‹ Lettres sur le NordChapitre 37 sur 40 · A CUVILLIER FLEURY · texte numérisé non relu

A CUVILLIER FLEURY

Dans la carte du baron suédois Hermelin , publiée en 1792, Karesuando n'est indiqué que comme un point secondaire. Il appartenait alors au pastorat d'Ënontelds. Depuis la réunion de la Finlande à la Russie, réglise*d'Enontekis a été transportée à Palajokki, et Karesuando est devenu un chef-lieu de paroisse. Il n'y a là que six habitations grossièrement construites, pauvres et délabrées. Elles sont occupées par des Finlandais qui n'ont pour toute ressource que les produits de leur pèche et de leurs bestiaux. Le sol qui les entoiu^e est coupé par le fleuve Muonio, traversé par plusieurs lacs et souvent inondé d'eau. On ne peut ni le cultiver ni l'ensemencer, et, lorsque l'été est assez chaud pour que le foin puisse sécher, c'est une heureuse année. La demeure du prêtre est, comme celle des paysans, composée de plusieurs cabanes en bois tombant en ruine. Il y a un jardin où il est parvenu à faire croître des navets, et une ferme qu'il exploite lui-même, car ses revenus sont si modiques, qu'il pourrait à peine subsister, s'il ne vivait de la vie des paysans , s'il n'avait comme eux sa récolte de foin et son troupeau. L'Ëtat lui donne 75 francs par an. Il en reçoit 40 du fonds ecclésiastique, et vingt- huit tonnes de grain , évaluées à peu près k

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600franes. Le Lapon qui possède, trente rennes doit lui en donner un demi chaque année, plus deux paires de gants et un fromage. Le colon finlandais ou nybyggare lui donne une livre de poisson, deux paires de gants et une livre de beurre. Son casuel est très-précaire et très-minime. D'après la taxe générale , il doit percevoir trente sous pour un enterrement, trente pour un mariage, autant pour un baptême; mais la plupart de ses paroissiens sont si pauvres, que souvent ils ne peuvent lui payer ce léger tribut. Dans une habitation isolée comme celle-ci, où tout ce qui sert aux besoins de la vie journalière doit être payé fort cher, avec ces fractions de dlme, ces tonnes d'orge, ces casuels mal assurés, le prêtre ne parvient qu'avec une rigide économie à pourvoir à l'entretien de sa famiUe. Le jour où nous entrâmes chez lui, et où nous déposâmes sur sa table un de nos flacons de voyage : « Voilà la première fois, nous dit-il, qu'on boit du vin dans cette maison. » Comme les paysans, il ne boit ordinairement que du lait, il ne mange que du pain d'orge, du poisson, et de temps à autre de la chair de renne.

Nous aurions eu pitié de cette existence de prêtre dans cette triste et froide habitation, si nous n'avions vu la veille celle du missionnaire. Cet homme qui a fait comme le prêtre des études universitaires , et qui doit au besoin le remplace^, reçoit chaque année vingt^inq tonnes de grain, rien de plus. Il voyage tout l'hiver dans les montagnes pour swrvéïllerles catéchistes j examiner l'instruction qu'ils donnent aux Lapons, et les aider de ses encouragements, de ses conseils. U va d'une tente à l'autre par le froid, par la neige, couche au milieu de la fumée, et partage la malheureuse existence de la famille nomade. Nous entrâmes dans une chambre étroite, l'unique chambre de la maison. N6us trouvâmes là un homme jeune encore, mais faible et maladif, déjà chauve et aveugle à demi; c'était le missionnaire. Il avait devant lui une tasse de lait, une galette

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â*orgë|'et tlfl livre qu'il lisait comme un ermite des imdms temps, en prenant son frugal repas. Près de son lit étaient placés quelques rayons de bibliothèque, où nous aperçûmes des classiques latins et suédois , les poésies de Te^ gn^, de Franzen, et l'histoiretde Suède de Geiier. Il n*ayait pn acheter ces ouvrages que par de tLombreuses privations ; mais c'était là son cercle d'amis ^ sa consolation , sa joie, n nous montra avec un sentiment d'affection ohacun de ces livres, qu'il avait souvent lus et relus d'un bout à l'autre. Il nous raconta ses pèlerinages d'hiver , ses haltes dans les tentes laponnes, et quand nous lui demandâmes si cette vie ne lui semblait pas bien pénible : « Oh ! non, répondit-il, j'y suis habitué, et je l'aime. Je suis, il est vrai, privé de toutes les jouissances du luxe; mais mes vingtKîinq tonnes de grain me suffisent, et je me sens heureux. — Heureux! me disais-je en le quittant; est-ce donc toujours parmi les parents du pauvre Babouk qu'il faudra aller chercher le bonheiu» î »

La paroisse de KaTesuando s'étend à une longue dis-* tance. On n*y compte que huit ceàts habitants^ dont six cents Ldpons, le reste Finlandais , et pas un seul Suédois. L'été, l'église est peu fréquentée : les Lapons errent alors sur les oôtes de Norvège ; mais l'hiver ils se rassemblent dans les environs du hameau , et viennent ass^ régulière^ aient le dimanche assister au sermon du prêtre. Il y a là, au mois de février, à l'époque du thing *, une foire considérable. Les Lapons y viennent de plus de quarante lieues à la ronde* Ils apportent sur leurs petits traîneaux de la thair de renne, des fromages, des fourrures, et prennent , en échange^ du tabac, de l'eau-^de-vie, de la farine^

Le 10 septembre au matin, nous quittâmes Karesuando pour descendre le âèuve Muonio. On nous amena quatre

1. Assemblée générait où te fogdê perçoit les impôts et Jtige les

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barques longues et étroites , recourbées aui deux bouts, et glissant sur Teau comme des coquilles de noix. Deux personnes seulement peuvent s'asseoir dans ces bateaux ; deux rameurs se tiennent sur Tavant , et le pilote est de* bout à l'arrière avec une lourde rame qui lui sert de gouvernail. Le fleuve est large, imposant, et coupé par un grand nombre de cascades : c'est ime chose curieuse à voir. C'est un écueil parfois dangereux, mais beaucoup moins dangereux et moins effrayant que certains voyageurs ne l'ont représenté. La pente de la cascade est adoucie par sa longue étendue. Quelquefois on peut à peine la remar* quer; mais souvent les larges vagues qui tombent tout à coup de leur niveau grondent, bouillonnent, écument, se brisent contre des quartiers de rocs, puis soudain s'arrêtent contre un espace d'eau calme et rebondissent sur elles^-mêmes. Le bateau descend ces cascades avec la rapidité d'une flèche, et, si le pUote n'est pas asse2 habile pour le gouverner, ni les rameurs assez forts pour résister au choc violent des flots, on court risque de se briser contre les rocs dont les pointes apparaissent à la surface de Teau.

Le peuple, avec son instinct poétique^ a symbolisé ces chutes d*eau. Dans ses récits traditionnels , la cascade porte ordinairement un nom d'homme. Elle a des yeux et des oreilles ; elle chante, elle sourit, elle s'emporte* Elle voit venir le pêcheur qui veut la maîtriser, et le lance avec fureur d'une vague à l'autre pour le punir de sa témérité. Elle voit venir la jeune fille des champs, défiante et craintive, et la berce mollement sur ses flots assouplis^ L'imagination du peuple a aussi poétisé les bancs de ^oe qui rendent le passage de la cascade si difficile. Cleux«ci ont ^été apportés par les géants , qui voulaient en faire un pont pour aller d'une rive à l'autre ; ceux-là , par les soreiers, qui voulaient entraver les voyages du pécheur : et tout eela forme une poésie féconde, variée, non fente,

mais vivant dans la mémoire des paysans, et se perpétuant dans les contes du soir.

Depuis 1809, le fleuve Muonio sert de limite aux deux nations. La partie droite appartient à la Suède, la partie gauche à la Russie. Les habitants de l'une et l'autre rive sont tous Finlandais. Ils ont vécu autrefois ensemble dans des relations journalières ; ils formaient wne même communauté , ils avaient les mêmes lois et les mêmes intérêts. Maintenant la politique a divisé cette vieille tribu, et le fleuve qui réunissait autrefois les hommes d'une même race est devenu pour eux une barrière , une ligne de démarcation. Mais les habitudes du passé et les liens du cœur l'emportent sur les contrats de la diplomatie. Le traité de 1809, conclu par la force du sabre, écrit avec la pointe d'une baïonnette, ce traité n'a pu anéantir en un jour tant de souvenirs enracinés dans le cœur de la nation finlandaise, tant d'affections particulières, tant d'alliances de familles. Les colons des deux rives du Muonio vivent ensemble comme par le passé. Ils parlent la même langue, se .servent de la même monnaie et partagent les mêmes affections. La Russie a suivi, à l'égard de la Finlande, la politique dont la Prusse lui avait donné l'exemple à l'égard des provinces Rhénanes : elle lui a laissé" une partie de ses lois et de ses institutions. Cependant elle s'efforce, par tous les moyens possibles, d'effacer peu à peu dans ce pays les souvenirs suédois, et d'y introduire un nouvel esprit et une nouvelle prépondérance. Ainsi elle a commencé par transférer à Helsingfors l'imiversité d'Abo, qui, par son voisinage de la Suède, par ses traditions, devait subir l'influence de Stockholm plus que celle de Saint-Pétersbourg. Elle a créé dans cette université une chaire de russe, et, dès maintenant; les Finlandais qui aspirent à exercer une fonction publique doivent présenter un certificat constatant qu'ils savent la langue russe. Elle a essayé de se faire aimer en diminuant lès impôts, en accordant au

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peuple une constitution semi-libérale et semi-despotique. Fnfin elle a placé à la tête de cette contrée, enclavée au* jourd'hui dans l'empire sous le titre de grande principauté deFirUandey un gouverneur général et un sénat, dont les membres, nommés par l'empereur S tendent sans cesse à consolider la domination russe.

Au point de vue purement financier, la possession de la Yiolande ne présente certes aucun avantage à la Russie. On peut même dire sans exagération et démontrer par des chiffres qu'elle lui coûte plus qu'elle ne lui rapporte. Mais, sous le rapport politique, c'est une conquête inappréciable. Elle arrondit ses frontières, elle lui livre le goUe de Bothnie, et lui ouvre l'entrée des royaumes Scandinaves. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la carte pour voir combien il importait à la Russie de s'adjoindre cette vaste province, et de quel intérêt il était pour la Suède de la conserver. Aussi, pendant près de huit siècles, ces deux puissances n'ont cessé de se la disputer. L'une et l'autre la regardaient comme un rempart nécessaire pour se préserver de tout envahissement. Le rempart est maintenant du côté de la Russie, et les Suédois ne prononcent encore qu'avec un amer ressentiment le nom de leur malheureux Gustave IV, qui, par sa folle témérité, leur fit perdre cette province, à laquelle ils étaient unis parles liens de l'intérêt politique et de l'affection. Plusieurs fois déjà quelques-uns de ces hommes qui se passionnent pour un rêve ont exprimé le désir chevaleresque de voir Charles XIV convoquer le ban et l'arrière-ban de ses armées pour anéantir le traité de 1809 et reprendre cette province, que la Suède appelle encore sa sœur. Leur projet de conquête, leur plan de campagne n'est qu'une utopie. La Suède n'est pas assez forte pour entreprendre une guerre pareille , et la Finlande , qui a combattu si opiniâtrement autrefois

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