Suédois , Nek ; aHemand , Nisne
ment, les arbres dansent et les cascades suspendent leurs cours.
A côté de ces traditions païennes , voici les chroniques implantées dans le pays par le christianisme; voici la croyance au purgatoire exprimée par le mythe des Varslunde. Les Varshmde sont ceux qui n'ayant fait'ni assez de bonnes œuvres pour être admis au ciel immédiatement après leur mort, ni assez de mal pour être livrés aux tortures de l'enfer, sont condamnés à errer jusqu'à la fin du monde. Ils montent des chevaux noirs comme le charbon, qui galopent sur les cimes des montagnes, franchissent les abîmes, et marchent sur l'eau comme sûr la terre. La nuit, on entend résonner au loin leur harnais de fer, et, lorsqu'il y a dans le voisinage une maison qui doit être prochainement visitée par la mort ou désolée par un crime, les Varslunde se rassemblent autour de cette demeure et poussent des cris sinistres.
L'une des légendes les plus populaires de la Norvège est celle de saint Olaf. Ce fut lui qui raffermit dans la contrée l'enseignement du christianisme , qui imposa le baptême à ses sujets , et convertit par la force ceux qu'il ne pouvait séduire par la persuasion. Son ardeur de prosélytisme et sa rude manière d'enseigner révoltèrent ses sujets. Trop faible pour leur résister, il fut obligé de fuir, et revint quelques années après pour tenter de reconquérir sa couronne. Mais dix mille paysans s*étaient réunis contre lui dans la plaine de Stikklestad. Il leur livra bataille, et mourut les armes à la main. A peine était-il mort, que les prêtres le firent canoniser, et ceux qui n'avaient pu le supporter conmae roi l'adorèrent comme martyr. L'histoire de sa vie, de ses miracles, se répandit dans toute la contrée et dans les contrées étrangères. Maintenant il n'est pas une province de la Norvège où le nom de saint Olaf ne se soit perpétué avec le souvenir d'un fait merveilleux. Ici il a vu fuir devant lui un cerf qui portait entre ses
cornes une petite église d'or, et cette église lui a servi de modèle pour en bâtir une sur le sol païen ; là il a frappé du pied le roc desséché, et il en a fait jaillir, comme Moise, une source pure et rafraîchissante. Un jour il devait s'em- Barquer pour Drontheim en même temps que son frère; il s'arrêta pendant trois jours pour entendre le sermon du prêtre, et lorsqu'il se mit en route, les anges eux-mêmes poussèrent son navire, et il arriva le premier dans le port. Une autre fois il lui sembla que le chemih habituel pour parcourir une partie de ses États était trop long; il marcha en droite ligne; la terre s'ouvrit devant lui et forma un détroit que l'on appelle encore aujourd'hui le détroit de la croix (Korssimd), Dans certains lieux, on montre sur la pierre la trace de ses pas; dans d'autres, l'empreinte du pied de son cheval. Auprès de Drivstuen s'élève un rocher taillé à pic , droit comme une muraille , haut de cinquante à soixante pieds. On dit que, lorsque saint Olaf était poursuivi par ses ennemis , il s'élança du haut de ce roc , et personne n'osa le suivre. On voit encore en cet endroit l'écharicrùre faite par le fer de son cheval , et les paysans du hameau îa montrent avec respect au voyageur. Le protestantisme avec ses dogmes rigoureux n'a pu détruire ces naïves croyances. Les apôtres , les martyrs , ont perdu à là Réforme leur palme et leur autel : saint Olàf est resté le héros populaire, le héros chrétien de la Norvège.
D'autres hommes ont pris place dans ce cycle héroïque; non pas, comme celui-ci, avec une auréole de saint , mais avec le prestige de la bravoure guerrière. Là Norvège est, comme la Suède et le Danemark, parsemée de tumulus ou monuments en terre recouverts de gazon, qui s'élèvent dans les vallées comme autant de petites collines. Chacun de ces tumulus a son nom et son histoire. C'est un vieux guerrier qui est venu mourir là, après avoir longtemps parcouru les cités étrangères. C'est un fils de Viking, trop hardi, qui à succombé à la fleur de l'âge en luttant contre
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les géants. Lorsque Ton vient à rencontrer un de ces monuments funèbres plus grand et plus élevé que les autres, c'est immanquablement la tombe d'un roi , et lorsqu'il y en a deux l'xm auprès de l'autre , c'est que , comme dans les sagas islandaises, deux guerriers célèbres ont eu en ce lieu un duel fameux ; tous deux sont tombés morts en môme temps , et le même sol les a reçus dans ses entrailles.
Dans une petite vallée de l'Opland, il existe un de ces monuments consacré à un chien. Les paysans racontent là-dessus l'histoire suivante : le roi Eystein avait été chassé de son pays par ses sujets ; il y revint avec une armée nombreuse, subjugua les rebelles, et, pour les punir de l'offense commise envers lui, les condamna à reconnaître pour souverain légitime un esclave ou un chien. Les pauvres gens préférèrent le chien. On leur donna donc im dogue qrû s'appelait Saur, et qui, dès son avènement au trône, prit le titre de Majesté. Le nouveau roi eut une cour, des officiers, des hommes d'armes, une maison et des flatteurs, tin philosophe démontra, par les lois de la métempsycose , que l'âme d'un grand homme avait passé dans ce corps de dogue ; un grammairiep fit voir que ce noble animal pouvait prononcer distinctement deux mots de la langue norvégienne et en aboyer un troisième. Lorsqu'il sortait pour se montrer au peuple, il était escorté toujours d'une garde nombreuse, et, lorsque le temps était mauvais, des valets en livrée le portaient sur leurs bras pour l'empêcher de se mouiller les pattes. Ce chien régna près de trois années. Il rendit plusieurs ordonnances, et scella, du bout de son ongle, des jugements et des édits. Au moment où les habitants de la contrée commençaient à s'habituer à ce singulier roi et à reconnaître ses bonnes qualités de chien, il mourut victime de son dévouement et de son héroïsme. Un jour il était assis dans un pâturage, auprès d'un de ces troupeaux de moutons qu'il avait gardés jadis et qu'il ai-
mait à revoir; tout à coup un loup furieux sort de la forêt et s'élance sur un agneau. Le roi, touché de commisération à la vue de cet attentat,' veut courir au secours de l'innocente victime. Des conseillers perfides, au lieu de modérer l'ardeur de son courage^ l'excitent à braver le danger. Il se lève, il s'avance sur le champ de bataille, et meurt sous la dent impitoyable de son adversaire. On lui fit des obsèques magnifiques, et on l'enterra près d'une colline qui porte encore le nom de Colline de la Douleur.
C'est là un de ces récits sardoniques comme il en existe peu dans le souvenir des populations norvégiennes. La plupart des traditions répandues au moyen âge dans cette contrée ont un caractère grave , rude et imposant. D'autres, qui reposent sur un fond historique, mais qui ont été évidemment embellies par l'imagination des poètes , sont d'une nature si tendre et si chevaleresque, qu'on les prendrait pour des chapitres de romans. Telle est la tradition de la pauvre Signe, qui se brûle dans sa demeure au moment où elle apprend que son amant va mourir. Telle est celle d'Axel et Valborg, qui a donné à OEhlenschlâger le sujet d'une de ses plus belle tragédies.
Valborg était une belle et douce jeune fille, adorée dès l'enfance par Axel, qui s'était fiancé avec elle, et l'avait mise dans un couvent jusqu'à ce qu'elle fût en âge de porter la couronne nuptiale. Plusieurs nobles chevaliers et le roi lui-même devinrent amoureux d'elle ; mais ni les soins les plus assidus , ni les ofires les plus brillantes , ne purent lui faire oublier celui qu'elle aimait, celui qui devait l'épouser un jour. Cependant le roi Hagen, après avoir en vain employé tous les moyens de séduction, la menace et la violence , eut recours à une autorité plus forte que la sienne, à celle de l'Eglise. Les deux jeunes fiancés étaient trop proches parents pour qu'il leur fût permis de se marier. Hagen convoqua une assemblée de théologiens, qui jetèrent à jamais l'interdit sur le mariage projeté. Mais,
en écoutant cette fatale sentence , Axel jurait de ne jamais aimer une autre femme que Valborg, et la jeune fille, dans le langage poétique que les traditions lui ont prêté, se comparait à la tourterelle qui se retire à l'écart, baissant la tête, et rappelant , dans un soupir mélancolique, le compagnon chéri qu'elle a perdu.
Tout à coup la guerre éclate en Norvège. Le roi appelle à son secours ses vassaux et ses chevaliers. Il n'osait compter sur l'appui d'Axel, dont il venait de dissiper les espérances, dont il avait anéanti le bonheur. Mais Axel n'entend que la voix de l'honneur, qui lui dit de défendre son pays. Il revêt une armure , s'élance sur le champ de bataille, combat pour défendre son roi, et meurt à côté de lui. Un soir on vint annoncer cette nouvelle à Valborg. Elle tomba prosternée au pied du sanctuaire, invoqua en pleurant le nom de Dieu; puis le lendemain elle revêtit la robe de religieuse, et, peu de temps après, les cloches du cloître annonçaient à ceux qui l'avaient aimée que la fiancée d'Axel n'était plus.
Dans les chalets de la Norvège , les femmes racontent encore la douloureuse histoire des deux amants, et, lorsque nous entrâmes dans la cathédrale de Drontheim, le gardien nous dit : « C'est là qu'ils s'étaient réunis au pied de l'autel , c'est là qu'ils avaient promis de s'aimer sans cesse. »
DRONTHEtM.
A CHARLES WBISS.
Nous venions de traverser les campagnes de VoUaia et de Locnes , avec leurs fermes en bois spacieuses et solidement bâties, leurs vallées où les épis de seigle mûrissent en quelques mois, et leurs coteaux, où la rivière écume, scintille et se perd entre les rochers. Ces points de vue riants et pittoresques disparurent peu à peu, et nous nous ti^ôuvâmes sur un sol nu fet plat , traversé çà ei là par de larges bandes de sable , pareil à une grève sans eau. Au loin nous n'aperçûmes qu'un gaard et quelques champs ensemencés. La terre avait une teinte grisâtre, et tout autour de nous paraissait triste et sans vie. Nous savions que Drontheim était près de là , et nous détournions avec joie nos regards de cette plaine aride par laquelle il fallait passer, dans l'espoir de découvrir à l'horizon les murs de cette ville que nous aspirions à voir depuis longtemps. Mais les chemins , minés par le dégel et creusés par les charrettes des paysans , étaient difficiles à suivre et dangereux en certains endroits. A chaque instant notre voiture tombait dans de profondes ornières, et, de peur de la voir se briser sur une route où nous n'aurions trouvé ni charpentier ni forgeron , nous allâmes au pas. Onze heures du soir sonnaient quand, du haut du Steenberg» nous
vîmes se dérouler détânt nous un vaste et beau panorama : c'était le golfe de brontheim , large comme la pleine mer, bordé par une longue chaîne de montagnes qui ressemble à un rempart crénelé , et , dans la presqu'tie formée par le golfe et le Nid , les maisons de cette vieille cité du Nord , réunies , serrées Tune contre l'autre , comme pour mieux supporter le soufQe du vent , l'effort des vagues , le poids de la neige. C'était \me de ces nuits limpides des régions polaires, où le ciel est pur et étoile, où les rayons d'un crépuscule d'or remplacent le soleil , qui n'abandonne l'horizon que pour y revenir quelques instants après. Des teintes de lumière molles et argentées inondaient la surface du lac, et la base des montagnes était toute bleue, tandis que les dernières lueurs du jour étincelaient encore sur leurs cimes. Une sorte de voile imprégné de lumière et transparent s'étendait sur la ville , et l'antique cathédrale était là , dans ce mélange d^ombre et de clarté , pareille à une de ces images lointaines que la mémoire fait révivre à travers le passé qui les obscurcit. Sur le golfe , tout était calme ; on n'entendait que les soupirs des vagueà, qui venaient baiser du bout de leurs lèvres les plantes du rivage, et s'enfuyaient avec ime couronne de roseaux et un collier d'écume. Dans la ville , tout dormait ; nous traversâmes les places et les rues sans rencontrer un être vivant, isâns entendre un seul bruit. Quand j'aurais choisi moi-même l'heure à laquelle je devais visiter Drontheim, je n'auraiis pu en trouver une plus belle et plus imposante. Dans ce silence de la nuit , dans cette ombre du crépuscule , la vieille ville des rois de Norvège était pour moi comme un livre ouvert dans le recueillement et la solitude. Sur une de ses pages , je lisais une saga glorieuse ; sur une autre , un chant de scalde chanté le soir au foyer du jarl ; ici les premières Ugnes d'une légende de saint , là le roman d'amour d'Axel et Valborg. Je m'en allais ainsi de rué en rue, reprenant l'un après l'autre les anneaux de
cette chaîne du passé , et alors j*oubliais les années in* scrites sur le calendrier depuis ces époques de guerre et d'aventure, et il me semblait que je devais voir apparaître encore sur les vagues la barque du Vikingr, entendre le chant des matines au cloître de Munkholm, et visiter dans la cathédrale la merveilleuse châsse de saint Olaf. L'aspect des magasins bâtis le long du golfe anéantit mon rêve ; la poétique cité des traditions islandaises disparut , et je ne vis plus que la cité marchande.
L'origine de Drontheim se rattache à l'une des époques les plus mémorables de l'histoire de Norvège , à l'époque où le paganisme commençait à tomber en ruines, où le jarl Hakon, abandonné de ses soldats, trahi par un esclave, mourait avec les dieux qu'il avait adorés , tandis qu'Olaf Tryggveson, son valeureux adversaire, reprenait le sceptre conquis par son aïeul Harald Haarfager , et sur la pierre sanglante des sacrifices posait la croix, symbole de la paix. Jeune, il avait connu les douleurs de l'exil et les joyeux périls d'une vie aventureuse. Avant de porter la couronne, il avait manié la lourde épée du Vikingr. Après avoir subjugué les divers partis qui s'opposaient à son avènement au trône de Norvège , il se bâtit une demeure auprès de l'embouchure du Nid (997). C'est là le commencement de cette cité de Nidaros (maintenant Drontheim), dont le nom se retrouve si souvent dans les anciennes sagas. Trente ans plus tard, un autre roi construisit une église à côté de la demeure royale , et l'église enrichit la ville naissante.
Le christianisme , énergiquement et quelquefois cruellement défendu par Olaf, n'avait encore fait que des progrès assez incertains, et, sous la domination des deux jarl qui lui succédèrent, la religion païenne reprit son ascendant. Mais un homme vint qui acheva par l'épée l'œuvre de conversion entreprise par le raisonnement : c'était Olaf H. II alla de district en district , suivi de trois cents soldats,
r. brisant lui-même avec la hache les statues de Tohr et , (i*Odin, prenard; les biens de ceux qui refusaient de croire ^ à l'Évangile, et condamnant à mort les plus rebelles.
Cette manière de prêcher révolta contre lui ses sujets. 2 Canut le Grand encouragea leur sédition , et Olaf , vaincu . dans plusieurs rencontres et voyant son parti diminuer , de jour en jour, s'enfuit en Suède , puis en Russie. Pen- ; dant ce temps , Canut entrait à Drontheim avec une escorte , disent les chroniques , de quatorze cents navires. :; Dans la ferveur de son zèle , Olaf, dépouillé de sa cou- ; ronjie, avait d'abord pensé à se faire moine ou à se rendre . en pèlerinage à Jérusalem ; mais une nuit il vit apparaître en songe son prédécesseur, Olaf Tryggveson, qui lui conseilla de retourner en Norvège. Il débarqua sur la côte , ; à la tête de quatre mille hommes , et fut attaqué dans la ; plaine de Stikklestad par dix mille paysans. Après un , combat violent, qui se prolongea pendant plusieurs heures, ; il fut accablé par le nombre , et mourut sur le champ de bataiUe (!•' août 1030).
Ce prince, que les Norvégiens n'avaient pas voulu garder pour roi , devint un saint : il fit des miracles , et fut invoqué religieusement par ceux qui l'avaient maudit. Son corps avait été enseveli, par un de ses partisans, à l'endroit où s'élève aujourd'hui une des chapelles de la cathédrale. Un an après , quand on le retira de cette sépulture , non-seulement ses membres n'avaient subi aucune altération, mais sa barbe et ses ongles avaient grandi, comme s'il n'avait pas cessé de vivre ; et sur le sol où il reposait on vit jaillir une source d'eau qui avait la vertu de guérir les malades. Le jour de sa mort devint un jour de solennité en Norvège et dans plusieurs autres contrées. Le peuple, qui l'avait chassé, le béatifia et en fit im héros. La légende de saint Olaf, racontée par les moines, vénérée par les paysans, courut de montagne en montagne, de famille en famille, grandissant et se modifiant sans cesse
selon leà lieux et les èîrcôiistancés. Aujourd'hui eùcore on la retrouve dans tous les districts de la Norvège. îl n*est pas dé vieille femme qui né puisse en raconter quelque chapitre, et pas d'enfant qui, eii allant à l'école, n'apprenne à connaître le nom de saint Olaf . À quelque distance de Drivstuen, en allant à Riisa, on aperçoit à droite, au bord de là route , une grande masse de rocs taillés à pic, et terminés par une espèce de terrasse qui s'élève à plus de cent pieds au-dessiis du soi., Un jour que je passais là, le guide me dit : « Voyez, voilà le rocher d'où saint Olaf s'élança pour échapper au diable qui le poursuivait , et cette entaille que votis remarquez sur la pierre est l'empreinte du pied de son cheval. » Dans le Roiiisdal, on montre sur la cime d'une montagne une ouverture pareille à la brèche de Roland dans les Pyrénées, et les paysans racontent que saint Olaf a fendu cette montagne avec son épée. Quand on parle de l'église de Saint-Clément, qu'il fit bâtir à Nidaros, on raconte une légende pareille à celle qui existe sur la cathédrale de Lund. Un TroUe s'était engagé à construire tout l'édifice à condition que saint Olaf lui donnerait le soleil et la lune, s'il ne parvenait pas à savoir son nom; mais lorsque l'église fut finie, le saint proclama à haute voix lé nom de l'architecte ensorcelé, qui, dans son désespoir, se précipita du haut de la tour, et mourut à l'instant,
A l'endroit où le corps de saint Olaf avait été déposé, Magnus le Bon , son fils, qui monta après lui sur le trône de Norvège, construisit une chapelle en bois (1036) qui, en 1077, fut remplacée par une église en pierre. Vingt ans après, Harald Haardraade en bâtit une autre à peu près sur le même lieu. Il y avait ainsi, dès le xi* siècle, trois églises dans cette ville fondée à la fin du x* , dans cette capitale d'une contrée où le baptême avait été introduit par la force du glaive. Un grand nombre de pèlerins se rassemblaient là chaque année ; ils venaient se mettre à
genoux dans Tégtise de saint Olaf et déposaient de riches offrandes sur son tombeau. Les bords du Nid, où l'on n'entendait retentir autrefois que le cri deis matelots et le chant de guerre des pirates, répétèrent l'hymne des fêtes religieuses et les prières du cloître. Cette ville, qui n'avait été qu'une résidence de prince et Un camp de soldats, devint la métropole de l'Évangile, le boulevard du christianisme dans le Nord. En l'année 1030, elle avait déjà un évêque, et, en 1152, Tévêcpe fut nommé archevêque, primat de Norvège et légat du saint-siége. Au commencement du XIV* siècle , on comptait à Nidaros deux hôpitaux, quatre couvents, et quatorze églises au milieu desquelles l'œil du voyageur distinguait de loin la magnifique flèche de la cathédrale.
Cette cathédrale , plus vaste que celles de Roeskilde et d'Upsal, fut bâtie en 1183 par l'archevêque Eystein. Une partie ie l'ancienne église de Harald forma l'une des ailes du nouvel édifice ; le chœur et la nef furent construits sur un autre plan. Quand on y entre, c'est une chose curieuse que d'observer dans la même enceinte, à quelques pas de distance, deux époques d'art si voisines et déjà si différentes l'une de l'autre , deux styles d'architecture qu'un siècle sépare et qui ne se ressemblent plus. L'église , avec ses deux ailes placées symétriquement de chaque côté, a la forme d'une croix; l'aile droite, construite vers l'an 1050, et l'aile gauche, dessinée plus tard sur le même modèle, présentent un beau type de style byzantin. Là est la grande arcade ronde partagée par une colonne, le pilier massif, le chapiteau carré et plat , et le contour du plein-cintre festonné. Le style gothique commence à la nef, qui s'étendait autrefois beaucoup plus loin qu'à présent, et dont le protestantisme, avec ses habitudes de comfort, a complètement masqué les formes par des tribunes en bois qui s'élèvent l'une sur l'autre comme des loges de théâtre. Ce style est simple, composé avec goût, mais peu
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orné et peu hardi. Toute son élégance , toute sa richesse , semblent avoir été réservées pour le chœur : c'est une enceinte de huit arcades légères comme des "rameaux d*arbres, détachées comme un berceau de feuillage du reste de l'édifice; et les colonnes qui portent vers la voûte ces gracieuses ogives, la ceinture de fleurs et de festons qui Tentoure, les deux petites chapelles qui le gardent de chaque côté, comme deux ailes d'ange , tout ce qui appartient à cet antique sanctuaire du catholicisme, est fait avec tant de légèreté et d'abandon et offre tant de charmantes combinaisons de détail et d'ensemble, que la pierre semble avoir cédé comme une cire molle à l'inspiration de l'artiste. Les ogives se croisent comme des plantes touffues qui, ne trouvant pas assez de place pour se développer à l'écart, reposent l'une sur l'autre, et leur forme varie à chaque pas , comme les arabesques capricieuses d'un manuscrit du moyen âge. Tantôt c'est un pilier uni qui s'élance du sol et jette dans les airs trois branches pareilles à celles du candélabre biblique ; tantôt , sur la nervure de l'arcade, on voit surgir une bande de dentelles que l'on dirait découpées par la main d'une jeune fille, ou un collier de perles arrondies dans le marbre, ou de longues lignes de feuillage qui semblent avoir grandi entre le smoulures de la pierre comme des saxifrages entre les fentes du rocher. Ici la colonne, fine et déliée, a pour chapiteau une touffe de fleurs , ailleurs un fruit du Midi ou de larges feuilles de palmier, dont un croisé peut-être rapporta le modèle des bords du Jourdain ; puis des têtes de prêtres posées à chaque angle avec un air de recueillement , et quelquefois suspendues à une tige légère, comme des étamines à leurs pistils. Çà et là on rencontre aussi quelques traces de ces rêves hideux qui se mêlaient, dans les églises, aux chastes inspirations de l'art du moyen âge, comme une idée de doute à un sentiment de foi, comme un rire sceptique à une fervente prière. On aperçoit sur le pourtour d'une
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colonne un visage de moine qui grimace, un buste de religieux qui se termine en queue de dragon. Mais ces images sont peu nombreuses et peu apparentes; elles s'effacent au milieu de cette végétation cosmopolite qui étale ses fleurs, ses fruits et ses rameaux autour du chœur; elles se perdent dans l'ombre de ces colonnades éclairées seulement par la mystérieuse lumière des fenêtres à ogives.
Conune cette cathédrale du Nord devait être belle Jadis, avec ses neuf grandes portes, ses dix-huit autels et ses trois mille piliers, les ims taillés dans les carrières de marbre d'Italie, les autres dans les rocs du Groenland! Toute la communauté chrétienne de Norvège et de Suède avait contribué à l'enrichir. Les pirates eux-mêmes lui avaient payé leur tribut : deux de ces hommes, qui allaient sur leur navire chercher au loin les aventures et piller les côtes étrangères, revinrent un jour en Norvège avec un riche butin qu'ils ne purent partager sans se battre. L'un d'eux , avant de tirer le glaive, invoqua son bon ange , et fit vœu d'offrir à l'église une part de ses richesses , s'il sortait victorieux du combat. Sa prière fut exaucée , et il donna à la cathédrale de Nidaros une croix en argent massif, si lourde qu'il fallait trois hommes pour la porter. C'était cette croix qu'on voyait briller en tête des processions le jour de la fête de saint Olaf ; puis venait la châsse du saint, composée de trois caisses, l'ime en argent doré , les deux autres en bois , revêtues d'ornements en or et parsemées de pierres précieuses. Soixante hommes la portaient hors de l'église, et les vieillards, les enfants , les hommes du pays et les voyageurs , l'entouraient avec un saint respect. C'était en touchant cette châsse que le malade espérait se guérir; c'était sur cette châsse que les rois étendaient la main en prêtant leur serment; c'était au pied de cette châsse qu'ils étaient couronnés; c'était là qu'on les enterrait. Du haut du sanctuaire, saint Olaf pré-
sidait aux destinées de ceux qui venaient occuper son trône. Le jour de leur sacre, les rois se mettaient sous la protection de son sceptre; le jour de leur mort, ils reposaient à l'ombre de sa palme de martyr.
Cette époque de foi et de prospérité catholique dura trois siècles. En 1328, l'église fut incendiée, et reconstruite peu de temps après. En l(i31, elle fut incendiée encore et réparée avec le même zèle. Mais en 1531 elle brûla de nouveau, et cette fois les efforts de l'archevêque pour lui rendre sa première splendeur, et les vœux des fidèles, furent impuissants. Les idées de réforme commençaient à pénétrer dans le Nord. Sans avoir encore adpiis le protestantisme, le peuple discutait déjà \e pouvoir des indulgences et la légitimité des saiats. Les pèlerins ne vinrent plus grossir les processions, les malades désertèrent Tautel. Le tribut que les fidèles portaient chaque jour à U cathédrale diminua peu à peu; et les prêtres, privés du trésor où ils avaient coutiune de puiser, ne parvinrent qu'à peine à masquer les désastres de l'incendie et le§ ruines de leur église; puis, quand les trois contrées Scandinaves eurpnt adopté le dogme de Luther, les nouveaux convertis crurent faire une œuvre pieuse en détruisant les vestiges de leurs anciennes croyances. Ceux-ci brisèrent les statues des saints, ceux-là déchirèrent les tableaux, et il y en eut un plus peryers encore que les autres, qui, rassemblant sur la place les livres du chapitre, en fit un auto-da-fé. Dans cette dévastation des monuments catholiques, le Danemark n'oublia pas qu'il était maître de la Norvège. Il envoya un navire chercher la châsse d'argent, les calices , les ciboires et les ornements d'or et de vermeil. Le navire, attaqué le long de la route et pillé par un pirate hollandais, échoua sur la côte avec le reste de ses dépouilles. Cinquante années auparavant, à la nouvelle de ce naufrage, on eût crié au miracle; mais alors le temps des miracles était p^ssé, et les iconoclastes, plus
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barbares que les barbares dont parlent les anciennes chroniques, continuèrent à ravage^: l'église. En 1 564, les Suédois en firent une écurie. Auprès de l'autel du chœur, naguère encore étincelant d'or et de pierreries, ils ne trouvèrent que les armes de saint Olaf, qu'ils emportèrent à Stockholm. Il restait encore à cette cathédrale si splendide autrefois et si vite dépouillée de ses richesses, il lui restait encore ce que ni les Danois ni les Suédois n'auraient pu lui enlever, sa grande flèche, qui s'élevait, disent les historiens , à deux cent vingt pieds. Un orage la renv^sa pendant l'hiver de 1689 : maintenant le toit est surmonté d'un tour carrée, massive, pareille à un clocher de viU^e. lia partie de la nef détruite par l'incendie n'a pas été rebâtie; les statues des saints n'ont pas été replacées sur leur piédestal , et les dentelures légères, les rosaces brisées ou mutilées par le piarteau, n'ont pas été refaites. Dans quelques endroits , la base des colonnes est seule restée ; d^ns d'autres , on a remplacé les piliers de marbre par des piliers de bois. Quand le roi de Suède vint, en 1818, se faire couronner dans cette cathédrale, il eut pitié du veuvage du choeur, et y fit placer ime copie du Christ de Thorvaldsen. On dit aussi qu'il a l'intention de mettre dans la nef les douze apôtres du célèbre sculpi> tem>, tels qu'on les voit à Copenhague dans la cathédrale. Peut-être alors , pour leur faire place , sera-t-on obligé d'abattre une partie de ces loges à rideaux rouges, qui recouvrent les deux côtés de la nef, et c'est une destruction dont je suis sûr qu'aucun homme de goût ne se plain-p dra. Malgré les ravages du feu et les ravages des hommes» cette cathédrale est encore l'un des monuments gothiques les plus cmieux qui existent. Du milieu de la nef, il est triste d'observer les désastres qu'elle a subis ; mais quand on pénètre dans l'enceinte du chœur, on y reste retenu par un sentiment d'admiration, et quand on la regarde du dehors avec son singulier paélange de construction, sa
petite chapelle posée sur un de ses flancs comme une châsse de saint, son clocher massif, sa coupole ronde comme celle des pagodes dfe l'Inde, et sa tour semblable à un minaret, il y a je ne sais quel vague souvenir des voyages d'Orient qui prête un charme de plus à cet édifice du Nord ; que si alors on remonte jusqu'à l'époque lointaine où ses murailles s'élevèrent sur la tombe d'un roi martyr, ce n'est plus seulement une œuvre d'art que l'on contemple, c'est une page d'histoire, c'est une légende de saint noircie par les siècles, altérée par des mains impies, mais assez belle encore pour arrêter longtemps le regard et la pensée.
A la chute du catholicisme , une nouvelle ère s'ouvre dans les annales de la cité de Saint-Olaf. Elle avait été ville de pèlerinages, ville religieuse ; elle devint ville marchande. Ses cloîtres tombèrent en ruines, mais son port s'agrandit. En changeant de destinée, elle changea aussi de nom. Les sagas islandaises l'appelaient, dans leur langage poétique, Nidaros. Les contrats de négociants l'appelèrent Trondhiem (du nom du district où elle est située, Trondlagen); nous en avons fait, dans nos habitudes d'altération, Drontheim. Cette capitale des rois, cette métropole des évêques, transformée en entrepôt de commerce, perdit bientôt les vestiges de sa grandeur première. La cathédrale est le seul monument qui atteste encore ce qu'elle fut autrefois. Licendiée à diverses reprises, Drontheim a si fraîchement été rebâtie, qu'on la prendrait pour une ville née d'hier, pour une de ces cités manufacturières d'Angleterre ou d'Amérique, qui surgissent tout d'un coup. Ses rues sont bien percées, régulières et larges, si larges qu'on y remarque à peine le peu de monde qui y passe, et qu'on pourrait parfois les croire désertes. Ses maisons en bois, revêtues d'un stuc blanc, ornées d'un péristyle, d'un fronton, d'une colonnade, ressemblent, pour la plupart, à de superbes édifices en pierre..
Ses magasins bordent tout un côté du golfe et les deux rives du Nid ; ils i;eposent à moitié sur terre et à moitié sur pilotis. Les bâtiments viennent, au pied de la porte qui s'ouvre sur Teau, charger et décharger les marchandises. De distance en distance, on voit quelques-uns de ces magasins qui sont séparés l'un de l'autre, et qui forment entre eux une espèce de baie où le paysan des lies voisines arrive les jours de foire sur son bateau à voiles, avec sa femme et ses enfants.
Entre ces rues si fraîchement bâties et si fraîchement peintes, oii la plaque en cuivre du comptoir orne chaque porte, où les denrées coloniales et les denrées du Nord, placées symétriquement derrière les vitres, attirent le regard à chaque pas, il en est une plus large et plus belle que les autres, la Mv/nkgade (rue des Moines). Là, d'un côté, on aperçoit la cathédrale isolée et debout sur les tombes du cimetière comme une étemelle pensée de vie dans l'empire des morts; de l'autre, le golfe, les montagnes bleues qui le terminent, et la tour de Munkhohn, bâtie sur un rocher au miheu des flots. Lorsque Canut le Grand vint, en l'an 1028, prendre possession du royaume de Norvège, il bâtit sur cette lie un cloître. C'était im de ces cloîtres dont l'aspect seul devait donner à l'âme une impression solennelle, un cloître comme celui dont parle Hené, où la lampe du sanctuaire brillait, de loin conune un fanal aux yeux du matelot égaré dans sa route, où le chant de l'espoir religieux, l'hymne de salut, résonnaient à travers le souffle de l'orage et le mugissement des vagues. La Réformation renversa l'autel que les tempêtes de la mer n'avaient pas ébranlé; les religieux quittèrent leurs cellules, et le couvent de Munkholm devint une forteresse. C'est là qu'une barque chargée de soldats conduisit un jour Griffenfeld , cet enfant du peuple devenu grand seigneur, cet étudiant devenu ministre , cet homme d'Etat dont le Danemark déplora la perte. C'est là qu'il vint ex-*
pier ses rêves d'ambition et ses phases de grandeur. Il passa dix-huit ans enfermé dans sa prison (de 1680 à 1698). Exilé du monde où il avait vécu, dépouillé des titres qui l'avaient paré, précipité tout à coup des splendeurs d'un palais dans l'ombre d'un cachot, il appela à son secours la poésie et la religion, ces deux fidèles divinités du malheur. Il traduisit les psaumes de David, et crayonna autour de lui des sentences morales. Un de ses biographes nous a conservé celle-ci, que j'ai essayé de traduire :
Sur les ondes du golfe on voit de loin surgir Le roefaer de Munkholm que la mer bat sans cesse ; Mais la mer qui mugit ne le fait pas fléchir,. Et le flot fatigué se retire et s'afifaisse.
Que l'aspect de ce roc noi;s apprenike à soufiHr Les rigueurs du destin, les orages du monde. Je regarde ces murs d'où je ne puis sortir ; J'entends autour de moi la vengeance qui gronde.
Mais votre nom , grand Dieul sera notre rempart. Si vous nous protégez , si partout où nous sommes Vos anges sur nos pas étendent leur regard, Que nous fait le pouvoir et la haine des hommes T
Maintenant ces sentences écrites sur les murailles ont été effacées. La chambre qu'occupait Griffendeld a été transformée en arsenal. U ne reste de sa prison que les barreaux de la fenêtre par laquelle, plus d'une fois sans doute, il regarda avec douleur la ville bâtie au bord du golfe et le navire fuyant dans le loint^n.
Dans cette même rue des Moines, où Thistoire primitive apparaît ainsi en face de l'histoire moderne , on aperçoit à droite , en montant vers la cathédrale , une maison en bois à un seul étage, peinte en jaune, remarquable entre toutes les autres par sa modeste construction : c'était autrefois le seul hôtel de Drontheim. La bonne vieille femme qui l'a fondé il y a une cinquantaine d'années» et
qui l'occupe encore, ne se rappelle pas sans un certain sentiment d'orgueil la prospérité dont il a joui longtemps , les éloges que les voyageurs lettrés lui donnaient dans leurs livres, et la gloire que le comfort de ses appartements, les combinaisons hardies de sa cuisine, lui avaient acquise dans les pays lointains. Un jour elle vit arriver un jeune homme qui lui demanda d'une voix timide une chambre pour lui et son compagnon de voyage. Mme Holmberglui montra une chambre d'étudiant humble et étroite. Elle fit mettre un matelas sur le parquet, et les deux étrangers restèrent là cinq jours , puis partirent pour le cap Nord. Nous avons vu cette chambre à peu près telle qu'elle était il y a quarante ans , et Mme Holmberg nous la montrait avec une naïve vanité d'hôtesse ; car ce jeune homme qu'elle avait reçu comme un étudiant, c'était un prince français : c'était Louis-Philippe, duc d'Orléans. Je ne terminerai pas ce tableau de la Munkgade sanâ ajouter qu'on y voit encore la maison du gouverneur , le plus grand édifice en bois, disent les habitants de Drontheim , qui existe en Europe , et la maison élégante qui renferme à la fois les salles d'étude du gymnase et les collections de l'Académie des sciences. Cette académie, la seule qui existe en Norvège , fut fondée en 1760 par deux hommes d'un grand mérite , Suhm et Schôning , et enrichie plus tard par plusieurs legs considérables. On a plusieurs fois lancé contre elle de violentes épigrammes ; on lui a reproché amèrement son inaction. Le fait est que ses collections d'art et de livres ne sont pas en fort bon ordre , que ses mémoires ne sont ni très-volumineux ni très-savants ; mais elle a su mettre plusieurs fois d'intéressantes questions au concours, récompenser des œuvres de mérite , et , quand des hommes de talent ont réclamé son appui pour entreprendre un voyage utile , ils ne l'ont pas demandé en vain. Le recteur du gymnase de Drontheim, quels que soient ses titres littéraires, est en quel-
que sorte président-né de cette académie. Le gouverneur, les principales autorités en font nécessairement partie, et les marchands trouvent en général peu de difficultés à s'y faire inscrire. Mais les marchands de Drontheim ont en général l'esprit éclairé. Le calme qui les environne , les longues soirées d'été, et les soirées d'hiver plus longues encore , leur donnent l'habitude de s'entourer, dans leur isolement , de livres et d'objets d'art. Moyennant une cotisation annuelle qu'ils se plaisent à acquitter, ils reçoivent très-promptement les ouvrages étrangers et les Bévues^ qu'ils emportent chez eux, qui passent de main en main jusqu'à ce que le bibliothécaire de la société les place dans le dépôt central. J'ai trouvé chez l'un d'eia, au mois de juin, la Chute dCwn Ange de M. de Lamartine, qui avait paru au mois de mai à Paris.
C'est une chose intéressante que de voir les maisons de ces négociants. Il y a dans cette vieille ville de Drontheim des familles où, depuis plusieurs siècles, les spéculations commerciales ont passé comme une charge héréditaire de père en fils. Chaque génération a déposé là son tribut de meubles et d'argenterie , et l'on compte les entreprises qu'elle a faites, les navires qu'elle a expédiés, les livres de caisse qu'elle a remplis , comme on compte dans une famille parlementaire les débats célèbres auxquels un conseiller a pris part et les discours qu'il a prononcés. Pour être admis chez ces honnêtes négociants, il n'est pas besoin de lettres de recommandation. Le titre d'étranger suffit pour éveiller en eux un sentiment de bienveillance, pour obtenir une réception souvent cordiale, et du moins toujours hospitalière. L'hiver ils vous gardent la première place à leur foyer ; l'été ils vous emmènent dans leurs maisons de campagne. Les environs de Drontheim présentent plusieurs beaux et larges points de vue. Ici le regard plane sur le golfe ; là il repose sur la cathédrale ; ailleurs il s'égare sur la cascade de Leer, sur 1^
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Vallée du Nid ou sur les cimes dentelées des montagnes , et les marchands qui peuvent avoir une villa lui choisissent pour premier ornement une situation pittoresque, ime perspective étendue. Il y a chez ces hommes du Nord un amour de la nature qui jette sur leur vie une teinte constante de poésie. Plus leur sol est aride et le ciel rigoureux, plus ils s'attachent à ces beautés éphémères. Le dimanche , quand ils vont à Ja campagne se reposer des travaux de la semaine, ils se réjouissent d*un bourgeon qui éclôt sur leurs arbustes, d'un rayon de soleil qui éclaire leur fenêtre, comme un mercier de la rue Saint-Martin se réjouit d'avoir gagné pendant le jour quelques deniers de plus qu*il ne l'avait espéré.
SANDTORV.
A SAINTE«»BEUVB.
Quelques jours après notre arrivée à Drontheim , la Recherche vint nous y joindre. Elle devait aller parla pleine mer à Hammerfest. Le désir de voir la côte septentrionale de Norvège nous engagea à nous embarquer sur le bateau à vapeur le Prince Gustave , qui passe entre les îles de Norland et de Finmark , et relâche sur plusieurs points. Ce bateau n'est pas l'œuvre d'un© spéculation commerciale, c'est le gouvernement qui Ta fait construire et qui l'entretient. Le prix du transport des passagers ne suffit pas à payer le charbon qu'il consume , et le transport des marchandises est très-minime. Les négociants norvégiens ne renonceront pas si vite à l'habitude d'employer les bateaux à voiles. La célérité dans les relations n'augmente guère leurs chances de succès. Peu leur importe, à vrai dire, que leurs marchandises arrivent quelques semaines plus tôt ou plus tard, pourvu qu'elles arrivent. Le gouvernement ne peut donc pas s'attendre à recouvrer jamais l'argent qu'il a consacré à ce bateau ; mais les avantages qu'il procure par là à deux grandes provinces sont incalculables. Qu'on se figure cette quantité d'îles dispersées à travers la mer du Nord , ces montagnes isolées l'une de l'autre , ces habitations jetées au bout du monde. Autrefois
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on ne traversait Taf chipe! qu*en allant d'Ile en île avec une barque de pécheurs. L'absence des rameurs, la brume, l'orage et les vents contraires arrêtaient souvent plusieurs jours le passager à la même station. Il fallait un mois au moins pour aller de Hanmierfest à Drontheim, et 11 en coûtait 5G0 francs pour voyager ainsi sur un bateau découvert, les genoux serrés l'un contre l'autre , lés pieds dans l'eau , le corps livré à toutes les intempéries de l'air. Alors il n'y avait point de jour dé poste déterminé. La poste arrivait selon le bon vouloir du temps , une semaine ou l'autre : on calculait la célérité de sa marche par la direction du vent et la hauteur du baromètre, inais souvent die trompait toutes les espérances, et le marchand qui venait l'attendre sur la grève s'en retournait la tête baissée et l'esprit inquiet. L'évêque de Tromsô me disait qu'une lettre partie de cette ville au mois de mars n'était arrivée à Christiahiâ qu'au inois de juin. Si le correspondant de Christiania mettait le moindre retard à répondre , c'était l'affaire d'un an.
Maintenant le bateau à vapeur va de Drontheim à Hammerfest en huit jours. Il s'arrête quelques heures ici et là, un jout à Sandtorv, deux jéurs à Tromsô, et apporte avec lui les lettres, les journaui, les nouvelles du Sud. C'est un messager savant qui parcourt une contrée lointaine , c'est une veine de sang généreux qui pénètre jusqu'au cœur de ces ô^oides régions. Quand il parut pour .la première fois en Fînmàrk, c'était au mois de mars dernier, un jour où il naviguait avec le vent contraire , les habitants de la côte ne comprenaient pas sa puissance. Ils le regardaient tous avec une sorte de stupéfaction, et, en voyant cette lourde machine s'avancer vers eux malgré le vent et les flots, les uns la prenaient pour une baleine, d'autres pour ce vaisseau fabuleux, ce vaisseau maudit, que les matelots ont vu parfois errant sur les vagues, sans gouvernail et sans voiles. Mais , avec leur intelligence de
marins, ils ont bientôt découvert la force secrète de ce bateau; lorsqu'ils le voient, ils le saluent et radmiiTent; les hommes d'un esprit plus développé, les fonctionnaires, les prêtres, les riches marchands, ne prononcent son nom qu'avec un sentiment de reconnaissance; le drapeau norvégien se déploie au bord de toutes les îles devant lesquelles il s'arrête, et, le jour où il arrive, les jeunes filles se parent comme pour un jour de fête. Si, après ces témoignages de joie, j'avais pu douter encore de l'influence du bateau à vapeur en Nordland, j'aurais été converti le jour où j'ai entendu un habitant de Bodô, dont je respectais le savoir autant que le caractère, s'écrier avec un accent d'enthousiasme : « Nous devons bénir à jamais celui qui le premier songea à nous envoyer le Prince Gustwoe; car nous étions pauvres, et il nous a enrichis; nous n'avions ni livres ni journaux, et il nous en a apporté ; nous vivions dans ime espèce de Thébaïde, et il nous a rapprochés du monde. » J'ajouterai à cette digression sur le bateau à vapeur un aveu auquel un voyageur ne se résigne pas facilement : c'est que, depuis qu'il existe, il n'y a plus aucun mérite à voyager le long de ces mers orageuses et de ces côtes arides. On trouve sur le bateau à vapeur un salon élégant, des couchettes commodes , et un restaurateur qui se fait gloire d'apporter avec lui une ample provision de vins de France. Le bâtiment est conmaandé par un lieutenant de la marine royale, M. Grimch, qui, dès le , jour de notre arrivée à bord, nous avait tous séduits par ses soins et sa politesse aimable. On va ainsi de Drontheim à Hammerfest entre des livres et des journaux , dans un salon de bonne compagnie. Il ne manque plus qu'un bateau à vapeur de Christiania à Bergen, et le voyage que l'on regardait encore, il y a quelques années, comme une entreprise audacieuse, deviendra tout simplement une promenade par eau. Le bourgeois parisien pourra s'embarquer à bord de la Normandie^ et, en se laissant conduire
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à Hambourg, à Copenhague, en s*endormant quelques nuits de suite dans sa cabine, il se réveillera un beau matin dans le port de Hammerfest , au 70* degré de latitude, à quelques lieues du cap Nord.
Nous venions de voir, sur les bords du lac Miôssen et dans le Guldbransdal, une dès parties les plus pittoresques de la Norvège. Au haut du Dovre Field, nous avions rencontré des sites étranges ; mais rien de ce qui attire le regard sur la route de Stockholm et sur celle de Christiania ne ressemble aux magnifiques points de vue des côtes du Nord. A peine sortis du golfe de Drontheim, nous entrons dans une enceinte d'îles étroites, de rocs escarpés, qui tantôt forment autour de nous un bassin pareil à celui d'un port, tantôt s'élèvent de chaque côté du navire comme deux colonnes de granit, se ferment comme une barrière, et s'étendent au loin comme une rue. Les uns portent encore à leur base quelques tiges de bouleaux et des touffes d'herbe ; mais la plupart n'ofirent que de faibles traces de végétation. Ils sont gris comme la lave de l'Hécla et secs comme une écaille de tortue. Quelquefois on distingue la flèche en bois de la chapelle, qui s'élève comme un signe de consolation au milieu de la tristesse solennelle du paysage. Cette chapelle, quoique située au centre de la paroisse, est ordinairement très-éloignée de toute habitation. Le prêtre , qui a plusieurs églises à desservir, ne vient là que deux ou trois fois par an, et, quand il entreprend ce voyage évangélique, c'est souvent au péril de sa vie, car il faut qu'il traverse des golfes où une rafale violente succède parfois tout à coup à un calme plat. Quelques-uns de ses paroissiens ont encore plus de difficultés à vaincre et de dangers à surmonter quand ils veulent se rendre à l'office. L'hiver, l'église est presque déserte : tandis que les hommes sont à la pêche, la mer et l'orage empêchent les femmes de sortir. On a vu alors des familles obligées de garder un mort pendant deux ou trois mois
avant de pouvoir le porter au cimetière pour le faire enterrer.
Le matin , quaùd nous passions là , le ciel était d'un bleu limpide, le soleil projetait ses rayons sur les flots de la mer, et ces rocs si nus, si tristes, si déserts, formaient un singulier contraste avec ces vagues vertes comme Témeraude, roiige comme la pourpre, et ce ciel pur comme un ciel du Midi. Mais peu à peu des vapeurs grises s'amoncellent au sommet des montagnes; elles s'étendent comme un nuage, elles enveloppent l'horizon, et Ton n'entrevoit plus au loin qu'un voile de brouillards noirs , où quelques rayons de lumière percent çà et là, comme les teintes blanches que le peintre jette du bout de son pinceau sur'une toile sombre. Le brouillard, étendu d'abord au large dans l'espace , nous resserrait de plus en plus. Alors tous les objets se dessinaient confusément à nos yeux, et l'œil exercé du pilote pouvait seul discerner les brisants dont nous étions menacés et reconnaître la route que nous devions sui\Te à la forme à demi effacée des montagnes. Nous naviguâmes ainsi à l'aide de la merveilleuse expérience de notre pilote pendant quelques heures ; puis la brume devint si obscure qu'il fallut jeter l'ancre, et nous restâmes là toute la nuit, bercés par le vent et dormant entre les écueils.
Le lendemain, c'étaient des lies plus sauvages encore et des rocs plus escarpés. La tner était parfois si resserrée, qu'on l'eût prise pour une rivière. Le bateau virait sans cesse, et glissait comme un serpent entre les sinuosités des montagnes. Ici la végétation va toujours en décroissant; les pins disparaissent ou deviennent plus petits eit plus rares ; le bouleau des vallées, aux branches étendues, fait place au bouleau nain, que la neige et le froid oppressent. Les collines sont revêtues d'une quantité de mousses nourries par l'humidité ; mais l'œil cherche en vain ces belles couches de fleurs qui parsèment nos campagnes. On
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ne voit guère que la diapensia avec ses rameaux semblables à ceux d'un jeune sapin , ses légères clochettes d'un rouge violet, et Yazalea procumbens, pauvre petite plante plus jolie encore et plus frêle, qui s'épanouit entre les touffes du lichen comme un bouquet de mariée, et semble, en se penchant vers la terre , lui demander un refuge contre la glace et le veut. M. Martins, chargé de la partie botanique de notre voyage, n'avait trouvé ces plantes qu'avi sommet des Alpe3 ; il les a cueillies ici presqu'au niveau de la mer. La végétation refroidie de nos hautes montagnes est celle des vallées du Nordland,
Toutes ces collines devant lesquelles notre bateau passe sont sans abri ; cette terre est sans culture , et cependant on distingue parfois sur la grève solitaire une cabane en bois, L'honame est plus hardi que l'oiseau de mer; il bâtit sa demeure sur tous les rivages et repose au milieu de toutes les tempêtes.
Après avoir traversé cette longue ligne de côtes arides et de récifs , on aperçoit au bord de la mer une colline couverte de verdure et couî*onnée par une forêt de pins : c'est Hildringen , la demeure du maître de poste des deux provinces. Le bateau s'arrêtait là quelques heures pour prendre des lettres, et quand nous descendîmes à terre, il y avait je ne sais quelle espèce de soulagement de cœur à voir cette maison riante bâtie au haut d'une terrasse où le propriétaire essaye de faire croître quelques plantes potagères, et la ceinture de bois qui l'abrite, et le ruisseau qui coule sur un lit de mousse et mêle ses eaux fraîches aux vagues amères de l'Océan. Cette terre, qui sourit de loin aux yeux du voyageur, ne donne pourtant pas de moisson. A peine celui qui l'ensemence parvient-il à récolter, tous les quatre ou cinq ans , un peu d*orge et de pommes de terre. L'été ne conamence là qu'au mois de jum et finit au mois de septembre; mais la colline est couverte d'une bruyère touffue, la chèvre grimpe au flanc
du rocher, la génisse dort près du bouleau , et la mer étend avec un doux murmure une nappe d'écume sur un lit de sable. Toute cette habitation est pleine de vie et de fraîcheur : c'est un paysage suisse après un tableau de Salvator Rosa.
De cette scène champêtre nous passions à un aspect grandiose. La mer s'ouvrait devant nous large et puissante. Le bateau bondissait sur les vagues enflées par le vent, puis se penchait sur sa quille et faisait fuir derrière lui deux longues raies pareilles aux sillons creusés par un soc pesant. Devant nous apparaissait le Torghat avec sa cime arrondie et ses deux ailes inclinées de chaque côté comme celles d'un chapeau alsacien; plus loin une ligne bleuâtre et dentelée, les montagnes qu'on appelle les Sept- Sœwrsy qui s'élèvent comme sept tètes de jeunes filles curieuses à la surface des flots. Le Torghat est coupé de haut en bas par une ouverture qui a, dit-on, trois cents pieds de haut, et qui le traverse dans toute son épaisseur. On raconte qu'un géant, dont on voit encore à douze milles de là le buste pétrifié, lança un jour une flèche contre un Trolle qui lui enlevait sa bien-aimée. Le Trolle échappa au trait meurtrier, la jeune fille fut changée en pierre dans l'île de Lek, et la flèche fit dans le Torghat cette ouverture immense.
Le soir, la brume couvrait encore l'horizon, mais les rayons du soleil luttaient contre elle , et alors on apercevait de singuliers effets de lumière : les montagnes, bleues à leur base, entourées sur leurs flancs d'une ceinture de vapeurs grises , et revêtues au sommet d'une teinte de pourpre, et la mer traversée çà et là par de grandes ombres , et roulant un peu plus loin des étincelles d'or dans des flots de cristal.
Le 4 juillet au matin, nous franchissions le cercle polaire. C'était une fête pour nous qui n'avions jamais été si loin au nord, une fête que nous célébrâmes avec joie. A
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mesure que nous avançons, la nature prend un aspect plus' sauvage et plus imposant ; des montagnes nues s'élancent par des jets hardis du niveau de la mer ; leurs flancs sont droits et escarpés, leur cime taillée carrément, effilée comme une aiguille ou dentelée comme une scie; la neige s'abaisse de plus en plus vers la mer, et les brouillards noirs jettent comme un voile de deuil sur cette face blanche. De temps à autre une troupe de goélands s'élève du sein des flots en battant de l'aile , et s'enfuit sur la grève; une hirondelle égarée dans sa route voltige autour de notre bateau comme pour y chercher un abri ; puis toute trace de vie disparaît, et Ton n'aperçoit que les montagnes projetant dans les airs leurs pics audacieux, le ciel voilé par une brume continue, la grève déserte, la mer sombre. Que de fois, en regardant ces magnifiques scènes que je me sentais* incapable de décrire, en me laissant aller à l'émotion produite par l'aspect de ces îles solitaires, de ces rocs sauvages que l'on dirait enfantés dans un bouleversement de la nature , que de fois n'ai-je pas désiré que Byron fût venu ici l Quel sujet de chant sublime pour Child-Harold ! quelle page terrible pour Manfred!
Mais voilà que les matelots déroulent la chaîne de l'ancre. Nous entrons dans une baie bordée de tous côtés par des cimes de neige. Deux bricks marchands sont dans le port, un pavillon flotte sur la côte. Nous sommes à Bodô, la seule ville de Nordland, si l'on peut appeler ville un groupe d'une trentaine de maisons en bois et quelques magasins à moitié vides qui se penchent sur l'eau comme pour attendre la cargaison de blé et de poisson qui n'arrive pas. Les marchands de Drontheim avaient fondé de grandes espérances sur cette ville. Ils prétendaient en faire un entrepôt de commerce rival de Bergen. En 1803, une société, formée par quelques-uns d'entre eux, employa im capital de 600 000 ir. à cette spéculation. Mais Bergen l'emporta, et les pertes de la société devinrent en
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quelques années si considérables , qu'ils se déçid&Kmt i abandonner leur entreprise et à vendre leurs conatruetions. Maintenant on ne trouve plus à Bodo que deux inar< chauds et quelques ouvriers. L'église est à une demi-lieue de là, une jolie petite église bâtie dans une situation pittoresque , entre deux golfes , au pied d'une colline coU'verte de quelques arbustes. U y avait là jadis une chapelle très-ancienne , car cette province de Nordland a été habitée dès les temps les plus reculés. Elle portait, au moyen âge, le nom de Halogaland. Il en est souvent parlé dans les sagas islandaises. Mais ces vestiges d*antiquité ont disparu^ peu à peu , et il ne reste qu'un petit nombre de tumulus dispersés çà et là et quelques pierres sépulcrales sans inscription. Le seul monument un peu curieux que nous ayons trouvé dans les environs de la ville , est une pierre tumulaire du xvn* siècle, placée dans la muraille de l'église et représentant un vieux prêtre de la paroisse avec sa calotte sur sa tète , sa longue barbe , ses mous<taches, une main sur la poitrine , une autre sur un livre. On me raconta que la femme de ce prêtre avait manqué à ses devoirs de fidélité conjugale. Quand il fut mort, il apprit dans l'autre monde ce qu'il avait eu le bonheur d'ignorer dans celui-ci. Il revint chaque nuit reprocher à sa femme la faute qu'elle avait commise, et la malheu' reuse veuve tourmentée par les remords , employa ses colliers, ses parures, à faire ériger cette tombe à son mari; après quoi on assure qu'elle dormit tranquille. A la main droite , sculptée sur la pierre , on remarque un doigt mutilé. Une légende populaire rapporte qu'un paysan le brisa un jour pour montrer sa force, mais au môme instant il fut attaqué d'une maladie étrange que personne ne connaissait et dont nul médecin ne put le guérir.
Quand nous eûmes visité l'église , nou$ entrâmes dans la maison du prêtre. Elle est construite eanr^aient como^^ un ancien castel : au milieu, une grande cour pavée, et àe
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chafipi^ eâ0 imci faa))i1;atÎQQ. Ce fut m prêtre riche et amhitieuj^ qui la bâtit. Il avait acheté, selon la taxe en usage 4U irsrni* siècle, le titre 4*éyêquey et, quand il eut reçu ses lettres patentes, il voulut avoir une demeure qui convint à sa dignité. Il fit veni^ çhei lui un peintre renommé de Drontheim , et décora son salon et son cabinet de travail de quatre grandes toiles représentant des bergers et des bergères , de belles dames li paniers , tenant du bout des doigts u^e rose épanouie» et k leur^ pieds d^ jolis jouvenceaux cueillant des fleurs. Le dessin est tout ce qu'on peut voir de moins artistique; mais le fait est curieux. En étudiant l'histoire de l'idylle dans ses diverses transformations, je n'avais pas encore appris qu'elle fût venue se nicher dans la demeure d'un prêtre de Nordland , au Ç6' degré de latitude.
Au delà de Sodô , on entre dans le Yesterfiord , si vaste en certain endroits, qu'on le prendrait pour la pleine mer. Mais après avoir nayigué au large pendant quelques heures, on voit de nouveau reparaître des groupes de montagnes, des ^unas de rochers. Ce sont les lies Lofodden, l'un des points les plus remarquables de la Scandinavie. C'est là que chaque année les pêcheurs du Nord se rassemblent pour la pêche d'hiver. Il en vient du Finmark, de Drontheim et de Bergen. Il en vient par centaines , par milliers. On compte, dans les diverses Ues dispersées à travers le ôord, environ trois mille bateaux, et chaque bateau est occupé par six hommes. Les uns pèchent à la ligne, d*autres au ûlet. Us laissent chaque soir leurs filets à la vfie^ et vont les retirer le lendemain^ Us arrivent au mois de janvier ou février, et ne s'en retournent guère qu'au mois d'avril. Chaque lie est occupée par un marchand qiji fournit aux pêcheurs de quoi subvenir à leur§ besoii^ iippi^iévus, car ^s apportent avec eux leurs provisio94 4e ^piTe9 da farine, de lait et d'e^-rd^r^vie. Lç mêpe in^rdiaiid leur loue, pour une taxe fQoyepne de
vingt-quatre poissons par homme, les séchoirs et les malheureuses cabanes où ils se réunissent quelquefois au nombre de dix-huit ou vingt-quatre. En arrivant à la station qu'ils se sont choisie, ils élisent parmi eux un patron. C'est d'ordinaire un vieux pêcheur expérimenté qui a pour mission d'apaiser leurs différends, d'observer l'état de la température, de voir si elle ne présage pas quelque tempête, et de guider vers les bancs de poisson sa petite flottille. D'après le règlement de 1830, ce patron doit être réélu chaque année, et les hommes placés sous sa surveillance lui payent chacun un tribut de deux poissons.
Autour des côtes de Lofodden, les poissons descendent en si grande quantité, qu'ils s'entassent les uns sur les autres et forment souvent des couches compactes de plusieurs toises de hauteur. Le patron jette la sonde dans la mer, et, là où il la sent rebondir sur le dos des poissons comme sur un roc, il s'arrête et commence la pêche. Chaque matin il consulte l'état de l'atmosphère, la direction du vent, et, lorsqu'il arbore son pavillon, c'est le signal du départ. Au mois de février, sur ces côtes septentrionales, les nuits sont si longues, l'obscurité si épaisse, que les pêcheurs n'osent pas sortir avant neuf heures du matin ni rester à la mer passé quatre heures du soir; ils reviennent alors dans leurs cabanes ou préparent le poisson dans les bateaux. Ily a une partie de leur pêche qu'ils vendent au moment même aux marchands de Drontheim, une autre qu'ils suspendent à des perches pour la faire sécher, et qu'ils viennent reprendre au mois de juin. Ils ont encore une saison de pêche en été, sur les côtes du Finmark ; mais à cette époque elle est moins abondante et moins active. On peut évaluer le produit des deux saisons^ terme moyen, à 300 fr., et, pt)ur gagner cette somme, ces pêcheurs passent une misérable vie. Rien qu'à voir ces cabanes en bois qui les abritent à peine contre le froidt ce sol nu où ils reposent avec leurs habits humides, on
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éprouve un profond sentiment de pitié. C'est là qu'ils restent trois mois au milieu de l'hiver, loin de leur famille, pauvrement vêtus et pauvrement nourris, couchés la nuit dans la boue, et s'en allant le jour tirer des filets hors d'une eau glacée. La malpropreté, l'humidité des vêtements, la mauvaise nourriture, engendrent parmi eux des maladies graves dont ils ne guérissent presque jamais: c'est la gale, la lèpre, l'éléphantiasis , et surtout le scorbut.
Un poëte de Norvège, Peter Dass, pasteur d'Alstahoug, a décrit en termes pathétiques les privations auxquelles ces malheureux sont condamnés, les dangers continuels qui les menacent; et les pêcheurs, touchés de voir un homme s'intéresser ainsi à leur sort, ont béni le nom de Peter Dass dans leurs traditions et perpétué sa mémoire dans leurs regrets. Au haut de la grande voile blanche des iagt nordlandais, on aperçoit deux petites bandes noires en vadmel, et l'on dit que c'est le signe de deuil adopté par les pêcheurs depuis la mort de Peter Dass. L'histoire littéraire cite quelques éclatants témoignages d'admiration rendus à la mémoire des honmies illustres ; pour moi, je ne connais rien de plus touchant que ce nom du pauvre prêtre passant de père en fils au sein de la co*lonie des pêcheurs, et ce deuil du poëte porté sur toutes les barques à travers tous les golfes ^
Cependant ni la misère, ni les infirmités, ni les périls d'une mer orageuse, n'arrêtent les hommes du Nord; ils aiment leur vie de pêcheur, et rien au monde ne pourrait les en détacher. Le Nordlandais de nos jours est comme celui des temps anciens ; il va à la mer par instinct, par entraînement ; il y retourne par habitude. C'est son do-
1. Le poème de Peter Dass, Tun des livres les plus populaires qui existent en Norvège , a pour titre : Norlands TrompeL II y en a encore un autre du même genre sur le Finmark, mais qui est moins répandu. L'auteur naquit en 1647 et mourut en 1708.
mainé, c'est sa richesse, c'est son orgueil; c'est là t}ùe l'enfant exerce ses forces naissantes ; c'est là que l'homme inarié va chercher les moyens de soutenir sa fainille ; c'est là que le vieillard veut retournei' encore si les infirinitês ne l'en empêchent pas. Le jour où le fils du pêcheur va passer un hiver à Lofodden, dé ce jour-là date son entrée dans la vie ; il revêt la camisole de cuir, il poirte les grandes bottes , il est fier, il est hôinme. Si ingrate que soit la terre du Nordland, elle porterait cependant quelque récolte, si le pêcheur voulait la labourer ; mais il ne la cultive qu'à regret et négligemment, car toutes ses pensées sont tournées du côté de là mer, et, du moment où il quitte la mer, il tombe dans une profonde paressé. Qu'on dise à un Nordlandâis de faire un quart de lieue à pied, il trouvera le chemin prodigieusement long; mais qu'on lui dise d'aller par eau et de ramer pendant plusieurs heures, il sourit, il accepte, il est prêt. Les paysans de la paroisse de Tromsô, qui s'étend fort loin, ne craignent pas de faire quinze ou vingt lieues avec leur bateau pour venir le dimanche à l'église ; mais, une fois arrivés dans le port, il leur en coûte de traverser une place et quelques rues, et les marchands, qui connaissent cette indolence ^ ont bâti leurs magasins aussi près que possible dé la grève, afin d'avoir plus de chalands.
Nous venions de passer la limite du Vesterfiord. La mer était orageuse, le ciel noir, le vent froid ^ on ne pouvait plus se promener sur le pont sans un triple vêtement de laine, et l'on ne pouvait descendre dans le salon sans respirer la funeste odeur du mal dé mer. Les passages les plus robustes essayaient de résister à la rigueur de l'âir en marchant à pas forcés sur la dunette , ,et les moins résolus tournaient un regard timide vers le capitaine, comme pour lui demander si l'on n'arriverait pas bientôt à la station de relâche* Mais le thermomètre baissait de plus en plus , le vent enflait encore les vagues , et nous
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ii'&pedftîèvîons que Teau et les montagnes nues» Tout à coup, au détour d'une baie, sur un promontoire vert, nous vîmes apparaître une grande et belle maison entourée de quelques magasins: c'était le lieu où nous devions passer la nuit, c'était l'île de Sandtorv. L'île est grande et bien peuplée ; la pointe de terre qui s'élève en face de nous est habitée par un riche marchand qui fait, deux fois par année, le voyage de Bergen avec son propre iagt^ pour vendre le poisson qu'il a acheté et ramener les denrées qu'il débite dans le pays. Chaque pêcheur est un de ses vadsaux, chaque voisin lui doit quelque redevance; ses champs d'orge et ses pâturages s'étendent au loin sur la côte. Sa maison est l'hôtel des voyageurs, le foyer des nouvelles, la Bourse où se discutent les affaires d'État et les afikires de commerce. Il n'y a que lui qui soit en relations directes avec les deux grandes villes du Nord, Bergen et Drontheim; il n'y a que lui qui reçoive le journal de Christiana. Derrière sa demeure, qui, pour les pauvres gens de ce pays, doit être un vrai palais, on aperçoit cinq ou six cabanes en bois ; l'une est habitée par un tonnelier, Une autre par un cordonnier^ tous deux également pauvres, obligés de chercher dans la pêche une ressource qu'ils ne trouvent pas dans leur métier. Un peu plus loin, j'aperçus la maison du pilote; il était sur le chemin au moment où je passais, et me pria d'entrer. Sa fille m'apporta une chaise , sa femme m'offrît du lait ; car la pauvreté ici n'exclut pas l'hospitalité, et la porte du pèeheur, comme celle du marchand, est ouverte à Tétranger. {Pendant que la famille du pilote était ainsi occupée à me recevoir, je regardais cette demeure ; elle était triste : une seule chambre au rez-de-chaussée, étroite et puante, sér^ vaut de chambre à coucher, de cuisine et de salle de réunion à toute la famille ; en haut , une autre chambre , où les fenunes se retirent Thiver pour filer la laine et tisser, quand les hommes sôût à la pèche; au dehors, un séchmr
pour le poisson, un hangar inachevé : voilà tout. Ces pauvres gens couchent sur une planche recouverte d'une peau; ils portent des vêtements de vadmel, ils boivent du lait mêlé avec de l'eau, après l'avoir laissé fermenter pendant plusieurs mois, et ils se nourrissent toute l'année de fromage et de poisson. Gomme ils manquent souvent de foin pour les bestiaux , ils font bouillir les têtes de poisson dans l'eau et les donnent à leurs vaches, qui les mangent, dit-on, avec avidité. Autour d'eux, la terre ne produit qu'un peu d'orge ; souvent la récolte manque , et, quand elle donne cinq à six fois la semence , on peut dire que c'est une excellente année. L'hiver et Tété, le mari va à la pêche; la femme travaille avec ses enfants, et cette famille vit ainsi au jour le jour. Elle a l'air paisible et content, et quand le mari vint me reconduire, quand £1 me montra le vallon, fermé d'un côté par la mer, de l'autre par une masse de montagnes dont les sommités, couvertes de neige , s'effacent dans le lointain , à l'accent de joie et de vérité avec lequel il me disait : « Oh! c'est un joli pays que notre vallon de Sandtorv ! » je voyais qu'U n'aurait voulu changer son sort contre nulle autre destinée au monde.
En revenant vers la maison du marchand, j'entendis des chants norvégiens , des éclats de voix. La plupart de mes compagnons de voyage étaient rassemblés chez lui. La table était dressée, la carafe de punch d'un côté, le flacon de vin de Porto de l'autre , la théière au milieu. Le maître de la maison allait tour à tour auprès de chacun de ses hôtes, l'invitant à répondre à son toast et à boire. Quand il me vit entrer, il accourut aussitôt à ma rencontre et me souhaita la bienvenue, en me serrant la main avec la cordialité norvégienne; puis il m'apporta un verre, et d'abord il fallut boire à ma santé, à la sienne, à celle de sa famille et à celle de toutes les personnes qui se trouvaient là. Cette première tournée de toasts était à
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peine finie qu*on en recommença une autre, et à chaque nouvelle série de compliments bachiques c'étaient de nouvelles chansons et de nouveaux cris de joie. Pendant ce temps, les femmes, assises à l'écart, regardaient silencieusement cette scène bruyante, ne se levant que pour venir elles-mêmes verser du punch dans nos verres et se rasseyant aussitôt. Mais il y avait parmi elles une jeune fille au visage pâle , au regard languissant, qui soulevait parfois timidement vers nous sa blonde tête, et dont Tàme souffrante semblait, comme Mignon, appeler, au milieu de cette froide contrée , la terre où les citrons fleurissent.
TROMSÔ.