A F. BULOZ
Si c'est pour le voyageur une grande joie de visiter une terre étrangère, d'observer de nouvelles mœurs et de nouveaux points de vue, il en est une moins vive peut-être, mais non moins douce , celle de revoir les lieux où il a déjà été. On entre avec une sorte de recueillement dans une ville que Ton connaît déjà. A mesure qu'on en approche , les souvenirs qu'elle nous a laissés se réveillent l'un après l'autre; des voix chéries bourdonnent à l'oreille, et des images qu'on se plaît à faire renaître flottent devant les yeux. Il y a là telle rue où l'on a passé quelques heures de bonne causerie ou d'étude, et que, de loin, on cherche entre toutes les autres. Il y a le long du bois, le long de la grève, telle bande de gazon, tel roc désert où l'on a rêvé et où l'on veut aller rêver encore. Et puis on arrive, et, sans y songer, sans se dire où l'on va, on se trouve devant la maison que l'on a le plus regrettée et à laquelle on pensait le plus souvent de loin. Quel bonheur si elle est restée la même, si rien n'est changé ni à la façade, ni au perron, ni à la couleur de la porte ni à la forme des rideaux ! On frappe un coup rapide et sonore qui doit dire à ceux qui l'entendent : « Ouvrez ! c'est un ami. > Et voilà qu'une figure riante apparaît ; un regard affectueux
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s'unit à votre regard, une main cordiale serre votre main; un cri de surprise et de joie retentit dans cette demeure, et la famille accourt, père, mère, neveux, cousins, et jusqu'aux petits enfants qui ne peuvent encore que bégayer votre nom. On s'assied à la table commune, et l'on se demande ce que l'on est devenu pendant de longs jours, de longs m'ois de retraite ou de voyage. Chacun raconte, l'un après l'autre, son odyssée; et toujours on questionne, et toujours il semble que les réponses arrivent trop lentement. Heureux si ces récits du cœur ne sont pas interrompus par un soupir, si une larme ne trouble pas l'éclair d'un regard joyeux; si, quand vous prononcez un nom chéri, on ne vous montre pas une place vide et un crêpe de deuil! car c'est ainsi qu'est faite la vie humaine : on se quitte en se disant au revoir; on revient.... hélas! il fallait se dire adieu , adieu pour toujours !
Les hommes du Nord sont ûdèles à leurs souvenirs. Ailleurs, ce serait peut-être une épreuve dangereuse que d'aller réclamer une promesse d'amitié après deux ans d'absence : ici vous pouvez le faire sans crainte; ici le temps n'amène pas l'oubli du cœur, et l'absence ne légitime pas le parjure. Voilà pourquoi ceux qui ont voyagé dans le Nord aiment à y revenir, voilà pourquoi je trouvais long le chemin qui me ramenait à Christiania. Le ciel de Christiania n'était pas aussi pur que je l'avais vu dans le cours d'un autre été ; ses bois n'étaient pas aussi verts ni ses gazons aussi fleuris ; mais le langage de ses habitants était aussi simple, aussi cordial, et leur maison aussi hospitalière.
Christiania est une ville de vingt mille âmes, bâtie dans la plaine, entre les bois et la mer. Au nord, une ceinture de collines la protège comme un rempart; au sud, le golfe s'ouvre devant elle avec ses barques de pêcheurs et ses voiles blanches qui viennent de France. Le port est d'une entrée difficile, mais il est très-sûr. Les lies qui s'élèvent
226 LETTRES SUll LE NORD.
de distande en distance à travers le golfe le pi*otégent comme autant de forteresses cbtitre le vent et la tempête. Les rues sont larges et droites , les maisons construites en briques ou en pierres, ce qui est une rareté dans le Nord. Cette capitale de la Norvège ne date que du XVir siècle ; mais à quelque distande de là s'élève la vieille ville, où Tévêque demeure encore. La vieille ville est ici comme l'ancienne Marseille avec sa cathédrale sur la colline. La nouvelle est descendue dans la vallée , elle s*est .arrondie comme un arc autour de la mer, elle a voulu avoir ses édifices élégants et ses rues tirées au cordeau.
Là est l'art , le bruit , le luxe des cités , et , à quelques centaines de pas, l*àspect pittoresque de la campagne, les doUines avec leurs chalets', leiâ lacs endormis au milieu des vallées, et les rivières coulant silencieusement entre les sombres forêts de sapins. Toutes ces rivières sont chargées de blocs d'arbres que les propriétaires font flotter parfois d'une extrémité delà Norvège à l'autre. Chacun d'eux a sa marque particulière qu'il publie dans le pays, et. Une fois qu'elle est connue, il lance sàûs inquiétude sa flottille à l*eau. Les bois des diverses provinces naviguent fraternellement, tantôt jetés contre les rochers, tantôt mis à sec sur la côte , tantôt pris par les glaces. Leur voyage dure un ou deux ans, mais ils finissent par arriver au port ; très-peu manquent à Tappel. Ceux oU trois inspecteiœs vont les l:econnaître, et c*est une chose merveilleuse que l'art avec lequel ils savent distinguer là niârque primitive que ces blocs ont reçue et le nom du propriétaire auquel ils appartiennent. On a vu, l'année dernière, six cents mille pièces de bois réunies sur une seule rivière. Ce qui appartenait à César fut rendu à César : il n'y eut ni procès ni contestation. Quand l'inspection est faite, les paysans viennent avec leurs chariots prendre les pièces de bois pour les transporter à la scierie. Un employé règle leur compte, puis leur inscrit sur le dos, avec de la craie, le
nombf 6 de pièces (Ju'ilé ont amenées ei ce qtii leur est dû. Le paysan court âu comptoir, ayant grand soin de ne pas se frotter contre les mm's et de ne pas trop tourner le dos au vent, de peur de voir s*erivoler en poussière ses titres de créance. Le caissier s'approche, vérÉe l'addition, paye, et prend sa quittance en doimânt lin coup de bi'osse au paysan.
A un ou deux milles de Christiania, le paysage s*agrandit ou devieîit plus sauvage. L'on n'aperçoit plus que les longues lignes de montagnes, atix sommités arrondies, aux teintes uniformes , enchaînées l'une à l'aUtre sans interruption, et ondulant comme les vâgués de la mer. Au milieu, la vallée étroite et càehéé sous une forêt de sapins ; l'eau du golfe qui se fraye un passage daniâ \û vallée, et gémit siir ses rireis rocêdlleuses comme si die attendait vamement la bài*què du Vikingr; puis^ à de Idngues distances, une pointe de rocher qui surgit au-desàus des bois, Une maîstifl qui â*oUvre au bord du chemin, et point de voix humâinej point decriSj point de chants, seulement le bruit des flots q\ii se brisent sur les rochers, et les soupirs de la forêt, balancée par le tent dû nord. L'homme chemine à pas lents au milieu de cette nature sombre : il semble qu'elle pèse stir lui de tout son poids; il la regarde en courbant la tète et s'éloigne en silence.
Les habitants de Christiania ont choisi, avec un soin partictdier, quelques-uns des plus beaux sites pour s'y bâtir une demeure. Là est Lille-Frogner, d'où l'on voit toute la ville et la mer, avec les fies qui la parsèment, se dérouler comme un vaste panorama ; là est Bôrgen, où l'on n'aperçoit que lés forêts lointaines, revêtues de teintes Vaporeuses, et lé golfe j dont les rayons bleus se confondent avec l'azur du ciel ; puis Bogstad avec son lac riant et ses allées majestueuses. C'est là qu'une famille aimable, la plus riche et la plus noble famille de Norvège , exerce , avec l'urbanité exquise du grand monde, l'hospitalité cor-
diale des contrées du Nord. Pas un étranger n'est venu ici sans être accueilli comme un hôte privilégié , et pas un ne s*en est retourné sans emporter au fond du cœur le nom de Wedel et le nom de Bogstad.
L'histoire de Christiania ne remonte pas au delà du XVII* siècle. Christian IV en jeta les fondements en 1624, après Tincendie d*Opsloe. Sa position au bord du golfe fut pour elle im moyen rapide d'agrandissement. L'université et les réunions du storthing en ont fait , dans les dernières années, une ville importante. Drontheim , la vieille capitale des rois et des jarls, lui dispute encore la prééminence; mais elle n'a plus que le privilège déposer la couronne sur la tête du souverain» et le gouvernement est à Christiania.
Au moyen âge, la Norvège avait quelques écoles latines, mais mal dirigées et mal entretenues. Ceux qui voulaient se livrer à des études vraiment sérieuses devaient aller chercher de meilleurs maîtres en France ou en Allemagne. En 1487, l'université de Copenhague devint pour eux un point de ralliement plus national. C'était encore un long et difficile voyage, et Thonnéte Norvégien, attaché à ses mœurs rustiques , ne voyait pas sans inquiétude ses enfants partir pour une ville où l'on ne s'attachait que trop souvent à copier les mœurs faciles et la frivolité françaises. < Heureux, dit un poëte norvégien, heureux le père de famille dont le fils, après avoir passé un ou deux mois à Copenhague, rapporte dans son pays une chemise et un reste de religion chrétienne ! »
Plusieurs hommes vraiment dévoués à leur pays et au progrès de la science avaient sollicité la fondation d'une université en Norvège, et leurs efforts n'avaient point eu de résultat. En 1807, la guerre rendit les communications avec le Danemark plus difficiles encore ; et, dans ce temps de crise, la Norvège éprouva plus que jamais le besoin d'avoir une université à elle. BieAtôt la société patriotique
établie à Christiania prit l'initiative; elle décerna un prix à Tauteur du meilleur mémoire sur l'établissement de l'université. Elle ouvrit une souscription pour bâtir l'école, pour doter des professeurs ; et malgré la guerre , le surcroît d'impôts, les années de disette , la souscription rapporta en peu de temps des sommes considérables.
Les fonds étant formés, le roi de Danemark autorisa rétablissement de l'université. Il la dota de 100 000 da- 1ers (300 000 francs), de plusieurs propriétés qu'il avait en Norvège, et il donna à la bibliothèque les exemplaires doubles des bibliothèques de Copenhague. Cette ordonnance de Frédéric VI date du 2 septembre 1811. Ce fut pour la Norvège un acte d'émancipation intellectuelle qu'elle avait désiré longtemps ; le peuple l'accueillit avec des transports de joie.
Les règlements de l'université de Christiania sont presque entièrement rédigés d'après ceux de l'université de Copenhague : c'est le même ordre dans les études, le même nombre d'examens et la même loi disciplinaire.
La bibliothèque a 15 000 francs par an pour acheter des livres. Les hommes qui la dirigent comptent avec orgueil les 120 000 volumes qu'ils y ont rassemblés en peu de temps. J'ai plus de respect. Je l'avoue, pour une bibliothèque comme celle de Lund et de Kiel, moins nombreuse de moitié , mais choisie et épurée avec soin , que pour cet amas de livres où l'on voit figurer sur les rayons jusqu'à des journaux de mode. Les autres établissements de l'université, si j'en excepte l'observatoire et le jardin botanique, laissent aussi beaucoup à désirer. Mais il ne faut pas oublier que c'est une université jeune qui essaye ses ailes pour la première fois, et qui n'a pas encore pu prendre l'essor qu'elle prendra sans doute un jour.
L'établissement de l'université et le mérite incontestable de plusieurs professeurs n'ont pu donner à la Norvège une vraie vie littéraire. Il y a ici des imprimeurs , des li-
bràiréë intélligeùts. Les magasins de livi*es sont ouverts, les ouvriers sont à letir poste , les presses sont en mouvement, mais elles ne reproduisent que des copies d'ouvrages étrangers oU quelques itinoceûts recueils d'élégies pour occuper les loisirs des belles dames de Christiania. Sous le point de yue scientifique, la Norvège est toujours, à l'égard du Danemark , dans un état d'infériorité réconnue et de soumission passive. Avant 1814, elle n'avait qu'une fcapitale. Maintenant elle en à deux : l'une littéraire, Copenhague; l'autre politique, Stockholm. Cette division is'accorde du reste assez bien avec les deux caractères distincts de la langue norvégienne* La langue éètite est identiquement la même que le danoiiâ ; la langue parlée se rapproche du suédois par plusieurs niotâ et par l'accentuation. Ainsi , tandis que les employés civils et militaires tournent les regards vers Stockholm, le petit ndnibre de personnes qui s'occupent d'art , de science^ de littérature, recherchent avec avidité c6 qui vient de Copenhague.
Cette alliance étroite de la Norvège avec le Danemark ne tient pas seulement à l'influeilce scientifique et littéraire de Copenhague ; elle tient à des traditions lointaines, à des souvenirs de jeunesse, à des liaisons de famille. Pendant quatre cents ans^ ces deux braïlches de la souche séàndinave furent réitnies et leurs raiheaux s'entrekcèrétit; pendant quatre cents ans, la Norvège eut toujours les yeux fixés sur le Danemark. C'était là qtie ses enfants allaient étudier, et que ses soldats faisaient leurs premières armes. L'étendard des deuï pays flottait ensemble sur les mers, et la gloire de l'un était la gloife de l'autre. Deux des plus grands poètes du Nord ^ Holberg et Wessel , appartiennent à là Norvège par leur îiaissance , au Danemark par leur éducation. Aujourd'hui encore il est peu de professeurs de Christiania qui û'aient reçu leur grade de docteur à Copenhague , et peu de hauts fonctionnaires qui n'aient servi en Danemark. Comment serait*il possible que tant
CHRISTIANIA. SSàl
de souvenirs fussent sitôt effacés et tant de ilosudë sitOt rompus ?
L'alliance de la Norvège avec là Suède est pto récente ; mais elle est basée sur l*intérét matériel du pays, et elle a pris promptement racine dans le cœur du peuplé. C'est de cette époque que date la vie politique de la Norvège. Ld constitution de 1814 a ouvert la porte aux ambitions du régime parlementaire. Les femmes défendent encore la littérature coinme le champ de fleurs où leur imagination rêveuse a pris plaisir à s'égarer, mais les hommes s'eti éloignent. tJne séance de là chambre des députés dans des jours de discussion orageuse , une motion de la chambre des communes, est pour eux bien autrement importante que Tannonce d'une nouvelle tragédie ou d'un poëflié épique. Les quatre lignes du journal de Sâlnbourg qui annoncent le cours de la fiourse résonnent plus fortemetit à leur oreille que les plus beaux hetatnètres , et l'inveùteur des chemins de fer leur semble un plus grand génie que Goethe.
Ce mouvement politique de là Norvège est intéressant ft étudier. Mais à côté de la vie positive, de Inaction réfléchie et intelligente qui s'y manifeste , j'y ai troiivé aussi une sorte de maladie morale qui tient à là nature même du paya, et que nous ne coniiaissonâ pas en France. Dans un pays connue la î^'rance , les ambitions fondées sur un mérite réel peuvent tôt ou tard se faire jotir, les intelligences ont de l'espace poUr prendre l'essor : dans un pays aussi resserré que la Norvège , la route ouverte à la pensée politique est trop étroite, le levier trop ihinee pour une màîn qui à de là force , et la masse qu'il doit mouvoir trop légère. L'homme qtiî se sent de l'énergie petit mesurer d'un coup d'oeil l'espace qu'il lui est permis de parcourir. Le but est près de lui. Il sent qu'il n'y a rien au delà , et il s'ennuie de le voir avant d'y être arrivé. J'ai rencontré ici quelques-uns de ceiS hommes qui ne trouvent
pas la Norvège assez grande pour satisfaire leurs désirs de gloire politique, et qui emportent comme une plaie saignante au fond du cœiu* le regret de n'avoir pas une plus vaste arène, une plus haute tribune. Heureux ceux qui n'ont pas abandonné les domaines féconds de la science et le ciel étoile de la poésie ! Ceux-là n'ont pas à s'inquiéter des limites du sol où ils sont nés : rien ne borne leur horizon ; le monde entier leur appartient.
La constitution de Norvège est un exemple mémorable de ce que peut une nation quand le temps est venu pour elle de se donner des institutions libérales. A l'époque où le Danemark cherchait à retenir encore la souveraineté qu'il avait abdiquée par le traité de Kiel, où la Suède, de son côté, réclamait avec énergie l'exécution de ce traité, et où la Norvège , quoique résolue à défendre sa nationalité, ignorait, à vrai dire, ce qu'elle deviendrait dans ce temps de trouble et d'effervescence, la nation convoqua ses représentants, et, le 10 avril 1814, cent douze députés se réunirent à Eidsvold. C'étaient des prêtres, des marchands, des bourgeois, des paysans, très-peu orateurs pour la plupart , très-peu jurisconsultes, mais doués d'un jugement droit, d'une volonté ferme et d'un ardent patriotisme. Ces députés nommèrent une commission de quinze membres, qui , en s'aidant de la constitution des cortès de 1812 et des diverses constitutions des États-Unis, rédigèrent, d'après les besoins particuliers de leur pays, la loi fondamentale norvégienne. Dans l'espace de six semaines , la loi fut discutée , modifiée, adoptée, et la Norvège , qui , au mois d'avril , était encore une terre monarchique, se réveilla au mois de mai avec une constitution plus libérale que la charte de France et la magna charta anglaise.
Je ne suis pas juriste, et je ne me permettrai pas de commenter cette constitution. J'en dirai seulement quelques mots pour ceux qui l'ignorent.
Le premier article détermine nettement la position du pays. Le royamne de Norvège est un État libre ^ indépendant et indivisible , uni à la Suède sous un seul et même roi.
La presse est libre.
Le pouvoir du roi est extrêmement limité pour tout ce qui a rapport aux intérêts essentiels du pays. Le roi doit toujours avoir auprès de lui un ministre et deux conseillers d*Ëtat norvégiens , dont la mission est de protester de vive voix et par écrit, dans le cas où il prendrait une mesure contraire, selon eux, à l'esprit de la constitution. Lorsqu'on 1836 le roi résolut de dissoudre le storthing, les deux conseillers d'État protestèrent contre cette décision , mais le ministre l'approuva. Le storthing mit le ministre en jugement et le condamna à une amende de 1000 species. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'après avoir subi sa sentence, le ministre resta à son poste, comme par le passé. .
Le vrai gouvernement de la Norvège est le storthing. Il s'assemble tous les trois ans , sauf les cas extraordinaires où le roi juge à propos de le convoquer, et il est composé de la manière suivante :
Tous les Norvégiens âgés de vingt-cinq ans, et qui ont été ou sont fonctionnaires publics ; tous ceux qui ont affermé, pendant cinq ans, ime terre matriculée; tous ceux qui possèdent dans une ville de commerce, ou dans un port de mer, une propriété évaluée à 900 francs, tous ces hommes-là sont appelés à nommer les électeurs.
Dans les campagnes , les électeurs se réunissent à l'église, et sont présidés par le curé; dans les villes, par les magistrats.
Dans les campagnes, cent habitants nomment un élec- ^ur; dans les villes ils en nomment deux. La même disproportion existe pour le choix des députés. Dans les campagnes, il y a un député pour cinq à quatorze élec-
234 LETTRES StJR LE NORD.
tetirs , deux pbur quinze à vingt-quati-è. Daiiis les Villes, un pour trois à six, deux pour sept à dix, et îdnsi de ëûite.
La différence de représentation entre les campagnes et les villes est de un à deux. Le nombre des députés ilë peut être ni au-dessous de soixante-quinze ni au-dessus de cent.
Tout Norvégien âgé de trente ans , et âyàtit tésidé dix âtis dâiis le royaume , petit être nommé député. Sont exceptés seulerûeût de cette Ibl les membres dû conseil d*Etat , les fonctionnaires attachés à leurs bureaux , ainsi que les officiers pensionnaires de la cour.
Ces députés téunis forment le StoHhiiig, et ils soilt noiiimés pour trois âhs.
te storthing se divise en deux chambres ; la première S'appelle Odelîhing ; là seconde, composée d'unqUart des députés élus dans l'assemblée générale du storthing, s'appelle Lagthing,
La première discute et vôte lès pt^ojets de loi ; la seconde les approuve ou les rejette. L*utie est la chambré des communes, l'autre la chambre des lords.
Si un projet.de loi a été deux fois proposé âU lagthing et deux fois rejeté , toute la diète se réunit , et les deux tiers des suffrages décident le réjiet définitif oU l'adoption.
Chaque projet de loi doit être soutnis à là sanction f byale ; mais si le storthing à, dans trois Sessiohs diSërentes, adopté une i*ésôlution, elle devient une M de l'État, lors même que le roi refuserait de la sanctionné^'.
.C'est ce qui est arrivé en 1821. Deux fois le storthing avait voté l'abolition des titres de noblesse en Norvège ; deux fois le roi àVait refusé de Sànctioiiiiet' cette niésiire. La loi fut proposée de nouveau, et le gbuverneinent employa pour la combattre tous les moyens possibles : le roi vint lui-même à Christiania, et, comme c'était le temps
des exercices, six mille soldats furent réunis autour de la ville ; mais le storthing persista dans son projet, et la loi fut adoptée.
Cette assemblée du storthing est une réunion curieuse de prêtres, d'avocats et d'hommes du peuple. Quelques paysans s'y sont distingués par une intelligence pratique, par une éloquence dénuée d'art , mais forte. Le plus souvent ils ne se sigtiàlènt qûé paf im esprit très-étroit et une excessive parcimonie. Pendant le temps que dure la session, les députés reçoivent par jour un traitement de deux species (10 fr.); plus 3 fr. pour leur logement, et 2 fr. 50 G. pour un domestique. L'Etat leur paye trois chevaux de poste pour venir à Christiania et pour s'en retourner. Les paysans se mettent deux à deux sur une charrette â un cheval ; ils ùe prennent point de domestique , ils demeurent dans les maisons les plus obâcurôs , et ils vivent comme chez eux avec un peu de bière et de poisson. Mais chaque seinaine ils entassent les specifeâ sur les species, et, quand ils s'en retournent, ils achètent de beaux et gras pâturages avec l'argent du storthing.
A EDGAR QUmET.
De Christiania, une légère carriole norvégienne nous conduisit sur les bords du Tyrefiord, dans la belle et féconde plaine du Ringrig.
A Nordrhaug, nous allâmes voir le presbytère, illustré par un acte de courage et de patriotisme. C'était en 1716, pendant que la Suède était en guerre avec le Danemark. Un détachement de huit cents soldats suédois arriva un soir d'hiver dans ce presbytère ; il devait partir le lendemain pour s'emparer des mines d'argent de Kongsberg. Anna CoUbiôrnsen, la femme du prêtre, parvint à tromper la surveillance des nouveaux venus, et envoya un messager à une compagnie de dragons norvégiens campée à quelque distance. A minuit, cette compagnie traverse sur la glace le golfe de Steen, entoure le presbytère, et les Suédois , attaqués à l'improviste , furent tués ou faits prisonniers. Le nom d'Anna CoUbiôrnsen est vénéré dans ce pays. Le prêtre de Nordrhaug montre , comme des reliques, quelques meubles dont elle s'est servie ; les femmes du Ringrig racontent son histoire , et l'église garde son portrait.
L'aspect de la contrée prend un caractère plus austère et plus imposant, lorsqu'on arrive sur les bords du Rands-
fiord. Les eaux de ce golfe coulent entre de hautes forêts de sapins majestueuses et sombres. Pendant un espace de plus de vingt lieues, la route monte et descend sans cesse, pour remonter encore de colline en colline, de rocher en rocher; quelquefois on entre sous une voûte de sapins serrés l'un contre l'autre , où l'on n'aperçoit que le ciel et la verdure des bois ; puis la forêt s'élargit , et l'on distingue, à travers ses avenues profondes , une rivière qui serpente, un vallon qui fuit dans l'ombre comme une pensée mystérieuse.
Un soir, sur une de ces sommités élevées , sur le Hôikors (haute-croix), nous fûmes surpris par un de ces magnifiques points de vue que l'on contemple dans une muette admiration, et que nulle plume ensuite ne peut décrire. B'un côté , nous apercevions une vaste forêt; de l'autre , une immense plaine dont les vagues contours se perdaient dans le lointain. Ici, les eaux du golfe déjà plongées dans l'ombre et endormies ; là, le lac d'Ena, étincelant comme un miroir aux rayons du scJfeil couchant, et devant nous de longues lignes de montagnes bleuâtres échelonnées l'une sur l'autre, couronnées par des pics de neige. Et, de quelque côté qu'on se tournât , on n'entrevoyait aucune trace humaine et aucune habitation; aucune voix ne s'élevait dans l'air : c'était une de ces solitudes solennelles où, dans le silence de la nature, on entend une voix mystérieuse qui résonne jusqu'au fond de l'âme. Là-haut était le calme pieux, le recueillement ; un peu plus bas, l'orage et la destruction. -Nous traversâmes une forêt de sapins abandonnée par les hommes et dévastée par les éléments. De grandes tiges avaient été enlevées de terre par le vent, d'autres déracinées par l'eau qui mine sans cesse le sol où elles s'élèvent, d'autres desséchées par le temps. Celles-ci tombaient comme un pont sur le torrent, celles-là étaient enfoncées dans les marais ; les plus robustes essayaient de lutter contre l'ouragan qui avait déjà mutilé leurs bran-
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ches et bnsé leurs sommets ; les plus vieilles s*en allaient par lambeaux. C'était un désordre général , un bouleversement pareil ^ celui que les voyageurs ont observé dans les forêts vierges de l'Amérique.
Nous quittâmes ces scènes de dévastation pour despendre dapa les vertes campagnes arrosées par h lac Miôsçen. Tout ce district est occupé par une population active e^t industrievise : des fabriques de verre ^'élèvent le long de l'eav^, la fumée du feu de forge tourbillonne au-dessus des bois, et le bruit de la scierie attire les regards au fond 4^ r^vin. Le pays est varié et pittoresque, entrecoupé de forêt^ de bouleaux et de siapins, de pâturages et de champs ensemencés : tantôt une vallée^ s'ouvre entre les coteaux , pareille aux jolies vallées de la Suisse, et tournoie au loin, traversée par un ruisseau d'argent ; tantôt des masses de roc, revêtues de quelques plantes chétives, sçt dressent fièrement au bord du chemin ; tantôt les collines, chargées 4'arbres^, descendent jusqu'au bord du lac, et les bouleaux laissent flotter dans son onde leurs longues branches cou-^ yeries d'une verdure naissante. Et le lac est charmant à voir avec ses détours capricieux, ses baies entourées de bois, et ses flots limpides où le coteau se reflète , où la barque^ |t la voile blanche, passe comme une aile de cygne.
De l'autre côté du Miôssen, on aperçoit une trentaine de ^l^spQS disséminées sur le plateau : c'est le village de LiilerHammer, qui aspire à porter le nom de ville , et qui pourrait bieu l'obtenir un jour, s'il continue à s'agrandir comme il le fait depuis quelques années. En 1825, ce volage avait si peu d'importance qu'il n'était pas même mentionné dans les ouvrages de statistique. On y compte deux cent cinquante habitants. Ses maisons sont occupées par des marchands dont le commerce s'étend, d'un côté jusqu'aux populations voisines de Randsfiord, et, de l'autrç., jusqu'au Dpvre Field. Déjà cç village réclame des
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privSëges de cité ; il demande à avoir \nx dépôt de banque. Et qui le croirait? il publie un journal qui a plus d'abour nés que la Minerva ou le Dagligt-Alleha^da de Stockholm : c'est VOplandS'Tidende^ petitçi feuille in-V qui paraît deux fois P4F semaine , et que nous avoirs retrouvée, avec le Constitutionnel de Christiania, dans toutes les paroisses de Guldbrandsdal. Un fait qui mérite aussi d'être cité pour riûstruction des voyageurs , c'est que l'auberge de Lille- Hammer ^^t ^ seule où l'on puisse avoir du vin ; d^n^ toutes les autres, nous n'avons trouvé qu'une boisson acide décorée du nom de bière, et du lait.
En quittant Lille-Hammer , on entre d^ns le Guldbrapclsdal, gi*^i^4^ et fr^^tche vallée qui ^ pqrès de quatrevingts lieues àfi longueur su^ une ou deux de largeur. EUe est tr^verséte par le (iOug, qui se jette dans le Miôssen. Ce n'est pai^ la partie la plus imposante çt 1|^ plus gr^^diose de la Norvège ; qiais ç'^t au p^ins l'un des districts leç plus poétiques, et les plus be^ux d^ ce v^ste et beau paya- Ici les vieilles mœurs, les vieilles chroniques se sont per^pétuées d'âge ^n lige comnie dans Is^ Dalécarlie. I^es paysans parlent un dialecte qi^ tieQt le pûUeu entre la langue des sagas et h norvégien actuel, f^es l^opimes por*tent encore, les jours de dimanche, leur costume national, le grand habit ex\ vadmel gris, à boutons brillants, les culottes en peau brodées, les soupers à boucle^; d'argent. Les femmes portent, conmi^ en Islande ^ des ceintures d'arrgent. On nous a montré upe jeune fille revêtue de ses habits de fiancé|e ; on l'eût prise pour une des anciennes reines de Norvège. Sur ses. longs cheveux flottants, elle avait une couronne à pointe dorée et couverte de plusieurs petites pièces d'argent taillées en forme de losange, de feuilles d'arbres et 4e croissants; autour du cou, une grande cludne à laquelle étaient suspendus trois cœurs ciselés avec art, et une Bf^aiUe. Deux de ces cœiurs renfermaient une éponge, le troisième ne s'ouvrait pas. Elle
avait un pourpoint en damas rouge pareil à ceux des chevaliers du moyen âge, orné d'une broderie en or et entouré d'une ceinture en velours noir avec des plaques de métal. Sous le pourpoint , qui tombait jusqu'aux genoux, un jupon en soie violette descendait jusqu'à la cheville du pied, et des bas de vadmel, des souliers brodés, avec une pointe à la poulaine , complétaient son costume. La seule innovation que la civilisation eût apportée«à cet habit antique était une paire de gants blancs en fil d'Ecosse. Toutes les familles n'ont pas le moyen d'avoir ce riche vêtement; mais il reste comme un héritage précieux dans certaines maisons, et on le prête aux jeunes filles qui se fiancent.
Cette vallée a été habitée par plusieurs rois. On rencontre à chaque instant de larges tumulus en pierre, recouverts de gazon, où ces chefs de tribus se faisaient ensevelir avec leurs armes. Les paysans connaissent l'origine de ces tumulus et les traditions qui s'y rattachent. A Hundtorp , je cherchais le tombeau du vieux Gudbrand qui, d'après la chronique populaire , a donné son nom à cette province. Une vieille femme, qui s'en allait conduire ses chèvres au pâturage , s'ofirit à me le montrer, et me raconta , chemin faisant , la saga de Gudbrand et celle d'Olaf le Saint.
On montre aussi sur la colline l'endroit où ces rois ont demeuré, et l'on ne cite pas sans un certain sentiment de respect des familles de paysans, jadis puissantes, à présent appauvries, qui peuvent faire remonter leur histoire jusqu'à ces vieilles souches de noblesse. Un jour nous dînâmes avec un descendant de Harald-Harfager. C'est le propriétaire d'un gaard qui a été jadis, dit-on, habité par un roi. Quand nous commençâmes à lui parler de sa noblesse , il se redressa avec fierté et prit une pose majestueuse. Quand M. Mayer, notre compagnon de voyage, manifesta le désir de faire son portrait, il demanda comme une grâce qu'on lui accordât le temps de quitter l'habit
qu'il portait chaque jour, pour mettre sa veste en vadmel et sa culotte brodée. Pendant qu'il posait, il prenait de temps à autre un petit air fanfaron. « Priez votre compatriote, me disait-il en levant la tête et en rejetant sur l'épaule ses longues boucles de cheveux, de me faire de larges épaules, afin qu'on voie que je suis encore en état de me mesurer avec quatre ou cinq hommes. » Mais il n'avait pas besoin que l'on ajoutât rien à l'expression énergique de sa figure ni à la force musculaire de ses membres. C'était un homme de soixante ans, dont la forte constitution, le regard plein de fierté , me rappelaient ce que les sagas racontent des Vikinger norvégiens. Il n'a point de document écrit qui constate son illustre origine ; mais la tradition de ses pères la lui a révélée , et il croit à sa généalogie aussi fermement que s'il la voyait gravée en lettres d'or sur ime table de marbre. Il est paysan et il a épousé la fille d'un paysan , noble comme lui , et ses fils cultivent comme lui la terre ; mais ils savent que leur père descend d'un des plus puissants rois de Norvège , leur mère d'un des vieux jarl de Bergen ; et le dimanche, quand ils vont à l'égKse, ils passent au milieu de la foule avec une sorte de dignité.
Le vallon de Guldbrandsdal est resserré entre deux chaînes de montagnes partagées par grandes masses. Quelquefois la plaine s'élargit, et, de chaque côté de la rivière, on aperçoit de jolis enclos de verdure et de charmantes habitations. Quelquefois la rivière seule occupe le fond de la vallée , et la route tournoie sur les flancs du rocher, au-dessus d'une pente perpendiculaire, garnie seulement d'une balustrade en bois , délabrée ; quelquefois les montagnes se resserrent et forment une longue suite de bassins arrondis, terminés au nord par des pics de neige. On chemine ainsi d'une enceinte à l'autre, et à chaque, instant le paysage change. Ici ce sont d'énormes blocs de rocher qu'une révolution inconnue, un tremblement de
terre dont l'histoire ne parle p«^ , a détâc]iés de leur base et précipités, comme une avalanche, jusque dans la prairie ; là des collines, parsemées de groupes d'arbres, revêtues d'un gazon fleuri, qui s'inclinent vers la rivière, et portent sur leurs flancs des églises et des chalets ; plu$ loin, des forêts touffues où le jour pénètre à peine ; puis la cascade dont l'on entend de loin le retentissement, et qui appsffaît aux deux côtés de la vallée , tantôt tombant à larges flots unis comme un nappe d'argent,k tantôt courant comme un cheval fougueux, se tournant avec fureur dans le lit étroit qui la resserre, et puis roulant comn^e la foudre , de roc en roc , de chute en chute > avec des flocons d'écume blancs comme la neige et de$ tourbillons de poussière que la lumière colore comme un arc-en-ciel.
La plupart des chalets sont dispersés à travers les bois et aux sommets des montagnes. Les pauvres gens qui les habitent vivent dans un grand isolement. Les mioye^s de communication avec leurs plus proches voisins sont toujours assez difficiles, et quelquefois impraticables. Us restent là. silencieusement dans l'humble maison qu'Us ont héritée de leur père, et meurent sur le sol où ils sont nés. Un ami prend le mort sur son dos, l'emporte à l'église, et tout est dit. Un homme est mort sans faire plus de bruit qu'une feuille qui tombe , qu'une fleur qui se fane ; un homme est mort s^ns laisser plus de vide dans le monde qu'une goutte d'eau qui se perd sur les sables, de la grève n'en laisse dans TOcéan. C'est ici qu'il faut relire l'élégie de Gray et parler des génies ignorés, des vertus sans retentissement, des parfi^ms perdus dans l'air. J'ai bien souvent questionné les paysa^s norvégiens sur ce qui se pas* sait autour d'eux, et j'en ai trouvé un grand nombre qui ne connaissaient pas même h nom des hautes montagnes situées à deux milles de distance, ni le nom des stations de poste voisines. Le tertre de gazon où s'élève leur chalet, la vallée pu est bâtie leur église, voilà leur monde. Il
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faut liû concours de circonstances peu comûiunes pour qu'ils aillent au delà.
Presque tous cependant fepprénuënt à lire et asiàez âouvent à écrire, tl y â dans chaque paroisse,, ou une école fixe [fhstskùîè) , ou un înaître ambulant , qui va passer, chaque année, quinze jours dans une maison, quinze jours dans une autre, jusqu'à ce qu'il ait parcouru tout son district. Quand il est parti, la mère de famille a soin de faire répéter à ses enfants les leçons qu*ils ont reçues ; puis le maître i*evient l'année suivante , et continue l'œuvre qU'îl avait commencée. AUcuti enfant ne peut être confirmé s'il ne sait au tnoiUs lire , et il en est bien peu qui échappent à cette loi. baîis beaucoup de paroisses , les paysans les plus aisés forment entre eut une société de lecture {kssesehkab). Ils payent une contribution d'un franc par année, et achètent des livres qui passent de main en main, et retournent ensuite àU dépôt général. Le pasteur est ordinairement le président dé la société, et le maître d'école en est , pour ainsi dire , de droit le bibliothécaire. Ils s'abonnent aussi aui journaux, et celui qui, d'après son tour d'inscription , les reçoit le premier, doit les transmettre au bout de quelques jours à ses voisins. De cette manière, les nouvelles ne vont pas vite ; mais Uîi peu plus tôt, un peu plus tard , elles finissent par arriver; et le dimanche, ijuand les membres de la société littéraire se trouvent réu*- ' nis sous le portail de l'église, ils causent des affaires d'Espagne et des affaires de Hanovre. C'est amsi que la poli* tique pom^suit son chemin ; là où elle ne peut pas courir le grand galop, elle se résigne à marcher à petits pas, plutôt que de ne pas marcher du tout.
Les larges pâturages des montagnes ont décidé les paysans à bâtir leur cabane sur ces sommets élevés. Le long de la route , on ne trouve qu'à des distances de plusieurs lieues la ferme servant de station de poste et d'auberge. Cette ferme, ou, pour employer l'expression technique du pays,
ce gaard^ est d'ordinaire un établissement d'agriculture assez important. Il se compose d'une grande maison en boiâ et de quatre ou cinq plus petites. La première est réservée à la famille du paysan et aux voyageurs ; une autre est habitée par ses gens ; la troisième sert de grange et d'écurie; la quatrième renferme les provisions; la cinquième, les ustensiles de travail. Une sixième maison, également bâtie en bois , mais située à l'écart , sert de four. Le gaard forme à lui seul im petit monde, une colonie de laboureurs et d'ouvriers. Tandis que les filles du paysan tissent la toile et façonnent les habits de vadmel, lui-même forge ses instruments, ferre ses chevîiux, répare ses voitures. Il est loin de tout atelier, de tout magasin ; il faut qu'il sache d'avance s'approvisionner de ce dont il a besoin et suppléer à ce qui lui manque par sa propre industrie.
Le corps principal de logis est construit avec des poutres arrondies au dehors, aplaties au dedans , posées l'une sur l'autre; et calfeutrées avec de la mousse : ce n'est souvent qu'un rez-de-chaussée large et élevé. Quelquefois il est surmonté d'un étage. De chaque côté sont les chambres à coucher ; au milieu, une grande salle ornée d'un miroir et de quelques mauvaises gravures,: c'est la saUe de réception des voyageurs , et la salle à manger de la famille du paysan aux jours de grande fête. Il n'est pas rare de trouver là de belles pièces d'argent massif qui ont passé d'âge en âge dans la même maison , et que le propriétaire ne voudrait vendre à aucun prix. Ce que l'on trouve aussi presque partout, c'est du linge d'une finesse et d'une blancheur remarquables. Mais le luxe des auberges du Guldbrandsdal ne va guère plus loin, et le voyageur qui aurait des habitudes gastronomiques trop fortement enracinées ne doit pas venir dans ce pays. Dans un grand nombre de stations , on n'a pu nous donner que des œufs et du lait, du pain noir et de la galette de. seigle, qu'on appelle
flatbrod. Dans quelques autres , on nous servait un mgrceau de lard rance, ou quelques menus poissons. Le vin est inconnu à la plupart des paysans : ils boivent de l'eaude-vie de grain , du lait mêlé avec de l'eau , et , dans les grandes circonstances , de la mauvaise bière où il entre fort peu d'orge et fort peu de houblon.
Le Guldbrandsdâl passe pour \me province riche et trèspeuplée ; mais la plus grande partie de la population de Norvège est disséminée à travers champs. Sur toute la route de Christiania à Drontheim, c'est-à-dire sur un espace de cent cinquante lieues , on ne trouve pas ime seule ville et pas même un village , si on en excepte Lille-Hammer, et l'aisance dont les habitants de cette belle vallée peuvent jouir dépend d'un coup de vent ou d'un rayon de soleil. Si la neige couvre trop longtemps le sol , si la gelée arrive trop tôt , adieu leurs espérances de récolte , adieu le fruit de leurs travaux. Le champ de seigle ne donne pas de grains , l'enclos ne porte pas d'herbe, et ils en sont réduits quelquefois à tuer leurs bestiaux, faute de foin pour les nourrir.
L'année dernière a été pour tout le Nord une année de douloureuse mémoire. Depuis les bords du Sund jusqu'aux montagnes du Dovre , nous ne voyions que des traces de misère. Plusieurs familles , ne trouvant plus aucun moyen de subsister, quittaient leur chétive cabane et s'en allaient à de longues distances chercher du pain et du travail. Un matin nous rencontrâmes une pauvre femme avec ses trois enfants. L'un d'eux était attaché sur son épaule et enlaçait ses petits bras autour de son cou ; un autre la tenait par la main, et une jeune fille d'une dizaine d'années , dont la misère n'avait pas altéré encore la gracieuse figure, était debout près de son frère , le front baissé , les mains jointes, dans une attitude pleine de résignation et de mélancolie. Je demandai à la mère d'où elle venait : elle me dit qu'elle habitait un gaard dans le voi-
sinage , que la misère avait forcé son mari de partir pour Drontheim , où il espérait trouver de l'ouvrage, et qu'elle allait le rejoindre dans cette ville. En nous racontant ses douleurs , la malheureuse étendait ses deux mains sur la tête de ses enfants, comme pour nous dire que là était sa plus grande douleur. Puis elle pleura ; et quand nous lui eûmes donné notre faible aumône, elle nous remercia longtemps et pria Dieu pour nous , et ses enfknts priaient avec elle.
Les églises de Guldbrandsdal , comme presque toutes celles de Norvège , sont en bois, peintes en rouge , surmontées d'une pointe aiguë, et, dans quelques districts, recouvertes , sur les quatre côtés , de larges dalles d'ardoise. Elles sont ordinairement situées aux environs de la route , et leur nef avec ses deux ailes en forme de ctoix, leur flèche élancée , leur teinte pourpre au milieu d'un paysage vert , forment un effet assez pittoresque ; mais on ne les trouve qu'à de grandes distances Tune de l'autre. De Lille-Hammer jusqu'à Jerkind (environ cinquante lieues), nous n'avons compté que quatre églises paroissiales (cmd^ kirké) et quelques succursales (annexkirke). Ordinairement le prêtre de la paroisse a trois ou quatre succursales à desservir. Il y va prêcher une fois par mois, ou tme fois tous les quinze jours s'il a un chapelain. Il y a des gaards, dans sa paroisse, qui sont situés à huit oU dix lieues dé Im'. C'est pour les paysans un rude devoir à remplif* que d'al*- 1er porter si loin Fenfant qui doit être baptisé, ou le mort qui doit être enseveli. On nous a raconté que, dans une de ces paroisses , les pauvres gens n'ayant pas le moyen d'entreprendre de tels voyages et de payer le prêtre et le sacristain, avaient pris le parti d*enterrer leurs morts eux-mêmes , sans se soucier des cérémonies religieuses. Mais le gouvernement vient d'imposer une amende à ceux qui transgressaient de cette sorte les lois de l'Église.
Plusieurs de ces chapelles de campagne nous ont frap-
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pés par leur jolie situation au milieu d'une enceitite de bouleaux au bord d'un lac. Nous sommes restés plus d'une heure près de celle de Quam, à regarder les hautes chaînes de montagnes , les contours de la vallée et les tombes du cimetière. Ces tombes sont en pierre grise , recouvertes d'arabesques dessinées avec une élégance remarquable, et sculptées avec art. Toutes portent une inscription accompagnée d'une maxime pieuse ou d'un dernier adieu.
Quam est situé au pied de la montagne de Kringlen , le Morat de la Norvège. En 1611 , la guerre ayant éclaté entre la Suède et le Danemark, Gustave-Adolphe envoya un de ses officiers en Ecosse pour recruter des troupes. Il revînt avec un corps d'armée qu'il conduisit à Stockholm, et laissa derrière lui un autre corps de neuf cents hommes, commandés par le colonel Sainclair , qui devait se joindre atDt Suédois que Gustave-Adolphe avait promis d'envoyer. Sainclair débarqua sur la côte de Romsdal , et traversa paisiblement cette province. Mais quand on apprit son arrivée dans le Guldbrandsdal , les habitants de plusieurs paroisses se réunirent au sommet des montagnes pour lui fermer le chemin. On fit passer de l'autre côté du fleuve Un homme monté sur un cheval bljinc qui devait suivre la marche des Écossais et se trouver toujours en face d'eux, afin qu'en jetant les yeux sur lui , les Norvégiens postés sur la montagne pussent voir où étaient leurs ennemis. On envoya aussi de l'autre eôté du fletive une jeune fille qui , en faisant retentir au loin son cornet rustique , attira sur elle l'attention de Sainclair et de ses soldats. Un guide dévoué au parti norvégien conduisit les malheureux par la route la plus étroite et la plus escarpée. Au moment où il parvint au pied d'une des sommités du Kringlen , le paysan à cheval s'arrêta , les Norvégiens firent rouler des masses de pierre et des blocs de sapins sur les Écossais ; puis , se précipitant au bas de la montagne , ils les attaquèrent avec impétuosité et les défirent complètement.
Sâinclair fut tué et enterré entre Quam et Vig, au pied d'une croix sur laquelle un habitant d*un gaard voisin a fait placer une inscription. A l'endroit où fut livrée la bataille, on a mis aussi une inscription qui serait plus intéressante si elle était moins fastueuse.
Un matin, nous quittions les riantes vallées du Guldbrandsdal et les fraîches prairies arrosées par le Lougen, pour gravir les montagnes arides. Le ciel était d'un bleu limpide. Quelques brouillards, pareils à des voiles de gaze, flottaient sur la cime verte des sapins et s'entr'ouvraient au souffle de la brise , puis se découpaient en légères banderoles et se dispersaient dans les airs. La porte du chalet s'ouvrait aux premiers rayons de l'aurore , et la jeune fille conduisait vers le pâturage les génisses au poil fauve et les brebis avec leurs agneaux ; autour de nous tout s'éveillait gaiement dans la nature : la grive au plumage gris piqueté de noir courait de branche en branche en poussant son cri aigu ; le bourdon voltigeait siur les branches pendantes du bouleau , et la cascade roulant entre les rocs s'argentait aux rayons du soleil , tandis que dans le fond de la vallée la rivière , plongée encore dans l'ombre , coulait nonchalamment entre les forêts. Je m'arrét&i pour regarder ce tableau plein d'attraits , puis je dis adieu avec tristesse à ces vallons que j'avais parcourus joyeusement pendant plusieurs jours, à ces chalets où j'avais rêvé plus d'une fois d'aller ensevelir ma vie , à ces paisibles familles de paysans qui m'avaient séduit par leur cordialité, et que je ne reverrai peut-être jamais.
A partir de Luurgaard , l'aspect de la contrée change complètement : on traverse un torrent impétueux sur ud pont fragile ; on gravit un chemin escarpé , suspendu au haut d'un précipice ; puis voici le sol qui commence à s'appauvrir , voici les coteaux rocailleux qui ne portent plus sur leurs flancs décharnés que quelques plantes dé-
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biles ; voici les plaines de sable et les terrains marécageux. De tous côtés les habitations disparaissent, les arbres sont plus rares et plus chétifs. Dans une enceinte de broussailles , entre Luurgaard et Toft , on nous demanda l'aumône : c'était une jeune fille tellement défigurée, qu'on ne pouvait plus distinguer son sexe , et tellement mal vêtue , qu'on voyait ses membres amaigris grelotter sous ses haillons. Bientôt d'autres enfants, qui gardaient comme elle des troupeaux dans la campagne, accoururent autour de notre voiture , implorant , d'une voix lamentable , un peu de pain ou quelques skellings. Rien qu'à les voir si jeunes et si misérables, si faibles et si abandonnés, on se sentait ému jusqu'au fond de l'âme ; et quand ils nous tendaient leurs pauvres petites mains pour exciter notre compassion ou nous remercier, nous distinguions sur leurs doigts les traces d'une maladie hideuse. Hélas ! il faudrait bien peu pour les tirer de cet abîme de soufirances, et leur unique secours est celui que leur laisse tomber en passant la pitié de quelque voyageur.
A mesure que nous avançons, la végétation va toujours en s'amoindrissant , les animaux eux-mêmes semblent dépérir. Les vaches qui paissent dans les champs sont maigres et efflanquées, les chevaux petits et sans force. Au delà de la Lie, nous ne voyons plus autour de nous qu'une terre inculte, parsemée çà et là de quelques arbrisseaux. Les montagnes qui nous environnent sont couvertes de Qeige , et la neige encombre encore le chemin , et des couches de glace couvrent la moitié des lacs. De distance en distance les paysans ont élevé des pyramides en pierre, afin de pouvoir reconnaître leur route pendant l'hiver, car la neige alors efface toutes les sinuosités du terrain et s'élève* au niveau des habitations.
Nous passions vers le soir au milieu des landes désertes. Un ciel pur et étoQé s'étendait sur ces plaines niarécageuses , sur ces coteaux dépouillés de verdure , et
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devant nous les pics de neige étincelàient aux derûiers rayons du soleil. D'tin côté , tout portait le caractère de la désolation ; de l'autre , tout était ttiagnlôquè et resplendissant de lumière. J'ai rarement vu un spectacle plus imposant.
A Fogstuen , nous ne trouvâmes qu'une chétive tabane en bois , où Toti nous dontia quelqiies maigres cïievaui , et nous continuâmes notre route à travers le même sol aride , le même désert et le mémfe silence, jusqu'à Jerkiiid.
A Jerkind , je laissai mes compagnons de voyagé partir pour Drontheim, et je restai là avec M. Raoul Angles, qui était séduit par le désir de chasser dans les marécages , comme moi par celui de voir ces paysages étranges. La maison où nous fûmes installés est bâtie au sein d'une vallée humide , dont le maigre gazon n*a pas encore rereverdi. Sur les coteaux qui la dominent , on ne trouve que de chétives tiges de bouleau et de larges touffeâ de lichen , dont les légères ramifications ressembletit à celles des arbres , comtne si la nature , en refusant à ces campagnes la magnifique végétatioti des forêts , avait voulu leur en donner au moins l'image. A travers ces bandes de lichen jaune et cendré, je n'ai pas vu d'autre fleur que la violette sauvage et Yanenwna vemalis , avec ses six pétales roses et blancs , ouverts conune un calice , et revêtus en dehors d'un léger duvet gris, comme pour les garantir du froid. Autour de ces collines s'élèvent des montagnes couvertes 'de neige ; et quand du haut d'un de ces rochers nus, où j'allais parfois m'âsseoir, je regardais ces sommités lointaines , blanches tomme au milieu de l'hiver, ces collines arides , cette vallée marécageuse et cette maison en bois au milieu d'xm gazon jaune , il me semblait encore voir l'Islande.
Ici l'on est au milieu de la chaîne de Dovre Pield , dont les deux points les plus élevés sont le Skagstlos Fiend et le
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Snàhatten (chapeau de ueige), qui a sept oûIIq huit cept cin- ({uante pieds au-dessus du niveau de la mer. Jusqu'à la fin du siècle dernier, il passait pour inaccessible, M. Esmark fut le prenûer qui h gravit en 1797. Depuis ce temps , on y a fait de fréquentes ascensions, et peu de voyageurs s'arrêtent à Jerkind sans vouloir visiter ce pic de neige si pQU redoutable et si longtemps redouté. Dès notre arrivée en Norvège, nous entendions parler du Snàhatten, conwne en Suisse de la Jungfirau ou du mont Blanc, Nous résolûmes de faire aussi cette excursion. Nous partîmes \e matin de Jerkind avec un guide qui retournait au Snàhatten pour la dixième fois de sa vie , mais qui , dans son humeur curieuse de guide, se réjouissait d'y allw pour la première fois avec des Français,
A une demi-Ueue de Jerkind, on aperçoit le Snàhatten ^ qui ne paraît pas très-imposant. Sa pente inclinée, sa base qui s'étend fort avant dai^s la plaine , diminuent considérablement l'effet qu'il produirait s'il s'élevait en ligne perpendiculaire. Il est entouré de plusieurs autres montagnes dont les flancs crevassés et les pics aigus lui nuisent encore en faisant ressortir la rondeur de ses for^ mes. Le chemin qui y conduit est assez curieux : tantôt on passe h travers des tourbières vacillantes comme celles» de rislande., où le cheval intelligent s'arrête et tâtonne longten^ps avant que de traverser la motte de terre sur laquelle il peut poser le pied ; tantôt on galope le long d'un sentier étroit, sur des bruyères desséchées; puis il faut franchir de larges ravins couverts de neige et des torrents grossis par l'hiver et à moitié cachés sous une voûte de glace. On laisse les chevaux dans une petite plaine où ils trouvent un peu d'herbe, et l'on continue à marcher à tra* vers les ravins, la neige et les marais. Là, nul arbre n'élève sur le soi ses verts rameaux, nulle plante fleurie ne sourit aux regards , et l'on n'entend que le soupir mélancolique du pluvier ou le cri de la perdrix blanche qui se cacjhe
dans la mousse. Tout est désert, silencieux, sauvage, et, à mesure que Ton avance, on cesse de rencontrer le pluvier aux ailes dorées, la perdrix aux pattes blanches garnies de plumes. On n*aperçoit plus que les traces des rennes imprimées dans la neige, et Taigle qui plane dans les airs en cherchant une proie.
La partie inférieure du Snàhatten est couverte de grands blocs de mica, de talk et de granit, noircis par les siècles, entassés confusément, et tellement serrés qu'il n'y a d'autre moyen de gravir la montagne qu'en sautant de roc en roc, ce qui ressemble à un véritable exercice d'équilibriste. Le trajet est plus facile quand on arrive à la ligne des neiges, auxquelles le froid a presque donné la consistance de la glace. Mais à certains endroits elles commencent à s'amollir aux rayons du soleil, et nous y restons quelquefois plongés jusqu'à la ceinture. Pendant ce temps, notre guide, soutenu par ses larges souliers, marche philosophiquement en avant avec son flegme norvégien, sans détourner la tète et sans paraître se soucier de ce que nous devenons. Quand nous lui crions de s'arrêter, il nous montre le bout de son nez , surmonté de deux morceaux de verre incrustés dans un morceau de cuir ; sa face rubiconde , recouverte d'une calotte grise , et l'air avec lequel il nous regarde à travers ses deux vitres cassées, qu'il appelle pompeusement des lunettes, est si comique , qu'au lieu de nous fâcher de son insouciance, nous nous mettons à rire.
Après deux heures de marche, à partir de la base, nous arrivons au-dessus du Snàhatten. Autour de nous apparaît un horizon immense, une plaine nue, sillonnée par des rubans de neige, et une longue chaîne de montagnes dont les sommités blanches touchent à l'azur du ciel. Les unes sont couvertes de nuages qui projettent sur elles de grandes ombres; les autres, exposées au soleil, reflètent au loin une lumière éblouissante. Du haut du pic où nous sommes placés , nous planons sur cette vaste étendue ; les pics les
plus élevés s'inclinent devant celui que nous avons gravi, et les collines semblent s'affaisser dans la plaine. Et l'on n'entrevoit pas une habitation humaine, et l'on n'entend pas un bruit, pas un souffle, hors le souffle du vent, qui gémit dans les fentes du rocher et qui soulève dans Tair des flocons de glace. Tout cela n'a pas l'aspect terrible des volcans de l'Islande, ni l'aspect sublime des montagnes de la Suisse; mais cela est beau et solennel. Nous restâmes longtemps à regarder ces plaines solitaires , ces ceintures de montagnes, la neige à nos pieds, le ciel bleu sui* notre tête, et alors nous oubliâmes que le Snahatten nous avait paru si petit et d'un aspect si peu imposant.
Les quatre stations de poste situées dans le Dovre Field : Fogstuen, Jerkind, Kongsvold, Drivstuen, étaient autrefois entretenues aux frais du gouvernement pour servir d'asile aux voyageurs. Depuis que les communications entre Christiania et Drontheim sont devenues plus fréquentes et les ressources de ces stations par là même mieux assurées, le gouvernement ne leur fait plus de subsides, mais il leur abandonne encore un impôt en grains à percevoir sur certaines fermes du Guldbrandsdal; cet impôt est de toute nécessité pour les malheureux qui habitent ces terres incultes. Autour de Fogstuen, tout présente l'aspect d'une aridité désolante. Autour de Jerkind, il ne croît ni seigle, ni orge, ni avoine. Le propriétaire essaya, il y a quelques années, de planter des pommes de terre; il lui arriva une fois d'en récolter un peu plus qu'il n'en avait mis dans le sillon ; puis, l'année suivante, il perdit tout. On ne sait pas ici ce que c'est qu'un arbre à fruit ou une plante potagère. C'est pire qu'en Islande. Ou remarque encore quelque culture dans les jardins des habitants de Reykiavik. Ici,'il n'y a rien qu'un peu d'herbe que l'on ne parvient pas toujours à récolter. Les habitants de cette ferme élèvent des bestiaux qu'ils vont vendre en automne à la foire de Drontheim ; l'été ils tirent aussi
quelque profit du passage des voyageurs ; mais l'hiver ils ne voient persopiie. Avec si peu .de ressources, ils sont pourtant parvenus à faire de leur maison une 4es meilleures auberges qui existent sur la route de Christiania à Drontheim, une auberge dont le comfort, daps ces montagnes sauvages, ressemble presque à du luxe.
Nous avions pour hâtasse une très-bonne femme qui nous prit en affection du moment où elle sut que nous venions de si loiQ visiter son pays, lia jour elle entra dans ma chambre pour in*o£&ir unç jatte de lait qu'elle venait de traire. Je Ï4 Qs asseoir, et h priai de me raconter sa vie; une vie bien simple, très-étrangère à toutes les choses qui nous préoccupent le plus, çt pleine de calme, de bonheur, dans son ignorance et sa simplicité. ^Ue est née dans un chalet des montagnes, à quelques lieuei; d'ici. A dixneuf ans, elle se maria aveo le pi^opriâtaire de cette ferme, honnête et laborieux paysan que je voyais tout le jour occupé de ses chariots, de ses abôvau]( et de sa grange. Jusque-là elle n'avait enoore vu que l'humble c^b^ne de son père et les champs rocailleux &k elle m^n^t paître ses génisses. Son mari la conduisit un jour k Drpntheim. Ce fut pour elle un grand évén.ement. L'^tspeat de ces grandes maisons, rangées symétriquement, l'aspeet de la vieille cathédrale, le mouvement d'une ville de douze mille âmes, lui causèrent une surprise dont elle n'était pas encore revenue. Depuis ce temps, il y aura dQ cela vingt et une smnées l'automne prochain, elle est rentrée dans sa paisible maison de Jerkind, prenant soin des t)e$tiaux, dirigeant les ouvriers et servant les voyageurs. Ses plus proches voisins sont à trois lieues d'elle, ses parents à peu près à la même distance. Elle les voit une ou deux fois par an ; elle va tous les deux mois à l'église de Dovre entendre le sermon d'un vieux prêtre qui ne peut pas venir prêcher plus souvent dans cettp succursale : ep sont là tous ses voyages. Le dimanche, dans l'après-midi, elle
lit un chapitre de la Bible ou uu sermon : c'est là toute sa littérature. Elle a autour d'elle huit domestiques dont elle est la mère plutôt que la maîtresse. Quatre fois par jour une petite cloche, suspendue au-dessus du toit, appelle les laitiers, les garçons de ferme à la cuisine ; et maîtres et valets s'asseyejxt à Ja même table, et se tutoient l'un l'autre, selon la coutume des paysans norvégiens, qui tutoient leurs hôtes, leurs gouverneurs et leur roi. Le repas de ces pauvres gens qui travaillent du matin au soir est d'une frugalité remarquable : le matin , du pain Hoir avec du beurre; à midi, la soupe au lait; à quatre heures, du flat-brôd et du fromage ; le soir, de la bouillie ; un morpeau de lard aux jours de fè^e, et de temps en temps un verre d'eau-de-vie, quand ils ont été chercher bien loin les poutres de sapins. Ils ne boivent ordinairement que du lait mêlé avec de l'eau, et de la bi^e une fois par an, à Noël, rieurs gages sont aussi exigus que leur entretien. On donne ici à un garçon de ferme 8 spécies par an (40 fr.)^ un habit en vadmel, deux chemises et une paire de sou-* lier s ; à une servante, 3 spécies. Et les membres de cette petite colonie, si pauvrement nourris et si pauvrement rétribués, ont l'air content et vivent ensemble dans unq parfaite harmonie. Chaque matin , de bonne heure , ils se rencjent gaiement à leur travail, ils reviennent gaiement le soir s'endormir sur leur couche de paille, et le dimanche, quand ils revêtent leur belle chemise de toile neuve et leur habit neuf, pour faire quelque course aux environs, ils semblent si heureux, qu'en les voyant passer on pourrait envier leur sort.
Avant de quitter le Dovre, je devais apprendre ime nouvelle manière de voyager en Norvège : c'est d'aller de station en station dans la cl^arrette du paysan. Si par hasard ce chapitre tombe entre les mains de quelque lecteur prêt à partir pour ces lointaines contrées, je le prie, au nom de son salut , de profiter de mon expérience et d'à--
cheter, coûte que coûte, une de ces légères voitures qu'on appelle karioles; car la charrette des stations, la stolkàra^ est certainement le véhicule le plus rude et le plus perfide qui existe au monde. Pour qu'on ne m'accuse pas de calomnier la poste de Norvège, voici la description exacte de notre équipage au moment où nous partions de Jerkind. Une charrette à deux brancards taillés à la hache comme des pièces de charpente ; au milieu une planche servant de siège, posée sur deux leviers en bois qui, par leur balancement, tiennent lieu de ressort. Cette planche, un peu plus large que les deux mains, est munie d'un dossier qui paraît fort peu empressé de nous soutenir et fait mine de s'en aller avec les derniers clous qui le retiennent, cha^ que fois que nous le serrons un peu trop amicalement. Les roues ont subi tant de chocs meurtiers sur les grandes routes , qu'elles ressemblent à du vieux bois dégénéré en amadou, et les bandes de fer qui les recouvrent , à des lames de couteau. Quant aux chevilles de l'essieu, il ne faut pas y regarder de trop près si l'on veut conserver quelque repos d'esprit : Tune est une espèce de clou soudé à diverses reprises ; l'autre est en bois, et à les voir l'une et l'autre plier à chaque efifort et danser à chaque secousse, je ne sais laquelle des deux est la meilleure.
Entre les deux brancards, on amène im cheval si amaigri et si débile qu'il n'a plus la force de résister à la main d'enfant qui le guide. L'équipement de cette pauvre bête est en parfaite harmonie avec l'état délabré de la voiture ; un harnais moitié cuir et moitié ficelle, usé et rapiéceté; une sous-ventrière faite avec de l'écorce de bouleau, et deux lanières amincies pour rênes : voilà tout. Dire qu'avec cet attirail on joue sa vie à chaque pas, c'est ce qui arrive souvent en voyage ; mais dire qu'on la joue d'une façon aussi misérable, c'est fort triste. Au premier coup de fouet, notre cheval, qui depuis longtemps avait perdu l'habitude de trotter, fait un soubresaut, et son harnais se
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rompt. Nous voilà obligés de descendre et de le renouer tant bien que mal avec tous les bouts de corde qu'une heureuse prévoyance nous avait fait mettre dans notre poche. Un peu plus loin, nous entendons un craquement sinistre suivi d'une secousse qui nous jette sur la ïoue. C'est le ressort qui se brise. Désormais il n'y a plus de place sur le banc que pour une seule personne. L'un de nous s'en va à pied, tandis que l'autre tâche de tenir d'une main prudente les rênes fragiles qui menacent de nous abandonner au moindre mouvement. A force de patience , de réserve et de temporisation, nous arrivons enfin de gîte en gîte sans nous casser ni bras ni jambes. A chaque relais, nous changons d'équipage, hélas ! et à chaque relais l'équipage apparaît avec quelque misère d'un autre genre. Bientôt ce qui devait être pour nous une consolation devient une cause perpétuelle d'inquiétude. En approchant du gaard, nous savions bien ce que nous allions quitter; mais qui pouvait dire ce qu'on nous donnerait? Si impitoyable que fût le siège de notre voiture, nous finissions cependant par y découvrir quelque bonne qualité. Il y avait çà et là certaines rainures, où, après deux ou trois essais infructueux, nos os et nos muscles parvenaient à s'emboîter. Nous faisions une connaissance plus intime avec le dossier, et en lui sacrifiant une partie de nos membres, le reste dû corps pouvait rester dans im état de repos qui ressemblait à une véritable béatitude. Mais, au relais suivant, il fallait renoncer à cette sécurité conquise par une étude minutieuse de toutes les parties de la charrette; il fallait recommencer une nouvelle expérience, chercher un nouveau joint et se résigner à de nouvelles meurtrissures.
C'est ainsi que nous avons gravi les dernières sommités du Dovre Field pour redescendre ensuite dans l'Opdal. C'était la partie la plus difficile, mais la plus grandiose de notre voyage. De hautes montagnes serrées l'une contre
Tautre ; des masses de roc gigantesques debout comme une forteresse à la cime des ïnontagiies, des pics de neige fermant dé tout côté Vhorizon , des gorges profondes où les rayons de soleil descendent à peine, un chemin qui monte droit sur la pointe des rocs, une cascade qui se précipite par bonds impétueux jusqu'au sein de la vallée, une rivière qui mugit comme un torrent : tel est l'aspect d'un des défilés qui entourent Kongsvold. Là toute végétation est en quelque sorte anéantie. Si l'on aperçoit encore quelques plantes , c'est un tronc de bouleau qui élève timidement à la surface de la terre ses branches languissantes ; c'est une tige de saxifrage , favorisée par une goutte de pluie et un rayon de soleil. Mais l'on n'entrevoit pas une fleur et l'on n'entend pas un chant d'oiseau. Jusque-là nous n'avions encore rencontré aucuii point de vue aussi étrange, aussi imposant, et nous abandonnions avec empressement notre voiture au paysan qui nous servait de guide pour gravir à pied les pointes de roc les plus escarpées et saluer avec des cris d'enthousiasme ces magnifiques scènes d'une nature sauvage.
A peine a-t-on dépassé cette large chaîne du Dovre, (Jti'on temàrque peti à peu un grand changement. La température s'adoucit, la neige disparait, la végétation recommence. C'est d'abord le bouleau qui apparaît, plus fort et plus développé à chaque pas , puis le pin aux rameaux arrondis comme ceux du chêne , puis le sapin, et bientôt on voit les collines couvertes de forêts et les campagnes parsemées d'habitations. Après ce douloureux aspect d'une nature dépouillée de végétation et déserte, on éprouve une grande joie à retrouver les beaux bois qui revêtent le flanc de la montagne , les vertes vallées qui les traversent, les champs de seigle éclairés par un beau soleil; et quand nous voyons la porte du chalet s'ouvrir au bord du chemin, et quand la renoncule des prairies s'épanouit à nos pieds , quand tout autour de nous reprend un
air de vie et de gaieté, si notre pèûsée se reporte vers les sombres défilés de Kongsvold , 11 nous semble que nous avons paàsé par un drame terrible pour arriver à une fraîche et riante idylle.
Toutes ces provinces de Not'Vége jsont peuplées de traditions anciennes que les habitants du gaard rustique se f aôontent encore l'hiver dans là cabane chauffée par un grand poêle ; Tété , dans les pâturages où ils conduisent leurs troupeaux. Le christianisme n'a point aboli, parmi ces populations à la mémoire tenace, tous les vestiges de Pancienne religion païenne. Le nom de Thor, le dieu de la force; de Lôki, le dieu de la ruse et de la méchanceté, s'est perpétué dans le souvenir du peuple, malgré le sermon du missionnaire et la défense du clergé. Seulement ces deux redoutables personnages de ^ancienne Scandinavie ont perdu, dans le conflit des deux religions, leur auréole de dieux. On les a fait descendre au liiveau de la vie huinainè. Thor n'est plus qu'un être brutal qiii se bat comine un pâtre et s'enivte de bière cointne un paysan. Loki est maUcieux et railleur coînme uii écolier, habile et rusé comme un plaideur normand.
Le paganisme, qui a légué à la Norvège ces mythes de thor et de Loki, lui a donné aussi ces myriades de divinités qui habitent la terre et les eaux, divinités grossières qui ne t'appellent que par quelques-unes de leur attributions les sylphes de l'Orierit et les ilymphes gracieuses de la Grèce , panthéisme sauvage , façonné aux mœurs d'un peuple primitif, ignorant et superstitieux. Dans les montagnes sont les géants , les premiers habitants du monde, ennemis des dieux qui les ont subjugués et de la lumière. Ils se cachent pendant le jour dans leurs cavernes sombres, et se montrent la nuit debout sur les masses de rocs qu'ils ont lancées autrefois contre les fils d'Odin, et dont Ûs ne s'arment plus, depuis leur défaite, que pour ravager la demeure des hommes.
Dans les entrailles de la terre sont les nains actifs et industrieux qui fabriquent les armures de fer et cisèlent les glaives d'acier, les TroUes , magiciens habiles qui vont parfois dans la demeure du paysan exercer leurs sorcelleries. Les TroUes ont le pouvoir de se rendre invisibles. Ils assistent aux banquets de noces et dérobent les mets posés sur la table. Quelquefois aussi ils sont tendres et généreux. Ils recherchent les filles des hommes, et tâchent de les emmener dans leurs grottes solitaires. Si le pauvre les invoque, ils viennent à son secours et lui distribuent les trésors qu'ils tiennent enfouis dans le sein de la terre; mais si on les irrite, il faut se hâter de fuir, car rien n'apaise leur esprit vindicatif.
Dans les pâturages est la nymphe Hulda, jeune fille aux cheveux blonds, douce et mélancolique figure que l'on voit passer le soir dans les ombres des taillis, pauvre âme qui erre dans la solitude, condamnée à un éternel veuvage, qui parfois s'approche du chalet où la famille du pâtre est réunie, jette un regard sur les joies du foyer domestique, et s'éloigne en murmurant un chant plaintif.
Dans les eaux est le Nàk*, divinité cruelle qui garde l'entrée des golfes et à qui il faut chaque année une victime humaine; la sirène ou HavfruCj qui vient, comme les sirènes d'autrefois, montrer sa belle tète à la surface des flots, et chanter pour séduire les passants; le Grimm^ musicien magique qui habite les torrents, les cascades, et surprend par ses étranges mélodies l'oreille et l'âme des passants. Le Grimm ne craint pas d'enseigner aux hommes les secrets de son art. Il faut pour gagner son affection lui ofirir un bouc. Si la victime est maigre et chétive , il ne donne au sacrificateur que des leçons incomplètes. Si, au contraire, elle est grasse et bien choisie, il lui révèle le charme de son archet. Aux accords de son instru-