème du dessèchement de ce marais : service important qu'il aura rendu à ses concitoyens , lesquels, par reconnaissance , auront voulu en perpe'tuer le souvenir , mais que selon leur usage , les prêtres ont de'nature' et transforme' en miracle , auquel nos ancêtres , peu éclairés et très-crédules , auront pu ajouter foi , mais qu'aujourd'hui la raison rejette et relègue dans ces vieilles légendes que personne ne lit plus. La fontaine Jacob est une très-belle source qui v™*,**
* Jacob.
coule au milieu de la rue Préfontaine , presqu'en face de l'ancien moulin à tan. Depuis un temps immémorial , elle sert à l'usage des lavandières , et va ensuite se perdre dans PAubette. Cette fontaine , dépendant du fief de la Fontaine Jacob , avait donné son nom à une ancienne Jurisdiction exercée jusqu'à l'époque de la révolution par les religieux de Saint- Julien.
Dans l'origine , le fief de la fontaine Jacob avait été crëé en 1075 , en faveur de l'abbé et des religieux du monastère de la Sainte-Trinité-du-Mont , par un des principaux seigneurs de la Cour de Guillaume-le-Conquérant , dont l'Histoire n'a pas conservé le nom. Ce fief s'appelait aussi le Fief de l'Aumonerie y et s'étendait sur plusieurs paroisses , entre autres sur celle de Bonsecours (1). Après la suppression du monastère de la Sainte-Trinité , suppression ordonnéeparHenrilVen l'annéé 1 597 , cette
(i)Poramerayc, HuU de l'Abbaye de Sainle-Calhcrii*e.
Jurisdiction , par accord avec les religieux , ëtait passée à ceux de Saint-Julien , lesquels y avaient haute , moyenne et basse Justice , qu'ils faisaient administrer tous les lundis , dans une maison peu éloignée de la fontaine Jacob.
Vdpiui de C'était dans ce faubourg, au pied même de la côte, presqu'en face la fontaine Jacob, qu'était situé l'ancien hôpital de Jéricho , sur lequel je vous ai donné quelques détails , lorsque je vous ai parlé des hôpitaux.
Dans le milieu du siècle dernier, l'on voyait encore To« 4» dans le faubourg Martinville , la tour du Colombier, contre laquelle, au rapport de de Thou, et de plusieurs autres Historiens , les assiégeants tirèrent près de trois mille coups de canon, lors du siège de Rouen par Charles IX.
Ce faubourg nous ofFre encore une promenade très-agréable , connue indistinctement sous les noms <w du Cours-Dauphin ou du Chemin-Neuf. Ce Cours frappa, est en même— temps promenade et voie publique ; il fut commencé en 1693, terminé en 1709, et planté en 1729 , année où naquit le Dauphin , fils de Louis XV , et c'est en mémoire de cet événement qu'on lui donna le nom du Cours- Dauphin, Avant la création de cette route, ceux qui venaient à Rouen par Bonsecours ou par Eauplet , étaient obligés d'entrer par la grande rue du faubourg Martinville. Ce Cours a été construit sur une partie du Préaux-Loups , et a nécessité de grands travaux pour l'élever à la hauteur nécessaire , ce qui a eu lieu
avec des remblais provenant de la cote Sainte- Catherine , et obtenus au moyen de la sape et de la mine.
La création du Champ-de-Mars est encore un ck«»M*des nombreux services que nos concitoyens doivent à la sollicitude de M. de Crosne. Comme le Chemin- Neuf , il est formé sur une autre portion de ce marais fangeux, dont les émanations pestilentielles , jointes à celles qui s'échappaient journellement des autres cloaques qui infectaient encore cette ville il y a une soixantaine d'années, ont été plus d'une fois funestes aux habitants de ce faubourg. Cette place , au niveau des boulevards, ayant été élevée au moins de sept à huit pieds, vous pouvez vous faire une idée de ce qu'elle était alors.
Le Champ-de-Mars est grand , régulier , bien planté , et a le double mérite d'embellir et d'assainir le faubourg Martinville , dont il fait partie. Son nom vous indique assez que cette place est consacrée aux évolutions et autres exercices militaires. C'est aussi sur cette place que se donnent presque toutes les fêtes publiques.
Cest sur le Champ-de-Mars que fut élevée , en l'an II , la fameuse montagne dont l'existence dura à peine un an , et que l'on s'empressa de raser aussitôt qu'on fut délivré de la faction qui dominait alors, et au nom de laquelle tant de sang coula dans quelques villes de France.
Je ne dois pas, mon jeune ami, quitter cette cjj^j;* place sans vous parler des Casernes de Mar- vJJ*-
tinville j à l'usage de l'infanterie. Ce vaste édifice , distribue' comme le sont en général tous les bâti-* ments destinés à loger des militaires, n'offre rien qui soit digne d'être cité. La cour est grande , les soldats peuvent facilement y faire leurs exercices. L'on y entre par une grille en fer , soutenue par deux guérites en pierre , d'un assez bon goût. Le reste do la cour est fermé par un parapet ou mur, à hauteur d'appui , qui règne tout le long d'un bras de l'Aubette , qui sépare ces casernes d'avec la voie publique.
L'inscription suivante, sur le pavillon du milieu, indique en quelle année a été construite cette caserne,
Ludovicus XVI.
Anno Domini
M. DCCLXXVI.
Outre la Jurisdiction de la fontaine Jacob , il jBri,die- y av2Ut enc<>re dans ce faubourg la Jurisdiction de siïjLi. Saint-Paul, appartenant à l'abbesse de Montivilliers. Le fief de Saint-Paul , érigé en baronnie , lui avait été aumône par un duc de Normandie , avec le droit d'y établir un couvent , et le privilège d'y avoir haute , moyenne et basse Justice. Aucun acte ne nous apprend sous quel duc , en quelle année et pour quel motif cette donation avait eu lieu. Ce que l'on sait de certain , c'est que le prieuré de Saint-Paul existait déjà, depuis quelques années, en 1266. On en a la preuve dans une donation faite aux religieuses de ce prieuré , par un bourgeois de
( aoi )
Rouen, nommé Jzon Le tort. Malgrésonpeu d'importance ( car il n'y a jamais eu plus de cinq ou six religieuses) ce prieure' traversa plusieurs sièlces, et se maintint jusqu'en 1660, qu'un décret de François de Chamvallon , archevêque de Rouen , ordonna à l'abbesse de Montivilliers de rappeler auprès d'elle les religieuses qui l'occupaient alors (1). Ce prieuré , qui était situé près l'église de Saint-Paul , et ses dépendances , lurent fieffés , par l'abbesse , à un nommé de Sens , et transformé depuis en habitations particulières. C'est dans le jardin d'une de ces maisons que coulent les eaux minérales de Saint- Paul.
Avant la révolution, la Jurisdiction de Saint-Paul était exercée au nom de l'abbesse de Montivilliers, par un bailli , qui tous les mardis rendait la justice aux habitants de ce lieu , et son prétoire était dans une maison voisine de l'église paroissiale.
Le Val-dïEauplet , qu'on trouve à la suite de la terrasse de Saint -Paul, dépend en partie du faubourg Martinville , et de la commune de Blosseville. La partie qui dépend de Rouen s'étend jusqu'à la sente Lindet, qui forme la séparation de notre ville et de Bonsecours. Ce hameau est trèsancien , et tout porte à croire qu'il tire son nom de cette ancienne Jurisdiction. Il est vrai qu'Eauplet est appelé en latin Aqua-Pluta ; mais je pense que c'est une expression corrompue, parce que Pluta,et vous devez, mon ami, le savoir aussi bien
(1) Pomraerayc, Hi»t. des ArchcT. de Rouen.
que moi , ne signifie rien dans la haute ni dans la basse latinité'. Je crois , au contraire , que le nom . de ce hameau , était originairement au plet , ou aux plaids, du latin pletum , placitum, usités anciennement , pour exprimer notre mot français , plaids. Ce nom lui aura été donné , parce que , dans les premiers temps , la Jurisdiction de Saint-Paul tenait ses assises dans ce hameau , et l'on disait alors, allons au plet, ou aux plaids de Saint-Paul , comme nous dirions aujourd'hui, allons au tribunal. S'il en est ainsi, Ion doit écrire Juplet , et non Eaupiet, qui , je vous le répète, ne doit être qu'un nom défiguré.
Côte Ar Une grande partie de la côte de Sainte-Cathe- ^SHîLT rine, dépendant aussi du faubourg Martinville , je terminerai cette lettre par quelques particularités sur cette côte , la plus haute et la plus escarpée de toutes celles qui entourent la ville de Rouen. Toutes nos anciennes chroniques parlant d'un duc Aubert , gouverneur de la Neustrie, sous le règne de Pépin, m.«. * *°n* mention de son château sur le mont Thuringue, pres je Rouen , mais aucunes n'indiquent où était ce mont. Tout me porte à croire que c'était celui que nous appelons aujourd'hui la Côte de Sainte-Catherine, située à l'est-sud-est de cette ville. Je dois vous prévenir que quelques écrivains ont pensé que le mont Thuringue n'était autre chose que la côte de Moulineau , au haut de laquelle l'on voit encore les débris du château de Robert-lc-Diable , fils de ce même duc Aubert , et surnommé ainsi , à cause de
ses brigandages j mais cette côte , distante de quatre lieues de Rouen , ne permet pas d'adopter leur opinion. L'on voit dans ces mêmes chroniques que le château de Robert-le-Diable , avait été construit par le prince Robert , pour se soustraire à la juste colère de son père, et que, pendant plusieurs années, ce château fut un véritable repaire de brigands. Or, si la côte de Moulineau était réellement l'ancien mont Thuringue , est-il croyable que Robert fût venu justement se réfugier dans le château d'un père qui venait de mettre sa tète à prix , en faisant publier à son de trompe, dans toute la Neustrie, l'ordre de poursuivre son fils, et de le tuer (i)?
Pendant plusieurs siècles , il a existé sur la côte de Sainte-Catherine une célèbre abbaye , fondée sous le nom du Monastère de la Sainle-Trinitd- Mo(UI1;r, du-Mont , par un nommé Gosselin , vicomte de îriiiJÏ." Rouen et seigneur d'Arqués, et par Emmeline , son épouse, en ioa4. L'église fut dédiée , le a6 août io3o, par Robert, archevêque de Rouen, en présence de Robert le Magnifique , et des principaux seigneurs de sa cour (2). Cette église possédait une relique bien précieuse , c'était un doigt de Sainte- Catherine, vierge et martyre , donné au fondateur de cette abbaye , par un pèlerin, nommé Siméon, qui l'avait apporté du Mont-Sinaï, montagne cé-
(1) Letalteur, Nagerel , Chron. de Normandie.
(2) Pomroeraye, HUt. de l'Abbaye de Saînle-Cathcrine.-Ordcric Vilal , Hist. de Normandie. - Bourgueville , Antiq. de la Neuslrie. - Nagerel, Chroniq. de Normandie. - Taîllepied, Anti^. de la titte de Rouen.
( ao4
lèbre de l'Arabie-Pétrée. Ce doigt, qu'on avait placé dans une superbe châsse , était un miracle perpétuel , car il en découlait jour et nuit un baume qui avait la propriété de rendre la santé à toutes les personnes qui venaient implorer Sainte-Catherine , quelques maladies qu'elles eussent; c'était , comme vous pouvez le voir , deux miracles pour un.
J'ignore si ce doigt, qui, par suite de la suppression de ce monastère , était passé aux Chartreux , existe encore , surtout s'il en découle toujours un baume précieux ; je sais seulement que le nom de Sainte-Catherine en est resté à la montagne.
Le monastère de la Sainte -Trinité-du-Mont a existé jusqu'en 1597 , qu'Henri IV , avec l'approbation de Clément VIII, le fit démolir de fond en comble , sous le prétexte que par sa position , il pouvait servir de retraite aux mécontents ; mais le véritable motif était d'en faire passer les revenus à la Chartreuse de Gaillon , fondée par les cardinaux de Bourbon , oncle et cousin du Roi ; le dernier , surtout , eut la plus grande part à cette suppression. L'on trouve dans l'histoire de cette abbaye , par le père Pommeraye , les lettres-patentes de Henri IV, et les bulles du pape relatives à l'extinction de ce monastère.
Il existait aussi sur la côte de Sainte-Catherine , une petite chapelle, dédiée à Saint-Michel, chapelle sous la dépendance de l'Abbaye de Saint-Ouen , et dans laquelle les religieux se rendaient processionnellement à certains jours de l'année, mais principalement le jour de la fête patronale.
La fondation de cette chapelle remontait au huitième siècle ; il en est fait mention dans une charte de Richard-le-Bon , en 996 , et il paraît qu'elle était alors beaucoup plus considérable , et môme qu'elle e'tait regardée comme une église. Le peuple , qui généralement est un peu crédule , croit que cette chapelle, dont on voit encore quelques vestiges qui semblent lutter contre les ravages du temps, renferme un trésor , mais qu'on ne peut le découvrir, parce qu'il est gardé par des revenants ou par des esprits; vaine superstition dont il serait difficile de le désabuser tant les préjugés ont encore d'empire sur lui.
La côte de Sainte-Catherine a porté le nom de Côte àe Saint-Michel) jusqu'au moment de la fondation du monastère delà Sainte-Trinité-du-Mont, ainsi qu'on le voit par ce passage de la charte de fondation: Monasterium SS. Trinitatis quod situm est Rotomagi in monte Sancti MichaeloU).
A l'article des fortifications de la ville , je vous *£; ai parlé du fort qui a existé sur cette côte , et qui a joué un rôle important à diverses époques de notre Histoire , sur-tout dans nos guerres dç religion. L'on voit encore quelque ruines de cette ancienne forteresse , démolie par l'ordre de Henri IV , sur la demande que lui en firent les habitants de Rouen.
L'on ne compte dans le faubourg Martinville que sept rues , un impasse , une place publique et deux boulevards.
(1) Pommeraye, But de l'Abbaye de Saintc-Cadieriac.
(ao6)
<Utt itciziïmt.
Il nous reste encore, mon cher Alphonse, quatre faubourgs à parcourir pour terminer la description topographique de notre ville natale , après quoi nous nous occuperons de son Histoire civile , judiciaire et ecclésiastique. Aujourd'hui , nous commencerons notre course par celui de Saint-Hilaire,
Taoboarg *
ïi.u.w" DeaucouP Pms considérable, sous le rapport de retendue , que le faubourg Martin ville , mais auquel se rattachent beaucoup moins de souvenirs historiques.
Depuis une trentaine d'années , le faubourg Saint- Hilaire n'est plus reconnaissable , sur-tout du côté que l'on nomme le Franc- Aleu , où il n'y avait pas alors une maison y tandis qu'aujourd'hui l'on y compte au moins une douzaine de rues. Avant la création des boulevards, ces terreins étaient encore en nature de jardins ou de terres labourables , et faisaient partie de la côte de Beaurepaire , située entre l'église de Saint-Hilaire et le cimetière monumental. II en est de môme pour la grande rue de ce faubourg , dans laquelle les habitations se multiplient a un tel point, qu'avant peu d'années, cette route ne formera qu'une rue de Rouen à Darnétal.
Hainran <!«
Sl.-Gtilr»df-Hriwun-
Le faubourg Saint-Hilaire a pris son nom de l'église dédiée sous l'invocation de ce Saint, église qu'on voit sur la hauteur , à main gauche , en sortant de Rouen, monument du plus mauvais goût, et qui a plutôt l'air d'une grange que d'un temple du Seigneur. Il y avait encore l'église de Saint- Gilles-de-Repainville, succursale de celle de Saint- Hilaire , destinée spécialement pour les habitants du hameau dont elle portait le nom , hameau de ce faubourg , et situé en grande partie sur les rivières de Robec et de l'Aubette. Il ne reste plus rien de cette église , le hameau , lui-môme , est beaucoup moins considérable qu'il n'était anciennement.
Toussaint Duplessis, dans sa description de la Haute-Normandie , dit qu'il tire son nom du latin Ripce-ViUa , parce qu'il est situé sur la rivière de Robec et de l'Aubette ; je le veux bien.
Pendant plusieurs siècles , l'Hôtel-Dieu a été placé dans ce faubourg , au hameau du Nid-de- Chien ; je vous en ai parlé précédemment. Ce ha- UawMtt du meau , situé au carrefour que forment les rues de la Petite-Chartreuse , Préfontaine et du Nid-de- Chien , est très-ancien , et n'était , dans l'origine , qu'un simple rendez-vous de chasse y où les ducs de Normandie laissaient leur meute lorsqu'ils allaient chasser de ce côté ; car , sous leur règne , cette portion de la ville était encore couverte de bois , ainsi que la plupart des côtes qui environnent Rouen. Aujourd'hui de stériles bruyères remplacent ces forêts ) mais il viendra un temps , et peut-être ce temps
ftid- 'r- Cliica.
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n'est pas éloigné 9 où ces terreins incultes , quoique la plupart soient susceptibles d'être cultive's y seront de'friche's et rendus à l'agriculture : quant à ceux dont le sol pierreux refuse le soc de la charrue , il serait de l'intérêt public de les boiser ; car il ne faut pas nous le dissimuler , si la génération actuelle ne replante pas , celles qui nous suivront finiront par manquer de combustibles , dont la consommation augmente de jour en jour d'une manière effrayante.
Quelques maisons éparses composent aujourd'hui le hameau du Nid-de-Chien. Il paraît qu'il n'a jamais été considérable , même pendant que l'Hôtel-Dieu était dans ces parages. Lorsque cet hôpital fut reporté dans l'intérieur de la ville , les habitants du Nid-de-Chien restèrent paroissiens de l'église de la Madeleine, ce qui devait n'être commode ni pour eux ni pour le clergé de cette église.
Deux maisons religieuses ont existé autrefois dans ce faubourg , mais toutes deux l'abandonnèrent pour se porter dans celui de Saint-Sever , les Chartreux en 1657 ? ^es bénédictines en 1688 : ces dernières étaient établies à la Pannevert; les Chartreux ont donné leur nom à l'endroit qu'ils occupaient , connu encore de nos jours sous le nom de la Petite- Chartreuse.
Le faubourg Saint-Hilaire est traversé, dans toute sa longueur, par la rivière de Robec, et dans unepartiepar l'Aubette , qui le quitte à la rue Préfontaine , pour entrer dans celui de Mariinville. Plusieurs
moulins à blé, la plupart appartenant, avant la révolution , à diverses maisons religieuses , et un grand nombre d'usines, sont établis sur la première. Il n'existe dans ce faubourg aucun établissement public.
La place Saint-Hilaire , formée lors de la création des boulevards , est assez grande , et comprend une partie du terrein sur lequel était assise l'ancienne porte.
L'on compte dans ce faubourg vingt-huit rues , un impasse , une place et un boulevard.
En quittant le faubourg Saint-Hilaire , l'on trouve celui de Beauvoisine , où nous allons porter nos pas. Originairement ce faubourg était connu sous le nom de Sainte- Apolline , et commençait au carrefour, que nous nommons aujourd'hui la Crosse 9 mais qui FMkoBr| n'existait pas dans ces temps reculés , puisque ce quartier faisait alors partie des fossés de la ville. Lorsqu'au commencement du treizième siècle , l'on recula la porte Sainte-Appolline jusqu'au carrefour du Coq, je vous ai dit, mon jeune ami , qu'elle prit le nom d'Aubevoie , et qu'elle le donna au faubourg ; c'est à cette époque que la place de la Rougemare , qui, jusqu'à ce moment, n'avait été qu'un terrein vague, en pleine campagne, lit partie de ce faubourg, etque les églises de Saint-Godard, de Saint- Laurent , l'abbaye de Saint-Ouen , se trouvèrent renfermées dans l'enceinte de la ville. A-peu-près dans le milieu du même siècle , la porte d'Aubevoie ayant été reculée , le faubourg changea encore une fois de nom, et prit celui sous lequel il est aujour-
(aïo)
dliui connu. LMtendue de ce faubourg est considérable ; depuis la révolution , beaucoup de rues y ont été percées , principalement au bas de la côte de Bihorel , et vers le Val de la Jatte, La plupart de ces terreins , regardés long-temps, niais à tort, comme impropres à la culture , ont été défrichés et transformés, soit en habitations , soit en jardins, plus jolis les uns que les autres , dont la variété efc la mutitude offrent un aspect très-pittoresque, surtout lorsque du haut de la côte Beauvoisine, l'oa porte ses regards sur cette partie de la ville.
Le faubourg Beauvoisine renferme quatre côtes f celle qui porte son nom , et qui traverse la grande route; le mont de la Justice, à main gauche do cette route ; la côte de Bihorel , de l'autre côté ; la côte des Sapins , qui tient à celle de Bihorel , et qui se prolonge jusqu'au faubourg de Saint-Hilaire. Au bas de la côte de Beauvoisine , l'on trouve la rue du Champ-du-Pardon , t^P*£i Percee i de nos jours , au bas de l'ancien Champ» durPardon, sur lequel se tenait encore, en 1786, la foire de Saint-Romain. Dans l'origine , c'était un terrein très-vaste , appelé la Feigne du Porcheron^ et appartenant à l'abbaye de Saint-Arnaud. Il prit te nom de Champ-du-Pardon à-peu-près à la (in du onzième siècle , à l'occasion suivante. Guillaume Bonne-Ame , archevêque de Rouen, ayant faittrans* porter dans l'église cathédrale le corps de saint K™£ Romain, mort en 644? et enterré à Saint-Godard, institua dans cette ville la procession du Corps*
(an)
Saint j tant pour perpétuer le souvenir de cette translation , que pour dédommager les paroissiens de Saint-Godard de la perte qu'ils avaient faite du corps de ce saint Evêque. Pour rendre cette cérémonie plus imposante, il obtint du pape Alexandre II de grandes indulgences en faveur de tous ceux qui assisteraient à cette procession. La prédication se faisait ordinairement dans Péglise de Saint-Godard ; mais par la suite, le nombre des fidèles , qui venaient pour obtenir les indulgences promises , fut si grand , qu'on fut obligé de faire la prédication dans un champ voisin de l'église. C'est de cette époque , que ce champ , qui s'étendait jusqu'à la petite côte de Beauvoisine , a pris le nom de Champ-du-Pardon (i).
Le Mont de la Justice , sur lequel était placé le UMol gibet , fut ainsi appelé , parce qu'il avait été choisi * pour faire les exécutions criminelles. Anciennement l'on avait l'usage en France de choisir toujours un lieu élevé pour ces sortes d'exécutions, sans douta afin que Pexemple fut vu de plus loin. Le mot gibet semble même l'indiquer , puisque ce mot vient de l'arabe , gibel, qui , dans cette langue , signifie montagne. Les fourches patibulaires étaient situées à main gauche , en montant , presqu'en face la petite côte ; ce spectacle hideux ne blesse plus nos yeux depuis une trentaine d'années.
A peu de distance des fourches patibulaires , auprès d'un chemin qui conduit dans les champs , l'on
(i)Tous. Duplrj. Dcscript. de U Haute-Normandie.
Voyait encore quelques années avant la révolution, u Dira le Dieu battu. C'était une niche en pierres , haute de sept à huit pieds, entourée d'une grille en fer , dans laquelle était une statue , d'un très-mauvais goût, représentant l'image de Dieu , élevée en expiation d'un outrage fait par les calvinistes, qui, selon la tradition populaire , avaient battu Dieu. J'ignore , mon jeune ami , si le fait est arrivé , à quelle époque , et si c'est à cet endroit môme ; mais battre Dieu m'a toujours paru un peu fort : dans tous les cas , c'était commettre un nouvel outrage envers la majesté divine , que de placer , ce qu'on appelle si improprement son image, près d'un lieu patibulaire. Comme Dieu n'a pas besoin qu'on le venge, puisqu'il sait mieux que nous ce qu'il a à faire , je pense que l'on eût beaucoup mieux fait de laisser tomber dans l'oubli un fait isolé , dont d'ailleurs rien ne constate l'authenticité.
Un peu au-dessus de la petite côte , de l'autre côté de la route , sont de grands fonds ; c'était l'ancienne route; aujourd'hui c'est un repaire à voleurs, surtout dans l'hiver.
La côte de Bihorel, qu'on appelle aujourd'hui la côte de Beauvoisine , était anciennement couverte de bois : l'on sait qu'ils existaient encore dans le douzième siècle , mais l'on ne sait point au juste à quelle époque ils furent essartés. Les religieux de Saint-Ouen possédaient le manoir de Bihorel au haut de cette côte , lequel , sans doute , avait pris son nom de cet ancien bois. Ces religieux y
ayant haute, moyenne et basse Justice, la faisaient exercer dans ce manoir par leur Sénéchal (i). Comme la première leur donnait le droit de condamner à mort, ils y avaient aussi leurs fourches patibulaires ; plus d'une fois ils usèrent de leurs droits.
Il existe au haut de la côte Beauvoisine une ferme, connue depuis long-temps sous le nom de la Ferme Ffrnr fc à Vallot , dans laquelle, tous les dimanches et les Vâllot* lundis , beaucoup d'ouvriers vont dépenser en un jour ce qu'ils gagnent dans leur semaine. Je vous ai dit que ce faubourg avait une grande étendue ; ce qui le prouve , c'est que cette ferme , et celles qui l'avoisinent , en font partie. Avant la révolution , c'était un grand avantage de faire partie de la banlieue, qu'on appelait originairement la Bonne-Lieue, puisque les habitants jouissaient des mêmes privilèges accordés à ceux de la cité ; mais aujourd'hui être de la banlieue , c'est supporter toutes les charges imposées à la ville.
La cote des Sapins tient à celle de Bihorel , et rou i,, se prolonge vers le faubourg Saint-Hilaire. Depuis quelques années l'on a planté une partie de cette côte, qui , je crois , a toujours été une propriété communale. Le nom qu'elle porte fait penser qu'elle était origairement couverte de pins ou de sapins , arbres à qui un sol pierreux convient très-bien , raison pour laquelle on devrait chercher à les multiplier dans la plupart de nos forêts. C'est au bas de la côte des
(») Pommcxaye , UUt. de V Abbaye de Saint-Ouea.
Sapins , qu'au moment où je vous e'cris , Ton cons- £ truit un cimetière monumental, à l'instar de celui du père La Chaise à Paris. L'on n'enterrera dans ce cimetière que les personnes auxquelles leurs parents ou leurs amis voudront faire élever un mausolée. Gomme pour obtenir ce droit , il faudra , au terme de l'article i3 de la loi du a 3 prairial de Tan XII ( 12 juin i8o4), faire non-seulement l'acquisition du terrein, mais encore faire une donation ou fondation en faveur des hospices ; vous voyez , mon ami , que c'est un impôt mis sur la vanité des riches : il serait à souhaiter que tous les impôts fussent aussi justes que celui-là !
Il n'y avait dans ce faubourg qu'une seule maison religieuse, les Capotes, ou les Dames dErne* mont, dont la communauté subsiste encore. Leur couvent est situé dans la rue qui conduit à la petite côteBeauvoisine; c'est le seul faubourg où il n'y a point d'église.
pw* du £a place du Boulingrin , dépendant de ce faubourg , se fait remarquer par sa grandeur et sa régularité : elle date de 1778 , époque de la création des boulevards. Cette place étant isolée des habitations , a été choisie , depuis quelques années , pour la vente des chevaux et des bestiaux , marché qui , depuis plusieurs siècles , avait lieu tous les vendredis sur la place de la Rougemare.
L'on compte dans le faubourg Beauvoisine vingt et une rues, trois impasses, deux places publiques, un boulevard et quatre côtes.
Nous avons, mon cher Alphonse , peu de renseignements sur le faubourg Bouvreuil , le moins considérable de tons ceux qui entourent la ville , et celui qui offre aussi le moins d'intérêt sous le rapport historique. Il parait avoir pris son nom d'un ancien fief appetë Bouvreuil ou de la Bouverie , fief sur lequel , depuis , les Récollets avaient bâti leur monastère. Ce faubourg n'offre rien de remar- <juable. Avant la suppression des ordres religieux , l'on y comptait trois monastères j tous les trois situés rue du Champ-des-Oiseaux : les Carmes Déchaussés y dont l'église sert aujourd'hui de paroisse , les Recollets , et le Séminaire de Saint- Louis > plus connu sous le nom des Vieux-Prétres , maison de retraite , fondée au commencement du dix-septième siècle , pour recevoir les prêtres à qui l'âge ou les infirmités ne permettaient plus de remplir les fonctions de leur ministère. Pour être admis dans cette maison hospitalière , il fallait être du diocèse , et
tl existe dans ce faubourg un vaste souterrain , qui J>art de la rue Etoupée , et traverse le boulevard. C'était une poterne pour passer le fossé de la ville , â l'endroit ôii je vous ai dit qu'existait la porte Etoupée 7 connue originairement sous le nom de Porte ÏÏÂrras. Ce souterrain étant rempli d'eau , on en a profité depuis quelques années pour établir une fontaine sur le boulevard.
C'est dans ce faubourg , à l'extrémité de la rue
du Champ-des-Oiseaux, que se trouve le cimetière aflec te aux personnes de la religion réformëe.
Long-temps il exista dans le faubourg Bouvreuil une grande place plantée et entourée de haies vives, ïr°cu" appelée le Clos aux Archers , dans laquelle ils s'exerçaient tous les dimanches à tirer de l'arc.
Une rue extrêmement utile vient d'être percée dans ce faubourg ; elle facilite la communication des rues du Petit-Bouvreuil et du Champ-des-Oiseaux, et passe sur le terrein de l'ancien couvent des Carmes- Déchaussés.
Treize rues et un boulevard composent toute l'étendue de ce faubourg.
Si nous avons parcouru un peu rapidement le faubourg Bouvreuil , dans lequel il était, en effet , -inutile de nous arrêter plus long-temps , il n'en sera pas de même pour celui de Cauchoise , dont la description cho»e. mente plus d'attention. Il serait difficile , mon jeune ami , de remonter à l'origine de ce faubourg , certainement le plus ancien de tous ceux de Rouen , puisque l'église de Saint-Gervais, qui en fait partie, existait déjà dès le quatrième siècle , au milieu d'un cimetière public, et servait , dès cette époque, de lieu de sépulture aux évêques de Rouen , ainsi qu'on en a la preuve dans la vie de saint Mellon et d'Avitian (i). Nos anciennes chroniques nous apprennent aussi que cette église a été successivement église , monastère ,
(i) Ordric Vital , Hist. de Norm. - Farin , Norm. chrétienne. - Dadré , Chronolog. historiale des Archev. de Rouen. - Pommerar , Hist. des Archev. de Rouen.
prieuré , église paroissiale; aujourd'hui elle n est plus que succursale de la Madeleine.
C'est dans le prieure' de Saint-Gervais que Guillaume - le- Conquérant termina sa carrière, en 1087 (1).
L'ancien manoir de Saint-Gervais était une baronnie appartenant aux religieux de Fécamp, avec haute , moyenne et basse Justice , qu'ils faisaient rendre par leur bailli , dans toute l'étendue de cette baronnie. Comme le droit de haute-justice emportait la peine capitale , ces religieux avaient aussi leurs fourches patibulaires. Ainsi, avant la révolution, qui heureusement pour l'humanité a aboli toutes ces espèces de cours prévotales, l'on ne pouvait entrer dans notre ville sans être exposé à voir cet hideux spectacle, plus digne d'une horde de sauvages, que d'une nation civilisée ; car à l'exception des faubourgs Saint-Hilaire et Bouvreuil , il y avait de ces Justices seigneuriales dans tous les autres , et, je dois vous le faire remarquer , toutes appartenaient à des ordres religieux.
L'on ne comptait qu'une maison religieuse dans ce faubourg , les Filles du Sang précieux > de l'ord re de Saint-Dominique. Leur monastère , fondé en 1646 , dépendait de la paroisse de Saint-André 7 dont l'église a été supprimée de nos jours.
Pendant long-temps il y eut une maladerie à Saint- Gervais , affectée particulièrement aux habitants de
(1) Le Tallcur, Chroniq. de Normandie. - Dcudcmarc , Hist. de Wjllaume-le-BMtard.
Jaritdlr-
lion.
Maladerie.
ce quartier; elle existait encore dans le quinzième siècle.
Anrint,Be Le faubourg Cauchoise a beaucoup d'étendue r ii"bhoî.T. avant *a révolution , il était partagé en quatre quartiers, connus sous les noms de Saint- Getvais > de Saint-Protais , de la dallée et du Quartier neuf : cette division ne subsiste plus»
jm?.£ A existe trois P^ces dans ce faubourg 5 l'avenue de la Madeleine , la place Cauchoise et la place de Saint-Gervais : les deux premières sont modernes y la troisième est très-ancienne. Cest sur cette dernière que tous les ans, le 20 juin, se tient la foire de Saint- Gervais , érigée en faveur des religieux de Fécamp, seigneurs du lieu, en loao, par Richard f second du nom , quatrième duc de Normandie.
L'ancien cimetière de Saint-Gervais n'existe plus ; devenu propriété communale , il a été vendu à divers particuliers 5 c'est aujourd'hui la rue Chasse-Lièvre*. Le cimetière actuel est de l'autre côté de l'église , et s'étend jusqu'à la petite côte du Mont-aux-M alades i celui de Saint-Maur , l'un des plus anciens de ceux qui existaient à Rouen , affecté à i'Hôtei-Dieu et aux criminels, dépend aussi de ce faubourg.
C'est depuis une cinquantaine d'années, mon jeune ami , principalement sous l'intendance de M» de Crosne, que le faubourg Cauchoise a reçu une partie des embellissements dont il était susceptible , et qui ont changé entièrement sa physionomie. La belle route du Mont-Riboudet , l'avenue de la Madeleine , la place Cauchoise , le marché aux boissons, le quartier neuf,
qu'on a nommé avec raison, la ffouvelle* Ville , remarquable par la largeur des rues 3 par leur régularité , par la beautë des édifices , attesteront à nos arrières-neveux les vues bienfaisantes de ce ningis— trat philantrope. Si tous ceux qui Pont précède* dans la carrière administrative , avaient senti comme lui la nécessité d'embellir et d'assainir cette ville , elle ne mériterait pas les justes reproches que nous adressent journellement les étrangers qui la visitent. Leur coupable insouciance a laissé les siècles s'écouler sans rien entreprendre qui ait pu contribuer à l'utilité de la cité confiée à leurs soins. Malheureusement le temps perdu est irréparable , mais l'avenir est là ; ce qu'ils n'ont pas fait, on peut le faire, car malgré tous les changements, malgré toutes les améliorations qu'on a opérés dans cette ville depuis une quarantaine d'années , elle laisse encore beaucoup à désirer.
Espérons donc que les autorités locales , convaincues de celte vérité , et animées du désir d'élre utiles à leurs concitoyens , emploieront tous leurs eflbrts pour faire mettre à exécution les principaux plans arrêtés depuis nombre d'années , que , malgré leur utilité bien reconnue, l'on a jusqu'alors laissés dans l'oubli.
Je vous ai parlé tout-à-l'heure du Champ-de-Foire , je vais maintenant entrer dans quelques détails sur cet établissement. Ce marché est extrêmement utile , puisqu'avant sa création , les marchands de cidre étaient obligés , faute de place plus commode , de s'établir sur le quai de Paris , entre la porte de Guil-
( aao )
laume-Lion et la porte du Bac, ce qui gênait considérablement la voie publique. M. de Crosne, conjointement avec le Maire et les Echevins , alors en exercice , obtint du Roi des lettres-patentes , en date du mois de décembre 178a , enregistrées au parlement de Rouen, le 3i janvier suivant, autori— sant le Maire à faire l'acquisition d'un terrein convenable pour y transporter le marché aux boissons.
Le Champ-de-Foire contient six acres : le terrein , alors en nature de prairies et de jardins légumiers, appartenait à THôtel-Dieu. La vente en fut faite à Messieurs de Ville , par les administrateurs de cet hospice , le i5 mai 1783, pour le prix de vingt mille livres , constituées en rente foncière , remboursable à volonté (1).
L'acte de vente assujétit les acquéreurs à plusieurs servitudes. L'article quatre les oblige de laisser entre l'avenue qui conduit à l'église , et le terrein vendu > un espace de quatorze pieds , à partir du milieu de l'avenue. L'article cinq spécifie que la vente est faite à la condition expresse que le terrein vendu sera , à perpétuité , employé à l'usage du Champ-de-Foire. L'article sept stipule : « que mesdits sieurs de l'Hôtel- » de- Ville ne pourront former aucunes constructions » sur toute l'étendue du terrein , qui comprend en » équerre la façade de l'Hôtel-Dieu ; pourront seu- » lement faire construire , dans la partie de ladite » équerre > des loges ou petits bâtiments , pourvu
(1) Acte de vente passé chez Caste! . notaire*
» qu*îls n'excèdent pas la hauteur de dix pieds f » et ce j pour conserver la vue et la salubrité de l'air » aux malades. »
Le dix-neuf novembre 1783 , le parlement rendit un arrêt y portant qu'à Pavenir la vente des cidres et poire's aura lieu sur cette nouvelle place ; les marchands se sont empressés d'obéir à cet arrêt.
La belle avenue du M ont-Riboudet 7 que vous savezêtre en même temps promenade et voie publique , IUUa«,etconduit aux routes de Dieppe et du Havre. Ouverte à travers les prairies qui bordent la Seine , et les terreins de la belle et riche vallée d'Yonville, qu'on découvre à sa droite , sa plantation date du milieu du siècle dernier, et est antérieure à celle de nos boulevards , d'une dixain'e d'années.
Cette portion du faubourg Cauchoise portait anciennement le nom du Pré-de-la-Bataille , en mé- ^^u,1* moire d'une célèbre bataille gagnée par Guillaurae- Longue-Epée, contre Riouf, comte du Cotentin, qui a^*^. avait porté l'audace jusqu'à venir l'attaquer jusqu'aux portes de sa capitale.
«tire <jtt<tfor*toif<*
vers »
J'ai achevé dans ma dernière lettre la description historique et topographique de Rouen ; je vais continuer l'esquisse de son Histoire , en vous donnant une idée de l'administration civile et judiciaire de cette ville.
Aucun Historien antérieur à la conquête des Gaules par César, ne fait mention de notre ville. Ce grand homme , lui-même, n'en parle pas davantage dans ses Commentaires ; car écrivant son histoire , et non celle des peuples qu'il venait combattre y il n'a dit décrire que les lieux qu'il visita lui-même , ou ceux oit il se passa quelques événements importants. Comme il est reconnu qu'il n'a jamais porté ses pas dans la partie des Gaules que nous habitons , dont la conquête fut faite par ses lieutenants, son silence ne doit pas nous étonner.
Du temps des Gaulois , nous avons vu que les Druides étaient en même-temps leurs magistrats et leurs chefs militaires ; mais lorsque les peuples eurent abandonné le culte des divinités nationales , pour embrasser l'idolâtrie des vainqueurs 7 ces prêlres , naguère encore si puissants , perdirent toute leur autorité, etla virent passer dans les mains des Prêteurs et des Proconsuls , chargés de l'administration supérieure desprovinces conquises. Outre ces officiers , il devait
y avoir , dans chaque ville , des magistrats subalternes , chargés du soin de rendre la justice au peuple et des autres détails administratifs; mais on ignore quels noms, ils portaient, et quelles étaient leurs attribulions. Ptolomée , célèbre géographe , qui vivait dans le milieu du deuxième siècle de Père chrétienne , fait bien mention de notre ville ( qu'il nomme Ratomagus ) , mais il n'entre dans aucuns détails sur les mœurs des habitants , ni sur les lois qui devaient les régir. On sait seulement que les Romains s'étaient emparés de toute l'autorité; et si les naturels du pays n'étaient pas tout-à-fait esclaves , leur conditiou n'en était guère meilleure. Quoiqu'il en soit , la conquête des Gaules par les Francs dut apporter de grands changements dans les usages et les lois de notre pays qui se soumit à Qovis vers la fin du cinquième siècle.
Nous n'avons aucuns renseignements certains sur les magistrats particuliers qui devaient nous gouverner à cette époque. L'on entrevoit seulement que la justice et ait rendue par un comte qui réunissait dans ses Magutnu. mains l'autorité judiciaire et municipale. L'on sait aussi que sous la première et la seconde race de nos Rois , la ville deRouen était l'un des chefs-lieux où chaque année ils envoyaientles grands Juges ouCommissairesroy aux,
connus sous le nom de Missi DominicL Les siècles antérieurs àl'invasion des Normands sont couverts d'un voile épais que je n'entreprendrai pas de soulever : des recherches , sans doute infructueuses , ne m'offriraient peut-être que des conjectures à former; mais
il faut des faits , et non des conjectures pour écrire l'Histoire.
Franchissant donc plusieurs siècles , j'arrive à une époque célèbre dans nos annales, à la conquête de la »«- JVeustrie, par Rollon (i). Lorsque ce guerrier se présenta devant nos murs, c'est l'archevêque de Rouen que les habitants députèrent vers lui pour implorer sa clémence ; c'est le même archevêque qu'ils chargèrent de traiter de la paix avec ce prince; c'est encore lui qui reçut le vainqueur , lorsqu'il fit son entrée dans notre ville : il n'est nullement question d'officiers civils , tout porte donc à croire qu'il n'y en avait pas; car , comme premiers magistrats de la Cité, il eût été de leur devoir de faire toutes les démarches dont le prélat avait bien voulu se charger.
Ainsi , la Mairie n'existait point encore lorsque nous passâmes sous les lois du prince Scandinave. Nous devons à ce guerrier-législateur > l'institution de l'Echiquier , et des lois sévères contre les vols , ce qui prouve qu'ils s'occupa de l'administration judiciaire ; mais il ne nous est parvenu aucuns indices sur l'existence du régime municipal sous son règne. Le premier Maire dont nos historiens fassent men- "m* tion , occupait cette place en i o4o (a). Ces historiens, ordinairement si prolixes lorsqu'il s'agit d'églises ou de monastères, ne nous donnent aucuns
(i) Rollon est connu dans l'Histoire, sons les noms de Rollon, Raoul, Rou, Robert; dans tout le cours de cet ouvrage où j'ai occasion de parler de lui , je l'appelle indistinctement Raoul ou Rollon.
(a) Farin» tliit. de Rouen. r
était assez ancienne , mais elle n'offrait rien de remarquable.
Sous le règne de Richard HI9 duc de Normandie, Véglise de Saint-André-hors- fille était renfermée dans l'intérieur des murailles. En 1248, dans une visite faite par l'archevêque Odo Rigault, des églises de son diocèse , il est fait mention de l'église de Saint- André-hors-laPorte , ainsi que le prouve ce passage extrait du Pouillé, dressé par cet Archevêque: n Parochia sancti Andreœ extra poriam, circa 80 1» parochianos habet, etvaletcirca 20 libras;Abbas » gemeticensis patronus , cui reddit presbyter 22 1» solidos pro horto et tenemento suo. » Il paraît que cette église a changé plusieurs fois de place ; car en i47a* les trésoriers en firent construire une nouvelle dans le faubourg Cauchoise, elle était rue S aint-André-hors-Ville .
De toutes les églises de Rouen, celle de Saint- E»utçj< A ndre'-de-la-Porte-aux-Fevres possédait le plus de reliques; mais les calvinistes y mirent bon ordre , lorsqu'en 1 562 ils pillèrent la plupart des églises de cette ville. N'emportant avec eux que ce qui avait une valeur réelle, ils jetèrent tout le reste au feu, et portèrent ainsi la désolation parmi les fidèles.
La tour de cette église commencée en 1 542 , aux frais des paroissiens , fut entièrement terminée en i546. D'une architecture extrêmement hardie , c'était un des beaux monuments de notre ville, mais elle a été considérablement endommagée par divers ouragans, notamment par celui du 25 juin i683, qui
Pa réduite dans l'état où nous la voyons aujourd'hui.
Cette église, ainsi surnommée d'une ancienne porte de la ville, était très-petite, très-pauvre, et ne contenait que soixante-dix à quatre-vingt feux : ses vitraux étaient estimés pour la pureté du dessin et pour la fraîcheur du coloris. Ses portes, surtout celles qui donnaient sur la rue Saint-André, méritaient de fixer l'attention des curieux.
L 'église paroissiale de Saint- Arnaud, dont il ne reste plus aujourd'hui aucuns vestiges , remontait au commencement du neuvième siècle : elle était située près de la célèbre abbaye dont elle portait le nom , à-peu— près où sont les maisons neuves.
Le chapitre de Notre-Dame devait, tous les ans , au curé de Véfgise de Saint-Nicolas , un pourceau ou cinq sols à sa volonté. J e n'ai pas besoin de vous dire que depuis long-temps le chapitre préférait acquitter cette rente en argent qu'en nature ; mais c'était une injustice, car il n'y a pas de doute qu'à l'époque où cette rente avait été créée , les cinq sols représentaient la valeur d'un pourceau.
La première église était très-ancienne, mais celle dont nous voyons encore quelques restes, ne datait que du commencement du seizième siècle. On lui donne dans plusieurs titres le nom de Saint- Nicolasle-Painteur, à cause de la beauté de ses vitraux , dont les dessins étaient d'après les plus grands maîtres, et passaient pour les plus beaux de la France.
L'église de Saint-Laurent était assez ancienne , puisqu'il en est fait mention sous le règne de
Richard Iî , mais elle était alors située dans les fau- Aaa ioj^ bourgs. Ce n'était dans l'originequ'une simple chapelle, sous l'invocation de Saint-Antoine , dans laquelle l'abbé de Saint-Wandrille se retirait lorsqu'il venait à Rouen, pour assister aux assises de l'Echiquier (i). Dans le douzième siècle , elle se trouva renfermée dans l'enceinte de la ville; dans le siècle suivant on la reconstruisit en entier, et depuis l'on y fit encore de grands changements. Cette église, qui existe encore en grande partie, mais qui est devenue propriété particulière, se recommandait à la curiosité par son étendue, la beauté de ses vitraux, la délicatesse de son architecture. Elle était décorée dans son pourtour de belles balustrades à jour , dont on voit encore quelques restes. Celle au-dessus du grand portail est encore dans son entier; elle présente quelques lettres gothiques dont l'assemblage forme ces paroles : post tenebras , spero lucem ; c'est une singularité dont on connaît peu d'exemples.
L'ézHse de Sainte-Croix-Saint-Ouen était située à peu de distance du portail méridional de l'église de Saint-Ouen, sur l'ancien cimetière de l'abbaye. Cette église avait été bâtie en i3i9, par l'ordre de l'abbé Jean Roussel, pour l'usage particulier $es habitants du quartier : depuis , elle avait été reconstruite plusieurs fois, mais elle n'offrait rien de remarquable.
Je me contente de vous faire une simple men- EgBmde tion des églises Sainte-Marie-la-Petite , rue des «ïSt
(») Far in, Hytoire de Rouen.
ai *
Bons-Enfants, et de Saint- Figor , rue des Béguines , servant toutes les deux , depuis leur suppression , à l'usage de magasin.
F.Pwd« L'on ne connaît rien de positif sur l'église collé- SMî-rfic g^fe de Saint-Georges ; ce que l'on en sait n'est appuyé que sur une tradition populaire , mais vous savez quelle confiance l'on peut ajouter à de pareils titres. Cette tradition dit qu'un milord anglais étant tombe' dangereusement malade à Rouen, désira, avant de mourir, recevoir les derniers sacrements. Le prêtre, qui venait pour les lui administrer, ayant fait un faux pas dans la rue , laissa tomber le saint ciboire. Le milord fut si fâché d'apprendre cet accident , qu'il promit, si Dieu lui rendait la santé , de bâtir une église à l'endroit môme où le prôtre avait laissé tomber l'hostie. Etant revenu en bonne santé , il s'empressa, dit la tradition , d'accomplir son vœu(i). Ce fait, vrai ou faux, était représenté sur un des vitraux de cette église : l'on voyait aussi auprès du maître-autel une pierre quarrée , sur laquelle était inscrit en caractères gothiques : Ici adira h presfre le cors de NostreSeigneur.
cb.priu.. Vbilà, mon ami, ce que j'avais à vous dire sur nos églises supprimées ; je terminerai cette lettre par vous donner aussi quelques détails sur les principales chapelles qui existaient dans cette ville avant la révolution.
ci.p«n.de La c,iaPe,le la Plus considérable était celle de s»-m.îc. Saint-Marc , dont on voit encore quelques débris
(i) Tatllcpied, Anti«j. de Rouen.
échappés à la faulx du temps. C'était aussi Tune des plus anciennes ; mais sa fondation se perdant dans la nuit des siècles , il est impossible d'en fixer l'époque. Long-temps dans les faubourgs , elle ne se trouva renfermée dans l'enceinte de la ville, que vers le milieu du treizième siècle. Lorsque les cordeiiers vinrent s'établir à Rouen , ils demeurèrent provisoirement dans cette chapelle, qu'ils abandonnèrent en ia5a , pour habiter le monastère qu'ils avaient fait construire sur la place du Donjon , aujourd'hui rue Nationale. Elle resta ainsi abandonnée pendant près de deux cents ans ; ce n est qu'en i43a , qu'un nommé Guillaume Legras, curé de Cliponville-en-Caux, obtint du chapitre de Notre-Dame , la permission de la faire reconstruire , ainsi que les bâtiments nécessaires pour loger le prêtre qui serait chargé d'y célébrer la Messe.
C'est dans l'ancienne chapelle de Saint-Marc que fut enterré le chevalier Grimoult-du-Plessis , l'un des principaux auteurs de la conjuration de Guy de Bourgogne contre Guillaume-le-Bâtard , en 1047 (ï). Pris, les armes à la main, à la célèbre bataille du VaU des- Dunes , il avait été envoyé à Rouen par l'ordre de Guillaume; quelques jours après, on le trouva étranglé dans son cachot.
La chapelle du Vieux-Château , sous l'invocation de saint Romain, avait été fondée et dotée par nos anciens Ducs , lorsqu'ils habitaient leur palais de la
(i) Le Tallcur, Chroniq. de Normandie. - Taillepied , Antiq. de Rouen.- Dumoulin , Hût. de Normandie.
Vieille-Tour. Ce palais ayant été démoli par l'ordre de Philippe-Auguste , Ton transféra cette chapelle au Vieux-Château. C'est pour ce motif, et pour ne pas perdre la mémoire de cette antiquité , que Ton avait construit sur laplace de la Vieille-Tour , près de la voûte, une espèce de chapelle sous le titre de Saint-* Romain, où tous les ans, lejour de l'Ascension , leprisonnierlevaitla châsse de ce Saint, pour acte de sa dé* livrance.
C'était sur une fausse porte de la ville , nommée la Poterne, que la chapelle de Saint -Philibert avait été élevée en i a 1 8 par les religieux de Jumiéges, en l'honneur de ce saint personnage, fondateur de leur abbaye, sqùs l'épiscopat de saint Ouen , archevêque de Rouen. Injustement calomnié auprès de ce prélat, saint Philibert avait été arrêté par ses ordres et ren-< fermé dans la tour d'Alvarède, située au même endroit c»i»n«* ouon ^eva depuis cette chapelle (i). 6i'Y'~' La chapelle de Saint- Yves était dans le faubourg Saint-Sever, près du fossé connu encore de nos jours, sous le nom du fossé Saint-Yves. Cette chapelle , dont il ne reste plus aujourd'hui aucuns vestiges , dé-, pendait de l'église paroissiale de Saint-Martin-du— Pont , qui s'étendait jusques dans lefaubourg de Saint- Sever : cette espèce de succursale était toujours desservie par un prêtre de cette paroisse, st-uonard L'antiquité de la chapelle de Saint-Léonard se prouvait par une ancienne porte de la ville, à laquelle elle avait donné son nom , et qui fut supprimée en
(1) Méierai, Abrégé chron. de I'IIUl de France. - Pom,mcraye, UùL 4e l'abbaye de Saint-Ouen.
lafco. L'on a vu long-temps des vestiges de cette porte dans les murailles du jardin de l'abbaye de Saint-Amand. On présume que la chapelle de Saint— Léonard avait ëté fondée dans le septième ou le huitième siècle : on prësume aussi que c'est le nom que portait originairement le monastère de Saint- Amand , avant qu'il n'eut été érigé en abbaye de femmes.
Anciennement les brasseurs debierre avaient érigé leur confrérie dans cette chapelle, qui, en i636, fut réunie à l'église paroissiale de Saint-Amand, dont elle n'était séparée que par une forte muraille. Le jour de la fête patronale 9 les religieuses allaient y chanter l'office , à la suite duquel tous les brasseurs venaient dîner au couvent , et à la même table que les religieuses. Cette coutume , qui se ressentait encore de l'innocence de nos aïeux , dut , plus d'une fois, troubler le repos dans lequel vivaient ces saintes filles , aussi fut-elle abolie au commencement du dix-septième siècle.
La chapelle de Sainte-Apolline, supprimée de- a.rnej. puis plusieurs siècles , avait donné son nom à une k^U. ancienne porte de la ville. Elle était située aux environs de la Crosse, à peu de distance de la rue de l'Aumône.
Je dois encore, mon jeune ami , vous taire mention ch^iic &> de la chapelle du Bec, dépendant de l'hôtel du Bec , et appartenant aux religieux de cette célèbre abbaye. Cet hôtel avait été construit dans le quinzième siècle , par Robert, leur abbé, pour s'y retirer dans les mo-
ments'de trouble ; car à cette ëpoque la Normandie était souvent ravagée par les Anglais. Cet hôtel et la chapelle ont donné leur nom à la rue du Bec, et avaient été construits sur l'emplacement de V ancien hôtel des Fontaines , dont il est fait mention dans les diverses histoires de cette ville. L'on voit encore quelques vestiges de la chapelle dans la cour de la maison ; portant le n° a i , et qui depuis long-temps sert à une entreprise de diligences. Elle a dû être élevée dan9 le cours des treize années qui s'écoulèrent depuis la promotion de Robert du Bec , au titre d'abbé y en 1417 j jusqu'à sa mort en i43of
<Ht< vingt <{ tttitmr.
Ayant terminé dans ma dernière lettre ce que j'avais à vous dire sur nos églises et sur nos chapelles supprimées , nous allons, mon cher Alphonse, nous occuper dans celle-ci des e'glises qui servent aujourd'hui à l'usage du culte , et qui sont , ainsi que je vous l'ai dit, au nombre de quinze > dont quatorze pour le culte catholique , et une pour l'exercice de la reli- Cvlu' gion réformée. Je vais commencer par l'église Cathédrale, comme étant la plus ancienne, la plus importante, et comme tenant le premier rang, non-seulement parmi les églises de cette ville , mais encore parmi toutes celles de la province.
L'origine de l'église métropolitaine de Rouen T^ remonte à la plus haute antiquité, puisque, selon toutes nos chroniques, l'on doit sa fondation à saint Mellon, envoyé par le pape Etienne, pour prêcher l'évangile aux habitants de la Neustrie , vers Tan 260 (1). Ce saint prélat ayant gouverné l'église de Rouen jusqu'en 3n, l'on ignore en quelle année de son épiscopat il jeta les fondements de ce temple , Ton présume que ce fut de 270 à ay5. La tradition
(1) Farin , Norm. Chrët - Pommerayc, HisL des archev. de Rouen cl 4e U Cathcd.- Gilbert , Descrip. hist. de l'Eglise calhédraj*
rapporte qu'il fut construit sur un terrein donné à cet ëvêque par un nommé Precordiusy que , suivant quelques crédules historiens, il avait miraculeusement rappelé à la vie, et qui pour ce motif fut l'un des premiers à abjurer les erreurs du paganisme. J'ai dû , au sujet de la fondation de cette église , vous rapporter l'opinion générale; mais je vous avoue que j'ai peine à concevoir comment les Romains souffrirent qu'où éleva publiquement dans une ville , dont ils étaient les maîtres , un temple en l'honneur d'un Dieu dont le culteVtait si opposé à celui qu'ils rendaient à leurs divinités.
Ce qu'il y a de plus certain, c'est que la Cathédrale fut entièrement reconstruite au commencement du cinquième siècle , par saint Vie trice, huitième évê— que de Rouen , et peut-être serait-il plus raison— nable de lui en attribuer la fondation. Quoiqu'il en soit, ses successeurs, jusqu'au temps de saint Romain , n'ont rien entrepris pour l'agrandissement et l'embellissement de leur métropole. Outre les augmentations considérables faites par cet évéque , on lui attribue encore la tour qui porte son nom, mais jepense que c'est à tort. Saint Ouen , son successeur, poursuivit les travaux commencés par saint Romain ; mais la mort le surprit avant qu'ils fussent terminés. Plusieurs siècles s'écoulèrent sans qu'on les reprit.
Les irruptions des Normands ne laissèrent probablement pas à nos aïeux , occupés à les repousser, le loisir d'embellir leurs églises. Raoul, l'un de ces guer-
riers du Nord , qui mirent si souvent la France à contribution , devenu paisible possesseur de la Neustrie, apporta tous ses soins à réparer les de'gâts exercés pauses compatriotes : on doit regarder ce prince comme l'un des principaux bienfaiteurs de l'église cathédrale, qu'il combla de richesses , et à laquelle il accorda de grands privilèges. Il ne paraît cependant pas qu'il Tait agrandie ; cette gloire e'tait réservée à Richard-sans-Peur , son petit fils. L'ancienne chronique dit : Le duc Richard fit croître et haulcer de la moitié, et de plus le moustier de Notre- Dame de Rouen, Robert-le-Magnifique , son fils , archevêque de Rouen , continua les travaux commencés par son père; la même chronique ajoute : Robert fist aschever l'église de Nostre-Dame de tout le chœur et du costé de V Orient. Je dois vous préveuir , mon ami , que le chœur dont parle cette chronique n'est pas celui d'aujourd'hui : l'ancienne église e'tait beaucoup plus petite ; la nef actuelle , sans même y comprendre les collatéraux , qui ne faisaient pas encore partie de cet édifice, comprend toute Péglise d'alors.
Il était réservé à l'archevêque Maurille de mettre la dernière main à ce beau monument, entièrement terminé en io63. Ce Prélat en fit la dédicace , sous l'invocation de la Vierge , le premier octobre de la même année , en présence de tous les évêques et des principaux abbés de la province.
Il n'est pas inutile de vous faire observer que l'égUse cathédrale, terminée par Maurille, n'est pas
celle qui existe aujourd'hui. M. Gilbert , auteur d'une description historique de cette superbe basilique , pense que l'édifice actuel ne remonte qu'au douzième siècle > et qu'il fut reconstruit sur les fondements de l'ancienne cathédrale. Vous devez bien penser que pour porter ce temple au point où il est aujourd'hui , ce n'a pas été l'ouvrage d'un même siècle. L'on construisit d'abord la nef et les collatéraux , ensuite les chapelles et les croisées ; plus tard l'on ajouta le chœur, et enfin la chapelle de la Vierge; cette dernière ne remonte qu'en i3oa.
L'église cathédrale a quatre cent huit pieds de longueur dans œuvre , sur quatre-vingt-trois de largeur , d'un mur de chapelle à l'autre : la nef a deux cent dix pieds, le chœur cent dix, et la chapelle de la Vierge , quatre-vingt-huit. La voûte de la nef n'est élevée que de quatre-vingt-quatre pieds , ce qui , d'après la longueur de l'église , l'a fait paraître un peu basse : les voûtes des collatéraux et des chapelles sont encore bien moins élevées y elles n'ont que quarante-deux pieds ; sa croisée a cent soixantequatre pieds de long sur vingt-ciuq pieds six pouces de large.
La tour, en forme de lanterne, qu'on voit s'élever au centre delà croisée,, a cent quarante-deux pieds de hauteur, du pavé à la voûte. Cette lanterne est supportée sur quatre énormes pilliers , de trente-huit pieds de tour, et composés chacun de trente et une petites colonnes grouppées en faisceaux.
Il existe dans cette église vingt-six chapelles y la
plupart le long des collatéraux. Parmi ces chapelles, Ton distingue surtout celles de Sainte-Cécile et de Notre- Dame-du- Vœu , toutes les deux à Pentre'e du chœur, et celle de la Vierge, dont l'on a dit, avec raison , que c'était une église à la suite d'une autre. Cette dernière fut construite aux dépens du Chapitre , au commencement du quatorzième siècle, sur un terrein dépendant de l'archevêché. Cette jolie chapelle a quatre-vingt-huit pieds de long , vingt-huit de large , et cinquante-sept de hauteur sous voûte. Elle est éclairée par vingt-neuf vitraux, qui n'y ont été placés qu'en i485, et sur lesquels sont représentésdivers archevêques de Rouen , revêtus de leurs ornements pontificaux.
C'est dans cette chapelle que se trouvent les morceaux les plus curieux de l'église cathédrale. Outre le superbe tableau , par Philippe de Champagne , qui orne le maître-autel et qui représente Venfant Jésus adoré parles Bergers, l'on y voit encore les tombeaux de Louis de Brezé , grand sénéchal de Normandie, et des deux cardinaux d'Amboise. C'est aussi dans cette chapelle que reposent les cendres du cardinal Cambacérès, mort archevêque de Rouen, le 25 octobre 1618.
L'église cathédrale doit beaucoup à la libéralité du cardinal Georges d'Amboise, premier du nom. C'est lui qui fit reconstruire en entier le grand portail, dont l'architecture imposante étonne l'imagination r et donne une haute idée du talent des architectes qui en ont donné le plan et conduit les travaux :
commencé en i5o9, il ne fut entièrement terminé qu'en i53o. Malheureusement ce portail, qui fixe encore l'attention des étrangers , est loin d'être ce qu'il était dans l'origine. Beaucoup de dégradations y ont été commises à diverses époques , notamment par les calvinistes en i56a. L'ouragan du a5 juin i683 , y a causé aussi beaucoup de dommages; trois des tourelles dont il était orné ont été renversées j une seule , celle du côté de la tour de saint Romain, est restée intacte. Pendant la malheureuse année de 1793 y le vandalisme révolutionnaire exerça aussi ses ravages contre ce portail , car à cette époque , de douloureuse mémoire , l'on ne savait que détruire.
Le portail des libraires , que l'on appelait originairement le portail des Boursiers , fut reconstruit tel que nous le voyons , en 1478 ; c'est un morceau estimé. Celui de la Calende, situé au sud, remonte à-peu-près à la même époque , et a pris son nom de la place sur laquelle il donne. La tradition populaire rapporte qu'il fut bâti aux dépens d'un marchand de blé , qui , vendant à fausse mesure , fut pendu sur cette place , et dont le jugement , suivant la même tradition , est représenté sur l'un des côtés de ce portail. Ce n'est point aux dépens de ce marchand de blé , mais bien aux frais de la fabrique delà cathédrale que fut élevé ce portail: comme celui des libraires , il est orné de sculptures , représentant plusieurs traits de l'ancien testament.
Trois tours, d'une grande proportion et d'un as-
pect imposant, ornent l'extérieur de cette superbe basilique. La plus ancienne est celle de Saint-Romain, à gauche du grand portail ; on l'appelle aussi Tour des onze Cloches , à cause du pareil nombre de cloches qu'elle contenait anciennement. Une de ces doches, dit-on , portait le nom de la Rigault, du nom de l'archevêque qui Pavait donnëe ; elle avait un son argentin , tellement gracieux , que cet archevêque , ne pouvant se lasser de l'entendre sonner , se procurait souvent ce plaisir, en payant généreusement les sonneurs : comme l'argent se dépensait au cabaret , delà , dit-on encore , est venu le proverbe de boire à tire-la-Rigault. Mais les faits , et c'est sur des faits qu'un historien exact doit s'appuyer, nie forcent de contredire encore cette opinion géaéralement adoptée dans plusieurs ouvrages sur la ville de Rouen. Odo Rigault étant mort en 1 274 , et cette cloche, suivant le témoignage du père Porameraye et de plusieurs autres historiens, n'ayant été fondue que le 14 mai de l'année 128a , impliquent une contradiction trop frappante pour chercher à la réfuter. Cette cloche portait le nom de la Rigault, parce que cet archevêque en avait donné les fonds avant de mourir. Quand au proverbe de boire à tire-la-Rigault , quelques étymologistes le font venir de larigot , mot fréquemment employé dans nos anciens romans, pour signifier une flûte ; ainsi boire à tire-la-rigot , c'est boire comme un joueur de flûte, comme un musicien, et vous savez , qu'en général , ces messieurs font volontiers des libations à Bacchus.
La tour deBeurre, à droite du grand portail, commencée sous le pontificat de Robert de Croix m are, qui en posa la première pierre, le 10 novembre 1 48 5, ne fut terminée que sous celui de Georges d'Am— boise (i).
Vous êtes sans doute curieux de savoir pourquoi on lui a donné le nom de Tour de Beurre, nom en effet assez bisarre pour une tour. S'il faut en croire nos chroniques , le pape Innocent VIII ayant accordé aux habitants de Rouen la permismission de faire usage de beurre et de lait pendant le Carême, à condition de faire quelqu'aumône à la fabrique de la cathédrale , le produit de ces offrandes fut consacré à bâtir cette tour. Quand on réfléchit sur ce qu'il a dû en coûter pour élever un pareil monument, Ton a peine à croire qu'il se soit trouvé assez de fidèles dans cette ville, et que leurs offrandes aient été assez considérables pour suffire àune telle dépense ; aussi je ne prétends pas vous satisfaire complètement par cette explication.
C'est dans la tour de Beurre qu'était la fameuse cloche de Georges d'dmboise , donnée à l'église cathédrale par le cardinal Georges d'Amboise , premier du nom. C'est au pied même de cette tour qu'elle fut fondue par Jean Lemasson , le a août 1 5o i ; montée le g novembre suivant, elle fut mise en branle pour la première fois le a février i5oa. Cette
(i) Bourgueville , Antiq. de la Neostrie. - Taillepicd, Antiq. de Rouen. - Pommera je , Hbt de la Cathédrale.
cloche pesait trente-six mille , sans le battant ; on lisait autour le quatrain suivant, en caractères gothiques:
Je suis nommée Georges d'Amboise Qui bien trente-six mille poise , Et cil qui bien me poisera Quarante mille trouvera.
Cette cloche , dont on aurait cru la sonnerie si belle, rendait, au contraire, lorsqu'on l'entendait de près , un son lourd et assourdissant, qu'on attribuait à la pesanteur du battant, trop considérable dans sa partie inférieure. Elle fut cassée lors du passage de Louis XVI par Rouen, le 29 juin 1786 ; c'est la dernière fois qu'elle fut mise en branle.
X.a troisième tour, connue sous le nom de la Pjrra» mide , se faisait remarquer par sa légèreté , par son élégance et par la hardiesse de son architecture. C'était assurément un des plus beaux morceaux en ce genre , qui existât en Europe. Vous savez qu'elle a été détruite entièrement par le feu du Ciel , le 1 5 septembre 1822. On devait ce beau monument, qui avait été terminé en i544? * Robert Becquet , habile architecte , né à Rouen. Quand vous saurez qu'il y était entré trois mille quatre cent soixante et douze pièces de bois, vous ne serez pas surpris que l'incendie ait été si violent , et qu'il ait duré si long-temps. Quoiqu'élevée de trois cent quatre-vingts pieds , cette pyramide était cependant beaucoup moins haute
que celle qu'on appelait l'Aiguille , et qui, par la
négligence de quelques ouvriers occupés à la réparer , avait été aussi la proie des flammes le 4 octobre i5i4»
Rentrons, mon jeune ami, pour quelques instants, dans l'intérieur de cette superbe basilique, et promenons nos regards sur les principales sépultures qu'elle renferme. Le temps, qui détruit tout, ayant exercé ses ravages ordinaires sur la plupart des mausolées, ce n'est que par tradition que Ton connaît le nom des personnes qui y furent enterrées, et que Pon sait à-peu-près l'endroit où reposent leurs cendres.
Le tombeau des deux cardinaux d'Àmboise , et celui du grand Sénéchal de Normandie , situés dans la chapelle de la Vierge , sont les seuls que le temps a respectés.
Le tombeau de Raoul, premier duc de Normandie, Pun des plus anciens , était placé originairement du côté du midi , proche le grand autel, situé alors à peuprès où est aujourd'hui l'entrée du chœur. Ce tombeau fut transféré depuis dans la chapelle du petit Saint- Romain , chapelle à l'extrémité du bas côté de la nef, à droite. Celui de Guillaume-longue- Epe'e , son fils, et second duc de Normandie, était placé aussi dans l'ancien choeur; aujourd'hui il est dans la chapelle de Sainte-Anne.
Le troisième duc de Normandie, dont les cendres reposent dans cette église , est le fameux Richard- Cœur-de-Lion , roi d'Angleterre, si célèbre par ses exploits contre les Sarrazins , par ses amours avec
Marguerite de Flandres , et par l'amitié que lui témoigna constamment Blondel , ce généreux troubadour , qui , par son adresse et sa persévérance , parvint à découvrir la prison qui renfermait son Roi et son ami. Le jeune Henri , frère de Richard , repose aussi dans la cathédrale. Anciennement ces deux tombeaux étaient dans le chœur actuel ; mais ils ont été supprimés en 1736 : l'on s'est contenté de mettre une simple inscription à la place qu'ils occupaient. L'on a fait de même pour celui qui renfermait le cœur de Charles V, roi de France.
Le tombeau du duc de Bedfort, frère de Henri V, roi d'Angleterre , mort à Rouen, le i3 septembre i435 , était placé à gauche du grand autel ; on n'y voit plus aujourd'hui qu'une simple inscription.
Plusieurs archevêques de Rouen ont été inhumés dans leur cathédrale , tels que Maurille , décédé en 1067 ; son tombeau était au haut de la nef. Celui de Jean de Bajeux , mort en 1079, est auprès des fonds baptismaux. Celui de Guillaumebonne-Âme, qui mourut en 11 10, est dans le chapitre. L'on voit dans la chapelle de Saint- Pierre et de Saint-Paul , ceux de Gaultier-le- Magnifique, décédé en 1207, et d'Aimeric Guénaud j qui termina sa carrière en i34s. Le cœur du cardinal d'Estouteville , mort à Home en i485 , fut apporté dans cette église, et déposé dans le tombeau de l'archevêque Maurille. Le corps de François de Harlay , décédé en son château de Gaillon, en i653, fut déposé dans le tombeau des
cardinaux d'Amboise , dont il était parent. Les archevêques Maurice et Guillaume de Durefort , sont également inhumés dans cette église ; mais on ignore où est placée leur sépulture. On ignore aussi où reposent les cendres de saint Evode, de Prétextât, de RaimjrojT) de saint Remf , tous évêques de Rouen, mais qui, ayant vécu dans les premiers siècles , ont été inhumés dans l'ancienne église cathédrale.
Je ne dois pas oublier , mon ami , de vous dire que les cendres de la princesse Sybille, femme de Robert Courte-Heuze , décédée en 1102, reposent aussi dans la cathédrale ; son tombeau était au milieu,de la nef de l'ancienne église.
L'on raconte de cette princesse , que Robert avait épousé en revenant de la Palestine, un trait qui, en faisant l'éloge de son cœur, prouve l'amour qu'elle portait à son époux. Celui-ci ayant été blessé par une flèche empoisonnée , ses médecins déclarèrent que le seul moyen de le soustraire à une mort évidente, était de faire sucer la plaie. Malgré ses souffrances , Robert ne voulut jamais permettre que quelqu'un perdit la vie pour sauver la sienne; mais la duchesse Sybille , profitant de son sommeil , suça la plaie pendant plusieurs nuits , et conserva ainsi aux risques de ses jours, ceux de son époux (i).
Avant la révolution , l'église paroissiale de Saint- Ouen dépendait de la célèbre abbaye dont elle porte le nom. Beaucoup de personnes pensent , mais c'est k
(i) Lctalleur, Cbron. de Normandie.
tort, que ce sont les anglais qui Tout fait bâtir dans le temps où ils étaient maîtres de la Normandie. Je ne sais , mon cher Alphonse , quelle manie nous avons généralement d'attribuer aux étrangers , surtout à nos rivaux d'outremer, tout ce que nous faisons de beau chez nous , comme si nous étions incapables de concevoir et d'exécuter de grandes choses. Nous pouvons réclamer l'honneur d'avoir élevé ce beau monument, dont d'ailleurs la construction est bien antérieure à la conquête de ces fiers insulaires.
L'église de Saint-Ouen , beaucoup plus moderne que la cathédrale, est cependant d'un fort joli gothique , et se fait surtout remarquer par sa légèreté et par l'élégance de son architecture. On doit regretter que le grand portail soit resté imparfait , sans quoi il est peu d'église qu'on pût lui comparer. Ce bel édifice a été entrepris par Jean Roussel , surnommé M arc-d* Argent , ving-troisième abbé de ce monastère , et commencé en i3icj, par les conseils de Charles de Valois, frère de Philippe -le -Bel, dont il était l'ami , et qui lui donna les fonds nécessaires pour exécuter une telle entreprise (i). Cet abbé jeta les fondements de l'église actuelle , sur les fondements de l'ancienne , qui avait été détruite quatre fois, soit par les ravages des Normands, soit par les incendies : il en poussa les travaux avec tant d'activité, qu'avant sa mort, arrivée en i33g, il eut la satisfaction d'avoir bâti plus de la moitié de l'église y c'est-à-dire d'avoir conduit l'ouvrage jus-
(i) Pommeraye , Hut de l'Abbaye de Saint-Ouen.
qu'au-dessus de la croisée. Renaud Duquesnay , qui succéda à Jean Roussel , éprouva tant de tracasseries pendant la durée de son administration , qu'il avança fort peu l'ouvrage de son prédécesseur. Les abbés qui lui succédèrent furent plus heureux, puisqu'ils parvinrent à mettre la dernière main à cet édifice. Parmi ces abbés, je dois vous citer principalement Arnaud Dubreuil, Guillaume d'Estouteville , ar-» chevêque de Rouen, Jntoine Bohier^ archevêque de Bourges, et le cardinal Innocent Cibo , pour le zèle qu'ils ont mis à continuer l'ouvrage commencé par Jean Roussel.
La longueur de cette église est de quatre cent seize pieds huit pouces , sa largeur de soixante et dix-huit, et sa hauteur , du rez de la pierre à la voûte , est de cent pieds.
Une des beautés de l'église de Saint-Ouen , est d'être bien percée : l'on y voit trois rangs de belles fenêtres qui régnent tout autour, et qui la rendent très-claire. Trois belles roses ornent le portail, et l'extrémité des deux croisées transversales. Les deux dernières ont été exécutées en i43c), celle au midi par Alexandre Barneval , maître maçon ; celle au nord par son apprenti. Cette dernière ayant été généralement jugée plus belle , et d'une exécution plus hardie que la première , Barneval en conçut tant de jalousie contre son apprenti , qu'il le tua.
Le chœur est entouré de douze piliers et de onze chapelles , cinq de chaque côté , et celle de la Vierge,
placée au milieu. Ces chapelles sont très-bien percées , régulières et d'une bonne grandeur ; mais elles sont très-simples , et n'ont aucuns décors.
La tbur qui surmonte ce temple , et qui en fait an des plus beaux ornements en dehors , a deux cent quarante pieds d'élévation : terminée en couronne , l'on dirait que cette tour est à jour , tant les filigranes de pierres sont fins et déliés , surtout dans sa partie supérieure. Ce chef-d'œuvre d'élégance est l'un des plus beaux monuments de notre ville.
À l'époque de la suppression des maisons religieuses, l'église de l'abbaye de Saint-Ouen fut mise au nombre des treize églises paroissiales conservées en 1791 } pour le service du culte. Fermée comme toutesles autres , au mois de décembre 1793, elle fut convertie, pendant quelques mois, en atelier d'armes, et pendant ce temps l'on y commit malheureusement beaucoup de dégradations. Vous le dirai-je, mon jeune ami , à cette même époque, l'on vota la démolition de cette église ! Heureusement le sacrifice ne fut pas consommé , et les arts n'ont point à regretter la perte de ce monument : en l'an III il fut rendu au culte.
Il existe dans cette église un effet de perspective assez particulier. En portant ses regards dans le béni* tier placé contre le premier pilier à main droite, en entrant par le grand portail , on y voit représentée, dans toute sa longueur , la voûte de l'église.
Il existe peu de sépultures remarquables dans l'église de Saint-Ouen. Farin , dans sa Normandie Chrétienne, page 601 , ditqueGertrude et Bertrude,
toutes deux femmes ou concubines de Clotaire II [ et non de Clotaire Ier (i) , ainsi que l'avance à tort Don Toussaint Duplessis ], y ont e'te' inhumées, ainsi que Dagobert, filsdeSigebert, mais rien ne le prouve. Dreux du Radier , dans ses Mémoires historiques et critiques sur les reines de France , dit au contraire que Hadeltrude (celle que Farin appelle Gertrude ), a été inhumée à Paris, dans l'ancienne église de Saint- Vincent , aujourd'hui Saint-Germain-des-Prés : le même historien assure*qu'on voit son tombeau dans la même église , à côté du maître-autel.
Frédégode, qui vivait dans le dixième siècle, Fulbert, auteur de la vie de saint Ouen, Pommeraye dans l'Histoire de cette abbaye , prétendent que ChildericII, et Bilihide , ou mieux Blitide, son épouse , assassinés l'un et l'autre par Bodillon , dans leur palais , près de Lions-la-Forêt , reposent dans cette église ; mais Mezerai , Vély , Piganiol de la Force , Dreux du Radier, assurent qu'ils ont été enterrés à Saint-Germain-des-Prés. C'est sans doute par erreur que le père Pommeraye nomme ce prince Chilpéric , car il est d'accord avec les autres historiens pour les détails de l'assassinat. Cet écrivain fait même une réflexion qui me parait juste , et qui concilie le récit de Frédégode avec les historiens modernes. Il pense que Childeric , et la reine son épouse ont pu d'abord être enterrés dans l'église de Saint-*
(i) Clolaire I" n'eut pour femmes que Ingond*, Aregoude , Chaîne , Radelgonde et Valdrade.
Ouen ; mais que par la suite l'on aura transporté leurs corps à Paris.
Nagerel , dans sa chronique de Normandie , dit que Richard III , cinquième duc de Normandie , mort à Rouen en 10117, fut enterre devant le maîtreautel de l'église de Saint-Ouen ; mais comme depuis cette époque cette ëglise a ëtë réédiûée plusieurs fois , l'on ignore aujourd'hui où repose le corps de ce prince.
L'on voit dans la chapelle de la Vierge, le tombeau du jeune Talbot, (ils du cëlèbre maréchal de ce nom, mort à Rouen le 4 janvier i43<).
L'église de Saint-Maclou n'est pas une des plus ggg,^ grandes de la ville ; mais c'en est assurément une des 5t Madou plus jolies. Comme celle de Saint-Ouen, elle se fait remarquer par la légèreté et par l'élégance de son architecture. L'on ignore entièrement à quelle époque remonte la fondation de cette église, qui, dans l'origine, n'aura sans doute été, comme la plupart de toutes celles de Rouen , qu'une simple chapelle. Celle qui existe actuellement fut commencée en i43a; mais elle ne fut entièrement terminée qu'en 1 5 1 2. On en jeta les fondements sur ceux de l'ancienne église, qui était tombée en ruines, et qui déjà, dans les années iao3 et ia 10, avait été en partie la proie des flammes (1).
Cette église a cent quarante deux pieds de long , sur soixante et seize de large. Elle renferme treize chapelles d'une grande simplicité ; une seule , avant
(1) Fariu, Ifol. de Rouen.
la révolution , était ornée d'une suite de tableaux , représentant divers traits de la vie de Go— vis , et que l'on devait à Sacquespée , peintre né à Rouen. Ce sujet nous paraissait assez mal choisi; car nous ne voyons pas quelles circonstances de la vie de ce prince le peintre avait pu choisir pour figurer dans une église ; il est vrai que c'est le premier Roi chrétien qui régna sur les Français ; mais, malgré sa conversion , il avait conservé des mœurs un peu barbares , et personne n'ignore que le poignard et le poison continuèrent d'être ses armes favorites.
L'on admire dans cette église un escalier qui , par le fini et la délicatesse du travail, est un chef-d'œuvre de patience et de génie.
Ses portes méritent aussi d'être examinées avec la plus grande attention, surtout celles au nord. Les bas-reliefs dont elles sont ornées , représentent divers mystères de notre religion , et sont attribués au célèbre Jean Goujon , c'est vous dire avec quel soin ces portes sont sculptées , et combien est précieux ce travail. Malheureusement, à la fin du siècle dernier, un pinceau lourdement ignare , s'est promené sur ces sculptures. L'on a cru restaurer ce chef-d'œuvre ; mais le barbouilleur , avec son impitoyable brosse , n'a fait qu'en voiler les grâces et la finesse.
En 1228 l'église de Saint-Maclou était encore hors l'enceinte des murailles , dans des lieux marécageux , ainsi que l'indique la rue Malpalu qui l'avoisine. La Seine ne coulait pas loin de ses murs , et for-
mait, avec les rivières de Robec et de l'Aubette , une presqu'île , connue pendant long—temps sous le nom d'Isle de Notre-Dame, parce que toutes les maisons de ce quartier faisaient des rentes foncières à l'ëglise cathédrale de Rouen. Avant la révolution, l'archevêque de Rouen ëtait le patron de cette église, qui avait aussi )e privilège d'être la gardienne des saintes huiles, et de les distribuer aux autres paroisses du diocèse.
C'était aussi dans cette église et dans celle de Saint-Vivien , qu'anciennement l'on avait l'usage de publier la nomination de l'archevêque, nouvellent e'iu par le chapitre. Il ne pouvait être ordonné et remplir ses fonctions épiscopales qu'après cette publication ; mais cet usage s'anéantit lors du concordat passé entre Léon X et François Ie*.
L'on voit avec peine qu'une partie de cette jolie église soit masquée par les misérables échoppes qui régnent à l'entrée de la rue Martinville , et dont l'aspect hideux inspire un dégoût involontaire. Il serait bien à souhaiter que l'autorité locale fit disparaître ces barraques , qui déshonorent un des plus beaux monuments de notre ville.
II est présumable que redise de Saint-Patrice e^»* paura été originairement une simple chapelle , dédiée s*-r«uice. à Papùtre de l'Hybernie , et située dans les faubourgs. On ignore à quelle époque elle devint église paroissiale ; l'on sait seulement qu'elle fut entièrement 1a proie des flammes dans l'incendie de 1228, qui réduisit tout ce quartier en cendres. L'église actuelle
ne date que de l'année i535; mais Ton y a fait de grandes augmentations dans les siècles suivants ; et au moment même oiije vous écris , l'on y fait encore quelques changements.
Il existait anciennement dans cette église, un puy ou Ton invitait les poètes à écrire sur la passion de Notre-Seigneur. Ce puy avait été fondé en 1 543 (i) ; cependant, dès Tannée i498, l'on avait déjà joueune représentation de ce mystère dans le cimetière de cette église : la tradition rapporte qu'il y avait des acteurs de réputation ; je veux bien le croire.
Pour vous donner une idée des poésies composées à ce sujet, je vais vous transcrire la dernière strophe du premier chant royal , intitulé ; Invitation aux Poètes ; cette pièce ayant obtenu le prix % vous donnera une idée du mérite des autres*
Saint Jean , records du serpent de Lato» y Joint à saint Paul , sans empescher Triton , Noos semond tous pour callauder en troupes Christ , contre enfer notre glaive et baston , La mort duquel a fait fondre Platon , Mort détruisant , mort de peine et de coulpe.
Les maîtres de cette confrairie avaient le droit de nommer tel bourgeois notable que bon leur semblait , pour en faire les frais , quoiqu'il ne fit pas par-
(0 Taillepied, Antiq. de Rouen.
tîe de cette confrairie : ce droit était certainement très- arbitra ire , et nous ne savons pas au nom de quelle loi Ton aurait pu condamner ceux qui auraient voulu s'y refuser.
Au moment où les factions de Chaumette et de Robespierre proscrivaient tous les cultes , que leurs ministres e'taient poursuivis , incarcérés ou déportes , que les églises étaient fermées , vendues ou détruites , une secte, connue sous le nom des ThéophilantropeSj cherchait à s'élever sur les ruines de la religion catholique. Les fondateurs de ce culte, qui n'a eu qu'une existence éphémère, sont d'Aubermesnil et la Reveillère-Lepaux. Le 25 nivôse de l'an V ( i4 janvier 1797 ) ) deux temples furent ouverts à Paris ; les sectaires prenaient le titre d'adorateurs de Dieu et d'amis des hommes. Notre ville , mon jeune ami , eut aussi ses Théophilantropes ; c'est dans l'église de Saint-Patrice qu'ils célébrèrent leur culte : ces sectaires , qui n'ont pu réussir à faire un grand nombre de prosélytes, avaient encore un temple au Mont-au-Malade , c'était l'église des religieux.
La fondation de l'église de Saint-Sever remonte à la fin du onzième siècle. Ce n'était encore , à cette f^,,pâ; époque , qu'une ancienne chapelle , située dans le Sl S"ctfaubourg d'Emindreville , qui avait pris son nom de cette chapelle. C'est à la suite d'un miracle opéré par le corps de saint Sever, évêque d'Avranches, que l'on donna à cette chapelle le nom de ce saint cvôque , nom qu'elle donna elle-même au faubourg,
et que l'un et l'autre portent encore aujourd'hui. Voici ce que nos anciennes chroniques rapportent à ce sujet. La crainte des Normands , qui ravageaient la Neustrie, et ne se faisaient aucuns scrupules de piller les églises , de profaner les choses les plus sacrées , fit imaginer d'apporter à Rouen le corps de saint Sever, pour le mettre à l'abri de leurs insultes. A chaque station que l'on faisait pour prendre du repos , l'on trouvait le lendemain tant de résistance pour enlever le corps , qu'on ne pouvait y re'ussir qu'après avoir fait le vœu de bâtir une église à la place. Arrivé à Rouen , par le faubourg d'Emindreville , l'on déposa le corps du saint évêque dans la chapelle , où le miracle eut lieu mieux que jamais : alors, ainsi qu'on avait fait aux stations précédentes , l'on fut obligé de faire la promesse de bâtir une église au même endroit, en l'honneur du saint; aussitôt la promesse faite , l'on enleva facilement le corps. C'est à ce vœu que l'on doit l'église de Saint- Sever(i).
C'est, ou c'était, l'église cathédrale ( car j'ignore si elle en est encore dépositaire ) , qui possédait le corps de ce saint évêque , apporté à Rouen sous le règne de Richard Ier, en 992. Tout ce que je puis vous assurer , c'est que le clergé de cette métropole le regardait comme Tune de ses plus précieuses reliques. Ce fut l'archevêque Robert-le-Magnifique, qui en fit la translation de la chapelle d'Emindreville 7
(1) Farin , Hiit, de Rouen. - Tous. Dopl. DescripU de la Hautc-Koi™.
dans l'ancienne église cathédrale, c'est-à-dire dans la nef d'aujourd'hui.
Je vous ai rapporte' ce fait, mon ami, sur le témoignage des anciens historiens de notse ville ; mais je dois vous le dire , il se trouve en contradiction avec Phistoire; car, sous le règne de Richard Ier, la Neustrie n'était plus ravagée par les Normands, puisqu'ils en étaient en possession depuis un grand nombre d'années , et qu'ils y régnaient paisiblement. Où il faut reporter la translation du corps de saint Sever dans le siècle précédent , ou ne pas attribuer à la persécution des Normands le motif de cette translation. Quand au miracle , il est présumabie qu'il n'arriverait pas de nos jours.
L'église actuelle de Saint-Sever ne remonte qu'en l'année i538, qu'elle fut réédifiée entièrement; c'est un vaisseau très-ordinaire : le clocher , en forme de tour, ne date que de 1617; comme l'église, il n'ofire rien de remarquable.
La plus moderne de toutes les églises de Rouen , F^i.v p3 est celle dédiée sous l'invocation de la Madeleine. ™m.*-
Ici ne
située faubourg Cauchoise : commencée en 1767, terminée à la fin de 1780, l'ouverture en eut lieu le 7 avril 1781. Dans le principe, cette église avait e'té construite pour l'usage particulier de PHôtel- Dieu; mais par suite de la révolution, sa destination a été changée j en 1 791 , elle a été mise au nombre des églises conservées.
L'on doit cette église à Lebrument, architecte distingué , né dans notre ville. On peut la placer au
rang du petit nombre des beaux édifices qui atti-* rent généralement les regards de l'amateur curieux. Elle se fait remarquer par son élégance, par les belles formes de son architecture, par le fini des sculptures r et par sa position pittoresque à l'extrémité de la longue avenue , dont les arbres semblent se confondre avec ceux qui forment les contre-allées duMont- RiboudeL
Les décors de cette église ont été exécutés par Jadoulle, sculpteur , auquel cette ville devait plusieurs morceaux estimés , mais qui presque tous ont malheureusement été détruits pendant nos troubles révolutionnaires. Ainsi que Lebrument, cet artiste était né dans nos murs : l'un et l'autre sont morts il y a quelques années.
Quoique l'église de la Madeleine soit actuellement église paroissiale, elle sert également pour l'usage interne de l'Hôtel-Dieu : une grille en fer , pratiquée derrière le chœur, sépare le public d'avec les personnes attachées à cet hospice.
Il me reste encore , mon cher Alphonse , à vous parler des églises succursales, ce sera le sujet de ma première lettre.
lettre vin$t-ht*xïïtMé
Àujoubd'hui , mon ami , nous commencerons par «*. l'église succursale de Saint-Godard. D'anciennes tra- ai ditions assurent que cette église était dans l'origine un temple consacré aux divinités dupaganisme.il serait , je crois , difficile de donner la preuve de cette assertion ; ce qu'il y a de certain , c'est que sa fondation remonte aux premiers siècles de l'église. Son anti-* quité a fait croire à quelques écrivains qu'elle avait été l'ancienne cathédrale de nos premiers évéques. Ils fondent leur opinion sur ce que , dans l'origine , cette église portait le nom de Notre-Dame ou de Sainte- Marie, sur la procession du Corps-Saint, qui s'y faisait tous les ans avec beaucoup de pompe, par le clergé de la cathédrale, et sur ce que les corps de saint Godard et de saint Romain, deux de nos plus illustres évéques , y ont été inhumés (i). Ces preuves ne sont pas sans répliques, car saint Mellon et saint Ouen , deux autres évéques , aussi illustres , ont é té enterrés, le premier dans l'église de Saint- Gervais, le second dans la célèbre abbaye à laquelle il a donné son nom. Quant au nom de Notre-Dame
(i) Farin, Nom», chrétienne. - TtUlepied , Anliq. de Rouen.
ou de Sainle-Marie, nous avons vu qu'il a été également porté par plusieurs autres églises. D'un autre côté , l'église de Saint-Godard ne s'étant trouvée renfermée dans l'enceinte de la ville que dans le milieu du treizième siècle , tandis que la cathédrale a toujours été l'une des quatre églises comprises dans cette enceinte , il n'est pas vraisemblable que nos premiers évêques aient établi leur siège épiscopal dans une église éloignée , tandis qu'ils en avaient quatre à leur disposition dans le centre de la ville , et par conséquent plus à leur convenance.
L'ancienne église de Saint-Godard ayant été détruite entièrement dans l'incendie de 12487 celle que nous voyons aujourd'hui a été rebâtie postérieurement , et est l'ouvrage de plusieurs siècles. C'est encore un des beaux vaisseaux de notre ville , et qui mérite d'être examiné dans tous ses détails. Sa longueur est de cent quinze pieds sur soixante et dixhuit de large. Avant la révolution , cette église était citée pour la beauté de ses vitraux , regardés nonseulement comme les plus beaux de Rouen , mais même de la France. On les admirait surtout pour le fini du dessin , et pour la fraîcheur et l'éclat des couleurs ; aussi était-il passé en proverbe, lorsqu'on parlait d'un vin bien clair , de dire : II est de la couleur des vitres de Saint-Godard. Deux de ces vitraux, qu'on a eu le bonheur de sauver , y ont été replacés il y a quelques années , et peuvent donner une idée de ceux dont on regrette la perte.
L'église de Saint-Godard, conservée en 1791
comme église paroissiale , fut, comme toutes les autres , fermée depuis 1793 jusqu'en 1793, c'est-àdire pendant tout le temps que dura la terreur ; mais n'ayant pas été conservée dans la nouvelle organisalion , faite en 1802, ce n'est qu'en 1806 qu'elle a été' rendue au culte comme église succursale.
L'église de Saint- Vivien n'était , dans l'origine , e^* •«•<> qu'une simple chapelle , située en pleine campagne , s*-vw««. au milieu des prés et des marais qui formaient alors cette portion de la ville , aujourd'hui si peuplée. En 1209, elle était encore dans les faubourgs, mais on ignore si déjà à cette époque elle avait le titre de paroisse. L'ancienne église était très-basse et très-sombre, ne recevant aucun jour d'en haut ; mais en i636 , on l'a exhaussée et rendue telle que nous la voyons. Cette église n'offre rien de remarquable, et n'a sans doute été conservée comme église succursale, qu'à cause de sa position.
Avant la révolution , l'église de Saint-Vivien était regardée comme l'une des plus fortes paroisses , et comptait douze mille communiants; c'est encore aujourd'hui l'une des plus considérables de cette ville. Elle avait été conservée comme église paroissiale , lors de l'organisation de 1792 ; mais par suite de celle qui a eu lieu en 1802, elle n'a plus que le titre de succursale.
L'église de Saint- Vincent a porté long-temps le ^ ittc. nom de Saint-Vincent-sur-Rive , à cause de la s*v&c«û proximité de la Seine , dont pendant plusieurs siècles les eaux baignèrent cette portion de la ville.
Auciennement tous les bateaux chargës de sel , qui remontaient la rivière, étaient obligés d'en donner une certaine quantité aux trésoriers de cette église, auxquels était confiée la garde des mesures. Cet usage subsista jusqu'en 1649 » que ces marchands furent dispensés par un arrêt du Conseil , de payer cet impôt en nature, à la charge de faire à ces trésoriers une rente annuelle de cent quarante livres.
Depuis un temps très-reculé , les trésoriers de l'église de Saint-Vincent avaient la garde des étalons des mesures publiques en usage à Rouen. Ces étalons étaient renfermés dans une petite tour en maçonnerie , pratiquée au bas de la nef , à main droite en entrant par le grand portail , sur laquelle était une inscription qui datait du règne de François Ier. Cette tour n'existe plus depuis long-temps ; plus anciennement , ces mêmes étalons étaient confiés à la garde des Templiers (i).
La paroisse de Saint- Vincent , aujourd'hui l'une des plus considérables de la ville , en était , dans les premiers temps une des moins fortes, puisqu'en 1169 elle ne contenait encore que deux cents paroissiens. Elle n'en contenait pas beaucoup plus avant la révolution; vous cesserez d'en être étonné , quand vous saurez qu'à cette époque cette église était cernée par Saint-André , Saint-Georges , Saint-Eloi , Saint-Pierre-du-Châtel et Saint-Michel , toutes paroisses qui ont été supprimées, et dont la plupart des habitants ont été répartis sur celle de Saint- Vincent.
(i)Pouchet, Météorologie lerrcilrt.
Cette église est regardée comme l'une des plus jolies de cette ville, par la forme et par la délicatesse de ses sculptures : le chœur, surtout, est un morceau très-hardi, et d'une bonne architecture: comparativement la nef est loin d'y répondre ; c'est malheureusement le défaut de la plupart de nos églises. Ses vitraux sont estimés, sans pouvoir cependant être comparés avec ceux des églises de Saint-Nicolas et de Saint-Godard. Il en est un surtout, dans la chapelle , à gauche du chœur , assez remarquable par le sujet qui y est représenté; c'est un âne adorant le Saint—Sacrement. Gomme vous pourriez être trèssurpris de trouver un pareil sujet dans une église , je m'empresse de vous apprendre qu'il s'agit d'un miracle arrivé dans le treizième siècle , à saint Antoine de Padoue. L'âne de Balaan ayant bien parlé, il n'est pas plus extraordinaire de voir un autre âne que l'on a privé de toutes espèces de nourriture pendant trois jours, quitter le son et le foin qu'on lui présente pour aller adorer le Saint-Sacrement. Il faut de pareils miracles pour convaincre les plus incrédules , et celui qui fait le sujet de ce vitrail le fut comple lté ment.
L'église de Saint-Nicaise remonte au milieu du septième siècle. C'était, dans l'origine, une petite chapelle élevée par saint Ouen, archevêque de Rouen, en Phonneur du premier évêque de la Neustrie , dont elle porte le nom > et dans laquelle il déposa les reliques qu'il fit venir exprès de Gany , où ce saint Prélat avait reçu la couronne du martyre. Cette cha-
pelle ëtait alors sur une petite montagne , proche do Rouen , et ne se trouva renferrae'e dans l'enceinte de cette ville , que sous le règne de Louis IX.
La chapelle dédiée à saint Nicaise devint paroisse en i388, mais on ne sait pas au juste à quelle époque elle a été reconstruite et agrandie comme nous la voyons aujourd'hui. Le chœur est un morceau estimé, la nef n'a jamais été achevée.
Cette église , conservée en 1791 comme église paroissiale , fut supprimée dans l'organisation faite en 1802, et rétablie en 1806, sous le titre de succursale.
Quelques vestiges que Ton remarquait anciennement dans l'église de Saint-Paul 9 prouvaient l'antiquité de cette église, et ont fait penser qu'elle avait pu , dans l'origine , être un temple consacré à une des divinités du paganisme. Quelques écrivains ont avancé qu'Adonis y était particulièrement adoré ; mais d'autres, au contraire , prétendent que ce temple était consacré à Mars , et que c'est pour ce motif que l'on a donné a ce faubourg le nom de Martinville.
L'église de Saint-Paul est petite, et n'offre rien de remarquable. Gomme la plupart des églises de Rouen , elle a été détruite et réédifiée plusieurs fois. Une inscription placée sur un des piliers attestait qu'en 161 8 on l'avait agrandie de trois piliers.
C'est dans cette église que Louis XV entendit la
Messe, lorsqu'au mois de septembre 1749 il passa par Rouen pour se rendre au Havre (1).
Dans le siège que la ville de Rouen eut à soutenir en i56a, contre les calvinistes, V église de Saint- wZ/*?, Hilaire fut entièrement détruite , car le fort de l'attaque ayant eu lieu du côté de ce faubourg , elle avait eu également à souffrir du canon des deux partis. Elle fut reconstruite peu de temps après , mais avec si peu de goût, qu'on ne peut rien voir de plus misérable ; c'est une véritable église de campagne. Comme paroisse , elle s'étend assez loin; même avant la révolution , elle avait une succursale à Saint- Gilles- de-Répainville, sur la route de Darnétal.
A l'époque de la suppression des maisons religieuses , V église de Saint-Romain dépendait du mo- ^ nastère des Carmes - Déchaussés , qui s'étaient établis a Rouen en 1624. Avantageusement située pour les habitants du quartier de Bouvreuil , elle fut mise en 1791 au rang des églises succursales, et conservée comme telle dans la nouvelle organisation qui a eu lieu en 1802.
L'église de Saint-Romain est d'une bonne architecture , et se distingue de la foule des églises de Rouen, ville si riche avant la révolution en édifices de ce genre, du plus mauvais goût. Elle fut commencée en 1678 , et entièrement terminée en 1687 , par les soins et la libéralité de messieurs Bec-de-Lièvre , famille recommandable de cette ville , et qui y a
(1) Coq de ViUerai, Abrégé" de VHut. de Rooen.
occupé pendant plusieurs siècles les premières places de la haute magistrature.
Anciennement cette église était sous l'invocation de saint Joseph et de sainte Thérèse , aujourd'hui elle est sous celle de saint Romain , de cet évêque qui joue un si grand rôle dans nos fastes ecclésias^ tiques. Les principaux traits de sa vie sont représentés dans quatre tableaux placés dans la coupole du dôme qui éclaire la nef de cette église : l'on y voit aussi l'apothéose de ce Saint.
Je dois vous dire encore que le tombeau de saint Romain, déposé anciennement dans la crypte de l'église de Saint-Godard, a été transporté il y a quelques années dans cette église, et placé sous le maître-autel.
L'église succursale deSt-Gervais, située , comme vous le savez, dans le faubourg Cauchoise, au pied de la côte du Mont-aux-M alades , n'offre par ellemême rien de bien remarquable ; mais ce qui doit |a recommander k la curiosité , c'est son antiquité. La crypte , ou chapelle souterraine , qui existe sou* cette église, et qui , pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne, servit de sépulture à nos premiers évôques , est certainement le monument Je plus ancien de notre ville, le seul qui, construit du temps des Romains, soit parvenu jusqu'à nous. Non-seulement l'antiquité de cette crypte est prouvée par l'histoire, mais le caractère de son architecture sert encore à la confirmer. Cette crypte est-elle l'ouvrage de saint Mellon , ou existait-elle avant cet évêque?
L'on ne peut répondre à cette question que par des conjectures. Sa position , sur une hauteur , pourrait la faire regarder comme les restes d'un ancien temple des Gaulois ; si l'on ne veut pas admettre l'existence de ce temple, ou de tout autre monument consacré à l'exercice de la religion payenne , il faudra supposer que saint Mellon avait choisi celte place, alors éloignée de la ville, pour en faire le cimetière public des chrétiens, et que c'est à lui que Ton doit cette chapelle , sur laquelle nous n'avons que des données incertaines. Si toutes nos chroniques ne s'accordaient pas à le regarder comme le fondateur de notre église cathédrale , l'on serait porté à croire qu'il fit construire cette chapelle souterraine pour la soustraire aux regards des payens, et pouvoir célébrer en secret les mystères de notre religion. Mais, d'après ces chroniques, le peuple, les magistrats de Rouen , lui ayant laissé élever une église publiquement, au centre même de la ville, Ton ne voit pas quels motifs auraient pu le déterminer à cacher celle-ci dans les entrailles de la terre, d'autant plus qu'on n'a pas d'exemple que les chrétiens aient été persécutés à Rouen depuis qu'il y est venu prêcher l'évangile : la preuve s'en tire par cette longue suite d'évêques qui ont occupé le siège épiscopal sans aucune interruption. Si l'on veut absolument regarder saint Mellon comme le fondateur de ces deux églises , il est présumable qu'il aura commencé par élever celle de Saint-Gervais, et voyant <jue loin de le persécuter les Romaius souffraient qu'il
annonça publiquement la religion du Christ, il aura jeté plus tard les fondements de la cathédrale.
Quoiqu'il en soit , saint Victrice , huitième évêque de Rouen , auquel notre ville doit beaucoup de reconnaissance pour les soins qu'il prit de l'embellir et d'en reculer les limites, passe pour avoir rebâti l'église de Saint-Gervais , qui ne consistait encore , de son temps , que dans la crypte , où reposaient les corps de saint Mellon et d'Avitian. Ce Prélat y déposa les reliques de saint Gervais et de saint Protais, et la consacra sous leurs noms; mais celui de saint Gervais a prévalu. De tous les monuments élevés par saint Victrice , cette église est le seul qui soit parvenu jusqu'à nous; mais je n'ai pas besoin de vous dire que ce n'est pas sans avoir éprouvé bien des changements.
L'église deSaint-Gervais, successivement paroisse, abbaye, prieuré, redevint église paroissiale dans le milieu du quatorzième siècle. Il serait beaucoup trop long de vous donner l'historique de tous ces changements , lesquels, d'ailleurs, n'offrent plus un grand intérêt. Les religieux de Fécamp , à qui cette abbaye appartenait, avaient seulement conservé leur droit de jurisdiction , dont ils jouissaient encore au moment de la révolution, tant sur le faubourg Cauchoise que sur la baronie de Saint-Gervais.
L'église de Saint-Gervais actuelle est très-petite, et n'offre de remarquable que quelques vestiges d'une haute antiquité , qui , peut-être , appartiennent à la première église construite par saint Victrice.
Outre l'abbaye et l'église dont je viens de vous parler , il y avait encore dans le quartier de Saint- Gervais un palais ou maison de plaisance , apparie— gjjjjj,*1, nant aux ducs de Normandie. Nos anciennes chrouiques , qui nous apprennent cette particularité' , ne nous disent point lequel de nos ducs avait fait élever ce palais, et où il était situé au juste. L'on voit aussi dans ces mêmes chroniques, que Guillaume-le-Conquérant ayant été blessé au siège de Mantes, revint à Rouen pour se soigner, et qu'il se fit transporter dans son palais de Saint-Gervais. Ce prince y termina ses jours le 10 septembre 1087 (1), et non en 1080, ainsi qu'on l'a imprimé dans quelques ouvrages modernes.
La rue du Tour-du-Rouet , située dans le quartier de Saint-Gervais , pourrait bien avoir été percée sur le terrein occupé par ce palais , et le nom qn'elle porte pourrait n'être aussi qu'une corruption de celui de la Tour-du-Roi.
Lorsqu'on i65r) l'on creusa les fondements des murs qui servaient à clorre l'ancien cimetière , au travers duquel passe aujourd'hui la rue Chasse-Lièvre , l'on trouva, assez avant dans la terre, des voûtes, des caves entières , des pans de murailles et beaucoup d'autres vestiges de ces anciens édifices ; mais dans le temps , l'on ne s'est pas assuré si ces ruines appartenaient au monastère ou à l'ancienne maison de plaisance des ducs de Normandie.
(1) Letalleur, Chron. de Norxn. - Dumoulin, Hist de Norm. - Deudemare , Uut de WilUume-le-Ba*tard.
Je termine ici ce que j'avais à vous dire sur nos églises , tant paroissiales que succursales ; il ne me reste plus, pour compléter cet aperçu de l'histoire ecclésiastique de notre ville, que de vous donner quelques détails sur l'exercice de la religion réformée.
Depuis la réforme , Rouen a toujours compté dans c.tt* pr«- son sein un grand nombre de protestants y suru»unt. je seizième siècle. Cependant ce n'est
que depuis la révolution qu'ils ont un temple dans cette ville , et qu'il leur est permis d'y professer publiquement leur religiou.
Dans le temps même où ils étaient maîtres da Rouen , et où ils auraient pu élever un ou plusieurs temples à leur usage , ils tinrent leurs assemblées soit dans des monastères , soit dans des églises. Plus tard , quand les catholiques eurent repris le pouvoir , les protestants, dont le triomphe avait duré à peine quelques mois, persécutés de nouveau par leurs ennemis , cessèrent tout exercice public de leur culte, trop heureux, quand à la faveur des ombres de la nuit, ils pouvaient se réunir dans des lieux isolés et cachés, pour prier ensemble. Cet état de choses Au. «ots. dura jusqu'à l'édit de tolérance accordé par Henri IV à ses anciens co-religionnaires ; mais cetédit ayant été" impolitiquement révoqué dans le siècle suivant , les protestants se virent forcés ou de rentrer dans le sein de l'église catholique , ou de porter leurs pas sur une terre étrangère : de cette époque , leur nombre a
sensiblement diminué dans cette ville, au point qu'au* jourd'hui l'on y en compte à peine deux mille.
L'Assemblée constituante , en décrétant le libre exercice de tous les cultes , a rendu ainsi à un grand nombre de citoyens les droits civils et politiques dont un pouvoir arbitraire les avait privés si injustement pendant tant d'années. Aussitôt que ce décret fut connu > les protestants de Rouen sollicitèrent de l'autorité locale un emplacement assez vaste pour tenir leurs assemblées. L'administration leur céda provisoirement l'église paroissiale de Saint- Lo, qu'ils occupèrent jusqu'au 17 pluviôse de l'an II (5 février 1794)) que cette église fut transformée en salpêtrière. Depuis , on leur céda successivement le couvent des Mathurins , *ie palais archiépiscopal , l'église de Saint-Vigor et l'église de Saint-Eloi , qu'ils occupent aujourd'hui.
Le premier consul Bonaparte rendit le 18 germinal de l'an X ( 8 avril 180a ) , la loi qui établit deux *ZÏÏ églises consistoriales dans le département de la Seine- Inférieure , l'une à Bon-Sec ours-lès-Rouen , l'autre àBolbec.
L'e'glise consistoriale de Bon-Secours comprend les arrondissements de Rouen, de Dieppe, deNeufchâtcl , et une partie de celui d'Yvetot.
L'administration de cette église consistoriale réside dans le consistoire de Bon-Secours > séant à Rouen, composé de trois pasteurs, dont celui de Rouen préside , de sept diacres, et de douze anciens ,t
dont l'un remplit les fonctions de secrétaire , et un autre celles de trésorier.
Conformément à la loi précitée , la moitié des membres composant le consistoire doit être renouvelé tous les deux ans ; mais les membres en sont rééligibles à perpétuité.
Tcttpkdee Le temple qui sert aujourd'hui aux protestants de
Proie* U&U. r * ' 1
Rouen, est une ancienne église que le gouvernement a mis à leur disposition , et dont ils ont pris posses* sionle 10 janvier i8o3.
Cette église, située au haut de la rue Saint-Eloi , à laquelle elle a donné son nom, est très-ancienne ; mais elle n'offre rien de remarquable , et doit avoir été rebâtie et agrandie plusieurs fois , car ce n'était, dans l'origine , qu'une simple chapelle , élevée au milieu d'une île , et destinée principalement aux matelots.
Il existait encore dans le dix-septième siècle , au milieu du chœur de cette église , uu puits très-profond, que la prudence fit combler. Comme pendant long-temps l'on y puisa de l'eau avec une chaîne en fer , delà est venu le proverbe assez usité à Rouen : II est froid comme la corde du puits de Saint-Eloi. Plusieurs autres églises avaient aussi des puits dans leur intérieur : il en existait un dans celle de Saint- Ouen , à l'extrémité de la croisée du nord.
Lors de la publication de l'édit de Nantes , accordé aux calvinistes par Henri IV , édit qui prouve l'affection que ce bon roi porta constamment à cette 'portion nombreuse de ses sujets, dont pendant tant
(Tannées il avait reçu les services les plus Signales , et partagé les opinions religieuses , quoique depuis des raisons politiques l'eussent contraint d'embrasser une autre croyance , les protestants de Rouen , et ceux des communes environnantes , profitèrent de la liberté qui leur était accordée par cet édit pour élever un temple à leur usage. Ils le construisirent au grand Quevilly , commune à une lieue et demie de Rouen , sur la rive gauche de la Seine. Farin a vu ce temple , et en donne ainsi la des-
• r ' Ancien
cription dans son histoire de Rouen. « Avant que de SS£ta;£ •sortir de ce lieu, je ne puis m'empécher de parler 'QHe,JI' •de l'édifice admirable qui sert pour ceux de la reli- »gion prétendue réformée , c'est un ouvrage aussi •curieux qui soit en France; il est fait d« charpente, •et sa figure est dodécaèdre, c'est-à-dire de douze »pans égaux , autour duquel est une galerie à triple «étage. U a 270 pieds de pourtour, 90 de diamètre, net 66 de hauteur , compris la lanterne : il est éclairé •par soixante fenêtres , il a trois portes à deux battants, et peut contenir jusqu'au nombre de dix mille •et sept cents personnes. Il est sans aucun pilier, et il •n'y a au haut qu'une seule pièce de bois qui sert de •clef, et où se viennent joindre et fermer toutes •les autres pièces de son comble. Il est estimé un •des plus réguliers et des plus hardis édifices que •l'antiquité nous ait fait paraître, à l'égard de son as- »sernblage et de sa fermeture. Il fut commencé l'an » 1600, et achevé en 1 60 1 . Le charpentier qui Pentre- »pritse nommait Gigonday. »
Ce temple $ qu'on aurait dû conserver comme mcn miment, a été démoli en i685, lors de la fatale et impolitique révocation de l'édit de Nantes. Dans le temps on en donna les matériaux aux hôpitaux de Rouen, la bibliothèque aux Jésuites de la même ville, et la cloche à l'église de Saint-Martin-du-Pont; depuis la révolution , cette cloche a passé à celle de Saint- Vincent.
Dans l'origine , les protestants de Rouen étaient enterrés indistinctement dans les cimetières des catholiques ; mais ces derniers ne pouvant souffrir plus long-temps cet usage qu'ils regardaient comme scandaleux , eurent recours au Parlement, qui, le i4 septembre i568, fit publier au son de trompe, par tous les carrefours de la ville , la défense expresse d'enterrer à l'avenir les huguenots eh terre sainte (i). En conséquence , on leur assigna , pour leur usage particulier , un quartier hors la porte Cauchoise , auprès du cimetière des pestiférés ( cimetière de Saint- Maur ). Trois ans plus tard , les calvinistes achetèrent, à leurs frais , un vaste emplacement sur le rempart Saint-Hilaire , au haut de la rue de la Rose , et commencèrent à y enterrer leurs morts le 1 3 juillet 1 57 1 . Aujourd'hui leur cimetière est situé à l'extrémité de la rue du Champ-des-Oiseaux, faubourg Bouvreuil, et leurs inhumations s'y font avec toute la pompe compatible avec la simplicité de leur culte.
(i) Pommerave , Hist. de la Cathédrale.
tttu tûngMroJsuntt.
Dans mes lettres précédentes, mon cher Alphonse* je vous ai entretenu de la ville de Rouen, de son origine , de ses accroissements successifs et de son état actuel ; je vous ai fait passer en revue les monuments civils et religieux qui sont restés debout; je vous ai indiqué la place de ceux que le temps a fait disparaître; je Vous ai donné une idée de l'administration civile et judiciaire de notre ville , depuis son origine jusqu'à nos jours; en vous parlant de nos églises , de nos archevêques , je vous ai donné un précis de notre histoire religieuse : il ne me reste plus qu'à mettre sous vos yeux les événements poli- EtAn^ tiques auxquels notre ville a pris part, et dont nos SJÎÎCS murs ont été les témoins. Cette tâche est difficile , et * àIl0"e■u, peut être au-dessus de mes forces. L'histoire de Rouen est intimement liée à celle du duché de Normandie et des royaumes de France et d'Angleterre , dont notre ville a fait successivement partie. La plupart des faits historiques dont j'ai à vous entretenir seraient inintelligibles ou dépourvus d'intérêts, s'ils étaient présentés tout-à-fait isolés. Aussi pour donner à cette esquisse historique de l'ensemble et de la netteté , serai-je souvent forcé de vous rappeler des faits et
des circonstances étrangers à notre ville en particulier, mais nécessaires à l'intelligence de son histoire. En cédant à cette nécessité que m'impose le sujet, je n'oublierai pas que mon but est de vous retracer dans un tableau resserré , mais fidèle , les nombreux et importants événements qui se sont passés sous nos murs, et d'attacher pour ainsi dire aux monuments de notre ville, ces souvenirs historiques qui donnent en quelque sorte la vie à des masses inanimées , et les rendent alors vraiment dignes d'exciter notre intérêt et de fixer notre attention.
Les premiers siècles de la monarchie française nous offrent peu d'événements particuliers à cette ville. L'on franchit un espace de cinq à six cents ans sans rencontrer aucuns faits dignes du burin de l'histoire , seulement sous le règne de Chilpéric, on voit Rouen servir de théâtre aux fureurs d'une femme sanguinaire, Frédégonde, dont le nom rappelle tous les crimes. Depuis cette 'époque , jusqu'aux irruptions des Normands , les historiens gardent sur notre ville le plus grand silence , ce qui doit nous faire croire que pendant près de trois siècles , il ne s'y est passé aucuns événements d'une grande importance. Le règne des ducs de Normandie présente, pendant une période de près de trois cents ans, une longue suite de guerres et d'événements qui ont eu sur les destinées de l'Europe une grande influence. La conquête de l'Angleterre a immortalisé Guillaume ; celle de la Sicile , par une poignée de Normands , a répandu dans le monde entier la valeur de nos compa-
triotes ; et les exploits de Richard dans l'Asie suffiraient seuls pour illustrer le nom Normand.
Le treizième siècle a vu nos murs soutenir un siège «*»4. opiniâtre contre Philippe-Auguste , qui, favorisé par la victoire, eut le bonheur de faire rentrer sous la domination française Tune des plus belles provinces du royaume. Dans le quinzième, lorsque les Anglais s'emparèrent de notre ville , ces fiers insulaires n'é- l4"' prouvèrent pas une moindre résistance, et souvent, dans ce siège mémorable, ils virent leurs lauriers teints de leur sang. Cent ans après , Rouen fut désolée par les guerres de religion ; prise et reprise tourà-tour , elle éprouva toutes les horreurs que les guerres civiles entraînent toujours après elles. Henri IV, forcé de conquérir son propre royaume, est le dernier prince qui ait tenté d'entrer dans notre ville par la brèche : ce siège si long, si meurtrier, est aussi le dernier que nous ayons eu à soutenir. C'est de cette époque que date la démolition du fort de Sainte- Catherine , car ce bien-aimé monarque , empressé de captiver le cœur de ses sujets, le fit abattre à la a... ,59a. prière des habitants de Rouen, qui, commençant à jouir sous son règne des bienfaits de la paix , quittèrent les élendarts de Bellone pour se livrer entièrement au commerce.
Reprenons , mon cher Alphonse , ces événements en détail. Clotaire Ier , roi de France, étant mort, ses quatre enfants , suivant l'usage impolitique de AM* ces temps , partagèrent entre eux ses vastes états. Le royaume de Soissons , dont Rouen faisait partie ,
échut à Chilpéric. Ce prince , qu'on peut regarder comme le Néron de son temps , vint dans notre ville, M.r;.*eJe accompagné d'Andouere son épouse, et de FrédéiJ,r'!?ZK gonde , avec laquelle il vivait publiquement Cette a^V: femme, qui s'est rendue si célèbre, à laquelle , malgré tous ses crimes , Ton ne peut refuser des qualités éminentes , était née dans une classe obscure ; mais à force d'intrigues , d'audace et de forfaits, elle parvint , en peu d'années, à franchir la distance qui la séparait du trône , et à partager comme reine le lit de Chilpéric , qu'elle partageait depuis longtemps comme concubine. Abusant de l'empire que ses charmes lui donnaient sur ce prince , elle profita de son séjour à Rouen pour l'engager à répudier Andouere^ dont elle était femme de chambre , dans l'espoir qu'aveuglé par sa passion, il aurait la faiblesse de l'épouser. Cette fois son espoir fut trompé : pour complaire à son indigne maîtresse , Chilpéric eut bien la faiblesse de répudier une femme vertueuse , à laquelle il n'avait rien à reprocher; mais il épousa Galsuinte, fille ainée d'Anathagilde, roi des Visigots, et sœur de la célèbre Brunehaut (i). Cette infortunée princesse , sacrifiée à la politique de son père , mais digne , sous tous les rapports , d'un meilleur sort, arriva à Rouen avec une suite nombreuse. Son mariage fut célébré avec la plus grande pompe dans l'église métropolitaine , et fut suivi , pendant plusieurs mois, des fêtes les plus splendides. Chil-
(i)Mexerai, Velly, Daniel, UUt de France. - Danneville , inveoL de riIiiL de Norm.- Dreux du Radier, Mémoire* sur Icj Reine* de France.
pe'ric renouvela au pied des autels le serment qu'il avait fait par ses ambassadeurs , de ne point répudier la princesse , ni de prendre d'autres femmes tant qu'elle serait en vie. Nous allons voir que ce prince a été fidèle à ses serments.
Ce mariage, auquel Frédégonde était loin de s'attendre , déconcerta pour quelques-temps ses projets ambitieux j mais cette femme , accoutumée aux crimes , ne le regarda pas comme un obstacle invincible : en effet, un matin Ton trouva Galsuinte étran- A glée dans son lit. Tous les soupçons de cat assassinat ^îi: se portèrent sur Frédégonde , et personne ne douta plus qu'elle n'en fut l'auteur, lorsqu'on lui en vit recueillir le fruit. Plusieurs historiens attribuent ce crime à Chilpéric, entre autres Mezerai. Quoiqu'il en soit, la mort de Galsuinte délia Chilpéric de ses serments, et mit Frédégonde sur le trône.
Un autre mariage , célèbre aussi dans les annales de notre patrie , eut lieu encore à Rouen, et fut J[^e7r< suivi d'événements aussi tragiques ; il semble qu'on ncW ne peut rapporter un événement de cette époque sans avoir en méme-temps quelque forfait à raconter.. Sigebert, roi d'Austrasie , prince du plus grand mérite , et recommandable par ses vertus privées , excité par Brunehaut , son épouse , à venger la mort de Gaisuinte , déclara la guerre à Chilpéric. Les hostilités durèrent plusieurs années entre les deux frères , et la victoire favorisa constamment les armes de Sigebert. Maitre en grande partie des états de Chilpéric et de Frédégonde , les tenant l'un et l'autre assiégés
dans les murs de Toumay f il était prêt de se rendre maître de leur personne , et de terminer ainsi cette guerre , lorsque Frédégonde , plus re'solue que son époux , prévint ce danger, en faisant assassiner Sigea»».575. bert dans son propre camp. Chilpéric et son indigne épouse , échappés par un crime au péril qu'ils avaient couru , s'empressèrent de mettre à profit la mort de Sigebert , événement qui changea totalement la face des affaires. Brunehaut, ignorant l'assassinat commis sur la personne de son mari , se vit non-seulement dépouillée <le ses états au moment où elle croyait entrer en vainqueur dans ceux de Cliilpéric ; mais elle eut encore la douleur de tomber avec son fds au pouvoir de ses ennemis : envoyés prisonniers à Rouen , ce dernier s'étant échappé en route , Brunehaut fut seule renfermée dans une des tours de cette ville (i).
L' amour brisa bientôt les fers de cette belle captive ; Mérovée , fils de Chilpéric , étant venu la visiter dans sa prison avec son père , en devint éperdument épris, et fut assez heureux pour faire partager son amour à Brunehaut. De retour à l'armée, dont Chilpéric lui avait confié le commandement, il en partit secrètement pour venir à Rouen, où il travailla de tout son pouvoir à délivrer Brunehaut. Il fut si bien secondé par ses partisans , qu'au bout de Ann.5,6. ^ jours, il rendit la liberté à la jeune reine,
(i) Mettrai , Millot, Velly, Hut. de France. - Danneville, Hut. de Norm. - Pommeraye, Hut des Àrchev. - Farin, Normand, chrétienne.
qui , pour prix de ce signalé service , lui abandonna sa main. Prétextât , évêque de Rouen, leur accorda les dispenses de parenté, et les maria publiquement dans l'église cathédrale , au môme autel où Galsuinte avait reçu la foi de Chilpéric.
Les réjouissances publiques dont fut accompagnée la célébration de ce mariage dans notre ville, ne tardèrent pas à faire place à des scènes d'horreurs. Chilpéric , instruit de ce qui venait de se passer , accourut à Rouen pour rompre un mariage contracté sans son consentement , et pour punir son fils. Mérovée et Brunehaut , redoutant sa colère , et plus encore la vengeance de l'implacable Frédégonde , se réfugièrent dans l'église de Saint-M artin-sur-Renelle, car dans ces siècles d'ignorance et de barbarie , les églises , les monastères , étaient des asiles sacrés , d'où il était défendu, sous peine d'excommunication , d'enlever de force ceux qui s'y étaient réfugiés. Chilpéric , qui , dans toutes ses actions foulait aux pieds les lois divines et humaines, n'osa cependant pas les contraindre de sortir de leur asile , tant les préjugés avaient d'empire sur son âme. Ce prince , accoutumé à se parjurer , aima mieux tromper leur bonne foi : sur la promesse sacrée d'oublier le passé et de reconnaître la validité de leur mariage , Mérovée et Brunehaut vinrent se jetter à ses genoux, et implorer un généreux pardon. Chilpéric se faisant un jeu de violer ses serments, voulut bien leur faire grâce de la vie j mais de sa propre autorité ,
il cassa le mariage qu'ils avaient contracte* à la face des autels (i).
Brunehaut, forcée d'abandonner son jeune époux f et craignant, non pas sans raison, quelques perfidies de la part de Frédégonde , profita de la liberté qu'on lui avait laissée pour se retirer dans les états de son fils, devenu roi d*Austrasie par Mon 4« la mort de Sigebert , son père. Quant à Mérovée , il ne tarda pas à recueillir le fruit de la haine que lui portait Frédégonde, qui le fit raser et jeter dans un monastère. Ce prince infortuné ayant eu , quelques mois après , le bonheur de s'échapper de sa prison , erra pendant plusieurs jours dans la campagne , craignant à tous moments d'être repris par les émissaires de Frédégonde. Personne ne voulant , ou plutôt n'osant lui donner un asyle , suivant les uns il se passa son épée au travers du corps ; suivant les autres , et c'est l'opinion la plus vraisemblable , il fut assassiné par les agents de Frédégonde, qui n'avait facilité son évasion , que pour le perdre plus sûrement.
ft.i * Si Pévêque Prétextât avait commis une faute en mariant Mérovée et Brunehaut sans le consentement de son père , il paya bien cher cet acte de complaisance , puisqu'il lui attira la haine de Chilperic et de Frédégonde , et qu'il fut cause de tous ses malheurs. Les lois canoniques s'opposant à ce qu'ils déposassent eux-mêmes ce Prélat de son siège , ils
(i) Mczerai , MMot, Velly , Hîst de France. - Danneville , HîsL d« Norm. - Pommeraye , HUt. des Archev.- Farin, Normand, chrétienne.
l'accusèrent des plus grands crimes , et le firent condamner par un concile convoquë à Paris , et composé en grande partie d'évêques dont la conscience leur était vendue. Exilé dans une île du Cotentin, Prétextât y resta jusqu'à la mort de Chilpéric , assassiné lui-même par son épouse (i).
Cette femme , dont la vie entière est un exemple frappant de tout ce que les passions peuvent enfanter de plus noir , et de l'ascendant que le génie , l'adresse et l'intrépidité peuvent prendre de force dans les conjectures les plus critiques , parvint à se disculper de l'assassinat de Chilpéric aux yeux de Gontran, roi de Bourgogne, tuteur du jeune Clotaire son lits. Elle fut simplement reléguée au Vaudreuil, alors une desplusbelles maisons de plaisance de la Cour j mais ennuyée de la vie monotone qu'elle menait dans un séjour aussi paisible , elle vint habiter Rouen , qui devait être encore le théâtre de nouveaux crimes.
Après la mort de Chilpéric , les habitants de Rouen A**.;*,, s'étaient empressés de rappeler Prétextât pour le faire t*uu remonter sur son siège épiscopal , qui % pendant les sept ans que dura son exil , avait été occupé par un certain Mélance , prêtre sans mœurs , protégé par Frédégonde , et digne en e(Tet d'avoir une telle protectrice. Le retour de Prétextât irritant son implacable ennemie , elle le fit assassiner le jour de Pâques, au moment où il montait à l'autel pour cé-
( i ) Grégoire de Tour» , Pommeraie , Hist, des Arehev. - Dadré , Chron. historiale. - Farin , Norro. chrét. - Meserai , Daniel. Hi»t. de France. panneville f - Masseville, H'ut. de Normandie.
a™ 5»7. j^jrer l'office divin. L'on n'eut qne le temps de îe transporter chez lui , où il expira quelques heures après. Frédégonde, tant pour détourner les soupçons qui planaient sur sa tête, que pour se donner Je barbare plaisir de voir expirer sa victime , alla le voir, et porta l'effronterie jusqu'à lui offrir ses chirurgiens pour le soigner. Pre'textat , qui n'ignorait pas d'où îe' coup était parti , refusa ce dangereux secours, et mourut en pardonnant à son ennemie (i).
Un attentat aussi horrible fit fermer toutes les églises de Rouen , et plusieurs évêques , qui s'y trouvaient par hasard, défendirent la célébration des saints mystères , jusqu'à ce que l'on eût découvert l'auteur de ce sacrilège. C'est, au rapport de Velly , le premier exemple que l'antiquité nous fournit d'un semblable interdit (a).
La mort de Prétextât ne fut pas le dernier crime commis dans notre ville par Frédégonde. Les habitants de Rouen ne doutant pas qu'elle ne fut encore l'auteur de ce nouvel assassinat , lui députèrent quelques-nns des plus notables d'entre eux , pour lui reprocher ce forfait, et pour l'engager à abandonner pour toujours une ville à laquelle elle était *£St en horreur- Cette femme sanguinaire , accoutumée aux plus grands attentats , et possédant à un degré inconcevable l'art de dissimuler , reçut les députes
( 1 ) Grégoire de Tours , Pomm eraye , Hist. des Archer. - Dadrc htstoriaic. - Farin, Norm. chréL - Mescrai , Daniel > BisL de Fiance. — Danneville, Masseville , Uist de Normandie.
(s) Humant , Histoire do Diocèse de Baysos»
avec honnêteté , ëcouta tranquillement leurs reproches , protesta qu'elle était innocente de la mort de leur évéque , les combla d'amitiés , et finit par les inviter à boire dans sa coupe. Le vieillard qui avait portë la parole , devinant l'intention perfide que cachait cette invitation, et sachant qu'il se rendraient coupables s'ils refusaient l'honneur que Frédëgonde semblait vouloir leur faire , eut la générosite' de sacrifier sa vie pour sauver celle de ses collègues. Lorsqu'on apporta la coupe dans laquelle, suivant l'usage de ces temps , ils devaient tous boire les uns après les autres , il la prit des mains de la reine , en disant que puisqu'il était le seul qui avait eu l'honneur de lui porter la parole , il devait être le seul à participer à l'honneur qu'elle voulait leur faire. Les députés ayant prié congé de Frédégonde, se retirèrent; mais à peine avaientils quitté le seuil du palais , que ce généreux vieillards se sentit déchirer les entrailles : ses collègues l'ayant transporté chez lui , il expira quelques instants après dans des tourments affreux. L'on est fâché , mon jeune ami , que les chroniqueurs du temps ne nous aient pas conservé le nom de ce brave citoyen; il méritait de passer à la postérité (i).
La mort de ce généreux vieillard est enfin , mon cher Alphonse , le dernier crime connu que Frédégonde ait commis dans notre ville. Les habitants,
( i ) Pommeraye , HUl. des Archevêques. - Dreux do Radier , Reines et Régentes de France. - Servin , Hist. de Rouen.
justement indignés de tant d'assassinats, menacèrent hautement d'en punir l'auteur : craignant leur juste vengeance , elle se réfugia dans les états de sou fils, et y fit de nouvelles victimes. Les grandes qualités dont la nature avait doué cette femme , auraient pu la rendre l'honneur de son sexe ; ses crimes , ses débauches, l'en ont au contraire rendu la honte et l'opprobre.
<tU< »injf-<)t»a(rumf.
Depuis le commencement du septième siècle , jusqu'aux premières invasions des Normands , nos annales ne nous offrent aucuns événements dignes de fixer notre attention. Passons donc, mon ami, à cette époque , où l'on voit l'antique Neustrie se détacher de la France, et prendre rang parmi les états de l'Europe. Rouen a eu beaucoup à souffrir des irruptions des Normands. Hastings est le premier inv.vim. chef Scandinave qui y ait porté le fer et le feu. Cette ville commençait à peine à se relever de ses ruines, lorsqu'une nouvelle horde de ces barbares vint y semer de nouveau l'effroi et la désolation. Ces premières expéditions n'avaient d'autre but que le pillage , et n'eurent pas d'autres résultats. Il était réservé à Rollon de faire une conquête plus solide , et d'immortaliser son nom. Lui seul , parmi ses compatriotes, à su se maintenir en France, et transmettre à ses descendants, une couronne qu'il devait à sa valeur. Avant de vous retracer les exploits de ce grand homme , je vais, mon cher Alphonse , jeter un coupd'œil rapide sur les événements antérieurs à sa conquête , et vous donner une idée de la situation politique dans laquelle se trouvait notre province.
Depuis près d'un siècle , l'antique Neustrie était généralement exposée aux ravages des Scandinaves ; de ces farouches guerriers qui , pirates par goût et par nécessité , portaient partout l'épouvante et l'effroi. Forcés par les lois de leur pays de s'expatrier et de chercher fortune vers d'autres contrées moins peuplées et plus fertiles, leurs efforts se tournèrent souvent contre la France , mais inutilement tant que vécut Charlemagne. Ce prince tenait d'une main ferme les rênes de son vaste empire ; prévoyant les maux que les hommes du Nord attireraient tôt ou tard sur ses états , il repoussa vigoureusement leurs agressions , et mit toutes ses provinces maritimes dans un tel état de défense , qu'il leur ôta l'envie de s'en approcher. A sa mort , les choses changèrent de face. Ses successeurs n'héritèrent point de ses grandes qualités; plus occupés de leurs propres querelles que du bonheur de leurs sujets, ils négligèrent insensiblement toutes les sages précautions que ce grand Roi avait prises , et par leur insouciance laissèrent tout accès aux barbares. Louis-le- Débonnaire, prince sans caractère, méprisé de ses sujets, peu redouté au-dehors, forcé de défendre son trône contre ses propres enfants , fut toujours plus occupé du présent que de l'avenir ; et si, pendant son règne , les hommes du Nord firent peu d'incursions en France, il faut l'attribuer plutôt à la crainte que leur inspirait encore le nom de Charlemagne , qu'aux mesures énergiques que prit son fils et son successeur , pour repousser leurs invasions. Il n'en
Fat pas de même sous Charles-le-Chauve. L'avénement de ce prince au trône fut comme un signal pour tous ces pirates, qu'on vit déborder presqu'en même-temps sur tous les points de la France. Enhardis par les divisions intestines auxquelles ils voyaient le royaume en proie , et par la faible résistance qu'on leur opposait, ils multiplièrent leurs descentes , principalement sur les côtes de la Neustrie, d'où, comme un torrent dévastateur , ils se répandaient dans les contrées du centre. Rouen les vit, pour la première fois, en 84 1 , sous la conduite de Hastiogs, grand-sénéchal du roi de Danemarck, mais français d'origine, et né dans les plaines de la Champagne. Ce farouche guerrier et Bier, Côte-de-Fery qui l'accompagna dans cette expédition, mirent tout à feu et à sang , et ne laissèrent que des cendres à la place de cette ville , naguères l'une des plus florissantes du royaume. Les abbayes de Fécamp, de Jumiéges, de Saint-Vandrille , ayant déjà éprouvé le même sort^ l'effroi était général.
À cette époque, mon ami, la France était dans un état complet d'anarchie. L'autorité royale luttait en vain contre le pouvoir féodal, qui, depuis quelques années , faisait des progrès effrayants pour le malheur des peuples et des rois. Les grands vassaux de la couronne , plus puissants que le Roi , souvent divisés entre eux pour des intérêts locaux ou personnels , ne se réunissaient que lorsqu'il s'agissait d'empiéter sur l'autorité royale. Plus intéressés à s'agrandir qu'à défendre l'état ; et, d'ailleurs, n'étant obligés par les
lois féodales qu'à un service temporaire, ils retournaient s'enfermer dâns leurs donjons aussitôt que ce temps était expiré. La plupart des villes étaient sans défense ; abandonnées à leurs propres forces , vous pensez bien qu'elles ne pouvaient faire une longue résistance , d'autant plus que souvent Ton y comptait plus de moines que de soldats. Tel était l'état de la France , et surtout de notre province , lorsqu'elle vit pour la première fois les farouches guerriers du Nord. Les seules abbayes de Jumiéges, de Fécamp , de Saint-Vandrille , renfermaient à cette époque plus de six mille religieux. Si un pareil nombre de soldats eût défendu l'embouchure de la Seine , si des forts eussent été placés de distance en distance le long de nos côtes; si quelques vaisseaux eussent croise dans la Manche , Hastings et ses compagnons, n'eussent pas débarqué si facilement; mais ces pirates , trouvant tous les hâvres ouverts et sans défense , s'avancèrent hardiment dans les terres , et mirent tout le pays à contribution. Ils ne quittèrent les rives de la Seine qu'après avoir fait un butin immense , c'était le but de leurs expéditions. Une troupe de ces barbares partait , une autre revenait ; tel fut pendant soixante ans le sort de la Neustrie. Ragenaire, Horig, Sidroc, Godefrvy, Bernon, autres chefs de ces pirates, vinrent successivement mettre cette belle province à contribution; je n'ai pas besoin de vous dire que partout ils laissèrent des traces sanglantes de leur passage. Bernon s'étant emparé, dans une de ces expéditions, de Pile d'Oissel,
à deux lieues de Rouen, y concentra toutes ses forces , et y fit élever des fortifications , dont l'on voit encore quelques vestiges. C'est le premier établissement que ces barbares firent dans notre province , établissement qui , les rendant maîtres du cours de la Seine , les rendit , par cela même , maîtres de tout le pays. Ce n'est qu'au bout de quelques années que Charles-le-Chauve , sentant enfin l'urgence de les chasser d'une position aussi avantageuse, vint les assiéger en personne, mais ses eflbrti furent inutiles. Attaqués par des forces supérieures , les Normands se défendirent avec un courage incroyable , leur valeur les sauva. Après un siège de six mois , Charles désespérant de les vaincre , traita avec eux ; et pour en délivrer le pays , il fut obligé de leur faire un pont d'or. C'était les engager à revenir plus tard, ils n'y manquèrent pas. Cette fois ce fut Raoul) dont je vais vous esquisser la vie»
JVos anciennes chroniques, mon jeune ami, ne sont pas d'accord sur le lieu qui vit naître Raoul. Les unes nomment la Norwège, et le font fils d'un seigneur nommé Regnwald ; d'autres , et c'est le plus grand nombre, lui donnent le Danemarck pour patrie , et Guyon pour père. Suivant ces dernières, Guyon était un seigneur puissant , dont la principauté , située dans le bas Danemarck , consistait en plusieurs terres considérables. Harald, roi de la contrée, exigeant de ce prince un acte de vassalité que celui-ci prétendait ne pas lui devoir , se vit obligé d'employer la voie des armespour soutenir ses droits.
La victoire le favorisa; le père et le frèr£ de Raoul périrent dans le combat avec la plus grande partie de leurs troupes. Raoul, échappe* seul à cette défaite, se vit contraint , pour se soustraire à la vengeance de Harald , d'abandonner sa patrie. S'étant retiré sur les frontières de la Norwège , il y rassembla les débris de l'armée de son père , enrôla tous les jeunes gens du pays qui voulurent s'associer à son sort , et parvint ainsi , en fort peu de temps, à former une armée assez considérable. Incertain s'il retournerait combattre le roi de Danemarck , ou si , à l'exemple de ses compatriotes , il irait tenter la fortune dans d'autres contrées , un songe fixa son irrésolution : il fit voile vers l'Angleterre. Les naturels du pays , voulant repousser ces étrangers par la force des armes furent vaincus dans deux batailles. Alfred, leur roi, obligé de recevoir la loi du vainqueur, contracta avec Raoul un traité d'alliance offensive et défensive, et eut lieu de s'en applaudir quelques années plus tard (i).
Raoul passa une partie de l'hiver en Angleterre ; mais aussitôt que la saison lui permit de remettre en mer, il quitta cette île, et dirigea sa flotte vers les côtes de France. Un coup de vent changea sa direction , et le jeta vers la Hollande , ce qui l'obli-
(i) Le Talleur, Nagerel , Chron. de Norm. — Dumoulin , Hist. de Norm. - Masseville, Hist. de Norm.- Home , Hut. d'Angleterre , - Capefigue, Essai sur l'invasion maritime des Normands. -Thiery, Hist. de la Conquête de l'Angleterre. - Marie Dumesnil , Chron neustrienne. -Goube, Hist. du Duché de Normandie.
gea d'entrer dans les bouches du Rhin. Nous ne le suivrons point dans toutes ses expéditions , cela nous éloignerait trop de notre but ; qu'il vous suffise de savoir qu'après être entre' dans la Neustrie , par Fembouchure delà Seine, il remonta jusqu'à Jumièges, dont il s'empara sans presque coup fe'rir ; car, a son approche, les religieux abandonnèrent l'abbaye, emportant avec eux leurs reliques et leurs richesses. Si les habitants de cette presqu'île n'opposèrent aucune résistance, il n'en fut pas de même partout; Raoul fut obligé de livrer plusieurs combats , mais l'avantage resta constamment de son côté. Enfin , il se présenta devant les murs de Rouen 9 où. la terreur qu'inspirait son nom l'avait précédé. Au premier abord , nos compatriotes voulurent se défendre ; mais quand ils eurent réfléchi au mauvais état de leurs fortifications y au petit nombre d'hommes qu'ils pouvaient mettre sous les armes , et surtout à la valeur de celui qui venait les attaquer, ils ne persistèrent pas long-temps dans cette résolution. Préférant sagement entrer en négociation avec lui, ils lui députèrent leur archevêque , qui, au nom de ses concitoyens , offrit de le reconnaître pour leur souverain , si de son côté il voulait s'engager à conserver à la ville tous les privilèges dont elle jouissait , et à ne rien changer aux coutumes du pays. Raoul accepta avec empressement des conditions aussi avantageuses , s'estimant très-heureux d'être maître d'une ville aussi importante , sans avoir été obligé de tirer l'épée du fourreau. L'accord signé
entre Raoul et le pieux Prélat, ayant été ratifié paï les bourgeois de Rouen , celui-ci présenta les clefs de la vUle au prince Danois , qui y fit son entrée à la
tête de ses troupes.
Raoul ne resta dans notre ville que le temps nécessaire pour réparer les fortifications et la mettre en état de défense. Empressé de poursuivre ses conquêtes, il y laissa une garnison suffisante pour s'assurer de la fidélité des habitants , et alla attaquer d'autres places. Partout où il porta ses pas, il laissa des traces sanglantes de ses succès. La première
w„ qui tomba en son pouvoir , fut le Pont-de-l'Arche.
ftdt Toutes nos chroniques rapportent que Hastings , cet ancien chef de pirates , malheureusement si célèbre dans nos annales, alors fixé dans le comté de Chartres , connaissant seul la langue des guerriers du Nord, fut chargé par le Roi de venir trouver Raoul, pour savoir ce qu'il venait faire en France et ce qu'il voulait. L'entrevue de ces deux chefs eut lieu au Pont-de-l'Arche ; mais il me semble que la démarche de Hastings était très-inutile , car les actions de Raoul parlaient assez ; au surplus , il voulait ce que veulent tous ceux qui , comme lui , viennent les armes à la main dans un pays. Sa réponse fut conforme à ses actions. « Va dire au Roi, ton maître , *que nous sommes Danois , et que mes guerriers et i»moi nous saurons défendre ce que nous avons déjà «conquis, et ce que nous conquerrons encore (i). »
(i) Guillaume de Juraiéges, Dumoulin, Capefigue,Maric Dumcsnil, «te.
Nous pensons qu'il y a ici erreur de la part des chroniqueurs ; car à l'époque où Raoul se présenta devant nos murs (i), il devait y avoir long-temps que Hastings n'existait plus ; nous demanderons encore comment il se fait que Gharles-le-Simple ait eu besoin d'un truchement , tandis que l'archevêque de Rouen n'avait eu besoin d'aucun interprète, lorsque quelques mois auparavant il ëtait allé trouver Raoul dans son camp pour traiter de la paix. Quoiqu'il en soit, la mission de Hastings n'ayant pas été heureuse, Charles envoya contre Raoul, Renault, duc d'Orléans, le meilleur de ses généraux. Les deux rivaux se rencontrèrent sur les rives de l'Eure, et se livrèrent un combat sanglant , dont tout l'avantage resta du côté du héros qui , plus tard, devait dicter des lois à la Neustrie. Raoul, en habile capitaine , sut mettre à profit la victoire qu'il venait de remporter. Donnant à peine à ses troupes le temps de prendre quelque repos , il alla assiéger
(i)Lci plus anciens chroniqueurs, même les historiens modernes ne sont pas* d'accord entre eus sur l'époque où Raoul se présenta pour la première fois devant les murs de notre ville. Plusieurs placent cet événement aux années 87a, 876, 885, 89a; d'autres le rejettent en 000 ou ooS , cependant tous sont d'accord sur l'époque du traité de Saint-Clair-sur-Epte. Comme il y a certainement erreur d'un coté ou de l'autre, nous pensons qu'elle vient des premiers qui ont attribué à Raoul des invasions qui auront été faites par d'autres chefs Normands, dont l'histoire n'aura point conservé les noms. Quoiqu'il en soit, noos avons adopté dans tout le cours de cet ouvrage , l'opinion des derniers, parce qu'elle nous a paru plus vraisemblable, et que, d'ailleurs, elle se trouve confirmée par quelques passages de notre Histoire Ecclésiastique. Si tous ces écrivains différent sur les dates , ils s'accordent au moins sur les fait* , c'est le principal.
la ville de Meulan, la prit d'assaut , et passa tous les habitants au fil de l'épée. Cette action vous paraîtra sans doute barbare, et je suis loin de l'approuver; cependant, en y réfléchissant bien , vous verrez qu'il y fut presque force' par les circonstances, car si dans chaque place dont il se rendait maître , il avait été obligé de mettre une garnison, cette mesure aurait considérablement afFaibli son armée , et cela dans un moment où elle lui devenait de plus en plus nécessaire pour poursuivre ses conquêtes. Quelques mois après, Raoul remporta un nouvel avantage sur le duc d'Orléans, et, fier de ce nouveau succès, il poussa l'audace jusqu'à aller mettre le siège devant
sÏSLfc 'a caP*ta*e ^e Empire français (i). Je n'entrerai point dans les détails de ce siège mémorable, autant par la belle défense des Parisiens , que par la valeur et la persévérance des assiégeants. Gomme il traînait en longueur , Raoul en abandonna plus d'une fois la conduite à ses lieutenants, pour aller porter ses armes devant des places moins bien défendues. La première qu'il attaqua fut Bayeux , en Basse^Norpri.fi1 mandie ; un motif de vengeance l'avait conduit de- B'ye"' vant ses murs. Le comte Bérenger lui avait refusé sa fille en mariage, ne voulant pas, disait-il, la donner à un aventurier. Malgré toute sa puissance , ce Comte ne tarda pas à se repentir d'avoir joint l'insulte au refus. En moins de quelques jours, Bayeux
(i) Guillaume de Jumiegcs t Le Talleur , Nagerel , Dumoulin, Hi*t. de Normandie. -Mcicrai, Daniel, Hùt. de France.
fut prise d'assaut , et reçut la loi de Raoul. En perdant son comté, ses titres, ses richesses , Bérengcr eut encore la douleur de voir sa fille chérie , la belle Poppée , passer dans les bras du vainqueur, non comme épouse , mais comme concubine. Elle donna le jour à Guillaume-longue-Epée et à Geriotte : plus tard , Raoul légitima son union au pied des autels.
Ce guerrier était à peine de retour devant les murs de Paris, qu'il reçut une ambassade d'Alfred, roi de la Grande-Bretagne > qui le priait de venir à son t%?è4iliw secours. Fidèle à ses traités, il abandonna une con- ££5Ï£ quête presque certaine , et négligea ses propres intérêts pour aller soutenir ceux d'un prince, son allié , qui réclamait son appui. C'est , mon jeune ami , un exemple bien remarquable de générosité et de grandeur d'âme , surtout de la part d'un guerrier dont les compatriotes étaient justement regardés comme des barbares sans foi ni loi, ne connaissant que la raison du plus fort , et ne sachant que ravager , piller et massacrer. Toutes nos chroniques s'accordent à dire que cette expédition d'outremer fut pour le héros du Nord un enchaînement de victoires et de triomphes. Alfred , rétabli paisible possesseur de ses états , voulant récompenser en roi les services qu'il en avait reçus, lui offrit en toute propriété de beaux domaines en Angleterre ; mais le prince danois, appelé à de plus hautes destinées, refusa ces offres généreuses, et les côtes de la Neustri* le revirent une seconde fois.
Raoul étant débarqué à Jumiéges , fit plusieurs
îirtoBTié divisions de sa flotte . en confia le commandement
Hiowl en #
Norm«nai«. a des capitaines expérimentés , et les envoya en même -temps ravager diverses provinces, telles que la Bretagne , la Tourraine , l'Anjou , la Bourgogne. Ses armes ne furent pas toujours victorieuses; les succès obtenus par ses lieutenants furent quelquefois achetés bien chèrement , lui-même éprouva quelques revers devant la ville de Tours ; il en éprouva de plus considérables devant celle de Chartres, dont il fut même obligé de lever le siège. C'est de ce moment qu'il prit la résolution de mettre un terme à sa vie aventureuse et vagabonde , et de se fixer dans la Neustrie, dont la capitale obéissait déjà à ses lois , et dont les autres places ne tardèrent pas à tomber aussi en son pouvoir (i).
Charles-le-Simple ne vit pas d'un œil indifférent l'établissement d'un voisin aussi redoutable , qui , maître d'une de ses plus belles provinces , pouvait ne pas borner son ambition à cette première conquête. Après quelques efforts infructueux, ce faible monarque j renonçant à le déposséder , voulut , au moins , s'assurer la possession paisible de ses autres provin-
Tr.;t.«k ces, et eut recours à l'alliance de RaouL Cette
.«-rLpu. fois, ce fut l'archevêque Francon qui eut l'honneur d'être le médiateur entre le roi de France et le
abo.9i>. prince danois. Le vénérable Prélat ayant réussi dans cette importante négociation , les deux princes firent un traité par lequel Raoul et ses successeurs auraient en toute propriété et souveraineté , à titre
(i) Le Talleur, Nagerel , Dumoulin, MauevUle, Hut de Norm. - Muerai , Hut. de France.
de duché , toute la partie de la Neustrie , connue aujourd'hui sous le nom de Normandie, à charge seulement de foi et hommage envers le roi de France. Ce traité, signé dans la petite ville de Saint-Clair- a**9>* surl'Epte, dépendante du domaine concédé à Raoul, donna la paix à notre province et à la France , fatiguées par soixante ans de guerres continuelles (i).
Lorsque ce traité fut signé , Raoul passa la rivière d'Epte pour aller prêter foi et hommage de son duché. Mettre un genou en terre , et baiser le pied du seigneur suzerain , parut à ce prince un acte de vassalité si humiliant , qu'on ne put le décider à le remplir. Son refus pouvant entraîner la rupture du traité , les seigneurs normands et français eurent beaucoup de peine à le faire consentir à ce que cette cérémonie se fît par un de ses officiers. On rapporte que celui-ci leva le pied du Roi si haut, qu'il manqua de le jetter à la renverse. Charles fut obligé de dévorer cet affront.
De retour dans sa capitale , Raoul, qui toujours fut fidèle à ses serments , s'empressa de remplir la promesse qu'il avait faite au Roi d'embrasser le Christianisme. S'étant fait instruire des préceptes de H""u cette religion , il reçut le baptême par les mains de l'archevêque Francon, et eut pour parrain Robert, comte de Paris, qui lui donna son nom, que le nouveau converti ne porta pas, préférant avec raison conserver celui de Rollon , qu'il avait illustré par ses exploits.
(i) Bourgueville , Anllq. de la Neustrie. - Le Talleur , Dumoulin , flirt, de tform. - Meaerai, Daniel, Cnalon* , Hi»L de France.
Par un des articles du traité de Saint -Clair, Giselle , fille de Charles-le-Simple , devint l'épouse du prince Normand (i). Sacrifiée à la politique de son père, cette jeune princesse n'en eut que le titre; la belle Poppée continua d'être la maîtresse chérie de Raoul , qui , après la mort de Giselle , arrivée quelques années après, l'épousa et légitima ainsi les enfants qu'il avait eus d'elle.
Le meilleur accord régna constamment entre le utZst ro* ^e France et le duc de Normandie. En recon— j? rVJuT. naissance de ce que Raoul l'avait aidé à recouvrer la province des Pays-Bas , Charles lui offrit la souveraineté de cette province , mais notre duc préférant la Bretagne, qui se trouvait plus à sa convenance , l'obtint du Monarque français. Les comtes Çérenger et Alain , ayant refusé d'en faire hommage a Raoul, il les y obligea par la force des armes, et cette cérémonie se fît à Rouen , avec le plus grand appareil.
Son expédition en Bretagne fut, à ce que Ton croit, la dernière course militaire de Raoul. Ce prince étant aussi bon administrateur que grand capitaine , profita du loisir que lui laissait la paix pour donner 'ïî'EÏS.* ^e bonnes institutions à ses sujets, et pour réparer, autant qu'il fut en son pouvoir, tous les maux que cinquante à soixante années de guerres avaient entraînés après elles. La population étant sensiblement diminuée dans son duché , il employa , pour le
(i) Dudon de Saint-Quentin , Gmllaumc de Jumicgcs.
repeupler , le même moyen dont s'était servi anciennement le fondateur de Rome. Il fit publier dans toutes les provinces voisines que tous ceux qui voudraient venir habiter dans ses états , y trouveraient sûreté et protection. En peu d'années ses villes , ses campagnes , se garnirent d'habitants ; l'on vit le commerce , l'agriculture refleurir comme par le passé: aussi les peuples s'applaudissaient-ils de vivre sous les lois d'un prince qui n'avait qu'un but , celui de faire le bonheur de ses sujets.
Raoul était grand ami de l'ordre et de la justice ; il défendit le vol dans tous ses états, sous les peines les plus sévères ; jamais ordonnances ne furent mieux exécutées. Nos anciennes chroniques rapportent à ce sujet plusieurs anecdotes qui prouvent combien il était redouté des malfaiteurs. Sévère , mais juste, il parvint , en quelques années , à policer ses sujets , à adoucir leurs mœurs, et à les soumettre à l'empire des lois. Vous savez, mon ami , que c'est à lui qu'on devait l'institution de l'Echiquier , tribunal souverain de la province.
Nos historiens ne sont pas d'accord sur l'année où ce grand homme termina sa carrière. Les uns le font mourir en g i 7 j d'autres en 927 ; quelques— uns reculent sa mort en g3a. L'opinion la plus commune est qu'il abdiqua en faveur de Guillaume son fils, en 927, et qu'après son abdication il vécut encore quelques an- Abriiratin n
r f ... et mort d«
nées. Ses cendres reposent dans reglise métropolitaine wi, de notre ville, où l'on voit son tombeau, dans la chapelle du petit Saint-Romaiu.
<itu tnnjt-ciwjMWc.
Tous les événements qui se sont passés à Rouen pendant que cette ville a été soumise à la domination des ducs de Normandie, sont tellement liés à l'histoire de ces princes , que je ne puis vous les présenter d'une manière plus convenable qu'en vous donnant un précis de cette même histoire. C'est ce que je vais faire le plus succinctement qu'il me sera possible.
c«îD.B-e. Guillaume-longue-Epée , fils de Raoul et de la E|!Z7£L. belle Poppée, son épouse chérie, était dans la fleur
<Jac dt* Nor-
ÀH'^'j de l*êe ) lorsque son père , auquel il était digne de succéder par ses grandes qualités , abdiqua en sa faveur. Tous les historiens le représentent d'une taille avantageuse , d'une figure intéressante , d'un regard doux et prévenant , dans lequel se peignait l'aménité de son caractère. Fidèle à l'honneur , sage dans la prospérité , ferme dans le malheur , sévère pour lui seul , ami de l'ordre , d'une probité à toute épreuve, il fut un prince accompli.
Les commencements du règne de Guillaume furent très-orageux , et durent nécessairement développer de bonne heure ses grandes qualités. Aimant la paix pajr
goût, il fut cependant obligé d'être souvent en guerre ; mais il ne la fit jamais que pour soutenir ses droits, et non , à l'exemple de beaucoup de princes, pour attaquer ceux des autres. Ses premiers démêlés eurent lieu avec les comtes de Bretagne ; ces Comtes souffraient impatiemment que le roi de France les eût rendus vassaux d'un duc de Normandie , qu'ils regardaient comme leur égal. Tant que Raoul avait vécu , ils n'avaient osé se révolter ; mais aussitôt qu'il fut descendu dans la tombe , ils profitèrent de la jeunesse de Guillaume pour secouer un joug qu'ils trouvaient odieux. Sur le refus de lui rendre l'hommage qu'ils lui devaient comme à leur suzerain, Guillaume rassembla précipitamment ses troupes , fit signifier à ces rebelles, qu'en punition de leur révolte , il avait confisqué leurs états , et qu'il partait pour en prendre possession. Les comtes Bretons regardèrent d'abord cette menace comme une bravade de jeune homme, et ils n'y firent aucune attention; mais à leur grand étonnement, les efTets là suivirent de près. Guillaume étant entré sur leurs terres, les défit en plusieurs rencontres, s'empara des principales villes de cette province , et finit par en chasser ces deux Comtes, qui allèrent chercher un asile en Angleterre. Aussi généreux que brave, il daigna, à la sollicitation d'Alfred-le-Grand , l'ancien allié de son père , leur accorder leur pardon , et il les remit en possession de leurs états (i).
(i) Le Talleur, Nagcrel, Dumoulin, Mawe ville, Hist. d« Norra. «tré , UuL de Bretagne.
Eipf.i;tioa <U Guillaume ra BrttlRBr.
De retour de cette expédition , Guillaume , pour complaire à ses sujets, s'engagea sous les lois de l'hymen. Son choix tomba sur la belle et sage Sporta, fille d'Hébert , comte de Sentis. Les noces furent célébrées à Rouen , avec la plus grande magnificence ; par la joie que montra le peuple, dans cette circonstance, il témoigna toute la part qu'il prenait au bonheur de son Souverain. Une année était à peine écoulée, que d'autres vassaux, à la tête desquels était Riouf , comte du Cotenbn , l'obligèrent de reprendre les armes. Cette fois , Guillaume n'attaqua pas, il fut obligé de se défendre, car les rebelles portèrent l'audace jusqu'à venir l'attaquer aux portes de sa capitale. Leur armée étant forte de quarante mille hommes, malgré toute sa bravoure, ce prince éprouva d'abord un sentiment de crainte y et balançait s'il ne prendrait pas la fuite ; mais ses principaux capitaines ayant ranimé son courage , il se mit à leur téte, ramassa à la hâte une poignée de ^uÏÏ*" soldats, se fit ouvrir la porte de Martinville (i), et tomba à l'improviste sur ses ennemis. Cette témérité' lui réussit* Le choc fut si violent , que Guillaume tailla leur armée en pièces , remporta sur eux une victoire complète , et chose qui certainement va vous étonner, il rentra dans la ville sans avoir perdu a„». 9ii. un seul homme. Quoique ce fait soit attesté par tous les historiens , je vous avoue qu'il m'a toujours semblé un peu fort que trois cents hommes ( c'est le nombre de soldats que Guillaume avait avec lui )
(i) C'était alors la porte de Robec, »ituce près de l'église de S.-Maclou»
Victoire remporte*
aient pu mettre en pièces une armée de quarante mille hommes; et ce qui me paraît encore plus fort , qu'ils soient rcntre's tous sains et saufs dans la ville. Quoiqu'il en soit, une partie de l'armée des rebelles se noya dans la Seine ; l'autre, a la téte de laquelle était Riouf , ne dut son salut qu'à la fuite : les bois de Déville, alors beaucoup plus considérables qu'ils ne sont aujourd'hui, servirent de retraite à tous ceux que le fer avait épargnés , et la nuit les couvrant de son ombre, leur facilita les moyens de se soustraire aux poursuites des vainqueurs. L'endroit où se donna cette sanglante bataille , portait encore dans le milieu du siècle dernier , le nom de Prc-de-la-Bataille; c'est aujourd'hui l'avenue du Mont—Riboudet. Par ces actes de vigueur, le fils de Raoul affermit- son autorite' , et assura la tranquillité de son règne par la crainte qu'il inspira aux factieux (i).
Quelques années après, Guillaume, à la sollicita- coiiu«»r tion du roi d'Angleterre, s'employa fortement pour faire remonter sur le trône de France, dont s'étaient emparés Robert et Raoul, le jeune Louis-d'Outremer, fds de Charles-le-Simple. Quoique fds de Roi, la nature n'avait accordé à Louis-d'Outremer aucune des qualités indispensables à un prince. Généralement les peuples méprisent un roi qui ne sait ni se faire aimer, ni se faire craindre ; et du mépris à la révolte , il n'y a souvent qu'un pas. Ce prince avait contracté à la cour d'Angleterre , où il avait été
(i) Guillaume de Jumir'ges, Le Tallcor, Nagercl, Bourgueville, Dumoulin, UUC. de Normandie. - Farin , Senrin t II Ul de Rouen.
( 4oo )
élevé , un caractère sombre et taciturne, si opposé à celui des Français. Une partie de la noblesse , mécontente de la manière hautaine et tyrannique dont il gouvernait , se ligua contre lui , et leva l'étendard de la révolte. Guillaume fit échouer leurs projets. Toujours généreux , et guidé plutôt par l'équité que par son intérêt personnel , il arma en faveur du roi de France, et le maintint sur un trône près à lui échapper. Vous verrez , mon jeune ami , dans la vie de Richard , comment Louis-d'Outremer se montra reconnaissant de cet important service.
Par sa bravoure, sa sagesse, son équité; par toutes ses qualités personnelles , Guillaume s'était générale-* ment concilié l'estime de tous les souverains de son temps, qui , plus d'une fois , l'avaient pris pour l'arbitre de leurs différents. Ce prince aurait pu parcourir encore une longue carrière , et travailler de plus en plus au bonheur de ses sujets ; mais le 18 décembre 942, il fut assassiné par Àrnouf, comte de Flandres , à la suite d'une conférence que ce dernier lui avait demandée, et qui avait eu lieu ***g.mC a Prequigny , petite ville sur la Somme. Le traître Uum€t Arnouf , qui n'avait pu le vaincre par la force des armes , s'en défit par trahison. Guillaume , dont le cœur magnanime ne pouvait soupçonner l'ombre d'une perfidie, s'était rendu à cette conférence, accompagné seulement de quelques amis ; mais il paya sa confiance de sa vie (1).
(1) Guillaume de Jumiéges , Orderic Vital, le Talleur , Nagcrel , Dumoulin , Uut. de Konnand. - Meaerai , Daniel, HisU de France.
(4oi)
Le corps de Guillaume fut apporté à Rouen, et inhumé dans l'église métropolitaine , à côté de celui de Raoul ; mais aujourd'hui son tombeau es' dans la chapelle dé Sainte-Anne. On lui donna le surnom de Longue-Epée , parce que celle dont il se servait, était beaucoup plus longue que les épées alors en usage,
Guillaume ne laissa qu'un fils, le jeune Richard, EicharJà qui ses contemporains donnèrent le surnom de Sans- Peur, et qui aurait mérité aussi celui de Sans-Reproches. Richard n'avait que dix ans lorsqu'il perdit son père 5 les principaux seigneurs de la Cour nommèrent un conseil de régence pour administrer le duché, jusqu'à la majorité du jeune duc. Leur choix ayant obtenu l'assentiment général , prouve qu'ils n'avaient eu égard qu'au mérite : Osmont de Ccnt- Ville , l'un des membres de ce conseil , fut nommé gouverneur particulier de Richard; nous verrons plus bas qu'on ne pouvait le confier à de meilleures mains.
Comme presque toutes les minorités , celle du jeune Richard fut orageuse. A peine Guillaume venail-il de descendre dans le tombeau, que Louis- d'Outremer , qui avait dû deux fois à ses généreux se- ^ôu'ut^T cours la conservation de sa couronne , ne rougit pas de profiter de la jeunesse du fils de son bienfaiteur , pour usurper ses états. Il se rendit à Rouen pour s'emparer du jeune duc ; mais Osmont , qui veillait avec soin sur son pupille , ne se laissa pas séduire par les flatteries du Roi , et fit échouer ses desseins, qu'il avait pénétrés. Sans se déconcer-
ter <Pun premier échec , Louis changea de batteries , et finit par réussir ; car que ne peuvent l'astuce et la perfidie contre la bonne-foi! Ce prince , accoutumé à se jouer des serments, ne les épargna pas ponr tromper 'la vigilance des Roueimais, et pour capter lenr confiance. îl y Téussit , en recevant publiquement l'hommage du jeune Richard , pour son duché de Normandie, et en jurant sur l'Evangile { c'était le plus grand serment qu'on put faire ) , de 4ui tenir lieu de père, de le servir envers et contre tous,, et de punir l'assassin de Guillatnne. Les habitant* de Rouen , trompéspar cette apparence de bonne-foi , lui permirent enfin d'emmener leur jeune duc , pour élever à sa Cour ; c'était lui livrer sa victime (i). Les démonstrations amicales de Louis IV, la cérémonie de l'hommage , ses serments , tout cela -n'était qu'un piège dans lequel il fit tomber une population entière , pour se rendre maître de la personne de Richard. Loin de punir l'assassin de Guillaume , il l'attira au contraire à sa Cour , et le combla d'honneurs. Ce traître, personnellement intéressé à la perte du jeune Richard , qui pouvait un jour venger la mort de son père, conseillait journellement à Louis de s'en défaire. Ce prince n'était que trop dispose' à suivre cet odieux conseil; mais il était retenu par la crainte de s'attirer une guerre fâcheuse avec les Normands $ c'est à cette seule crainte que le fils de Guillaume dut la vie.
(i) Ordcric Vital, Le Tallenr , Nager el, Dumoulin , Hut, de Normand. - Mettrai, Daniel , flist de France.
Deux ans s'étaient écoulés depuis qu'il retenait captif le jeune Richard , sans qu'il s'arrêtât à aucun parti. Enfin , excité par la reine et par le comte de Flandres, il se décide à consommer ce crime j mais Osmont y qui surveillait avec le plus grand soin tous les mouvements du Roi , informé assez à temps de son dessein , employa la ruse pour soustraire son pupille à ce danger , et réussit. Déguisé en palfrenier, il l'enveloppa dans un paquet d'herbes , qu'il feignit de porter aux écuries, et sortit ainsi des portes du château , sans que les gardes se doutassent qu'il enlevait de cette manière celui que le Roi avait confié à leur garde. Les mesures d'Osmont étaient si bien prises, qu'en moins de quelques heures , lui et son pupille , étaient hors de danger ; ils se réfugièrent chez le comte de Sentis, oncle maternel du jeune duc de Normandie.
Je n'ai pas besoin de vous dire, mon ami , à quelle colère se livra le roi de France , lorsqu'il apprit la fuite de Richard : ne pouvant se venger sur lui , il fit pendre les archers à la garde desquels il l'avait confié. Furieux de voir tous ses projets découverts et déjoués, il résolut d'emporter par la force, ce qu'il n'avait pu obtenir par la ruse.
Louis fit donc une ligue contre le jeune Richard , dans laquelle l'on vit entrer avec peine Hugues, comte de Paris , que Guillaume-longue-Epée avait aussi comblé de bienfaits. Une armée formidable , à la "•■«•«««•
' oc an pou»
téte de laquelle étaient Louis et Hugues , vint fon- lo^oudre sur la Normandie par divers points. Bernard de Harcourt, chef du conseil de régence, guerrier aussi
(4of )
brave que prudent , voyant bien qu'il ne pouvait s'opposer à ce torrent , rësolut de sacrifier une partie pour conserver le tout; en conséquence , il ouvrit an Roi les portes de Rouen. Louis qui se trouvait vainqueur sans avoir combattu , Enorgueilli d'un pareil succès , tomba dans le pie'ge qu'on lui avait tendu. Au lieu de chercher à gagner la confiance des habitants par des manières affables et par la douceur , il s'attira au contraire leur haine par sa cruauté et par ses injustices. Pendant que Bernard de Harcourt faisait sa soumission, il demandait sous main du secours à Harald, roi du Dancmarck; d'un autre côté il travaillait sourdement à semer la mésintelligence entre Hugues et Louis, et parvint à les brouiller. Quelques mois se passèrent ainsi ; les Danois étant débarqués sur les côtes de la Normandie , les habitants se réunirent à leurs anciens compatriotes , et une bataille sanglante eut lieu dans les plaines de BMniie de Croissanville , en Basse-Normandie. La victoire de- *iiie. meura aux Normands : le Roi fut fait prisonnier de la main môme de Harald , et conduit à Rouen , où il fit une entrée bien différente de celle qu'il avait faite sept ou huit mois auparavant (i).
Le jeune Richard, qui, depuis sa fuite de Laon ( c'est dans cette ville que le roi de France tenait sa Cour ) , était toujours resté à Sentis , ayant appris les événements qui venaient de se passer , s'empressa de revenir à Rouen, où il fut reçu avec les
( i ) Le Talicur , Nagcrcl , Dumoulin t Daancville , H'ut. de Normandie. - ftlczerai , Daniel , e le. HUt. de Franc:.
plus grands transports de joie par les habitants. Plus généreux que Louis , il oublia les justes ressentiments qu'il avait contre ce prince , et lui rendit la liberté , après cependant avoir pris ses précautions.
Comme vainqueur , Richard dicta les articles du
Traité paire Richard et
traité. Louis reconnaissait ses droits au duché de Lo.ii.ro»-,
trcmrr.
Normandie , et prenait l'engagement de n'exiger de Richard et de ses successeurs , d'autres actes de vassalité que celui de simple hommage , consenti originairement par Raoul; et de plus, il s'engageait à ne jamais porter les armes contre lui. Louis jura tout , et ne tint rien.
Peu de temps après cet événement , le comte de Aï"h"d,,e Paris , qui avait reconnu les grandes qualités de Ri- 'Z\t * chard, désirant s'unir plus étroitement avec lui , le fiança à sa fille Emma, alors âgée de sept à huit ans. Louis vit avec peine deux de ses grands vassaux confondre leurs intérêts par cette alliance. Craignant qu'un jour ils nHinissent aussi leurs forces pour se venger de ses perfidies, il les prévint , et oubliant le traité qu'il avait signé avec Richard , il recommença la guerre. Ce prince , plus rusé que brave , n'ayant jamais osé se mettre seul en avant , fit une nouvelle ligue , à laquelle on donna le nom de la Triple- Alliance, parce qu'il y fit entrer Othon, empereur d'Allemagne , son beau-frère, et le comte de Flandres , l'assassin de Guillaume.
Sil faut s'en rapporter à nos anciens chroniqueurs, généralement un peu sujets à exagération , Othon
8«et *• vint en France avec une armée de deux cent nulle
Rouen par
rkTÎ,ePii" hommes; mais, je vous l'avoue, ce nombre me pa- Anu.949. raît exhorbitant. Les premiers efforts des confédérés furent contre Hugues. Repoussés avec une grande perte , ils levèrent honteusement le siège. Ayant échoué devant Paris y ils crurent être plus heureux devant les murs de Rouen , l'événement trompa leur attente (1). Cette formidable armée s'arrêta dans les villages du Mesnil-Raoul , de Boos et du Mesnil- Esnard , situés à quelques lieues de Rouen. Les princes confédérés envoyèrent seulement un fort dé» tachement , sous les ordres du neveu de l'empereur Othon, pour reconnaître la ville, et se ménageries moyens de s'en emparer plus facilement. Informé par ses espions de tous ces mouvements , le jeune Richard fit ses dispositions en conséquence, et joignit la ruse à la force pour s'assurer la victoire. Averti de rapproche de Pavant-garde ennemie , il lui dressa une embûche dans le bois de Bihorel, avec l'ordre aux soldats de la prendre par derrière quand le combat serait engagé. Le jeune Othon s'étant campé au bas de la côte du Mont-aux-Malades , Richard se fit ouvrir la porte Sainte-Apolline , fondit sur son ennemi , et engagea le combat. Mais , feignant d'avoir le dessous , il battit en retraite , en se repliant
(1) Les historiens ne sont pas d'accord rar l'année où ce siège a eq lien. Masse ville le place en 944 ou 947* " Muerai , en 946. - Farin > en 948. - Dumoulin, en 949. - Servin, en o53. - Le Tallcor, Nagerel Marie , Dumesnil , n'indiquent pas Tannée : en le plaçant en 949 , j'ai suivi l'opinion la plus commune.
sur la ville jusqu'à ce qu'il eût amené les entre l'embuscade placée àBiherelet la porte Sainte- Apolline. Alors, faisant faire tout-à— coup volte-face à ses troupes , il rengagea le combat. La bataille fut sanglante; Richard, qui faisait ses premières armes, déploya dans cette journée une valeur et une habileté qu'on était loin d'attendre d'un jeune h omme. Le neveu d'Otken , prince d'une grande bravoure r y perdit la vie de la main même de Richard , qui ea lui passant son épée au travers du corps , sécria i Si je perds désormais mon pays, au moins ce ne sera pas pour toL Le chef étant mort , la coo*fuâion ne tarda pas à se mettre dans les rangs ennemis ; c'est en vain qu'ils cherchèrent leur sakit dans la fiâte. Les soldats, placés à Bihorel, leur coupèrent la retraite. Cernes de tous côtés par les» troupes de Richard , la terre fut jonchée de leurs cadavres ; car la plupart trouvèrent leur tombeau sous les murs d'une ville dans laquelle ils s'étaient flattés d'entrer en vainqueurs. La place où se donna cette sanglante bataille , porte encore aujourd'hui le nom de la Rougemare y à cause du sang qui y fut répandu dans cette journée : c'était à cette époque un vaste champ, assez éloigné de la ville.
Les princes confédérés ayant appris cette défaite, vinrent en personne assiéger notre ville , dans l'espoir de laver cet auront. Notre jeune duc leur montra que ce n'était point à la fortune , nais bien à sa valeur et à son habileté qu'il devait sa première victoire. SU mois- d'attaques infructueuses portèrent le
découragement parmi les assiégeants ; leur armée étant considérablement affaiblie par les pertes nombreuses qu'ils avaient éprouvées devant nos murs; la mésintelligence s'étant glissée parmi les chefs , ils renoncèrent enfin à cette entreprise, et cherchèrent leur salut dans la fuite. Richard, qui du haut des murailles surveillait tous leurs mouvements , profitant du désordre qu'il vit régner dans leur camp, fondit tout-à-coup sur eux , et en fit un carnage affreux : entraîné par son ardeur et parle désir de se venger, il les poursuivit l'épée dans les reins pendant plusieurs jours ; l'on vit les routes, les champs , les bois couverts de leurs cadavres. C'est au retour de cette expédition que ses compatriotes, témoins de sa bravoure , lui décernèrent le surnom de Sans-Peur , surnom que ses ennemis même ne purent lui refuser ; il était alors âgé de 17 ans(i).
Louis-d' Outremer survécut peu à cette défaite. Lothaire, son fils et son successeur , hérita de sa haine contre le duc de Normandie ; mais , comme son père, il n'éprouva que des défaites , et comme lui il fut obligé de subir la loi du vainqueur. Hugues-le-Grand mourut à-peu-près à la même époque , en instituant son gendre tuteur de ses enfants. Cette marque de confiance , de la part du comte de Paris , excita la jalousie de Lothaire , qui saisit ce prétexte pour déclarer la guerre au duc de Normandie. N'osant cependant entrer seul dans la lice , il forma une ligue
(1) LeTalleur, Dumoulin, Ma*scville, Danneville, HîsL de Norm. -Muerai , Daniel , Hi»t. de France. -Farin , Scrvîn , Hùt. de Rouen , etc.
de «es principaux vassaux , et vint attaquer Ri— chard ; mais il ne tarda pas à so repentir de cette témérité. Ayant été' vaincu dans plusieurs rencoutres, il tenta d'assassiner celui qu'il ne pouvait vaincre ; pour cela, il lui demanda une conférence, sous le prétexte de traiter de la paix. Averti assez a temps, Richard échappa à ce péril. Justement indigné d'une pareille perfidie , il se rendit au rendez-vous ; mais à la tête de son armée , et battit complètement Lothaire. Ce prince, découragé par cette nouvelle défaite, demanda la paix , et l'obtint; car Richard se montra toujours généreux envers ses ennemis.
Le perfide Lothaire, loin d'imiter, loin d'apprécier la modération de Richard, répara ses pertes en silence , forma une nouvelle ligue, et vint, à la tête d'une armée de cinquante mille hommes , ravager la Normandie. La première place qui tomba en son pouvoir futEvreux, qu'il dévasta entièrement ; ses alliés et lui, fiers de cet avantage, osèrent venir jusqu'aux portes de Rouen , espérant sans doute s'emparer de cette ville avec la même facilité. Richard , qu'aucuns revers ne décourage , toujours brave , toujours prudent , toujours confiant dans la valeur de ses troupes , se met à leur tête , profite habilement d'un moment de désordre dans le camp ennemi, fait une sortie , et taille en pièce les Français. Ne leur donnant pas le temps de se reconnaître , il les poursuit à outrance, les repousse sur leurs terres; et, usant de représailles , il met tout à feu et à sang ,
( 4io )
imprime partout la terreur de son nom> et rentre
triomphant dans sa capitale.
Fatigués d'une guerre dont les chances neleur avaient pas été heureuses , Lothaire et ses alliés demandent humblement la paix . et l'obtiennent encore de Richard, malgré tous les motifs qui auraient pu le porter à continuer la guerre. Cette fois Lothaire observa scrupuleusement les articles du traité ; mais d'après les antécédents , l'on est fondé à croire que ce fut par l'impossibilité de pouvoir recommencer les hostilités avec avantage. Ce prince vécut encore quatorze ans après cet accord, et laissa le trône à Louis-le-Fai^ néant, qui ne vécut qu'un an , et en qui finit la race des Carlovingiens.
Hugues Capet, simple maire du Palais, secondé des forces de Richard , son beau-frère , s'empara du trône de France > et commença la dynastie qui règne encore aujourd'hui.
Cette révolution est le dernier événement marquant auquel prit part le duc Richard. Ce prince passa le reste de ses jours en paix , s'appliquant à rendre la justice , à faire fleurir le commerce , et sans cesse occupé du bonheur du peuple. Après un règne de cinquante-quatre ans, il termina sa carrière à Fécamp, en 996, âgé de soixante et quatre ans. RkLj. Par un de ces actes d'humilité assez ordinaires dans ces temps reculés , ce prince ordonna que son corps fat enterré devant le grand portail de l'église de
la Sainte-Trinité , qu'il avait fondée, c'est aujourd'hui l'église paroissiale de cette ville,
Richard n'ayant point eu d'enfants de la duchesse Emma , son épouse , légitima ceux que lui avait donné la belle Gonuor, sa maîtresse, en l'épousant après la mort d'Emma. Robert , le plus jeune, occupa le siège archiépiscopal de Rouen ; l'autre succéda à son père , sous le nom de Richard-le-Bon.
Dans les premières années de son règne , Richard Rielianl fut loin de mériter le surnom de le Bon, qu'on lui if."*."'.; donna par la suite. Orgueilleux et her de sa naissance, il méprisait ouvertement tous ses sujets qui n'étaient pas nés nobles. Il est présumable qu'aujourd'hui il tiendrait une autre conduite ; il reconnaîtrait que le talent , les vertus , les services rendus à l'état, doivent seuls donner une distinction honorable : il saurait que par son industrie le peuple fait la richesses de* états; que par son nombre il en fait la force , tandisque tropsouventlesnobleslesépuisent parleur avidité, ou les agitent par leur ambition : il saurait encore que la vertu et le mérite se trouvent dans tous les rangs , et que Ja naissance ne donne ni l'un ni l'autre : il est vrai, mon jeune ami, qu'il reconnut plus tard ces vérités , et qu'il chercha à faire autant de bien à son peuple qu'il lui avait causé de maux au commencement de son règne.
Les nobles voyant la haute faveur dont ils jouissaient à la Cour de Richard , abusèrent du pouvoir qu'il leur laissait. Commettant journellement des actes arbitraires, ils semblaient se faire un plaisir d'insulter,
de maltraiter le peuple, surtout celui des campagnes. Les paysans , pousses à bout , levèrent l'étendard de la révolte, se réunirent en corps d'armée , et allèrent attaquer leurs persécuteurs dans leurs donjons. Un instant ces tyrans subalternes pâlirent d'effroi en voyant ces manants , ces roturiers, quHls avaient accablés sous le poids des impôts , des corvées, qu'ils avaient maltraités, qu'ils avaient abreuvés d'humiliations , prêts à tirer une vengeance terrible de tant d'injustices. Richard , en déversant journellement le mépris sur le peuple , en accordant toute sa faveur aux nobles , était certainement , par cette conduite impolitique , la cause première de la révolte ; il aurait pu, parla douceur, faire rentrer ses sujets égarés dans le devoir ; il déploya, au contraire, contre eux la plus grande rigueur; aussi ne ramena-t-il la paix qu'après avoir versé des flots de sang. Ce fut Raoul , comte d'Ivry (1) , son
(i) Quelques chroniques lui donnent le titre de comte d'Evreux ; mais c'en une erreur , ce Raoul était comte d'Ivry. Le comté d'Evreux était possédé , a Cette époque , par Robert, archevêque de Rouen > second fils de Ricbard-sans-Peur , mort en 996.
C'est donc à tort que l'estimable auteur des Essais historiques sur le comté d'Evreux fait figurer l'archevêque Robert dans cette circonstance. Ce Prélat « ne quitta point la croix pastorale , et ne prit point rn main » le glaive des combats » pour aller châtier les révoltés. Tout l'odieux de cette affaire doit être rejeté sur le comte d'Ivry , qui était aussi onde du jeune Richard , et c'est sans doute cette parenté qui a induit en erreur M. de Saint-Amand. La conduite immorale de l'archevêque Robert fournit déjà asses d'armes à la censure de l'écrivain impartial, sans qu'on lui impute encore un crime auquel il fut entièrement étranger, et qui ne pourrait que rendre sa mémoire odieuse. Ce Prélat, il est vrai , avait des mœurs dissolues ; mais aucuns témoignages historiques n'attestent qu'il lut crue) , et qu'il aima à plonger ses mains dans le sang.
oncle , qu'il chargea d'aller combattre les rebelles , à la tête d'un corps de troupes réglées. Les paysans , mal armés , mal disciplines , sans chefs expérimentés pour les commander, eurent le dessous ; leur défaite était inévitable. Ces infortunés, plus à plaindre que coupables, se voyant vaincus , implorèrent en vain la clémence du vainqueur» Ce seigneur , ou plutôt ce bourreau , trop heureux de pouvoir châtier ces vilains , rejeta leurs prières, et se vengea d'une manière qui fait frémir. « Aux uns ( dit la chronique ) » il fist arracher les dents , aux autres crever les A»«-997« » yeux , couper les poings , les pieds , et les nerfz >» des jarretz. Les uns furent bouillis en plomb , les » autres rostis à petit feu, et les fit mourir de si griefs » tourments , que c'est chose horrible à voir et i» à ouir parler » (i). Le peuple , efTrayé par des exécutions aussi barbares , rentra promptement dans le devoir, et continua à porter le joug, en maudissant tout bas ses oppresseurs. Si les faits ne sont pas exagérés , mon ami , quelle idée devons-nous nous former de Richard , qui a pu ordonner ou approuver de telles horreurs?
L'année suivante , Richard eut quelques démêlés avec un propre membre de sa famille , avec le comte d'Hvesrae, son frère. Ce dernier se refusant obstiné' „ , ,
J ' Rtvoltr «lu
ment à lui rendre l'hommage qu'il lui devait, Richard /H°^,. envoya contre lui ce même Raoul d'Ivry, ce farouche agent du pouvoir , qui l'attaqua et le fit prisonnier dans l'action. Renfermé dans une des tours de Rouen,
(i) Guillaume de Jumiége«, LeTalleur, Nagerel, Chron. de Normandie.
te comte d'Hyesttïe y resta cinq ans entiers sans trouver le moyen de rompre ses fers. S'étant enfin procuré ta liberté, son sort n'en fut pas plus heureux. Personne n'osant lui donner un asyle, il erra à l'avanture pendant plusieurs jours; mais exténué de fatigues «1 de besoins, ne sachant plus ou porter ses Aaa.i*«s. pas, il vint se jeler aux genoux de son frère , qui, touché de l'état misérable dans lequel il le vit, lui rendit son amitié et ses biens (i).
Ces troubles domestiques étaient à peine appaisés , que Richard eut une guerre étrangère à soutenir contre Eflïelred, son beau-frère, roi, ou plutôt tyran de mm l'Angleterre. Le motif de cette guerre était honorable ISO™*,*, pour notre duc, c'était pour avoir cherché à ramener son beau-frère à des sentiments plus doux envers ses sujets.
Les Anglais furent entièrement défaits dans les plaines de la Basse-Normandie, par le jeune Néel , vicomte du Cotentin , que Richard, qui connaissait sa valeur et son mérite , leur avait opposé. Ethetred qui avait ordonné à son grand sénéchal de lui amener Richard, pieds et poings liés, fut bien surpris d'apprendre que son armée avait été battue complètement: furieux de cette défaite, il voulait venir en personne Ar.n. ,004. f^jpg ja enquête <fela Normandie j maispar sa médiation, le pape Jean XVI parvint à réconcilier les deux beaux-frères.
Richard jouit , pendant quelques années , des dou-
Talleur, ^agercl, Chron. de Norm. -Mènerai , Hût. de France. -Dumoulin, Guillaume de Jumiegci, Hi*. de Nwmandie.
ceurs de la paix, car assez sage pour laisser chaque état se gouverner comme bon lui semblait , il ne prît aucune part aux troubles politiques qui agitèrent P Angleterre, et qui ont rendu la mémoire d'Ethelrcd odieuse. Ce despote ayant e'te' chassë de sa capitale, vint avec toute sa famille chercher un asvle à la Cour deson beau-frère, qui, dans cette circonstance, eut la générosité' d'oublier le passe' (i).
Je dois vous faire remarquer , que presque tous les de'mêles de Richard ont eu lieu avec des membres de sa famille. Nous l'avons vu oblige de prendre J^S^i les armes contre le comte d'Hyesme et contre Ethel- £aZm!! red , nous allons le voir force' de les prendre contre Eudes, son beau-frère. Sa sœur Mathilde e'tant morte sans enfants, le comte de Chartres, son e'poux, refusa de rendre à Richard la dot qu'elle lui avait apportée. Ces affaires de famdle n'ayant pu se terminer à l'amiable , les deux beaux-frères en vinrent aux mains, car ce qui fait les procès entre les particuliers , occasionne ordinairement la guerre entre les princes; malheureusement ce sont toujours les peuples qui en paient les frais. Cette querelle dura plus d'un an, et il y eut de part et d'autre beaucoup de sang de re'pandu. Comme dans toutes les guerres, les revers et les succès furent partages , le comte de Chartres ayant appelé à son secours Robert, roi de •France, Richard réclama celui d'Olave, roi du Danemarck, et de Locman, roi de Suède, qui faisaient la guerre à l'Angleterre, et qui s'empressèrentde venir
( i ) Hume , Hist. d'Angleterre.
partager les périls' de leurs anciens compatriotes. Les" forces étant à-peu-près égales , Richard reprit l'offensive , resta vainqueur de la lutte , et dicta la paix au comte de Chartres , mais en vainqueur généreux. ^An;.** Le roi de France qui , dans cette dernière guerre , d Fnatm avait pris parti contre Richard , ayant reconnu par lui-même ses brillantes qualités, sa valeur, sa probité ? s'empressa, aussitôt que la paix fut conclue entre les deux beaux-frères, de contracter une alliance offensive et défensive avec lui. Ce prince ne put que s'applaudir d'avoir pris ce parti, car Richard, fidèle à ses traités , lui rendit les plus grands services dans diverses guerres qu'il eut à soutenir , notamment en 10 17 , contre Landry, comte de Nevers, en 1019, contre le comte de Chartres, et en ioaa, contre l'empereur d'Allemagne , qui s'était emparé des états du comte de Flandres.
Après un règne de trente ans , Richard termina sa carrière en l'année 1026, emportant au tombeau les regrets et l'estime de ses sujets. Ses contemporains lui donnèrent le surnom de Bon ou d'Intrépide : il mérita l'un et l'autre par ses vertus privées , et par une valeur à toute épreuve. L'on ne peut justement lui reprocher dans tout le cours de sa vie que la vengeance atroce qu'il exerça au commencement de son règne sur ces malheureux paysans , qu'il eût été plus glorieux pour lui de ramener à leur devoir par la douceur que par les supplices : c'est une tache à sa mémoire. Ce prince était à Rouen lorsqu'il tomba malade ; sentant sa lin approcher 7 il se fit transporter
Mort de
un)
a Fécamp , où il mourut: comme celles de son père j ses cendres reposent dans l'ancienne église de l'Abbaye.
Le cinquième duc de Normandie, fut Richard III , Blr(iardm, fils de Richard-le-Bon et de Judith, sa première î^^d*. épouse. Par ses qualités personnelles, ce jeune prince promettait un avenir heureux à ses peuples; mais il ne fit que paraître sur le trône. A peine avait-il succédé à son père , qu'un crime odieux le fit descendre dans la tombe; il fut empoisonné par son propre frère , qui n'ayant eu en partage que le comté d'Hiesme , s'était révolté contre lui (i). C'est au moment même que, guidé par sa bonté, Richard venait de lui accorder un généreux pardon , que son frère consomma ce crime. Il était alors à Falaise , mais il eut encore le temps de revenir à Rouen , ou il mourut dans des douleurs affreuses : son corps fut inhumé dans l'ancienne église abbatiale de Saint- Ouen.
(1) Guillaume de Jamiéges, Hi*t des Ducs de mare, Hiit. de Willaume-le-BejUrd. - TowUw de Richebourg, Emi lur l' Histoire de Normandie.
Botort-le Mt.niS-
de Sut-
Te.— L'ojt voudrait pouvoir disculper Robert du crime odieux qui lui fraya le chemiri au trône. Malheureusement, pour sa me'moire , Ton ne peut révoquer en doute le témoignage du grand nombre d'historiens qui déposent contre lui et F accusent de ce fratricide.
Le premier soin» de Robert fut de faire rendre les derniers honneurs à son frère , et de se faire couronner duc de Normandie. A peine avait-il pris en fi,,brrl main les rênes des affaires, qu'un vif démêlé s'éleva
Gnerrt m
etfarebe
viX*0. entre lui et l'archevêque de Rouen, son oncle. Ce Prélat, en sa qualité de comte d'Evreux, s'était retiré dans cette ville , l'avait fortifiée , en avait augmenté la garnison , et semblait , par ces démonstrations hostiles, vouloir se soustraire à l'autorité de son neveu , qu'une pareille conduite indisposa fortement contre lui. Robert n'ayant pu le ramener à son devoir par la douceur, employa la force des armes. Il assiégea en personne la ville d'Evreux , dont il s'empara après plusieurs assauts assez meurtriers, et qu'il livra au pillage; comme si les malheureux habitants eussent été la cause de cette guerre.
Le Prélat, qui seul en était l'auteur, voyant qu'une, plus longue résistance devenait inutile , se retira tran. quillement sur les terres de France , comme dans un asile assuré. JVe se sentant pas de force pour combattre contre son neveu , il employa d'autres armes pour le vaincre, il l'excommunia; et pour l'effrayer encore davantage, il jeta Un interdit sur toute la Normandie, Aujourd'hui , mon ami , Ton rirait de pitié, si Ton voyait employer sérieusement de pareils moyens ; mais dans ces siècles de superstition et d'ignorance, ils produisirent leur effet. Oui, chose dont on n'avait peut-être pas encore d'exemple, Ton vit le vainqueur être obligé d'implorer sou pardon du vaincu ! Cet acte de soumission avant satisfait l'ambitieux Prélat, il leva l'excommunication qu'il avait lancée contre son neveu , et fit la paix avec lui.
, Cetteguerre étant terminée, Robert en entrepritune autre contre l'un de ses vassaux , Guillaume , comte d'Alençon , le seul de tous les seigneurs de sa cour qui se fut refusé à lui rendre l'hommage ordinaire à son JAlei,ço,K avènement au duché. Les forces n'étant pas égales , la luUe ne fut pas longue. Un siège de quelques jours suffit a Robert pour s'emparer d'Alençon. Maître de la capitale de son ennemi, il l'obligea à se rendre à discrétion ; malgré son orgueil, ce Comte se vit contraint de venir, suivant l'usage de ces temps , implorer sa grâce pieds nus , en cliemise , et une selle sur le dos. Robert pouvait disposer de sa vie; mais il
Gacir* rn-
daigna la lui laisser , et lui restitua même les places dont il s'était emparé (1). ,
Robert ayant rétabli la paix dans son duché , s g„ala de nouveau son courage , en allant au secou ^ - de Beaudouin , comte de Flandres , chassé de ses * états par le comte de Lille , son propre fils , qui , " - dans Impatience de régner , avait fait révolter les Flamands , et s'était mis à leur tête. Justement indigné d'une conduite aussi odieuse, Robert ne mn bas les armes que lorsqu'il eut réduit ce fils dénature à reconnaître l'autorité paternelle , et force les Flamands à replacer sur le trône le comte Deaudou.n ,
leur souverain.
La mort de Robert , roi de France , apporta de grands troubles dans la famille royale. Vous ignore*
... peut-être la part honorable que le duc de Norinan-
die prit à ces dissentions domestiques ; elle prouve w™*.. k noblesse de son caractère. Loin de chercher à profiter de ces troubles pour agrandir ses états, il n'écouta que la loi de l'équité et de l'honneur et se fit le protecteur du faible et de l'opprimé.
Henri I" , comme l'aîné et comme ayant été sacré du vivant de son père , devait, de droit, monter sur le trône ; mais il en fut éloigné par intrigues de la reine sa mère , qui , lui préférant le prince Robert , son second lils , avait organisé un parti puissant en faveur de son protégé , et 1 avait fait succéder à son père. Henri, ne pouvant résister
(i)LeT«lleur, Nagcrel, Dumoulin , Maueville , Hût de Norman.lie. *. Gilles Bry, HUt. de» comité d'Alençon.
RobfTt
au torrent , vint implorer le secours du duc de Normandie , son vassal , alors à Fe'camp , et ne put que s'applaudir d'avoir fait cette de'marche. Robert se fit un devoir de protëger son suzerain. A la téte de ses troupes , il marcha directement sur la capitale , battit les factieux dans plusieurs rencontres, et les força de reconnaître l'autorité de Henri , leur souverain légitime. Henri , sur le trône, se montra reconnaissant et généreux. Il pardonna à son jeune frère une révolte à laquelle il n'avait pris part qu'à l'instigation de sa mère ; et pour lui prouver qu'd n'en conservait aucuns ressentiments, il lui donna en appanage le duché de Bourgogne ; c'était , comme vous le voyez, se venger noblement. Voulant aussi reconnaître en roi le service important que lui avait rendu le duc de Normandie , son vassal , il lui fit don de la portion duVexin français , qui ne dépendait point encore de la Normandie (i).
L'on voit encore Robert figurer dans plusieurs expéditions , où ses armes restèrent toujours victorieuses , si ce n'est cependant dans celle contre le . comte de Ponthieux. Notre duc y perdit trois mille hommes. Quoique peu accoutumé à de semblables défaites, il ne paraît pas qu'il ait cherché à venger celle-ci ; il porta ses armes d'un autre côté.
C'est à-peu-près à cette époque que Robert par-
(i) Deudemare, H Ut de Willaume-le-Ba*tard. - Danid , Hul. de - Dumoulin , Ma»eville , Hitt. de Normandie.
p*p*rtj« tit en pèlerinage pour la Terre-Sainte , pèlerinage
*\î£" a^ors tres ^ *a mo(*e ? et <iue *es ro's ? ^es pr*nces *
knu. .034. m$me )e8 simples particuliers , voulaient faire au moins une fois dans leur vie. Quelque crime que l'on eût commis, ce voyage, d'après les prëjuge's de ces temps d'ignorance , était un moyen assuré de l'expier , et même de gagner le Ciel. Si Robert n'avait point oublié par quelle voie il était monté sur le trône , il ne pouvait se dispenser de visiter la cité saiute. Ce prince ne devait point revoir sa patrie ; mais quand même il aurait eu ce bonheur , aurait-il retrouvé la paix de l'âme , à laquelle aucun bien n'est préférable ? Nous en doutons , car l'on a beau faire des pèlerinages, la conscience , ce juge terrible qui nous accompagne partout , doit poursuivre le coupable jusqu'au tombeau.
Avant de partir pour la Palestine , Robert , voulant mettre ordre aux affaires du duché , fit assembler ses principaux vassaux , et leur communiqua son dessein. Les plus sages d'entre eux , prévoyant avec raison les troubles que son absence devait occasionner , et les guerres que sa succession pourrait faire naître , si malheureusement il perdait la vie dans ce voyage lointain , firent tous leurs efforts pour le détourner de cette résolution ; mais leurs remontrances restèrent sans effet. Seulement , avant son départ , Robert convoqua les états du duché, et fit reconnaître pour son successeur le jeune Guillaume , son fils , quoi-
que cet enfant ne fut pas né en légitime mariage (i).
Robert partit pour la Palestine , visita le saint y*** sépulcre , et laissa dans tous les endroits par où il passa 1 des traces de sa munificence. En revenant dans sa patrie , il tomba malade à Nicée , et y termina sa carrière , au commencement du mois de juillet de Tannée io35 : on déposa ses restes dans l' église cathédrale de cette ville (2).
Robert , que ses contemporains ont surnomme le Magnifique , avait toutes les qualités qui font les héros; il était brave , généreux , libéral y mais il les porta toutes à l'excès, et ne sut jamais garder un juste milieu; sa magnificence dégénéra souvent en prodigalité, et pour soutenir son faste, il accabla son peuple d'impôts. Cest un juste reproche qu'on peut faire à sa mémoire , car un souverain doit être avare du bien de ses sujets , qui doivent contribuer aux charges de l'état, mais non fournir aux folles dépenses du prince.
Quelques historiens ont reproché à Robert son éloignement pour le mariage , et l'ont attribué à l'amour que lui avait inspiré la jeune et belle Harlette , fille d'un simple pelletier de Falaise , amour qu'il conserva toute sa vie. L'excuse est trop belle pour lui
(1) Guillaume de Jomiége*. - Orderic Vital, HisL de Normandie. -Deuderoare, Ilist. de WiUaume-le-Bastard. - Le Talleur, Chron. dé Norm. - Dumoulin , Hist. de Norm.- Daniel, Hîet de France. - Précis , HUt de GmUaume.le-Conqaérant. Uua* , HisL d'Angleterre.
(a) Idem.
en faire un crime; les femmes, surtout, s'en garde-» ront bien. Ce prince sachant que la naissance de sa maîtresse était un obstacle à ce qu'elle devînt son. épouse, sut respecter les préjugés du temps; mais il lui garda constamment la fidélité qu'il lui avait jurée, et le prouva en ne voulant jamais contracter d'autres nœuds.
c«;n»ae. Nous voici arrivés à une époque bien importante
lr-Bât«rdt r * r
Kiimiî: de notre histoire , au règne de Guillaume-le-Bâtard , ,o14, règne si fécond en grands événements, et qui lient une place distinguée dans l'histoire du onzième siècle. Ne pouvant vous retracer dans une simple lettre la vie entière de ce héros, je choisirai seulement les événements les plus importants de sa vie , surtout ceux qui ont le plus de rapport avec notre ville, afin de nous éloigner le moins possible de notre sujet.
Guillaume n'avait que huit ou neuf ans lorsqu'il perdit son père. Son extrême jeunesse , l'illégitimité Gyiiuuu*. je sa naissance , surtout l'ambition de quelques seigneurs puissants furent la cause des troubles qui agitèrent sa minorité. Henri lui-même, Henri qui devait sa couronne au père de Guillaume , prit aussi parti contre cet enfant; la politique et la reconnaissance s'accordent rarement ensemble. Les tuteurs du jeune Guillaume , fidèles à leurs devoirs et à leurs serments , soutinrent ses droits avec le plus grand courage, et opposèrent la force à la force pour lui conserver intact l'héritage de ses pères. Plusieurs d'entre eux périrent victimes de leur zèle; Alain, comte de Bretagne , fut empoisonné par les factieux
à Vjmoutîers; Theroulde , son précepteur particulier, fut assassine': c'est ce dernier qui jeta les fondements du bourg, qui porte son nom dans le département de l'Eure.
Parvenu à l'âge de vingt ans, Guillaume prit en main les rênes de l'état, et se fit remarquer par une grande aptitude aux affaires , par sa prudence, par un grand amour de l'ordre, et par une bravoure à toute épreuve. Le calme dont la Normandie jouissait depuis quelques anne'es fut troublé de nouveau ; car Tambitiou et la haine des factieux n'étaient qu'assoupies , et ces passions se réveillèrent avec plus de fureur que jamais, quand ils virent ce jeune prince se mettre à la téte des affaires. Guillaume eut besoin de tout son courage, de toute sa prudence, pour échapper aux trames ourdies contre ses jours. La révolte la plus CoB,«r^
lion c ©0f^
importante qu'il eut à combattre fut celle dans laquelle oîuu—». entra le jeune Guy de Bourgogne , son parent , son ami, le compagnon de son enfance, qu'il s'était plu à combler de bienfaits. Beaucoup de seigneurs entrèrent dans cette conjuration , entre autres , Néel , vicomte du Cotentin, le même qui avait donné tant de preuves de fidélité à Richard-le-Bon et à Robert, père de Guillaume. Le danger était imminent ; Guillaume réclama le secours de Henri , roi de France , qui, dans cette circonstance , répara ses torts envers son ancien pupille et son vassal, en venant à son secours.
La bataille du Val-des-Dunes , entre Cinglais et Argens, décida la querelle; le choetfut violent: les "tïÏÏeJ" conjurés combattant en désespérés, disputèrent long- Aaa/îîsj.
temps la victoire ; Henri et Guillaume manquèrent même de perdre la vie dans le combat , mais enfin ils restèrent vainqueurs. Notre jeune duc usa généreusement de la victoire en pardonnant à Guy de Bout-* gogne, principal auteur de la révolte, et en accordant la vie et la liberté aux autres chefs pris dans le combat : Grimoult Duplessis , l'un d'eux , fut seul envoyé prisonnier à Rouen, où -quelques jours après on le trouva mort dans sa prison.
La victoire du Val-des-Dunes, en ôtant aux factieux l'espoir de réussir dans leurs projets, affermit l'autorité de Guillaume , et fit voir à son peuple qu'il était digne de le gouverner. L'année suivante , ce prince rendit à Henri le service qu'il en avait reçu , en armant en sa faveur contre Geoffroy Martel f comte d'Anjou. Maispar une déloyauté insigne, Henri . qui l'avait engagé dans cette guerre, lui en laissa supporter seul tout le fardeau , en faisant séparément sa paix avec le comte d'Anjou. Guillaume avait à combattre , dans Geoffroy Martel, un adversaire digne de lui , aussi les succès et les revers furent-ils partagés entre eux. Enfin, après quelques années d'une guerre opiniâtre , tout l'avantage resta du côté de Guillaume, grâce a une diversion puissante que fit en sa faveur le vicomte du Cote n tin , celui qui avait trempé dans la conspiration de Guy de Bourgogne , et qui par ^ette action répara ses torts en grand homme (i).
(i) Hume , Hist d'Angl. - Orderic Vital , Hist. de Norm. - Dcuderaare, Hist. de WiMaQrac-»e*Bastard. - Le Talleor , Chron. de Norm. - Domooltn , Hist.de Norm. -Daniel , Hist. de France. - Prévost , Hist. de Guillanme-le- Conqucrant. - Guillaume de Poitiers , vie de Guillaurae-le-Conquérant.
Guillaume eut encore quelques guerres à soutenir contre plusieurs de ses vassaux ; mais leurs entreprises étaient si mal concertées , leurs forces étaient si peu imposantes, que souvent sa présence suffit seule pour les faire rentrer dans le devoir.
Ce prince étant enfin parvenu a rétablir le calme dans son duché, convoqua à Rouen les états de la province, et reçut de nouveau l'hommage et le serment de fidélité de ses vassaux. La même année , il épousa Mathilde , fille de Beaudoin-le-Bon , comte
Mari«i**e i^e
de Flandres , et l'une des plus belles princesses de G«iiu«.e. l'Europe. Ce mariage fut célébré au château d'Eu , mais les réjouissances qui le suivirent curent Heu à Rouen , et durèrent pendant plusieurs mois.
Par ce mariage , Guillaume croyait avoir assuré la tranquillité de ses états , mais ce fut au contraire le motif, ou plutôt le prétexte de nouvelles guerres qu'il eut à soutenir.
Henri, ce roi de France si versatile dans ses alliances, qui tantôt joignait ses armes à celles de Guillaame , et tantôt combattait contre lui , ne put voir sans cu,iL„»r jalousie s'accroître encore la puissance d'un vassal t^"^\ déjà si redoutable. Tourmenté, comme ses prédécesseurs , du désir de faire rentrer la Normandie sous sa puissance , il déclara la guerre à Guillaume , sous quelques prétextes futiles dont les rois ambitieux ne manquent jamais. Voulant frapper un coup décisif, il fit sommer tous les vassaux delà couronne de venir le joindre avec toutes leurs troupes, et cette levée de boucliers forma une armée de plus de cent mille
hommes. Se voyant à la téte de forces si imposantes , il se croyait déjà maître de la Normandie , bien loin de s'attendre au terrible revers qu'il allait éprouver. Guillaume, aussi prudent que brave, ne voulant pas risquer le sort de ses e'tats dans une seule bataille , se contenta de couvrir le pays pour empêcher l'arme'e du roi de s'y répandre , cherchant plutôt à la miner en détail qu'à la vaincre parla force des armes. Comme son adversaire, il partagea ses troupes en deux corps, et se rëserva le commandement de celui qu'il voulait opposer à Henri. L'un et l'autre restèrent constamment en présence sans rien entreprendre ; mais leurs lieutenants s'ëtant rencontrés dans les plaines de yl^Je Mortemer, en vinrent à une action générale. L'hon~ ip«. .059. neur ^e ja journ(<e resta aQX Normands, les Français
laissèrent dix mille hommes sur le champ-de-bataille. Guillaume ayant appris le premier cette victoire, en fit passer aussitôt la nouvelle dans le camp de Henri, par un homme à qui il ordonna d'aller le plus près du camp possible en chantant ces vers :
Réveillez-vous et vous levez ,
Français qui trefp dormi avez -,
Allez bientôt voir vos amis
Que les Normands ont à mort mis ,
Enlre Escouy et Mortemer ,
Là vous les convient inhumer (1).
Cette défaite effraya tellement Henri , qu'il déc ampa
(1) Le TaUcur, Nager cl , Dumoulin , Hist. de Norm»ndie.
la nuit même, et retourna avec la plus grande précipitation dans ses états. Il demanda la paix , l'obtint , et recommença les hostilités aussitôt qu'il eût réparé ses pertes. Conduit par son mauvais génie , il rentra en Normandie avec une armée encore plus formidable que la première fois; mais loin de venger sa défaite de Mortemer , il semble que ce prince n'y était venu que pour éprouver un revers plus terrible encore. Guillaume fut plus surpris qu'effrayé de cette nouvelle attaque. Ses troupes étaient peu nombreuses , mais bien aguerries : se reposant sur leur valeur, il alla avec confiance au-devant d'un ennemi qu'il avait déjà vaincu plusieurs fois , et qu'il espérait bien encore vaincre. Les deux rivaux se rencontrèrent à Yaraville, B.uiTI, <v village sur la Dive, à quelques lieues de Caen , et en *«'« vinrent de suite aux mains. La bataille fut sanglante, vingt mille Français périrent dans l'action, et Henri ne dut son salut qu'à la bonté de son cheval , qui , en un instant , l'emporta loin de la mêlée. Nous ne verrons plus ce prince lutter contre Guillaume , car il mourut quelque temps après cette dernière défaite.
Cette victoire eut au moins un résultat avantageux, puisqu'elle procura , pendant quelques années , la paix à la Normandie. Guillaume , que nous allons bientôt voir paraître sur un plus grand théâtre, s'occupa pendant ses moments de loisirs à rendre la justice à ses sujets : il remit en vigueur les anciennes lois, dont la plupart étaient tombées en désuétude, réforma celles qui lui parurent vicieuses, etenfit de nouvelles contre les malfaiteurs: c'est à cette époque que remonte Por-
^.ÎTKT- donnance du Couvre-Feu , que l'on observa si stricvre-Fcu. temeni pendant plusieurs siècles, et qui voulait qu'à neuf heures précises du soir chacun fût rentre' chez soi , et que le feu fut e'teint dans chaque maison. Enfui, mon cher Alphonse, nous voici parvenus c*« au grand événement de la vie de Guillaume , celui ^A,°*£ auquel sa mémoire doit l'immortalité , et qui lui a àL. mérité le surnom de conquérant. Edouard-le-Confesfeur, roi d'Angleterre, auquel Robert-le-Magnifique avait rendu les plus grands services , n'ayant point d'héritiers directs, et sentant sa fin approcher, désigna dans son testament , Guillaume pour son successeur au Irène de la Grande-Bretagne. Celui-ci qui connaissait cet acte secret, n'eut pas plutôt appris la mort d'Edouard, qu'il envoya en Angleterre des ambassadeurs réclamer ses droits; mais les habitants ne voulurent pas même les laisser débarquer. Notre duc avait un compétiteur et un rival dangereux dans Harald , seigneur le plus riche et le plus puissant de la Grande- Bretagne. Des historiens rapportent qu'au lit de mort Edouard, trompé par des intrigues de cour , avait révoqué ce testament , laissant son peuple libre de se choisir un roi. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'Harald étant sur les lieux , et ayant un grand nombre de partisans, mit à profit l'éloignement de Guillaume , et parvint à se faire élire roi. Godwin , son père, malgré l'ambition qui le dévorait, n'avait pas osé porter la main snr la couronne, et s'était contenté de régner sous le nom d'Edouard. Harald plus hardi que lui , et d'ailleurs servi par
les circonstances , franchit tous les obstacles , et s'as&it sur un trône dont il devait être précipité quelques mois après (i).
Guillaume ayant appris ce qui venait de se passer en Angleterre , n'abandonna pas la partie , bien résolu d'obtenir par la force des armes un trône qu'il regardait , ou qu'il feignait de regarder , comme lui appartenant légitimement.
Pour exécuter une pareille entreprise , il fallait des hommes et de l'argent» Guillaume se décida donc * convoquer les états de la province ; mais prévoyant qu'ils seraient orageux , il fixa leur réunion à Lillebonne , au lieu de les tenir à Rouen : sa conjecture se réalisa. Malgré les nombreux partisans qu'il avait dans l'assemblée, il ne put en obtenir les subsides qu'il demandait. Les députés, craignant que le duché ne restât appauvri et dépeuplé si l'entreprise échouait , ou qu'il ne devint une province de l'Angleterre si elle était couronnée par le succès, lui représentèrent sagement qu'il valait mieux songer à sa conservation, que d'aller à l'aventure conquérir un autre royaume. Accoutumé à vaincre tous les obstacles, Guillaume ne se rebuta pas , seulement^! changea de moyens. Ne pouvant rien obtenir des états en corps, il rompit l'assemblée, se réservant de voir chaque député en particulier. Ce moyen lui réussit au-delà de son espoir. Un grand nombre de
(i) Le Talleur , Dumoulin , HUt. de Norm. - Meaerai , Hiit. de Franct. • Home, liist. d'Angleterre.
seigneurs , flattas de se voir recherchés par leur sonverain , et plus sensibles à sa faveur , que zélés pour la chose publique , lui accordèrent non-seulement plus qu'il n'aurait osé demander , mais tous ambitionnèrent encore l'honneur de faire partie de l'expédition.
Je n'entrerai pas dans le détail des préparatifs immenses que fit Guillaume pour cette expédition d'outremer; ils durèrent plus de six mois. Ce prince ne négligea rien de ce qui pouvait en assurer le succès , car il n'ignorait pas que son honneur et sa réputation y étaient attachés. Soixante mille hommes, et à-peu-près trois mille vaisseaux de transports composaient toutes ses forces. Réunie au port de Saint-Vallery-en-Caux , sa flotte mit à la voile le 3o septembre 1066. Après une courte navigation, il découvrit les côtes de l'Angleterre , et débarqua , sans aucuns obstacle1 à Pevensey, dans le comté de Sussex , lieu alors très-mal fortifié , et très-mal gardé. Voulant ôter tout espoir de retraite à ses soldats, on dit qu'aussitôt après son débarquement, il fit mettre le feu à tous ses vaisseaux ; d'autres historiens prétendent qu'il les fit couler à fond : n'importe, c'était leur dire qu'il fallait vaincre ou mourir.
Nous avons vu que Guillaume effectua sa descente sans avoir rencontré le moindre obstacle j l'on ne conçoit pas pourquoi Harald, prince brave et habile, qui ne pouvait ignorer les immenses préparatifs que le duc de Normandie faisait depuis six mois , n'ait
pris aucunes mesures pour s'opposer à son débar-» , quement ; mais ce qui doit paraître encore plus étonnant , c'est que dix jours s'écoulèrent sans qu'au* cune troupe ennemie se présentât à sa rencontre. Enfin , Harald vint au-devant de son rival , avec des forces majeures; mais l'habileté et la bravoure, peut-être aussi l'heureuse étoile de Guillaume , l'emportèrent sur le nombre. La bataille d'Hastings, donnée le i4 octobre , décida la querelle. Soixante mille anglais restèrent sur le champ de bataille , Harald , lui-même , après avoir fait des prodiges de valeur , tomba percé de coups : sa mort fut le signal d'une déroute complette , et d'une horrible boucherie.
La défaite d'Hastings consterna les Anglais. Animés d'un noble désir de vengeance , ils voulurent , dans le premier moment , tenter de nouveau le sort des combats ; mais ils ne tardèrent pas à voir qu'il fallait subir la loi du vainqueur. La ville de Londres s'étant soumise la première, les autres suivirent l'exemple donné par la capitale ; et par suite de ces événements heureux, en moins de huit ou dix jours, Guillaume ajouta à son titre de duc de Normandie, celui de roi d'Angleterre (i).
Il n'est peut-être pas inutile de remarquer que r^*. cette conquête, qui n'avait coûté à Guillaume qu'une de,A*€,"u seule bataille , lui en coûta au moins trente pour la conserver et la transmettre à ses successeurs. Les Anglais , comme tous les peuples conquis , supportaient
(i)Hnme, Hut. d'Angleterre.
diflicilementlejoug : malgré tousleurs serments de fidélité , ils tentèrent plus d'une fois de recouvrer leur liberté ; mais leurs généreux efforts furent sans succès. Leurs défaites ne servirent au contraire qu'à augmenter la gloire du prince Normand , et à faire voir à ^Europe entière qu'il n'avait point dérobé sa première victoire à la fortune. Pour étouffer tontes ces révoltes, et pour contenir les naturels du pays dans le devoir , Guillaume introduisit dans cette île le régime féodal , tel qu'il existait alors en Normandie. Pour cet effet, il fit venir de cette province un grand nombre de seigneurs , auxquels il partagea l'Angleterre , et à qui il conféra aussi les charges les plus importantes de l'état Plus sage ou plus politique qu'Alexandre, qui prenait tour-à-tour la façon de vivre des peuples qu'il avait vaincus, il ordonna au contraire aux Anglais de se conformer en tout aux mœurs et aux usages des Normands ; de porter les mêmes vêtements , de se raser la barbe comme eux , dé se gouverner par les mêmes lois : enfin , il ordonna que l'idiome Normand serait la langue du pays ; que l'on ne plaiderait ; que fon ne prononcerait les sentences j que l'on n'expédierait tous les actes que dans cette langue : usage qui s'est conservé jusqu'au règne de Richard III.
Pendant près de quarante ans, la vie de Guillaume avait été un enchaînement de prospérités , tout semblait concourir à l'accomplissement de ses désirs ; mais sur la fin de ses jours , la fortune se lassa de le cjuame. combler de ses laveurs : il éprouva quelques revers
dans ses démêlés avec Philippe , roi de France, ainsi qu'avec le comte de Bretagne. Le long cours de ses prospérités fut troublé aussi par des chagrins dômes* tiques. Robert, l'un de ses fils, et son lieutenant en Normandie , peu content de cette marque de confiance , se révolta ouvertement contre lui. Le roi de France, intéressé à faire naître des troubles dans no* tre province, lui fournissant secrètement des secours, la force des armes put seule le ramener à son devoir. À la sollicitation de la reine Mathilde , son épouse , Guillaume pardonna à son fils , et lui rendit ses bonnes grâces : depuis , la meilleure intelligence régna entre le père et le fils (i).
Guillaume passa quelques années en repos; mais une mauvaise plaisanterie de Philippe ralluma la guerre entre ces deux princes. Le monarque Anglais qui aurait dû la mépriser, s'en tint au contraire vivement offensé, jura de s'en venger , et tint parole. Vous le dirai-je , mon cher Alphonse , des milliers de Normands et de Français perdirent la vie , parce que la nature avait donné à Guillaume un embonpoint excessif, et que cet embonpoint apprêta à rire à son rival. Que les peuples sont à plaindre d'être obligés de verser leur sang pour de pareilles querelles !
Guillaume commença les hostilités par s'emparer s;*-.* de la ville de Mantes ; mais il déshonora sa victoire par les vengeances atroces qu'il exerça sur les
(t) Deudemare , Hut. de Willaume-le-Baslard. - Daniel, HîsL de Fraace. - Hume , Hitt d'Angleterre. - Odertc Vital , Hist. de Norm.
Mort iW
(#u illournr.
Ama. loti;
malheureux habitants. Ce sie'ge fut sa dernière expédition ; car en voulant franchir un fossé avec son cheval , il fit une chute qui le força de se mettre de suite au lit. S'appercevant que sa blessure prenait un mauvais caractère , il se fit transporter à Rouen , dans son palais de Saint— Gervais : après quelques jours de maladie , ce prince y termina sa carrière le 10 de septembre 1087, à l'âge de soixante ans, après avoir régné cinquante-deux ans sur la Normandie , et vingt sur l'Angleterre.
Au moment de sa mort , aucuns de ses enfants n'étaient près de lui ; Robert était à la cour de France , Guillaume-Ie-Roux en Angleterre, et Henri en Flandres. Les seigneurs de sa Cour, présumant que cet événement serait suivi de troubles , se retirèrent précipitamment dans leurs châteaux. Les domestiques , restés maîtres , pillèrent le palais , et prirent la fuite. La consternation était si grande dans la ville , que le corps de Guillaume resta abandonné pendant vingt— quatre heures, sans que personne songeât à lui faire rendre les derniers devoirs. Enfin, l'archevêque de Rouen étant revenu le premier de cette sorte de stupeur , envoya le clergé de l'église cathédrale près du corps , et donna les ordres nécessaires pour la cérémonie funèbre (1).
r£cM? Suivant ses désirs, le corps de Guillaume fut porté à Caen, et déposé dans la célèbre abbaye de Saint-
(i) Dendrmare , HUt. de Willaunie-lc-Ba$tar<I. - Pommeraye, HUt. de» Arche v. de Houen.
Etienne , dont il était le fondateur. Henri , avant appris la mort de son père , revint précipitamment à Rouen , et y arriva assez à temps pour présider à ses obsèques , lesquelles se firent avec la plus grande pompe. Tous les prélats, les abbés , le haut clergé de la province , y assistèrent et accompagnèrent le corps jusqu'au lieu de sa sépulture : l'oraison funèbre fut prononcée par Gilbert, évêque d'Evreux.
Les funérailles de Guillaume furent troublées par un incident auquel l'on était loin de s'attendre. Au moment où Ton allait déposer le cercueil dans le tombeau, un habitant de Caen , nommé ÀsseUn , fils d'un simple maréchal , se leva au milieu de l'assemblée ,• et prenant la parole, s'écria : Je vous déclare qu'à l'endroit où vous voulez inhumer ce corps y il y avait une maison appartenant à mon père , et dont il a été injustement dépouillé par Guillaume , qui s'en est emparé sans lui en payer la valeur; c'est pourquoi je réclame publiquement mon héritage , et vous défends, à peine de clameur de haro , d'y enterrer le corps de cet usurpateur. Un discours aussi hardi surprit étrangement les spectateurs ; mais le prince Henri , fils du défunt , informé que la réclamation était juste, satisfit sur-le-champ Asselin.
Malgré les reproches que quelques historiens ont adressés à Guillaume , et dont plusieurs peuvent être fondés, il n'en sera pas moins toujours regardé comme l'un des plus grands princes qui ont paru en Eu-
rope. Ses brillants exploits , ses grandes qualités , la conquête de l'Angleterre , en ont fait le héros de son siècle,
lime reste encore , mon cher Alphonse, à vous parler de plusieurs ducs de Normandie , ce sera le sujet de ma première lettre*
Pour éviter toutes, espèces de difficultés entre ses trois (ils , Guillaume, peu de jours avant sa mort, avait eu la sage précaution de faire entre eux le partage de ses états , et plus sagement encore , il l'avait fait suivant la connaissance qu'il avait de leur caractère et de leurs qualités personnelles. Robert, l'aîné, auquel ce titre donnait des droits au trône d'Angleterre , n'eut cependant , pour sa part , que le du- ^iîJjT" ché de Normandie et le comté du Maine , parce que son père , ne le jugea pas , à cause de son caractère altier , propre à gouverner les Anglais. En leur donnant Guillaume-le-Roux pour roi , fut-il mieux inspiré ? Nous verrons plus bas que non. En jugeant d'après l'événement , on serait tenté de penser que Guillaume fut dirigé dans ses plans de partage , par toute autre considération que celle du caractère de ses fils. Quant à Henri , le plus jeune des trois , il n'eut de tout l'héritage de son père, qu'une somme considérable en argent, et quelques rentes à prendre sur les domaines de ses frères.
Robert était un prince trop violent , trop ambitieux , trop jaloux de ses droits , pour laisser son frère paisible possesseur d'un royaume qu'il
SXrtMdé regardait comme lui appartenant par le droit de sa cdKLr; naissance. La guerre éclata donc entre les deux frères; am. 'ou. mais comme à cause deses prodigalités, Robert n'avait point d'argent, malgré les énormes impôts dont il accablait ses nouveaux sujets, il eut recours à Henri, auquel il vendit le comté duCotentin, pour trois mille marcs d'argent. Avec cette somme , il leva des troupes, fit construire une flotte , en donna le commandement à Odon, son oncle, évêque de Bayeux, prélat turbulent et immoral, que, sous le règne précédent , Guillaume avait été obligé de priver de sa liberté , tant pour le punir de ses dilapidations que pour réprimer son ambition démesurée. Cet évêque général, qui, comme militaire, avait déjà fait ses preuves, débarqua heureusement en Angleterre, et s'empara de plusieurs places importantes. Guillaumele-Roux , qui , jusqu'à ce moment , avait gouverné son peuple d'une manière très-despotique, voyant le danger qui le menaçait, changea tout-à-coup de conduite. Comprimant son caractère hautain, emporté, tyrannique , il devint aussi populaire qu'il avait été despote , et fit de grandes concessions à ses sujets , pour tâcher de gagner leur affection. Remarquez bien , mon jeune ami , que c'est presque toujours dans de semblables crises que les rois daignent aller au-devant des besoins de leurs peuples. Les Anglais, trompés par ses promesses insidieuses , vinrent se ranger en foule sous ses drapeaux, et l'aidèrent puissamment à repousser l'agression de son frère. Le danger une fois passé , Guillaume voyant qu'il n'avait plus rien
à craindre de ses ennemis , viola sa promesse , et redevint plus despote que jamais : une telle conduite lui attira la haine et le mépris de ses sujets (i).
Robert se conduisait à-peu-près de même en Normandie. Ayant lâché la bride à toutes ses passions, il employait en dépenses folles tous les revenus de l'état ; aussi chaque jour e'tait-il oblige' d'inventer de nouveau impôts pour faire face à ses prodigalités; cette conduite indiposala nation. Quelques seigneurs, conduits par des motifs personnels, profitèrent du mécontentement général pour prendre les armes : son frère se joignit à eux , et vint ravager la Normandie. Robert fuyait de ville en ville, et était sur le point d'être entièrement dépossédé ; mais Philippe, roi de France, intéressé à soutenir Robert pour empêcher la réunion du duché de Normandie à la couronne d'Angleterre , réconcilia les deux frères.
Ces deux frères , si dignes l'un de. l'autre sous tant de rapports , cimentèrent cet accord par une injustice révoltante ; foulant aux pieds toutes les lois de la nature et de l'équité , ils unirent leurs armes pour dépouiller leur jeune frère Henri , du comté du Cotentin, qu'il avait acheté de Robert. Trop faible contre des ennemis si puissants , Henri se réfugia à la Cour de France.
La bonne intelligence ne régna pas long-temps entre les aînés ; cette fois, tous les torts furent encore du côté du Roi ; car, pendant qu'à sa prière Robert
(i) Le Tallear, Nagerel , Dumoulin, MaMevilJe, H"»- Je Norov - Uume , llbt. d'Angleterre.
était passé en Angleterre pour le secoorir dans la guerre qu'il soutenait contre les Ecossais , il fomentait sourdement des troubles en Normandie , et fournissait , sous-main , des secours à Henri , avec lequel il s'était réconcilié secrètement, pour l'aider a s'emparer de cette province. Robert , ayant appris cette perfidie , revint précipitamment dans ses états; Guillaume l'y suivit de près , et la guerre recommença avec plus de fureur que jamais entre les trois frères.
Notre duc, mon jeune ami, aurait certainement succombé dans la lutte , si Philippe , intéressé , ainsi que je vous l'ai déjà dit, à ne paslaisser le roi d'Angleterre s'agrandir sur le continent, ne fut venu encore une fois au secours de Robert, son vassal , et n'eut enfin forcé ces frères ennemis à faire la paix.
Henri s'était réconcilié sincèrement avec Robert 7 et lui en donna la preuve quelques années après, dans Co22J;p" une sédition fomentée encore par Guillaume-le-Roux , AaRu!fc^i, dans laquelle notre duc courut les plus grands risques. Plusieurs de ses vassaux entrèrent dans la conjuration ; une grande partie des habitants de Rouen , gagnés aussi par le roi d'Angleterre , trahirent leurs serments, et s'engagèrent à lui ouvrir une des portes de la ville. Au jour marqué , Regnault de Varennes, à la tête des Anglais, et Conard, riche bourgeois de Rouen , chef des conjurés , se présentèrent du côté de la porte Cauchoise (i) ; mais Robert , ayant été averti à temps de l'orage
(i) C'était alors U porte Massacre.
qui grondait sur sa tête , avait appelé ses amis à son secours. Parmi ceux qui signalèrent leur zèle dans cette circonstance , je dois surtout vous faire mention de Gilbert, baron de l'Aigle. Il s'opposa longtemps aux troupes royales ; mais malgré ses efforts, il ne put les empêcher d'entrer d ans la ville. Robert ne s'y trouvant plus en sûreté, prit la fuite , et s'échappa par la porte de Robec.
Ce prince resta quelques heures chez un bourgeois de la rue Malpalu, située encore à cette époque dans les faubourgs, et dont les habitants lui étaient restés fidèles. S'étant procuré une nacelle , il traversa la Seine , et se retira dans le monastère de Bonnes-Nouvelles, où il attendit que cette sédition fut appaisée.
Le baron de l'Aigle n'ayant pu empêcher les troupes ennemies de pénétrer dans la ville, s'était porté précipitamment vers la porte du Pont , qu'il savait être mal gardée, s* en était emparé; et, une fois maître de ce poste, avait opéré sa jonction avec le prince Henri. Il se livra dans les rues un terrible combat , dans lequel les troupes royales eurent le dessous : forcées de fuir, elle ne durent leur salut qu'aux bois voisins dans lesquels elles se réfugièrent, et d'où il fut impossible de les chasser. Il se fit un carnage affreux dans la ville ; l'on vit les rues jonchées de morts et le sang y ruisseler à grands flots ; car les bourgeois, étant divisés en deux partis, combattirent l'un contre l'autre avec un acharnement et une animosité qu'on ne rencontre que dans les guerres ci-
viles. Les troupes de Henri exterminèrent la plus grande partie des Anglais et des conjures : Conard , chef des révoltes , ayant été' pris dans la mêlée, fut précipité, par l'ordre du vainqueur , du haut d'une des tours du palais ducal , et son corps attaché à la queue d'un cheval, traîné ignominieusement dans les principales rues et dans les carrefours de la ville. Les bourgeois , qui , pris les armes à la main , eurent le bonheur d'échapper à cette boucherie, ne rachetèrent leur vie et leur liberté qu'à force d'argent.
Lorsque la tranquillité fut entièrement rétablie, Robert quitta son asile, et revint dans son palais. Sa conduite, dans cette circonstance, a lieu de nous étonner; car, si ce prince avait de grands défauts, Ton ne pouvait lui refuser beaucoup de bravoure , aussi ne conçoit-on pas quel motif avait pu le forcer à fuir dans un moment où il fallait au contraire payer de sa personne, en se mettant à la tête de ceux qui combattaient pour lui. C'est ai». .0^5. quelques années après cet événement, que le pape Urbain II vint en France, et tint à Clermont ce fameux Concile , à la suite duquel , pour la première fois, l'Europe Chrétienne déborda dans l'Asie. Robert , prince plus brave qu'éclairé , imbu des préjugés du temps, tint à honneur de faire partie de cette expédition, et fut l'un des premiers à se croiser. N'ayant pas d'argent , il se réconcilia avec son frère Guillaume , et lui engagea son duché , pendant cinq années , pour une «omme assez forte, faute capitale, source de* tous
les malheurs qui l'accablèrent pendant le reste de sa vie (i).
Au printemps suivant, Robert se mit en route pour la Palestine, accompagne d'un grand nombre de sei- Ann.'"^" gnenrs Français et Normands. II serait beaucoup trop long d'entrer dans le détail de cette expédition, dont les résultats furent plus brillants qu'utiles ; qu'il vous suffise de savoir , mon jeune ami , que Robert s'y distingua par la plus grande bravoure , que son intrépidité sauva plus d'une fois les chrétiens d'une déroute complète , qu'il s y acquit une juste célébrité", et que ses compagnons de gloire ne crurent pouvoir mieux récompenser ses nombreux services qu'en lui offrant la couronne de Jérusalem , couronne qu'il eut la modestie de refuser, et qu'à son refus l'on donna à Godefroy de Bouillon , prince Français.
Il ne se passa dans notre ville aucun événement important pendant l'absence de Robert. Ce prince ayant appris en Asie la mort de Guillaume-le-Roux , tue' par accidentdans une partie de chasse , s'empressa de revenir en Europe , croyant bien cette fois qu'il
fUtourdr RoLxrtrn
allait monter sur le trône de la grande Bretagne ; car NoraJi™ son frère étant mort sans enfants, ce trône lui appartenait par droit de succession, mais la fortune trompa encore une fois son espoir. Henri, son jeune frère, étant sur les lieux , sut mettre à profit son absence , et parvint à se faire couronner roi. La guerre ayant éclaté de nouveau entre les deux frères , la lutte dura quelques années ; mais la bataille de ïinchebray
(i) Daniel, lliit.de France. - M awe ville, Hiit. Je Normandie.
Bttaine fc décida la querelle, car Robert, en la perdant, a1"^X perdit avec elle la liberté et son duché. L'usurpateur, oubliant que le vaincu était son frère, le traita d'une manière indigne ; après l'avoir privé de la vue , il le jetta dans la tour de Londres , où le malheureux prince traîna sa triste existence encore pendant vingt-huit ans (i).
Telle fut la fin de ce prince infortuné, auquel Pon ne peut , sans injustice , refuser une grande bravoure ; mais qui, manquant de toutes les qualités nécessaires pour bien gouverner , fit pendant vingt ans le malheur de son peuple. Robert est un exemple frappant de l'inconstance et des vicissitudes de la fortune ; appelé deux fois , par sa naissance , au trône d'Angleterre , deux fois il se vit enlever cette couronne par ses frères , et finit par mourir prisonnier du plus jeune.
Plusieurs historiens, mon cher Alphonse, placent Guillaurae-Ie-Roux , au nombre des ducs de Normandie ; mais je pense que c'est à tort. Ce prince, ainsi que nous venons de le voir dans la vie de Robert, n'en a jamais eu le titre ; il n'a eu que celui de Régent pendant l'expédition de son frère en Palestine. Je ne ferai donc point ici mention de Hffl>i i.», ce roi comme duc de Normandie , je passerai de suite à Henri, qui, favorisé par la fortune, parvint à réunir sur sa tête tous les états que son père avait
(i) Le Talleur , Nagerel , Dumoulin , Masscville , II lit. de Normandie, r Gilles Bry, Uut. du comte* d'Aleuçon.- Servin, Uut de Rouen.
possédés, et à accomplir ainsi la prédiction que ce grand homme avait faite à son lit de mort.
Un des premiers soins de Henri , après la victoire de Tinchebray fut de se faire couronner duc de Normandie, comme si cette cérémonie pouvait légitimer une usurpation. À cet effet, il vint à Rouen , traînant à sa suite son malheureux frère, ainsi que les autres prisonniers de marque faits à cette bataille. La réception brillante que cet usurpateur reçut dans notre ville , ne confirme que trop cette triste vérité, que dans tous les temps le peuple adore le soleil levant, et que les vaincus ont toujours tort.
Les Rouennais, voyant le trône d'Angleterre et le duché de Normandie passés sur la même tête, crurent qu'ils allaient enfin jouir des douceurs de la paix ; mais leur espoir fut trompé : l'ambition insatiable de Henri lui fit susciter de nouvelles querelles avec les rois ses voisins, et son règne fut aussi orageux que les précédente.
Les premières hostilités commencèrent avec la
1 Guerre <l«
France. L'infraction faite par Henri , à un ancien trait? relatif à la ville de Gisors , en fut le motif. Abu. uio. Après quatre à cinq ans d'une lutte sanglante, les deux princes , lassés d'une guerre qui n'amenait aucuns résultats définitifs , firent enfin la paix.
Nous allons voir, mon ami, que la bonne intelligence ne régna pas long— temps entre ces deux souverains , si jaloux de leur puissance , et dont les états se touchaient sur tant de points. Louis sentant vivement la faute que Philippé , son père, avait faite de
laisser envahir la Nortoandie par le roi d'Angleterre, ne cherchait que l'occasion de la reparer. Le jeune Cliton , fils de l'infortuné Robert , la lui présenta. Cet enfant avait des droits incontestables au duché upu ie de Normandie ; mais étant trop jeune encore pour L{:,7* ' les faire valoir , Louis l'attira à sa Cour , dans w'ii.V l'intention de l'opposer à Henri. En effet, il arma en sa faveur, et forma une ligue puissante dans laquelle entrèrent plusieurs seigneurs Normands , qui saisirent avec empressement cette occasion de secouer le joug de l'usurpateur. La guerre s'étant rallumée entre les deux états, se fit avec un acharnement sans exemple; mais en définitive, tout l'avantage en resta au roi d'Angleterre , puisque Louis et ses alliés furent obligés d'abandonner les intérêts du jeune Cliton, et même de reconnaître, pour duc de Normandie , Guillaume Adeling , fils aîné de Henri.
Le succès que venait de remporter Henri , en terminant d'une manière aussi avantageuse une guerre dont il devait tant redouter les résultats , fut troublé par un événement affreux, qui le plongea darfs la • roi» ilr te* plus grande douleur. Trois de ses enfants , parmi les-
enfante.
A..n. mm. quels se trouvait Guillaume Adeling , qu'on venait de reconnaître duc de Normandie , et près de trois cents personnes qui les accompagnaient en Angleterre, périrent dans la traversée , non par un de ces accidents qui arrivent si fréquemment en mer ; mais par la négligence du pilote. Un boucher de Rouen se sauva seul sur les débris du vaisseau , et porta cette
triste nouvelle a Henri , qui attendait à Londres l'arrivée de ses enfants (i).
Ce malheureux événement, en apportant un grand 1^^n'.. changement dans les affaires politiques , réveilla les prétentions de Guillaume Gliton , qui crut le moment favorable pour les faire valoir. Ce jeune prince forma une nouvelle ligue , . dans laquelle entrèrent Louis et plusieurs seigneurs puissants ; mais la fortune ne lui fut pas plus favorable que la première fois; car, après deux ans d'une guerre infructueuse , ses alliés furent obligés de faire la paix avec Henri, et d'abandonner encore une fois ses intérêts.
Peu de temps après l'événement qui l'avait privé Mari,r Jc de ses fils, Henri, se voyant sans enfants mâles , s'é- aJÏT.h. tait remarié en secondes noces , dans l'espérance de réparer son malheur ; mais son espoir fut trompé. Ce prince aurait dû, peut-être , regarder la stérilité de son épouse comme un avertissement que le Ciel lui donnait de réparer une grande injustice, en nommant pour lui succéder, son neveu, le fils de l'infortuné Robert; mais la haine l'emportant sur l'équité, il choisit son successeur dans une famille étrangère. Son choix tomba sur Geoffroi , fils du comte d'Anjou , auquel il donna en mariage la princesse Mathilde , sa fille , veuve de Henri V , empereur d'Allemagne , laquelle apporta en dot à son nouvel époux, ses droits au duché de Normandie et à la couronne d'Angleterre.
(i)Le Talleur, Nagerel, Dumoulin, Mamville , Htst. de Normandie. - Daniel , Hut. de France. - Haine , Hut. d'Angleterre.
Quoique la fortune semblât prendre à tâche de déjouer tous les projets de Cliton , ce prince ne perdait cependant pas Pespérance de remonter un jour sur le trône de son père , et cherchait à augmenter de jour en jour le nombre de ses partisans. Louis n'ayant pu le remettre en possession de la Normandie, lui avait donne', en toute propriété, le comte' de Flandres; mais les Flamands généralement turbulents, virent avec peine un prince étranger venir leur dicter des lois, aussi profilèrent-ils de la première circonstance pour lever l'étendard de la re'volte. Mort ik Guillaume voulant les faire rentrer dans le devoir , Au. m'*, fut tué dans Faction ; ce prince était digne d'un meilleur sort. Par cette fin tragique , Henri fut délivré d'un compétiteur dangereux , et comme un bonheur arrive rarement sans l'autre , il eut encore , quelques années après , la triste satisfaction de voir mourir Robert, qu'il retenait prisonnier depuis plus de vingtsept ans , et de rester ainsi paisible possesseur du trône qu'il avait usurpé.
Henri , délivré de toutes les craintes qu'il avait eues jusqu'alors, ne pensait plus qu'à vivre tranquillement, lorsque la mort vint le frapper lui-même au moment où il s'y attendait le moins. C'est à Saint-Denis-le- , Thiboult , "près Ry , qu'il termina sa carrière, le pre—
Mort rte '*«//* 1 r
Henri, mier décembre n34 7 des suites d'une indigestion. Ce prince , alors âgé de soixante et huit ans , en avait régné trente-cinq , règne beaucoup trop long pour ses sujets , puisqu'il fit constamment leur malheur par son ambition , par ses cruautés , par son
avarice et par sa dureté. Cependant , il faut être juste; Henri avait aussi de grandes qualités, et, sous tous les rapports , était bien supérieur à ses frères. Actif, vigilant, brave, laborieux , très-instruit pour le temps, connaissant parfaitement l'art de gouverner , il eut certainement été un des plus grands rois de l'Angleterre , s'il eut succédé légitimement à son père , avec lequel vous avez pu voir qu'il avait tant de points de ressemblance. Mais une ambition démesurée lui ayant fait sacrifier son frère et son neveu pour monter sur un trône qu'il n'était pas appelé à occuper, le premier pas une fois fait dans la carrière du crime , la nécessité l'obligea souvent d'employer des mesures violentes , injustes , que des réflexions plus sages , que des principes plus équitables lui eussent fait dans toutes autres circonstances rejetter avec indignation. Plusieurs institutions qu'il donna à ses sujets au commencement de son règne, prouvent qu'il avait étudié leurs besoins, et qu'il aurait pu les rendre heureux , si ses bonnes qualités n'avaient pas été étoufTées par ses vices et par sa passion dominante, l'ambition.
Je dois vous faire remarquer, mon ami , que dans Henri finit la race masculine de Raoul , laquelle donna neuf ducs à la Normandie , et trois rois à l'Angleterre. Selon les ordres de ce prince , son corps fut déposé dans l'église de la Sainte-Trinité, à Redding.
Les droits de Mathilde à la succession de son père,
étant incontestables, elle ne devait pas s'attendre à s'en voir frustrée , d'autant plus que quelques mois avant de mourir , Henri l'avait reconnue publiquequement pour son unique héritière , et avait ordonné aux principaux seigneurs de sa Cour , de lui prêter serment de fidélité. La volonté et les ordres d'un Roi mort sont rarement exécutés , Mathilde en fit la triste expérience. Henri, en s'emparant injustement d'un trône qui ne lui appartenait pas , avait donné un mauvais exemple. Parvenu au comble de la fortune , il était loin de penser en mourant que sa fille serait victime d'une pareille injustice , et que cette princesse serait une nouvelle preuve de l'instabilité des grandeurs humaines.
Etienne de Boulogne , neveu de Henri , dont il n'avait reçu que des bienfaits , le paya cependant de la plus noire ingratitude j car ce prince , qui avait été un des premiers à prêter serment de fidélité à l'impératrice Mathilde, sa cousine, fut aussi l'un des premiers à le violer. Se trouvant à Rouen au moment de la mort de Henri , et sachant que Mathilde était en Anjou , il s'empressa de passer à Londres, promit aux Anglais tout ce qu'ils voulurent, et les ayant gagnés par son affabilité , par ses promesses , par ses présents, il se fit couronner roi d'Angleterre, le 22 décembre u35. Assuré de la fidélité des Anglais , il revint en Normandie , où , grâce aux mêmes intrigues, il fut reçu aussi favorablement. Ayant assemblé à Rouen les états de la province , il
Wumnr de
du trdue d'Angle
lerre.
fît reconnaître duc de Normandie, Eustache de Boulogne, son fils (1).
L'impératrice Math il de était une princesse trop fière , trop ambitieuse , trop jalouse de ses droits pour souffrir patiemment qu'un usurpateur vint lui ravir un trône qui lui appartenait par sa naissance et sur lequel elle s'apprêtait à monter. Elle disputa ses droits les armes à la main ; mais malgré la légitimité de sa cause, la fortune favorisa constamment Etienne, qui , après plusieurs années d'une guerre opiniâtre et sanglante , resta enfin paisible possesseur du trône qu'il avait ursurpé.
Si Mathilde perdit pour toujours l'espoir de régner sur l'Angleterre , elle fut plus heureuse du côté de la Normandie. Geoffroy Plante-Genest , son époux , étant parvenu dans le cours de quelques années à se rendre maître des principales villes de cette province, en chassa le fils d'Etienne , et se fit reconnaître duc par la noblesse et les principaux bourgeois. Ce Comte, qui n'était nullement ambitieux et qui dans la guerre qu'il avait entreprise n'avait voulu que défendre les droits de son épouse , conféra à Henri , son fils aîné , le titre de duc de Normandie , qu'il aurait pu garder pour lui : il le fit sacrer par Hugues, archevêque de Rouen.
Ainsi , Eustache , auquel plusieurs historiens refusent le titre de duc de Normandie , parce qu'il n'avait point été sacré , ne gouverna cette province
(i) Dumoulin , Majjcville , Hùt. de Norm. - Daniel , Hûu de France.
que sept ans. S'étant retiré dans son comté de Boulogne , il sembla, par sa retraite, avoir donné gain de cause à son adversaire. Il mourut en n5o.
Dans ma première lettre , je terminerai ce précis historique sur les ducs de Normandie, en vous donnant quelques détails sur Henri II , sur Richard* Cceur-de-Lion et sur Jean-sans-Terre.
ttttt viwjf-Çttttunw.
Vous devez vous rappeler que Geoffroy avait Hcmr;„ posé la couronne ducale sur la tête de Henri , son ifr^iî! fils aîné. Si ce jeune prince avait le titre de duc de Normandie , son père en avait de fait toute l'autorité ; et pour le bonheur des Normands , il la conserva jusqu'à sa mort, arrivée en ii5i. Tous ses désirs ne tendaient qu'à rendre ses sujets heureux; sa perte fut vivement sentie , et il fut généralement regretté. Ce prince , (ils de roi , gendre de roi , père de roi , pouvant le devenir lui-môme , n'ambitionna cependant jamais ce titre généralement «si recherché , et trop souvent par des hommes incapables ou indignes de le porter. A sa mort , son fils , déjà reconnu duc de Normandie, hérita des comtés d'Anjou et du Maine. Ce prince , beaucoup plus ambitieux que son père , augmenta encore sa puissance en épousant la princesse Eléonore , que Louis BaTÎJ^ ^ le Jeune venait de répudier pour sa conduite scan- aJÏTms.. daleuse ; elle lui apporta en dot les belles provinces du Poitou et de la Guyenne. Je dois vous faire remarquer que cette union , plus politique que délicate , fut le germe des guerres qui ont désolé la
France et PAngleterre pendant près de trois cents ans , et qui , pendant près d'un demi siècle , a réduit notre belle patrie à subir le joug de la fière Albion. Etienne, lui-même, ne vit pas d'un œil tranquille Henri accroître ainsi sa puissance , car il présageait, avec raison, l'usage que tôt ou tard il en ferait contre lui. En effet , la même année le duc de Normandie équippa une flotte nombreuse , desdwc-u* cendit en Angleterre , et s'avança sans rencontrer A»rK"ri«îê. de grands obstacles jusqu'aux portes de Londres, Etienne ayant perdu son fils , sur lequel il fondait toutes ses espérances , se voyant vieux, infirme, incapable d'opposer une longue résistance, crut ne pouvoir mieux faire que d'acheter la paix à quelque prix que ce fut. En conséquence , il proposa au prince Normand de l'adopter pour son successeur au trône de l'Angleterre, si de son côté il s'engageait sur l'honnçur de ne point l'y troubler pendant le reste de ses jours. Henri accepta ces conditions, et le traité fut conclu et signé à Londres en 1 153 (i).
Henri n'eut qu'à s'applaudir de la modération qu'il avait montrée dans cette affaire ; ear la mort d'E- H«md«- tienne étant arrivée le a 3 octobre de l'année suiïTiSÏ vante, il monta sur le trône d'Angleterre sans aucune effusion de sang , ce qui certainement ne serait pas arrivé s'il eut persisté dans ses projets de conquête.
Ce prince , connaissant l'inconstance naturelle des Anglais, et se fiant peu à leurs serments de fidélité, débuta dans son administration par quelques actes
( i) Dumoulin , HisL de Norm. - Hume , But. d'Angleterre,
de vigueur , qui affermirent son autorite'. Par suite de cette mesure, commandée par la politique , il fit raser, sans exception , tous les châteaux forts construits pendant les guerres civiles qui avaient agité les règnes précédents , et ne laissa subsister que* ceux absolument nécessaires pour la défense du pays.
L'année suivante, Henri repassa en Normandie , où j« sa présence était nécessaire pour appaiser quelques c^avoy, troubles occasionnés par Geoffroy , son frère. Le motif pour lequel ce jeune prince avait pris les armes était juste ; il réclamait la Touraine et l'Anjou, provinces qui , d'après le testament de leur père , devaient lui revenir dans le cas où Henri deviendrait roi d'Angleterre. Malheureusement , mon ami , la bonne cause ne triomphe pas toujours : Geoffroy fut complètement battu, et forcé, pour obtenir la paix, de renoncer à tous les droits qu'il pouvait avoir à la succession de son père , et de se contenter d'une modique pension que son frère voulut bien lui faire.
L'on ne voit pas que Louis-le- Jeune ait pris au- AIB-B-. de cune part aux démêlés de Geoffroy avec Henri. Cependant, il avait le plus grand intérêt à affaiblir , surtout sur le continent , un vassal aussi redoutable que le roi d'Angleterre, dont la puissance, toujours croissante, ne pouvait que lui porter ombrage : c'était une occasion à saisir ; mais il la laissa échapper. Au contraire, quand la guerre fut terminée entre les deux frères , il fit la paix avec Henri, et même quelques années après , il cimenta ce traité par le mariage de Mar-
><». guérite de Flandres , sa fille , avec le fils aine* de Henri , et lui donna pour dot le Vexin français. r.«m* «- Deux années étaient déjà écoulées , Louis n'avait lî^e"^1 point encore exécuté les clauses du dernier traité, en livrant à Henri le Vexin français. Celui— ci n'était pas homme à se contenter de vaines promesses; il en réclama l'exécution, les armes à la main, et l'on vit la guerre désoler encore une fois notre province. Quoique commencées avec beaucoup de vigueur , les hostilités ne durèrent heureusement que quelques mois. Ces deux princes s'étant accordés sur leurs différents se rendirent mutuellement les places qu'ils s'étaient prises ; mais ils ne rendirent pas de même la vie à ceux qui l'avaient perdue pour leur querelle. Cette fois la réconciliation fut sincère de pari et d'autre ; aussi vit-on la Normandie goûter pendant quelques années les bienfaits de la paix , événement assez rare pour que je vous le fasse remarquer ; car depuis qu'elle était gouvernée par ses ducs particuliers, à peine avait-elle eu quelques mois de tranquillité.
L'Angleterre jouissait aussi d'une paix profonde; mais cette paix fut troublée par l'ambition d'un pré— S"»?]" turDUlen* 7 Par Thomas Becquet, archevêque de £,e.B,£«t GantorDéry. Cet homme né dans la classe du peu- Aa" nb5' pie , et qui devait causer tant de maux à sa patrie , était parvenu insensiblement aux premières charges de l'état. Henri, qui lui reconnaissait du mérite , lui avait fait faire une fortune rapide, et lui avait donné tes plus grandes marques de confiance, en le nom-
mant en même- temps chancelier d'Angleterre et son premier ministre. Quelques mois après , le Monarque mit le comble à cette faveur en lui accordant l'évêché de Cantorbéry, vacant par la mort de Théobald. Parvenu au faîte des grandeurs , ce Prélat , aussi hypocrite qu'ambitieux , leva hautement le masque, et paya son Roi et son bienfaiteur de la plus noire ingratitude. Entièrement vendu à la Cour de Rome , il chercha à changer les lois fondamentales du royaume , surtout celles qui assujétissaient le cierge séculier et régulier à l'autorité du Roi. Irrité de ce que Henri soutenait avec force les droits de la couronne , le turbulent Prélat ne garda plus aucune mesure , et poussa l'impudence jusqu'à excommunier tous ceux qui lui resteraient fidèles , et qui obéiraient aux lois. Après un tel attentat , ne se croyant plus en sûreté dans le royaume, il se réfugia en France, où Louis-le- Jeune le reçut avec les marques du plus grand respect , moins par estime pour ce Prélat que par malveillance pour Henri ( i).
La fuite de ce turbulent Prélat n'avait point appaisé les troubles de l'Angleterre; il y avait scission parmi le clergé, et les partisans de ce prêtre fanatique cherchèrent à propager ses principes révolution* naires et ullramontains. Mais avec le temps , Henri parvint à les faire rentrer dans leur devoir , et à ramener l'ordre dans ses états. Ce prince qui dans toute cette affaire avait montré la plus grande mode'*
(i) Dumoulin , Hist. de Norm. - Mettrai , H Ut. de France. - IJume , Hijt. d'Angleterre. - Servis, Hbt. à* Rouen.
ration , en donna encore nne nouvelle preuve en permettant a Thomas Becquet de revenir en Angleterre , et en lui rendant ses biens et ses dignités. Leur réconciliation avait eu lieu à Rouen le aa juin 1170 (1). Un prélat vertueux, désirant sincèrement la paix , pénétré des devoirs que lui imposait son état, aurait su apprécier la bonté de sou Souverain , et s'en serait rendu digne en imitant l'exemple qu'il venait de recevoir; mais l'archevêque de Cantorbéry était à peine de retour dans son diocèse , qu'il srempressa au contraire d'insulter à la modération du Roi, en fomentant de nouveaux troubles dans l'église , et en excitant publiquement le peuple à la révolte. Une telle conduite indigna Henri, qui, dans un moment d'humeur, manifesta devant ses courtisans le désir d'être délivré de ce prêtre rebelle. Cette parole indiscrète fut l'arrêt de .iÎ'tÎÏÏi mort de Thomas Becquet. Quatre seigneurs partirent "3°* le même soir de Rouen, où était alors la Cour, et allèrent en Angleterre poignarder l'ambitieux Prélat au pied même des autels.
L'assassinat de Becquet fit un grand bruit dans toute la chrétienté , et causa les plus vifs chagrins à Henri. Ce ne fut que deux ans après cet événement qu'il parvint à appaiser la Cour de Rome , et à faire lever l'excommunication que le Souverain Pontife avait lancée sur lui. Cette affaire étant appaisée , Henri porta ses armes en Irlande , et rendit cette île tributaire de l'Angleterre.
(1) Pommera je , Hi»U des Aichev. de Rouen.
Des troubles domestiques l'attendaient à son re- w,oltr tour. Henri, son fils aîne' , celui qu'il affectionnait le £££ plus, qu'il venait même d'associer au trône, prit les armes , et de concert avec Ele'onore , sa mère , forma contre lui une ligue formidable , dans laquelle entrèrent Geoffroy et Richard ses deux frères, Louisle-Jeune , son beau-père; le roi d'Ecosse, les comtes de Flandres, de Boulogne, de Blois, et plusieurs autres seigneurs puissants.
. Le danger était pressant ; mais Henri, qui ne se montra jamais plus graud que dans ces moments critiques, tint partout tète à l'orage , et prouva, dans cette circonstance, ce que peuvent la valeur , la fermeté, la prudence, l'activité, dans un chef ha* bile, forcé de défendre tout- à-la-fois sa personne , sa gloire , ses états. Attaqué en même temps en Angleterre et en Normandie, il marcha d'abord contre le roi d'Ecosse , qui avait effectué sa descente dans le Northumberland , remporta sur lui plusieurs avantages, et le fit prisonnier. Tranquille pour cette partie de ses états , Henri débarqua sur le continent, et vola au secours de la ville de Rouen , p** assiégée depuis quelques mois par ses propres enfants a»"'^. et par Louis-le-Jeune. Il entra dans la place avec un renfort considérable , sans que les ennemis s'apperçussent de ce mouvement. Sa présence ranima le courage des habitants, qui jusqu'à ce jour s'étaient défendus avec une valeur sans égale , mais qui n'auraient pu résister encore long-temps à la supériorité du nombre. Fiers de voir leur Souverain venir partager
leurs périls > ils firent un nouvel effort pour repousser les ennemis. L'action fut sanglante ; les assiégés taillèrent les assiégeants en pièces , et portèrent l'effroi jusques dans leurs tentes. Louis , effrayé d'une victoire aussi complète , chercha son salut dans la fuite, et demanda une trêve de quelques jours pour traiter de la paix. Les conférences eurent lieu à Gisors; mais les deux princes n'ayant pu s'accorder, les hostilités recommencèrent, et l'on vit le sang couler encore une fois dans les plaines de la Normandie. v,>iô,re *. Avant de reprendre les armes , Henri tenta tous
lit «ri con- 1
i.emfiit. ies moyens de douceur et de persuasion pour détacher ses enfants de cette ligue , et les ramener à leur devoir ; mais ces fils ingrats , se sentant soutenus par le roi de France , qui avait le plus grand intérêt à exciter des troubles dans notre province , persistèrent dans leur révolte. Alors leur père , justement irrité d'une telle obstination , déploya toute» ses forces contre eux , et leur livra bataille. Cette fois , mon jeune ami, la victoire fut encore d'accord avec la justice , et favorisa le vieil Henri , qui , toujours père , ne songea, dans le combat, qu'à ménager les jours de ses enfants. Vaincus une seconde fois , ils vinrent implorer un pardon , que l'auteur de leurs jours n'était que trop disposé à leur accorder.
Louis, qui par ses intrigues avait entretenu aussi long-temps qu'il avait pu la mésintelligence entre le père et les enfants, voyant qu'ils étaient rentrés en grâce , et que l'orage allait fondre sur sa tète , lit tous ses efforts pour être compris dans le traité.
révolte <♦«
Henri aurait pu poursuivre ses avantages et îe punir d'avoir je te un brandon de discorde dans sa famille ; mais satisfait de sa soumission , et las lui-même de la guerre, il lui accorda la paix ; le traite' fut signé le 3o septembre 1174 (')•
Henri s'était réconcilié sincèrement avec ses enfants; mais ceux-ci ne s'étaient soumis qu'à la force des circonstances , et le prouvèrent quelques années après. Philippe, successeur de Louis, avait hérité aussi de sa politique ; par ses intrigues , il parvint à armer de nouveau les fils contre le père. Ce fut encore le jeune Henri qui, le premier , leva l'étendard •*» de la révolte. S'étant retiré dans le Quercy, il y rassemblait ses partisans 9 lorsque son père , indigné de son ingratitude , marcha contre lui à la tête de toutes ses forces. Prêt à en venir aux mains, ce fils rebelle tomba malade ; sentant sa fin approcher, il reconnut publiquement ses crimes^, et mourut en demandant pardon à son père , auquel il avait causé les plus B;;;;rlrgrands chagrins. Selon ses désirs, son corps fut ap— ÂM* l,83t porté à Rouen , et inhumé dans l'église métropolitaine de cette ville.
La fortune , toujours si inconstante dans ses fa- BeH™,d* veurs , abandonna entièrement Henri , et , depuis la mort de son fils , il n'éprouva plus que des revers dans ses démêlés avec Philippe. Il eut encore la douleur de voir Geoffroy et Richard se révolter contre lui. Le premier fut tué à Paris dans un tournoi. Vaincu quelques mois après par le second, il fut
(1) Dumoulin , Ui$t. de Normandie. - Daniel, Hut. de France.
obligé d'accorder la paix à ce fils rebelle, et d'en recevoir les conditions. Abreuvé de dégoûts et de chagrins domestiques , ce prince fut attaque' d'une maladie de langueur, et mourut à Chinon , le 6 juillet 1189, en donnant sa malédiction à ses enfants, qui avaient fait constamment le malheur de sa vie. *£lr** l Henri était âgé de 61 ans ; il en avait régné trentehuit en Normandie, et trente-cinq comme roi d'Angleterre : ses cendres reposent dans la célèbre abbaye de Fontevraud , dont il avait été un des principaux bienfaiteurs.
Henri est généralement regardé comme l'un des plus grands rois qui ont régné sur l'Angleterre. Doué de connaissances supérieures à son siècle , possédant des vues profondes sur le grand art de gouverner , il aurait certainement contribué au bonheur de ses peuples, s'il n'avait pas été constamment traversé dans ses meilleurs projets j^ar l'ambition d'un clergé turbulent, parles intrigues et la perfidie d'une épouse infidèle , par les révoltes successives de ses fils. Les prêtres, les moines, l'ont dépeint, il est vrai, comme un prince vindicatif, ambitieux, sans religion; mais quelle confiance peut-on ajouter au témoignage de pareils écrivains , presque toujours intéressés à déguiser la vérité, et qui n'accordent bien souvent des vertus qu'à ceux qui les enrichissent ou qui ont la faiblesse de se soumettre à leur joug! Si Henri, au lieu de chercher à réprimer les abus qui s'étaient introduits dans l'église , eût doté des monastères et dépouillé le peuple pour enrichir le clergé , c'eût
détails sur l'origine de la Mairie dans notre ville, quoique ce fut cependant un point de notre InV toire assez important pour chercher à l'éclaircir. On ne peut faire honneur de cette institution à Guillaumele-Bâtard, qui, en io4o, n'était âgé que de quinze ans, et qui, d'ailleurs, ëtait encore sous la tutelle d'un Conseil de régence. Je crois donc devoir en reporter l'origine sous le règne précédent , cela me paraît plus vraisemblable. Quoiqu'il en soit , dans la liste chronologique des Maires de notre ville , publiée parFarin, l'on trouve depuis Oduin , maire en io4o, jusqu'à Bardiéiemy Fergant , qui occupait cette place en 1179, une lacune de cent trente-neuf ans, lacune que cet Historien attribue à la perte des registres de l'Hôtel-de- Ville , soit dans les sièges , soit dans les incendies dont notre ville a été si souvent le théâtre.
Comme il m'est impossible de débrouiller ce chaos, je vais, mon jeune ami, vous rapporter simplement quelques événements relatifs à nos Maires , ainsi que les diverses modifications que le temps a apporté à cette institution.
Nicolas Naguet , maire en 1 279 , fut tué dans une émeute grave, qui eut lieu à Rouen en 1280, sur laquelle nos Historiens ont gardé le silence. Thomas JYaguet , son petit-fils, fut incarcéré en 1286, avec plusieurs bourgeois notables, dans le château , parce que les habitants de Rouen se refusaient à payer leurs tailles. En i3ao, Jean Cabot, étant maire, Philippe-le-Long supprima la Mairie,
à la suite d'une forte émeute ; mais ce prince, à la prière des habitants, la rétablit quelques mois après. Philippe de Valois la supprima aussi en 1 345 , c'était Jacques Barré qui était alors maire ; cette suppression ne dura que quelques mois.
Jacques Lelieur, maire en 1 358 , était en mêmetemps gouverneur du fort de Sainte-Catherine, qu'il défendit vaillamment contre les eflbrts réunis des Anglais et des Navarrois , qui ravageaient alors la Normandie. Quand Charles V monta sur le trône, ce prince le nomma chevalier , pour le récompenser des services qu'il avait rendus à la ville. En i36o , Jean M us tel , qui avait été maire en i356, et Amauiy Filleul, en i353, furent envoyés en otage en Angleterre , pour la délivrance du Roi Jean : ils y moururent tous les deux. Jean Thorel , maire en 1 368 , est le premier qui ait pris pour sceau de la ville , un agneau , traversé d'un guidon à trois ondes , avec cet exergue : SigiUum majoris urbis Rotlionu En 1 382 , Charles VI , à la suite d'une forte émeute, arrivée à Rouen dans le mois de mars, •£«ppdTu supprima la Mairie : Robert Descamp, qui était alors maire, ne resta en fonctions que jusqu'à Pâques. La ville de Rouen fut administrée par des Conseillers- Echevins , et par vingt-quatre Notables , portant le titre de Vingt-quatre du Conseil»
A l'époque de cette suppression, l'administration municipale se composait , dans notre ville , d'un Maire et de trente-six Pairs , qui étaient ses Conseil-
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lers. L'élection du Maire se faisait de la manière suivante.
Quelques jours avant Noël, le Maire en exercice, et les trente-six Pairs , s'assemblaient à l'Hôtel-de- Ville , avec les gardes des paroisses et les plus notables d'entre les bourgeois. Des trente-six Pairs , les membres composant l'assemblée en désignaient six , parmi lesquels un nouveau suffrage choisissait trois candidats. Lorsque l'élection était terminée , une députation composée de plusieurs Pairs, présentait au Roi ces trois candidats , parmi lesquels sa Majesté désignait le Maire.
Le Maire, nouvellement élu, prêtait serment de fidélité à Dieu, à l'église et au Roi. Il s'engageait d'employer ses biens et sa vie pour conserver intacts, pendant son administration, les droits et les privilèges de la ville ; d'obéir aux conseils des Pairs , de rendre justice aux pauvres et aux riches selpn sa# conscience j de ne recevoir ni présents ni récompenses, et de ne plus prétendre à la dignité de Maire avant sept ans révolus : je dois vous observer que cette dernière clause n'a pas toujours été observée strictement.
Si pendant sa gestion , le Maire était convaincu d'avoir manqué à sou devoir , les Pairs avaient le droit de lui faire son procès , et de faire démolir la meilleure maison qu'il eut dans la ville , conformément aux lettres-patentes de Philippe V , en Mate du douze février i3ao : l'on n'a pas connaissance
que Ton ait jamais été obligé d'en venir à une pareille extrémité.
Les Pairs devaient aussi prêter serment de fidélité devant le Maire nouvellement élu.
Avant d'aller plus loin, je dois aussi vous donner quelques détails sur les Echevins, dont les fonctions différaient peu de celles des Maires. Lors de la suppression de la Mairie , Charles VI avait institué douze Conseillers-Echevins pour administrer la ville ; mais plus tard , par lettres-patentes , données à Paris le 16 avril i3qi , il réduisit ce nombre à six. Les mêmes lettres-patentes leur permettaient de s'adjoindre un ou plusieurs procureurs du Roi , et tels autres officiers civils qu'ils jugeraient nécessaires pour le bien de la ville.
LesEchevins étaient en charge pour trois ans; leur élection avait lieu le 4 juin , de la manière suivante. Les bour^ois étaient invités par les centeniers; les notables par les quarteniers, à se réunir à i'Hôtelde-Ville , où PEchevin le plus ancien en charge leur exposait le motif de l'assemblée. Ensuite , ils se réunissaient par quartiers , dans autant de salles séparées , et donnaient, en présence d'un Echevin, ou d'un quartenier délégué à cet effet , leurs suffrages pour nommer quatre bourgeois des plus notables , originaires de la ville , et membres de l'assemblée. Comme la ville de Rouen était partagée en quatre quartiers , les députés étaient au nombre de seize. Le lendemain de leur élection , ces candidats se réunissaient avec les vingt-quatre du Conseil , et
lorsque l'assemblée était légalement organisée , un nouveau scrutin désignait les six Echevins qui devaient entrer en charge, dont deux devaient être pris parmi les commerçants.
Par édit de Henri II , en date du mois d'octobre 1 547 > les Membres des Cours souveraines , les avocats , les procureurs , et en général tous ceux qui appartenaient à la magistrature, étaient exclus des charges de Prévôts, d'Echevins , de Conseillers de Ville, soit par élection, soit par toute autre manière de nomination, sous peine, contre les électeurs, d'une amende de cent écus d'or, au profit de la commune.
On ne pouvait refuser la charge d'Echevin. Quelques bourgeois n'ayant pas voulu l'accepter , y furent contraints par arrêt du Parlement , entre autres un nommé Auber en 1 5a3 , et Jacques Lelieur en 1 53a.
Les Echevins qui avaient réuni le plus de voix à leur élection , avaient le pas dans les cérémonies publiques.
Dans l'origine , les Echevins avaient vingt livres kwm^ de gratification. Le sept septembre de l'année i457 > il fut ordonné que les Echevins et les vingtquatre du Conseil auraient à l'avenir délivrance de vin aux fêtes solennelles , pour reconnaissance des peines qu'ils se donnaient aux affaires de la ville : cette distribution avait lieu aux jours de Noël, de Pâques , de la Pentecôte et de la Saint-Jean.
Une ordonnance de Henri IV , en date du a novembre 1 596 , exempte les Echevins , les vingtquatre du Conseil, et les autres Officiers de ville, du
logement des troupes : cette ordonnance avait été confirmée aux années i6o3, 1608 et 1646.
Dans les cérémonies publiques, les Echevins, ayant à leur tête le premier Echevin, revêtu d'une robe écarlate, marchaient immédiatement après les Cours souveraines : ils étaient précédés d'un huissier , sergent de Ville , portant la masse , et du secrétaire-greffier. Leur costume , ainsi que celui des vingt-quatre du Conseil, qui marchaient après eux , était une toque de velours noir , et une robe en soie , de même couleur que la toque. Le procureur du Roi , revêtu d'une robe noire , le receveur de la Ville et les autres officiers , fermaient la marche.
La Mairie fut rétablie à Rouen, par lettrespatentes de Louis XIV, du mois de juin i6g5 (1). Depuis cette époque, jusqu'en 1795 qu'elle fut Reubij»*- supprimée de nouveau , et remplacée par une ad- M«im. ministration municipale, elle n'avait éprouvé que quelques légers changements, dont le plus considérable a eu lieu en 1 789 ; je vous l'indiquerai plus bas. Le Corps de Ville se composait d'un Maire , qui en était le chef, de six Echevins en charge , de vingt-quatre Notables , pris le plus souvent parmi les anciens Echevins ; du procureur du Roi , d'un greffier et d'un receveur : le premier avocat , le procureur du Roi au Bailliage , le lieutenant-général de police , y avaient tous les trois séance et voix délibérative.
Ï!'ÏÎ!.w L'installation du Maire avait lieu de cette manière.
(1) Amyot, ttbt. de Rouen.
Les cinquantenier8 et les arquebusiers ayant reçu Tordre de M. le premier Président au Parlement , allaient chercher, en son hôtel , le Maire nouvellement e'iu , 7et le conduisaient à l'Hotel-de-ville f où se trouvaient les Echevins et les vingt-quatre N otables , en robes de cérémonies : introduit dans la salle d'audience , le Maire priait la compagnie de lui accorder la de'putation d'usage pour raccompagner au Parlement , où il devait prêter serment.
Le bureau nommait trois députés, qui, avec le procureur du Roi et le nouveau Maire , se rendaient au Parlement, escortés par la cinquantaine et les arquebusiers. Le nouveau Maire ayant prêté devant la Cour le serment accoutumé , un commissaire , assisté d'un notaire-secrétaire du Parlement , se rendaient avec le Maire, la députation du CorpB de Ville et le cortège ci-dessus, dans la salle d'audiencede l'Hôtel-de-Villejon ouvrait la porte au public, et l'installation était faite par M. le Commissaire , qui, d'après les conclusions du procureur du Roi, demandait que le brevet du Roi et l'arrêt de la Cour fussent portés sur les registres du bureau.
Lorsque cette formalité était remplie, le commissaire, le notaire, le secrétaire et deux huissiers de la Cour, dont ils devaient être accompagnés, étaient reconduits par la députation, jusqu'à la porte de l'Hôtel-de-Ville.
Âu retour de la députation , le Maire , qui , depuis le commencement de la cérémonie , était en robe noire , bonnet carré et rabat, revêtait alors la robe rouge , et tenait audience. L'on] appelait une
cause ; et après avoir pris l'avis de tous les membres de l'assemblée, le Maire prononçait un jugement qui était toujours favorable, car l'on choisissait une cause exprès pour cette cérémonie.
Lorsque toutes les formalitës ëtaient terminées, les Arquebusiers et les Cinquanteniers reconduisaient le Maire en son hôtel , trompettes sonnantes et tambours battants.
De nos jours, mon jeune ami, l'installation du Maire se fait tout simplement par M. le Préfet, en présence des principales Autorités militaires et c'w viles de cette ville. Quelques discours d'apparat et le serment de fidélité à la Charte et aux autres lois du royaume , composent toute la cérémonie, uléîïïi ^eu ^e j°urs après les désordres arrivés à Paris nic^2i"*V» les 12 et 1 3 juillet 1789, les Electeurs se réunirent •tectoni. ^ |»Hôtel-de- Ville , pour partager l'administration avec le Corps de Ville ; ils rendirent dans cette circonstance les plus grands services à la capitale. A leur exemple , le Corps électoral de Rouen se réunit aux Echevins et aux Administrateurs, et forma pendant quelques mois une administration sous le nom â? Assemblée générale du Corps municipal et électoral de la Commune de Rouen.
Cette administration considérant qu'elle ne pou-r vait donner à ses travaux toute l'exactitude et toute la célérité d'expédition qu'exigeaient alors les cir^ constances, fixa dans sa séance du 23 juillet 1789, les bases de son orginisation , et arrêta un plan de travail et de séance.
D'après cette organisation , cette administration se partagea en trois bureaux ; un bureau général où tous les membres avaient le droit de prendre séance, et deux bureaux secondaires; le premier, sous le titre de Comité de sûreté , compose de vingt-cinq membres; le second, sous celui de Comité de subsistance et de bienfaisance , composé seulement de douze membres.
Je dois vous dire que PAssemble'e électorale et municipale a rendu les plus grands services pendant les quatre à cinq mois que cette cite' a e'té confiée à sa sage administration.
Ainsi que je vous l'ai dit, avant la révolution , l'administration municipale se composait dans cette ville, d'un Maire , des Echevins et des anciens qui formaient le conseil. Mais d'après le décret du i4 décembre 1 789 , concernant la constitution des Municipalités , elle éprouva quelques changements et «nûu». se composa d'un Maire , de vingtOfficiers municipaux, de quarante-deux Notables, d'un Procureur de la Commune , d'un Substitut , d'un Secrétaire-greffier et d'un Trésorier. Cette forme d'administration a duré depuis 1790 jusqu'en 1795, époque de la constitution dite de l'an III. A cette époque j les Mairies furent snpprimées, et remplacées par une Administration municipale, composée à Rouen, d'un Président , de huit Administrateurs , d'un Commissaire du Directoire exécutif, et d'un Secrétaire-greffier. Lorsqu'en l'an VIII ( 1800), le général Bonaparte parvint au consulat , la Mairie fut rétablie avec une
nouvelle organisation. Elle existe encore aujourd'hui telle qu'elle a été créée à cette époque, n'ayant éprouvé aucuns changements sous le gouvernement impérial , ni sous celui du Roi. Un Maire , six Adjoints , et un Conseil municipal , composé de trente Membres , forment aujourd'hui le Corps-de— Ville.
M. Lepelletier, marquis d'Etoutteville , a été le >i.ircco«^ premier Maire constitutionel , nommé conformément au décret précité, par les Electeurs de. cette ville ; son installation a eu lieu le 4 mars 1790, sur la place du Champ-de-Mars, en présence d'un concours immense de citoyens. Cette journée, mon cher Alphonse , fait époque dans les fastes de cette ville , puisque c'est la première fois que nos concitoyens ont joui du droit d'élire leur premier Magistrat, droit précieux qui , quelques années après , leur a été enlevé par le despotisme consulaire , et dont, comme tous les Français , ils sont encore privés aujourd'hui. Ce Maire , qui emporta en mourant l'estime et les regrets de tous ses administrés, eut pour successeur dans cette place importante , messieurs de Fontenay , en 1791 , et Rondeau de AfontbrajT) en 1792 , l'un et l'autre négociants estimés de notre ville. En 1793, M. de Fontenay fut rappelé à la Mairie, qui, au mois de brumaire de l'an II ( octobre 1 793 ) , prit le nom de Conseil général de la Commune. Cette administration n'était que provisoire ; elle fut définitivement organisée le ï3 nivôse suivant (2 janvier 1 794 )\ mais elle
ne resta en fonctions que huit mois. Le représentant du peuple , Sautereau, en mission dans notre département , rendit , le quatre vendémiaire de Pan III , un arrêté qui organisait le Conseil général de la Commune de Rouen : il nomma M, le Boucher-du- Tmnché , Maire, et l'installa dans ses fonctions le 6 du même mois ( 27 septembre 1794 )• Sur la demande de plusieurs membres de cette administration , Cazenave , également en mission dans notre département , rendit , le 5 messidor de Pau III ( 32 juin 1795 ), un arrêté relatif au renouvellement de cette administration , à la tête de laquelle Ton vit paraître comme Maire, M, Goube, avocat. La même année, le Directoire supprima les Mairies dans toute la France , et les remplaça par des Administrations municipales ; je vous ai dit ci - dessus , Cfé>|î#comment était composée celte administration à ^ur.t1ôuî Rouen. Etablie dans les premiers jours de fructi- p*i«dor de l'an III , elle a duré jusqu'en l'an VIII. Les présidents ont été successivement messieurs Brémontier , Louis Lézurier7 Huger , Béarnais et Lelièvre fils.
Lorsque le général Bonaparte parvint au Consulat, il supprima, ainsi que je vous l'ai dit, les Admi- "ïïirJ. nistrations municipales, et rétablit les Mairies à-peuprès telles qu'elles étaient avant la révolution de 1789. Les six Echevins et les vingt-quatre Notables ont actuellement le titre et Adjoints etde Membres du Conseil municipal; seulement le nombre de ces derniers a été porté à trente.
Depuis celle époque , nous avons eu peur Mairemessieurs de Fontenay , négociant, en 1800; Desmadières , idem , en i8o5; Ilellotj idem, en» 1812; Lézurier-de-la-Martel , en i8i3; Carmer, pendant les cent jours; Ribard père, en i8i5 ; EUe Lefebure, en 1818; et M. le marquis de Martaim>iUe7 depuis 182 *.
' - r^-J il
Pour suivre l'ordre chronologique dans l'Histoire de nos administrations civiles , je commencerai cette lettre, mon jeune ami, par vous parler des Intendances.
Les Intendants ëtaient des Magistrats que le Roi f envoyait dans les différentes parties du royaume « MÙïbL
• lion» de«
pour y veiller au maintien de Tordre , ainsi qu'à i»u*<i**u. tout ce qui pouvait intéresser l'administration de la justice , des finances et la répartition de l'impôt.
On appelait Généralité , chacun des trente et un départements en lesquels le royaume était divisé , et qui formaient autant d'Intendances.
Les Intendants étaient presque toujours choisis parmi les Maîtres des requêtes, quoique cependant l'on ait vu quelquefois des officiers de Cour remplir cette fonction.
Cette institution remonte à Henri II , qui , en i55i, établit des Intendants de province, sous le titre de Commissaires départis , pour l'exécution des ordres du Roi (i).
En i635 , Louis XIII leur donna le titre d'Intendants du militaire, de justice , police et finances,
(i) Piganiol de U Force , Description de la France.
ce qui , comme vous le voyez , leur donnait des attributions très— étendues.
Dans chaque Généralité, les Intendants nommaient des officiers subalternes, sous le titre de Subdélégués , chargés , dans leurs ressorts respectifs, des détails de l'administration,
La Généralité de Rouen comprenait les Elections d'Arqués, de Neufchâtel, de Lions-la-Forêt, de Gisors , de Ghaumont , de Magny, d'Andely , de Vernon , d'Evreux , du Pont-de-l'Arche , de Pontl'Evêque , de Pont-Audemer , de Gaudebec et de Montivilliers : ces quinze élections formaient ensemble dix-neuf cent trentc*>deux paroisses.
L'on ne connaît point la liste chronologique des Intendants de Rouen, depuis leur création jusqu'en 164.1. Le premier dont j'ai pu trouver le nom, est Etienne Pascal , parent du célèbre auteur des Lettres-Provinciales : il occupa cette place depuis i64i , jusqu'en 1649, qu'il fut appelé à une autre Intendance. Il existe une autre lacune depuis cette dernière époque , jusqu'en 1686, qu'on y voit le sieur Denjr Feydeau de Brou. L'on connaît tous les Intendants de Rouen depuis M. de Brou jusqu'à M. de Maussion , qui, nommé à cette place en 1785, en a exercé les fonctions jusqu'en 1790 , époque de la suppression des Intendances. L'on en compte en tout seize , parmi lesquels l'on doit citer honorablement messieurs de la Bourdonnaye et de Crosne, à cause des services qu'ils ont rendus à cette ville.
Dans un mémoire présenté au Roi en 1778, et
dans son compte rendu sur son administration , imprime en 1781, M. Necker, après avoir démontre que les Intendants de province commettaient beaucoup d'injustice dans la répartition de Pimpôt , proposait à Sa M ai es té l'établissement d'Assemblées pro- AM*»ué« vincialeSj qui seraient chargées d'asseoir Pimpôt sur d*,e** des bases plus justes et plus conformes aux localités, lesquelles s'occuperaient aussi de la confection des routes et d'autres détails administratifs.
Ce projet resta sans exécution pendant plusieurs années, mais il se mûrissait dans le silence du cabinet. Enfin, lors de PAssemblée des Notables en 1787 y il fut du nombre de ceux que le Roi fit examiner; il reçut la sanction de tous les bureaux de PAssemblée, qui y fit les changements que l'expérience avait jugé nécessaires.
Enfin, le 1 5 juillet 1787, le Roi fit un règlement pour la formation et la composition des Assemblées provinciales , suivant lequel la généralité de Rouen fut partagée en trois Assemblées, provinciale, départementale et municipale.
L'Assemblée provinciale devait se tenir dans la ville de Rouen, l'Assemblée départementale dans le chef-lieu indiqué par le Roi : les Assemblées municipales dans les villes et paroisses qu'elles représentaient.
Ces trois assemblées étaient élémentaires les unes des autres ; dans ce sens, que les membres de PAssemblée provinciale étaient choisis parmi ceux des Assemblées de département , et ceux-ci pareille-
ment parmi les membres des Assemblëes municipales.
Conformément aux intentions du Roi , la première Assemblée provinciale s*est tenue le samedi 18 août 1787, au Palais archiépiscopal, sous la présidence de M. de la Rochefoucault , archevêque de Rouen.
Cette première assemblée n'était composée que des vingt-six membres, dont le Roi, par l'article 2 de son règlement , s'était réservé la nomination. Il y en avait sept pour l'ordre du Clergé , six pour celui de la Noblesse , et treize pour représenter le Tiers-Etat.
Dans cette première Assemblée , la ville de Rouen était représentée par messieurs de Uz Rochefoucault ; de Goyon , vicaire général ; le marquis (TE lampes , maréchal des camps et armées du Roi ; Lecouteulx , écuyer , premier Echevin de la ville de Rouen ; Thourety avocat au Parlement , et Gueudry , procureur en la Chambre des Comptes.
Dans la seconde séance , tenue le ao août , l'Assemblée provinciale procéda , par voie de scrutin , à la nomination de deux procureurs-syndics , et à celle des vingt-six membres , qui , d'après le règlement du 1 5 juillet , devaient compléter cette Assemblée. MM. le marquis d'Herbouville pour le Clergé et la Noblesse, Thouret pour le Tiers-Etat, obtinrent les suffrages de leurs collègues pour la place de procureurs-syndics. Les habitants de Rouen qui furent nommés pour faire partie de cette Assemblée , sont messieurs Xk>uvers de Coulon , Président à mortier
au Parlement ; de Fontenajr , négociant , ancien Echevin, et Damboumey , négociant (i).
Cette forme d'administration a duré jusqu'à la création des Assemblées administratives de département, décrétées pour toute la France par l'Assemblée constituante , les décembre 1789 et 8 janvier 1790.
Comme je vous l'ai dit, les Assemblées de département tenaient le milieu entre l'Assemblée provinciale et les Assemblées municipales. La Généralité de Rouen était divisée en dix départements ; ces départements étaient formés d'une ou de plusieurs élections réunies. Ces assemblées étaient composés de vingt, de vingt-quatre ou de vingt-huit députés , selon la population et l'étendue de chaque département; celle de Rouen comptait vingt-huit députés : moitié des membres devait être prise parmi la Noblesse et 1q Clergé, l'autre parmi le Tiers-Etat.
Les membres des Assemblées de département, étaient en fonctions pour quatre ans : ils étaient renouvellés par quart chaque année.
Comme nous étions sous l'empire des privilèges , AMmbié* la présidence des Assemblées de département était dévolue à un membre du Clergé ou de la Noblesse.
Le président était nommé par le Roi , sur la présentation de quatre candidats , pris en nombre égal dans les deux premiers ordres. Chaque Assemblée de département avait deux procureurs-syndics, l'un pris dans le Clergé ou la Noblesse, l'autre parmi les membres du Tiers-Etat.
(1) Procés-verbaux de l' Assemblée provinciale.
Dans l'intervalle des Assemblées de département i il y avait une commission intermédiaire , composée d'un membre du Clergé, d'un de la Noblesse , de deux du Tiers-Etat, et des deux procureurs-syndics,
La commission intermédiaire devait rendre compte à l'Assemblée de département, par l'organe des syndics, de tout ce quelle avait fait pendant le cours de Tannée.
Je n'entrerai point, mon jeune ami , dans de plus grands détails sur ces deux administrations , qui ont publié les procès-verbaux de leurs séances , et que vous pourrez consulter , si vous désirez connaître plus particulièrement leurs travaux.
.Î^SSi! ^e passe de suite à l'Assemblée administrative de £rf*£eit" département 9 qu'il ne faut pas confondre avec les Assemblées de département dont je viens de vous parler. L'Assemblée nationale décréta, le 22 décembre 1789, que le royaume serait divisé en départements , tant pour la représentation que pour l'administration : que chaque département serait partagé en districts , et chaque district en cantons.
Le même décret portait que dans chaque département , il serait établi une assemblée administrative supérieure, sous le titre d'Administration de département, composée de trente-six membres.
Dans le chef-lieu de chaque district , il fut créé une assemblée administrative inférieure , sous le titre d'Administration de district ; à Rouen , elle était composée de douze membres.
Les membres de ces deux assemblées étaient nommes par les Electeurs.
Les membres de V administration de district étaient pris parmi tous les citoyens éligibles de tous les cantons du district.
Ceux de i "administration de département étaient choisis parmi tous les citoyens éligibles de tous les districts du département, de manière cependant qu'il y eut toujours dans cette administration deux membres au moins de chaque district.
Les fonctions municipales étaient incompatibles avec celles des membres des administrations de déparlement et de district.
Chaque administration , soit de département , soit de district, était permanente : les membres étaient en fonctions pour quatre ans , leur renouvellement avait lieu par moitié tous les deux ans.
Il y avait dans l'administration de département un procureur-général-syndic, et dans celle de district un procureur-syndic. L'un et l'autre avaient séance aux assemblées générales , sans voix délibérative j mais il ne pouvait y être fait aucuns rapports sans qu'ils en aient connaissance, ni être pris aucune délibération sur ces rapports , sans qu'ils aient été entendus.
L'administration de département était partagée en deux sections : l'une portait le titre de Conseil de département, composée de vingt-huit membres, l'autre celui de Directoire de département ; elle n'avait que huit membres.
Le Conseil de département tenait une séance annuelle, dont la durée était d'un mois : il devait fixer les règles de chaque partie de l'administration , ordonner les travaux et la dépense générale du département , et recevoir le compte de gestion du directoire.
Le directoire de département était toujours en activité pour l'exécution des affaires particulières, et pour poursuivre l'exécution des arrêtés pris par le conseil. D'après le vœu de la loi , son compte de gestion était rendu public par la voie de l'impression.
Comme l'administration de département, l'administration de district était divisée en deux sections: l'une portait le titre de Conseil de district, l'autre celui de Directoire de district : huit membres pour le Conseil , quatre pour le Directoire.
L'administration et le directoire de district étaient entièrement subordonnés à l'administration et au directoire de département.
Depuis sa création , jusqu'au mois de novembre 1792, l'administration de département a subsisté dans cette ville , conformément au décret de son institution; mais h cette époque, elle a éprouvé de giands changements , non-seulement dans son personnel , mais encore dans sa base constitutive. Il serait beaucoup trop long, de vous faire connaître tous ces changements , je me contenterai de vous dire que l'administration de département fut supprimée le onze brumaire de l'an II ( Ier novembre 1793), par un arrêté des représentants du peuple , en
mission dans notre département, et remplacée par une administration composée d'un président, de six administrateurs, d'un procureur-général et d'un suppléant du procureur. Par la loi du 14 frimaire de la même année ( 4 décembre ) , le Conseil général fut également supprimé. Beaucoup d'autres changements y ont eu lieu , jusqu'au mois de brumaire de l'an IV , qu'elle fut organisée par le Directoire , sous le nom d' Administration centrale , aa*»;.composée d'un président , de cinq administrateurs , d'un commissaire du Directoire exécutif et d'un secrétaire en chef. Elle n'éprouva pas d'autres changements jusqu'au moment de sa suppression définitive , au mois d'avril 1800, qu'elle fut remplacée par la Préfecture.
Lorsque Bonaparte parvint au Consulat, il supprima les administrations centrales , et les remplaça par des Préfets. Ces fonctionnaires ont à-peu-près cr™**»
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les mêmes attributions. Ils sont chargés de l'administration générale dans les divers départements du royaume ; de répartir toutes les impositions directes pour chaque département ; de veiller à l'exécution des lois , au maintien de l'ordre et de la tranquillité publique, sur les maisons de détention, de charité, etc.
Les Préfets correspondent directement avec le Ministre. Cette administration est composée d'un Préfet , d'un Secrétaire-général , d'un Conseil de préfecture, au nombre de cinq membres, et d'un Conseil général.
Le Conseil général est composé de vingt-quatre membres ; il s'assemble tous les ans pour faire la ré-
partition des contributions dans le département , pour entendre les comptes du Préfet, pour exprimer son opinion sur l'état du département, et pour faire l'exposition de ses besoins : ce Conseil se renouvelle par tiers tous les cinq ans.
Depuis la création des Préfectures , nous comptons , mon jeune ami, sept Préfets, qui ont administré celle de la Seine - Inférieure : MM. Beugnot (i), sous le Consulat ; Savoy e-Rollin (2) et de Girardin (3), sous l'Empire; le comte de V Apparent (4) , pendant les cent jours; MM. de Girardin (5), de Kergariou (6) , Maloiiet (7) et de Fanssay (8) , sous le gouvernement royal.
so«-j£*- Nous avons eu aussi une Sous-Préfecture à Rouen, mais celte institution n'a duré que quelques années. Créée par décret de Napoléou Bonaparte , daté de Paris, du i4 janvier 181 1, elle a été supprimée par ordonnance du Roi, du mois de janvier 1816. Les fonctions de Sous-Préfets ont été remplies successivement par MM. Goujon de Gasville, en 181 1 ; Auguste Leprevost, en i8i4; et Eugène de Valorjr, à la fin de novembre i8i5.
(1) 1800. (a) 1806. (3) 1812. (4) i8i5. (5) Juillet i8i5. (6) Août i8i5. (7) 1818. (8) 1820.
( *4? ) |v§.tH™ u'xzimt.
Nous allons, mon cher Alphonse, nous occuper dans cette lettre , des diverses jurisdictions qui ont existe dans cette ville, et dont la plupart ont été supprimées par les décrets de l'Assemblée nationale, lorsque cette célèbre Assemblée régénéra en France l'administration civile et judiciaire. Le nombre de cesjurisdic- AJaàiuitm tions était assez considérable ; nous verrons que lTcZX~ quelques-unes remontaient à une haute antiquité. La plus importante était celle de l'Echiquier de Normandie ; c'est sans doute pour ce motif qu'on la trouve décrite la première dans toutes les Histoires de Rouen. Il nous paraît plus exact et plus méthodique de suivre l'ordre du temps , aussi nous commencerons par la jurisdiction de la Vicomte'.
Il exista long-temps àRouen deux sortes de Vicomtés, toutes les deux très-anciennes, puisque l'on présume qu'elles remontaient à l'époque où cette ville était au pouvoir desRomains.L'une portait le titre de ficomtc de Rouen; l'autre celui de Vicomte de l'Eau, et toutes les deux avaient des attributions absolument différentes.
Lorsque les Francs conquirent les Gaules, ces XitomtétU guerriers n'ayant aucunes notions de l'administration RowB'
civile et judiciaire , eurent la sagesse et la politique d'adopter les diverses magistratures qu'ils trouvèrent établies dans cette province, magistratures que les Gaulois, eux-mêmes, avaient reçues des Romains leurs vainqueurs. Chaque ville un peu considérable avait un Comte particulier, charge' spécialement de rendre la justice au peuple. Il y avait alors deux sortes de comtes, les comtes de provinces et les comtes de cites. Les premiers gouvernaient une province entière , l'autorité des seconds ne s'étendait que dans un seul canton. Outre ces officiers , il y avait des ducs qui ne différaient des comtes de province que parce que ceux-ci gouvernaient les provinces de l'intérieur , tandis que les ducs avaient la garde et l'administration des frontières.
Les comtes de cités avaient un pouvoir subor^donné aux comtes de province ; cependant ils jugeaient comme eux en matière civile et criminelle; mais l'on ne portait à leur tribunal que les causes du peuple ; celle des nobles , des propriétaires , étant de la compétence des comtes de province. Ceuxci, comme officiers militaires, avaient seuls le droit de porter l'épée , et d'avoir toujours des troupes réglées à leurs ordres, seulement ils devaient prêter main-forte aux juges subalternes pour assurer l'exécution de leurs jugements.
Je dois vous faire observer que dans l'origine le titre de comte , seulement honorifique , n'investissait d'aucunes fonctions , ni d'aucuns pouvoir ceux à
qui cette distinctionétait accordée; on appelait cette décoration la Comitive.
Sous les deux premières races de nos Rois , les comtes jouissaient d'une grande autorité : parvenus avec le temps à réunir dans leurs mains les fonctions judiciaires, municipales et civiles, leur pouvoir porta plus d'une fois ombrage au Souverain. Les comtes partageaient ordinairement leur temps entre l'exercice des armes et l'étude des lois. Chargés spécialement de rendre la justice au peuple , ils s'acquittaient de celte auguste fonction avec équité, sans aucunes formalités préliminaires, et sans le ministère des hommes de loi.
L'une des plus grandes grâces que le Roi pouvait accorder à quelqu'un , c'était de le gratifier d'un comté. Ce titre , d'abord précaire et irrévocable, devint, avec le temps et parles empiétements des comtes , inamovible et même héréditaire. De Thé— réditédes comtés , s'ensuivit par suite l'indépendance des comtes. C'est pourquoi , dans la crainte que ces officiers n'abusassent du pouvoir qui leur avait été confié, le Roi, à de certaines époques, envoyait dans les villes où ces comtes résidaient , des gentilshommes de sa cour , avec le titre de Missi Dominici , chargés spécialement de s'informer de leur conduite , d'écouter toutes les plaintes du peuple , de réformer leurs jugements , et de faire du tout un fidèle rapport au Roi,
Dans la suite , les comtes , devenus de grands seigneurs, préférant par goût l'exercice des armes,
pour lors obliges souvent de suivre le Souverain à l'armée , confièrent le soin de rendre la justice à des officiers subalternes , connus selon les divers endroits, sous les titres de Vicomtes , de Verdiers , de Figuiers , de Prévôts; celui de Rouen portait le titre de Vicomte.
Les Vicomtes , nommës d'abord par les Comtes y furent , par la suite des temps , pourvus de leurs offices par le Roi , et plus tard par les ducs de Normandie , quand cette province cessa de faire partie de l'Empire français. Ces officiers portaient le titre de Vicomtes du Roi : établis juges de la noblesse et du peuple , quoique simples lieutenants des Comtes , ils avaient fini par obtenir la même autorité , avec celte différence , cependant 7 qu'ils étaient beaucoup plus sous la dépendance des ducs de Normandie , que les Comtes n'avaient été sous celle des Rois.
Selon la volonté du Roi, les Vicomtes étaient tantôt chargés de rendre la justice , tantôt obligés de conduire les troupes à la guerre ; mais par la suite , ces officiers civils furent dispensés du service militaire , sans doute dans la crainte qu'à l'exemple des Comtes > ils n'abusassent de leurs pouvoirs.
Dans notre ville , mon jeune ami, les Vicomtes > tout puissants qu'ils étaient , avaient cependant audessus d'eux le Bailli et le grand Sénéchal de Normandie : ces deux officiers avaient le droit de casser ou de réformer leurs jugements, en attendant la tenue de l'Echiquier , tribunal suprême qui prononçait en dernier ressort.
La jurisdiction de la Vicomté de Rouen fut réuunie à celle du Bailliage , par édit de Louis XV , en date du mois d'avril 1749 : cette jurisdiction se composait d'un Vicomte, d'un lieutenant particulier, de cinq assesseurs , d'un procureur du Roi et d'un greffier.
De toutes les jurisdictions qui ont existe' simulta-* nëment ou successivement à Rouen, celle de la Vi- *fjj*d« comté de VEau devait être une des plus anciennes, si, comme l'ont avance' plusieurs historiens, elle remontait à l'époque où les Romains envahirent les Gaules. Pendant plusieurs siècles, le Vicomte de l'Eau avait été le seul juge politique , civil et criminel de celte ville. Tous les délits qui se commettaient , tant sur terre que sur l'eau , étaient de sa compétence: il jugeait aussi en dernier ressort les voleurs 5 mais pour cela il était obligé d'appeler pour conseils quatre chevaliers de la Vicomté de Rouen ou du Château , ce qui prouve qu'à cette époque les attributions du Vicomte de Rouen et du Vicomte de l'Eau , n'étaient pas encore bien distinctes, ou peut-être nos anciens historiens ont-ils donné un peu trop d'extension à l'autorité des Vicomtes de l'Eau. Quoiqu'il en soit , leurs attributions furent considérablement restreintes par la création des Baillis , des Sénéchaux et des autres Magistrats, institués pour rendre la justice au peuple. Dans les derniers temps, leur jurisdiction ne s'étendait plus que pour les délits commis sur les rivières de l'Eure et de la Seine , ainsi que sur les quais et les chemins littoraux , depuis la pierre du
Poirier, au-dessous de Gaudebec , jusqu'au pont de Blaru f au-dessus de Vernon , limites de la Normandie et de l'Isle-de-France.
Le Vicomte de l'Eau avait aussi dans ses attributions la connaissance des fraudes sur les droits de pe'ages et sur les droits de contrôle; celle des infractions aux règlements , des contestations qui s'élevaient entre les marchands, etc. Il avait aussi la garde des étalons des poids et mesures de la Vicomte, sur lesquels tous les marchands indistinctement étaient obligés, tous les ans, de faire vérifier les leurs, ce qui avait lieu ordinairement dans le mois de janvier.
La jurisdiction de la Vicomté de l'Eau se tenait rue de la Vicomté, en face l'église de Saint-Vincent, et se composait d'un vicomte, d'un lieutenantgénéral, d'un avocat, d'un procureur du Roi, d'ungreffier en chef, d'un inspecteur général des rivières, et d'un certain nombre d'employés : les audiences avaient lieu le mercredi et le samedi.
La jurisdiction la plus ancienne après celles dont je viens de vous parler, et en môme-temps la plus importante, est celle de l'Echiquier de Normandie, ét sZ- L'onaccordegénéralement à Rollon, premier duc de Normandie , la création de ce tribunal souverain. Cependant je dois vous prévenir que plusieurs historiens lui contestent cet honneur. Ils pensent que cette institution est beaucoup plus ancienne ; mais comme ils n'indiquent point à qui on la doit , comme ils; ne donnent aucunes preuves convaincantes de
leurs assertions , nous suivrons ici l'opinion la plus commune.
Après avoir conquis son duché àla pointe del'épée, Rollon aussi bon administrateur qu'intrépide guerrier , jouissant d'une longue paix qu'il devait à sa valeur,songea sérieusement à réparer les maux inévitables de la guerre, en faisant fleurir le commerce, en encourageant l'agriculture, en donnant des lois à ses sujets; car il savait que sans de bonnes lois un empire , si puissant qu'il soit, ne peut exister long- temps. Par ses soins , de deux peuples bien différents de mœurs et de langage , il parvint à n'en faire qu'un, les vainqueurs s'allièrent avec les vaincus , et oublièrent dans le repos et au sein de leurs familles , la vie tumultueuse des camps. Rollon, par sa modération, son équité, sa fermeté, parvint à faire de ces guerriers indisciplinés et pillards , des citoyens soumis et laborieux. C'est à cette époque qu'il institua la Cour de justice ou Parlement ambulatoire, connu sous le nom d'Echiquier.
On lui doit aussi la clameur de haro ( quiritatio normanorum ) , qui a fait pendant si long-temps partie de la jurisprudence normande. Lorsqu'on en appelait à Rollon, il fallait qu'à l'instant même les parties donnassent caution de leurs prétentions , ou qu'elles se rendissent volontairement en prison , sous peine d'amende , de dommages et intérêts (i).
Dans l'origine , l'Echiquier de Normandie tenait
(i) Bourgueville, Dumoulin , Nagcrcl , MaweviUe , HUt. de Norm.
Ses séances deux fois par an , tantôt dans une ville T tantôt dans une autre ; mais principalement dans celle de Rouen , de Caen ou de Falaise. Pendant les Assises de ce tribunal , aucune autre jurisdiction ne pouvait s'exercer en Normandie.
En i3oa Philippe-le-Bel rendit l'Echiquier de Normandie sédentaire à Rouen (1). Ce prince en fixa la tenue deux fois par an , savoir au commencement du printemps , et à l'entrée de l'automne : chacune des Assises était d'un trimestre.
A chaque ouverture de l'Echiquier, le Roi envoyait les présidents , les conseillers-clercs et laïques et les chevaliers pour juger , en dernier ressort , les
causes qui y étaient portées. L'on y appelait les évêques, les abbés , les barons, les comtes de chaque Bailliage de la province, qui avaient le droit d'y siéger. L'on y comptait quatre-vingt-quinze ecclésiastiques et soixante-douze seigneurs (a).
Les sept baillis de Normandie , leurs lieutenantsgénéraux civils et criminels , les avocats, les procureurs du Roi aux mêmes Bailliages , les vicomtes, le grand-maître des eaux et forêts , le lieutenant de l'amirauté y étaient ensuite appelés à leur tour : immédiatement après eux, l'on faisait l'appel des verdiers, baillis, sénéchaux des hauts-justiciers, après lesquels venaient les avocats et les procureurs, qui devaient comparence à l'Echiquier pour y rappeler les us et
(i) Dumoulin, H i$t. de N'orm.- Vely , Hist. de France. - Masse ville , Hist. de Normandie.
(a) Dumoulin, Conquête et Trophées des Normands.
coutumes de la province, qui n'étaient point encore écrits.
Les juges nommés et envoyés par le Roi , avaient seuls voix délibérative et le droit de prononcer les jugements : les places d'honneur leur e'taient réserservées. Les autres personnes n'étaient appelées dans ces assemblées que pour les rendre , par leur présence , plus majestueuses et plus imposantes. Sous les ducs de Normandie , elles avaient voix délibérative , mais cette prérogative leur avait été enlevée, lorsque notre province retourna sous la domination des Rois de France.
C'est à la sollicitation des états de la province , mais principalement à celle de Georges d'Amboise , que Louis XII, par ordonnance des années 1499 et i5oi , érigea l'Echiquer de Normandie en Cour souveraine, et qu'il en fixa le siège à Rouen. Le premier octobre i5oi , cette Cour souveraine fut installée solennellement par le cardinal Georges d'Amboise , son premier président (1).
En 1 5i 5 , François I« érigea l'Echiquier en Parlement, à l'instar de celui de Paris. Ce prince vint y tenir un lit de justice le a août 1 5 1 7 ; il était accompagné du chancelier Duprat et des grands-officiers de la couronne. L'année suivante le Parlement de Normandie obtint les mêmes privilèges, droits et prérogatives que celui de Paris ; et par édit du
(1) Nagerel, Chron. de Norm. - Dumoulin , Hist. de Norm. - Garnier, Hist. de France.
mois de février 1 5 19, ses membres furent exemptés de l'arrière-ban (1).
Cette Cour souveraine a éprouvé bien des changements dans son organisation depuis son institution par François I« , jusqu'en 1790, époque de la suppression de tous les Parlements, changements qu'il serait beaucoup trop long de vous rapporter, et qui d'ailleurs n'offrent plus maintenant qu'un faible intérêt. Je me contenterai de vous retracer rapidement quelques événements qui y ont eu lieu , relatifs à notre Histoire civile.
Le Parlement; de Normandie fut interdit plu- "r"«p«- sieurs fois, ce qui prouve que cette Cour ne fut """" pas toujours un instrument aveugle du pouvoir, ainsi qu'on lui en a fait le reproche dans quelques brochures publiées dans le commencement de la révotion. La première interdiction eut lieu sous François Ier , dans le mois d'août i54o. Ce prince se rendit en personne au Parlement , et le Chancelier Poyet prononça l'interdiction en son nom. Il envoya un président et douze conseillers à Bayeux , pour rendre la justice à la Basse-Normandie. Il n'y eut à Rouen que des commissaires pour la Tournelle. Cet interdit était dû à la haine que ce Chancelier portait au Parlement de Rouen , parce que ce Corps respectable avait osé blâmer hautement la partialité qu'il avait mise dans le procès de Philippe de Chabot, amiral de France , dont il fut à-la-fois
(1) France législative et ministérielle.
la partie et le juge. François I« ayant reconnu qu'il avait été trompé par son ministre , s'empressa de lever cet interdit ; le Parlement reprit ses fonctions le 7 janvier de Tannée suivante (i).
Henri II , accompagné du roi de Navarre , de plusieurs cardinaux , du connétable de Montmorency de l'amiral Coligny, du duc de Longueville , et de plusieurs officiers de sa Cour , tint au Parlement de Rouen un lit de justice, le 8 octobre i55o.
majeur le 17 août 1 563.
Ce prince n'était cependant âgé que de treize ans , un mois et vingt jours; car il était né le 27 juin i55o. Cette cérémonie, à laquelle l'on donna beaucoup d'éclat , eut lieu en présence de la trop fameuse Catherine de Médicis , sa mère , des princes ses frères , du chancelier de l'Hôpital , et de toute sa Cour (a). L'on trouve dans nos anciennes Chroniques le discours que ce prince prononça dans cette circonstance : il est remarquable sous beaucoup de rapports ; les partisans du pouvoir absolu peuvent le consulter avec fruit.
£11 1 58g , Henri III transféra le Parlement à Cacn, mais Henri IV le rappela à Rouen, par édit du 8 avril i5<)4 (3).
(i)Pommeraye, Hist. des Archev. de Rouen. -Farin , Hist. de Rouen. - Servin, Hist. de Rouen.
(a) Nagcrcl, Chron. de Nom». - Varillas , Hist. de Charles IX. - Voltaire , Hist du Parlement de Paris.
(3) Masscville , Hist de Nom». - Pommcraye , Hist. des Archer, de Rouen. - Eloge hist. du Parlement de Norm.
A la suite d'une sédition dirigée en iG3g contre les Traitants par la populace , à laquelle l'on donnait alors le nom des vas-nus-pieds , Louis XIII interdit le Parlement , et nomma des Commissaires du Parlement de Paris pour tenir les Chambres de Rouen (i). Dans cette émeute, la haine du peuple Pavait emporté sur la vigilance des magistrats ; tout le crime du Parlement consistait, peut-être, à ne pas avoir déployé assez de vigueur contre les auteurs de ce mouvement; mais que peuvent la raison et les lois contre une masse en fureur , exaspérée par des injustices et des vexations particulières! Cette Cour souveraine ne fut rétablie dans ses fonctions qu'en janvier i64i, avec quelques modifications dans son organisation.
En 1763, le Parlement ayant cru de son devoir de faire quelques remontrances au sujet de Pédit qui ordonnait le dénombrement des biens - fonds du royaume , la perception d'un sou par livre , la prorogation de quatre autres impôts, qu'il n'avait consentis que pendant le cours d'une guerre désastreuse, mais qui, à la paix, devait cesser de plein droit, encourut la disgrâce du Roi. La plupart des membres furent exilés par lettres de cachet ; les autres prenant fait et cause pour leurs confrères , donnèrent la démission de leurs charges. Pendant tout ce temps , le cours de la justice fut interrompu, tous les Tribunaux restèrent suspendus , les jurisconsultes , même , refusèrent leurs conseils à leurs concitoyens.
(1) Palm a Cayct , CUronol. novenn.
Enfin , par la médiation de M. de Mirosménil , premier président , deux arrêts du Conseil, injurieux pour le Parlement, ayant été' supprimes, et Louis XV ayant reconnu publiquement l'amour de son Parlement de Rouen pour le bien de l'état , les membres reprirent leurs fonctions le i4 mars 1764 (1).
Toutes les charges du Parlement de Paris ayant été' supprimées en 1 77 1 , sans qu'il y ait la moindre apparence de justice dans un tel acte de l'autorité, celui de Rouen , ne pouvant voir avec indifférence un procédé aussi injuste, osa faire des représentations au Roi sur ce qu'il y avait d'illégal dans cette condamnation. Loin d'avoir égard à ses remontrances, le ministère lui fit au contraire un crime d'avoir osé les former ; il ne prononça pas une simple interdiction ; il fit plus, il supprima entièrement ce Corps antique et respectable. L'édit portant cette suppres- sappmsion , donné à Versailles , au mois de septembre 1771 , contient quatre articles; il se termine par l'état des sièges qui, jusqu'alors ayant ressorti au Parlement de Rouen , devaient , par provision , ressortir aux tribunaux de Paris.
Le même jour, le Roi rendit un autre édit, portant création d'un Conseil supérieur à Bayeux, avec les bases de son organisation , et l'état des sièges qui devaient ressortir à ce Conseil.
Un troisième édit, donné à Versailles, le 6 décembre de la même année , portait aussi l'établisse-
(1) Servin , Hut. de Rouen. - Eloge hut. du Parlera, de Nonn.
conmî'î- ment d'un Conseil supérieur à Rouen , composé d'un premier président , de deux présidents , de vingt conseillers , d'un avocat , d'un procureur du Roi, de deux substituts, d'un greffier civil, d'un greffier criminel , de vingt-quatre procureurs et de douze huissiers (i).
L'établissement de la justice gratuite, la suppression de la vénalité des charges, furent les prétextes lancés dans le public, avec une éloquence insidieuse, par les agents de l'autorité , pour opérer un bouleversement total dans l'administration de la justice ; mais le but secret du chancelier Maupeou , auteur du projet, était d'anéantir un Corps respectable et puissant, qui servait de contrepoids à l'autorité, et dont les humbles remontrances en faveur du peuple , journellement accablé d'impôts, déplaisaient au ministère. Les habitants n'apprirent qu'avec peine la suppression du premier Tribunal de la province. C'était une atteinte à leurs antiques privilèges ; ils osèrent porter au pied du trône leurs justes réclamations, dans un placet qu'ils présentèrent à Louis XV.
Malgré la prière des habitants de Rouen , Louis XV ne se laissa pas fléchir, et maintint, tant qu'il vécut, le Conseil supérieur. A son avènement au trône, Amce Louis XVI commença son règne par un acte de juslice , en rétablissant le Parlement dans tous les droits et prérogatives dont il jouissait avant sa suppres-
(i) Scrrin , HUt de Rouen. — Code des Parlement*,
si on. Ce rappel fit événement dans notre ville ; nos Kéubi;.— pères se ressouviennent encore combien à cette occa- iK»™». s ion les membres du Conseil supérieur furent abreuvés d'ignominie et de mépris par les partisans des Cours souveraines. Cette circonstance donna naissance à un charmant petit poème , qui pétille de malice , et môme de méchanceté , intitulé : le Coup- (FOEil-Purin , écrit dans le langage , ou plutôt dans le patois que parle le peuple du quartier Martinville. Il existe aussi dans le porte-feuille des curieux une gravure allégorique sur l'expulsion du Conseil supérieur; mais il faut être juste , le poème et la gravure sont jugés, les faits sont exagérés.
Depuis cette époque, jusqu'à la suppression des Parlements, il ne s'est passé dans celui de Rouen rien d'assez important, pour que je vous en fasse part. A cette époque , ce Tribunal était composé d'un premier président , de neuf présidents à mortier, de trois conseillers d'honneurs-nés, qui étaient l'archevêque de Rouen , l'abbé de Saint-Ouen et le marquis du Pont-Saint-Pierre; de plusieurs conseillers d'honneur à brevets , de quatre-vingt conseillers, tant clercs que laïcs, de deux avocatsgénéraux et d'un procureur-général qui avait neuf substituts. Il était partagé en cinq chambres , la grand'chambre , deux chambres des enquêtes , la tournelle et la chambre des requêtes.
Il y avait sous ce Parlement sept grands Bailliages , quatre en Haute- Normandie , savoir $ ceux de Rouen, de Caux , d'Evreux et de Gisors >
trois en Basse-Normandie , cenx de Caen , du Cotentin et d'Jlençon. Je dois vous prévenir que , dans l'origine , le Bailliage d'Alençon n'en faisait pas partie , parce que les terres sur lesquelles ce Bailliage s'étendait , appartenaient à un prince du sang, qui, en sa qualité de pair de France , avait ses causes commises au Parlement de Paris.
Dans ma prochaine lettre, nous nous occuperons, mon cher Alphonse , des autres j urisdictions , telles que le Bailliage , la Chambre des Comptes, la Cour des Aides, etc. , etc.
L'origine des Baillis est très-ancienne , mais il me serait difficile de vous assigner au juste à quelle époque remonte leur institution dans notre province (1). Ce que je puis vous assurer, c'est qu'ils existaient déjà sous les ducs de Normandie , et qu'à cette époque leur autorité était très-limitée , puisqu'elle était subordonnée à celle des Vicomtes , qui , d'abord lieutenants des Comtes , les avaient ensuite remplacés dans l'administration de la justice.
Lorsque Philippe-Auguste eut fait la conquête de la Normandie , ce prince , si jaloux de son autorité, voulant réprimer insensiblement celle des grands vassaux qui administraient la justice dans cette province, y envoya tous les ans des commissaires auxquels ils assignait un ou plusieurs cantons , et qui devaient connaitre certains cas , à l'exclusion des Vicomtes. Ces officiers, dont les fonctions étaient à-peu-près les mêmes que celles affectées anciennement aux Missi Dominici, étaient appelés Baillis royaux, parce qu'ils étaient au-dessus des Baillis ordinaires.
Juridiction du
( i) Antiquités de 1» Newtrie , par Bourguerille. - Beucn , Chronologie des Baillis de Caen.
Ils devaient être chevaliers ou gentilshommes, et d'une probité reconnue. Il entrait spécialement dans leurs attributions d'examiner la conduite des Vicomtes, des Viguiers, des Prévôts et des autres Justiciers , pour en faire un fidèle rapport au Roi (i).
Les Baillis royaux, d'abord simples inspecteurs, furent établis, quelques années après, par forme d'officiers, avec cette restriction, cependant, que leurs fonctions n'étaient que pour un temps limité , et dépendant de la volonté du Roi. Ils ne cessèrent d'être révocables que sous Louis XI , qui, par son ordonnance de l'année 1467 , rendit leur office perpétuel.
Les Baillis royaux , supérieurs aux Vicomtes par les prérogatives que les Souverains avaient attachées à leurs emplois, devinrent, avec le temps, juges des cas royaux et des nobles, et portèrent par-là une vive atteinte au pouvoir des Vicomtes, qui, dès lors, furent réduits à ne plus connaître que les procès des roturiers et autres causes subalternes.
La province de Normandie était partagée , ainsi que je vous l'ai dit à l'article du Parlement , en sept Bailliages ou ressorts différents, qui, dans l'origine , portaient le nom de Baillie. Le mot bailliage , employé depuis, ne commença à être en usage que sous le règne du roi Jean , encore, dit un de nos Historiens , usait—on alors de ce mot avec beaucoup de retenue. Les villes où les Baillis tenaient
(i)Piganiol de la Force, Description de la France.
leur juriscliction , étaient celles de Rouen , de Caudebec , d'Evreux et de Gisors , pour la Haute-Normandie, et celles de Gaen, de Coutances et d'Alençon , pour la Basse.
La jurisdiction de chaque Bailli s'étendait sur plueieurs Vicomte's , et portait le titre d'Assises pour les différencier de celles des Vicomtes, connues sous le nom de Plaids ( Placita ) : elles tenaient de deux mois en deux mois. Avant de prononcer la sentence, le Bailli en exposait les motifs devant les chevaliers et les sages hommes, qu'il av ait fait convoquer A CEKTAIN JOUR ET A CERTAIN LIEU.
En Normandie , le grand Se'néchal e'tait au-dessus des Baillis; ses fonctions e'taient de réformer leurs jugements et ceux des Vicomtes , en attendant la tenue de l'Echiquier, dont les Assises n'avaient lieu que deux fois par an. Cela eut lieu jusqu'en i4q9 y que Louis XII supprima la charge de Grand-Sénéchal, laquelle, en effet, devenait inutile par la création d'une Cour souveraine , sédentaire à Rouen.
Nul ne pouvait être Bailli ou Sénéchal dans la province où il était né. Il ne pouvait s'en absenter plus de six semaines , se marier ou faire des acquisitions dans celle confiée à son administration; et comme il n'exerçait alors sa charge que pour un certain temps, il était tenu de rester dans le chef-lieu de sa jurisdiction cinquante jours après la nomination de son successeur , afin de répondre aux plaintes qui pourraient être formées contre lui (i) : ces
(i) Beziers , Chroool. de* Baillu de Gaen.
règlements très-sages tombèrent tout-à-fait en désuétude , lorsque la charge de Bailli fut rendue perpétuelle.
Par suite des divers changements que le temps amena dans l'organisation de cette Jurisdiction , les Baillis ne conservèrent plus de leur ancienne autorité, que la préséance, la voix honoraire et l'inscription de leur nom au bas des Sentences, quoiqu'elles fussent prononcées par .leurs lieutenants. Depuis l'année i649; 1* Cûar6e de Bailli avait été annexée à celle de Gouverneur de la province.
La Jurisdiction du Bailliage de Rouen se composait d'un Lieutenant-Général civil , qui réunissait dans sa personne la place de président au Présidial ; d'un Lieutenant-Général criminel, un Lieutenant de police ; deux Lieutenants particuliers , l'un pour le civil , l'autre pour le criminel ; un Chevalier d'honneur, qui siégeait l'épée au côté; dix-huit Conseillers , un Avocat , un Procureur du Roi et quatre Greffiers,
Le Bailliage était situé à l'extrémité de la rue qui porte son nom ; c'était un édifice très-ancien , assez vaste , très-vilain et très-sombre : la grande salle où se tenaient les Assises , avait été entièrement reconstruite en i568 (i).
lu ^a ^eole du Bailliage , appelée anciennement la
L--e- Cohue y était depuis long-temps une des principales prisons de cette ville : c'en était certainement la plus incommode , la plus mal distribuée et la plus mal- Ci) Taillepied, Àntiq. et Sing. de la ville de Rouen.
saine ; c'est un bonheur pour l'humanité qu'elle n'existe plus.
Pour suivre l'ordre chronologique que je me suis imposé dans mes lettres , j'aurais dû, peut-être , mon jeune ami , placer la jurisdiction de la Chambre des Comptes avant celle du Bailliage, carbien certainement elle lui est bien antérieure. Je sais que vous trouverez jBri«Bele contraire dans les Historiens particuliers à notre cL^L** ville ; car Taillepied, celui d'entre eux qui l'a fait c^r«* remonter le plus haut, ne fixe cependant son origine qu'en i388. Les autres la placent en i54o, i543, et même i58o. Je crois qu'ils ont tous erré en prenant pour l'origine de cette Jurisdiction les diverses époques de son rétablissement , car il demeure constant qu'elle a été supprimée plusieurs fois.
Je pense donc que la Chambre des Comptes de Rouen portait originairement le nom de Bureau de l'Echiquier des comptes du Duclié : ce qu'il y a de certain, c'est que sous Guillaume-le-Conquérant , elle faisait partie de l'Assemblée qu'on nommait Magnatum conciUum , divisée alors en classes ou bureaux. Il y en avait un où la recette et la dépense étaient inscrites chaque année sur des rôles exposés au public : celui-là s'appellait PEchiquier des comptes (i). Il résulte de l'extrait d'un rôle de l'Echiquier tenu à Rouen , Van du salut 1061 , le jour d'après la Sainte-Luce , que les contrats de don et d'inféodation de nos Ducs y étaient passés
(1) De U Foy ,de la constitution du Duché ou Etat souverain de Nom.
et enregistrés, comme plus tard ces Cours enregistrèrent les aveux et les dénombrements des terres et seigneuries qui relevaient du Roi ; les contrats de mariage des Rois, princes et princesses de France ; les lettres-patentes d'érection des duchés-pairies , principautés, marquisats et autres titres accordés par le Souverain dans l'étendue de leur ressort.
Ce qui prouve encore que l'origine de la Chambre des Comptes de Rouen est bien antérieure à l'année i388, c'est une ordonnance de Philippe-le- Bel y rendue en i3oc), laquelle enjoignait à tous les Baillis de notre province de venir en personne rendre leurs comptes à l'ancien Echiquier, suivant l'ancienne coutume. « Les Baillis payeront a chascun » de V Eschiquier (de Pâques et de Saint-Michel), » à l'ancienne coustume , et celui qui par défaut , » le trésorier démourra , payera les dépends du » trésorier, et payera le Bailli de Gisors, comme » les autres. »
Le même édit ordonnait aux Verdiers , Vigiriers ou Prévôts qui exerçaient sous les Baillis et les Vicomtes , d'apporter leurs comptes aux Baillis un mois avant la tenue de l'Echiquier. « Tuis li Ver- » dier apporteront aux Baillis leurs comptes et » les parties de leurs exploits , un mois avant i» l'Echiquier $ et qui ne le fera, il perdra les gages » de ce terme , et seront li Vicomtes à tauxer les » amendes , et donneront li Verdier sûreté aux » Baillifs de ce qu'ils recevront, ou la recette leur » sera ostée. »
Userait inutile, maintenant, d'entrer dans le dëtail de tous les changements que cette Jurisdiction a ëprouvës ; il vous suffira de savoir qu'au moment de sa suppression , elle était composée d'un premier président, de huit présidents ordinaires, soixantetrois conseillers maîtres, dix conseillers correcteurs, trente-quatre conseillers auditeurs , un procureurgénéral et deux avocats-généraux.
En 1 58o , la Chambre des Comptes tenait ses audiences dans la maison prieurale de Saint-Lo ; mais en 1591, elle les transporta dans le superbe local qu'elle occupait en 1 790 , situé rue des Carmes , et qui porte encore aujourd'hui le nom de Chambre des Comptes^ quoiqu'il soit devenu propriété particulière.
Les Cours des Aides étaient des Tribunaux supé- J™fte'}lt rieurs institués par le Roi , à l'instar des Parlements , pour juger en dernier ressort et toute souveraineté , tous procès tant civils que criminels , au sujet des aides , gabelles , tailles, traites foraines , greniers à sels et d'autres impositions.
Le terme d'Aides , d'où, ces Cours avaient pris leur dénomination, signifie en général, un secours ou subside , que les sujets payaient au Roi , pour l'aider à soutenir les frais de la guerre, et les autres charges de l'état.
La Cour des Aides de Rouen avait été établie peu d'années après celle de Paris , créée par le roi Jean , en i355, pour surveiller la levée de quelques impôts qu'il avait mis sur le sel et sur quelques
autres marchandises qui se vendaient dans toute l'étendue du royaume.
Cette Cour se composait de trois présidents, de vingt-sept conseillers, de deux avocats généraux et d'un procureur-général.
Dans les cëre'monies publiques , les Cours des Aides marchaient après le Parlement et la Chambre des Comptes.
Louis XIV, par son édit du mois d'octobre 1705, avait réuni la Cour des Aides de Rouen à la Chambre des Comptes.
Dans les premiers siècles de la monarchie , mais surtout au commencement de la troisième race , lorsque Hugues Capet se fut empare' de l'autorité' suprême , et qu'il eut supprime' les Maires du Palais , dont la jnrwîe- puissance surpassait souvent celle du Souverain , le uïZfSm grand Trësorier de France était un des premiers inaacc». 0fjjcjers ja couronne : ses attributions répondaient
à-peu-près à celles qui , de nos jours, sont affectées au Ministre des finances.
Pendant plusieurs siècles , il n'y en eut qu'un seul pour toute l'e'tendue du royaume, sous le titre de Grand-Trésorier, chargé de la direction de tous les revenus du Roi. Philippe de Valois en créa un second ; Charles V , un troisième ; Charles VI , un quatrième ; enfin , Henri II en porta le nombre jusqu'à seize , nombre égal à celui des receveurs-généraux , établis par François I«r.
Dans les provinces , les Baillis , les Sénéchaux, exerçaient une première direction des domaines de
leurs jurisdic dons, sous l'inspection de ces trésoriers, auxquels ils versaient leurs recettes à des époques fixes. En Normandie, les Baillis attendaient, ainsi que je vous l'ai dit, la tenue de l'Echiquier. C'était aux Assises de cette Cour souveraine, en présence desdits trésoriers ou des commissaires délégués par eux , qu'ils rendaient leurs comptes. Par la suite nos Rois , trouvant avec raison qu'une telle fonction était incompatible avec celle des Baillis, en ce qu'elle pouvait les détourner du soin de rendre la justice , créèrent dans chaque généralité une Jurisdiction particulière, sous le nom de Bureau des Finances et Chambre du Domaine de la Généralité : celle de Rouen remontait en i55i.
Du Bure au des Finances, je passe, mon cher Alphonse, j„r;»d;«à la Jurisdiction consulaire, Jurisdiction indispensa- U°^T ble dans une ville aussi commerçante que la nôtre. C'est en i556 que les négociants de Rouen obtin- • rent de Henri II des lettres-patentes , portant création d'une Jurisdiction consulaire , chargée seulement de connaître des discussions relatives au commerce ( i ) • ces lettres-patentes furent publiées et homologuées au Parlement de Normandie en i58a. Je vous ferai observer en passant que Paris n'obtint le même avantage que sous Charles IX, en i564 (2) , ce qui semble prouver qu'à celte époque notre ville avait des relations commerciales plus étendues que la capitale du royaume.
(1) Nagcrel, Chron. de Nortn.
(a) Brice , Hut de Pari*.
À Rouen, cette Jurisdiction se composait d'un prieur, remplissant les fonctions de président ; de deux consuls et d'un procureur-syndic , faisant les fonctions de procureur du Roi. Ces juges étaient pris parmi les négociants , les manufacturiers de cette ville. Leur élection avait lieu par les bourgeois les plus notables , à la pluralité des voix. Le mérite et la probité dans le commerce avaient seuls le droit d'y prétendre. Cette Jurisdiction méritait, à juste titre , la considération dont elle était honorée , pour l'équité et la promptitude de ses jugements. La même institution existe encore aujourd'hui , mais sous la dénomination de Tribunal de Commerce et Maritime, et mérite les mômes éloges. Avant la révolution , les discussions relatives au commerce maritime n'étaient pas du ressort de la Jurisdiction consulaire ; elles étaient jugées par celle de l'Amirauté, îcllïî ^e Tribunal de Commerce a été installé dans ses fonctions le i4 novembre 1791. Ce Tribunal se compose dW président , de six juges , de quatre juges suppléants et d'un grenier. Les jours d'audience sont le lundi, le mercredi , et le vendredi de chaque semaine. Elles ont lieu dans le bel édifice connu sous le nom des Consuls ou de la Bourse-Couverte , et sur lequel je me rappelle vous avoir donné quelques détails dans une de mes lettres précédentes.
La Jurisdiction de la Romaine prenait connaissance des différents qui arrivaient touchant les impositions foraines, droits d'entrée, droits de sortie et autres droits perçus sur les marchandises, à leur entrée dans le port.
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