‹ Lettres sur la ville de RouenChapitre 6 sur 30 · MO · texte numérisé non relu

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les ordres de l'amiral de Coligny, reprirent la plupart de ces places. Les succès qu'ils obtinrent sur V^JX7 d'autres points de la France, les rendant plus puissants que jamais, obligèrent la Cour à négocier avec eu*. La paix fut signée à Amboise le 19 mars i563 j mais ce n'était qu'une paix plâtrée , arrachée par les circonstances, et qui était loin d'être sincère de la part des catholiques.

C'est au parlement de Normandie que, la môme année, Charles IX, quoiqu'il n'ait pas encore atteint l'âge présent par les lois, fut déclaré majeur (1). Catherine de Médicis, qui, par des raisons polititiques, avait avancé le moment de sa majorité, vou- Sir«ix, lut que cette cérémonie se fit avec le plus grand éclat : ses désirs furent satisfaits. Les habitants de Rouen donnèrent dans cette circonstance une nouvelle preuve de l'attachement qu'ils ont constamment témoigné à leurs souverains, en le recevant avec une magnificence extraordinaire. Ils eurent la générosité d'oublier que c'était ce jeune prince qui , au mois d'octobre de l'année précédente , avait fait une entrée bien différente dans leur ville , et qui en avait ordonné le pillage. S'ils avaient pu lire dans l'avenir! Mais pouvaient-ils penser que quelques années après ce roi se placerait par ses cruautés à côté d'un Néron et d'un Caligula !

Ce prince venait du Havre , lorsqu'il fit son entrée à Rouen, le jeudi 12 août i563. Devant entrer

(1) Mémoires de Castrlnau. - Nagerel , Chron. Je Normandie.

par la porte Cauchoise, des théâtres magnifiques, des arcs de triomphes , des portiques avaient été élevés sur les places de Saint-Gervais, de Cauchoise, du Vieux-Marché et de Notre-Dame. Les devises , les emblèmes , les allégories n'y avaient pas été oubliés. Si , à l'exemple de la plupart des rois , ce jeune monarque aimait à être flatté, il dut être satisfait , car nos magistrats n'avaient rien épargné pour séduire son amour-propre , et pour faire croire à ce roi enfant qu'il était un grand homme , appelé par la providence à faire le bonheur de la France, et à éteindre le flambeau des discordes civiles par un gouvernement sage , ferme et protecteur. L'on ne pouvait se tromper plus cruellement, çwiw. ix Le mardi 17 août , Charles IX se rendit au Parle- •»p«- ment pour faire enregistrer l'acte qui le déclarait majeur. La reine sa mère, le chancelier de l'Hôpital, le connétable de Montmorency , les princes du sang, des cardinaux, des évéques , des maréchaux , et un grand nombre de seigneurs, assistèrent à cette cérémonie. Lorsque chacun eut pris sa place , selon son rang , ce prince prononça un discours qu'il eût pu simplifier beaucoup , en disant tout simplement : « Je » vous déclare, Messieurs, qu'à dater d'aujourd'hui, «je prends en main les rênes du gouvernement ; je «veux à l'avenir être maître, et je punirai sévèrement tous ceux qui ne voudront pas obéir aveuglé- »ment à mes volontés : ainsi tenez-vous pour bien » avertis. » Un pareil langage nous étonnerait bien aujourd'hui ; mais c'était célui du temps.

Pendant son séjour à Rouen, ce prince logea dans la maison abbatiale de Saint-Ouen ; il quitta notre ville le 19 août pour se rendre à Caen.

Ainsi que je vous l'ai dit, la paix d'Àmboise n'avait pas été sincère ; les chefs catholiques ne l'avaient signée que pour endormir la sécurité des protestants, qui , se reposant sur la foi des traités, avaient déposé les armes et s'étaient retirés chacun dans leurs provinces. La cour ne tenant aucune des conditions auxquelles elle s'était engagée, ce manque de foi ralluma la guerre , et elle fut assez vive dans quelques provinces , heureusement la ville de Rouen ne s'en ressentit point, ou du moins fort peu. La bonne harmonie régnait entre les catholiques et les protestants, grâce à la sage tolérance du Cardinal de Bourbon , qui, dans les protestants, ne voyait que des brebis égarées, qn'un berger, disait-il, ne devait point massacrer, mais chercher an contraire à ramener tout doucement au bercail. Il en était ainsi depuis T«mM«

» entre lei rn-

plUSieUrS années , lorsqu'au mois de mars 1 Sy 1 , la iî,0,iiÇ«" "

garnison placée à Rouen , par les ordres du Roi , pour maintenir la tranquillité , fut la première à la troubler. Par le dernier traité , signé à Saint— Germain-en-Lay e , au mois d'août de Tannée précédente , les calvinistes avaient obtenu l'exercice public de lenr religion en divers lieux , principalement dans notre province. Sortant un matin par la porte Cauchoise , pour aller au prêche , ils furent insultés par les soldats du corps -de -garde, placé auprès de cette porte. Des railleries, Ton en vint

aux injures , enfin à des voies de fait qui n'eurent pas de suites graves pour lors. Les protestants ne pensant plus à ce qui s'était passé le matin, rentraient tranquillement par la même porte ; mais les mômes soldats , renforcés par quelques catholiques , les assaillirent de nouveau, en tuèrent cinq ou six, en blessèrent un grand nombre , et forcèrent les autres à prendre la fuite dans la campagne.

Charles IX , craignant que cette émeute ne produisît un soulèvement général de la part des pro lestants , et ayant alors de fortes raisons pour ne point recommencer les hostilités , résolut de punir sévèrement les coupables. En conséquence , il ordonna au maréchal de Montmorency , gouverneur de notre province , de marcher sur Rouen avec un corps de troupes. Il y envoya aussi le premier président et douze conseillers du parlement de Paris , avec le grand prévôt de l'hôtel , pour instruire l'affaire et faire le procès aux auteurs de cet assassinat. Tous ceux que l'on put arrêter furent punis de mort ; trois cents qui s'étaient sauvés furent condamnés à la même peine par contumace , et leur signalement envoyé dans tout le royaume ; les moins coupables furent exilés (i).

Cette juste satisfaction appaisa généralement les calvinistes, et leur persuada que la Cour n'était pour rien dans cette affaire ; en effet , elle n'y était pour rien. Mais si le Roi avait sévi sévèrement

(i) De Thou, Hut. Universelle. - Massevillc , Hat, de Normandie. - Scr\ in , Hist. de Rouen.

contre les coupables , c'était pour mieux cacher ses desseins et tromper les protestants. Ces infortunes marchaient sur le bord de l'abîme, et s'endormaient cependant dans la plus parfaite sécurité. La nuit de l'exécrable Saint-Barthélemyleur prouva la confiance qu'ils pouvaient avoir dans les serments d'un Charles IX , et d'une Catherine de Médicis.

Malheureusement la capitale ne futpas le seul théâtre où se passa cet horrible exploit. Le sang ruissela aussi dans les provinces; beaucoup de villes n'imitèrent que trop le fatal exemple qui leur avait été donné. Rouen compta aussi un grand nombre de victimes, nombre cependant peu considérable , si on le compare à celui des personnes qui périrent à Orléans , à Lyon , à Troies, à Bourges, à Poitiers, à Toulouse, où la plupart des protestants furent inhumainement massacrés. Si le sang n'a pas ruisselé davantage dans notre ville, nous devons ce bonheur à l'humanité de François de Montmorency , qui en était alors le Bean uai, gouverneur. Son nom doit figurer à côté de ceux VUS de Jean Hennuyer, de Sigognes, de de Gordes , de noitucJ' Saint-Heran , et de quelques autres encore , dont le généreux dévouement honore les fastes de l'humanité. Ce gouverneur ne craignit point de se compromettre, en éludant les ordres sanguinaires de la Cour. Il avait fait emprisonner un grand nombre de protestants pour les sauver de la première fureur de leurs ennemis ; son espoir fut trompé. Les catholiques n'avaient point oublié les châtiments qui leur avaient été justement infligés l'année précédente , ils se vengèrent

sur les protestants ; et malgré tous les soins dugenéreur Montmorency , ils en égorgèrent cinq à six cents.

Je dois vous prévenir que de Thou, Danneville , Masseville , Servin , et tous les historiens modernes qui rapportent ce fait , ne font nullement mention du maréchal de Montmorency ; ils en accordent l'honneur au sieur de Carrouges , comte de Tillières. C'est certainement une erreur , car ce dernier ne fut nommé gouverneur du Vieux-Château et bailli de Rouen , que le 6 février 1576, près de quatre ans après cet horrible forfait, tandis que François de Montmorency occupait cette place depuis 1 57 1 : cette action est trop belle pour ne pas la rendre à son véritable auteur.

Trop de protestants avaient échappé au massacre de la Saint-Barthélemy , pour que le but qu'on s'était proposé , celui d'anéantir entièrement cette secte , fut rempli. Les hostilités recommencèrent avec plus de fureur que jamais, sur tous les points du royaume, car les Calvinistes préférèrent périr les armes à la main , que de se laisser lâchement masc «1x. sacrer dans les ombres delà nuit. Charles IX, qui aurait dû chercher à couvrir d'un voile épais la part qu'il avait prise à cette horrible boucherie, s'en déclara hautement l'auteur , et se chargea ainsi de l'exécration générale. Ses remords vengèrent ses victimes; ils le poursuivirent jusqu'au tombeau, et la France en fut délivrée le 3o mai AknZ™i Henri III , son frère et roi de Pologne , lui succéda. On s'attendait généralement que ce prince , qui

au liùav.

avait déployé* un assez grand caractère sous le règne précèdent, allait régner par lui-même, et faire tous ses efforts pour pacifier le Royaume ; on se trompa. Le vainqueur de Jarnac et de Moncontour , une fois monte' sur le trône , ne montra plus qu'un prince efféminé , ennemi de toute occupation , inhabile aux affaires , ne songeant qu'à ses plaisirs. Se contentant du titre de roi , il en laissa toute l'autorité à sa mère , à cette femme sanguinaire , la Frédégonde du seizième siècle. Les personnes les plus sages de la Cour conseillaient à la reine mère de maintenir la paix, en observant strictement le dernier édit de pacification ; mais intëressëe à perpétuer les troubles pour perpétuer son autorité, elle résolut la guerre et la fit. Elle ne fut pas longtemps à se repentir .d'avoir pris ce parti, car, contre son attente, les protestants ayant remporté de grands avantages , lui dictèrent la loi. Quelques catholiques irrités des concessions avantageuses quelaCour avait été obligée de leur faire , et excités sous main par le duc de Guise et par le cardinal de Lorraine , formèrent entre eux une association pour le maintien de la religion et la défense de l'état , sous le nom de la Sainte Ligue. Quoique cette association fut une véritable conspiration contre le roi et contre 1 état, uL^c. Henri III , dont la conduite politique a toujours été inconcevable , loin de chercher à détruire dans son origine une ligue qui n'avait été faite que pour le perdre, l'autorisa publiquement et s'en déclara le chef, croyantpar ce moyen la diriger. Haï des catho-

liques , méprisé des protestants , cette lâcheté , au \ lieu de ramener les esprits et de raffermir son auto-

rité , lui enleva au contraire le peu de partisans qui lui restaient. Quoique chef ostencible de la ligue, les Guises en étaient l'âme , rien ne se faisait que par leur volonté.

Après la journée des barricades , Henri III s'é-

Ifrsri III, . ,

* bmm. tant sauvé de sa capitale ou sa personne ne se trouvait plus en sûreté, se réfugia à Chartres; mais voyant qu'il courait les mêmes dangers dans cette ville , remplie en grande partie de ligueurs entièrement dévoués au duc de Guise , il vint chercher un asjle plus sûr à Rouen (i). Ce prince y fil son entrée le i3 juin, et fut reçu avec les plus grands honneurs par le corps municipal, qui alla au-devant de lui jusqu'au fort de Sainte— Catherine , où il fut harangué par le lieutenant-général au bailliage de Rouen.

Henri passa une partie de Pété dans notre ville , beaucoup plus occupé de ses plaisirs que des affaires de l'état. C'est pendant le séjour qu'il y fit que ce négocia le fameux édit d'union , monument éternel •»«•",.£!« de sa honte et de sa faiblesse, dans lequel il sacri-

à Roua. 1

fiait une portion nombreuse de ses sujets pour satisfaire l'ambition d'un factieux qui osait dicter la loi à son roi. Cet édit contenait dix articles principaux, et trente-deux articles supplémentaires. L'article premier portait : « Que le Roi jure d'employer i» jusqu'à sa propre vie pour extirper l'hérésie de son » royaume , et de ne faire paix ou tresves avec les

(i) De rEttoile , Journal de Henri III.

» hérétiques ni aucun ëdit en leur faveur. » L'article 3 : « Que le Roi ne favorisera ou advancera de son » vivant aucun hérétique, et veut que tous ses sujets » jurent qu'ils ne recevront à être roi , après son » décès, aucun prince qui soit hérétique ou fauteur » d'hérésie , quelque droit ou prétention qu'il puisse » y avoir» (i).

Cette dernière clause , ainsi que vous devez le voir, frappait particulièrement sur Henri , roi de Navarre , héritier présomptif de la couronne , alors chef du parti protestant. C'est le i5 juillet, dans l'église métropolitaine de Rouen, que Henri Ifl signa cet édit , et qu'il jura solennellement d'en accomplir tous les articles. Catherine de Médicis, le duc de Guise, le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen, le signèrent aussi, et firent le même serment. Cet édit fut publié le 21 du même mois au parlement de Paris, sous le nom d'édit de réunion , et fut reçu avec une joie féroce par tous les ligueurs de la capitale. Malgré la publicité qu'on lui avait donnée, on ne le mit point à exécution , car la mort du duc de Guise et celle du roi , arrivée l'année suivante , changèrent totalement la face des affaires.

Pour le bonheur de la France , Henri IV monta iïnTiv sur le trône. A la mort de Henri III , le royaume était plongé dans la plus grande anarchie ; tout le monde y était maître, si ce n'est le Roi. La cour de Rome, l'Espagne jetaient un regard avide sur nos provinces , et épiaient le moment favorable pour saisir leur proie.

(») Palau C»yet, Chronologie novennaire.

Forcé de conquérir son propre royaume , ce prince eut de grands obstacles à combattre. Ses droits an trône étaient incontestables ; mais il professait la religion réformée, et sa croyance servit de prétexte aux factieuxpour continuer de déchirer l'état. Sans armée, sans argent; entouré de traîtres ; malgré cette position critique , il ne désespéra point du salut de la France, et tint constamment tête à l'orage. Se confiant dans la justice de sa cause , il rallia autour de lui tous ses fidèles serviteurs , et défendit ses droits les armes à la main. La lutte fut longue et sanglante. Malgré les mémorables journées d'Arqués et d'Ivry , où ce prince déploya tant d'habilité et de bravoure , malgré les nombreux partisans que sa bonté et son affabilité lui gagnaient tous les jours, il lui fallut cependant combattre pendant plusieurs années pour triompher entièrement de la ligue. Notre ville , mon jeune ami , fut une des dernières à reconnaître son autorité : obligé d'en faire le siège , les habitants se défendirent avec la fureur du fanatisme; leur défense prolongea de sept à huit mois les malheurs de notre patrie.

Sicpe de

Ce siège est l'un des plus mémorables de tous ceux "ffîsjT' aux(ïuelsnos guerres de religion ont donné lieu. L'attaque et la défense furent conduites de part et d'autre avec tant de bravoure , de sagesse , d'habileté ; la victoire favorisa tant de fois les deux partis, qu'il est impossible de décider lesquels des assiégeants ou des assiégés y ont acquis le plus de gloire.

Le duc de Mayenne prévoyant que tôt ou tard cette place , regardée comme l'un des boulevards de

la ligue, serait assiégée par le Roi, en avait confié le commandement à André de Brancars , sieur de Villars, précédemment gouverneur du Havre. Brave, expérimenté, d'une prudence consommée, aimé du soldat, quoique sévère sur la discipline , ce gouverneur justifia le choix que les ligueurs avaient fait de lui. Ayant mis la ville en état de défense , il attendit l'événement.

Mayenne ne s'était pas trompé. L'armée royale, sous les ordres du maréchal de Biron , et forte de trente à trente-cinq mille hommes, vint camper devant les murs de Rouen, le n novembre i5()i. Avant de commencer les hostilités, Henri , dont tout le désir était d'épargner le sang de ses sujets , écrivit aux Echevins , les exhortant d'une manière toute paternelle de rentrer volontairement dans le devoir, et de ne pas l'obliger , par leur refus , à employer la force pour les y contraindre. Loin d'écouter les propositions de ce bien-aimé monarque , ces magistrats lui firent une réponse insolente , et qui n'avait pu être dictée que par des cerveaux fanatisés, tels qu'étaient la plupart de ceux qui avaient alors quelqu 'autorité dans la ville. Oui , mon jeune ami, notre ville , qui trente ans auparavant avait soutenu un siège opiniâtre contre les catholiques , ne renfermait plus dans son sein qu'une population entièrement dévouée à la ligue, disposée à seconder de tous ses moyens les chefs de ce parti. Les prêtres, euxmêmes , étaient les premiers à exalter la multitude. Se répandant en invectives contre le meilleur des

rois, ils soutenaient hautement qu'il était incapable de régner, sans doute parce qu'il avait plu à un pape de l'excommunier , et à des factieux de déchirer la France par leur ambition. Ne se contentant pas de lancer du haut de la chaire , anathéme sur an a thème contre lui , ils firent revivre l'édit d'union , ce fameux édit , fruit d'un fanatisme en délire , et qui a imprimé une honte éternelle à la mémoire de Henri III. Après une messe solennelle , célébrée dans la cathédrale, toutes les autorités civiles et militaires , lesprincipaux bourgeois jurèrent sur l'autel d'en observer tous les articles, surtout celui qui excluait de la couronne le roi de Navarre.

Henri IV vint au camp le *4 novembre , et éta^ blit son quartier général àDarnétal. Dès le lendemain, les attaques commencèrent du côté de la porte Cauchoise. Quelques jours après, les assiégeants se portèrent contre le fort de Sainte-Catherine, et s'ils l'attaquèrent vivement, les assiégés, sous les ordres de Gessan, commandant de ce fort, se défendirent avec une valeur sans exemple ; mais malgré tous leurs efforts, l'avantage de la journée resta au Roi.

Pendant que l'on se battait ainsi devant le fort de Sainte-Catherine , Ton eut recours dans la ville à la religion pour exalter les esprits. Le dimanche , 8 décembre , l'on fit une procession générale , à laquelle assistèrent toutes les autorités , le clergé de toutes les paroisses et tous les ordres religieux. Au retour , René Daillon , évêque de Baveux , célébra une grande messe dans l'église abbatiale de

Saint-0 ucn. Jean Dadré , grand pénitencier , avait pris pour texte du sermon qu'il prononça , ce verset de la seconde épître aux Corinthiens : Ne vous alliez pas aux infidèles. Avant de descendre de chaire , il fit prêter au peuple le serment de mourir plutôt que de reconnaitrepour roi de France Henri de Bourbon , soi-disant Roi. Le peuple aveuglé, prêta le serment Ensuite on ordonna un jeûne de trois jours par semaine, pour appaiser , disait-on, la colère de Dieu; mais dans le fond, c'était pour ménager les vivres qui commençaient à manquer.

Villars se fiant plus sur sa valeur et sur celle de ses troupes pour s'opposer aux royalistes , que sur des processions, laissa la milice de l'église prier, jeûner et prêcher tant qu'elle voulut. Pour incommoder les assiégeants dans les attaques qu'ils continuaient de diriger contre le fort de Sainte-Catherine , il fit faire une longue et large tranchée , depuis ce fort jusqu'à la colline vis-à-vis , et y jeta cinq à six cents hommes. Le Roi , jugeant combien cette tranchée , qui s'étendait fort avant dans la campagne, pouvait le contrarier dans ses opérations, résolut de s'en emparer. Profitant d'une nuit obscure , ce prince se mit à la tête de trois cents gentilshommes, et, après une action très-vive, emporta ce retranche* ment.

A cette nouvelle, Villars s'écria : « Par Dieu ! .ce » prince, par sa valeur , mérite mille couronnes! Je suis p fâché queparune meilleure croyance, il ne nousdonne ^autant d'envie de lui en acquérir de nouvelles, que

»par celle qu'il tient, il nous donne sujet de lui dis— » pu ter la sienne ; mais il ne sera pas dit que j'aie j» manqué à tenter de ma personne , ce qu'un si grand »roi a exécuté de la sienne. » En effet , la tranchée fut reprise au bout de quelques jours ; m.iis comme il allait de la gloire et de l'intérêt de Henri d'en rester maître , ce prince l'attaqua de nouveau , et parvint, après des efforts infinis , à en chasser le* assiégés. C'est à l'attaque de cette tranchée que Sully, qui combattait auprès du Roi, lui remontrant qu'il exposait trop sa personne , Henri lui dit : « Mon ami y je ne puis autrement, car puisque » c'est pour ma gloire et pour ma couronne, que »je combats , ma vie et tout autre chose ne me *doit sembler rien au prix. »

Les assiégés se défendaient avec une opiniâtreté •ans égale ; vous en pouvez juger par ce qui venait d'arriver pour un simple fossé. Tout annonçait donc que le siège serait long et meurtrier. Henri , toujours guidé par sa bonté naturelle, désirant plus que jamais ménager le sang de ses sujets, fit de nouvelles tentatives auprès de Villars pour l'engager à quitter le parti de la ligue ; mais elles furent inutiles. Il résolut alors de pousser le siège avec la plus grande vigueur.

Dans les premiers jours de décembre, l'on découvrit une conspiration en faveur du Roi ; mais les auteurs furent condamnés à être pendus. Quelques jours après leur exécution , le parlement rendit à cette occasion un arrêt très-sévère contre ses partisans

et contre tous ceux qui ne révéleraient pas les conjurations tramées en sa faveur. Cette mesure ne parut pas encore assez suffisante ; les censures et les ordonnances ecclésiastiques furent employées pour contraindre les consciences. On ordonna encore que l'on renouvellerait tous les mois le serment de l'union.

Dans les premiers jours de janvier une flotte hollandaise , sous les ordres du comte de Nassau , entra dans le port de Rouen , amenant au Roi un renfort considérable. Henri donna l'ordre au commandant de cette flotte de fermer le passage de la Seine , au-dessous de la ville , pour intercepter tous les secours qui auraient pu arriver aux assiégés, soit par leHâvre, soit par Honfleur.

Quelques jours après, les royalistes essayèrent une attaque du côté des portes Cauchoise et de Beauvoisine ; mais ils furent repoussés avec une grande perte.

Le renfort amené par le comte de Nassau était arrivé bien à propos au Roi , car ses troupes commençaient à se fatiguer. Les assiégés faisaient souvent des sorties , et plus d'une fois ils portèrent l'effroi dans le camp des royalistes. Villars, nuit et jour sur pied, savait profiter du moindre avantage que lui présentait la fortune ; sa valeur ne contribua pas peu à conserver la ville au pouvoir des ligueurs. Je n'entrerai point , mon jeune ami, dans les détails des nombreux assauts que donnèrent les royalistes , ni dans ceux des sorties souvent très-meurtrières que firent les assiégés pendant les mois de janvier et de février,

ce serait vous retracer toujours les mêmes scènes; d'ailleurs , de semblables détails appartiennent à la relation particulière de ce siège.

Heuri , apprenant que le duc de Parme accourait au secours de Rouen , avec une armée forte de vingt mille hommes, résolut de s'opposer à ce dessein. Ne prenant avec lui que trois mille hommes de troupes d'élite , il laissa la conduite du siège au maréchal de Biron , courut au-devant de l'ennemi t le rencontra aux environs d'Aumale , remporta sur lui de grands avantages , et le força de s'éloigner des murs de Rouen. Pendant l'absence du Roi , le maréchal de Biron s'étant laissé surprendre dans son camp, éprouva une perte considérable; mais aussi prompt à réparer une défaite qu'habile à profiter d'un avantage , il rallia ses troupes, chargea vigoureusement les assiégés , qui , par sa négligence , étaient devenus assiégeants , et les repoussa jusques dans la ville, après avoir laissé un grand nombre des leurs sur la place. « C'était, dit de Thou} un specwtacle affreux que de voir de tous côtés des mena— wbres épars , des armes brisées , la tranchée inon- »dée de sang; enfin, de toutes parts des cadavres «dépouillés et défigurés par des blessures terribles ; »les deux partis consentirent à une trêve de deux «heures pour ensevelir les morts. »

Les habitants de Rouen comptant toujours sur la diversion que devait opérer le duc de Parme, se persuadaient que d'un moment à l'autre le maréchal de Biron serait contraint de lever le siège. Ils le dési-

raient autant plus , que depuis quelques-temps ils éprouvaient la disette la plus affreuse, tandis qu'ils voyaient l'abondance rëgner dans le camp des royalistes. Ils étaient dans cette attente lorsqu'ils virent pour la seconde fois la Seine se couvrir de vaisseaux hollandais , qui apportaient de nouveaux secours au roi. La brèche était ouverte dans plusieurs endroits , et la garnison s'affaiblissait tous les jours : alors les bourgeois, ces mêmes bourgeois qui naguères juraient encore de ne jamais reconnaître Henri pour roi de France , commençaient à se mutiner, et demandaient hautement du pain ou la paix. Villars, voyant que malgré tous ses soins il ne pouvait retarder plus longtemps la prise de la ville , fil savoir aux chefs de la Hgue, que si d'ici à quelques jours il n'était secouru, il serait obligé de capituler. A cette nouvelle , le duc de Parme hâta sa marche sur Rouen; mais Henri qui voulait à tel prix que ce fût prévenir cette jonction , donna l'ordre à tous ces généraux de venir le rejoindre et de lever le siège, ce qui eut lieu, au grand contentement des Rouennais , le ao avril i5cji (i).

Le Roi ayant réuni toutes ses forces , marcha à la rencontre de l'ennemi, lui livra une infinité de combats dans lesquels il eut presque toujours l'avantage , ce qui finit par affaiblir considérablement le parti de la ligue; mais comme ces événements ultérieurs n'ont aucuns rapports avec notre ville, je ne vous lesrappor-

(0 De Thon, HlsL Univer*. - Sully , Economie» royale». - Meaerai , Hbt de France.- De Buri, Yie de Henri 1Y. - M«*millc , Uût de Normandie , etc.

terai pas. Ce siège, qui a été si meurtrier, est heureusement le dernier que notre ville a eu à soutenir. Les assiégeants et les assiégés y ont donné des preuves de la plus grande valeur ; pouvait-il en être autrement , puisque les uns et les autres étaient Français ! Si les royalistes y ont perdu beaucoup de monde , de son côté notre ville a eu à regretter un grand nombre de citoyens recommandantes par leur naissance et par leur courage. Il est fâcheux qu'ils aient perdu la vie pour une aussi mauvaise cause ; il est vrai que quelques-uns y ont acquis de la gloire , mais c'est une triste célébrité que celle que l'on acquiert en combattant contre ses compatriotes et contre son roi. Leurs noms figureraient avec plus d'honneur dans les annales de notre ville , si au lieu d'augmenter le nombre des factieux qui déchiraient notre malheureuse patrie , ils eussent au contraire versé leur sang pour sa défense.

«H^ffM fr<n(<-froiâu«K.

Quoique Henri eut été obligé de lever le siège de ftouen; cependant, mon ami , ses affaires prenaient de jour en jour une meilleure tournure, car à chaque instant ce prince voyait ses forces s'accroître , par l'arrivée d'officiers et de soldats catholiques qui quittaient le parti de la ligue pour embrasser le sien. Plusieurs avantages qu'il remporta dans notre province, principalement dans le pays de Caux, déconcertèrent les projets de l'Espagne, qui, sous le prétexte de protéger la religion catholique en France , ne cessait de souffler le feu des discordes * civiles dans notre patrie, espérant, au moyen de ces troubles, pouvoir placer un roi de son choix sur le trône , et par suite démembrer plus facilement cette belle monarchie. Depuis quelques mois , les ligueurs luttaient en vain contre la force des événements; la conversion de Henri leur porta le dernier coup. Au grand contentement de ses sujets catholiques, ^^JJ» ce prince fit son abjuration à Saint-Denis, le a5 juillet i5q3, entre les mains du cardinal de Bourges. La ville de Reims étant encore au pouvoir des factieux, Henri se fit sacrer à Chartres. Cette cérémonie eut lieu le 27 février i5g^ , et le sa mars suivant ce

prince fit son entrée dans sa capitale. Les événements se succédaient rapidement, et tout semblait concourir au gré de ses désirs. Cependant, quoique maître d'une grande partie du royaume , la ville de Rouen subissait encore le joug de la Ligue. U lui importait trop d'être maître de la capitale de notre province pour différer plus long-temps a la faire rentrer sous son obéissance. Le baron de Rosny fut chargé de cette importante négociation; déjà il avait eu quelques conférences à ce sujet avec le duc de Villars, dans lesquelles il avait applani les premières difficultés.

Rosny revint une seconde fois à Rouen , muni des ^ pleins pouvoirs du Roi, pour traiter de la reddition de cette place; à ce second voyage , il entra publiquement dans la ville , et on lui rendit les plus grands honneurs. Comme Villars mettait sa soumission à un très-haut prix, Sully, malgré les pleins pouvoirs dont il était porteur, ne voulut pas prendre sur lui de terminer cette affaire et en écrivit à Henri. Ce prince avec son style ordinaire, et qui donnait tant de charmes à tout ce qu'il écrivait , lui répondit: « Mon » ami , vous êtes une beste d'user de tant de remise, » et apporter tant de difficultés et de mesnage en une » affaire de laquelle la conclusion m est de si grande » importance pour l'establissement de mon autorité , *> et le soulagement de mes peuples , etc. » Il terminait cette lettre par lui recommander de finir promptement cette affaire. Par ce traité , Villars obtint douze cent mille livres une fois payées, soixante mille livres

de pension , la confirmation de la charge de grandamiral , place à laquelle il avait été nommé par la ligue, et plusieurs autres avantages qu'il avait demandés. Comme vous le voyez, c'était vendre bien chèrement sa soumission.

Sully ayant terminé cette négociation , retourna auprès du Roi, qui désirait avoir ce fidèle serviteur près de lui j le jour de son entrée dans Paris. Quelques jours après, Sully revint à Rouen pour faire déclarer publiquement M. de Villars , et u a.

• « Rouen

pour prendre solennellement possession de la ville

* * * le parti de

au nom du Roi. Accompagné d'une suite nombreuse, u il se rendit sur la place de Saint-Ouen , où ce gouverneur l'attendait ; et là , en présence d'une foule innombrable de peuple, il lui demanda tout haut s'il tenait encore pour le parti de la ligue. Villars l'ayant embrassé , lui répondit : « Qu'il ne connaissait plus »d'autre ligue que celle que tous les bons Français fai- »saient pour aimer et servir le Roi. »Et puis il ajouta : «Si vous me voulez honorer d'une écharpe blanche , «comme étant l'ancienne marque des vrais Français, »je la mettrai à mon col , et la graverai de telle sorte »dans mon cœur, qu'elle n'en partira jamais tant que je »vive. «Aussitôt que Rosnylui eut passé cette écharpe, toutes les batteries du fort de Sainte-Catherine et des autres forteresses de la ville tirèrent plusieurs salves en rejouissance de cet heureux événement : comme toutes les cloches sonnèrent aussi au même moment. Sully , prenant M. de Villars par la main lui dit : « Ces » cloches, surtout celle de Georges d'Amboise, qui

«nous rappelle un nom cher à la France par Fatta— »chement qu'il témoigna constamment à son Roi, wnous appellent à Notre-Dame pour y rendre grâce »à Dieu, et chanter le Te Deum, » et le peuple les y suivit en foule , en criant : Vive le roi Henri !

A Pissue du Te Deum, Rosny termina cette cérémonie en déclarant, au nom de Sa Majesté, M. de Villars, grand amiral de France, et lieutenant-général pour le Roi, de plusieurs départements de la province, conformément au traité fait entre eux. Le peuple était ivre de joie , et comblait de bénédictions Sully et Villars , car il ignorait à quel prix ce gouverneur avait mis sa soumission (i).

La reddition de notre ville , mon cher Alphonse , entraîna celle de toute la province , et la Normandie goûta enfin les douceurs de la paix , dont elle était privée depuis si long-temps. Malheureusement la guerre se prolongea encore quelques années sur d'autres points du royaume, principalement en Flandres et en Picardie , où plusieurs places étaient restées au pouvoir des Espagnols. Quelques avantages qu'ils remportèrent successivement, obligèrent le Roi à leur opposer des forces plus considérables ; mais pour cela il manquait d'hommes et d'argent. Ne voulant pas, de sa propre autorité, mettre de Auemhu* nouveaux impôts sur le peuple , déjà si épuisé par ^"Ôqu^k ïes guerres précédentes, il se décida à convoquer ™7s&! les Etats-Généraux, et fixa leur réunion à Rouen.

(i) Sully , Economies royales. - Palma, Cayet, Cbron. noveonaire.

Ce prince, se rendit dans notre villele 18 octobre i5g6, et on lui fit une entre'e aussi brillante que les malheurs du temps purent le permettre , et dont cependant les frais s'élevèrent à plus d'un million. On trouve tous les détails de cette entre'e dans un livre extrêmement rare aujourd'hui, sous le titre de Discours de la joyeuse et triomphante entrée de Henri IV.

Les Etats se tinrent dans la grande salle de l'Abbaye de Saint-Ouen. Le Roi en fit l'ouverture , et y prononça , du ton le plus noble et le plus touchant le discours suivant , qui pénétra tous les députés du plus respectueux attendrissement, et qui prouve que la véritable éloquence est dans la grandeur de l'âme.

« Si je faisais gloire de passer pour un excellent «orateur, j'aurais apporté ici plus de belles paroles «que de bonnes volontés ; mais mon ambition tend à » quelque chose de plus haut que de bien parler, » j'aspire aux glorieux titres de libérateur et de restaurateur de la France. Déjà , par la faveur du »CieI, par les conseils de mes fidèles serviteurs, «et par l'épée de ma brave et généreuse noblesse ( de «laquelle je ne distingue point mes princes, le titre *>de gentilhomme étant le plus beau titre que nous «possédions ) , je l'ai tirée de la servitude et de la ),ruine. Je désire maintenant la remettre en sa première splendeur. Participez , mes sujets , à cette «seconde gloire , comme vous avez participez à la «première. Je ne vous ai point ici appelés, comme «faisaient mes prédécesseurs , pour vous obliger wd'approuver aveuglément mes volontés; je vous ai

«fait assembler pour recevoir vos conseils , pour »les croire , pour les suivre ; en un mot , pour »me mettre en tutelle entre vos mains. C'est une en- »vie qui ne prend guères aux Rois, aux barbes grises »et aux victorieux comme moi; mais l'amour que je «porte à mes sujets, et l'extrême de'sir que j'ai de «conserver mon ëtat, me font trouver tout facile )>et tout honorable (i) »>.

Lorsque le Roi eut cessé de parler , le chancelier Chiverny exposa plus en détail les intentions de Sa Majesté. Après plusieurs conférences , auxquelles le vertueux et sage Sully assista constamment, les députés accordèrent au meilleur des Rois les subsides et les secours qu'il demandait (2).

La ville de Rouen fut représentée dans ces Etats

Non» tk»

tlut Par k duc de Montpensier , gouverneur de la pro- !.°,uMÎ vince ; Claude Groidard , premier président au ec,fcutt' parlement de Normandie ; Langbis de Motteville, premier président de la Chambre des Comptes ; François Diel% premier président de la Cour des Aides ; Georges Delaporte , procureur-général au parlement de Normandie ; Gabriel Lepage , procureur général de la Cour des Aides; Jean Voisin , premier échevin ; Antoine Bigot , quatrième échevin , et Jacques de Menicourt , dont je n'ai pu trouver la qualité.

(1) Péréfiie, Hut.de Henri IV.

(a) Legain, Décade de Henri-le-Grand. - De Thou, Hiit. uniYcreelle.- Voltaire, Hi»t. du Parlement de Paru. - Palma Cajet, Chronologie novennaire.

Au sujet de ces Etats , l'historien de Thou nous Auttiou rapporte l'anecdote suivante. La belle Gabrielle Z£ 5" d'Estrée , maîtresse de Henri IV , assistait à l'ouverture de l'Assemblée , cachëe derrière une tapisserie , d'où elle entendit le discours du Roi. Ce prince désirant savoir ce qu'elle en pensait , elle lui avoua qu'elle n'avait jamais entendu mieux dire ; mais qu'elle était était étonnée de ce qu'il avait parlé de se mettre en tutelle ; ventre saint-gris! répondit-il, il est vrai; mais je l* entends } avec mon epee au côte'.

En 1617, notre ville fut encore choisie pour la réunion des notables. Cette assemblée avait été con- iîïSLt, voquée par Louis XIII , pour recevoir la réponse aux " ,6'7' cahiers qui avaient été remis par les Etats-Généraux de 1614. Le Roi eu fît l'ouverture par un discours très-laconique , et ordonna ensuite à son chancelier d'exposer plus en détail sa volonté aux députés. Ce Monarque , en levant la séance , annonça qu'à l'avenir l'assemblée serait présidée par Monsieur , son frère. Ce prince x n'ayant que treize ans, était bien jeune pour diriger une assemblée dans laquelle on devait débattre de graves intérêts ; il est vrai qu'on lui donna plusieurs assesseurs j ce n'était qu'un président pour la forme.

L'issue de cette assemblée ne fut pas plus utile au peuple , que les Etats dont elle devait être le complément ] la clôture s'en fit le 27 décembre sui-

vant (i). Presque toujours ces grandes assemblées, brillantes par le nombre et la qualité' des personnes qui les composent, n'aboutissent arien. Elles décou* vrent toutes les plaies d'un état , et rarement en ferment une seule. Notre ville fut représentée dans celle-ci par François de Harlaj , archevêque de Rouen , et par les premiers présidents , et par les procureurs-généraux des trois Cours souveraines de notre ville.

Enu«c d« Louis XIII revint une seconde fois dans nos murs;

*n i6*>. majs ii n»j fjj qu'un court séjour. Marie de Médicis , sa mère, et régente , dont l'autorité cessait de droit au moment où il avait été déclaré majeur , n'ayant pas voulu s'en dessaisir , s'était retirée à Angouléme avec tout les seigneurs de son parti, et offrait ainsi à la France le spectacle scandaleux d'une mère en guerre avec son fils. Par son ambition , cette femme ralluma le flambeau des discordes civiles , que Henri IV avait eu tant de mal à éteindre. Louis XIII vint donc dans notre ville pour s'assurer de la fidélité des habitants : ce prince y fit son entrée le 10 juillet 1620. Le lendemain, il se rendit au parlement, et , par l'organe de Duvair, son chancelier, il défendit à cette Cour souveraine de reconnaître le duc de Longueville , qui avait pris le parti de la Reine , pour gouverneur de la province. Il interdit aussi de leurs fonctions le baron du Bourgtheroulde ,

(1) Legain , Décade de Louis-le-Joste. — Mémoires do Comte de Brienne. - Lcvassor , Uist. du règne de Louis XIII. - Recueil de* Euts-Géncraux. efc

président à mortier au parlement, et Claude Leroux , son fils, lieutenant-général au bailliage de Rouen, pour le même motif.

Faucon de Rys, premier président au parlement, ayant sollicite la grâce des coupables , et n'ayant ,pu 1 obtenir , eut la noble hardiesse de représenter au Roi que Henry IV avait plus pacifié son royaume en pardonnant qu'en remportant des victoires; si, lui dit-il , le feu roi , ffenri-le-Crand , votre père, ri eut pardonné , sur qui aurait-il régne"?

Le lendemain le Roi partit pour Caen avant son départ il donna quelques ordres pour la sûreté de la ville, et témoigna aux habitants sa satisfaction du bon esprit qui régnait parmi eux.

Au mois d'août 1639, il éclata dans notre ville une sédition grave, à laquelle l'on donna le nom des Vas- 3^*™ nuds-Pieds , parce qu'elle fut occasionnée en grande "Pu*? partie par des gens de la lie du peuple. Cette sédition, mon cher Alphonse , aurait pu avoir les suites les plus fâcheuses si elle n'avait été promptement et sévèrement réprimée , car elle avait des ramifications dans plusieurs villes de la province, notamment à Caen et à Avranches : dans cette dernière , il périt plus de trois cents personnes. Occasionnée par une augmentation considérable dans les impôts, elle fut dirigée principalement contre les partisans, qui certainement n'en étaient pas la cause , mais qui peut-être n'étaient pas sans reproches dans la manière dont ils les levaient. Le peuple pilla et incendia leurs bureaux, tua leurs commis et les aurait tués eux-mêmes s'ils

n'avaient pris la fuite. L'autorité* du parlement fut méconnue pendant plusieurs jours , et malgré toute la sévérité qu'il déploya dans cette circonstance , la force put seule ramener les factieux à leur devoir. Loin de rendre justice au parlement, les financiers qui seuls avaient été victimes de cette émeute, insinuèrent au cardinal de Richelieu , que , par son peu de fermeté, cette cour souveraine était cause en grande partie des désordres qui étaient arrivés. Ce ministre , qu'on pouvait plutôt regarder comme le principal auteur de toutes ces révoltes à cause des charges énormes dont il accablait le peuple , voulant faire un exemple , obtint du Roi une déclaration qui interdisait le Parlement, la cour des Aides, le lieu* tenanfc-général au bailliage, et les conseillers de ville.

Le cardinal ne se contenta pas de ce coup d'autorité ; il donna encore l'ordre au maréchal de Gassion de marcher sur notre ville à la tête de dix raille hommes , nombre beaucoup plus que suffisant pour faire rentrer les mutins dans le devoir si la sédition n'avait pas été appaisée depuis long-temps, mais qui dans la circonstance était un nouvel impôt mis par Richelieu , sur notre ville , puisque pendant tout le temps que ces troupes y restèrent , elles furent logées et nourries chez les bourgeois.

Le Roi y envoya aussi le chancelier Seguier , pour informer contre les coupables. Sur quarante-six habitants qui se trouvèrent impliqués dans cette affaire , quatre furent condamnés à être brûlés vifs , vingt à

à être pendus, et vingt-deux au bannissement; mais la plupart étant contumaces, il n'y en eut qu'un petit nombre d'exécutés. Si le chancelier n'informa pas contre un plus grand nombre de coupables , le peuple dut cette faveur a la généreuse intercession de MM. de Harlay, archevêque de Rouen, et de Longuevillc, gouverneur de la province , qui par leurs prières par* vinrentà fle'chir ce magistrat. Cependant, malgré tous les soins que ces généreux citoyens se donnèrent dans celte affaire, ils ne purent empêcher que la ville ne fût frappée d'une contribution extraordinaire de onze cent mille livres , qui , d'après les ordres de la cour, fut répartie entre les financiers , qui seuls avaient soufferts de tout ce désordre , et le maréchal de Gassion pour la solde de ses troupes.

Nos concitoyens, pour toute grâce, obtinrent trois ans pour payer cette somme énorme. Elle fut levée par augmentation du tarif des marchandises sur tous les habitants indistinctement , de quelque qualité et condition qu'ils fussent, exempts ou non exempts , privilégiés ou non privilégiés, ajiny disait l'arrêt , que les gens d'autorité s'opposassent aux rebelles dans ces sortes de conjonctures.

Le parlement resta interdit pendant une année en* tière, et pendant ce temps la justice fut rendue par les maîtres des requêtes et les conseillers d'état qui avaient accompagné le chancelier. La mairie fut rétablie par lettres-patentes données à Saint-Germain-en-Laye , le 16 mars 16^1, mais les échevins ne rentrèrent en

exercice qu'au mois de janvier de Tannée suivante (i).

Louis XIII termina sa carrière en i643. Sa mort donna naissance aux troubles qui agitèrent la France pendant la minorité de Louis XIV. Ce prince, en mourant , avait donne la régence à Anne d'Autriche , son épouse ; le titre de lieutenant-général du Roi au duc d'Orléans , son frère , et avait établi un conseil de régence pour contrebalancer leur autorité ; mais la volonté d'un Roi est rarement exécutée après sa mort. Le parlement changea toutes les dispositions du feu Roi, en donnant la régence absolue à Anne d'Autriche; cette mesure, que rien ne justifiait, excita un grand mécontentement parmi Les seigneurs de la Cour; et du mécontentement àla révolte, il n'y a souvent qu'un pas. Quelques actes du ministère de Mazarin , auquel la régente avait accordé toute sa confiance , indisposèrent les esprits , et servirent de prétexte aux mécontents pour prendreles armes contre la Cour. Telle fut l'origine de la fronde. Leduc de Longueville , gouverneur de notre province, joua aussi un rôle dans cette guerre civile ; mais son épouse y prit surtout la part la plus active. Cette femme jeune, belle, ambitieuse et intrigante, qu'on vit tour-à-tour changer de parti, et les tromper tous, y déploya un grandcaractère , et se servitsouvent de l'empire de ses charmes pour attirer les principaux chefs dans ses intérêts. Craignant le sort de son époux, qui , ainsi que les princes de Condé et de Conti,

(i) Pommeraie, Hist. des Archer. - Ma*serille , HisL de Norm. - Scrvin, HisL de Rouen. - Guubc , Hist. dju doche* de Normandie.

avait été arrête* par Tordre de la Régente , elle se réfugia à Rouen, dans la double intention de se mettre en sûreté, et de soulever cette ville en faveur des princes. Le cardinal Mazarin craignant avec raison le mal qu'elle pouvait faire dans cette province, dont les habitanlsétaientgénéralementdévoués au ducdcLongueville, qui en était gouverneur depuis trente ans , crutdevoiry amener le jeune roi , espérant que sa présence intéresserait le peuple en sa faveur , et rafler- • mirait sa fidélité ébranlée par les intrigues de la duchesse. En conséquence Louis XIV, accompagné £|[j*x* d'Anne d'Autriche , sa mère , d'une Cour nombreuse, eB,6iô* escorté par un corps de troupes sous les ordres du comte de Harcourt , fit son entrée dans notre ville le 6 février i65o , et fut reçu par le peuple avec les plus grands transports de joie. Le premier soin du ministre fut de retirer le commandement du Vieux-Palais au marquis de Beuvron, qui était dans les intérêts des princes, et de remplacer la garnison par une compagnie de Suisses , sous les ordres du capitaine Fourille , qu'il nomma provisoirement gouverneur de cette citadelle. La duchesse de Longueville, déconcertée par l'arrivée du Roi , surtout par la réception que les habitants firent à ce jeune monarque , quitta précipitamment Rouen , et se retira à Dieppe , où elle espérait faire déclarer la population en sa faveur ; mais trompée encore dans son attente , et se voyant poursuivie par les troupes du cardinal , elle se réfugia en Hollande ( i).

(i) Mém. de M«"e de iMontpeipicr.- Mlm.de la Ducheue de Nemours;

Louis XIV resla dans noire ville jusqu'au 22 février. Pendant son séjour , il eut la satisfaction de voirplusieurs places importantes de la province , principalement la ville de Gaen , abandonner tout-à-fait le parti de la fronde , et se soumettre à son autorité. Ainsi , vous voyez , mon ami , que le cardinal Mazarin fut bien inspiré en lui faisant faire ce voyage. D'un autre côté , le peuple était las de toutes ces dissensions civiles, et soupirait après le retour de la paix , car il commençait à s'appercevoir que l'ambition et l'intérêt avaient mis seuls les armes aux mains des différents partis , et que depuis quelques années il versait inutilement son sang pour une cause qui n'était pas la sienne.

Louis XIV, en prenant en main les rênes de l'état , mit fin aux troubles de la fronde , et sut faire respecter son autorité. Sous son règne , les lois reprirent leur empire, l'ordre se rétablit dans les finances; l'agriculture , le commerce , l'industrie manufacturière furent encouragés. Colbert , en secondant les vues du Roi, augmenta la prospérité delà France, et notre ville déjà , dès cette époque, si recommanble sous le rapport de ses relations commerciales et de ses manufactures , se ressentit une des premières de la sage administration de ce ministre.

Ce prince vécut jusqu'en *7i5, et pendant un règne aussi long , il ne s'est passé dans notre ville aucun événement assez important pour mériter place dans son histoire. Cependant, je ne dois pas vous laisser ignorer que ce monarque, si jaloux de son autorité,

porta une vire atteinte aux antiques privile'ges dont jouissait cette province , en supprimant nos états provinciaux.

L'origine de ces états, dont je n'ai point encore E«u ^ eu l'occasion de vous parler, remontait à une haute Woro*ud" antiquité. Vous trouverez , il est vrai , dans Farin et dans tous les ouvrages sur la ville de Rouen , qu'ils furent créés par Philippe de Valois en i335 ; c'est une erreur. Sous la seconde race de nos Rois, chaque ville de la province envoyait ses députés aux assemblées générales de la nation , convoquées par le Souverain , pour statuer sur les affaires impor- . tantes du royaume. Par le traité de Saint-Clair-sur- Epte , la Neustrie ayant été érigée en duché, et concédée en toute propriété à Raoul, les villes de ce duché cessèrent d'envoyer des députés aux assemblées générales ; mais elles en envoyèrent aux assemblées particulières de la province.

Raoul voulant abdiquer la couronne ducale en faveur de Guillaume-longue-Epée son fils, assembla à Rouen les comtes et les barons , qui formaient le conseil général ou les Etats , et y fit reconnaître ce jeune prince pour son successeur. À la mort de Guillaume-longue-Epée , Richard son fils , étant trop jeune pour prendre en main le timon des affaires, les Etals de la province s'assemblèrent à Rouen, pour lui nommer un conseil de régence. Peu de temps avant sa mort , Richard assembla aussi les états du duché , et y fit reconnaître Richard II , son fils , pour son légitime héritier. Guillaume-le-Bâtard ayant

succède à Robert-Ic-Magnifique, son père, convoqua les Etats du duché' à Rouen , et s'y fit prêter serment de fidélité. Lorsque le môme prince voulut faire la conquête de l'Angleterre , il les convoqua de nouveau à Lillebonne , pour demander des secours en hommes et en argent.

Les Etats de Normandie ont été assemblés dans beaucoup d'autres circonstances que celles que je viens de vous rapporter ; mais le peu que je vous en ai dit, doit suflire pour vous convaincre que leur origine est bien antérieure à celle citée dans les diverses histoires de Rouen, et qu'elle remonte au temps de Raoul.

Dans l'origine, les prêtres elles seigneurs étaient seuls admis dans nos états; c'est sous le règne de Guillaumele-Bâtard, que, pour la première fois, l'on y vit paraître des membres du tiers-état : depuis , cet ordre a toujours joui du droit d'y être représenté.

Lorsque la Normandie rentra sous la domination des rois de France , cette province conserva le droit d'avoir des assemblées particulières, sous le titre d'Etats provinciaux, et nuls impôts ne pouvaienty être levés que du consentement de ces Etats. En i33g, et non en i335 , ainsi que Farin et ses fidèles copistes l'avancent à tort, Philippe-de-Valois, forcé par les circonstances de mettre de nouveaux impôts sur la Normandie , malgré les privilèges dont elle jouissait, en accorda la diminution sur la demande expresse des Etats : de plus , ce prince leur confirma , par de nouvelles lettres-patentes , le droit qu'ils avaient de s'assem-

bler tous les ans, et de lui faire , ainsi qu*à ses successeurs , de très-humbles remontrances sur les besoins du peuple. C'est sans doute cette permission qui a induit Farin en erreur.

Les Etats de Normandie e'taient convoqués dans la forme suivante. Dans chaque bailliage , le grandbailli, ou son lieutenant, convoquait, à un jour fixe, tous les nobles du bailliage pour nommer leurs députés et donner leurs instructions. Les vicomtes, juges des roturiers , donnaient aussi leur mandement dans Je ressort de leurs vicomtés, pour faire assembler les corporations et les communautés des villes et paroisses , à l'effet de nommer les députés.

L'archevêque pour la ville de Rouen , et les évêques ses suffragants , chacun dans son diocèse , pré— sidaient de la môme manière à l'élection des députés qui devaient représenter l'ordre du clergé : la réunion des députés des trois ordres formait nos Etats.

Dans l'origine , ces Etats se tenaient y tantôt dans une ville , tantôt dans une autre j mais dans les derniers temps, ils s'assemblèrent presque toujours à Rouen , au palais archiépiscopal , dans la salle , connue encore de nos jours, sous le nom de salle des Etats. La cloche de Georges-d'Amboise sonnait pendant plusieurs heures la veille et le jour de la première séance , pour avertir le peuple : la même cloche annonçait la clôture de l'assemblée.

Le nombre des députés à l'assemblée des Etats n'était pas déterminé , et varia presque à chaque

fois. La ville de Rouen, à cause de sa population et comme capitale de la proviuce , avait le droit d'élire cinq députés : les villes du second et du troisième ordre , en élisaient trois ; et les autres, inoins considérables, n'en avaient que deux; les bourgs un ou deux, selon leur étendue , et les simples paroisses se réunissaient en certain nombre pour en nommer un.

Les députés du tiert-état étaient les plus nombreux à l'assemblée de nos Etats ; mais leur nombre devenait illusoire, et ne leur donnait aucune influence , parce que les votes se comptaient par ordre et non par tête. Aussi toutes les fois que les bourgeois avaient des intérêts opposés à ceux du clergé et de la noblesse , ils étaient sûrs de succomber.

Pommeraye, dans son Histoire des archevêques de Rouen, Farin, Amyot, Servin et plusieurs autres écrivains, placent en i654 la suppression des Etats de Normandie par Louis XIV ; je me vois encore forcé de contredire ces historiens pour ce fait , car il est certain que ces Etats ont subsisté jusqu'en 1666. ïoTC" Des lettres-patentes du 2 Mars 1661, adressées aux trésoriers-généraux de France, prouvent que les Etats de Normandie ont été assemblés le 6 février i655. On a aussi la preuve que leur trésorier a rendu ses comptes d'années en années, pour 1661, 1662, i663, 1664 et l666\ Sur les registres du Bureau des Finances de Rouen , l'on trouve le nom des députés envoyés à ces états en 1664 et 1666. Enfin, une ordonnance du 1 1 janvier 1672 , nomme un sieur

uiyiiizeo

Vf ror»tion

Saver , trésorier de France , pour examiner les comptes des Etats de Normandie en Tannée 1666.

D'après tous ces faits , pas de doute que ce n'est qu'en 1666 que nos Etats ont dû être supprimés. Le parlement, soit faiblesse, soit insouciance, ne s'opposa point à cet abus d'autorité , et la Normandie vit s'anéantir la plupart de ses privilèges.

La révocation de l'édit de Nantes porta un préjudice encore plus sensible à notre province , puisqu'elle <fcj£i£l.d' perdit par suite de celte mesure aussi impolitique que barbare, plus de cent quatre-vingt mille habitants. La ville de Rouen ne tarda pas à ressentir les fâcheux effets de cette émigration , par le dépérissement de ses manufactures , principalement de celles en draps qui étaient alors si florissantes, et qui depuis n'ont pu se relever.

Au mois de septembre 1 749 j nous eûmes l'honneur p»,^ ^ de recevoir Louis XV dans nos murs. Dans un voyage LoBiiXV* que ce prince fit au Hâvre , il passa par Rouen, et daigna s'y arrêter quelques heures. Il entendit la messe dans l'église de Saint-Paul ; visita le pont de bateaux , qu'on ouvrit devant lui , pour faire passer un vaisseau, et continua ensuite son voyage (i).

Le règne de ce prince ne nous oûre , en événements particuliers à notre ville , que la suspension du parlement de Normandie en 1 763 , sa suppression en 1771, et la création du Conseil supérieur. Je vous renvoie , mon ami , pour le détail de ces

(1) Coq de Viljeray, Abrogé de l'Htst. de Rouen.

événements à la lettre où je vous ai tracé l'histoire du parlement.

Si le règne de Louis XV ne nous offre heureuse-

lurnti A» « • •

îSîv" ment *lue Peu d'événements politiques, en revanche nous pouvons le regarder comme le siècle des embellissements pour la ville de Rouen. Parmi le grand nombre d'édifices publics qu'elle a vu élever dans Pespace d'une cinquantaine d'années , je puis vous citer le Grenier h sel (aujourd'hui casernes de Saint- Sevcr ), l'hôtel de la Présidence , la Romaine et les Consuls. Les dehors de notre ville prirent aussi une nouvelle physionomie, par l'ouverture de la belle route du Mont-Riboudet , par la plantation de nos boulevards , et par la création du Charap-de-Mars. C'est aussi sous le règne de Louis XV , et par sa protection , que nos concitoyens virent se former au sein de leur ville trois établissements utiles, l'Académie des Sciences, l'Académie de Peinture et l'Ecole de Botanique.

L'avènement de Louis XVI au trône ( i o mai 1 774 ), fut marqué par le rappel des parlements. Celui de Rouen reprit ses fonctions à la satisfaction générale des habitants, qui, accoutumés à l'ancien ordre judiciaire , n'avaient vu qu'avec peine l'établissement du Conseil supérieur. Ce fut au duc d*Harcourt , gouverneur de notre province , que le jeune Monarque confia l'honorable mission de rétablir le Parlement et la Chambre des Comptes : l'édit concernant le rappel de ces Cours souveraines fut en-

registre le 12 novembre 1774 ; et le i4, le Parlement reprit ses travaux accoutumés.

Joseph II , empereur d'Allemagne , voyageant p,,^, de sous le nom du comté de Falkenstein , passa par Jo'*rl, ,L Rouen le 3i mai 1777. Il arriva sur les six heures du soir; mais comme il voyageait incognito , on ne lui rendit aucuns honneurs. Ce prince partit le lendemain matin pour le Hâvre.

En 176a, notre ville eut aussi l'honneur de recevoir Paul I«r , héritier présomptif du trône de Rus- P£ïTi«? sie, et Marie Fœderowna de Wurtemberg , son épouse , voyageant l'un et l'autre sous le nom du comte et de la comtesse du Nord. Ces augustes voyageurs y arrivèrent le quatre juillet , à sept heures du soir, et se rendirent de suite au spectacle , où ils reçurent l'accueil le plus flatteur de la société nombreuse et brillante qui s'y était réunie. Ils ne firent que coucher dans notre ville , et repartirent le lendemain matin pour le Hâvre.

Louis XVI , au retour de son voyage de Cherbourg , où il était allé visiter les fameux cônes qui Uv fermaient la rade , passa par Rouen le mercredi 28 juin 1786, et s'y arrêta à-peu-près une demi journée. Tout était préparé sur le port et dans la rue Grand-Pont , pour sa réception ; mais par une cause qui est restée ignorée , au lieu de passer sous l'arc-de-triomphe que Ton avait élevé à l'entrée de l'avenue du Mont-Riboudet, il ne fit que s'y arrêter quelques instants pour recevoir les clefs de la ville , qui lui furent présentées par le duc d'Har court et

par le maire de Rouen : puis , continuant sa route par les boulevards Bouvreuil et Beauvoisiue , il entra par la porte Beauvoisine , au bruit de l'artillerie du Vieux-Palais, et au son de toutes les cloches. Ce qu'il y eut de particulier, c'est que les habitants de ce quartier ne s'attendant pas à l'honneur qu'ils allaient recevoir , n'avaient fait aucuns préparatifs ; la plupart s'étaient portés vers la rue Grand-Pont.

Le Roi descendit à l'archevêché, où l'attendait le cardinal de la Rochefoucault , archevêque de Rouen. Le premier soin de ce pieux Monarque fut de se rendre à l'église cathédrale pour y faire sa prière. A son retour au palais archiépiscopal , il reçut les Cours souveraines , qui lui furent présentées par le duc d'Harcourt. Lorsqu'elles se furent retirées, le chapitre , ayant à sa tête le cardinal de la Rochefoucault, eut aussi l'honneur de venir saluer le Roi, et de lui offrir les présents d'usage , consistant en six pains , et en douze bouteilles de vin.

Sa Majesté dîna ensuite à une table de vingt couverts. Toute sa suite fut servie dans la Salle des Etats , où l'on avait dressé trois tables de chacune seize couverts , et dont Messieurs les Vicaires-Généraux firent les honneurs. Après le dîner , les juridictions du Bailliage, Consulaire et l'Académie , furent présentées au Roi, et le complimentèrent.

Sur les sept heures du soir , le Roi , pour ne pas rendre tout-à-fait inutiles les préparatifs que l'on avait faits rue Grand-Pont , eut la bonté de des-

cendre à pied cette rue , et alla visiter le pont de bateaux. Il daigna aussi s'arrêter quelques instants sous la tente qu'on lui avait préparée, et y prendre son café. Au moment où il porta la main à sa tasse, et à un signal convenu, le pont s'ouvrit , et partagea sa table et le cortège en deux ; car la tente avait été élevée sur un des deux bateaux qui servent à l'ouverture du pont , tandis que toute la suite du Roi se trouvait placée sur l'autre. Au môme instant un superbe navire, portant tous les pavillons amis de la France , monté d'un équipage élégamment vétu, passa devant le Roi , au bruit d'une nombreuse artillerie et des fanfares d'une grande quantité de barques , plus richement équipées les unes que les autres, placées audessus et au-dessous du pont. Louis XVI parut extrêmement flatté de cette fête , et s'amusa beaucoup de voir les courtisans restés de l'autre côté.

Sur les huit heures et demie, le Roi quitta notre ville, et alla le même soir coucher au château de Gaillon, superbe maison de plaisance appartenant aux. archevêques de Rouen.

Louis XVI n'oublia point les hôpitaux; avant son départ, il remit à M. delà Rochefoucaultlasommede 20 mille liv. pour leur être distribuée.

Ce prince signala aussi sont court séjour à Rouen par un acte de justice. D'anciens droits , aussi onéreux qu'injustes , qui n'avaient été établis que pour trois ans , par édit de Louis XIV , en date du 7 novembre i653, subsistaient toujours: depuis longtemps les négociants en sollicitaient en vain l'abolition ; le Roi l'apprend , et ces droits sont supprimés.

Il me reste encore, mon cher Alphonse, à vous Sv2!.uon! entretenir des événements arrivés dans notre ville pendant la révolution. En général , pendant tout le temps qu'a duré cet orage politique , elle n'a point éprouvé de ces funestes réactions, qui ont trop souvent ensanglanté la capitale et les principales villes du midi. Elle doit certainement ce bonheur aux opinions modérées de nos concitoyens , ainsi qu'à la sagesse et à la prudence des administrations locales. Quelques émeutes, comme nous allons le voir, ont seules troublé la tranquillité publique ; mais toutes ayant été appaisées dès leur naissance , aucunes n'ont eu de suites sérieuses. Si quelques agitateurs, dont la plupart étaient étrangers; si quelques agents provocateurs sont parvenus dans plusieurs circonstances à détourner le peuple de sou devoir , l'on doit à la vérité de dire que celui-ci a prouvé y en y rentrant promptement , son amour pour Tordre et son respect pour les lois. Dans une ville de près de cent mille âmes, l'on compte à peine une vingtaine de personnes qui ont péri sur l'échafaud pour cause politique,

nombrecertaineraentbeaucouptropgrandencore,maîs qui n'est rien si on le compare à celui des victimes de la révolution dans la plupart des villes de France. Encore , parmi celles qui ont péri à Rouen , plusieurs étaient coupables; car, dans tous les temps, des vols et des assassinats sont des crimes, n'importe par quel motif et au nom de qui on les commet.

Dans les premiers jours de juillet 1 789, une fermen- Emnu A tation sourde , occasionnée par la disette qui com- TS't'saSÏ .mène ait à se faire sentir dans notre ville , s'annonçait dans les esprits ; une méfiance générale faisait craindre une catastrophe; elle éclata le 1 a juillet. Le peuple s'attroupa sur les quais et sur le port, en menaçant le régiment de Navarre , en garnison à Rouen et caserné à Saint-Sever. Malgré toutes les mesures que prit l'autorité locale pour appaiser cette effervescence, et faire rentrer les mutins dans le devoir, l'on fut obligé d'avoir recours à la force. Deux fois les soldats , par l'ordre de leurs chefs , firent feu en l'air ; mais à la troisième décharge , ils tuèrent cinq ou six individus sur la place; un grand nombre blessés grièvement furent transportés à l'Hôtel-Dieu^ et la plupart y moururent de leurs blessures.

Malgré la sévère leçon de la veille , le lendemain le peuple s'attroupa de nouveau , et pilla tous les magasins à blé dans l'intérieur de la ville : ceux du faubourg Saint-Sever furent préservés du pillage par le régiment de Turenne, dont la présence imposa aux factieux.

Le mardi 1 4, le courrier de la malle entra dans

la ville avec une cocarde tricolore à son chapeau ; en un instant la nouvelle des événements de Paris se répandit dans toute la ville ; par un mouvement spontané, le même jour la plupart des négociants parurent à la bourse avec des cocardes.

Le Corps municipal et électoral , profondément affligé des troubles qui avaient eu lieu dans les journées des douze et treize , reconnaissant la nécessité de venir au secours de la classe indigente , arrêta dans sa séance du 19 juillet, qu'à dater du lundi 20, des cartes , portant les armes de la ville et ces mots : Trois livres de pain pour sept sols six deniers , seraient distribuées aux citoyens les plus pauvres par les curés de leurs paroisses , l'administration se chargeant de rembourser aux boulangers l'excédent du prix.

•» La tranquillité paraissait entièrement rétablie ; ^T*1 mais l'arrivée de Bordier et de Jourdain dans les premiers jours d'août, fit naître de nouveaux troubles. Le peuple , poussé à la révolte , se porta encore une fois aux plus grands désordres. Les plus forcenés renversent , pillent , brûlent les barrières de Poctroi ; rentrés en ville , ils brisent et brûlent les mécaniques ; on aurait dit que, dans sa fureur, le peuple prenait plaisir à détruire ce qui lui aidait à gagner sa vie. Toute la ville était en rumeur, chacun craignait d'être pillé : enfin , le désordre fut porté à un tel point, que la garde fut encore obligée de faire feu sur les mutins. Plusieurs furent tués, un grand nombre furent blessés; l'on en arrêta aussi beaucoup,

principalement ceux qui paraissaient être les meneurs. Parmi ces derniers , deux furent jugés prévôtalement, et condamnés à être pendus : leur exécution eut lieu le même jour sur le port, en face le pont.

Tous les journaux , tous les historiens qui jusqu'à

de Sot Ait t

ce jour ont rapporté le supplice de Bordier et de Jourdain, ont été mal informés. Tenant les faits d'un témoin au procès, je vais vous les rapporter tels qu'ils se sont passés.

Bordier , lié à la faction du duc d'Orléans , fut dirigé par elle sur Rouen , pour y propager ses principes anarchiques. Il y arriva dans les premiers jours d'août , et logea chez Prieur , traiteur , rue des Charettes, chez lequel il rencontra Jourdain, capitaine d'une compagnie de volontaires patriotes, qu'il avait connu anciennement à Paris.

Déjà , en passant par Gisors et Fleury , Bordier avait tenu des propos séditieux ; il les renouvela à Rouen. Dans la nuit du 3 au 4 août , Bordier et Jourdain s'entourèrent de la populace des bas quartiers , qu'on désignait alors sous le nom de Carabos, et au nombre de plus de cinq cents , ils vinrent à l'intendance pour s'emparer de M. deMaussion, intentendant de la généralité.

L'administration municipale qui , dans la soirée , avait été informée de ce mouvement et du projet des factieux y par les soins du commissaire de police Renard, arrêta de former une patrouille de tous ses membres. Cette patrouille , forte de soixante hommes bien armés, et commandée par M. Bournisien Despréaux y

se rendit à l'intendance; son arrivée imposa aux factieux , et déjoua ainsi leurs complots.

Forcés de se retirer, Bordier et Jourdain se promettent de revenir le lendemain, et tiennent parole» Dès cinq heures du matin , ils sont à l'intendance ; ayant pénétré dans les bureaux, ils mettent tout sens dessus dessous , parcourent inutilement les appartements pour trouver M, de M aussi on ; ensuite , ils s'introduisent dans l'église des Jacobins , profanent ïe sanctuaire , et se retirent en proférant les discours les plus incendiaires.

Comme il fallait bien un motif pour exciter la populace, Bordier et son complice lui faisaient accroire que les négociants de Rouen avaient d'immenses magasins de blé caché dans des souterrains, et qu'il fallait faire comme à Paris, couper des tètes. Pour victimes, ils désignaient une douzaine de négociants les plus recommandables de cette ville. Il fallut prendre une mesure sévère pour s'opposer à ce soulèvement. Bordier fut arrêté le cinq août, à deux heures, au moment de son dîner , et conduit au bureau permanent de la police, où il resta en charte privée jusqu'à cinq heures.

Le Corps municipal et électoral s'étant assemblé , on fit subir un interrogatoire à Bordier sur les motifs qui l'avaient amené à Rouen , et sur la conduite qu'il avait tenue depuis son arrivée. Il se défendit mal , prétexta être venu dans cette ville pour voir M. Molé , qui traitait alors de la direction du théâtre des arts,

et assura qu'il était d'accord avec ce directeur pour donner quelques représentations.

Les dépositions qui venaient en foule contre Bordier , la déclaration de M. Mole , qui assura ne l'a* voir point vu , déterminèrent l'assemblée à le faire écrouer à la conciergerie ; il était huit heures du soir. Jourdain , apprenant la détention de son ami , projette de l'enlever à main armée delà prison. En effet, sur les minuit il se porte vers la conciergerie à la tête d'une foule de Carabos , en force l'entrée , enlève Bordier , le conduit au Vieux-Palais, où on lui sert à souper , et à cinq heures du matin , il le fait partir pour Paris , par la diligence.

Le bruit de l'évasion de Bordier s'étant répandu dans la ville , le Corps municipal et électoral se réunit dès six heures du matin : à sept heures , l'on invite M. le marquis d'Herbouville , colonel des volontaires patriotes , à se rendre à la séance. L'assemblée lui témoigne son mécontentement de la fuite de Bordier y et lui intime l'ordre de le faire arrêter partout où on pourra le saisir.

M. d'Herbouville fait partir sur-le-champ quatre officiers de son corps dans une berline à six chevaux ; ils rejoignent Bordier à Magny , où il soupait : ramené à Rouen, ilestécroué de nouveau à la conciergerie. Le même jour, Jourdain fut livré par ses propres soldats.

Le procès de Bordier et de Jourdain s'instruisit de suite devant M. Cambon de Villemont, prévôt général , et le sieur Flambart , lieutenant-général

de la maréchaussée de la Haute - Normandie , et dura douze jours. Les accusés atteints et convaincus d'avoir tenu des propos séditieux dans la ville , et d'avoir excité le peuple a la révolte , furent condamnés à la peine de mort , le vendredi ai août. Le jugement portait : « Pour punition »et réparation de quoi, lesdits Bordier et Jour- »dain , condamnés à être pendus et étranglés » jusqu'à ce que mort s'ensuive, à une potence, »qui, à cet effet, sera plantée à Ventrée du pont, y*sur le quai de cette ville, où ils seront conduits par *V exécuteur des sentences criminelles , dans un » tombereau , pour leurs corps morts, après être ^restés exposés vingt-quatre heures , être ensuite tportés aux fourches patibulaires* »

M. Bailli, maire de Paris, écrivit à l'administration municipale en faveur de Bordier ; M. Moreau de Saint-Mery , président du corps électoral , lui adressa une lettre menaçante pour qu'elle rendit Bordier à la liberté j le garde des Sceaux, écrivit également pour qu'on lui envoya les pièces du procès , en ordonnant de suspendre l'exécution : ces lettres parvinrent le matin ; à onze heures l'administration répondit négativement , et à cinq heures les criminels n'existaient plus.

Il n'y a pas de doute que cet acte de sévérité maintint la tranquillité dans la ville , dont la populace était très-disposée à commettre, comme celle de Paris , tous les désordres utiles à la faction d'Orléans.

Bordier entendit prononcer son arrêt avec fermeté, et marcha au supplice d'un air tranquille. Sur sa route , il salua les comédiens de sa connaissance : arrivé au pied de l'e'chafaud , il embrassa Jourdain, en lui disant: Tu causes ma mort, et je te pardonne. Jourdain voulut répliquer : ce n'est point le moment des explications , a-t-il dit, il faut mourir sans faiblesse. Citoyens , s'est-il écrié, je meurs pour vous; je meurs innocent ; je meurs pour la patrie.

Le a frimaire de l'an II , le conseil général de la commune de Rouen prit une délibération pour réha- BA«k.iit».

r * lion de U

biliter la mémoire de Bordier et Jourdain. Le len- %™Xïa€ demain, tous les corps administratifs et judiciaires , *x3w"*",t les membres de la société populaire , les acteurs et les actrices des deux théâtres , et une foule immense de peuple , se rendirent au lieu de l'exécution. Les têtes de ces deux prétendus martyrs de la liberté , trèssoigneusement conservées par M. Laumonier, chirurrurgien en chef de l'Hô tel-Dieu de Rouen , furent déposées sur un autel élevé à l'endroit où ils avaient perdu la vie , et sur les quatre faces duquel on lisait cette inscription :

A Bordier et Jourdain , martyrs de la liberté ! Vous vive* dans nos cœurs ; Les patriotes sont immortels , Vos mânes seront venges.

Lorsque le greffier eut lu à haute et intelligible voix la délibération du Conseil municipal de la com-

mime qui réhabilitait la mémoire de Bordier et Jourdain , plusieurs fonctionnaires publics , Ribié, directeur du théâtre de la République , et Laumonierf prononcèrent chacun un discours, conformes aux idées du moment. M. de Fontenay, maire de Rouen, termina cette cérémonie en déclarant qu'à l'avenir le port de Rouen porterait le nom de ces deux martyrs de la liberté, et qu'il y serait placé une inscription pour transmettre à la postérité le souvenir de cette fête civique. On donna au quai de Paris le nom de quai Bordier ■, et à celui du Hâvre , le nom de quai Jourdain, dénominations qui ont subsisté jusqu'en i795.

Depuis quelque temps la garde nationale de Rouen désirait faire un pacte fédératif avec les principales gardes du royaume, surtout avec celles du département de la Seine-Inférieure ; elle nomma des commissaires pris dans son sein, pour s'occuper du plan de fédération.

Le premier soin des commissaires fut de demander l'autorisation des officiers municipaux de cette ville , autorisation qu'ils obtinrent d'autant plus facilement , que cette fédération était un vœu formé par la Municipalité elle-même.

Le jour de la fédération ayant été fixé au 29 juin, les commissaires se partagèrent tous les détails de cette féte , et invitèrent toutes les gardes nationales du royaume à y envoyer des détachements, ou à y faire parvenir leurs actes d'adhésion.

Le 28 juin tous les députés à l'assemblée fédéra-

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tivc se rendirent , dès six heures du matin , dans la grande salle des Consuls. Lorsqu'ils eurent pris séance j M. le marquis d'Etouteville , maire de Rouen , et pre'sident de l'assemblée , prononça un discours ou respiraient les principes les plus sages, et qui fut couvert d'applaudissements.

Ensuite M. d'Etouteville proposa à l'assemblée de nommer l'état major de l'armée fédérative. M. le marquis d'Herbouville, commandant de la garde nationale de Rouen, fut proclamé d'une voix unanime commandant général de cette armée. Lorsque les autres officiers furent nommés , M. d'Etouteville annonça à l'assemblée que la municipalité de Rouen, désirant consacrer par un monument l'heureuse fédération qui allait se passer , avait fait faire un drapeau qui devait être béni sur l'autel de la patrie , et qu'elle priait l'assemblée fédérative de l'accepter comme un gage des sentiments patriotiques qui l'animaient.

Le 29 juin , à six heures du matin , les troupes de ligne, cent douze détachements formant l'arméo fédérative , au nombre de plus de dix mille hommes, se réunirent sur les places indiquées pour chaque division. À huit heures , l'armée se mit en marche sur quatre colonnes , et se rendit au camp préparé sur les bruyères de Saint-Julien, en suivant chacune une route différente. La marche des fédérés était combinée de telle manière qu'au premier coup de canon toutes les colonnes entrèrent ensemble dans

le camp , et offrirent le spectacle d'une année rangée en bataille en un instant.

Le corps municipal , messieurs les maires et officiers municipaux des soixante - quatre cantons du département, et beaucoup de personnes notable* invitées à cette féte , se rendirent au camp à dix heures , escortés par des détachements de la garde nationale et des troupes de ligne.

Le clergé, revêtu de ses habits sacerdotaux, ayant à sa téte le révérend père Dury , aumônier général de l'armée fédérative , faisant les fonctions de célébrant , se rendit à l'autel , et la cérémonie religieuse commença par le V eni Creator , annoncé à Y armée par une salve d'artillerie.

Ensuite M. Thomas, commissaire de l'armée fédérative , vint déposer sur l'autel les pouvoirs des fédérés, et tous les actes d'adhésion: lorsqu'il eut rempli sa mission , l'on commença la messe , après laquelle le révérend père Dury prononça un discours relatif à la circonstance, et qui fut écouté avec le plus vif intérêt : il avait pris pour texte ces paroles de Jérémie : Vociferare in cwitatibus juda et forte Jérusalem dicens : audite verba pacti hujus et facite Ma.

C'est à ce moment que M. d'Etouteville fit hommage à l'assemblée du drapeau fédératif , qui portait pour devise : L'union fait la force ; pour âme : Vivre libre , ou mourir; et pour inscription : Pacte fédératif , fait à Rouen le 29 juin 1790.

Une salve d'artillerie annonça la prestation du serment civique , conçu ainsi :

« Nous, membres de la Fédération rouehnaise , »jurons sur V autel de la patrie , en présence de » l'Être suprême , de défendre de toutes nos forces y>la constitution , et d'être toujours fidèles à la na- »tion, à la loi et au Roi; de nous réunir pour comnbattre tous ceux qui oseraient les attaquer , et »de mourir plutôt que de cesser d'être libres. »

Lorsque ce serment , trop tôt oublié , eut été pro. nonce , le cortège se rendit à l'église cathédrale où se termina cette féte imposante par une cérémonie religieuse.

Le soir de cette journée à jamais mémorable, s'est terminé par une illumination générale , et par des danses qui se formèrent spontanément sur toutes lçs places publiques.

La Fédération rouennaise de 1790, doit être considérée, mon cher Alphonse, comme une fête nationale , puisque la plus grande partie de la France youlut y prendre part. Cent quatorze villes y envoyèrent des détachements de leurs gardes nationales : soixante-quatorze villes ou bourgs du département de la Seine-Inférieure , outre des détachements de leurs gardes nationales , y furent reprétés par une députation de leurs officiers municipaux : cent dix villes de toutes les parties de la France y envoyèrent leur adhésion.

Les habitants de Rouen apprirent avec la plus grande allégresse l'acceptation de laçons titutionparLouisX VI,

p-m^ù- le mercredi i4 septembre, et la nouvelle en fut reçue «,ue°n0<T auxcrisrelterésdeiuVe/e/to//Lecourrierquil'apporta dans nos murs, arriva le jeudi i5, à six heures du matin. Aussitôt , le département en informa tous les corps administratifs; le canon du Vieux-Palais l'annonça aux habitants. Une ivresse ge'ne'rale se manifesta tout-à-coup : le peuple s'assembla dans les rues et alluma des feux de joie. L'administration municipale , interprétant le vœux des citoyens , donna les ordres pour qu'un Te Deum fut chanté dans l'église métropolitaine , en actions de grâces de cet heureux e'vénement.

En un instant , la garde nationale est sur pied ; les corps administratifs et judiciaires sont invités; le temple est préparé, et la féte commence. M. l'abbé Gorniquet officia pontifie alement, et, avant d'entonner le Te Deum, il prononça un discours éloquent, improvisé sur cette circonstance, et qui fut écouté avec une religieuse attention par toute l'assemblée.

Le soir, une illumination générale et brillante termina ce beau jour : des transparents , plus ingénieux les uns que les autres , exprimèrent les sentiments de reconnaissance des Rouennais , envers l'auguste monarque qui venait de signer le pacte qui le plaçait à la tète d'un peuple libre et régénéré.

Le même jour , les membres du département et du district s'empressèrent de payer leur tribut de respect et de reconnaissance dans des adresses au Roi, et à l'Assemblée nationale.

Le lundi 19, une grande messe en musique et à

grand orchestre , fut célébrée dans Péglise métropolitaine , par messieurs les vicaires-généraux , en actions de grâces de l'acceptation delà constitution.

La publication de l'acte constitutionnel eut lieu dans les carrefours et places publiques de la ville , le dimanche a5 septembre , au bruit de l'artillerie et au son de toutes les cloches. La première publication s'est faite à la maison Commune , dans les termes suivants :

Citoyens ,

« L'Assemblée nationale constituante, aux années 1)1789, 1790, 1791, ayant commencé l'ouvrage de »la constitution, l'a heureusement terminé le 3 septembre 1791.

»L'acte constitutionnel a été solennellement ac- »cepté et signé par le Roi, le i4 du même mois.

iiL'Assemblée nationale constituante en remet le » dépôt à la fidélité du Corps législatif, du Roi et des ujuges ; à la vigilance des pères de familles , aux «épouses et aux mères , à l'affection des jeunes citoyens et au courage de tous les Français. »

A six heures tous les corps constitués se rendirent à l'église cathédrale pour assister au Te Deum, qui fut chanté en musique.

Depuis cette époque jusqu'en 1792 , il ne s'est passé rien de remarquable à Rouen. Le mercredi ^T«™

r * v cabre

a août, une insurrection éclata dans nos murs. Le l79** prix du pain élevé à trois sols la livre , fut la cause

F mm lr « en

de ce mouvement populaire, dans lequel plusieurs citoyens perdirent la vie. Sur l'invitation du Conseil général de la commune , les vingt-six sections s'assemblèrent au lieu ordinaire de leurs séances , pour délibérer sur les mesures à prendre dans cette circonstance. Toutes s'accordèrent à demander la diminution du prix du pain. En conséquence, chaque section nomma deux commissaires, qui se rendirent à minuit au conseil général. Le résultat de celte séance extraordinaire, fut de fixer le prix du pain à deux sols et demi la livre. Les sections restèrent en permanence , et, de concert avec le conseil général de la commune , elles s'occupèrent des mesures ultérieures à prendre pour rétablir l'ordre public. La nuit se passa plus tranquillement qu'on n'avait lieu de l'espérer, d'après l'exaspération où étaient portés les esprits. Le peuple, informé le matin des mesures qui avaient été prises la nuit , cessa de s'attrouper, et reprit ses travaux.

Cependant la tranquillité ne dura pas long-temps , et ne pouvait pas durer, justement à cause des moyens que l'administration avait employés pour ramener l'ordre. Les sections étaient sans doute animées par les meilleures intentions; mais en fixant le prix duj>ain au-dessous de la valeur du blé , elles auraient dû prévoir ce qui arriva. Les cultivateurs cessèrent d'approvisionner nos halles , et les habitants peu aisés des campagnes , trouvant à Rouen le pain à meilleur marché que chez eux, descendirent tous à la ville. Leur arrivée occasionna des troubles et des accidents

graves , surtout à la porte des boulangers, où chacun s'arrachait le pain.

Le Conseil général de la commune , reconnaissant le mauvais effet des mesures qu'il avait prises , arrêta , dans sa séance du 7 novembre , que le pain serait vendu trois sols la livre , mais que les bureaux de bienfaisance délivreraient à tous les indigents des cartes , au moyen desquelles le môme pain leur serait distribué à deux sois un liard. Croirezvous , mon cher Alphonse , qu'un arrêté aussi sage , qui prouvait toute la sollicitude de l'administration pour la classe indigente, occasionna un nouveau soulèvement!

Des rassemblements nombreux se formèrent sur la place du Champ-de-Mars. la populace de Darnétal , qui , à cette époque , était toujours prête lorsqu'il s'agissait de piller et de s'emparer du bien d'au* trui , vint y prendre part , comme formant , disaitelle , une vingt-septième section. Des motions , plus incendiaires les unes que les autres, contre le maire et le président du département , y furent faites et reçues avec transport La garde nationale et la gen^ darmerie marchèrent sur le Champ-de-Mars, et dissipèrent l'attroupement.

Le pain étant porté au prix le plus bas, que voulait donc le peuple ? Toute sa conduite , dans cette circonstance , prouve que la rareté des subsistances n'était pas le vrai motif de tous ces soulèvements , et que sans le savoir il était l'instrument de quelques agents provocateurs. Le même soir , le

rassemblement du Champ-de-Mars , qu'on avait cru entièrement dissipe, se porta àDarnétal, dans l'intention de piller cette ville ; mais l'autorité locale, avertie à temps du projet de cette populace exaspërëe , fit sonner le tocsin , et prit en outre toutes les mesures en son pouvoir , pour opposer la force à la force. De son côté, l'administration, informée de ce nouveau rassemblement, fit ranger la garde nationale sur la place de Saint-Hilaire , et braquer plusieurs pièces de canon sur la route de Darnétal. Le peuple , informé de ces mesures se porta dans les communes environnantes; mais trouvant tous les habitants sur leurs gardes, il finit par se disperser, et le jour ramena la tranquillité.

Quelques mois s'écoulèrent ainsi ; mais dans la nuit du 11 au i a janvier, il y eut un rassemblement nombreux sur la place de la Rougemare $ l'arbre de la liberté fut coupé et brûlé aux cris de vive le Roi! ^Td!' Dansla journée du douze, Aumont, ci-devant avocat Lanuxîî, *u parlement de Normandie , faisait signer chez lui un » i593. ^cr«^ ayant pour titre : Projet d'adresse à présenter à la Convention nationale , par les citoyens du département de laSeine-Inférieure. Cette adresse avait pour but de sauver la vie à l'infortuné Louis XVI.

Une foule de bons citoyens se présentant pour la signer , Aumont fit mettre une table sur la place de la Rougemare , en face sa maison. Ce qui troubla Tordre, c'est que quelques signataires, sans doute emportés par un zèle bien louable , forcèrent un grand nombre de passants à la signer aussi. Des provocations , des rixes furent la suite de cette mesure

peu réfléchie. L'autorité locale , informée de ce qui se passait , envoya un fort détachement de la garde nationale pour dissiper cet attroupement. Vingt personnes furent arrêtées et conduites dans les prisons de la ville. Le même jour, l'arbre de la liberté fut replanté ; le soir de nombreuses patrouilles parcoururent les divers quartiers, et maintinrent la tranquillité publique.

Àumont , et Leclerc chez lequel avait été imprimée l'adresse, furent arrêtés dans la journée. Le lendemain ils furent envoyés à Paris avec leurs coaccusés, et constitués prisonniers à la conciergerie du palais. Leclerc venait d'être dénoncé à la Convention nationale, comme provoquant dans son journal les citoyens à la guerre civile.

Dans sa séance du i3 janvier , la Convention rendit un décret d'accusation contre le sieur Leclerc , éditeur de la Chrouique nationale et étrangère . ordonna que les scellés seraient apposés sur ses papiers , et qu'à cet effet un courrier extraordinaire serait envoyé à Rouen.

Le ai août 1793, Leclerc, Aumont et leurs co accusés , furent traduits au tribunal révolutionnaire : les débats durèrent plusieurs jours , elle 6 septembre suivant, intervint jugement qui condamnait à la peine de mort Georges 4 union t , Jacques Leclerc , et les nommés Botais , Henry , Delahnâe , Eudeline , Merinéj Maubert et la femme Drieu : les autres accusés , contre lesquels il ne s'élevait pas de charges suffisantes, furent rendus à la liberté.

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Emem^v. Le mercredi , premier mai , la tranquillité fut encore troublée dans notre ville , et la rareté des subsistances fut aussi le motif , ou plutôt le prétexte de cette nouvelle émeute. Le peuple , excité par des meneurs , commit beaucoup de désordres. Les volontaires du district de Rouen, au lieu de maintenir l'ordre public , se réunirent aux citoyens égarés, et, comme eux, ils se portèrent aux plus graves excès. Les autorités ayant en vain employé les voies de douceur pour ramener le peuple a son devoir , déployèrent l'appareil de la force , et firent sonner le tocsin et battre la générale. La garde nationale , qui , dans tous les temps , a rendu les plus grands services , se porta de suite aux lieux où étaient les principaux attroupements. Elle pensait que sa présence seule suffirait pour dissiper la multitude ; mais les volontaires ayant fait feu , s'étant même emparés de l'adjudant major qui la commandait , elle fut obligée d'employer la force ; alors une lutte s'engagea dans les rues de Rouen. Les volontaires ayant eu le dessous, la populace , qui ne se sentait plus soutenue , prit la fuite : la plupart des mutins retournèrent dans leurs foyers , les autres furent poursuivis par la gendarmerie , et tout rentra dans l'ordre.

Ce mouvement populaire , dans lequel plusieurs personnes furent grièvement blessées , coûta la vie à une femme, qui, se trouvant dans la mêlée, où certainement elle n'avait pas besoin , porta ainsi la peine de son imprudence. Parmi cette populace insurgée, l'on remarqua un grand nombre d'individus , étrangers à

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(fol )

la ville , et déguisés sous les haillons de la misère , ce qui prouve que ce mouvement fut l'effet de la malveillance plutôt que de la disette.

Au mois de germinal de Tan III ( avril 1795), notre ville vit encore éclater une émeute dans ses murs. Celle-ci a duré trois jours entiers , et a présenté les caractères les plus graves. Les premiers attroupements commencèrent le i3 , et la journée fut marquée par des désordres en tous genres. Plusieurs magistrats furent grièvement blessés , et l'effroi devint général, lorsqu'on sut que les mutins s'étaient emparés de sept ou huit pièces de canon. Les désordres augmentèrent encore dans celle du i4 ; la vie des officiers municipaux fut compromise pendant plusieurs heures , et ils ne durent leur salut qu'au courage de quelques braves de la classe ouvrière, qui, indignés des excès auxquels se portaient leurs camarades , parvinrent à soustraire ces fonctionnaires à la rage de ces furieux.

Il serait trop long de vous rapporter tous les désordres commis dans cette journée , ils furent portés au comble. Le lendemain , l'on vit d'autres personnages paraître sur la scène , c'étaient les habitants d'une vingtaine de communes environnantes r qui , informés de ce qui se passait à la ville , quittèrent tout-à-coup leurs travaux , pour venir prendre part au pillage. La populace, enhardie par ce renfort, ne mit plus de bornes à soa audace , et prit l'attitude la plus menaçante. La voix des magistrats fut méconnue , les emblèmes du gouvernement furent foulés

aux pieds , les cris les plus séditieux furent proférés par cette multitude égarée ; enfin , toute la ville était en combustion. Cependant , grâce au bon esprit des habitants , au courage de la garde nationale , ainsi qu'aux mesures énergiques que déploya enfin l'autorité locale , Ton parvint dans la soirée à dissiper les attroupements, et le départ des factieux ramena la tranquillité dans la ville.

Pendant le gouvernement consulaire , et depuis le rétablissement de la monarchie jusqu'à nos jours , notre ville , mon cher Alphonse , n'a été le théâtre d'aucuns troubles ; elle a subi les des— tinées communes de la France , sans éprouver de secousses politiques , et sans fournir aucun événement remarquable qui lui soit particulier. Je ne crois point devoir vous parler des entrées que Napoléon a faites à Rouen, soit comme premier Consul, soit comme Empereur, ni de celles faites depuis par plusieurs membres de la famille royale , et qui toutes ont été l'objet de fêtes brillantes , parce que vous pourrez en trouver tous les détails dans les journaux du temps.

Ici donc, mon ami, se termine l'abrégé de l'histoire de Rouen , car de plus grands détails dépasse— saient les bornes que je me suis prescrites. J'aurais pu encore, il est vrai, vous entretenir des incendies, des inondations , des épidémies et des autres fléaux qui, à diverses époques , ont porté la désolation dans cette ville , accidents dont je n'ai pas cru devoir mêler le récit à celui des événements politiques $ mais

le même motif me force de garder le silence sur cette partie de notre histoire. Je me bornerai donc à vous dire que le tableau des accidents dont Rouen a été le théâtre pendant le cours des siècles , est on ne peu plus affligeant. Sa situation sur le bord d'un fleuve aussi considérable que la Seine, l'expose souvent aux inondations , fléau qui se joue de tous les obstacles, et dont des mesures de prëvoyance peuvent seulement diminuer les funestes effets. Nous devons au zèle et au courage au-dessus de tout éloge , qui anime le corps des pompiers, de n'avoir plus à craindre ces immenses incendies qui dévoraient des quartiers entiers. Le peu de largeur de la plupart des rues de Rouen , leur malpropreté, l'entassement des indigents dans des quartiers où l'air ne circule pas , l'imperfection des connaissances hygiéniques, et l'inobservance de ses règles , étaient autrefois une cause permanente des maladies contagieuses , dont le progrès des lumières , et la sollicitude de l'autorité locale nous ont préservés depuis un certain nombre d'années. Mais il s'en faut de beaucoup que les améliorations dont notre ville est susceptible , sous ce rapport , soient complettes. Il n'y a encore que trop de quartiers dans Rouen, qui sont de véritables foyers d'épidémie , et dont l'insalubrité est attestée par l'état en quelque sorte habituel de dépérissement dont la constitution de leurs habitants porte l'empreinte.

Espérons, mon jeune ami, que l'autorité locale, dont on ne saurait trop louer le zèle pour le bien public,

à la vue des établissements utiles qu'elle élève dans la ville , sans négliger la réparation de nos anciens monuments ; espérons , dis-je , qu'elle n'épargnera rien pour rendre salubres, et on peut le dire, habitables, ces hideux quartiers qui déshonorent la capitale de la Normandie , et qui font gémir les amis de l'humanité sur le sort des malheureux qui y végètent.

Ce n'est qu'alors seulement que Rouen se montrera, par son aspect physique , digne du rang distingué que lui assignent parmi les premières villes du royaume, les nobles souvenirs qui se rattachent à ses murs ; l'illustration guerrière de ses antiques habitants, et les titres plus solides qu'ont à la gloire ses moderàes citoyens, dont l'industrie et le patriotisme concourent 6i puissamment à la prospérité de la France.

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