‹ Lettres sur la ville de RouenChapitre 5 sur 30 · CM · texte numérisé non relu

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Cette Jurîsdiction , remplacée aujourd'hui par la Douane, avait pris ce nom de la grande balance dont on se sert pour peser les marchandises , et que l'on appelle une Romaine,

La Juridiction des Eaux et Forêts avait été , , x établie a Rouen en 1 5o8 (i). L'on présume que ce fut £«\d2 sur les plaintes du Grand-Maître des Eaux et Forêts r*"U' de France, qui, étant seul dans le royaume, et tenant sa J urisdiction à la Table de Marbre de Paris , ne pouvait exercer son autorité dans la province de Normandie, parce qu'en vertu de la Charte aux Normands, accordée à nos ancêtres par Louis-le-Hutin, l'on ne pouvait contraindre les habitants à sortir de cette province pour aller plaider ailleurs.

Louis XII , dont toute? les actions sont généralement marquées au coin de la justice, voulant conserver intacts les privilèges des Normands , voulant aussi conserver les droits du Grand-Maître , permit à celui-ci d'exercer sa Jurisdiction à la Table de Marbre du Palais de Rouen, ainsi qu'il le faisait à Paris; c'est-à-dire , d'y établir des lieutenants pour connaître de l'appel des jugements des maîtres particuliers , à la charge de l'appel au Tribunal souverain de l'Echiquier.

Il existait encore dans cette ville beaucoup d'au- Jmî,*+

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très Jurisdictions , qui toutes tiraient leur origine tmMu du régime féodal. Parmi ces Jurisdictions, l'on distinguait celle de l'Archevêque , laquelle porta pen-

(t)Tous. Dupl. Dctcrip. faist. et géog. de la Haute-Normandie.

dant long-temps le nom d'Echiquier de VÂrclie- <vêque , mais qu'un arrêt du Parlement, en date du a juillet i5i 5, obligea à l'avenir à prendre celui de Hauts-Jours (i).

Le Chapitre avait aussi ses Hauts-Jours (2) , et son droit de Haute-Justice , qu'il faisait exercer par un Bailli qui connaissait de tous les crimes et délits commis dans l'intérieur de la Cathédrale. En 1705, un bourgeois de Rouen , nommé Duval , seulement accusé d'avoir volé quelques ornements de cette église , fut condamné par sentence de ce Bailli à être pendu : quelle peine lui aurait-on donc infligée s'il eût été convaincu de ce vol ? Heureusement pour lui , que s'étant échappé des prisons du Chapitre , le jugement ne fut exécuté qu'en effigie.

Depuis un temps immémorial , l'abbaye de St-Ouen jouissait du privilège d'avoir haute , moyenne et basse justice, qui était rendue en son nom par le Sénéchal ou le Bailli de sa baronnie (3) ; les religieux de cette abbaye conservaient dans leurs archives des lettres-patentes de Charles V , en date de l'année 1367, lorsqu'il n'était encore que duc de Normandie, qui les exemptaient dans toute l'étendue de leur baronnie de la jurisdiction du Maire de Rouen. La rue Pincedos , percée sur les anciens fossés de la ville , jouissait aussi de la même exemption ,

(1) Goabe, H Ut. du Duché" de Normandie, (a) Pomme raye , nul. de la Cathédrale. — Arayot, Hût. de Rouen. (3) Pommeraye , Hist. de l'Abbaye de Saint-Ouen, - Farin, UuU de fiouen.

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comme faisant partie du domaine du Roi. En 1 38a } un voleur pris dans la commune de Quincampoix, une des paroisses dépendantes de leur jurisdiction , fut condamné à être pendu par sentence de leur Sénéchal: ce jugement reçut son exécution aux fourches de Bihorel, autre manoir appartenant à ces religieux.

Je vous ai déjà parlé de la jurisdiction delà Fontaine Jacob j possédée anciennement par les religieux de la Sainte-Trinité-du-Mont > de celle de Saint-Paul , exercée par l'abbesse de Montivilliers. Je crois aussi vous avoir fait mention de celle de Saint-Gervais , dont les ducs de Normandie avaient gratifié les religieux de Fécamp. Il existait encore une jurisdiction de Notre-Dame-du-Pré , accordée aux religieux de ce monastère , par Guillaume-le- Conquérant, ou par Henri son fils. L'abbesse de Bondeville avait aussi haute justice sur plusieurs villages et maisons de sa dépendance : le prétoire où son Bailli rendait la justice , était dans son hôtel de Bondeville , au haut de la rue de la Prison. Je ne vous parle point de la jurisdiction de la Monnaie y car elle ne s'étendait que dans l'intérieur de l'hôtel , seulement sur les ouvriers employés à la fabrication des monnaies.

Je crois, mon ami, ne pouvoir mieux terminer cet article sur les jurisdictions , qu'en vous donnant d££S une légère idée de la différence qu'il y avait en- sÏÏk.u tre la haute , la moyenne et la basse-justice , connaissance indispensable pour bien entendre plusieurs

passages de ces lettres , dans lesquelles j'ai eu l'oc-

cas ion de vous parler de ces justices seigneuriales.

La haute-justice connaissait de tous les crimes emportant la peine capitale ; de toutes les causes civiles entre les personnes soumises à cette jurisdiction , excepté les cas royaux et les cas privilégiés, dont la connaissance appartenait aux juges royaux,

La moyenne -justice connaissait de toutes les actions civiles, réelles , personnelles Jusqu'à soixante sols parisis , et des délits dont l'amende n'excédait pas six sols parisis. La moyenne et la basse-justice ne s'étendaient point hors du fief à raison duquel Ton en jouissait : elles n'étaient compétentes que pour les affaires de police , encore fallait-il qu'il n'y eût ni plaies , ni effusion de sang.

Le bas-justicier n'avait point de vassaux qui lui fissent hommage , il n'avait que des manants obligés à lui rendre aveu.

Cependant, en Normandie, il y avait un cas où la coutume étendait cette compétence aux causes majeures , c'était celui oii un homme pris dans une moyenne ou basse justice , ou poursuivi pour un cas criminel , en faisait volontairement l'aveu ; alors le bas-justicier pouvait le juger, si, dans les vingtquatre heures, il parvenait à rassembler un nombre suffisant d'assistants ; la loi, et son exception, prouvent également qu'un seigneur n'était bas-justicier que parce qu'il n'était pas censé avoir à ses ordres, et sur son fief , des assesseurs pour ju-

ger, et des témoins et des jurës pour instruire. Ainsi vous devez voir, mon ami, qu'il y avait une grande différence entre le seigneur suzerain qui avait des vassaux , et le simple seigneur qui n'avait que des manants. Pour le bonheur de l'humanité , la révolution a fait disparaître tout ce cahos de jurisdictions, en soumettant tous les citoyens à un même code et aux mêmes juges.

e"cS- Apres vous avoir entretenu de nos Administra-

tique.

tions civiles et judiciaires , je vais maintenant, mon cher Alphonse , vous présenter un résumé de notre Histoire Ecclésiastique , et en même-temps de courtes notices sur nos Temples.

^e s*^8e archiépiscopal de Rouen , le premier qui <bp dT ait été établi dans la Neustrie , remonte à une haute antiquité, et compte , au moment où je vous écris , plus de quinze cents ans d'existence (i). L'on regarde généralement saint Nicaise comme notre premier évéque. Cependant , ce prélat ayant reçu la couronne du martyre dans le Vexin, au moment où il annonçait la parole de Dieu, n'est jamais venu dans notre ville. Depuis cet évéque jusqu'à saint Mellon , qui monta sur le siège de Rouen en 260 , il existe un

intervalle de cent soixante-dix ans , pendant lequel l'on ne trouve aucun évéque de Rouen. On ignore si l'on doit attribuer cette lacune à la persécution que l'Eglise éprouva sous plusieurs empereurs ro-

(1) Dadré , Chronologie historiale des archevêque* de Rouen. - Taillepied, Antiq. et Sing. de la ville de Rouen. - Pommeraye, Hist. de la Cathédrale et Hût de» Arcbev. de Rouen. - Farin , Normandie chrétienne , etc.

mains, ou si ce n'est qu'une omission de nos premiers Historiens.

Avant la révolution , l'archevêque de Rouen por- rïïE.Î. tait le titre de Primat de Normandie , et dépendait ï".™.. immédiatement du Saint-Siège. Ce titre remontait aux premiers temps du christianisme ; la ville de Rouen ayant été reconnue sous les Romains , comme métropole de la seconde Lyonnaise , conserva le même rang dans la hiérarchie ecclésiastique.

Originairement la Métropole de Rouen était beau- EuSÎ!!!£ coup plus considérable ; elle s'étendait sur toute la seconde Lyonnaise , composée alors de la Normandie , de la Tourraine , de l'Anjou , du Maine et de la Bretagne. Mais par la suite , ces quatre dernières provinces ayant été distraites de la première pour former la quatrième Lyonnaise , la Métropole de Rouen ne s'étendit plus que sur la Normandie.

Pendant le dix-septième siècle , le Canada et les autres possessions françaises dans l'Amérique, avaient été annexées à l'église métropolitaine de Rouen; mais i'évéché de Québec étant devenu immédiat du Saint-Siège , les archevêques de Rouen cessèrent d'avoir aucune espèce de jurisdiction sur les peuples de l'Amérique.

Jusqu'à la révolution , l'archevêque de Rouen a eu pour suffragants les évêques d'Evreux, d'Avranches , de Séez y de Lisieux , de Bayeux et de Coutances. Les évêchés de Lisieux et d'Avranches ayant été supprimés depuis cette époque, sa jurisdiction

ne s'étend plus que sur les quatre autres évèchés ; mais l'étendue du territoire est restée la même. Le titre de Métropolitain donnait aux archevêques vXa«id* k droit de porter le paUiwny ornement que dans les grandes cérémonies ces prélats revêtaient pardessus leurs habits pontificaux.

Les archevêques de Rouen avaient le droit de déport dans toute l'étendue de leur diocèse ; ce droit, mon jeune ami , consistait à percevoir le revenu de la première année d'un bénéfice lorsqu'il venait à vaquer, soit par décès du titulaire , soit par résignation.

Je dois encore vous dire que les plus grandes prérogatives étaient attachées à la place d'archevêque de Rouen , aussi cette place n'était généralement donnée qu'à des hommes du plus grand mérite ou de la plus haute naissance. Ces prélats étaient comtes de Dieppe , et de Louviers ; seigneurs de Gaillon , de Fresne-Lépelan , de Déville , de Bouteilles et d'Alihermont , villes et villages dans lesquels ils avaient haute , moyenne et basse-justice : ils avaient en outre leur justice des Hauts-Jours , dont je vous ai déjà parlé, dans laquelle leur Sénéchal ju— geait , sans appel, toutes les causes qui étaient portées devant lui : ces prélats étaient encore premiers conseillers-nés de l'ancien Echiquier, droit qu'ils avaient conservé lors de la création du parlement.

Ces prélats conféraient neuf dignités de la cathédrale, soixante canonicats, tant de ce chapitre que de ceux d* Andel js et de Saint-Georges,* ils avaient de plus la

nomination de cent vingt cures , de quatre cents chapelles et de beaucoup d'autres bénéfices.

Il serait beaucoup trop long de vous donner Phis- JU^; toire de nos archevêques, parce que leur nombre, ïiJ?**, en y comprenant saint Nicaise, que quelques historiens ne regardent pas comme tel , s'élève aujourd'hui à cent. Je mécontenterai de vous donner le nom des principaux , et de vous faire connaître en môme-temps les circonstances les plus importantes de leur vie.

L'on doit à saint Mellon , la fondation de l'église cathédrale, du moins tous les historiens lui en attribuent l'honneur. Après un épiscopat d'un demi siècle , ce prélat termina sa carrière en 3io , à Héricourt , village du pays de Gaux : ses restes furent apportés à Rouen , et déposés dans la crypte de Saint-Gervais. Âvidian , son successeur , sur lequel nous avons peu de détails , repose à côté de lui. Après Avidian, nous comptons quatre évéques, sur lesquels nous n'avons aucuns renseignements ; Sévère , Eusèbe, Marcelin et Pierre. En 386, saint Victrioe monta sur le siège épiscopal de Rouen ; ce prélat , contemporain et ami de saint Martin de Tours, avait commencé par porter les armes sous Julien , celui que les moines et les prêtres ont surnommé l'Apostat , mais qui , malgré cette dénomination injurieuse, n'en fut pas moins un grand homme et un prince philosophe. Saint Victrice fut un homme de bien , et gouverna sagement son diocèse ; il mourut en 4*8.

Entre saint Victrice et saint Godard , nos chroniques placent cinq évoques, dont on ne connaît que les noms. Saint Godard fut ëlu en 47$, et termina sa carrière en 5a 5. Ce prélat assista au baptême de Clovis , le premier roi de France qui ait embrassé le christianisme. Il sacra évêque le jeune Lo , âgé de douze ans , et tant qu'il ve'cut il travailla constamment à la conversion des Francs , dont la plupart adoraient encore les divinités du paganisme. Il fut inhumé dans une église située alors dans les faubourgs , et dédiée sous l'Invocation de Notre- Dame , mais à laquelle l'on donna depuis le nom de Saint-Godard, à cause des miracles que son corps y opéra long-temps. Saint Godard eut pour successeurs Flavius, que quelques légendes appellent Filleul , et saint Evode. Nous voyons alors paraître Prétextât, dont la vie fut féconde en événements politiques. Cet évêque, contemporain de Frédégonde, eut le malheur de s'attirer la haine de cette implacable furie , et finit par périr sa victime. Cet in* fortuné prélat fut assassiné le jour de Pâques 587 > au pied même des autels. Je ne vous parle point de Me'lance ni d'Hjdulphe, le premier parce que c'était un scélérat , indigne de remplir un ministère sacré ; du dernier, parce que nos chroniques ne nous ont appris que fort peu de choses sur lui. Saint Romain tient une place distinguée dans nos légendes. C'est certainement l'un de nos archevêques dont les faits et gestes sont les mieux connus , car non-seulement toutes nos chroniques font mention de lui ,

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mais il a eu encore l'honneur d'avoir plusieurs historiens particuliers. Il était grand-re'fe'rendaire àlaCour de Glotaire , lors qu'en 63 1 il fut appelé à l'évéché de Rouen. On attribue à ce prélat la construction de la tour qui porte son nom , à gauche du grand portail de la cathédrale ; s'il en est ainsi , ce dont il est permis de douter, ce serait, après la crypte de Saint- Gervais, le monument le plus ancien de notre ville. Cet archevêque est célèbre par ses miracles , parmi lesquels celui de la gargouille doit tenir le premier rang.

Saint Ouen avait succédé à saint Romain dans la charge de grand-rç'férendaire ; il lui succéda aussi sur le siège épiscopal de cette ville. Ce fut un prélat vertueux , cependant on lui reproche quelques injustices ; entre autres l'arrestation et la destitution de saint Philebert , abbé de Saint- Vandriile ; mais, mon jeune ami, tous les hommes sont sujets à errer ; quoique saint , Pévêque Ouen était homme. R faut lui rendre justice,- plus tard, il reconnut ses torts , et les répara. Ce prélat mourut en 689 , à Clichy , où il était allé rendre compte au roi Thierry, d'une mission politique dont ce prince l'avait chargé : son corps fut apporté à Rouen en grande pompe, et inhumé dans la célèbre abbaye à laquelle Ton donna depuis son nom ; mais qui alors était sous l'invocation des apôtres saint Pierre et saint Paul. Saint Ouen eut pour successeur saint Ànsberty abbé de St-Vandrille, nommé à cette place émînente par le peuple, qui avait encore alors le droit d'élire

ses pasteurs. M aigre ses vertus, Ansbert eut des ennemis ; dénoncé à Pépin, maire du Palais , comme un conspirateur T il encourut la disgrâce du Monarque , et mourut en exil , le neuf février 6g5.

Grippo, Rolland, saint Hugues, Radbert , Grimo , Raimfroy , occupèrent successivement le siège épiscopal. Je ne vous cite que leurs noms , parce que pendant la durée de leur épiscopat , il ne s'est rien passé d'assez important pour mériter d'en conserver le souvenir.

Saint Remjr succéda à Raimfroy. Cet évéque était fils de Chartes Martel , et frère du roi Pépin. Comme c'était un homme de mérite , il fut employé souvent aux affaires de l'état. En 760 , il fut envoyé vers Didier , roi de Lombardie , pour terminer à l'amiable quelques différents survenus entre ce roi et le Saint-Siège. La mission diplomatique de notre évéque fut heureuse. De retour à Rouen, il y termina sa carrière en 771. Cest ce prélat qui , le premier , introduisit en France l'usage du chant romain. Mainard lui succéda. Il est fait mention de cet évéque dans les Capitul aires de Charlemagne, dans lesquels l'on voit que ce prince l'avait nommé l'un des Missi Dominici pour notre province.

Gilbert , son successeur , fut honoré du même titre. Dans un Capitulaire de Louis-le-Débonnaire , en date de l'année 820 , il est fait mention de Ragnoard , alors évéque de Rouen.

Gombault occupait le siège épiscopal , lorsqu'en 84a les Normands vinrent saccager notre ville, qu'ils *

réduisirent en cendres, et dont ils passèrent une partie des habitants au fil de l'épée. Gombault était simple moine dans l'abbaye de Saint-Médard de Soissons. Il dut son élévation à un service important qu'il rendit àLouis-le-Débonnaire, que ses fils avaient fait enfermer dans la même abbaye, et qui, par l'adresse de ce moine, remonta sur le trône. Le Roi fut reconnaissant , et l'évêché de Rouen fut la récompense de ce service. Paul, successeur de Gombault, élu en 84g? eut l'honneur d'être choisi par Charles-le-Chauve , pour parcourir les provinces en qualité de Missi Dominici. L'événement le plus important de la vie de VeniUon, est la part qu'il prit au divorce de Leuterge , épouse de Lothaire , accusée d'adultère et d'inceste par son mari : ce divorce fut prononcé dans un Concile tenu exprès à Aixla-Chapelle. Âdalard, trente-sixième évêque de notre ville , était neveu de l'évéque Gombault ; c'est le premier exemple de népotisme à Rouen. Riculphe , abbé de Saint-Ouen , fut choisi pour succéder à Adalard. Jean se trouva au célèbre Concile tenu à Pont-sur-l'Yonne , en 876 , auquel assistèrent l'empereur Charles-Ie-Chauve , et plusieurs légats du pape Jean VIII. Le nom de saint Léon tient une place distinguée dans les légendes. Cela ne vous étonnera pas quand vous saurez qu'après avoir été décapité en Espagne , son corps prit sa tête dans ses mains comme syil eût été vivant , et la porta au lieu qu'il avait choisi pour sa sépulture.

Je passe l'évêque Vitton pour arriver à Francon,

prélat qui joue un grand rôle dans notre histoire ci-» vile. Député par ses concitoyens pour implorer la clémence de Raoul , il eut le bonheur de réussir dans cette mission importante , le prince Normand entra comme ami dans notre ville. Mais je dois vous prévenir que quand Francon fut chargé de cette négociation, il n'était encore que simple prêtre, etl'évêché de Rouen était alors occupé par Jean Ier, Quand Raoul eut fait la conquête de la Neustrie , ce fut encore Francon qui fut médiateur entre ce prince et Charles-le-Simple ; et qui cimenta la paix entre ces deux rivaux, par le traité de Saint-Clair-sur- Epte. C'est par ses soins que le prince Danois abjura les erreurs du paganisme, et c'est aussi de ses mains qu'il reçut le baptême dans notre église métropolitaine. Quoique Gonthard ait gouverné ce diocèse l'espace de vingt-trois ans , aucune de ses actions n'est parvenue jusqu'à nous. Hugues, Robert Ier et M auge r , trois de nos archevêques qui ont eu la conduite la plus immorale et la plus scandaleuse , se sont succédés immédiatement sur le siège épiscopal de Rouen, et, par une fatalité bien étrange , l'ont occupé à eux trois pendant cent quinze ans. Maurille , qui leur succéda, fut au contraire un prélat recommandable , par sa piété çt par ses vertus privées. Il fit en io63 la dédicace de l'église cathédrale qu'il avait fait achever, et qu'il consacra sous le nom de Notre-Dame. Trois années après , il assista aux Etats-Généraux , convoqués à Lillebonne par Guillaume-le-Bâtard , pour délibérer

sur la conquête de l'Angleterre : ce prélat mourut tannée suivante à Rouen.

Jean de Boy eux était évéque d'Avranches, lorsqu'il fut appelé au siège de Rouen. C'était un prélat sévère et rigide observateur des lois canoniques. Sa sévérité, portée peut-être un peu loin, lui attira plusieurs affaires fort désagréables , et deux fois il manqua de perdre la vie : enfin, il fut assassiné par quelques ennemis qu'il s'était faits pendant le cours de son épiscopat : c'était un prélat très-instruit. Cest sous le pontificat de Guillaume-Bonne- A me , que Guillaume-le-Conquérant termina sa carrière à Rouen, en 1087. L,°n d<>it à ce prélat , qui cependant était un homme de mérite , un canon par lequel il était ordonné à tous les hommes indistinctement , de se faire couper les cheveux, sous peine d'être exclus de l'église pendant leur vie , et d'être privés des funérailles religieuses. L'on se contenterait de rire de pitié si un prêtre osait aujourd'hui ordonner une pareille chose ; mais dans ces siècles d'ignorance , l'on obéit aveuglement à la volonté du prélat; chacun s'empressa de faire le sacrifice d'une parure que la nature ne nous a certainement pas donnée pour nous en dépouiller.

Geoffroi , qui avait succédé à Guillaume-Bonne- Ame en 1 1 1 1 , assista à plusieurs Conciles. Dans celui qu'il convoqua à Rouen en nao , il se passa une scène bien scandaleuse , puisque l'on vit le sang ruisseler dans l'église cathédrale. Tous les torlsétaient certainement du côté de l'archevêque , et son em-

portement seul occasionna tout ce désordre. N'ayant pu faire adopter un canon sur la discipline des prêtres, il se retira brusquement , et envoya des gens armés pour faire évacuer la cathédrale. Les. ecclésiastiques présents au Concile, indignés d'une pareille conduite et obligés pour leur sûreté de repousser la force par la force, transformèrent ainsi le temple du Seigneur en une véritable arène. Hugues <T Amiens occupa le siège éniscopal trente-six ans , et mourut à Rouen en 1 164. Cet archevêque fut un homme d'un grand mérite : sa piété , sa sagesse , son désintéressement ? le firent souvent employer aux affaires de l'état et à celles de l'église. Ce prélat fut du nombre de ceux qui s'assemblèrent à Beaugency par l'ordre de Louis-le-Jeune , pour rompre son mariage avec Eléonore de Guyenne , faute politique qui plus tard a fait tant de mal à la France. Rotrou joua un rôle important dans le différent survenu au sujet des coutumes royales entre Henri , roi d'Angleterre, et Thomas Becquet, archevêque de Cantorbéry , prélat d'un orgueil et d'une opiniâtreté sans exemple. Gaulthier-le+Magnifique , qui succéda à Rotrou, fut aussi souvent occupé des affaires de l'état que de celles de son diocèse. Pendant le cours de son épiseopat , cet archevêque eut le bonheur de voir la Normandie retourner sous la puissance de ses rois légitimes , par la conquête de Philippe- Auguste, en 1204.

Je vous ferais le plus grand éloge de Robert Poulain , si ce prélat, que son seul mérite, dut faire

parvenir à l'épiscopat , puisqu'il était né dans la classe du peuple , n'avait pas fait une guerre atroce aux Albigeois. Jôignantla bravoure à ses autres qualités , il alla personnellement combattre ces hérétiques, plus à plaindre que coupables , et porter chez eux le fer et le feu , au lieu des paroles de paix que lui commandait son ministère. Thibault à* Amiens eut, pendant le cours de son épiscopat, quelques démêlés avec Louis IX ; et comme il fit intervenir le Souverain Pontife dans ces différents , quoique purement temporels , vous devez bien penser qu'ils furent terminés tous à l'avantage du prélat. Maurice, son successeur, eut aussi quelques affaires d'intérêts à démêler avec le saint Roi : tout se termina comme pour Thibault, L'on ào'\i\ Pierre de Colmieu, qui avait été décoré de la pourpre, en ia44 * Par Grégoire IX , la fondation du Collège d'Àlbanne, situé rue des Quatre- Vents. Odo Clément, qui remplaça Pierre de Colmieu, ne fit que paraître sur le siège de Rouen, car il mourut subitement le cinq mai 1247. Odo Rigault, son successeur, fut du nombre des prélats qui accompagnèrent Louis IX dans l'inutile et fatale expédition où ce Roi perdit la vie, ainsi qu'un grand nombre de ses sujets. Guillaume de Flavacourt > sacré évêque de Rouen le aa mai 1278 , fonda dans cette ville le Collège du Saint-Esprit, en faveur de six chapelains de la cathédrale. Un trait qui fait le plus grand honneur à sa mémoire, c'est le tendre intérêt qu'il prit au peuple lors de la disette qui désola notre province en 1 3o4 : tant que ce fléau dura , il fit distribuer

chaque matin trois cents livres aux pauvres, aumône considërable à une époque où l'argent était si rare.

Le nom de Bernard de Flagis doit au contraire être flétri à jamais, pour l'acharnement, sans exemple , que ce prélat montra contre les malheureux Templiers de cette province. Cette conduite ne vous étonnera pas , quand vous saurez qu'il était neveu de Clément V, de cet ambitieux Pontife , qui a joué un rôle si odieux dans ce célèbre procès.

Gilles Âsselin eut l'honneur d'être Garde des Sceaux , sous Philippe-le-Bel. Sous le règne suivant, il rendit de grands services à Louis-le-Hutin , surtout dans la levée de l'impôt extraordinaire que ce prince avait mis sur la Normandie , lors de son * expédition contre la Flandre. Nous avons peu de renseignements sur Guillaume de Durefort, qui fut employé plus souvent aux affaires de la Cour de Rome qu'à celles de son diocèse. Pierre Roger de BeaufoH est l'un de nos plus célèbres archevêques. Il eut d'abord quelques démêlés avec Philippe-de-Valois , mais il les termina à l'amiable. Ce prélat prit constamment l'intérêt du peuple , et fut député plusieurs fois par les états de la province , pour obtenir la diminution des impots et le maintien de nos privilèges. Roger fut promu à la dignité de cardinal , par le pape Benoît XII, en i338; et comme il affectionnait beaucoup notre ville , il prit le titre de Cardinal de Rouen. Quelques années après , il eut l'honneur de s'asseoir sur la chaire de SaiHt-Pierre,

sous le nom de Clëment VI. Ce pape fut recommandable par sa piété* , son humanité, l'aménité de son caractère, et par la protection qu'il accorda constamment aux belles-lettres et aux sciences , qu'il cultivait lui-même avec le plus grand succès.

Nicolas Roger était l'oncle et non le neveu du Pontife ci-dessus , ainsi que font avancé à tort plusieurs Historiens. Cet archevêque étant très-âgé, ne sortit point de la Cour de son neveu , et n'a jamais pris possession de son diocèse ; c'était, à le bien prendre , un archevêque ad honores. Jean de Marigny était frère du célèbre et infortuné Enguerrand de Marigny, principal ministre de Philippe-le-Bel. Il était né plutôt pour la carrière des armes que pour celle de l'église. N'étant encore qu'évêque de Beauvais, il rendit les plus grands services dans les guerres que la France eut à soutenir contre l'Angleterre. Oubliant pour quelque temps son caractère épiscopal , il y remplit avec gloire les fonctions d'un habile et vaillant capitaine. Ce prélat mourut de la peste à Rouen , en l'année 1 35 1 .

Pierre delà Fores t , né dans une condition obscure, ne dut son élévation qu'à son propre mérite. Cet archevêque prit une part active dans toutes le* affaires de l'état , qu'il administra pendant quelques années , en qualité de Chancelier. Dégoûté des places et des honneurs, ce ministre , que ses ennemis avaient fini par faire destituer, se retira à Avignon, où le pape Innocent VI, qui avait apprécié son mérite et ses vertus, lui donna le chapeau de Cardinal. Guillaume de

Flavacourt (fiait Chancelier du comte de la Marche , filsdePhilippe-le-Bel, lorsqu'on i357, il fut nommé pour remplacer Pierre de la Forest , appelé' en qualité de cardinal à la Cour de Rome. Il ne gouverna ce diocèse que deux ans ; il fut remplacé par Plulippe dJlençorij neveu de Philippe-de-Valois. Quoiqu'élevé à la Cour, cet archevêque observa les lois canoniques aussi strictement qu'on les observait dans les premiers siècles de l'église , et aucun motif humain ne put les lui faire violer. Sa sévérité lui ayant attiré plusieurs désagréments, il aima mieux se démettre de son archevêché , que de transiger avec sa conscience.

Pierre de la Montre , né dans le Limousin , était évêque de Sarragosse , lorsqu'il fut promu au siège de Rouen 7 par Grégoire IX , son parent. Ce prélat ayant été nommé cardinal quelques mois après , ne prit point personnellement possession de son diocèse , parce qu'alors ses fonctions d'archevêque étaient incompatibles avec celles de cardinal. Guillaume de Lettrange , son compatriote , lui succéda. Il était alors nonce du Pape près la Cour de France. Le Roi l'honora de la charge de Conseiller d'état , et l'employa dans plusieurs affaires importantes. C'est ce prélat qui avait fondé la Chartreuse a Rouen; il mourut à Gaillon, le 22 mars 1 336. Guillaume de fienne était frère de Jean de Vienne , grand amiral de France. Il avait été' successivement évêque d'Autun et de Beauvais avant de passer sur le siège métropolitain de Normandie. L'on a peu de renseigne-

raents sur cet archevêque. Par sa naissance, Louis de Harcourt appartenait à la Famille royale, Catherine de Bourbon , sa mère , étant belle-sœur de Charles VI. Dans une sédition qui éclata à Rouen en i4i6, il employa tout le crédit qu'il avait à la Cour pour obtenir la grâce des coupables ; trois ou quatre des plus mutins furent seuls punis de mort. Ce prélat occupait encore le siège archiépiscopal lorsque, le 18 janvier j4i8, notre ville tomba au pouvoir de Henri V , roi d'Angleterre. Français de cœur et de nom, il ne voulut jamais prêter serment de ffdélité à l'oppresseur de sa patrie ; il préféra s'expatrier. S'étant retiré dans le Poitou , il y mourut le 29 novembre i4aa. Jean de la Roche -Taillée ) son successeur, prit possession de l'archevêché le 3 février suivant. C'était un homme très-instruit et d'un grand mérite. Hugues d'Orge gouverna ce diocèse dans un temps de calamité , puisque la plus grande partie de la France gémissait alors sous la domination anglaise. Ce prélat, accablé d'années et d'infirmités, mourut à Bâle, où il s'était rendu pour assister au Concile convoqué par Eugène IV, en i^'ii.

Le nom de Luxembourg , rappelle assez , mon jeune ami, que cet archevêque appartenait à une famille distinguée , qui , dans tous les temps , a rendu de grands services à la France. Ce prélat na pas suivi un si noble exemple. Préférant les intérêts d'un prince étranger à sa patrie , il se voua entièrement au service de Henri VI , qui , pour l'attacher

de plus en plus à sa personne , le combla d'honneurs. Rodolphe Roussel , au contraire , a bien me'ritë de la patrie , et nous lui devons une reconnaissance éternelle pour avoir contribué puissamment à faire rentrer notre ville sous la puissance de ses rois légitimes. Ce service important lui concilia l'amitié et l'estime de Charles VII , qui lui en donna les plus grandes marques pendant le séjour qu'il fit à Rouen peu de temps après cet événement. En mourant , Roussel emporta avec lui les regrets de ses concitoyens , qui, dans ce vénérable prélat , avaient constamment trouvé un père toujours prêt à subve— venir à leurs besoins , et à compâtir à leurs malheurs: ils eurent la douleur de le perdre en i453.

Guillaume d'Estouteville fut recommandable par sa naissance , ses vertus , sa piété et sa grande érudition. Charles VII et Louis XI, l'employèrent souvent aux affaires de Pétat. Ce prélat mourut à Rome en i483; mais d'après ses désirs son cœur fut apporté à Rouen , et inhumé dans l'église cathédrale. C'est sous le pontificat de Robert de Croixmare qu'on jeta les fondements de la tour de Beurre , l'un des principaux ornements de l'église métropolitaine. Georges d'Âmboise , ministre bienfaisant du bien* faisant Louis XIL, vous est trop connu pour que j'aie besoin de vous rapporter ses actions. D'ailleurs il faudrait des volumes entiers pour écrire sa vie ; car son histoire tient une grande place dans celle du temps. C'est a ce Cardinal que l'on devait l'énorme cloche qui portait son nom , et qui futbri-

sée lors du passage de Louis XVI à Rouen, le 29 juin 1786. Georges d'Amboise , neveu, digne successeur de son oncle, gouverna ce diocèse depuis l'année i5io jusqu'en i55o. C'est sous son épisçopat, en 1 544 ? qu'arriva le premier incendie de la pyramide de la cathédrale , incendie que vous avez vu se renouveller au mois de septembre 1822.

Charles de Bourbon , premier du nom , eut toutes les vertus de son état , et se fit remarquer par ses principes tolérants, surtout à une époque oit le venin de la ligue était encore dans toute sa force. Malheureusement pour sa mémoire , sur la fin de ses jours , il ternit l'éclat de sa vie entière , en se laissant nommer Roi par une poignée de factieux qui déchiraient la France. Ils poussèrent la démence jusqu'à faire battre monnaie à son coin : le Cardinal-Roi était représenté avec la couronne royale ; sur le revers on lisait cette légende : Carolus X , gratiâ Deifrancorum Rex. Le cardinal de Bourbon , prélat vertueux , n'avait point les qualités d'un roi ; aussi fut-il un rival peu danger reux pour .Henri IV : il mourut en prison le neuf mai 1 5go. Charles de Bourbon , son neveu , lui succéda; mais par suite des événements politiques , il n'a jamais pris personnellement possession de son diocèse. Charles de Bourbon y troisième du nom, et notre quatre-vingt-quatrième archevêque, était fils d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre , et d'une des filles d'honneur de Catherine de Médicis, nommée mademoiselle du Rouet. Vous dire , mon ami ,

que le fameux Roquelaure , de facétieuse mémoire , était le conseiller et l'ami intime de cet archevêque, ce n'est certainement pas vous donner une idée bien favorable de ses mœurs et de sa vie privée. A la sollicitation de Henri IV , Charles de Bourbon se démit en i6i4 du siège de Rouen, en faveur de François de Joyeuse , que ce prince qui connaissait son mérite, désirait voir occuper cette place importante. Ce prélat rendit les plusgrands services à Henri, et mérita constamment sa confiance. Il mourut à Avignon en 161 5. D'après ses ordres, son corps avait été apporté à Pontoise ; mais en 1779? il fut transféré à Rouen , et déposé dans la chapelle du Séminaire qu'il avait fondé, et dont j'ai eu occasion de vous parler à l'article du Collège.

François de Harlajr , coadjuteur de François de Joyeuse , lui succéda. Comme son prédécesseur , ce fut un prélat d'un grand mérite. Comme les évôques des premiers siècles , les soins de son diocèse l'occupèrent constamment , et en bon pasteur, il visitait lui-même son troupeau; aussi, sous ce rapport, peu de prélats ont mieux mérité que lui. François de Harlay se délassait de ses travaux dans 1* étude des belles-lettres , pour lesquelles il était passionné. Bien différent de quelques prélats de nos jours, il faisait consister son bonheur à faciliter cette étude et à propager les progrès des lumières. Pour cet effet, il avait ouvert dans son propre palais des Ecoles publiques, sous la direction d'habiles professeurs, qu'il entretenait à ses dépends. On doit le regarder aussi

comme l'un des principaux bienfaiteurs de la bibliothèque de la cathédrale , la seule qui alors était publique, et qu'il enrichit d'un grandnombre d'ouvrages. C'est lui qui avait fait graver sur la porte d'entrëe de ce dépôt littéraire , ces deux vers tires d'une épitre de saint Paulin à Sévère :

Si quem sa ne ta tenet meditandi in lege voluntas , Hic poterit residens , sacris intendere libris.

Harlayde Chamvallon } son neveu , lui succéda. Duc et Pair, ce prélat fut appelé en 167 1 au siège archiépiscopal de Paris, pour remplacer le célèbre Hardouin de Perefixe. Sa conduite privée était trèsirrégulière; mais s'il n'édifia pas son diocèse, au moins il chercha à y répandre l'instruction, surtout parmi ceux qui se destinaient à l'état ecclésiastique. Roussel de Medavjr est encore un de nos archevêques qui abandonna l'honorable et périlleuse carrière des armes pour parcourir celle de l'église. Pendant tout le temps que cet archevêque gouverna ce diocèse, il ne se passa rien de bien important. Il y avait dix ans que Nicolas Colbert, parent du célèbre ministre de ce nom, était nommé coadjuteur, lorsqu'en 1691 , époque de la mort de Roussel de Medavy, il obtint le titre d'archevêque. L'on doit encore le mettre au nombre des prélats qui ne dédaignèrent pas de remplir leurs fonctions , en gouvernant leur diocèse eux-mêmes. Sévère sur la discipline ecclésiastique , il ne souffrait aucuns abus, et tant qu'il vécut ?

le Clergé mena une conduite exemplaire. Cet archevêque mourut à Paris le 10 de'cembre 1707.

De Pévêché de Noyon , Claude-Maur d'Àubigrié passa , après la mort de Colbert , sur le siège de Rouen. Sa modestie lui avait d'abord fait refuser cette place importante , qu'il n'accepta que pour obéir à l'ordre du Roi. Ce prélat, digne des premiers siècles de l'Eglise , possédait toutes les vertus évangéliques , et termina sa carrière à Rouen le ai août 171 9. On lui doit la fondation du Séminaire de Saint-Nicaise , le seul qui existe aujourd'hui dans notre ville. Il eut pour successeur Armand de Bezons, Louis de la Vergue de Tressan, et Nicolas de Saulx de Tavannes, qui occupèrent ce siège depuis 17 19 jusqu'en 1739.

La même année, Louis XV nomma à cette place Dominique de la Rockefoucault, en remplacement de M. de Tavannes, décédé. Tous ceux, mon jeune ami, qui ont eu l'avantage de connaître ce vénérable prélat , n'en parlent qu'avec les plus grands éloges ; tous le citent comme un modèle de vertus. Nommé député du Clergé parle Bailliage de Rouen , aux Etats-Généraux de 1789, ce prélat, fidèle à ses principes > se prononça fortement contre les idées innovatrices qui commençaient à germer dans cette Assemblée, et se montra constamment le défenseur de la religion de ses pères. Forcé par les événements politiques de s'expatrier après la session , il se retira en Allemagne , et mourut à Munster le a septembre 1800, âgé de 84 ans, après un épisca-

pat de 54 ans, car il était déjà évêque d'Alby, lorsqu'il fut appelé pour gouverner le diocèse de Rouen.

Ici , mon cher Alphonse , commence une nouvelle ère pour nos archevêques ; car , d'après la constitution civile du Clergé, décrétée par l'Assemblée Nationale , en juillet 1790 , le royaume fut partagé en dix arrondissements métropolitains , subdivisés en quatre-vingt-trois évéchés , nombre égal à celui des départements. L'arrondissement de Rouen portait le nom de Métropole des Côtes de la Mon— J^gH* chey et se composait des départements de la Seine- Inférieure , du Calvados, de la Manche, de l'Orne, de l'Eure , de la Loire, de la Somme et du Pàs-de- Calais.

Le titre II de la constitution civile du Clergé, donnait aux Electeurs de chaque département, le droit de nommer les évêques et les archevêques. Cette constitution contre laquelle les prêtres insermentés ont tant crié dans le temps, ne faisait cependant que de faire revivre un usage de l'Eglise primitive , dans laquelle le peuple nommait ses pasteurs , usage fondé autant sur l'équité , que sur la loi naturelle : au moins, dans ces siècles reculés, les places étaient données au mérite, et non à l'intrigue, comme il arrive quelquefois de nos jours.

MM. Charier de la Roche en 1791 ; Gratien en e»*,»« 1792, et Leblanc de Beaulieu en 1801 , évêques S>««£ constitutionnels nommés par les Electeurs du déparment, ont porté le titre d? Evêques Métropolitains

(3oo)

des Côtes de la Manche. Tous les trois se sont fait remarquer par une grande piété, par leurs vertus privées , et par leur amour pour Tordre.

M. de Beaulieu fut le dernier évêque constitutionnel , car aussitôt que le premier Consul eut pris en main les rênes du Gouvernement , il s'empressa de rétablir les anciennes relations qui existaient entre la France et la Cour de Rome , et qui avaient e'te' interrompues pendant nos troubles civils. Par suite des négociations entamées à ce sujet , un concordat fut signé à Paris, le 26 messidor de l'an IX , entre le Saint- Siège et le Gouvernement consulaire.

Etienne-Hubert Cambacérès , nommé à l'archevêché de Rouen par le premier Consul , en 1 802 , fut sacré par le cardinal Caprara , légat du Saint-Siège , le 11 avril de la même année. Si ce prélat n'eut pas des qualités brillantes , il en eut de solides ; et tant qu'il vécut , il remplit dignement les devoirs de son état : tolérant par caractère et par principes, ilse concilia l'estime de ses diocésains et en mourant il eut la consolation d'emporter leurs regrets. Après treize mois de vacance, le siège archiépiscopal de Rouen fut occupé par Pierre deBernis , nommé par le Roi, pour remplacer le cardinal Cambacérès. Ce nouveau prélat prit possession de son diocèse le 27 novembre 181 9, et termina sa carrière à Paris le 2 février 1823. Nous avons aujourd'hui pour archevêque Son Eminence le prince de Croï, Grand- Aumônier de France.

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De nos archevêques , je vais , mon jeune aetgi ami , passer au Clergé secondaire , en suivant la hiérarchie ecclésiastique , et, autant que possible, Tordre des temps, sans quoi vous n'auriez qu'une connaissance inexacte de cette partie de notre Histoire.

Dans les siècles antérieurs à la conquête des Normands , l'on ne trouve dans l'église métropolitaine de notre ville , aucune distinction de chanoines , de clercs, de chapelains. Le mot même de chanoine , origv»*. qui devint commun en France au commencement du neuvième siècle, n'était point encore généralement employé dans notre province sous les premiers ducs de Normandie. Ces prêtres étaient plus connus sous le nom de Frères que sous celui de chanoines. Le clergé de la cathédrale vivait en communauté ; je pourrais vous en citer un grand nombre de preuves , toutes prises daus nos anciennes Chroniques. L'on ignore lequel de nos archevêques avait établi cette communauté , ou si elle s'était formée d'elle-même , ce qui nous parait plus probable. Ce qu'il y a de certain , c'est que cette coutume , digne des premiers siècles de l'Eglise, subsista jusque s daus le douzième

siècle , n'ayant éprouvé qu'une le'gère interruption lors de l'invasion des Normands en 84^, Il est présumante que la vie scandaleuse de Hugues II , Robert I" et de Mauger, qui , ainsi que je vous l'ai dit, se sont succédés immédiatement sur le siège archiépiscopal de Rouen, a dû être la principale cause de la dissolution de cette institution. A cette époque, le clergé de la cathédrale était encore bien peu nombreux en comparaison de ce qu'il était devenu par la suite, puisqu'il n'était composé en tout que de quarante personnes. Mais depuis la séparation de la mense commune, l'on créa des dignités ; alors on vit paraître des doyens , des chantres , des trésoriers , des chanceliers , des archidiacres , de grands pénitenciers , etc. ; le nombre seul des chanoines fut porté à cinquante , sans compter les prêtres ordinaires, les clercs , les chapelains, c^pitre A l'époque de la révolution, le chapitre de Rouen se composait de l'archevêque, qui en était le chef et le président-né; de cinquante chanoines prében— dés ; de dix dignitaires , savoir : le doyen , qui, en l'absence de l'archevêque , présidait le chapitre ; le chantre , le trésorier , le grand archidiacre , l'archidiacre d'Eu , l'archidiacre du grand Caux, l'archidiacre du Vexin-Français, l'archidiacre du Vexin— Normand , l'archidiacre du Petit-Caux et le chancelier. J'ai placé ces dignitaires selon le rang qu'ils avaient au chapitre.

MviUgts ^e chapitre de Rouen possédait de grands privi- "'piSÏT léges; il était exempt de la jurisdiction de Parchevê-

que , tandis que celui-ci ne pouvait rien entreprendre , soit pour le spirituel, soit pour le temporel, sans la participation , l'avis ou le consentement du Chapitre.

Lorsque le sie'ge archiépiscopal ëtait vacant , la jurisdiction spirituelle et temporelle était dévolue au Chapitre. Il avait encore le droit d'annate ou de déport sur les prébendes, droit qui lui avait été accordé par une bulle de Martin V, en i4*3 (i). Il jouissait aussi d'un grand privilège, celui de délivrer tous les ans, le jour de l'Ascension , un meurtrier de Pun ou de l'autre sexe , privilège dont il était encore en possession à l'époque de la révolution , malgré les contestations qu'il avait fait naître à diverses époques.

Je dois encore vous faire observer, que le chapitre de Rouen a presque toujours été composé d'hommes de mérite. L'on voit dans l'histoire de la Cathédrale , par le père Pommeraye , qu'il a eu l'honneur de fournir à l'Eglise trois papes; Martin IV, en 1 280 ; Clément VI en 1 34* ? et Grégoire XI , en 137a ; vingt-huit cardinaux , onze archevêques et soixante-six évêques , seulement jusqu'en 1666 , époque à laquelle Pommeraye écrivait.

Outre le Chapitre , le clergé de la Cathédrale était encore composé de plusieurs Collèges de clercs ou chapelains fondés à diverses époques. Le plus ancien était le Collège de la Commune, dont la fon-

(i) Pommeraye, Hût de la Cathédrale. - Farin , Hu». de Rouen. - Amyot, j<fe/n.

dation devait au moins remonter au dixième siècle , puisqu'il est fait mention de ce Colle'ge , sous Guillaume-Bonne-Ame , archevêque de Rouen, en 1079. Ces clercs e'taient charges , conjointement avec les Chanoines, du service de la cathédrale : on les appelait dans l'origine les Clercs du Cliœur; mais par la suite ils avaient pris le titre de Cliapelains de la Commune,

cd»£a 1* Collège de Darnètal , situe rue Saint-Nicolas, e'tait aussi très-ancien ; comme celui de la Commune , l'on ignore par qui il avait été' fondé , et pourquoi il portait ce titre. Comme les clercs étaient tenus d'assister tous les jours à l'office des Matines, on les appelait les Clercs-Matines.

jj5ÏÏt«. Le Collège d'Mbanne , près l'église cathédrale, remontait en l'année ia45. Sa fondation , faite par Pierre de Colmieu , ancien archevêque de Rouen , était pour dix clercs , dont trois prêtres , trois diacres et quatre sous-diacres , tenus d'assister personnellement et régulièrement à tous les offices de la cathédrale, sous peine deperdreleur droit de présence(i). cou*^ ia L'archevêque Guillaume de Flavacourt avait fondé ''en i3o5 le Collège du Saint-Esprit pour six chapelains tenus à résidence , à vivre en commun , et a être ordonnés prêtres dans l'année de leur réception. Ces chapelains devaient assister tous les jours aux offices , principalement à la Messe du chœur et à celle de la Vierge.

(1) Taillepied, Antiq. de Rouen. - Pommerayc, Hî*t. des Àrciicv. d«

Le Collège du Pape , ou des Clémentins , situé *. au milieu de la rue Saint-Nicolas, devait sa fou- *** dation à Roger de Beaufort, précédemment archevêque de Rouen , et que ses grands talents avaient fait appeler au trône pontifical en i34a. Ce pape avait fondé ce Collège en 1 349 > pour seize clercs ou chanoines perpétuels , auxquels on donna le nom de Clercs - Clémentins , du nom de Clément, qu'il avait pris en s'asseyant sur la chaire de Saint-Pierre. Il devait j avoir douze prêtres , deux diacres et deux sous-diacres , tenus comme dans les autres Collèges , à la résidence et à assister régulièrement aux offices de la cathédrale.

Outre tous ces Collèges , le clergé de la cathédrale était encore composé de deux espèces de chanoines , connus sous les noms des Quinze-Marcs et M . des Quinze-Livres. Les premiers avaient été fondés par l'archevêque Gaulthier en 1189; les seconds , l'année suivante , par Richard-Cœur-de- Lion , duc de Normandie. Ces derniers devaient prier pour ce prince , et célébrer tous les ans une Messe pour le repos de l'âme de Henri-le-Jeune , son frère, inhumé dans le chœur de l'église, cathédrale. Les uns et les autres étaient obligés de résider perse, velper alios. On les appelait Chanoines des Quinze-M arcs et des Quinze-Livres , parce que l'acte de fondation leur assignait à chacun cette somme pour son entretien. Ou les nommait aussi quelquefois les petits Chanoines ouïes petits Pré-

bendés fi). L'on comptait encore parmi le clergé ^tuiîw. de la cathédrale , trente-cinq chapelains, simplement titulaires , fondés à diverses époques , et par différentes personnes ; mais qui n'avaient part aux distributions que lorsqu'elles étaient pro omnibus»

Je ne dois pas non plus oublier de vous faire men~ tion des trente prébendes de Saint-Romain) possé- KoiMi». dées par des filles ou femmes, sous le titre de Chanoinesses. Il vous paraîtra peut-être étonnant de trouver une pareille institution dans une église cathédrale , et vous pourrez me dire comme Henri IV , qui voyant, l'une à côté de l'autre, deux abbayes, l'une d'hommes, et l'autre de femmes , s'écria: Ventre saint-giis ! c'est mettre les batteurs bien près de la grange ! Ces chanoinesses n'en existaient pas moins. Quelques historiens font même remonter leur institution au temps où ce saint Prélat dictait des lois au clergé de l'antique Neustrie ; pour moi , mon jeune ami , moins hardi que ces anciens chroniqueurs, je présume que l'origine de ces prébendes lui est bien postérieure, et que c'est seulement en son honneur qu'elles auront été instituées. Quoiqu'il en soit, ces chanoinesses jouissaient de grands privilèges, entre autres du droit de Comittimus , c'està-dire d'avoir , comme les membres du chapitre , toutes leurs causes commises aux Requêtes du Palais, ce qui faisait que ces places , quoique très-peu

(i)Pommer»ye, Hût. dclaC»théd,# idem, Hut des Archer, de Roue». -Awyot, Hist. dt Rouen.

lucratives, étaient très-recherchées, même par des personnes de condition (i).

Aujourd'hui le cierge' de cette église métropolitaine est bien moins nombreux $ il ne se compose que de l'archevêque , de ses grands-vicaires , de dix à douze chanoines , d'un nombre indéterminé de chanoines honoraires , du curé , de plusieurs * vicaires et de quelques prêtres habitués. Le service divin ne s'y célèbre pas moins avec toute la décence et toute la pompe convenable.

Quand on songe au nombre considérable d'églises, e^ï*. de chapelles que renfermait cette ville avant la révo- **3u^ lution , l'on ne peut que déplorer l'aveugle superstition de nos ancêtres , qui croyaient expier leurs péchés et gagner le Ciel en sacrifiant leur fortune à élever ou à doter de semblables établissements. L« grand nombre d'églises nuisait peut-être plus qu'il n'était utile pour le service du culte. Le clergé seul pouvait applaudir et encourager cette espèce de délire religieux ; car c'était une mine féconde qu'il exploitait à son profit , parce que toutes ces dotations augmentant le nombre ou la valeur des bénéfices 9 augmentaient par conséquent celui des titulaires. Aussi voyait-on quelques paroisses ne contenir que trente à quarante feux ; il ne pouvait en être autrement , puisque la plupart des églises étaient les unes 6ur les autres , et même , ce qui pourra vous paraître plus fort, les unes dans les autres, ainsi qu'était Saint- Etienne-la-grande-Eglise,

(i) Pommerayc x Hut de 1* Cathédrale.

A Pexception de huit ou dix de ces églises, toutes, les autres étaient ou sont des monuments du plus mauvais goût : toutes celles qui ont été supprimées ne laissent rien à regretter sous le rapport des arts, la plupart n'étant que des masses de pierres entassées les unes sur les autres: un très-petitnombre offraient dans leur intérieur quelques beautés quipussentfaire oublier le mauvais goût qui avait présidé à leur construction.

A P époque de la révolution, l'on comptait trenteneuf églises paroissiales, y comprises celles de la cathédrale, et la collégiale de Saint—Georges, toutes servant à Pusage du culte catholique. Ce nombre t quoi qu'on en dise, était certainement beaucoup trop considérable pour une cité dont la population ne s'élevait pas alors à plus de quatre-vingt-cinq mille habitants. En supposant qu'elles fussent toutes nécessaires, ces églises, parleur position , ne se trouvaient point en rapport avec les besoins du peuple. Trop nombreuses dans de certains quartiers , elles ne Pétaient pas assez dans d'autres , aussi en voyait-on ne compter que deux ou trois cents paroissiens, tandis que celles de • Saint- Vivien et de Saint-M aclou en comptaient dix à douze mille. Une réforme était nécessaire pour faire disparaître une disproportion aussi exorbitante , et pour établir une balance à-peu-près égale entre la population de toutes ces églises , réforme qu'on ne pouvait obtenir qu'en supprimant toutes celles qui n'étaient pas rigoureusement nécessaires , et en répartissant les paroissiens sur celles qui auraient été conservées.

Cette réforme , mon jeune ami , eut lieu en 1791. Un arrêté du département, en date du 28 avril, ÎSUd,K confirmé par un décret de l'Assemblée Nationale , réduisit à dix-huit le nombre des églises de Rouen ; savoir, treize églises paroissiales, et cinq succursales.

Les églises paroissiales étaient celles de Notre- 2^ Dame, de Saint-Ouen, de Saint-Godard, de Saint- pr^£' Patrice, de Saint-Jean , de Saint- Vincent, de Sain t- Eloi, de Saint-Maclou , de Saint- Vivien , de Saint- Nicaise, de Saint-François ( l'église du couvent des Pénitents ) , de la Magdeleine et de Saint- Sever.

Saint-Paul , Saint-Hilaire, Saint-Gervais , Saint- Romain, Saint-Benoît (église du monastère de Bonnes- Nouvelles ) , étaient conservées comme simples succursales.

Le premier mai suivant , les curés assermentés , et nouvellement nommés par les électeurs du district, conformément aux décrets de l'Assemblée constituante, furent installés dans leurs fonctions.

Au mois de décembre I7n3 , toutes les églises de F"-*™*

* " ' - de loaU»

Rouen furent fermées, et l'exercice du culte défendu. Cet état de choses dura aussi long-temps que le règne de la terreur ; mais quand l'ordre commença a se rétablir , quand les lois reprirent leur empire , les temples furent rendus au culte ; ceux de Rouen rouvrirent dans les premiers mois de 1795.

Lorsque Son Eminence le cardinal Cambacérès JK^j. parvint au siège archiépiscopal de Rouen , il s'empressa TKL«.e

de procéder à l'organisation des paroisses du diocèse , principalement de celles de la ville de Rouen. Conformément à la convention on concordat signé a Paris entre le Gouvernement Consulaire et le Saint- Siège, le 26 messidor de l'an IX ( i5 juillet 1801 ), et au décret exécutorial , rendu par Son Eminence le cardinal Caprara, légat à Latere, en France, cet Archevêque rendit le 6 messidor de l'an X( 25 juin 1802), un décret exécutorial , sanctionné par le Gouvernement le 14 messidor suivant, par lequel il partageait les églises de Rouen en six paroisses et en six succursales, avec une nouvelle circonscription, mais qui n'existe plus aujourd'hui , à cause des nouveaux changements qui ont eu lieu en 1806.

Les églises paroissiales étaient et sont encore celles de Notre-Dame , de Saint-Ouen, de Saint- Patrice , de Saint-Maclou , de Saint-Sever et de la Madeleine.

Les succursales étaientSain t-Vincent, Saint- Vivien, Saint-Romain , Saint-Paul , Saint-Hilaire et Saint-Yon.

Les églises de Saint-Nicaise, de Saint-Godard, de Saint-Gervais ,qui, par suite de la nouvelle organisation, arrêtée par M. Cambacérès, avaient été supprimées en 1802 , ont été rétablies en 1806 , avec le titre de succursales : celle de Saint-Yon fut supprimée à la même époque ; depuis il n'y a pas eu d'autres changements ; ainsi Ton compte actuellement à Rouen six églises paroissiales et huit succursales.

Dans ma prochaine lettre, nous uous occuperons plus en détail de ces Lblis3s,

xl by Goo

(3,1) ||^ffre vxuqtiïnt.

Avant de vous faire connaître les églises qui servent aujourd'hui à l'usage du culte, je crois utile , mon cher Alphonse , de vous donner aussi quelques détails sur celles qui n'existent plus , sans quoi vous n'auriez qu'une idée imparfaite de l'histoire de notre ville. Pour suivre l'ordre que j'ai adopté jusqu'à ce jour, je commencerai par celles qu'on pre'sume avoir été les plus anciennes.

La fondation de Peglise de Saint-Herbland remontant à une haute antiquité , il m'est impossible de vous en fixer au juste l'époque; l'on présume qu'elle servit originairement de temple aux prêtres Gaulois , qui y adoraient Vénus sous le nom de Rotlu Si cet opinion est fondée , l'on pourrait assigner l'inauguration de cette église au temps de saint Romain , qui , suivant la tradition , transforma en églises plusieurs temples consacrés aux faux dieux.

Le titre le plus ancien, du moins parmi ceux parvenus à notre connaissance, dans lequel il soit fait mention de cette église, est de l'année ii5i. C'est un acte passé en présence de Radulphe , curé de Saint-Hcrbland : in presentiâ Radulf. Sacer-

todi sancti Ermelandi ; et e jus de m BasiMcœ canonici (i).

Cette église, située à l'encoignure des rues des Carmes et delà Grande-Rue, avait été rebâtie entièrement en i4$3 ; c'était un vaisseau très-ordinaire, dont la destruction ne doit exciter aucuns regrets : on élève à la place qu'elle occupait un ténement de maisons, dont le rez-de-chaussée parait devoir être divisé en un grand nombre de boutiques.

U église de Saint-Lo était une des quatre églises les plus anciennes de Rouen ; et comme celle de Saint-Herbland , elle fut toujours renfermée dans l'enceinte de la ville. Selon nos anciennes chroniques, cette église était primitivement un temple consacré à l'idole Roth , de cette idole à qui on fait jouer un si grand rôle dans l'histoire de notre ville , mais dont l'existence n'est cependant rien moins que prouvée. D'après les mêmes chroniques , ce fut Saint-Mellon , second évéque de Rouen , qui , ayant chassé l'idole de ce temple, le purifia et le consacra au Seigneur , sous le nom d'Eglise de Saint-Sauveur , nom qu'elle a porté jusqu'au onzième siècle , qu'on lui donna celui de Saint-Lo , dont les reliques y avaient été apportées de Coutances (a).

Cette église avait été successivement paroissiale , cathédrale , collégiale , et était redevenue simple paroisse : il serait beaucoup trop long de vous indidiquer l'époque et le motif de tous ces changements.

(i) Arayot, Hlst. de Rouen.

(a) Fajin, Normandie Chrétienne.

L'on pense généralement que V église de Notre- T££r** Dame-de4a-Ronde était originairement une synagogue , mais c'est une des nombreuses erreurs que Ton trouve consignées dans la plupart des histoires de notre ville. Cette église existait bien antérieurement à l'époque où les Juifs vinrent se fixer à Rouen , surtout à celle où l'autorité locale leur permit d'élever une synagogue. Quelques historiens paraissent avoir adopté cette opinion , parce qu'en effet cette église était voisine du quartier qu'on leur avait assigné pour leur demeure ; mais à cette époque , il y avait déjà long-temps qu'elle servait à l'usage du culte catholique.

L'on ne voit plus aucuns vestiges de cette église , qui était située au coin de la rue Thouret , du côté de la Grande-Rue : il paraît constant qu'elle servit originairement de chapelle à Thô tel-de-ville $ mais depuis, elle était devenue église paroissiale et collégiale.

L'église paroissiale de Saint-Etienne -la-grande- sgjjr£ Eglise , placée dans l'intérieur de la cathédrale , est la preuve de ce que je vous ai avancé dans ma dernière lettre. Son origine perdue dans la nuit des siècles, est très-incertaine , ce qui fait qu'on ignore le nom du fondateur , et le motif de la fondation. Placée , l'on ne sait pourquoi , dans l'intérieur de l'église métropolitaine , elle a dû nécessairement changer plusieurs fois de place , suivant les divers agrandissements et les changements que le temps a opérés dans cette superbe basilique. Dans le

quinzième siècle , cette église était encore oii est aujourd'hui la chapelle du Saint-Esprit; mais comme le clergé des deux paroisses se troublait mutuellement, lorsqu'on célébrait l'office divin , on transféra , en 1496, celle de Saint-Etienne , sous la tour de Beurre, dans laquelle l'on avait placé depuis la fameuse cloche de Georges d'Amboise.

L'église de Saint-Etienne dépendait du chapitre de la Cathédrale , et contenait cinq à six cents paroissiens.

Deux églises portaient le nom de Saint-Cande ,

S.int- il-.

^jciVe*" seu*ement on les désignait par leurs surnoms, l'une de le Vieux , l'autre de le Jeune : cette dernière était dans l'origine , une simple chapelle élevée en l'honneur de saint Victor, à l'occasion d'un duel qui eut lieu sous le règne de Guillaume-le-Bâtard (1) , duel dont j'ai eu occasion de vous parler à l'article de la rue aux Ours. Duplessis , l'un des champions y ayant été tué , sa mort , suivant les préjugés du temps , rétablit intact l'honneur de la comtesse de Tancarville , qu'il avait outragée par des propos injurieux : suivant les mêmes préjugés , les biens du vaincu appartenant de droit au vainqueur , les parents de la comtesse , interressés à perpétuer le souvenir de cette victoire, en employèrent la plus grande partie à élever une chapelle en l'honneur de saint Victor , patron des vainqueurs , sur la place même où le combat avait eu lieu. Ce n'est que dans

(1) Dumoulin, Ilût. de Normandie.

le seizième siècle que l'on avait donne à cette église le nom de Saint-Cande-le-Jeune , et cela à l'occasion d'un miracle opère' par les reliques de ce saint , miracle qui figure on ne peut mieux dans les légendes , mais que pour ce motif je me dispenserai de vous rapporter ici.

L'église de Saint— Cande-le-l^ieux était en même- t^u** a* temps paroissiale et collégiale. C'était primitivement i+rm*. la chapelle ducale , lorsque les ducs de Normandie habitaient leur palais de la Vieille-Tour. Cette église porta long-temps le nom de Saint-Cande-du- Solier, ou de Saint-Cande-sur-Rive , super npam ; ce dernier à cause de sa position sur la rive droite de la Seine , lorsque cette rivière occupait la partie basse de la ville.

L'église deSaint-Cande-le-Vieuxjouissaitde grands privilèges ; exempte de la jurisdiction de l'archevêque de Rouen , elle n'était d'aucun diocèse , dépendait immédiatement du Saint-Siège, et avait pour doyen l'évêque de Lisieux , qui prenait aussi le titre àévéque de Saint-Cande (i). Cette église était située au coin des rues de la Savonnerie et du Bac.

L'église de Saint-Pierre-du-Chdtel , dont vous pouvez voir encore une grande partie au haut de la *»-tk4tel rue Nationale , avait été fondée par Raoul, premier duc de Normandie , et faisait partie de la forteresse que ce prince avait fait élever dans ce quar-

(t) Fario, But. de Rouen.

tier. Ce n'était alors qu'une simple chapelle, qui, agrandie par la suite du temps , devint une église paroissiale.

S'il faut nous en rapporter à nos anciennes chro— tor'jdim! niques , l'église des Cordeliers > dédiée originaire— ment sous l'invocation de saint Clément , aurait été élevée par saint Mellon , second évéquede Rouen ^ pour l'usage des marchands étrangers (i). Ce fait ne me parait pas exact ; car si nous nous reportons au temps où vivait saint Mellon , nous voyons que les marins qui devaient venir commercer sur notre plage, ne pouvaient être que des habitants de la Grande* Bretagne ou des côtes du Nord. À cette époque , ces contrées étant encore plongées dans les ténèbres du paganisme , les marchands , attirés à Rouen par leurs relations commerciales , ne professant point la religion du Christ , ne devaient pas fréquenter les églises. Cette observation doit nous faire penser que l'église de Saint-Clément était postérieure à saint Mellon , ou du moins s'il en a été le fondateur , qu'elle n'a point été élevée dans l'intention supposée par quelques historiens. La rue Nationale passe aujourd'hui sur le terrein de cette église, dont l'en* trée était par la rue des Cordeliers.

Tous les historiens de notre ville, qui ont parle EPii« d« de l'église de Saint-Martin-du-Pont. s'accordent

Si.MârtiB- x . ° ....

tfu-i'onL a jire que c'était originairement une chapelle bâtie sur un roc, au milieu de la Seine, motifs, disentils , pour lequel on lui avait donné le nom de Saint-

(i) F Afin, Nonn. ChxtU - Taillepied , Antiq. de la ville 4c Roueau

Martin^de-la-Rotfuette , qu'elle a porté en effet pendant plusieurs siècles. C'est un fait qu'ils ont tous avancé sur la foi des uns des autres , mais sans preuves. Seulement Farin dit : « Qu'on ne pouvait » creuser dans le chœur, qu'avec beaucoup de peine , » et qu'à coup de ciseau , à cause de la roche. » Cette roche , si elle avait réellement existé , n'aurait pas dû disparaître ; cependant l'on n'en a trouvé aucuns vestiges lorsqu'on a construit les maisons du passage Martin , môme lorsqu'on a creusé les caves de celles du fond de la cour qui occupent la place où se trouvait le chœur. Cette prétendue roche n'était peut-être qu'une petite lie ou Ilot, comme il s'en trouve tant dans la Seine , et dont nos preniiers chroniqueurs , généralement peu exacts , auront fait un rocher.

L'église de Saint-Etienne-des- Tonneliers portai t e*h<c «u primitivement le nom de Saint-Léger, Saint dont elle d"1^;iniconservait précieusement les reliques. On lui avait donné par la suite celui de Saint-Etienne— des— Tonneliers, de la rue voisine qui portait ce nom depuis le grand nombre de tonneliers qui y demeuraient, àcause delà proximité du port. Cette église, aujourd'hui à usage de magasin , devait remonter au commencement du onzième siècle , puisqu'il en est fait mention dans une charte de l'année io63 , sous Guillaume-le-Bàtard.

L'église de Saint-Denis , située dans la rue et ^a. près le passage auxquels elle a donné ce nom , exis- Dt»u. lait déjà dans le commencement du onzième siècle.

Deux fois, à peu de distance Tune de l'autre, cette église a été la proie des flammes , la première, en iao3, la seconde sept ans après. Lors du premier incendie , l'église de Saint-Maclou , une partie du palais ducal et les rues adjacentes , furent entièrement brûlés (i).

Détruite entièrement par l'incendie de 1210, il s'écoula près de trois cents ans avant qu'on ne la reconstruisit; l'on ne commença à y travailler qu'en i5o8 (2). Cette église n'avait pas été achevée; le chœur seul était terminé, et était remarquable par «a beauté et par la délicatesse du travail.

De toutes les églises de Rouen qui ont été supprimées ou détruites par l'effet de la révolution , Egiuede celle de Saint-Jean doit le plus exciter nos regrets. Cette église, d'une architecture hardie , la seule qui eut doubles collatéraux , était un des beaux monuments de notre ville. Dans la circonscription des paroisses , faite en 1791 , l'on avait eu l'heureuse idée de la conserver à l'usage du culte ; mais il n'en a pas été de même dans celles qui ont eu lieu en 1802 et 1806. Nous avons vu démolir entièrement celte église , transformée depuis trois ou quatre ans en une espèce de Bazar.

f*u*d« Grégoire de Tours, contemporain de Prétextât, ^'«.ÏÏT dit que l'église de Saint-Martin-sur-Renelle , dans laquelle se réfugièrent Mérovée etBrunehaut, pour se soustraire à la colère de Chilpéric , était alors une simple chapelle en planches , construite sur

(1) Letalleur , Chron. deNorm.

(a) Taillepied, Aoticj. de Rouen.

les murailles de la ville : ad Basilicam Sancti Martini y quœ super muros c'witatis ligneis fabricata est. Vely, Daniel , et d'autres historiens , répètent la même chose ; cela me parait une erreur, car en 576, époque où se passa cet événement, même jusqu'au douzième siècle , les murailles de la ville étaient où sont aujourd'hui les rues de l'Aumône , des Fossés-Louis-VIJI , de la Poterne , Massacre , etc. ; alors il est de toute impossibilité que cette église , située au haut de la rue Senécau* , pût se trouver sur les murailles de la ville.

Si Ton doit croire ce qu'avance le chanoine Deudemare dans son histoire de Willaume-le-Bastard , Tédise de Saint-Pierre-V Honoré serait construite sur les ruines d'un ancien temple consacré à Mercure : motif pour lequel , dit cet historien , la rue Ecuyère , dont il faisait l'encoignure , porta longtemps le nom de rue Mercuriere. Si ce fait est vrai , ce temple , sur lequel tous nos historiens ont gardé le silence, serait un de ceux détruits par saint Romain , dans les premières années de son épiscopat , et que le père Pommeraye a cités dans la vie de cet évêque, sans cependant indiquer où ils étaient situés.

L'église de Sainte-Croix-des-Pelletiers n'était , ££g£m dans l'origne , qu'une simple chapelle , sous l'invo- dTJ£.Ue" cation de la Vierge; mais ayant été agrandie par la suite , elle avait été érigée en église paroissiale , sous le nom de Sainte-Croix-des-Pelletiers , ainsi surnommée à cause des marchands de fourrures et

de pelleteries qui habitaient anciennement la rue au haut de laquelle elle est située.

bâZui. L'église de Saint-Micliel , à l'extrémité' de la Grande-Rue , n'était aussi , dans l'origine , qu'une simple chapelle, appartenant aux abbésrdu Mont- Saint-Michel , dans laquelle ils célébraient la Messe lorsqu'ils se rendaient à Rouen pour assister aux séances de l'Echiquier (i). C'est dans cette église que le 26 décembre 1 596 , la princesse de Condé fit abjuration , entre les mains du cardinal de Flo* rence , légat de Clément VIII (2). Cette cérémonie eut lieu en présence d'Henri IV, et de toute sa cour.

Par un acte passé en l'année 1060 , en présence de Guillaume-le-Bâtard et de Maurille, archevêque de iu** Rouen, l'on voit que V église de Saint-Sauveur du s».™». Marché était encore hors l'enceinte des murailles.

Cette église était ainsi appelée de sa position , sur le Vieux-Marché, pour la distinguer de celle de Saint-Lo , qui , pendant plusieurs siècles , porta aussi le nom de Saint-Sauveur. C'est sur cette paroisse qu'est né le grand Corneille, ainsi que Thomas son frère.

L'église deSaint-Pierre-le-Portier était située rue k-lKSï! de Fontenelle, presqu'en face la rue de Florence. Elle portait originairement le nom de Saint-Paterne,

(1) Farin , Hist. de Rouen.

(a) Discours de la jojeuse cnlreV de Henri IV. — De Thou, Hirt. anirerselle.

été un prince accompli. Il eut certainement des défauts; mais quel prince, quel particulier en est exempt. Un historien impartial placera toujours Henri au nombre des rois dont l'on peut citer le nom avec éloge. Il voulut constamment le bien; mais pour le faire , il eut un grand nombre de préjuges à combattre ; malheureusement il succomba dans la lutte, tant il y a de gens intéressés à perpétuer les abus.

Henri eut pour successeur Richard , son fils , que ses exploits et son intrépidité ont fait surnommer !Cb*n" Cœur-de—Lion. Après avoir fait rendre les derniers honneurs à son père , ce jeune prince s'empressa d'appaiser les troubles que lui-même avait excités dans les différentes provinces qui lui appartenaient du chef de sa mère. Lorsqu'il y eut rétabli la tranquillité , il vint à Rouen pour se faire couronner duc de Normandie. Il fut sacré par l'archevêque Gauthier, qui occupait alors le siège archi-épiscopal ; cette cérémonie eut lieu dans l'église métropolitaine, le 20 juillet 1189.

Le premier acte de souveraineté de Richard fut un acte de justice , ou au moins de piété filiale; il rendit la liberté à la reine Eléonore , sa mère, renfermée depuis quinze ans dans une prison d'état par l'ordre de son époux, pour cause d'inconduite. IL confirma en même-temps au prince Jean, son frère , toutes les donations que leur père lui avait faites ; et croyant le contenir dans le devoir par des bienfait*', il l'en accabla, mais la suite prouva qu'il s'était trompé.

Ces premiers devoirs remplis , Richard s'occupa de l'administration de son duché, entièrement négligée depuis quelques années, et rëpara, autant qu'il fut en sou pouvoir , tous les maux que notre province avait éprouves sous le règne préce'dent, et auquel il n'avait pas été étranger par ses révoltes continuelles contre son père. Cette conduite, qu'on était loin d'attendre d'un prince dont la jeunesse avait été si orageuse et si turbulente , lui concilia l'affection r°ucn7"é" et ^'est'me de ses sujets. Sa réputation l'ayant pré- K,cà*rd. ce'd£ en Angleterre, il y fut reçu avec un enthousiasme universel , et son entrée à Londres fut un véritable triomphe : son couronnement eut lieu dans l'église de Wesminster, le trois septembre de la même année.

Malheureusement cette cérémonie fut souillée par ,u'ï*!hk un massacre épouvantable , par l'assassinat de tous iA>»4m. jes jujjps qUj se trouvaient alors à Londres. Je me

hâte de vous le dire , cette horrible boucherie ne fut point commandée par Richard ; on doitenrejetter tout l'odieux sur une populace ignorante et superstitieuse, qui, sans doute, crut faire une action méritoire en massacrant ces infortunés ; mais l'on ne voit point qu'il ait cherché à punir les coupables : peutêtre leur nombre le força-t-il à fermer les yeux sur cet horrible attentat.

Richard resta peu de temps en Angleterre. L'épidémie des croisades étant encore dans toute sa force , ce prince peu superstitieux , même peu religieux , mais très-avide de gloire , paya le tribut a

son siècle , et maigre' les sages remontrances de ses ministres , abandonna ses états pour aller combattre J£^„"

les infidèles (i). Nous ne le suivrons point dans les a». «»^ champs de la Palestine ; qu'il vous suffise de savoir qu'il s'acquit, dans cette expédition lointaine , une gloire immortelle , et que le fameux Saladin rencontra dans ce héros un ennemi digne de lui. Mais cette expédition, où l'Europe alla engloutir sa population et ses trésors dans les sables brûlants de l'Asie , sans en retirer d'autre avantage que celui d'avoir arboré , pendant quelques jours , Tétendart de la croix sur les remparts de la cité sainte , fut la source de ses malheurs. Pendant qu'il combattait pour le salut des chrétiens de l'Orient , son frère , profitant de son absence, s'emparait.de ses états d'outremer, et dictait des lois à l'Angleterre. D'un autre côté , Philippe- Auguste viola le serment qu'il lui avait fait en quittant la Palestine , de ne recommencer les hostilités que quarante jours après leur retour en Europe , en s'emparant de plusieurs places de la Normandie. Il se présenta aussi devant les murs de Rouen ; mais malgré la menace de passer tous les habitants au fil de l'épée, s'ils ne lui ouvraient volontairement leurs portes y ceux-ci restèrent fidèles à l'honneur et à leur prince. Philippe n'étant pas alors en mesure de faire le siège d'une place aussi importante, tourna ses . armes d'un autre côté.

(i) Dumoulin, Hist. de Norm. - Daniel , Hbt de France. - Hume, Hut. d'Angleterre.

Birtiard en

A la nouvelle des troubles de l'Angleterre , de la ^feS^T mauvaise foi de Philippe et de la révolte de Jeana.™*"^. sans-Terre, Richard s'embarqua pour revenir dans ses e'tats ; mais le vaisseau qu'il montait échoua sur les côtes de la Dalmatie. Forcé par cette circonstance de traverser par terre les e'tats de l'empereur d'Allemagne , son ennemi capital , il se déguisa en Templier ; mais il fut reconnu en passant sur les terres de Léopold , duc d'Autriche , qui le fit arrêter , et qui eut l'indignité, pour une somme d'argent, de le livrer à Henri. L'empereur d'Allemagne, aussi lâche que cruel , se voyant maître de la personne de Richard , dévoila , dans cette circonstance , toute la bassesse de son âme. Par ses ordres y le défenseur de la chrétienté , le héros de la Palestine , fut plongé dans un cachot comme un vil criminel , et journellement exposé à toutes sortes d'outrages. Il resta quatorze mois entiers dans cette affreuse détention, et ne recouvra sa liberté qu'après avoir assouvi l'avarice de sou lâche oppresseur , qui avait fixé a cent cinquante mille marcs d'argent le prix de sa rançon , somme énorme pour le temps , et qu'on ne put se procurer qu'en dépouillant les monastères, les églises de toutes leurs richesses , et qu'en écrasant le peuple d'impôts.

*.ch.rd.p. Richard , échappé à ce danger , aborda heureuscî Àueieîtiît ment en Angleterre , où il trouva la plupart des villes révoltées , l'administration dans le plus grand désordre , le commerce entièrement anéanti, suites inévitables des dissentions qui avaient agité ce royaume

pendant son absence. Quelques mois lui suffirent pour appaiser tous les troubles , et pour ramener Tordre dans les différentes branches de l'administration ; car Jcan-sans-Terre, sachant qu'il avait recouvre' sa liberté, n'avait pas attendu son retour : craignant sa juste vengeance, il s'était réfugié à la Cour de France , bien sûr de trouver dans Philippe , un protecteur intéressé. #

Si quelques mois lui avaient suffi pour ramener la tranquillité' en Angleterre , il ne fut pas aussi heureux pour la Normandie; Philippe e'iait un autre rival que le prince Jean, et Richard fut oblige d'avoir recours aux armes pour chercher à recouvrer les places dont le roi de France s'e'tait empare'. Pendant cinq ans ces deux monarques se firent une guerre à outrance , dont les succès furent balance's : mais la mort de Ri- M„rl ** chard, arrivée le 6 avril 1199, délivra Philippe d'un rival redoutable. Atteint au bras par une flèche au siège de Chalus , près de Limoges , il mourut des suites d'une blessure légère , qu'aggravèrent des soins mal dirige's.

Richard n'avait que quarante-deux ans quand il mourut, et n'en avait régne' que dix. C'était le prince le plus brave de son temps, et le plus savant dans l'art militaire. Il joignait à un physique agréable toutes les qualités qui font un grand roi ; mais il régna trop peu de temps et à une époque trop orageuse pour qu'on pût les apprécier. Il eut , il est vrai , une jeunesse fougueuse , turbulente , et qui causa bieu des peines à son père ; mais une fois monté sur le

trône , il fit oublier ses égarements par une conduite sage, et par le désir de rendre ses sujets heureux.

Par son testament, Richard ordonna que son corps fut enterré à Fontevraud , aux pieds de celui de son père , que ses entrailles fussent portées à Poitiers , et que son cœur fut déposé dans l'église métropolitaine de Rouen, comme un cage de l'estime qu'il avait pour la valeur et la fidélité des Rouennais.

Jran-uns- Richard n'ayant pas laissé d'enfants <\p la prin-

T>fT«, 1 AT l »

'tTiJ? cesse de Navarre, son épouse, le trône apparte— m*ndie' nait de droit au jeune Arthur, son neveu, fils posthume de Geoffroy , son frère , et de Constance de Bretagne. Jean-sans-Terre , comme dernier fils de Henri , n'avait que des droits éloignés sur cette succession ; mais à force d'intrigues, il parvint à s'en emparer au préjudice de son neveu. Nous avons vu que , sous le règne précédent , il avait déjà cherché à profiter de l'absence et ensuite de la captivité de son frère , pour se placer sur le trône ; cette fois il ne laissa pas échapper l'occasion que la fortune lui présentait. Il prodigua les trésors de Richard pour se faire des partisans , et vint promptement à Rouen , où l'archevêque Gaulthier , au mépris de ses devoirs, s'empressa de le sacrer duc de Normandie, cherchant à légitimer ainsi aux yeux de la multitude une injustice criante. Ce prince passa ensuite en Angleterre , et trouva les esprits si bien préparés par ses amis , qu'il n'éprouva aucune difficulté à se faire reconnaître.

Le jeune Arthur n'ayant d'autre appui que la jus- ^j1;^ tice de ses droits , eut recours à Philippe-Auguste , At'Zl,?L 6on suzerain , qui , sous prétexte de le secourir , »»« -w. saisit avec empressement cette occasion de faire la guerre à Jean , contre lequel il avait de juste griefs ; car ce dernier , pour se remettre bien avec Richard , s'était rendu coupable envers Philippe d'une trahison infâme , en faisant égorger la garnison de la ville d'Evreux, ville que ce prince lui avait donnée pour apanage , et dont après cette boucherie, il ouvrit les portes au roi son frère.

Les provinces du Maine , de l'Anjou, de la Touraine , s'e'tant déclarées pour Arthur, et ayant reconnu publiquement ce jeune prince pour leur duc , ouvrirent leurs portes à Philippe-Auguste, et lui permirent de mettre garnison dans leurs principales places.

Maigre' son indolence naturelle , Jean se mit cependant en devoir de s'opposer a Philippe , et , on doit P avouer , il le fit d'une manière on ne peut plus heureuse , puisqu'il parvint à reprendre la plupart des places qui lui avaient été enlevées depuis quelques années. La guerre se faisait de part et d'autre avec le plus grand acharnement, lorsqu'au moment où" l'on s'y attendait le moins , les deux monarques cessèrent tout-à-coup les hostilités , et, par la médiation du cardinal de Capoue , légat du Pape, conclurent une paix où leurs intérêts respectifs étaieut ménagés ; mais où ceux du jeune Arthur , pour lequel l'on avait entrepris la guerre , furent entière-

piiii,,. ment sacrifiés. Constance, sa mère, le voyant ainsi

abandonne ' » v

l"JZr,l\ victime de la politique de Philippe , parvint , avec

'ait la p«ix 1 \ i « * . •

> a»cc je.n. adresse , a le soustraire a son pouvoir , et se retira avec lui à Angers, en attendant qu'il se présentât une occasion plus favorable de faire valoir ses droits.

C'est à-peu-près à cette ëpoque que Jean— sans- Terre, dégoûte' de Havoise , sa femme, la répudia, sous prétexte ordinaire de parenté, pour épouser Isabelle d'Angoulôme, fiancée au comte delà Marche, auquel il l'enleva. Pour complaire àsa nouvelle épouse , il la fit couronner reine d'Angleterre ; mais les fêtes du couronnement étaient à peine terminées , qu'il fallut recommencer la guerre , car le comte de la fUenVco»£ Marche n'était pas homme à souffrir patiemment JeMU un pareil affront. Son ressentiment étant juste , plusieurs seigneurs , ses parents ou ses amis, vassaux comme lui du roi d'Angleterre, firent cause commune avec lui , et déclarèrent la guerre à leur seigneur suzerain. Philippe-Auguste , auquel ils adressèrent leurs plaintes, prit fait et cause dans cette affaire, et joignit ses armes aux leurs. Arthur voyant le moment favorable, entra dans la ligue, et reparut sur la scène. Philippe , plus intéressé que tout autre à soutenir ses prétentions , prouva cette fois sa bonne foi , car il le fiança à la princesse Marie , sa fille , et lui donna des troupes et de l'argent pour faire la guerre à son oncle. Le début de la campagne fut heureux pour Arthur; déjà il avait remporté quelques victoires sur son oncle , et l'on pouvait espérer qu'il resterait vainqueur, lorsqu'au moment de remporter un

nouvel avantage, il fut fait prisonnier au sie'ge deMîrebeau dans le Poitou( i ). Ce jeune prince, tombe au pouvoir de son plus cruel ennemi, devint sa victime. L'on rapporte que vingt-deux des principaux seigneurs, pris en défendant leur jeune duc, furentrenfermésdans tine des tours de la ville, et que Jean-sans-Terrc eut la barbarie de les y laisser périr de faim. Pour Arthur, il fut conduit à Falaise, où son oncle employa près de lui tous les moyens de séduction pour rengager à renoncer à ses droits ; mais contre son attente, il rencontra dans Arthur , un courage inébranlable. Quoique dans les fers , ce jeune prince , loin d'acquiescer aux propositions de son oncle, le somma, au contraire , de lui restituer un héritage dont il s'était emparé au mépris des lois divines et humaines. Jean, efTrayé de tant de grandeur d'âme , résolut de se défaire de son neveu.

Le roi cf Angleterre employa les présents et les caresses auprès des personnes qu'il croyait les plus dévouées à ses intérêts , pour les engager à commettre ce crime , mais inutilement : l'honneur arrêtait les uns, la crainte retenait les autres; car chacun savait bienqueJeanétaithommeà immoler le bourreau après la victime. Ne trouvant personne qui voulut lui prêter son bras, il fit conduire Arthur à Rouen, et l'enferma dans une des tours du palais ducal. Ayant renouvelé dans cette ville ses tentatives pour trouver des assassins , elles furent encore infructueuses.

(i) Dumoulin, Iliit. de Norip. - Hume, Hisf. d'Angleterre.

a...,..„„ Ce monstre , voyant alors qu'il ne pouvait

d° Arthur l * *

A.n. ,,«3. compter que sur lui pour commettre ce crime , se rendit une nuit dans la tour, et poignarda Arthur de sa propre main. Comme cette tour était sur le bord de la Seine , il attacha le corps de cet infortune' prince à une grosse pierre , et l'abandonna ensuite au cours de l'eau. Maigre' cette précaution , quelques historiens assurent que le corps se trouva arrêté dans les filets d'un pêcheur, et qu'on l'enterra à l'insçu de son meurtrier , dans le prieuré de Bonnes-Nouvelles.

Un crime reste rarement impuni. L'assassinat du jeune Arthur excita l'indignation générale. Constance , sa mère , les principaux seigneurs bretons, dont il était tendrement aimé, s'adressèrent à Pilippe- Auguste, comme seigneur suzerain des deux vassaux, pour lui demander vengeance d'un attentat aussi horrible. Faisant droit à leurs plaintes, Philippe ajourna le roi d'Angleterre à comparaître devant la Cour des Pairs pour répondre sur le crime dont il était accusé. Jean envoya un évêque anglais vers le roi de France , pour lui demander un sauf-conduit. Quil vienne , dit le Monarque , il le peut. Y aura-t-il sûreté pour le retour , demanda l'évêque ? Oui , répondit le Roi , si le jugement des Pairs le permet. Jean, sachant qu'il était coupable, n'osa pas s'exposer à la rigueur du tribunal , et refusa de compaj^nron- raître. Son absence n'empêcha pas la Cour de pro- ^'rTîju noncer son jugement. Déclaré coupable de parricide et de félonie , il fut condamné à mort : le même

arrêt déclarait confisque' au profit de la couronne de France , tous les fiefs et toutes les seigneuries que le monarque anglais posse'dait sur le continent.

Je an se moqua d'abord d'un arrêt plus facile à rendre qu'à exëcuter ; mais Philippe, personnellement intéressé à son exécution , y employa toutes ses forces, et saisit avec empressement cette occasion de rattacher a la couronne de France une province que la force en avait jadis arrachée.

Philippe commença les hostilités dans la Haute- .iJjSTj. Normandie , et , en moins de six mois , il parvint a s'emparer des principales places par la force ou par accommodement j car la plupart des villes lui ouvrirent volontairement leurs portes. Pendant que le monarque français courait de victoires en victoires , le roi Jean restait à Caen avec son épouse ; et , comme s'il eut été en pleine paix , il passait tranquillement son temps dans les plaisirs et dans les festins. Ne paraissant s'inquiéter nullement des succès de son rival, il disait, quand on lui en parlait: Laissez-le faire , fen reprendrai plus en un jour, qu'il n'en prendra dans une campagne. Vaine jactance , que les clTets ne justifièrent pas. Cependant, mon ami , si ce prince avait eu le courage de défendre ses états , en opposant la moindre résistance aux armes de Philippe , il lui aurait certainement fait acheter chèrement ses succès , et peut-être en eût-il arrêté le cours, puisque la prise du Château- Gaillard , simple forteresse près des Andelys , exigea un siège de plus de six mois, auquel le vain-

?3ï«î" *Iueur Per^*t beaucoup de monde. Ce siège est cé- G*i««j. ièi3re jans ies annales de notre province , par la vigoureuse attaque des assie'geants , et par la belle défense des assiége's , sous la conduite du brave Roger de Lacy , gouverneur de ce château.

Jean ayant appris la prise du Château-Gaillard , passant tout-à-coup d'une extre'mite' à l'autre, fut saisi d'une telle frayeur, qu'il abandonna ses possessions sur le continent au pouvoir de Philippe , et , précipitant sa fuite, courut s'enfermer dans les murs de Londres. En peu de mois Philippe se rendit maître de toute la Normandie , à l'exception cependant des villes de Verneuil, d'Arqués et de Rouen T qui opposèrent une plus longue résistance , et dont il fut oblige' de faire le siège dans les formes. Il commença par celui de Rouen , persuadé , avec raison , que s'il pouvait se rendre maître de cette ville , les deux autres ne tarderaient pas à suivre l'exemple de la capitale.

ft.cx« ci Rouen était alors une des places les plus fortes

Bi"i3Tp|ï!r ^e l'Europe : défendue par un triple fossé, enceinte w "°4* d'une double muraille , et flanquée d'un grand nombre de tours , elle était presque imprenable ; ce n'était que par famine qu'on pouvait espérer de s'en rendre maître.

Si le roi Jean avait fait dans cette circonstance le moindre effort pour seconder le zelc , le courage et la fidélité des Rouennais , Philippe , malgré la valeur deses troupes, et les nombreux assauts qu'il livra, ne se serait jamais rendu maître do Rouen. Les bour-

geois , détermines à s'ensevelir sous les ruines de leur ville, plutôt que de lui en ouvrir les portes, se défendirent pendant plusieurs mois avec une opiniiV- Ireté sans exemple. Quoique la famine commençât à faire de grands ravages , quoiqu'ils eussent perdu beaucoup de monde dans les sorties qu'ils faisaient journellement , ces intrépides citoyens ne parlaient point encore de se rendre; mais quand ils se virent lâchement abandonnes par celui pour lequel ils sacrifiaient leurs vies et leurs fortunes , et dont naturellement ils devaient attendre du secours, l'indignation succéda au courage : ils résolurent , d'un commun accord , de livrer leur place à Philippe j en conséquence, ils capitulèrent avec lui le premier juin 1204. Cependant, toujours guidés par leur fidélité envers leur souverain, un article de la capitulation portait qu'elle n'aurait son entier effet qu'au bout de trente jours , devant être nulle , si pendant cet espace de temps le roi d'Angleterre parvenait à jetter du secours dans la ville , ou à faire la paix avec lui (1).

Aussitôt que cette capitulation fut signée , les Rouentiais envoyèrent vers le roi d'Angleterre une députation composée des principaux habitants de la ville , pour lui en faire part , et pour recevoir ses ordres.

Les députés trouvèrent le monarque anglais jouant aux échecs, et tellement occupé de son jeu, qu'à peine s'apperçut-il de leur arrivée , et qu'il remit

(1) Dumoulin, Danneville , Masseville , Hîst. de Norm. - Meierai^ Vely, Daniel, Hisk de France. - Hume, Hist. d'Anglceerre.

k leur donner audience lorsque sa partie serait terminée : heureusement pour la France il la perdit , et plus sensible à cette perte qu'à celle d'une de ses plus belles provinces, il reçut les députés avec colère, en leur disant : De quoi vous avisez-vous de me demander du secours? je n'en ai point à vous donner, faites comme vous pourrez. Aussitôt que nos compatriotes apprirent cette réponse , ils s'empressèrent d'ouvrir leurs portes au roi de France , et n'attendirent pas que les trente jours fussent expirés. La ville de Rouen ayant reconnu Philippe-Auguste 'iel'u^ Pour son souverain, son exemple fut suivi par le reste Tnlcc. de la province ; en sorte que la Normandie entière rentra sous la domination française , deux cent quatre-vingt-quatorze ans après en avoir été distraite (i). Charies-le-Simple l'avait cédée par faiblesse, Jean-sans-Terre , la perdit par insouciance et par lâcheté.

Je ne vous rapporterai point les événements ultérieurs relatifs au roi Jean , parce qu'ils n'ont aucuns rapports avec notre ville. Qu'il vous suffise de savoir que, forcé de cacher sa honte et sa pusillanimité dans les murs de Londres , il traîna son existence encore non 4« plusieurs années , et mourut en iai6 , retiré dans un coin de l'Angleterre, généralement méprisé et haï de ses sujets. La bassesse qu'il avait eue de se reconnaître

(i)Mexcrai, Vely , en rapportant cet événement, disent que la Normandie resta an pouvoir des Anglais pendant trois cent seize ans ; c'est une erreur , puisse cette province fut cédée en 910 a. Raoul par Charlesle-Simplc, et qu'elle fut reconquise en iao4 par Philippe- Auguste.

vassal et tributaire de la Cour de Rome les avail tellement irrites contre lui, qu'ils l'avaient fait descendre d'un trône qu'il e'tait indigne d'occuper, et qu'ils avaient appelé un prince Français pour les gouverner (i).

Jean-sans-Terre fut le dernier descendant de Raoul qui ait été en même-temps duc de Normandie et roi d'Angleterre. Ce prince eut tous les défauts que l'on a reprochés à quelques-uns d'entre eux , et n'eut aucunes de leurs grandes qualités. Son avarice , sa lâcheté, sa cruauté, son caractère vindicatif, l'ont fait exécrer des Anglais, qui n'en parlent encore aujourd'hui qu'avec le dernier mépris. Cependant, il leur a rendu un grand service , puisque c'est à lui qu'ils doivent cette fameuse charte , base de leurs libertés constitutionnelles ; il est vrai qu'il ne leur fit cette concession que par crainte et par faiblesse , car il était incapable d'avoir une idée généreuse , et de faire quelque chose dans l'intérêt du peuple.

(i) Hume , H Ut. d'Angleterre.

^,<((r< »i«jt-n<ui»i<mf.

Je ne vous rapporterai point, mon cher Alphonse, Pacte de capitulation concernant Ta reddition de Rouen, signé par nos magistrats et par Philippe- Auguste, parce que cette pièce historique se trouve en entier dans les anciennes histoires de Rouen, auxquelles vous pourrez recourir en cas de besoin. Nos compatriotes tinrent exactement leur parole ; mais Philippe était à peine maître de la ville , qu'il manqua à la sienne , en violant plusieurs articles de la capitulation. Voulant s'assurer de la fidélité de ses nouveaux sujets, il resta dans nos murs pendant plusieurs mois, et c'est pendant son séjour, qu'au mépris de la foi jurée, il fit démolir de fond en comble le palais ducal , situé sur le bord de la Seine , où sont aujourd'hui nos halles, et construire, du côte des terres, cette immense forteresse, à laquelle l'on avait donné depuis le nom du Vieux-Château , et sur laquelle je vous ai donné quelques détails dans une de mes premières lettres.

Si Jean-sans-Terre ne fit aucune tentative pour recouvrer un bien qu'il avait perdu par sa faute ,

Henri III, son dis et son successeur, eut plus d'ambition , et disputa, pendant quelques années au fils de Philippe ( Louis VIII), une conquête qu'il ne regardait pas encore comme définitive. Il descendit en France avec une flotte nombreuse ; mais le fort de la guerre s'élant porté dans la Gascogne et les provinces adjacentes , ce serait nous éloigner de notre sujet , que d'en rapporter les divers événements : il uous importe seulement d'en connaître le résultat, c'est que la province de Normandie resta définitivement à la couronne de France.

Si depuis sa réunion à la France , la Normandie ne joue plus qu'un rôle secondaire dans l'histoire de notre patrie, ses annales particulières ne laissent pas cependant que d'offrir encore quelqu'intérêt, principalement celles de notre ville, dont les murs ont été trop souvent témoins de grands événements. Comme ceux-ci , mon jeune ami , sont arrivés à des époques assez éloignées les unes des autres , je ne chercherai point à vous en donner une narration suivie; je me contenterai de vous les rapporter le plus succinctement possible , en suivant toutefois l'ordre chronologique.

Depuis la conquête de Philippe-Auguste , jusqu'à *'f^nk la fin du treizième siècle , f on ne trouve dans nos îSÏ^ÏÏ. chroniques que des faits peu importants, et que je A«- «fripasse sous silence ; mais sous le règne de Philippe-le- Bel , il y eut à Rouen une sédition , qui , si elle n'avait pas été comprimée promptement , aurait pu avoir les suites les plus graves , et entraîner

le reste de la province, très-disposée à suivre l'exemple donne' par la capitale. Cette se'dition fut occasion— nëe par un impôt qu'on appelait dans le langage du temps, mautoliUj aujourd'hui maltôte , c'est-à-dire droits levés injustement et par force. Le peuple accable* depuis quelques années d'exactions inconnues jusqu'alors , poussé à bout par la misère , et voyant qu'on ne faisait aucun droit à ses justesplaintes, sortit des bornes du devoir, et leva l'étendard de la révolte. Sa fureur se porta surtout sur les membres de l'Echiquier , qu'il assiégea dans le Vieux-Château, où cette Cour tenait ses assisses : il pilla la caisse du receveur , brûla les archives , et se porta aux plus graves désordres. Cette révolte , dans laquelle plusieurs personnes perdirent la vie, dura plusieurs jours, et finit comme la plupart des entreprises de cette nature : les plus mutins furent pendus ; quelques-uns furent condamnés à une prison perpétuelle , un grand nombre au bannissement, et comme le fisc ne perd jamais l'occasion de s'enrichir, les biens de tous ces malheureux furent confisqués au profit du roi (i).

Peu de tems après être monté sur le trône , Louis- • le-Hutin confirma tous les privilèges accordés par ses prédécesseurs à la ville de Rouen. Mais les peuples épuisés par les vexations exercées sous le règne précédent, et qui avaient occasionné dans notre ville la sédition dont je viens de vous parler ? voyant avec

( i ) Vely, Hut. de France. .

douleur qu'elles continuaient sous celui de Louis, menacèrent hautement de secouer le joug. La province de Normandie, qui, malgré tous ses privilëges , était plus surchargée que les autres , paraissait disposée à donner l'exemple , et demandait hautement l'abolition de tous ces impôts. Le jeune niO— Touille»

Holinac-

narque, effrayé du danger, écouta enfin les justes r;°;£ £s plaintes du peuple , fit cesser les extorsions , remé— B0"***^ dia aux principaux abus, et, le i5 juillet de l'année i3i5 , accorda particulièrement à la Normandie cette fameuse Charte aux Normands , dans laquelle ce prince confirma celle qu'il avait donnée l'année précédente , fit de nouvelles concessions aux habitants de cette importante province , et y ramena ainsi la tranquillité.

Cette charte si précieuse pour les Normands, et surtout pour la ville de Rouen , a eu force de loi pendant plusieurs siècles, et fut confirmée par la plupart de nos rois, qui tous avaient intérêt à ménager notre province, et à laisser les habitants jouir de tous leurs privilèges. Nous trouvons des lettres de confirmation de Philippe-de-Valois , en i33py, et de Jean son fils , alors duc de Normandie ; de Charles V , en 1376, de Charles VI en i38o et i388 , de Charles VII en i458, de Louis XI, en 1461 , de Charles VIII en i485, de Louis XII en 1008, et de Henri III en 1 579.

Le roi Jean , dont le règne décela la faiblesse et l'incapacité, voulant se venger de Charles-Ie-Mauvais, AJ;™j* son gendre, roi de Navarre et comte d'Evreux, eut

recours à la trahison. Puisque Charles-le-Mauvais était coupable de plusieurs crimes , il fallait le juger selon la rigueur des lois : s'emparer de sa personue par surprise, et assassiner lâchement ses compagnons, c'était l'imiter. Le jeune Charles ayant été nommé duc de Normandie , vint à Rouen sous le prétexte de se faire couronner; mais c'était dans le but secret de procurer à son père les moyens de s'emparer du roi de Navarre , et des principaux seigneurs de sa Cour. Comme vassal du duc de Normandie ( en sa qualité de comte d'Evreux), Charles-le-Mauvais était obligé d'assister à son couronnement. Exact à remplir son devoir , il s'y trouva avec une suite peu nombreuse, et tomba ainsi dans le piège qu'on lui avait tendu. Le jeune duc lui fit beaucoup d'accueil , l'invita avec toute sa suite à diner à son palais du Vieux-Château, et fournit ainsi à son père l'occasion qu'il cherchait depuis long-temps. Celui-ci , informé par son (ils de tout ce qui se passait à Rouen , prit si bien ses mesures , qu'il arriva dans la ville au moment où les convives allaient se mettre à table. Escorté d'une centaine d'hommes d'armes , et de plusieurs seigneurs de sa Cour, il s'introduisit par une fausse porte du château, et entra précipitamment dans la salle du festin. A son arrivée tous les convives se lèvent pour lui faire honneur j mais lançant sur eux un regard farouche , ce monarque s'écrie d'une voix terrible : Que personne ne bouge y sous peine de mort! S'approchant au même instant du roi de Navarre , il s'en empare

lui-même , et faît arrêter par sa garde les principaux officiers de ce prince, au nombre de onze, les fait enfermer dans des appartements séparés , envoie à chacun un prêtre pour se préparer à la mort, et ensuite se met tranquillement à table avec son fils.

L'après-midi , Jean qui avait donné l'ordre de JJwJjj^ dresser un échafaud au milieu du Champ-du-Pardon, 6W00*' fit amener devant lui Jean de Harcourt , Mallet de Graville, Maubué de Mainnemarre et Olivier Doublet , quatre des seigneurs qu'il avait fait arrêter, les conduisit lui-même au lieu du supplice , les fit décapiter en sa présence, et se donna encore le barbare plaisir de faire attacher au gibet, situé sur le Montde-la-Justice , les corps de ces malheureux seigneurs , victimes de la plus infâme trahison.

Quelle idée devons-nous nous faire , mon jeune ami, d'un roi qui, pour assouvir sa vengeance, n'eût pas honte d'avilir la majesté royale , en remplissant volontairement les fonctions d'un gendarme, et presque celles de bourreau. Le roi de Navarre, qui certainement était le plus coupable et qui seul méritait la mort , fut épargné et conduit à Paris, ou provisoisoirement on l'enferma dans une des tours du Louvre. Jean le trouvant trop près des factieux qui agitaient la capitale , et craignant quelques nouvelles machinations de sa part, le fit transférer au château d'Arleux , dans le Cambresis. Les autres seigneurs qui avaient été arrêtés avec lui, mais que le roi n'avait pas jugé à propos d'immoler lui-même à sa vengeance >

furent enfermes auChâtelet, en attendant que la Jus* tice prononçât sur leur sort (i).

n£.™£- Vous n'ignorez pas , mon cher Alphonse, dans quels iîC?iVe,"» de'sordres la captivité du roi Jean, fait prisonnier à la Ann°iis7 funeste journe'e de Poitiers, plongea la France. Charles-? le-M auvais sut profiter de ces troubles pour recouvrer sa liberté. Il vint de suite à Rouen , où son premier soin fut de faire chercher au lieu patibulaire les corps de ses amis décapités l'année précédente par l'ordre du Roi : on les retrouva tous , à l'exception de celui de Jean de Harcourt, que ses parents avaient fait enlever secrètement. Ce prince leur fit faire les obsèques les plus magnifiques , auxquelles il assista lui-même avec tous les seigneurs de sa Cour. Le cortège se transporta au lieu du supplice , et lorsque le clergé eut récité les prières d'usage , les corps furent posés sur des chars funèbres, et conduits à l'église cathédrale. L'évêque d'Avranches, partisan du roi de Navarre , célébra un service en leur honneur , et prononça leur oraison funèbre. Charles-le- Mauvais , qui ne cherchait que l'occasion d'exciter des troubles dans la province , prit la parole aussitôt après que l'évêque eut cessé de parler , et harangua le peuple. Il blâma hautement la conduite du roi et celle du dauphin, les accusa l'un et l'autre d'être cause des malheurs de l'état , se plaignit amèrement de la captivité qu'ils lui avaient fait subir , et termina cette harangue séditieuse en donnant le détail du

(i) Nagerel , Chron. de Norm. -Mexerai , VilUret, UuL de France - Masseville, Hut. de Norm. - Servi n , Hut. de Rouen, elc.

supplice de ses compagnons, et en excitant le peuple à venger leur mort. Lorsqu'il eut cesse de parler , on inhuma leurs corps dans une chapelle , à laquelle Ton a donné depuis le nom de Chapelle des Innocents, parce qu'en appendant leurs haumes au-dessus de l'autel , il les déclara innocents du crime dont Jean les avait accusés , celui d'avoir fait un traité secret avec. Edouard, roi d'Angleterre, pour lui livrer la Normandie.

Deux fois, sous le règne de Charles VI , notre ville arbora le signe de la révolte , et deux fois ce prince usa de clémence envers nos compatriotes , plus égarés , il est vrai , que coupables. À son avènement au trône , Charles VI , forcé de faire la guerre aux Flamands et aux Anglais , qui occupaient une partie du royaume , s'était vu dans la nécessité de continuer non-seulement les impôts que Jean et Charles V, ses prédécesseurs , avaient mis jusque s sur les denrées de premières nécessité, mais même d'en créer de nouveaux. Les Rouennais, fatigués de tous ces LAh*reii», impôts , refusèrent de les payer , et se soulevèrent. g*»~h Cette révolte gagna Paris et toutes les provinces , A"ce qui prouve , mon ami , que le peuple était généralement mécontent , et qu'on l'avait exaspéré en l'accablant de charges et d'impôts. A Paris, cette sédition prit le nom des Maillotins , parce que plus de trois mille bourgeois s'étaient armés de maillets pour assommer les receveurs du Roi , chargés de percevoir ces droits. Dans chaque ville cette sédition prit un nom différent \ dans la nôtre , on lui donna celui de

la Harelle. Le peuple se rassembla sur la place du Vieux-Marche' , et contrefaisant les formalités ordinaires dans les élections, il se nomma un roi, pris dans ses rangs : c'était un marchand mercier, nommé Simon LegroSj bien éloigné de s'attendre à un pareil honneur. La populace, fière de s'être donné un roi sorti de son sein, le promena en triomphe par toute la ville , l'obligea de prononcer l'abolition de tous les impôts, et le lit jurer de n'en point créer d'autres sous son règne. Simon promit tout , sous peine de mort : que n'aurait-il pas promis dans la position où il se trouvait !

Le peuple , après avoir prêté serment de fidélité au roi qu'il venait d'élire ( car rien ne fut oublié dans cette circonstance ) , se dispersa par pelotons , parcourut la ville, donna partout la chasse aux receveurs des tailles , pilla leurs bureaux , et brûla les registres. Le lendemain , le peuple se porta à d'autres excès , et le pillage devint général dans la ville : enhardie par l'impunité, celte populace mutinée osa attaquer le Vieux-Château. C'est alors que les bourgeois , qui n'avaient pris aucune part à cette révolte , unirent leurs efforts à ceux du commandant , pour repousser la force par la force. Un combat très-vif s'engagea sous les murs de cette forteresse, et les mutins ne rentrèrent dans le devoir qu'après avoir perdu un grand nombre des leurs.

Charles VI ayant appris ce qui venait de se passer à Rouen , vint dans cette ville pour punir les révoltés; mais les principaux habitants, qui avaient

eux-mêmes puissamment contribué à rétablir l'ordre, implorèrent la clémence du Roi en faveur de leurs compatriotes, que l'excès de leur misère semblait rendre moins coupables. Charles VI , à leur intercession , et en mémoire de l'attachement que les Rouennais avaient constamment témoigné à son père, se laissa appaiser. Trois ou quatre des plus coupables seulement furent punis de mort , car il fallait bien faire un exemple. Les autres payèrent de fortes amendes , se trouvant trop heureux de racheter ainsi leur vie. Les lettres de pardon accordées par le Roi sont du 5 avril i383 ; mais l'impôt , cause de la sédition , fut maintenu: c'est à cette époque, et à cause de cet événement, que la Mairie de Rouen fut supprimée.

Ainsi que je vous l'ai dit, sous le même règne, la ville de Rouen vit éclater une nouvelle sédition dans hau i*tSses murs. La France , toujours divisée par la faction des Bourguignons et des Armagnacs, était en proie aux horreurs de la guerre civile. Après la funeste bataille d'Azincourt, les débris de l'armée française se répandirent dans nos campagnes, et vinrent même jusqu'aux portes de Rouen , où, ils commirent les plus grands désordres. Les paysans , poussés à bout par les rapines et les cruautés de ces troupes vagabondes, se soulevèrent en masse et en firent un carnage affreux. Rouen se ressentit de cette commotion, mais la présence de Charles VI , du Dauphin , du duc de Berry, qui étaient dans nos murs, contint d'abord le peuple dans le devoir. Leur départ fut le signal de la révolte,

Nonvrlle

sr<lition.

et elle fut d'autant plus terrible qu'elle était fomentée sourdement par les partisans du duc de Bourgogne; car le peuple, quand il pense agir dans son intérêt, est presque toujours l'instrument d'un parti et reste souvent victime des démarches imprudentes dans lesquelles on Ta entraîné. La populace, à laquelle dans ces circonstances il faut toujours des victimes, aîïï"£ imputa le brigandage des soldats à messire Gaucourt , fioaca. j>ayjj Rouen , lequel certainement n'était pas coupable, mais dont l'autorité méconnue n'avait pu empêcher le désordre ; car que peuvent la raison et les lois contre la force ! Cette populace en fureur pilla sa maison , s'empara de sa personne et le massacra, ainsi que Jean Léger, son lieutenant, et dix ou douze de ses officiers , traîna leurs corps dans les rues, et finit par les jeter par-dessus le pont. Ensuite elle alla assiéger le Vieux-Château, mais elle apprit à ses dépens qu'il est plus facile de piller une maison que de s'emparer d'une forteresse; car Jean— de— Préaux, qui en était le commandant , se défendit si bien, et fit avec sa garnison une sortie si vigoureuse, qu'il ôta à ces mutins l'envie de l'assiéger une seconde fois.

Aussitôt que Charles VI eut appris cet événement, il envoya à Rouen, le Dauphin, son fils, pour punir les auteurs de la révolte, et pour rétabKr l'ordre dans la ville. Ce jeune prince, accompagné des principaux seigneurs de la Cour de son père , et de trois mille hommes de troupes, sous les ordres du maréchal de ïlieux , s'arrêta au fort de Sainte-Catherine , où iJ

fit ses dispositions pour entrer dans notre ville. Cette fois les coupables se crurent perdus, ne doutant pas que le Dauphin ne fût venu avec des forces si imposantes que dans l'intention de faire un exemple. Ne pouvant excuser leur conduite , ils implorèrent uq généreux pardon, demandant la vie pour toute grâce. Louis de Harcourt 9 archevêque de Rouen , eut pitié' de ces malheureux, et employa le grand crédit que sa naissance , son rang et son mérite lui donnaient auprès du Roi , à intercéder en leur faveur. A la sollicitation de ce vertueux prélat, Charles VI donna une nouvelle marque de clémence, et pardonna généreusement aux mutins, a l'exception de ceux qui étaient personnellement coupables de l'assassinat du sire de Gaucourt , qui furent punis de mort (i).

Je vais maintenant , mon jeune ami, vous parler a* d'un événement beaucoup plus important, du siège iSSïT de notre ville par Henri V, roi d'Angleterre. Ce siège est mémorable , non-seulement dans nos annales, mais encore dans celles de la France, tant par le courage et le dévoûment des assiégés, que par l'influence de la prise de Rouen, sur les destinées du royaume. Si nos braves compatriotes n'avaient pas été indignement trahis par Guy le Bouteiller, leur lâche gouverneur, dont le nom doit être à jamais exécré, Henri jusqu'alors victorieux , aurait pu voir sa fortune échouer devant nos remparts. La trahison, en servant les armes de ce monarque , prolongea les

(1) Nagerel, Chron. de Norm. - Pommera je, His*. des Archcv. de Rouen. - Masse ville, Hbt. de Norm. - Serein, Hùt de Rouen.

malheurs de noire patrie déchirée depuis tant d'années par les dissensions civiles, et par la guerre étrangère.

Henri V profitait habilement des dissensions qui agitaient la France , et que lui-même fomentait depuis long-temps. Déjà maître d'une partie du royaume , la Basse-Normandie venait encore de tomber en son pouvoir lorsqu'il entreprit le siège de Rouen, capitale de toute la province : ses troupes vinrent y camper le i4 juillet i4*7«

Dans l'intention d'attaquer la ville sur un plus grand nombre de points , ce prince partagea son armée en six corps, prit le commandement du premier, et confia celui des autres à des capitaines expérimentés. Il serait trop long de vous donner la position que chaque corps occupait, et d'entrer dans le détail de toutes les mesures que prit Henri pour assurer le succès de son entreprise , seulement je ne dois pas vous laisser ignorer que la prise du Pont-de-l' Arche et de Caudebec, l'ayant rendu maître du cours de la Seine , il intercepta par ce moyen tous les secours qui auraient pu arriver aux assiégés. De leur côté , nos compatriotes n'avaient négligé aucunes précautions pour soutenir un siège qu'ils prévoyaient avec raison devoir être long et meurtrier. La ville abondamment pourvue de vivres et de munitions ; les principales fortifications réparées, toutes les bouches inutiles renvoyées, leur permettaient d'opposer une longue résistance. La garnison, il est vrai, était peu nombreuse j mais les bourgeois exercés depuis long-

temps au maniement des armes valaient des soldats. La plupart, mon jeune ami, se battirent en he'ros , et prouvèrent ce que peut enfanter l'amour de la patrie lorsqu'il s'agit de la de'fendre contre les incursions d'une nation ennemie.

Le roi d'Angleterre , à qui la trahison avait déjà ouvert plusieurs places du royaume, croyait en faisant le siège de notre ville courir à une conquête facile, re'vénement le désabusa. Si , dans l'impatience d'y entrer par la brèche, il y faisait donner de fréquents assauts ; de leur côté , les assiégés faisaient souvent des sorties ; et , plus d'une fois , nos intrépides compatriotes portèrent l'effroi jusqu'aux tentes du monarque anglais. Ce prince , irrité d'une résistance à laquelle il était loin de s'attendre , crut inspirer de la crainte aux habitants en les menaçant de les exterminer jusqu'au dernier s'ils différaient plus long-temps à lui ouvrir leurs portes. A sa honte , l'effet suivit la menace. Ayant fait dresser plusieurs potences devant les murailles de la ville, il y faisait attacher tous les assiégés qui avaient le malheur de tomber entre ses mains. Cette conduite odieuse indigna tous les Rouennais. Le supplice de leurs compatriotes, au lieu de les abattre, ne fit qu'enflammer leur courage , et par de nouvelles sorties, ils ô ter eut à Henri l'espoir de se rendre maître d'une ville dont sa barbarie avait rendu tous les habitants des héros.

Ce siège durant depuis plusieurs mois, la disette commençait à se faire sentir d'une manière effrayante,-

déjà Ton était réduit à se disputer , a s'arracher les aliments les plus grossiers et les plus vils. Henri informé de tout ce qui se passait dans la place par la perfidie de Guy le Bouteiller, de ce lâche gouverneur, vendu à ses intérêts, désespérant d'emporter d'assaut une ville si opiniâtrement défendue, cessa de sacrifier inutilement ses troupes , persuadé que d'un moment à l'autre la faim forcerait ces généreux citoyens à se rendre.

La famine augmentant de jour en jour obligea les malheureux habitants à ne conserver dans la ville que ceux qui étaient encore en état de porter les armes. Ils firent sortir douze mille personnes des deux sexes. Henri ayant eu la barbarie de les empêcher de passer au travers de son camp, ces infortunés se virent forcés de rester dans les fossés , exposés aux traits des ennemis et de leurs propres concitoyens: tous y furent tués ou périrent de misère et de froid.

Malgré l'extrémité où ils étaient réduits, les Rouennais comptant toujours sur les secours que devait leur envoyer le Roi , ne parlaient point de se rendre. Cependant prévoyant ne pouvoir plus tenir que quelques jours, ils se décidèrent a envoyer une députation au Roi , pour lui apprendre l'état désespéré dans lequel ils se trouvaient. Six des principaux bourgeois ayant heureusement trompé la vigilance des Anglais, parvinrent jusqu'auprès de Charles VI et du duc de Bourgogne , principal auteur des maux qui pesaient sur la France, qu'il trahissait indignement, en abusant de la faiblesse et de la confiance

de son souverain. Un des députés adressa au roi le discours suivant : Très-exce lient P rince « il m'est enjoint, par les habitants de Rouen , à crier contre vous y et aussi contre vous sire de Bourgogne , qui avez le gouvernement du Roi et de son royaume, le grand harou , lequel signifie l'oppression qu'ils ont des Anglais; vous mandent par mo/, que si faute de votre secours , il convient qu'ils soient les sujets du roi d? Angleterre , vous n'aurez en tout le monde pires ennemis qu'eux , et s'ils peuvent ils détruiront vous et votre génération. Le roi, pénétré d'estime pour de si braves gens , leur fit les plus belles promesses , mais le duc de Bourgogne parvint à en empêcher l'exécution. Quoique réduits à la dernière extrémité, les habitants attendaient de jour en jour les secours que le Roi leur avait promis. Déjà plus de trente mille étaient morts de faim , cependant ceux qui restaient refusaient encore d'ouvrir leurs portes à Henri. Leur courage était soutenu par Alain Blanchard, capitaine des bourgeois, que l'amour de la patrie enflammait d'une noble ardeur. Ce brave citoyen voulant tenter un dernier effort pour repousser les assiégeants, se mit à la tête de dix mille Rouennais , les seuls qui fussent encore en état de supporter le poids des armes, et ordonna une sortie pour le lendemain ; mais la trahison allait en éluder l'effet. Le lâche gouverneur fit non-seulement prévenir Henri de ce projet, mais il poussa encore la perfidie jusqu'à faire scier les soutiens du pont sur lequel Blanchard et ses compagnons devaient passer.

Le moment de faire cette sortie étaut arrive', les habitants ignorant la scélératesse de leur gouverneur, s'élancent sur le pont j mais s'apercevant qu'il s'ébranlait, ils se poussent, se pressent pour déboucher croyant se sauver, niais ce mouvement précipité causa au contraire leur perte en achevant de le rompre entièrement : sa chute entraîna un grand nombre de ces braves qui périrent sous ses ruines. Ceux qui parvinrent à se sauver rentrèrent dans la ville , justement indignés contre le lâche qui les avait trahis d'une manière aussi infâme. Ce que je ne conçois pas, mon ami, c'est que les Rouennais n'aient pas vengé sur ce traître la mort de leurs concitoyens , victimes de la plus noire perfidie. Le petit nombre de ceux qui étaient parvenus à franchir le pont , trouvant , contre leur attente , l'ennemi prêt à les recevoir, vendirent si chèrement leur vie , qu'il y a toute apparence que s'ils avaient été en plus grand nombre, le but qu'ils se proposaient aurait été rempli.

Les braves et malheureux Rouennais, le désespoir dans l'âme , mais toujours guidés par l'honneur, envoyèrent, pour la dernière fois, sommer le Roi de venir prompteraent à leur secours , ou de les tenir pour dégagés de leurs serments de fidélité. Le duc de Bourgogne qui , depuis le commencement du siège , n'avait cherché qu'à les tromper , leur promit que sous peu de jours l'armée du Roi serait rendue sous les murs de Rouen : il ranima leur espoir par cette promesse ; mais le moment arrivé de l'effectuer , il leur manda que vu l'impossibilité de les

secourir, ils pouvaient capituler avec le roi d'Angleterre.

Les Rouennais, qui avaient fait ce qu'il était humainement possible de faire pour la défense d'une place aussi importante , ne conservant plus aucun espoir d'être secourus, tentèrent enfin un accommodement avec Henri. Mais ce prince exigeant qu'ils se rendissent à discre'tion, retrempa, par cette demande , leur courage affaibli par les fatigues d'un long siège, et par le défaut de nourriture. Ces généreux citoyens préférèrent s'ensevelir sous les ruines de leur ville , plutôt que de se rendre à une condition aussi dure. Mourons en hommes libres , s'écrie Alain Blanchard, et puisque le roi d'Angleterre ne nous veut pour sujets que comme des esclaves, rompons nos fers d'avance; mourons tous ensemble , mais vendons chèrement notre vie. Ce peu de mots embrâsant leurs cœurs, ils résolurent unanimement de mettre le feu aux quatre coins de la ville , de faire une sortie générale et de s'ouvrir un passage au travers du camp ennemi, ou de périr tous les armes a la main. Henri , informé par Guy le Bouteiller de cette résolution désespérée, et sachant qu'ils étaient capables de l'exécuter, fit alors par crainte , ce que l'estime pour de si braves gens aurait dû le porter à faire généreusement. Il s'empressa donc de renouer les négociations et accorda des conditions plus raisonnables, quoique cependant bien dures encore. Oui, mon ami, oui, Henri, qui aurait dû admirer le courage et la fidélité des Rouennais , ternit l'éclat

de ses lauriers en abusant de la victoire. Entre autres articles, Pacte de capitulation portait que la garnison sortirait désarmée , que les habitants paieraient cent mille écus d'or , et qu'on lui livrerait trois des principaux bourgeois pour en disposer à son gré. Les trois Rouennais qui se dévouèrent généreusement pour le salut de leurs concitoyens, mais que quelques historiens assurent avoir été spécialement désignés par le vainqueur, pour se venger de ce qu'ils s'étaient signalés par leur fermeté dans toutes les délibérations, et de ce qu'ils n'avaient cessé d'exhorter et d'animer leurs compatriotes à faire la plus vigoureuse résistance , furent Robert Livet, vicaire général de l'Archevêque, Jean Jourdain, maître de l'artillerie, et le brave Alain Blanchard , ce héros dont je vous ai parlé plusieurs fois , et dont la valeur avait retardé la prise de la ville (i).

Henri V , étant aussi avare quecruel , Jean Jourdain et Robert Livet, parvinrent à racheter leur vie à s5KST f°rce d'argent, le seul Blanchard troifva le monar- Mâ,dMnL que inflexible. Son courage , qui , aux yeux d'un vainqueur généreux , aurait dû le faire respecter , fut ce qui le perdit. Ce grand homme mourut avec une constance héroïque , qui dut faire rougir Henri : Je n'ai pas de bien, dit-il, en allant au supplice ; mais quand j'en aurais , je ne remploierais pas pour empêcher un Anglais de se déshonorer. L'acte de capitulation fut signé le 18 janvier i4i8.

(i) Nagerel , Chron. de Norm. - Vtllaret, HÛL de France. - Musevxllr , Hist de Nom. - Servin, B'uU de Rouen.

Depuis cette époque jusqu'en i449? notre ville a eu la douleur de voir flotter dans ses murs les bannières de l'étranger. La prise de Rouen entraîna celle d'un grand nombre de villes moins considérables , et quelques mois suffirent à Henri pour se rendre entièrement maître de notre province. La même année Paris tomba aussi en son pouvoir , la trahison lui en avait ouvert les portes. Cet événement eut les suites les plus funestes sur les destinées de notre patrie, qui, pendant dix à douze ans fut accablée sous le poids de tous les revers. Nous verrons dans la lettre suivante comment elle fut délivrée de l'oppression étrangère, et quelle part notre ville prit à cet événement important.

( 5oo )

rM«d€ Personne, mon cher Alphonse , n'ignore quelle a\îrêV part eut la célèbre Jeanne-d'Arc dans les événements qui remirent Charles VII en possession de son trône. Si le monarque anglais avait trouvé partout la résistance qu'il avait rencontrée devant les murs de Rouen , ses conquêtes lui auraient coûté bien cher, et il n'eût pas envahi une partie de la France; malheureusement le bel exemple donné par les Rouennais ne fut suivi que par la ville d'Orléans. Depuis six mois les Anglais assiégeaient inutilement cette ville , sans qu'ils fussent plus avancés que le premier jour ; mais les habitants manquant entièrement de vivres, et ne comptant plus sur aucuns secours, se préparaient à rendre cette place , dernier rempart de la monarchie française , lorsqu'un secours imprévu, et presque miraculeux, vint ranimer leur espoir, et les délivrer au moment où ils s'y attendaient le moins.

Une simple villageoise est l'instrument dont la Providence se sert pour sauver notre patrie. Jeanned'Arc, née en i4i*? à Dom-Remy , village près Vaucouleurs , sur les frontières de la Lorraine , de

(Soi )

parents pauvres, mais honnêtes, était à peine âgée de dix-sept ans lorsqu'elle apparut sur la scène du monde , où elle a joué un si grand rôle. A la simplicité de son âge et de son rang, à l'exaltation d'une dévotion superstitieuse, Jeanne joignait un courage viril et une imagination ardente , qu'échauffait encore le récit des horreurs de la guerre et des triomphes de l'étranger. Obsédée par ces idées religieuses et patriotiques qui fermentaient dans son âme , tout-à-coup elle se crut inspirée : des Saints , disait-elle , lui étaient apparus dans ses extases, et lui avaient annoncé la volonté de Dieu : Délivrer Orléans , faire sacrer le roi à Reims , telle était sa mission.

Je ne vous parlerai point des voyages de Jeanned'Arc à Vaucouleurs, ni de ses entretiens mystiques avec Baudricourt , commandant de la ville : il serait trop long de la suivre à Chinon , ou était alors la Cour, et de vous rapporter son entrevue avec le Roi. Je ne vous rapporterai point non plus la visite indécente qu'elle fut obligée de subir à Poitiers , par l'ordre des docteurs , en présence de la reine de Sicile, pour s'assurer de sa virginité. Je pense aussi devoir garder le même silence sur ses exploits à Orléans et sur son séjour à Reims, où elle assista au sacre de Charles VII ; tous ces détails appartiennent à l'Histoire de France en général , et nous ne nous occupons que de celle de notre ville.

Délivrer Orléans, faire sacrer le roi à Reims, telle était sa mission ! Heureuse si elle ne l'eut pas

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outrepassée! Il est vrai que Jeanne-d'Arc , après Pavoir remplie, voulait se retirer et rentrer dans le sein de sa famille pour reprendre ses paisibles travaux ; mais les instances du Roi la retinrent a l'armée. Sensible à la reconnaissance que lui témoigne le Monarque , elle brûle de lui rendre un dernier service, en chassant entièrement les Anglais du royaume. Le même courage l'accompagne dans les combats , son bonheur semble seul l'abandonner. Dangereusement blessée a l'attaque de Paris, elle est prise quelques-temps après devant Compiègne, où elle s'était jetée pour secourir cette place assiégée par les Anglais. Forcée de se rendre , elle remit son épée à un capitaine Bourguignon , qui la livra au comte Jean-de-Luxembourg , son capitaine. Cet indigne officier eut la lâcheté de la vendre aux Anglais ; c'était la livrer à ses plus cruels ennemis. Le duc de Bedford en témoigna publiquement sa joie , et fit chanter des Te Deum dans toutes les villes qu'il tenait encore sous sa puissance. Cette joie , aussi indécente que barbare , était bien digne des Anglais, et prouve la terreur que cette jeune héroïne leur avait inspirée.

L'infortunée Jeanne-d'Arc , prise les armes à la main , combattant pour sa patrie et pour son roi, devait être traitée en prisonnière de guerre; la justice l'ordonnait , mais les Anglais avaient juré sa mort. Traînée de prison en prison , Jeanne-d'Arc arriva' enfin à Rouen , ville choisie pour immoler juridiquement leur victime : elle fut enfermée dans

un cachot d'une toor du Vieux-Château , appelle depuis Tour de la Pucelle.

Pierre Cauehon , évéque de Beauvais, homme d'un caractère féroce, et l'ennemi juré de sa patrie , est le principal ministre dont le duc de Bedford se sert pour asçouvir sa vengeance. Jeanne-d'Arc , ayant ëté prise devant Compiègne , ville dépendante de Tévêché de Beauvais , est réclamée par cet évêque comme sa justiciable. Le siège de Rouen étant alors vacant , le Chapitre eut la faiblesse de consentir à ce que Pierre Cauehon exerçât sa jurisdiction dans cette ville. Quelques chanoines , même , n'eurent pas honte de s'associer aux juges composant ce tribunal de sang. Tout, mon ami, conspirait contre Jeanne-d'Arc : l'université de Paris, dont la plupart des membres étaient vendus à la faction , (a déclara hérétique , schisinatique , et poursuivit son jugement avec un acharnement qui n'a point d'exemple : dans sa lettre à Jean-de-Luxembourg , elle insinue positivement que la Pucelle est digne du der— ' nier supplice ; que sa mort peut seule réparer l'offense qu'elle a faite à Dieu , à la foi, à l'église $ elle aurait dû dire aux Anglais , car c'était-la tout son crime.

Les Anglais , humiliés d'avoir été vaincus par une simple fille des champs , ne pouvaient souffrir la gloire de celle qui avait tant contribué à leur honte , en les chassant sans retour de la plupart des places qu'ils avaient conquises, il est vrai, plutôt par trahison que par leur valeur. Ces insulaires, pour

effacer la tache que Jeanne avait imprimée à leur nom, immolèrent cette héroïne après l'avoir calomniée ; mais au lieu d'une réparation pour cet honneur national dont ils sont si jaloux , ils ne trouvèrent, dans le supplice de Jeanne, qu'un surcroît d'infamie. Un de leurs propres historiens , Hume, dans son histoire d'Angleterre , dit que son procès est une action qui , soit qu'elle appartînt à la vengeance ou à la politique , était également barbare et déshonorante,

Pierre Gauchon fut secondé dans cet assassinat juridique par Jean Graverend , grand inquisiteur de la foi, et par Guillaume Estivet, remplissant les fonctions de pronotaire. Ce dernier , dit une chronique du temps , était l'homme le plus pervers et le plus méchant de son siècle. Choisir de tels juges , n'étaitce pas, mon ami, prononcer la sentence d'avance! Jeanne gémissait dans les fers , tandis que la haine et l'injustice conspiraient sa perte. Forte de son innocence , elle paraît seule au milieu de ce tribunal sanguinaire : quoiqu'aucun conseil ne guide son inexpérience, elle répond avec une grande sagesse et une présence d'esprit étonnante , aux questions captieuses et inconvenantes de ses juges.

Jurez de dire la vérité, lui ordonnèrent— ils. Vous pourriez, répondit-elle , me demander ce que je ne pourrais vous révéler sans parjure. A propos de ses révélations , un des juges lui demanda si Charles avait aussi des révélations? Envoyez-lui demander. Interrogée pourquoi elle avait assisté au

sacre de Charles VII ? // est juste , dit-elle , que qui a eu part au travail, en ait à Vhonneur. C'était un jour de féte qu'elle avait exécuté l'attaque sur Paris, où elle avait été blessée : interpellée si elle croyait avoir bien fait, elle dit: Je sais qu'il est juste de respecter la solennité des fêtes; sifai mal fait , c'est à mon confesseur à m'en donner F absolution. Ses juges voulant savoir d'elle , si dès l'enfance elle avait eu le désir de combattre les Anglais; sa réponse fut : J'ai toujours souhaité que mon Roi recouvrât ses états. Comme souvent plusieurs personnes l'interrogeaient en même-temps, beaux pères, leur disaitelle , l'un après l'autre , s'il vous plaît. Excédée de cette multiplicité de questions inutiles , déplacées , indécentes même , de la part d'un évéque , elle s'écria plus d'une fois : demandez à tous les assistants si cela est du procès , alors fjr répondrai. S'apercevant que les juges ne cherchaient qu'à l'embarrasser , elle s'adressa à Pierre Cauchon , et lui dit: Monsieur de Béarnais , advisez bien à ce que vous me dites, que vous êtes mon juge, car vous prenez une grande charge , et si me chargez trop

Savez-vous si vous êtes en la grâce de Dieu , lui deraande-t-on encore ? Si je n'y suis pas 9 Dieu veuille m'y recevoir; si fjr suis. Dieu veuille m'y conserver. Un des assesseurs avait trouvé la question si difficile, qu'il avait déclaré tout haut que l'accusée n'était pas tenue d'y répondre. La réponse de Jeanne confondit ses juges. Ils poussèrent l'absur-

dite et l'indécence jusqu'à lui demander si Saint- Michel ( un des saints qu'elle affirmait avoir va dans ses extases ), était nu ? Pensez-vous que Dieu n'ait pas de quoi le vêtir ? Avait-il des cheveux ? Pourquoi les lui aurait-on coupés.

De pareilles réponses sont bien étonnantes dan» la bouche d'une jeune fille de dix-neuf ans , sans aucune espèce d'instruction , privée de tout conseil , «t livrée entièrement à ses ennemis, qui, avant résolu sa mort, n'employaient quelques formes juridiques que pour iwfambr sa mémoire. Ses juges voulant , à quelque prix que ce fût , satisfaire leur haine coutre cette intéressante victime, ne se contentèrent pas, ainsi que vous venez de le voir, de rembarrasse r par leurs questions insidieuses ; ils dénaturèrent toutes ses réponses, altérèrent les actes <ît poussèrent même l'infamie jusqu'à lui en faire signer un dans lequel elle s'avouait coupable de tous les crimes qu'on lui imputait. C'est cependant sur un acte obtenu aussi frauduleusement que ses juges, par grâce et modération , osèrent la condamner à une prison perpétuelle , pour manger le pain de douleur et boire Veau d'angoisses ; pour y pleurer ses péchés et rien plus commettre à Vavenir. Cette sentence inique lui fut prononcée sur la place de Saint-Ouen , sur laquelle l'on avait élevé plusieurs théâtres pour ses juges. Un chanoine , nommé Guillaume Evrard, y prononça un discours rempli d'injures grossières contre Jeanne-d'Arc , et d'invectives contre Charles "jUL Elle écouta avec le plus

grandmépris toutes celles dont elle était l'objet; mais son indignation ne put se contenir lorsqu'il fut question du Roi; arrêtant l'insolent orateur au milieu de son discours , elle lui dit : Par ma foi , sire , ;werence gardée, je vous ose bien dire et jurer, sur peine de ma vie, que mon Roi est plus noble chrétien de tous les chrétiens, et n'est point tel que vous le dites. C'est après cet infâme sermon, qualifié cependant de prédication charitable, quel'évêque de Beauvais se leva pour prononcer la sentence qui condamnait cette infortunée à une prison perpétuelle.

Un tel jugement , tout injuste qu'il était, mécontenta beaucoup les Anglais, qui par-là voyaient l'accusée soustraite à la mort ignominieuse qu'ils s'attendaient à lui voir subir. Dans leur rage, ils voulaient exterminer l'évêque de Beauvais et ses adhérents qu'ils accusaient hautement de ne pas avoir gagné l'argent que le roi d'Angleterre leur avait donné ; mais ils appaisèrent leur courroux en leur disant : Ne vous embarrassez pas , nous la ratrapperons bien. En effet, mon ami , sa mort n'était que différée ; ses juges préparaient les moyens de la condamner au feu comme relapse. La sentence ecclésiastique portait que Jeanne ne reprendrait point à l'avenir l'habit d'homme, dont elle avait fait usage depuis son arrivée à l'armée : elle le promit , elle s'y engagea môme par serment. Mais pendant son sommeil , ses gardes , par l'ordre des juges , lui ôtent les vêtements de son sexe, et y substituent ceux dont il lui était défendu de se

servir. A %on réveil , Jeanne s'aperçoit de cette substitution , réclame inutilement ses robes , devine alors l'intention perfide de ses ennemis, et se revêt , malgré elle , des habits quelle trouve sous sa main y et qu'elle «6ait bien devoir servir de prétexte pour la condamner à mort. Des témoins apostés entrent précipitamment dans son cachot, la surprennent ainsi vêtue et courent la dénoncer. On la traîne de nouveau devant le tribunal de sang où elle avait déjà comparu , et là , sans vouloir entendre sa défense , Pierre Cauchon , qui ne peut dissimuler sa joie , la déclare criminelle, et tous les juges opinent comme lui. En conséquence , il prononce un nouveau jugement qui déclare Jeanne relapse, idolâtre , excommuniée, invocatrice du diable , hérétique, etc. ; et comme l'église , dit-il , ne répand pas le sang , il l'abandonne à la justice séculière pour la condamner à mort.

Ce fut le 39 mai que cette sentence inique fut prononcée au grand contentement des Anglais , qui eurent Pindignité d'en témoigner publiquement leur joie. Le lendemain matin, frère l'Advenu, confesseur de Jeanne , reçut l'ordre de la préparer à la mort. Quand elle apprit qu'elle était condamnée à mourir sur un bûcher , elle se livra à la plus vive douleur , et s'écria : Tournerais mieulx être descapitée sept fois, que d'être ainsi bruslée. Par une contradiction qui vous paraîtra sans doute bien étrange, les prêtres qui l'avaient déclarée excommu-

niée , lui permirent cependant d'entendre la messe et de communier avant d'aller au supplice,

A neuf heures du matin , on la lit monter dans une s»ppK** charrette dans laquelle se trouvaient le frère l'Advenu, tf AfC* l'appariteur Massieu et frère Isambard. Ses bourreaux avaient tant de peur qu'elle ne s'échappât, qu'ils la firent escorter par huit cents hommes de troupes anglaises. Le bailli de Rouen et ses assesseurs , représentant le tribunal séculier , n'eurent pas la force de prononcer la sentence : le Bailli , d'un air consterné , dit seulement aux gardes : « Conduisez-la , » et au bourreau : « Allez, faites votre devoir. » L'exécution de ce jugement inique eut lieu le 3o mai i43i j sur la place du Vieux-Marché, au milieu d'un appareil redoutable de soldats. Devant son bûcher, l'on avait placé un écriteau ostensible portant ces mots : Jeanne , soi-disant la Pucelle , menteresse , devineresse 9 blasphème resse de Dieu , malcréante de la foi, idolâtre , cruelle , dissolue, invocatrice du diable, apostate, hérétique, schismatique , etc. De chaque côté du bûcher était une estrade élégamment décorée ; sur l'une d'elles l'on voyait le cardinal de Winchester , Jean-de-Luxembourg , Pierre Cauchon et son indigne clergé ; sur l'autre , l'on voyait le bailli de Rouen , ses assesseurs , et quelques personnages marquants.

Nicolas Midy , chargé, avant l'exécution, d'adres. ser une admonition salutaire et propre à l'édification du peuple , mit dans son discours toute la véhémence du fanatisme , et tout le fiel de l'bypo-

crisie. Il termina sa harangue par ces mots : Jeanne , allez en paix , l'Eglise ri ayant pu vous défendre , vous a abandonnée à la justice séculière. Pouvaiton insulter plus indignement sa victime !

Les historiens ne sont pas d'accord sur les derniers moments de Jeanne-d'Arc. Les uns disent qu'elle monta sur Pëchafaud avec la plus grande fermeté , en pardonnant à tous ses ennemis , et en montrant de tels sentiments de piété , qu'elle excita un intérêt général , même de la plupart de ceux qui avaient osé la condamner, et qui, au mépris de toutes les convenances, assistaient à son exécution. D'autres, au contraire , avancent que Jeanne paya le tribut à la faiblesse humaine, en versant des larmes au moment où elle mit le pied sur le fatal bâcher ; mais tous s'accordent à dire , qu'entourée des flammes qui la dévoraient , cette héroïne , à qui Rome et la Grèce eussent élevé des autels , expira en prononçant le nom de Jésus , les yeux fixés sur une croix , qu'à sa prière un soldat lui avait faite avec deux morceaux de bois.

La plupart de nos anciennes chroniques rapportent qu'immédiatement après l'exécution , le bourreau vint trouver les deux religieux qui l'avaient assistée dans ses derniers moments , et leur dit en pleurant, qu'il ne pensait pas que Dieu lui pardonnât jamais les tourments qu'il avait fait souffrir à cette sainte fille; ce sont ses propres expressions: il ajouta encore que j amais il n'avait tant craint de faire une exécution , et qu'il avait tremblé de tous ses membres

au moment de mettre le feu au bûcher. Les mêmes chroniques rapportent encore qu'un secrétaire du roi d'Angleterre, qui se trouvait à Rouen et qui avait assisté au procès, s'écria tout haut, après l'exécution : « Nous sommes déshonorés âï avoir fait périr cruel- )» lement une femme innocente ! » Ceux des juges qui n'avaient pas encore perdu tout sentiment d'humanité , et qui laissèrent échapper quelques marques de repentir, eurent beaucoup de peine à se soustraire à la vengeance de l'évêque de Beauvais, et à celle des Anglais. Deux d'entre eux furent même arrêtés , et n'obtinrent leur grâce qu'après s'être soumis à la honte d'une rétractation publique (i).

Telle fut la fin de cette fille extraordinaire , dont tous les Français ne doivent prononcer le nom qu'avec respect , puisqu'elle arracha notre patrie au joug honteux de l'étranger.

La réhabilitation de Jeanne-d'Arc ayant eu lieu dans notre ville en i456 , je vous en ferai mention de suite, quoique pour suivre l'ordre chronologique , je dusse vous parler auparavant du siège et de la prise de Rouen , par Charles VII , en i449*

Charles VII , que la postérité accusera d'avoir BélliWita manqué de reconnaissance en laissant périr d'une ÏÏZÎL manière aussi cruelle une jeune héroïne, dont il avait reçu de si grands services , sans avoir fait la moindre tentative pour l'arracher des mains de ses bourreaux, fit enfin, à la requête de la mère et des frères de

(i) Mémoires sur U Pucelle d'Orléans. - Procès de Jeannc-d'Arc. - Hagerel , Chro». dt Norm. - Viilaret , Hist. de France, etc. , etc.

Jeanne -d'Arc, revoir ce procès inique ; ainsi vous voyez, mon ami , que ce n'est pas même de son propre mouvement qu'il fit réhabiliter la mémoire d'une guerrière , qui , il est vrai , n'avait pas besoin de cette réhabilitation tardive poûr être regardée par l'impartiale postérité, comme l'héroïne de la France , et comme une des femmes les plus extraordinaires qui ont paru sur la scène du monde.

Les commissaires nommés par le pape Calixte III , pour faire la révision de ce procès , furent Jovénal des Ursins , archevêque de Reims , Guillaume Chartier,évêque de Paris, Richard, évêque de Coutances, le cardinal d'Estouteville , archevêque de Rouen, et Jean Brehal , professeur de théologie, grand inquisiteur de la foi. Ces commissaires publièrent un mandement par lequel ils ordonnèrent à toutes les personnes instruites de ce qui s'était passé dans ce procès , de se rendre le 20 décembre à Rouen , au palais archiépiscopal , pour être entendues sur ce qu'elles savaient pour ou contre

Cent douze témoins, dont la plupart étaient de Vaucouleurs, d'Orléans, de Paris et de Rouen, vinrent déposer dans cette affaire. Tous dévoilèrent les injustices et les infamies que Ton avait commises y les artifices dont on s'était servi dans le cours du procès , l'iniquité des juges , leur dévouement aux Anglais. Le brave Dunois , le duc d'Aiençon et plusieurs autres seigneurs marquants de la cour et de l'armée de Charles YII , qui tous avaient été à même de juger

la conduite de Jeanne , se firent un devoir d'attester sa moralité et son innocence. Sur le témoignage unanime de tous les témoins , les commissaires rendirent j le 7 juillet i456 , une sentence définitive , qui déclarait le premier jugement nul, abusif, mamfestement injuste; qui ordonnait de le lacérer publiquement, et qui reconnaissait Jeanne-d'Arc innocente de tous les crimes qu'on avait osé lui imputer.

Cette sentence , beaucoup trop longue pour trouver place dans une lettre , ordonnait encore que , le même jour, l'on ferait une procession générale sûr la place Saint-Ouen, où avait été prononcé le jugement contre laPucelle, et le lendemain sur celle duVieux-Marché, où ce jugement avait reçu son exécution; qu'on prêcherait sur ces deux places , et que sur la dernière on élèverait une croix comme monument public de la réparation qu'on faisait à sa mémoire.

Ce n'est plus une croix , mon cher Alphonse , qui rappeMe dans nos murs le souvenir de cette vierge fameuse , et qui indique aux voyageurs le lieu de son supplice : Ton y a substitué depuis long-temps un monument public , beaucoup plus utile pour le? habitants de ce quartier , sur lequel elle est représentée dans l'attitude d'une guerrière ; je vous ai parlé plus en détail de ce monument dans la description topographique que je vous ai donné de cette ville.

Comme vous avez pu le voir , Charles VII s'est borné à réhabiliter la mémoire de Janne-d'Arc, encore ne l'a-t-il pas fait de son propre mouvement ; c'était bien peu pour un tel service. L'on ne voit point

que ce prince ait cherche' à venger sa mort sur ceux qui y avaient contribue* : il le devait pour faire un acte de justice ; il le devait pour effrayer à l'avenir, par un exemple sévère, les juges qui , trahissant leurs devoirs , se laissent corrompre et jugent alors au gré de leurs passions. A son avènement au trône , Louis XI, quoique le prince le plus injuste qui ait régné en France , fit ce que son père aurait dû faire ; il fit rechercher avec le plus grand soin les assassins de Jeanne-d'Arc , qui vivaient encore , et tous ceux qu'on put découvrir payèrent de leur vie celle de leur victime. Quelques historiens disent qu'on confisqua leurs biens , et qu'on les employa à élever une église sur la place même où elle avait été suppliciée , et à fonder une messe pour le repos de son âme. Leurs biens ontpu être confisqués, et l'ont certainement été, puisque ce n'est que de nos jours que l'on a enfin aboli l'usage, très-injuste de confisquer au profit du Roi le bien des condamnés ; mais je puis vous assurer que celui des assassins de Jeanne-d'Arc n'a point été employé à cet usage , car il n'y a jamais eu sur cette place , ni même dans un autre quartier de notre ville, aucune église élevée en mémoire de cette jeune héroïne : c'est une inexactitude échappée aux premiers chroniqueurs, et, selon l'usage, les autres l'ont répétée.

c^,<ffr< tr<nf< <t ununu.

Gomme vous le savez , mon cher Alphonse, depuis s;^et trente ans la capitale de la Normandie était sous rio"? la puissance des Anglais ; cette province , elle-même, ^Ï^IS' avait gëmi long-temps sous ce joug honteux; mais depuis à-peu-près un an , le sort des armes avait fait rentrer un grand nombre de villes «ous la puissance du roi de France. Ce prince , qui , dans les premières années de son règne , avait éprouvé les plus grands revers , marchait alors de conquêtes en conquêtes, et nos implacables ennemis ne comptaient plus les jours que par leurs défaites, «< Les Anglais, » dit un de nos vieux Historiens, étaient venus en ^Normandie comme un crayon à la main, comme »pourjr marquer leurs logis, et la victoire ne leur » avait presque pas coûte* une goutte de sang. Le »Ciel voulut qu'ils en sortissent à-peu-près de la »méme manière qu'ils jr étaient entrés , après »V avoir occupée pendant environ trente-cinq ans. »

Le duc de Sommerset et le général Talbot, voyant l'impossibilité' de conserver les conquêtes faites par lçurs compatriotes , s'appliquèrent uniquement à re-

tarder la prise de Rouen, dont la perte devait nécessairement entraîner celle de toute la province. De son côte', Charles VII sentant l'importance d'être maître de cette place, résolut de faire les plus grands efforts pour l'enlever aux Anglais. Quoique la saison fut déjà très— avancée , il envoya devant ses murs le brave Dunois , pour voir si la présence de cet habile général n'encouragerait pas les habitants à prendre les armes en sa faveur.

Les premières tentatives furent infructueuses ; mais les Rouennais , qui n'avaient jamais cessé d'être Français de cœur, trompèrent enfin la vigilance de leurs ennemis, et parvinrent à nouer des intelligences avec Dunois, Ils étaient même prêts à lui livrer la porte Saint-Hilaire et quelques tours voisines, dont ils avaient la garde, lorsqu'ils furent surpris par Talbot, qui faisait une ronde : un combat sanglant s'engagea sur les murailles ; mais le sort ayant trahi leur courage , la plupart furent tués; tout l'avantage resta aux Anglais.

Charles VII , qui avait établi son quartier général a Darnétal , attendait avec la plus vive impatience le résultat de cette attaque ; lorsqu'il en eut appris le mauvais succès , il décampa de suite avec toute son armée , et se retira au Pont-de-l'Arche , désespérant de se rendre maître de notre ville par surprise. Cette attaque , toute infructueuse qu'elle avait été, eut cependant un résultat heureux pour le Roi. Les Anglais croyant , ou plutôt feignant de croire tous les bourgeois coupables de l'alerte qu'ils venaient

d'avoir, avaient tiré indistinctement sur les innocents et sur les coupables ; et par une fatalité bien étonnante , beaucoup des premiers étaient restés sur ia place.

Les habitants, indignés d'une injustice aussi criante, se soulevèrent en masse, s'armèrent à la hâte , s'emparèrent des postes les plus importants , et déclarèrent au duc de Sommerset, gouverneur de Rouen, leur résolution d'ouvrir leurs portes au Roi. Cette fois leurs mesures étaient si bien prises , que ce gouverneur n'osa employer la force pour arrêter un mouvement aussi général. Ne pouvant s'opposer aux événements , il permit aux habitants d'envoyer une députation vers Charles VII : il sollicita même auprès d'eux la permission d'y envoyer aussi une personne de confiance pour défendre ses intérêts et ceux de la garnison qu'il avait sous ses ordres. . Raoul Roussel, archevêque de Rouen, et principal auteur du mouvement qui venait d'avoir lieu , fut envoyé vers le Roi , avec quelques bourgeois des plus notables de la ville, pour lui faire part de l'intention des habitants. D'après le mauvais succès de la dernière attaque , ce prince était loin de s'attendre à une pareille députation , aussi fût-il bientôt d'accord sur les conditions avec nos députés. À leur sollicitation , Charles VII accorda une capitulation honorable à la garnison anglaise , mais le duc de Sommerset refusa de la ratifier j la suite prouva qu'il avait eu tort.

De retour à Rouen , l'archevêque Roussel rendit

compte à ses concitoyens du succès de sa mission , et leur fit part de la volonté du Roi. Le contentement fut général dans la ville ; tous les habitants, en signe d'allégresse , prirent la croix blanche , et se disposèrent à exécuter le traité, malgré la résistance qu'opposèrent les généraux Talbot et Sommerset. Ceux-ci s'emparèrent des diverses forteresses ; mais de leur côté les habitants se barricadèrent dans les rues , se rendirent maîtres des principales portes de la ville, placèrent des corps-de-garde de distance en distance, employèrent enfin tous les moyens qu'ils purent imaginer pour contenir les Anglais jusqu'à l'arrivée du comte de Dunois.

La nuit se passa ainsi à s'observer mutuellement ; mais le lendemain les deux partis en vinrent aux mains, et cette fois tout l'avantage resta aux bourgeois, qui s'emparèrent de la ville entière, à l'exception des forteresses dans lesquelles s'étaient retranchés les Anglais. Pendant que ces événements se passaient, le comte de Dunois s'avançait à marche forcée sur Rouen, et se disposait à s'emparer de vive force du fort de Sainte -Catherine, lorsque le gouverneur qui y commandait se rendit lâchement à la première sommation. Une fois maître de ce poste iraportant, Dunois marcha sur Rouen, et y entra par la porte Martainville, à la satisfaction générale des habitants.

Son premier soin fut de sommer les Anglais d'évacuer les forteresses qu'ils tenaient encore en leur pouvoir; et sur leur refus, il fut obligé d'en faire

le siège. La Barbacanne et le Vieux-Château n'opposèrent qu'une faible re'sistance ; mais le Vieux- Palais , dans lequel s'étaient renfermés les généraux Talbot et Sommerset, avec douze cents hommes de troupes , se défendit vigoureusement. Après plusieurs assauts donnés infructueusement , Dunois , sachant qu'ils manquaient de vivres, cessa ses attaques, et résolut de les prendre par famine. L'événement justifia cette mesure. Ces deux généraux ne pouvant , faute de vivres , tenir plus long-temps , demandèrent a capituler. D'après les circonstances critiques où ils se trouvaient , ils furent forcés d'accepter les conditions imposées par le vainqueur ; elles étaient dures. Outre une rançon de cinquante mille écus pour eux personnellement, celle de tous les prisonniers, l'abandon de toute l'artillerie , le paiement des dettes que leurs troupes avaient pu contracter envers les bourgeois, Dunois exigea encore qu'ils remissent entre les mains du Roi les places d'Arqués , de Caudebec y de Montivilliers , de Lillebonne, de Tancarville et de Honfleur : vous voyez , mon ami , qu'ils payèrent cher l'avantage d'avoir retardé de quelques jours la reddition de Rouen , événement qu'il n'était plus en leur pouvoir d'empêcher (i).

Pendant que Dunois se rendait maître de notre ville , Charles VII était resté avec toute sa Cour dans le fort de Sainte-Catherine. Le 10 novembre ,

(i) Nagerel, Chron. de Norm. - Mémoires de Duclerq. - Daniel , Hut. de France. -Danneville, inventaire de l'Hût. deNorm.-Mas»evUle, Hi»tde Normandie»

( 5ao )

ce prince fit son entre'e triomphante dans la capitale d'une de ses plus belles provinces , qui depuis trente ans gëmissait sous l'oppression des Anglais. Le peuple le reçut avec les plus grandes démonstrations de joie, et sembla oublier, en le voyant, tous les maux qu'il avait soufferts depuis tant d'années. Les bourgeois ( dit une chronique du temps), firent faire des feux par toute la ville , qui durèrent jusqu'au vendredi en suivant : le lendemain que le Roi Jut arrivé y furent faites processions générales , oà Von cessa toutes œuvres terriennes 9 pareillement le mercredi et le jeudi en suivant : les tables étaient mises parmi les rues , en vins et viandes dessus pour tous venants , sans rien épargner , et tout aux dépends des habitans de la ville : ils firent aussi grands dons au Roi, à ses officiers et à ses hérauts.

Charles parut très-sensible à cette réception , et resta dans nos murs tout le temps que ses généraux employèrent à faire rentrer le reste de la Normandie sous sa puissance. Ce prince se plaisait tellement dans notre ville , qu'il y vivait avec la même sécurité qu'un simple particulier; il pouvait en effet se confier à la fidélité des habitants, après les preuves qu'ils venaient de lui en donner.

îrTiw' Charles VII profita de son séjour à Rouen pour Aa""'^. réunir les notables du royaume. Cette assemblée , convoquée à l'effet de trouver les moyens de se procurer l'argent^ nécessaire pour achever d'expulser les Anglais de la France , fut peu nombreuse. Les

députés des provinces environnantes purent seuls s'y trouver ; car le Roi , intéressé à poursuivre sa marche victorieuse , n'avait pas donné aux antres le temps de s'y rendre. Cette assemblée se tint au palais archiépiscopal le i5 novembre. Le Roi exposa les motifs de cette réunion, et le désir qu'il avait d'achever ce que ses armes avaient si heureusement commencé. Il engagea les députés à contribuer de tout leur pouvoir au succès d'une entreprise à laquelle étaient attachées la gloire et la tranquillité de l'état , et n'eut qu'à s'applaudir de la bonne volonté qu'ils témoignèrent tous dans cette circonstance, « et (dit «une chronique du temps), proposèrent devant le »Roy , les gents d'église et après eux les bourgeois, »et autres gents , en lui remontrant qu'il ne laissast »poiut pour l'hyver à pourfuir et à faire guerre j>à ses ennemis les Anglais; car, par le moyen des «villes qu'ils tenaient encore en Normandie , pour- » rayent faire beaucoup de maux au pays , et lui pro- »mirent ayder de corps et de biens : le Roy les ouyt longuement , et fut moult resjouy du propos. »

Notre ville, mon jeune ami, fut représentée dans cette assemblée par Guillaume Cousinot , bailli de Rouen , et qui avait contribué puissamment à en chasser les Anglais.

Nous ne suivrons point la marche victorieuse de Charles VII , car les événements qui suivirent la reddition de notre ville, sçnt étrangers à son histoire. Louis XI , son fils, lui succéda , et dès la pre- a»«. .#u mière année de son règne , il montra à la France

qu'elle avait un tyran pour roi : comme son père, il vint dans notre ville ; mais ce fut pour y porter l'effroi et la désolation.

a»«. i4S5. Les traités de Saint-Maur-les-Fosses et de Conflans , ayant enfin mis un terme à la guerre civile qui désolait la France , et à laquelle l'on avait donné bien improprement le nom de guerre du bien public , puisque l'intérêt du peuple n'y était pour rien , et que l'ambition des princes leur avait mis seule les armes à la main, Charles, frère du Roi, eut en échange de son duché du Berry , celui de la Normandie. Ce jeune prince vint quelque-temps après

m*„dic. a Rouen, prendre personnellement possession de son nouveau duché. Il attendait depuis quelques jours , dans le fort de Sainte-Catherine, que les préparatifs de son entrée fussent terminés , lorsque les habitants , informés que le duc de Bretagne , qui l'accompagnait, mais avec lequel il venait de se brouiller , avait formé le projet de l'enlever, s'armèrent à la hâte , et volèrent à son secours. Leur arrivée força le prince Breton et les seigneurs de son parti à prendre la fuite.

Cette alerte ayant nécessairement apporté quelques retards dans les préparatifs que l'on faisait pour sa réception, ce prince, satisfait du zèle et de l'affection que les Rouennais lui avaient montrés dans cette circonstance , ne voulut pas attendre qu'ils fussent terminés; il fit de suite son entrée sans aucune pompe. Il alla directement a la cathédrale, où l'évêque de Bayeux, en l'absence de l'archevêque de Rouen , qui était

alors à Rome , le reçut avec toutes les cérémonies d'usage. Ensuite il se rendit à PHôtel-de-Ville ; et là, en présence de tout le Corps municipal , Nicolas Daniel , premier éehevin , lui mit , au nom des habitants de la province de Normandie, un anneau au doigt , en signe de l'alliance qu'ils contractaient avec lui.

Maigre sa dévotion a la sainte Vierge , malgré toutes ses pratiques superstitieuses , l'on sait que Louis XI était le prince le plus vindicatif et le plus fourbe qui ait jamais régné en France. En donnant le duché de Normandie en apanage à son frère , il avait une arrière-pensée , celle de le lui reprendre aussitôt que les circonstances le permettraient. Profitant donc de la mésintelligence survenue entre son frère et le duc de Bretagne, division qu'il entretenait sourdement , et qu'en signant le traité de Conflans , il s'attendait bien à voir naître tôt ou tard entre eux pour l'exécution de quelques articles obscurs qu'il y avait insérés à cette intention , il entra à main armée en Normandie. La plupart des places étant alors sans défense , quelques semaines lui suffirent pour se rendre maître de cette province. Ce prince fit son entrée à Rouen le 10 jan- lo«j, xi

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vier i46(j , et v entra en vainqueur irrite. Vous ««*'oNordire , mon ami , qu'il était accompagné du farouche Tristan PHermite, prévôt des marchands, appelé publiquement, et avec raison, le Bourreau du Moi , c'est vous dire que son séjour dans notre ville fut marqué par des vengeances et des supplices.

Ce prince irascible ne put pardonner aux habitants rattachement et le respect qu'ils avaient témoignës à leur jeune duc pendant le peu de temps qu'il avait gouverne' cette province. Sa vengeance s'étendit particulièrement sur ce que la ville possédait de plus distingué dans la magistrature , la noblesse et le cierge. Beaucoup de personnes , sans aucunes formes de procès, furent pendues , noyées ou décapitées par ses ordres, car tous les genres de supplices étaient bons , pourvu qu'il se vengeât ; un grand nombre fut exilé, et beaucoup s'expatrièrent volontairement, trop heureuses de sauver leur vie, en abandonnant leurs biens à l'insatiable avidité de ce monarque (i).

Au mois de mai de l'année suivante , Louis XI ifoa»f« revint dans nos murs , avec la reine et toute sa Cour.

•rjoar dr

l,iïôu«n! k Cette fois , le but de son voyage était de recevoir le comte de Warvic , ambassadeur d'Angleterre. Les plus grands honneurs furent rendus à cet ambassadeur, qui, dans son entrée, déploya une magnificence royale. Le Roi, lui-même, les habitants, le clergé de toutes les paroisses , allèrent au-devant de lui en procession. On n'aurait pas ( dit Duclos dans son Histoire de Louis XI ) , rendu plus d'honneur au roi d'Angleterre , lui-même , qu'on n'en rendit à son ministre.

Les conférences entre le Roi et le comte de Warvic durèrent dix à douze jours. Pendant tout le

(i) Jean de Troyes , Chroniques scandaleuses. - Mcterai , VUlaret , Daniel , Hist. de France.

temps que cet ambassadeur resta en France , lui et toute sa suite furent défrayés aux dépens du Roi. A son départ , Louis , dont l'avarice sordide était connue , le combla de riches présents , ce qui doit faire penser que ce ministre avait plus servi se.s intérêts que ceux du roi son maître (i).

Louis XI et son frère , le duc de Berry , s'étant réconciliés dans une entrevue qu'ils eurent aux Montils-lez-Tours, en ii6q* le duc de Berry renonça, n™*™par un acte authentique , au duché de Normandie , ^Xïd* et se contenta en dédommagement d'une pension de Norau,ljKsoixante mille francs. Par suite de cet accord , le Roi chargea le connétable de Saint-Pôl , son lieutenant-général en Normandie , de rompre publiquement, en présence de l'Echiquier, l'anneau que le Corps-de-Ville avait remis au duc de Berry quand il était venu à Rouen en i465 , prendre possession de son duché, afin, disait le Roi, que la renonciation de mon frère audit duché soit notoire. En effet, cet anneau fut rompu en deux pièces par le président de l'Echiquier, et les morceaux remis aux mains du connétable.

Je dois vous faire remarquer , mon jeune ami , que depuis cette époque , la province de Normandie n'a plus été démembrée de la couronne de France. Tous les successeurs de Louis XI ont senti l'importance d'en rester les maîtres ; et loin de l'aliéner , ils n'ont

(1) Jean de Troycs , Chroniques scandaleuses. - Meserai, Villaret, Daniel , Hist. de France. - Duclos , Hist. de Louis XI. - Masscville , Hîst. de Normandie.

pas même voulu donner le titre de duc de Normandie à leurs enfants , ainsi que l'avaient fait plusieurs de leurs prédécesseurs. Louis XVI fut le premier qui dérogea à cette politique, en nommant le jeune Dauphin, son fils, duc de Normandie; mais à la vérité, ce n'était qu'un titre honorifique.

Eatrê« d« En 1.485, Charles VIII vint à Rouen. Ce prince y fit son entre'e le 14 avril , et fut reçu dans 1 église cathédrale, avec tout le cérémonial ordinaire, par Robert de Croixmarc , archevêque de Rouen. Ce monarque , accompagné des principaux seigueurs de sa Cour, tint, le 27 avril, un lit de justice , à l'Echiquier de Normandie , dans lequel il confirma tous les privilèges de la province , notamment ceux de notre ville. Pendant les deux mois que ce prince resta à Rouen , il logea au Vieux-Château.

Charles VIII revint une seconde fois dans notre ville le 14 novembre 1487 , mais il n'y resta que peu de jours.

La capitale de la Normandie, mon cher Alphonse , eut l'honneur d'être visitée aussi par Louis XII, en i5o8; ce bien-aimé monarque y fit son entrée le 28 uÛu xil septembre. Un cortège immense alla au-devant de lui jusqu'au prieuré de Grammont , où Louis Daré , lieutenant-général au bailliage de Rouen , eut l'honneur de le complimenter au nom des habitants. Il fut reçu dans l'église cathédrale par le cardinal Georges d'Amboise , son ministre et son ami , à la tête du nombreux clergé de cette église.

Le trois octobre suivant, Anne de Bretagne, son épouse, qui, à cause du mauvais temps , ëtait restée dans le monastère de Bonnes-Nouvelles, fit aussi son entrée publique , et fut reçue avec les mêmes honneurs que Ton avait rendus au Roi.

Louis XII resta dans notre ville jusqu'au 28 octobre , et daigna honorer de sa présence une des séances de l'Echiq uier, a laquelle il assista avec toute sa Cour.

François, Dauphin de France, et comte de Va- En,™ *, lentinois , ayant été nommé gouverneur de cette vXuoî;:. province , par le roi son père , après le décès de Louis de Brezé , grand Sénéchal de Normandie , fit, en cette qualité, son entrée dans notre ville, le 3 février i53i. Le 19, ce prince se rendit au Parlement, où son titre de gouverneur lui donnait le droit de siéger et de prendre place immédiatement après le premier président. Pendant son séjour à Rouen , il logea au palais archiépiscopal. Avant son départ, ce prince nomma pour son lieutenant messire Claude d'Annebaut, amiral et Maréchal de France.

Quelques années après , nous eûmes l'honneur de Enlr(S, dB recevoir dans nos murs Jacques V , roi d'Ecosse. n>,,i£:c0*M, Ce prince était venu en France pour épouser Madeleine, fille de François Ier, mariage qui fut célébré le premier janvier i536. Passant par Rouen, pour retourner dans ses états > il y fit son entrée le

19 mars, à trois heures de l'après-midi, et partit ensuite avec sa jeune épouse pour l'Ecosse.

Fntrc* de Le i o août 1 54 o , François Ier fit une seconde entrée à Rouen, où il e'tait déjà venu en Toute la Cour l'accompagna dans ce voyage , dont le but était l'interdiction dit Parlement. Je vous ai parle' des motifs de cette interdiction à l'article de cette Cour souveraine. Ce prince resta six semaines dans notre ville , et logea à l'hôtel du Bourgtheroulde.

Entrée de L'entrée de Henri II , le mercredi premier oc- 2ioik"iM tobre i55o, et celle de Catherine de Médicis, son

de MedtcU •

' épouse , qui eut lieu le lendemain , furent l'occasion de fêtes magnifiques , telles que l'on n'en avait point encore vu de semblables à Rouen.Toutes les fêtes et toutes les cérémonies de cette entrée se trouvent consignées dans un ouvrage extrêmement rare aujourd'hui , imprimé l'année suivante, sous un titre dont je ne vous rapporterai que les trois premières lignes , car il contient une page entière.

C'EST LA DÉDUCTION DU SOMPTUEUX OBDRE , PLAISANTS SPECTA- CLES ET MAGNIFIQUES TBEATRES DRESSES ET EXHIBES PAR LES CITOYENS DE ROUEN , etc. , etc.

L'on trouve dans cet ouvrage beaucoup de gravures très-mal faites, il est vrai, mais qui cependant donnent une idée de tous les objets que l'on avait représentés pour cette entrée. L'on voit par les

détails que contient celte relation , qu'anciennement Ton mettait à ces sortes de cérémonies beaucoup plus d'importance et d'appareil qu'aujourd'hui. L'on y déployait une magnificence ruineuse , et souvent une ville s'endettait pour plusieurs années , pour le seul plaisir de posséder son Roi dans ses murs , pendant une journée ou deux.

Nous voici arrivés , mon ami , à une époque féconde en grands événements , celle des guerres de religion, qui ont désolé notre patrie pendant un demi siècle, et auxquels notre ville a été malheureusement forcée deprendre une part trop active. Depuis quelques années , la réforme avait fait de grands progrès en France. Les seigneurs les plus distingués , môme des princes du sang , avaient embrassé cette nouvelle croyance. Plus l'on persécutait les protestants, plus leur nombre augmentait , c'est l'effet ordinaire des persécutions. Sous le règne éphémère de François II, les deux partis s'étaient contentés de s'observer; mais l'avènement de Charles IX au trône avança le moment où ils devaient se déchirer et porter le trouble dans tout le royaume. L'ambition, la jalousie des < Guises, et non l'intérêt de la religion , leur mirent les armes à la main. Pour régner sous le nom d'un roi enfant , ces princes ambitieux , le fléau de leur patrie, ne reculèrent pas devant l'idée d'ébranler l'état jusques dans ses fondements. Le massacre de Vassy , en forçant les religionnaires à prendre les

armes pour leur sûreté', fut le signal de nos guerres civiles.

Dès Tannée i56o, quelques troubles éclatèrent à Tro«M« Rouen , entre les protestants et les catholiques. La * haine que se portaient les deux partis en fut le seul motif; car, de part et d'autre , il n'y avait ni plan d'arrêté, ni projet de formé. On ignore même de quel côté vint l'agression ; ce tumulte parut être la suite d'une simple rencontre. Parmi les personnes qui périrent, les protestants eurent à regretter deux de leurs ministres j ils vengèrent leur mort en pillant quelques églises.

Lorsque le Roi fut informé de ce qui s'était passé à Rouen, il y envoya le maréchal de la Vielleville, avec des troupes suffisantes pour rétablir l'ordre et pour punir les coupables. Ce maréchal , après avoir donné connaissance au Parlement des pouvoirs trèsétendus dont le Roi l'avait investi , fit publier, le même jour, par toute la ville, l'ordre aux habitants , sans distinction, de déposer, sous peine de mort, leurs armes à la Mairie. Tous s'empressèrent d'obéir, tant était grande la terreur qu'inspirait ce maréchal , qu'on connaissait pour être très-sévère, quand il s'agissait du service du Roi. Lorsque les bourgeois furent désarmés , il fit faire une information exacte de toutes les personnes qui avaient occasionné les troubles. La plupart ayant prudemment pris la fuite , l'on n'en arrêta qu'une trentaine , tant catholiques que protestants. Dix-huit des plus coupables furent condamnés à mort et exécutés le même jour. Il ordonna

au grand prévôt, qui Pavait accompagné pour cette expédition , de ne parler en aucune manière dans la sentence qui les condamnait, que c'était pour cause de religion ; mais seulement pour avoir porté les armes contre les ordonnances du Roi. Il voulait , par ce moyen , empêcher que l'un ou l'autre parti ne cherchât plus tard à tirer vengeance de ces exécutions. Cette conduite, très-sage, fut approuvée par toutes les personnes raisonnables des deux religions (i).

ia* c.ui- La tranquillité ne devait pas durer long-temps ; ce "i^mdî n'était pas par une émeute qu elle devait être trou-

Rouen, * * *

co i56a. jjje'e je nouveau , mais par une guerre civile; la conduite de la Cour l'avait rendue inévitable. Dans la nuit du i5 au 16 avril 1362, les calvinistes, au nombre de cinq à six cents seulement, parvinrent, par un coup de main , à s'emparer de la ville de Rouen , sans presque éprouver de résistance. Ils étaient bien maîtres de la ville, mais toutes les forteresses .étant encore au pouvoir des catholiques , l'on devait s'attendre que ces derniers se défendraient avec courage , et qu'ils opposeraient la force à la force : l'événement prouva le contraire. A la première attaque , les gouverneurs de ces forteresses demandèrent lâchement à capituler , et mirent bas les armes.

En s'emparant de Rouen , les protestants avaient d'abord montré beaucoup de modération; mais lorsqu'une fois ils se virent également maîtres de la ville et des forteresses, ils changèrent de conduite; ils

(1) Mémoire du maréchal de la Vicllcvillr.

pillèrent les ëglises, les monastères, et commirent les plus grands desordres.

Par Tordre du Roi , le duc de Bouillon , gouverneur de notre province, vint de suite à Rouen, pour rappeler les habitants à leurs devoirs , et rétablir la tranquillité. Les temps étaient changés 5 ce n'était plus une simple émeute qu'il avait à réprimer, c'était un parti qu'il fallait combattre. N'ayant pas cru devoir accepter les conditions que voulaient lui imposer le» vainqueurs, il quitta la ville le même jour ( 20 avril). Quelques jours après le départ du duc de Bouillon, le Parlement voyant que les protestants méprisaient également ses remontrances et ses menaces , en sortit aussi , et se retira à Louviers.

Abandonnés par leurs magistrats , les Rouennais pourvurent eux-mêmes à l'administration des affaires. Ils renouvelèrent en entier le Corps-de- Ville , créèrent un grand et un petit conseil , ayant chacun ses attributions ; le premier composé de cent membres ; le second de douze , pris tous dans les divers quartiers , et nommés par leurs concitoyens.

Le prince de Condé , chef du parti protestant, craignant que le duc d'Aumale n'entreprîtle siège de Rouen , {^«^f* y envoya Launoy deMorvilliers, gouverneur deBou- '^;u logne , officier distingué, habile surtout dans l'art de défendre les places. Le prince de Condé avait prévu juste. Le duc d'Aumale étant venu avec une armée de huit à dix mille hommes, camper au Mesnil-Esnard, à une lieue de Rouen , commença quelques jours après ses premières attaques sur le fort de Sainte-Catherine,

dans lequel s'était jeté Morvilliers. Depuis douze jours entiers ses batteries foudroyaient inutilement ce fort, lorsque le 1 1 juillet il ordonna un assaut général. La victoire, long-temps dispute'e, resta enfin aux protestants ; les catholiques éprouvèrent une perte si considérable , qu'ils furent obligés de décamper la même nuit , dans le plus grand désordre , laissant un grand nombre de blessés au pouvoir du vainqueur.

Le duc d'Aumale ayant échoué devant une simple forteresse y crut qu'il serait plus heureux en attaquant la ville ; il y trouva la même résistance, et compta un revers de plus. Désespéré de ces attaques infructueuses, il alla porter ses armes devant le Pont-Audemer, qu'il surprit, et dont il passa tous les habitants au fil de l'épée : les villes de Brionne et d'Honfleur , étant tombées aussi en son pouvoir , éprouvèrent le même sort.

:<>«mt <]«i Malgré les deux échecs que le duc d'Aumale avait ^uSÎ!' éprouvés devant les murs de Rouen, Catherine do Médicis ordonna aux habitants de mettre bas les armes , et d'envoyer à la Cour tout l'argent qui se trouvait dans les caisses publiques. Donner de tels ordres dans l'état où étaient les choses, c'était vouloir s'attirer un refus; il eut lieu. Bien loin d'obéir, les Rouennais firent des courses dans le pays de Caux , incendièrent quelques villages, pillèrent les églises, et rentrèrent dans leurs murs avec un butin considérable. Le parlement , qui était toujours à Louviers , irrité de cette audace , rendit contre eux un arrêt très-rigoureux ( 26 août ) ; mais ils n'en tinrent

aucuns comptes , et en appelèrent au Roi quand il serait majeur (i).

La ville de Rouen était une place trop importante ^ J# pour qu'on la laissât plus long-temps au pouvoir des calvinistes , et trop près de Paris pour qu'on souf- B*7îK,t" frit qu'elle reçût d'autres lois que de la capitale. Morvilliers , prévoyant que tôt ou tard les catholiques tenteraient de s'en emparer, se mit en mesure de déjouer leurs desseins. Toutes les personnes connues pour tenir le parti de la Cour , reçurent l'ordre de quitter la ville dans les vingt-quatre heures. Il fit réparer les anciennes fortifications , en construisit de nouvelles , fit murer la plupart des portes , démolir les maisons du faubourg Cauchoise ainsi que celles de l'île de la Mouque ; enfin, il ne négligea rien de ce qui pouvait assurer la défense de la ville. Ce brave gouverneur, qui avait repoussé avec tant d'intrépidité les attaques du duc d'Aumale, étant informé que les calvinistes avaient appelé les Anglais à leur secours, remit son commandement, ne voulant plus , par une grandeur d'âme digne d'un vrai Français, porter les armes pour une eau se qu'il ne crut pas bonne, puisque pour la soutenir, ses co-religionnaires étaient obligés d'avoir recours aux plus grands ennemis de leur patrie. S'étant retiré dans ses terres , le prince de Condé envoya pour le remplacer Montgomery, l'un des meilleurs officiers du parti protestant, le même

(i) De Thou, Hist. Universelle. - Pommera je, Hist. de* Arche v. et de U Cathédrale. - Danneville , Invent, de l'Hût. de Noxra. - Varilla» , Hist. de Charles IX , etc.

qui avait eu le malheur de tuer Henri II dans un tournois.

Charles IX , mécontent des attaques infructueuses du duc d'Aumale , envoya devant les murs de Rouen une armée forte de dix-huit à vingt mille hommes , commandée en apparence par Antoine de Bourbon , roi de Navarre ; mais dont toutes les opérations devaient être dirigées par le prince de Guise et par le connétable de Montmorency (i). Le jeune roi , la trop fameuse Catherine de Médicis, sa mère, ses filles d'honneur et toutes les personnes attachées à la Cour, vinrent au camp devant Rouen. C'était sans doute pour cette Cour dépravée , une partie de plaisir que de se trouver au siège d'une des premières villes du royaume, puisqu'elle assista constamment à tous les assauts qui furent donnés, ainsi qu'au pillage qui eut lieu.

Les premières attaques commencèrent le 37 septembre, par le fort de Sainte-Catherine ; les assiégeants furent repoussés avec une perte considérable. Le lendemain ils ne furent pas plus heureux ; ayant attaqué la ville du côté de la porte de Saint-Hilaire , les assiégés firent une sortie, et les taillèrent en pièces. Pendant plusieurs jours tout l'avantage resta aux protestants ; mais la fortune changea bientôt. Le 6 octobre, l'armée royale, après un assaut qui dura toute la journée , parvint à s'emparer des forts de Sainte-Catherine et de Montgomery. Ce dernier avait été élevé par l'ordre de Montgomery , près l'ancienne

(1) Vie de Gaspard de S&alx, seigneur de Tavannw.

chapelle de Saint-Michel. Tous les soldats qui les défendaient furent passés au fil de l'épée ; trois cents bourgeois, sortis de la ville pour aller à leur secours, eurent le même sort. Quelques soldats royalistes voulant profiter de ce désordre pour surprendre la ville, se confondirent avec les fuyards, mais ce coup hardi manqua : leur mort compensa la perte des assiégés. Maîtres de ces deux forts, les catholiques qui en avaient construit deux autres , l'un sur la montagne de Jéricho , l'autre sur celle de Bihorel, dominaient entièrement la ville; ils profitèrent de ces avantages pour l'attaquer en même temps sur trois points différents. Le 1 3 octobre , ils donnèrent un assaut qui dura depuis dix heures du matin jusqu'au soir. Le lendemain ils en donnèrent un second qui fut bien meurtrier pour l'un et l'autre parti. Du côté de la ville , les bourgeois eurent à regretter la perte de cinq à six cents personnes tant tuées que blessées, parmi lesquelles l'on trouva au moins la moitié de femmes qui , oubliant la timiditénatu* relie à leur sexe, avaient donné les plus grandes preuves de courage , en partageant tous les dangers de cette journée avec leurs pères, leurs frères , leurs époux , et en périssant comme eux pour la défense de leur opinion religieuse.

Le roi de Navarre , quoiqu' assez mauvais général , avait de la bravoure personnelle, et s'exposait souvent comme un simple soldat. Allant deux ou trois jours après cet assaut visiter les tranchées, il reçut à l'épaule gauche un coup d'arquebuse (i)« Souffrant

(i) Pal m a C»yet, Chron. novennaire.

beaucoup de cette blessure , il se fît transporter à Darnétal , où ëtait son quartier général.

Catherine de Médicis voyant que ce siège traînait en longueur , et que les assiégés recevant journellement de nouveaux renforts, pouvaient prolonger encore long-temps leur défense , tenta la voie de la négociation. Quelques pourparlers eurent lieu à ce sujet , mais ils furent sans résultat, parce que la Cour voulait imposer des conditions que l'honneur défendait aux malheureux Rouennais d'accepter. Par un des articles, on leur accordait le Hbre exercice de leur culte ; mais on exigeait qu'ils chassassent leurs ministres ; c'était leur ôter d'une main ce qu'on leur donnait de l'autre. Les hostilités que l'on avait cessées pendant quelques heures, recommencèrent avec plus de fureur que jamais. Le 1 8, les assiégeants tentèrent un nouvel assaut , et furent repoussés avec un grand désavantage. Cet échec engagea la Cour à renouer les conférences; mais n'ayant rien voulu changer à ses premières propositions, elles furent inutiles. On les renoua encore plusieurs fois selon les succès ou les revers qu'obtenaient alternativement les deux partis, mais toujours inutilement, parce que l'un et l'autre ne voulaient rien céder de leurs prétentions.

Pendant plusieurs jours de suite , les assiégeants et les assiégés furent continuellement aux prises; mais ce n'étaient que des combats partiels, qui ne décidaient rien , et dans lesquels chaque parti perdait beaucoup de monde. Enfin, mon cher Alphonse, le 26 octobre, jour bien funeste pour notre ville,

le duc de Guise et le connétable de Montmorency, ordonnèrent un assaut général. Nos compatriotes, [ épuisés de fatigues , affaiblis par les pertes réitérées qu'ils avaient éprouvées , manquant de vivres , ne comptant plus sur aucuns secours , ne purent résister plus long temps à la supériorité du nombre. Après un combat sanglant, les assiégeants entrèrent par la brèche : vous le dirai-je! pendant huit jours entiers la ville fut livrée au pillage, et à toutes les horreurs d'une place prise d'assaut.

Aussitôt après la prise de Rouen, le chancelier de l'Hôpital engagea la Cour à user avec modération de la victoire, et à publier une amnistie générale , persuadé , avec raison , que la douceur , que la clémence , sont des moyens bien plus sûrs pour affermir l'autorité d'un roi, surtout d'un roi mineur, que les cruautés que l'on exerce trop souvent sous son nom. Catherine de Médicis aimait trop la vengeance pour écouter d'aussi sages conseils. D'un autre côté, le parlement qui, ainsi que je vous l'ai dit, s'était retiré àLouviers, s'empressa de revenir à Rouen; mais loin d'entrer dans les vues de clémence du chancelier, il signala son retour par des vengeances et par des supplices. Les principales vie- s.Ppii. times furent Dubosc cl Emendreville , président de la Cour des Aides; Jean de CroseSj Gruchet de Soquence, Caton de Berthonville , conseillers de Ville; le fameux ministre Mario rat, et dix à douze officiers, zélés protestants et qui, pendant le siège, avaient puissamment contribué à la défense de la

ville. Les deux premiers furent décapités, les autres furent pendus , tous furent ignominieusesement traînés sur la claie au lieu du supplice. Ces exécutions, aussi injustes qu'impolitiques, firent beaucoup de mécontents, même parmi les catholiques ? et forcèrent les protestants à user de représailles dans les villes qu'ils tenaient en leur puissance (i).

Malgré les douleurs qu'il ressentait de sa blessure y le roi de Navarre ayant appris la prise de la ville , feu* voulut avoir la gloire d'y entrer par la brèche. Comme

Tnom-

pwr an sa blessure l'empêchait de marcher, il s'y fit trans— «rrc p0rter sur une litière portée par ses Suisses , fit une espèce d'entrée triomphante au son des instruments militaires, parcourut les principales rues de Rouen, et retourna à son quartier général. Dans l'origine , sa blessure était peu dangereuse; mais soit infraction du régime prescrit, soit indiscrétion de plaisirs , elle prit tout-à-coup un caractère grave, et elle laissa peu d'intervalle entre son triomphe et sa mort. Ce prince finit ses jours le 19 novembre aux Andelys, où il avait été obligé de s'arrêter en retournant à Paris (a).

La prise de Rouen , mon ami , porta momentanément un grand préjudice au parti protestant , surtout dans notre province, où elle entraîna la reddition de plusieurs places importantes ; mais elle fut loin de l'abattre. L'année suivante , les religionnaires , sous

(i)De Thou, Hist. universelle. - De Betc , Hist. ecclés. des Eglises réformées. - Masse ville , Hist. de Norm. - Varillas , Hist de Charles IX. (a) Palma Cayet , Chronol. noveno.

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