Réglementer for Regerings-Conseilen % Finland
SSt LETTRES SUK LE NORD.
peuF repoufiflur la domioatipn ru^sa, ne f^ait vraisembU^ blement aueun effort aujourd'hui pour s'en affranchir. Il est bien vrai que les FiiUandais conservent encore une pro foncje sympathie pour le royaume dont ils ont longtemps partagé la bonne et la mauvaise fortune; mais, comme Ta très-bien fait observer un publidste suédois, l'intérêt du présent, l'espoir de l'avenir, neutralisent déjà dansleur cœur les souvenirs du passé ^ Les principaux habitants du pays ont été ralliés au parti russe par des places et des décora*tions, d'autres par un allégement dans les redevances de$ biens sei^euriaux, tous par l'attrait d'une constitution. La Finlande a d'ailleurs éprouvé, dans ses longs moments de crise, que la Suède pouvait à peine la défendre. Livrée pendant plusieurs siècles au pillage des Russes, elle ^ transigé avec ses haines nationales, et, pou^ conserver son bien^àtre matériel, elle s'abandonne maintenant à la protection de ceux qui l'envahissaient autrefois.
De Drontheim au cap Nord, nous avions vu la végétation décroître graduellement, s'affaisser, disparaître. En descendant le Muonio, nous la vîmes renaître et grandir. Les deux bords du fleuve sont plats comme les plaines de Hollande et couverts de verdure. D'abord on entre dans la région des bouleaux, puis, à quelques milles de distance, on voit surgir des pins à la tête arrondie, à la tige légère, comme ceux que l'on rencontre après avoir traversé le Dovre. Un peu plus loin, on aperçoit des sapins élancés, menus, portant des branches courtes , pareils au perches de houblon qui entourent les collines de Bamberg. Dans certains endroits , ces sapins sont môles aux bouleaux dont le feuillage commence à jaunir, et ces longues tig^, debout au milieu des branches mobiles qui flottent à tous les vents, présentent un joli coup d'oeÛ. Mais bientôt la rotation des bouleaux diminue, s'efface, et, là où
t. Om Àlliant'Tmtailen mOhn Sverige oûf. J%<i1«ihI âr IM*
ellfi s'arrête , s*aryète aussi la Lapome, Dès ee inoment toutf la côte» jusqu'aux euvirons d*Ume&, n'est connue qi^e sqv^ la nom de Nordbottiuie, et l'on ne retrouve la vraie vie laponne qu'à une assez lopgue distance de la iner,
A mesure que la végétation augmente, les habitations reparaissent plus grandes et plus nombreuses. De distance eia distance* on distingue sur le rivage la ferme finlandaise avec les petites cabanes qui l'entourent. J^es hommes tra^ vaillent da|is les champs, et les femmes s'en vont, le râteau sur l'épaule, recueillir le foin qu'ils put fauohé le matin. A moitié chemin, nous entrons dans une de ces fermes. Ceux qui l'habitent sont iQin, mais la porte est ouverte. Le feu brille dans la cheminée, et les jattes de lait frais sont posées sur la table. Le vol est si rare parmi les habitants de ce pays, qu'ils ne le redoutent pas, et, lorsqu'ils sortent, ils laissent leur maison ouverte, ccnnme si, même pendant leur absence, ils ne voulaient pas se priver du plaisir d'offiir un asile à l'étranger qui passe.
Après ces habitations éparses, nous rencontrons troi^ grands hameaux : celui de Kattisuvando, placé dans une ^tuation pittoresque au bord du fleuve ; celui d'OËfver-p Muonio, et celui de Muonioniska, chef^lieu d'un pastorat considérable appartenant à la Russie. Il y a là un paysan qui, d'après certaines conventions faites avec l'autorité du canton, est tenu de loger les voyageurs et de les héberger. Le hârradkôfding a oublié de lui prescrire les précautions qu'il devait prendre pour que les malbeui^ux étrangers qui lui arrivent n'eussent pas du moins à regretter l'abri des bois, et l'aubergiste, en homme de conscience, s'en est tenu aux ternes du traité. Il n'y a rien à attendre ni de sacaye ni de son armoire; mais à quelque heure du jour qu'on vienne le surprendre, on est à peu près sûr de trouver chez lui une couche 4e paille, 4u pain now et du lait caiUé en abondance.
Pans ce hameau et d^ns 1^ hame^^ui; vmi^ situj§s sur
384 LETTRES SXm LE NORD.
l'autre rive, les paysans ne se contentent plus de récolter du foin, d'élever des bestiaux. Ils veulent semer de l'orge, et cette ambition agricole les plonge souvent dans la misère. Souvent la moisson, surprise par le froid, ne peut pas mûrir. Us récoltent leur orge à moitié verte. Ils la portent dans une espèce de four et la font sécher à un feu ardent, puis ils la battent ef la pétrissent avec la paille. On nous a mon^é le pain qu'ils mangent la plupart du temps : c'est une galette de paille jaune où il n'entre guère qu'un* quart de farine. Un autre malheur dans leurs années de disette, c'est que ces épis avortés, dont ils parviennent si difficilement à faire du pain , ne peuvent leur donner de semence pour l'année suivante. Us sont obligés d'en acheter, et ils la payent cher.
Plusieurs fois les hommes intelligents du pays leur ont représenté combien il vaudrait mieux renoncer à cette funeste culture, mettre leurs champs en prairie et se livrer à l'éducation des bestiaux, qui les enrichit presque toujours; mais ces remontrances sont inutiles. Le paysan répond qu'il veut faire comme ses pères ont fait. Jeune, il s'est réjoui de conduire la charrue à travers les sillons; vieux, iï veut la conduire encore. Il a pour le sol qui lui appartient une sorte d'aflfection enfantine, et pour ses travaux de laboureur une préférence que nulle déception ne peut affaiblir. L'aspect des pâturages ne lui cause qu'une faible joie; mais l'aspect d'un champ d'orge où les épis se développent et commencent à jaunir, fait battre son cœur et l'enorgueillit : car c'est là le fruit de ses travaux, de sa patience, de son habileté. Que si alors on tente de lui représenter ses vrais intérêts, il se retranche dans ses souvenirs de jeunesse, dans l'attachement naïf qu'il a pour ses sillons. « Oh! voyez, disait un jour un paysan finlandais à un prêtre qui cherchait à le détourner de ses fausses spéculations de laboureur; voyez, la terre est noire. Il me semble qu'elle est couverte d'un voile de deuil,
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qu'elle soufire, qu'elle a faim. C'est elle qui nous a nourris, mon père et moi. Comment voulez-vous que je Tabandonne, que je la laisse languir, quand je peux, avec un sac de semence, la rendre si riante et si belle? »
Ainsi le pauvre paysan de Nordbothnie continue à suivre le même système. Son champ est pour lui comme une loterie à laquelle il porte chaque année avec un nouvel espoir et une nouvelle résignation le fruit de ses sueurs et de ses épargnes. Souvent il s'endette pour entretenir ce lot rongeur auquel il ne veut pas renoncer. Les années de disette l'accablent; mais une récolte féconde lui rend sa joie et son audace. Quand nous arrivâmes à Muonioniska, nous fCLmes témoins d'une de ces heureuses émotions. C'était la première fois depuis sept ans que l'orge était vraiment mûre. Cette fois on ne la portait plus au four pour la faire sécher, on la dressait gaiement par faisceaux sur des perches, comme du lin sur des quenouilles. Dans les familles, on commençait à pétrir du pain plus pur, et le laboureur, en comptant ses belles gerbes, regardait d'un air malicieux le marchand qui, cette année, ne pourrait pas bénéficier sur le prix de la semence.
La ressource la plus assurée du Finlandais de Nordbothnie est le produit de ses bestiaux. Quand le paysan est parvenu à amasser quelques centaines de livres de beurre, il les porte en Norvège, où on les paye mieux qu'en Suède. Il voyage avec ses chevaux le long du fleuve, qui se couvre de glace au mois d'octobre et ne dégèle ordinairement que vers le milieu de mai. Au pied des montagnes, il trouve des rennes, des ackija (traîneaux) et des Lapons. Pour cinq francs il a un attelage qui le conduit jusqu'à Finmark. Il vend son beurre à Alten, à Talvig, à Kaafiord, prend en échange les diverses denrées dont il a besoin. Chaque lispimd de beurre vaut à peu près dix francs. Quand le paysan a payé ses frais de voyage, fait sa provision d'eaude-vie, de tabac, il lui reste encore de quoi acquitter ses
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impôt9, et porter le dimanclie quelques ^cbellings à Tof* fraode. De temps à autre, il peut vendre aussi des peaux, de la viande fumée et du poisson*
Du reste, il mène une vie sobre et économe. Il ne boit que du lait môle avec de Teau, parfois un peu d'eau-devie, et ne mange que du pain noir. S'il a quelque aisance, il tue au commencement de l'hiver une génisse qu'il sale, et le dimanche sa femme en fait bouilUr un morceau. Le jqur de Noël e$t le seul où il sorte de son abstinence habituelle. Ce jour--là, on brasse dans sa maison de la bière, qui est, comme dans toute la Suède, connue sous le nom de bière de Noël (Jviol); on pétrit des gâteaux, on dé* coupe un morceau de génisse, et toute la communauté, parents, enfants, voisins et domestiques, s'assied à la même table, et se réjouit comme les bergers de Bethléem de la venue du Sauveur.
Un grand jour aussi pour lui est celui où l'un de ses enfants se marie. La cérémonie nuptiale a lieu ordinaire^ ment en hiver, car alors les paysans sont plus libres et les voyages plus faciles. Une semaine avant le jour solennel, deux ou trois messagers vont pardiflférentes routes inviter à la noce les propriétaires et les domestiques des gaards du voisinage. Puis l'heure de la réunion arrive. La chambre des fiançailles est tapissée de rameaux verts; les pièces de bœuf rôtissent au foyer, et les flacons d'eau-devie brillent sur la table. La bonne mère de famille a préparé, pour cette grave circonstance, son linge le plus fin et sa vaisselle la moins ébréchée. Les voisins sont venus à son secours, et tout ce qu'il y a d'assiettes de faïence et de cuillères d'argent à plusieurs lieues h la ronde est réuni ce jour-là dans la maison des fiancés. Bientôt on entend le galop des chevaux qui amènent les convives. Les légers traîneaux glissent dans la cour de la ferme. On court audevant des nouveaux venus, on leur serre la main, on les fait asseoir près du feu, on leur sert de la bière et de l'eau-
de-vie; puis^ un instant après, le son des grelots reeom* mence, les étrangers arrivent de tous côtés, et dans Tes^ pace de quelques heures, deux à trois cents personnes se trouvent rassemblées dans la même enceinte. Après le déjeuner, les fiancés s'avancent, conduits par leurs parents. Le jeune homme porte un habit de fin vadmel, un gilet à boutons brillants, et la jeune fille une ceinture d'argent et une couronne dorée. Tous deux s'asseyent au milieu de la salle sur des sièges recouverts d'un manteau de soie. Le prêtre les bénit ; puis, lorsque les prières sont achevées, Û va se mettre devant une table sur laquelle un domesti-^ que vient de poser un Isurge plateau. Il adresse une allocu-tion aux convives, et leur recommande le jeune couple qui va entrer en ménage. Chacun connaît d'avance le dernier mot de cette charitable harangue, et chacun tire sa bourse. D'abord viennent les parents, qui déposent dans le plateau de beaux écus neufs recueillis exprès pour cette solennité, puis les riches voisins, qui y portent parfois jusqu'à quinze ou vingt francs, et les domestiques, qui apportent aussi leurofitande; après quoi on se met à table, on boit, on danse, on fait une ample consommation de bière et d'eau^e^vie. Les convives restent là deux ou trois jours» couchent dans la grange, et viennent tour à tour s^asseoir à la même table. Mais en comptant leurs recettes, il est rare que les nouveaux mariés n'aient pas un ample béné-^ fice sur les frais de leur hospitalité.
Cette race finlandaise, que je voyais pour la première fois dans son propre pays, m'intéressait beaucoup. Taimais à étudier sa physionomie, à la suivre dans les habi«tudes de sa vie. Les femmes sont blanches, fraîches, bien faites. Nous en avons vu une à Kilangi qu'on aurait pu citer partout comme une beauté remarquable. Quand elle était jeune fille, eUe attira souvent l'attention des voya^ geurs, et beaucoup de riches étrangers, nous dit notre guide, tentèrent de la séduire ; mais ni les douces paroles
ni les promesses brillantes ne purent Témouvoir : elle resta dans l'humble demeure où elle était née, et devint une bonne et heureuse femme de paysan.
Les hommes sont généralement grands et forts. Sur leur figure pâle et dans leurs yeux bleus, on remarque une expression de cahne qui ressemble parfois à de la mélancolie ; mais l'espèce de résignation passive dans laquelle ils vivent habituellement ne fait que masquer l'énergique trempe de leur caractère. Ils sont fermes et tenaces dans leurs résolutions, inflexibles dans leurs sentiments de haine, admirables dans leur dévouement. On m'a cité deux anecdotes qui peignent assez bien les traits distinctifs de leur caractère dans deux situations opposées. Un Finlandais, qui avait à se plaindre de son maître, conçut le projet de le tuer, et nourrit pendant cinq ans cette fatale pensée. Il n'attendait qu'une occasion favorable pour exécuter son crime. Dès qu'elle se présenta, il la saisit avec empressement. Traduit devant ses juges, il avoua le meurtre qu'il venait de commettre, et, comme on l'engageait à se repentir et à demander pardon à Dieu avant d'aller paraître devant lui, il joignit les mains, fit sa prière et dit qu'il mourait avec la joie d'avoir lui-môme enlevé la vie à un misérable.
L'autre anecdote que l'on me racontait dans le pays est un exemple de générosité d'âme presque fabuleux. Deux officiers firent naufrage en allant de Stockholm à Abc, et se sauvèrent avec leur domestique et un Finlandais sur quelques planches à demi brisées. Ce radeau impro* visé était trop faible pour les porter tous quatre. L'un des officiers se prit à pleurer en parlant de sa femme et de ses enfants, c Vous les reverrez, dit le Finlandais, qui l'avait écouté avec une profonde émotion; adieu, vivez heureux. > Au même instant il se précipite dans les vagues, et la nacelle allégée continue sa route.
Les maisons finlandaises sont remarquables par leur
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adroite distribution et leur propreté. Chaque ferme se compose, comme je l'ai dit, de plusieurs corps de logis, et chaque corps de logis, chaque chambre même a un nom particulier. Ordinairement on entre dans une grande cour carrée, fermée par quatre édifices. Le plus large, le plus élevé , est l'habitation du paysan. Là est le kammare^ la chambre où Ton garde les larges seaux de lait, et où couche le chef de famille; à côté est la porte, vaste salle chauffée par le feu de la cuisine et du four, où l'on fait cuire tous les deux jours la galette d'orge. C'est là que les habitants de la ferme se reposent après leurs travaux, c'est là qu'ils couchent sur le plancher ou sur un banc. Vis-àvis est la chambre où les fenunes filent et tissent la laine. A côté de ce premier édifice est la petite maison réservée aux voyageurs ; en face, la grange ; plus loin, l'écurie. En sortant de cette enceinte, on trouve les stahur^ ou magasins en bois pareils à de grands coffres, où la famille enferme une partie de ses vêtements et de ses provisions. Près de là est la cabane où l'on fait cuire pendant l'hiver, dans une grande chaudière, les plantes marécageuses et les branches d'arbres qui servent de nourriture aux bestiaux; puis le seano ou maison de bains. Ce dernier bâtiment, que l'on retrouve dans toute la Finlande et dans toutes les provinces où les Finlandais ont établi ime colonie, ne renferme qu'une grande salle carrée, qui se ferme hermétiquement de tous côtés. Au fond, de larges bancs sont élevés contre la muraille à quelques pieds du sol. Au milieu est le foyer. Trois fois par semaine, pendant la saison du travail, et chaque samedi, pendant l'hiver, les habitants de la ferme se réunissent là le soir, dans un état complet de nudité. On fait chauffer des dalles au feu; puis on jette sur ces dalles de Teau bouillante, ce qui produit en quelques instants une vapeur épaisse et une chaleur concentrée qui s'élève souvent jusqu'au delà de quarante degrés. Pendant ce temps, les ^baigneurs se tiennent de-
bout sur le banc : et lorsque la sueur ruisselle de leurs membres , ils se frappent ayec des verges pour s'exciter encore. Après avoir passé une demi*heure dans cette température, dont Tidée seule eSraye celui qui n*en a pas, comme eux, contracté l'habitude, ils sortent tout nus, et vont tranquillement s'habiller dans leur chambre.
Ces gaards renferment ce qui est nécessaire à l'exploita* tion d'une ferme : on y trouve une forge, un atelier de menuiserie. Les Finlandais fabriquent eux«-mèmes leurs instruments d'agriculture ; les femmes tissent, cousent les vêtements, et le soir donnent des leçons à leurs enfants* Il n'y a point d'écoles dans les campagnes de Finlande, mais on trouve dans chaque maison une Bible , un livre de psaumes, un catéchisme, et tout le monde sait lire^
A un demi-mille de Muonioniska est la cascade d'JSyo»* pdikha, la plus forte et la plus redoutée de toutes celtes que l'on rencontre sur ce grand fleuve; son nom en finlandais signige demèwrB du vieux. C'est là qu'habite le vieux Neck entre les rochers ; lorsqu'un pilote maladroit s'approche trop près de sa grotte, il se lève avec colère, il agite sa baguette magique, les vagues s'enflent, et le torrent vengeur emporte dans l'abîme la barque téméraire»
Cette cascade a près d'un quart de lieue de long; des rocs nus la bordent de chaque côté comme un rempart; des sapins échevelés la dc»ninent; des troncs d'arbres déracinés roulent dans ses flots ; l'horizon est de tous côtés fermé par des rochers et des bois ; la forêt est silencieuse et dé* serte; on n'entend que le craquement d'une tige vieillie qui se brise sous l'effort du vent, ou le fracas des flots qui Se précipitent contre les pierres. C'est un magnifique océan de désolation , un poème dans la solitude, un tableau su-^ blime dans le désert.
Ordinairement, les voyageurs descendent sur le rivage, en arrivant auprès de cette cascade , et vont par terre, au delà, de l'endroit redouté , attendre leur bateau. Les pê-
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cheurs et les paysans de la côte, habitués à la franchir chaque jour, n'osent pas môme s'y hasarder sans un pi« lote. Il y avait autrefois ici quatre pilotes ; deux d'entre eux sont morts après de pénibles fatigues^ le troisième s'est noyé l'été dernier. « Il voulait jouer, me dit un de nos rameurs, avec les diables blancs (les vagues) de l'Eyan-* pa'ikka ; mais ils se sont élancés vers lui, et il n'a pas ré-* sisté longtemps. En deux tours de main, voyez : la barque s'en allait par morceaux , comme un vieux poisson sec, et le pilote avait plus d'eau dans le gosier qu'il n'est permis à un chrétien d'en boire. »
Le quatrième pilote est un jeune homme au regard expressif, à la figure mâle et h^urdie. U porte de grands che-* veux blonds flottant sur ses épaules, une jaquette verte, comme celle des chassemrs du Tyrol, et des pantalons en cuir. Son nom est aussi romantique que le métier qu'il exerce : il s'appelle Cari Regiûa. C'est lui maintenant qui guide tous les bateaux de paysans et de voyageurs dans ce passage difficile ; on lui paye un riacdaUr^ 30 sous, pour jouer ainsi sa vie.
Les habitants de Muonioniska n'avaient pas manqué de nous raconter les nombreux accidents arrivés sur cette cascade ; mais leur récit ne faisait que nous donner, à M. Gaimard et à moi, un plus grand désir de la àtf^ cendre. On nous disait d'ailleurs que, qudques jours auparavant, deux voyageurs anglais avaient reculé d'ef*froi en la voyant, et s'étaient hâtés de prendre le chemin de t^re. Nous tenions à nous montrer plus courageux que les Anglais.
Bientôt nous entendons le bruissement du torrent, nous voyons les flots d'écume qui jaillissent dans Tair. La cascade apparaît sombre et fougueuse, secouant sa tête éche^ velée entre ses rideaux de sapins. « Le vieux Neck est en colère ! s'écrie l'un des matelots ; il n'aime pas les étrangers. » Mais nous sommes décidés à voir de près le
vieux Neck , et nous restons dans le bateau. Le pilote est debout, le gouvernail à la main, l'œil attentif, les cheveux au vent. Les deux rameurs serrent avec force leurs avirons et tiennent le regard fixé sur leur guide pom* obéir à son moindre signe, à sa parole, à son mouvement. En nous penchant sur le bord de la barque, nous voyons les rochers dont la cascade est hérissée : les uns dressent leur cime aiguë à la surface de l'eau; d'autres sont cachés sous une nappe d'écume, et le bateau tourne, serpente, glisse entre les écueils , et bondit comme un coursier sans frein sur le dos des vagues. Tantôt le flot , repoussé par les rocs, heurte avec violence notre barque fragile; tantôt il se dresse dans l'air et rejaillit sur nous comme une pluie d'orage. Puis nous tombons d'un degré de la cascade à l'autre. Lalame se creuse et s'affaisse sous nous, et le fond de l'eau ressemble à un lit de soie bleue, et les bandes d'écume qui nous entourent à des franges d'argent. Mais la cascade gronde de nouveau , s'irrite, nous poursuit, et nous lance de vague en vague, d'écueil en écueil. Tout ce mouvement de l'eau, cette force du torrent , cette variété d'aspects, nous donnent une foule d'émotions saisissantes et rapides comme un rêve. En un clin d' œil le rêve est fini. En trois minutes l'espace orageux est parcouru , et l'on rentre dans le lit paisible du Muonio. Mais nous avions été si heureux de faire cette première course, que nous voulûmes la recommencer, à la grande surprise de nos rameurs , qui n'avaient pas l'habitude de voir les voyageurs entreprendre deux fois de suite ce trajet redouté sur toute la côte.
A partir de là, le paysage est plus large et plus varié, les forêts sont plus hautes et les maisons plus nombreuses. Les gîtes où nous nous arrêtons ne sont ,pas élégants, mais propres, spacieux, et la politesse affectueuse avec laquelle on nous reçoit nous fait oublier les privations matérielles que nous devons y subir. Denx jours après avoir
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traversé TËyanpaïkka, nous nous reposâmes de nos heures de fatigue et de nos heures d'abstinence dans la riante habitation de Kengisbruk. C'est une forge qui date de plus de deux siècles, la forge la plus septentrionale delà Suède. Lorsque nous y arrivâmes, elle venait d'être vendue, et les anciens maîtres l'avaient déjà quittée pour faire place aux nouveaux. Il n'y avait dans la maison du directeiu* de l'établissement qu'une jeune fille qui nous reçut avec une grâce parfaite. Nous trouvâmes là des livres, des journaux, et tout ce qui était pour nous , depuis quelque temps, un luxe inusité : des rideaux de mousseline aux fenêtres, des chaises couvertes en toile de Perse, et un plancher parqueté.
Le lendemain , nous dîmes adieu à regret à la jeune fille qui nous était apparue comme une fée dans cette demeure abandonnée des hommes. Une forêt de bouleaux s'étendait devant nous; un torrent grondait à nos pieds. Les lueurs argentées d'un beau matin d'automne scintillaient sur les flots et à travers les arbres. Les pointes d'herbes revêtues d'une légère gelée brillaient aux premiers rayons du soleil comme des perles. La mésange de Sibérie (parus Sibériens) au plumage gris, le pinson des Ardennes (montifringilla ) aux ailes noires , à la poitrine jaune, au collier brun, et la linotte à la tête tachetée de rouge, gazouillaient leur prière sur les rameaux verts agités par un vent frais. La fumée montait avec des étincelles de feu au-dessus des fourneaux,, et la cloche appelait les ouvriers au travail. Nous nous en allions à pas lents, regardant de tous côtés ce paysage pittoresque, tantôt nous retournant pour voir encore la cime des forges cachées dans le vallon , tantôt nous arrêtant au bord de l'eau. Dans ce moment , cette belle et fraîche matinée du Nord avait une teinte méridionale. Je la contemplais avec un vague sentiment de joie, et je la saluais avec une douce 'mélancolie; car ces lieux que j'aimais, j'allais bientôt les
quitter, et déjà j'essayais de transporter l'émotioD du mo-' ment dans la rôverie du souvenir :*
Sur les coteaux le jour se lève, Frais et riant comme un beau rêve.
Parmi les bouleaux argentés , Et sur les champs que Ton moissonne , Les doux rayons d'un ciel d'automne Répandent de molles clartés.
Ici, sous un voile de brume, La cascade bruyante écume ; Là le fleuve paisible et pur Dans la plaine s'enfuit , s'efface , Et sur la rive qu'il embrasse Jette un soupir , un flot d'azur.
Et loin du bruit , et loin du monde , Graiement je m'élance sur l'onde, Heureux de voir dans le lointain Se dérouler le paysage, De songer à mon grand voyage, î)e respirer l'air du matin.
Lorsque l'oiseau aous la bruyère S'élève et chante sa prière , Je prie aussi, je dis : c Mon DieUl Laisse-moi demeurer encore Dans cet abri que Ton ignore , SouS ton regard, sous ton ciel bleu.
c Que la nature soit le temple Où. mon œil ému te contemple!
Que la grande voix du désert , Le bruit des eaux sur le rivage , Le chant caché dans le feuillage , Soient mon cantique et mon concert! >
Ces souvenirs des jours tranquilles, Dans la vaine rumeur des villes.
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Un jour J9 les emporterai.
Si la destin cruel m'oppresse , Ils me suivront dans ma tristesse , Et souvent je les bénirai.
I^ous étions au confluent des deux fleuves. Le Torneft bondiiisant, mugissant, courait se précipiter dans le Muo-r nio. A côté, uu petit ruisseau, sorti d'une source voisine, suivait paisiblement la même route. En les voyant des* (^ndre tous deux dans le même UU il me semblait voir une image de la vie, et je me disais : «< C'est ainsi que passent les destinées humaines, les unes hardies et impo* sautes, les autres obscures et timides. Mais qu'importe le bassin de graoit d'où elles s'échappent, ou l'humble sillon qu'elles se creusent ? elles s'en vont toutes vers le ménoe but, elles tombent toutes dans le grand fleuve del'étermté* »
A Kengisbruk, le Muonio perd son nom. Le Torneâ, qui vient d'arriver, lui impose le sien. C'est une de ces injustices qui s'exercent parmi les fleuves comme parmi les hommes. Le Torneâ entraîne à sa suite son puissant rival, et tous deux se déroulent dans l'espace, élargissent leur iSQucbe, s'arrondissent autour d'une île, ou s'étendent en face de la côte , comme les eaux d'un lac.
Vers midi, nous arrivâmes dans une maison plus élégante encore que celle de Kengis. Elle appartient h Mf Ël^trôm, paysan riche et intelligent, qui a lui-même fait son éduontion at celle de sa famille. Il était absent' lorsque nous nous présentâmes pour le voir; mais sa fenune vint au-devant de nous, et nous fit entrer dans un joli salon, où nous aperçûmes des gravures choisies* des livres, des cahiers de musique et un piano. C'était le pre*' mier que nous voyions depuis longtemps. Sous les fenêtres s'étendait un jardin potage, parsemé de quelques tiges de fleurs, et d'un autre côté était la ferme avec une pla&t^tioii d'arbres. Pendant que nous observions les em*-
bellissements de ce domaine champêtre, deux jeunes filles, habillées avec autant de simplicité que de bon goût, entrèrent dans le salon et nous saluèrent avec le sourire de la bienveillance sur les lèvres. Nous les priâmes de chanter. Elles s'assirent devant le piano, et chantèrent des mélodies de Suède et de Norvège et des poésies finlandaises, dont nous aurions voulu emporter avec nous les tons suaves et mélancoliques; puis elles se levèrent et iious offrirent Tune après Tautre du vin de Porto, des biscuits, du café. Leur mère était là qui les encourageait à nous servir, et qui nous apportait elle-même la tasse et té flacon. Au moment où nous allions quitter cette bonne et honnête famille pour rejoindre notre bateau, nous nous aperçûmes que les deux jeunes filles n'avaient parlé suédois avec nous que par modestie , car elles comprenaient et parlaient facilement le français. Nous leur demandâmes qui leur avait appris cette langue , et elles nous dirent que c'était leur pèje. Qui leur avait appris la musique ? C'était leur père. Nous inscrivîmes avec un sentiment de respect sur notre album de voyageur le nom de cet excellent homme et celui de ses deux filles, pareilles à deux violettes cachées dans la solitude et le silence des bois.
Le soir nous franchissions le cercle polaire, et le lendemain nous arrivions à OEfver Torneâ. En face, sur la côte suédoise, est le village de Mattarengi, qui se compose d'une vingtaine d'habitations dispersées le long ' d'une colline peu élevée. Au pied s'étend une île tellement exposée aux inondations, qu'elle ne peut être habitée. On y a seulement construit des stabur destinés à renfermer la récolte de foin. De l'autre côté du fleuve est la montagne d'Avasaxa, couverte de sapins. Elle n'a guère plus de cinq cents pieds de haut, et son aspect n'est nidlement imposant; mais elle a été illustrée par les observations de Maupertuis , et le 25 juin 4e chaque année elle est visité^
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par une foule de curieux. Au soixante-sixième degré de latitude, ce jour-là n'est interrompu ni par la nuit, ni par le crépuscule. Du haut d'Avasaxa, on voit à minuit le soleil s'incliner à l'horizon, puis se relever aussitôt et poursuivre sa route. Les Anglais accourent surtout en grand nombre pour contempler ce phénomène. Il en vint un, il y a quelques années, de Brighton, qui avait entrepris ce long voyage dans l'unique but de monter le soir au sommet de l'Avasaxa, de saluer le soleil de minuit et de retourner immédiatement en Angleterre. Il était arrivé le 22 juin, et attendait avec impatience l'heure solennelle où son guide viendrait le chercher pour le conduire au sommet de la montagne. Le 25 juin apparaît enfin , l'horizon est pur, le ciel bleu. Vers le soir l'Anglais se met en route, le cœur agité par de douces émotions ; mais voilà qu'au moment où le phénomène boréal doit surprendre les regards , des nuages épais s'amoncellent au-dessus du fleuve, montent dans les airs, et cachent le soleil de minuit. Le malheureux ne put résister à une telle calamité. Il rentra chez lui et se pendit.
Mattarengi nous offrait peu de sujets d'étude. Le village est habité par des Finlandais semblables à ceux que nous avions déjà rencontrés le long de notre route. Il n'y a ni école publique dans le pastorat ni société de lecture. Les parents apprennent eux-mêmes à lire à leurs enfants ; le prêtre va les voir une fois par an , et cet examen de quelques heures est pour eux im puissant encouragement.
L'orge ne mûrit guère mieux ici qu'à Muonioniska; mais les habitants de cette côte trouvent une grande ressource dans la pêche du saumon, qui est presque toujours fort abondante. Ils fabriquent aussi du goudron, et ils commencent à faire de la potasse avec des feuilles de bouleau.
Nous visitâmes le prêtre et l'organiste, qui, depuis qua-
rante ans, a fait sans interruption des observations météorologiques; puis nous nous remîmes en route. Nous traversâmes avec un pilote les deux longues cascades de Vuoiena et de Makakoski, et quelques heures après nous arivâmôs à Haparanda.
osp:)
HAPARANDA.
A ÀMÉDÉE PICHOT«
Un jeune écrivain suédois, qui apublié un livre intéressant sur les provinces voisines du golfe de Bothnie, fait un triste t^leau des environs deHaparanda. Dans un voyage, l'émotion du moment n'est souvent que le résultat d'une émotion précédente. La corde intérieure que Ton entend vibrer a déjà été ébranlée auparavant, et le son qu'elle rend est tout à la fois l'écho d'une sensation passée et la mélodie d'une sensation actuelle. Quand M. Engstrôm visita Haparanda, il venait du Sud, et nous, nous arrivions du Nord. Notre point de comparaison n'était plus le mêifle. Il y avait longtemps que nous ne voyions plus que des habitations éparses ou des hameaux avec une pauvre église en bois, et tout à coup nous apercevons les quatre clochers de Torneâ, et ses cinq moulins à vent. Il y avait longtemps que nous ne voyions rien que des bouleaux chétifs ou des tiges de sapins , et sur le bord du fleuve nous trouvons des massifs d'arbres verts encore et des sorbiers chargés de grappes rouges.
Haparanda est d'ailleurs une jolie ville située au bord d'une large baie , une ville peu étendue , il est vrai , mais qui chaque année s'agrandit et tend à s'accroître davantage. Bans l'espace de six mois, sa population a presque
doublé, et son commerce a pris un développement considérable. C*est de là qu'on envoie à Stockholm des navires chargés de beurre, de peaux, de goudron, et c'est là qu'on apporte un grand nombre de denrées qui doivent ensuite se répandre dans les provinces les plus reculées. Il y a là un bureau de poste important qui sert de communication entre le Sud et le Nord. Les lettres arrivent deux fois par semaine à Haparanda, et partent tous les quinze jours pour les limites septentrionales de la Nordbothnie, tous les mois pour les paroisses laponnes et le Finmark. En 1833, le gouvernement a fondé dans cette ville une école élémentaire où l'on enseigne la géographie, l'histoire, le français, l'allemand. On y compte une trentaine d'élèves.
En face de Haparanda est la vieille cité de Tome&, bâtie sur une île, séparée de la terre suédoise, ici par les eaux de la baie, là par un étroit ruisseau qui souvent se dessèche en été. D'après les règles adoptées pour la délimitation des deux pays, en 1809, Tomeâ devait appartenir à la Suède, car cette ville est plus près de la rive droite du fleuve que de la rive gauche. D'un côté la force ou la supercherie, de l'autre la faiblesse, en ont fait une ville russe, et cette transaction causera sa ruine. Au moment même où Tomeâ fut réunie à la Russie, ses plus riches négociants partirent avec leurs marchandises. Il n'y reste plus aujourd'hui que des négociants de second ordre, dont les opérations commer^ ciales sont, comme par le passé, toutes concentrées en Suède , mais qui , en leur qualité de Russes, ne peuvent les continuer sans payer des.droits considérables. Ainsi la lutte n'est plus égale. Haparanda, favorisée par sa situation, soutenue par ses privilèges de ville suédoise, se développe, s'enrichit, et Tomeâ décline. Déjà cette ville n'est plus que le simulacre de ce qu'elle a été. Ses places publiques sont mornes et silencieuses ; ses maisons dépeuplées tombent en ruine, et l'herbe croît dans ses rues. 11 y a pourtant ici cinq cent cinquante habitants. Il n'y en a guère que trois cents
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à Haparanda. Il y a à Torneâ une église finlandaise, une église suédoise et une église russe, quatorze marchands et une garnison de vingt Cosaques. Il n'y a à Haparanda qu*une seule église et neuf marchands , et l'aspect de ces deux villes diffère complètement. L'une est muette et sombre, l'autre riante et animée. L'une est comme le tombeau d'une vieille génération, l'autre comme le point central d'une race jeune et active.
' Le 17 septembre, nous nous remîmes en route. Nous étions dans la partie de la Suède] désignée par les géographes sous le nom de Nordland ; elle s'étend du 60* degré 30 minutes jusqu'au delà du 68' degré de latitude, et embrasse dans sa vaste circonférence les provinces de Gôstrikland, Helsingeland, Medelpad, Angermannie, Vestrebothnie et Nordbothnie. C'est une étrange et curieuse contrée, qui a toutes sortes de formes pittoresques et de charmants aspects. Là sont les hautes montagnes sans fleurs et sans verdure, du haut desquelles l'œil ne découvre qu'un long espace désert et un océan de neige * ; les marais de Laponie où le voyageur tremble de s'égarer; les fleuves puissants qui se précipitent du sommet des montagnes comme des torrents, et dont le coings majestueux et solennel ressemble parfois à celui de la mer; là sont les grandes plaines vertes parsemées de bouleaux, les beaux lacs frais et limpides comme ceux qui font rêver la muse de Wordsworth, et les chalets bâtis comme des nids d'oiseaux au bord de ces lacs.
A l'extrémité méridionale du Nordland est la jolie ville deGefle, active et riante comme l'espérance dans un cœur
1. Telle est, entre autres , celle de Sulitelma, située dans la Laponie de Piteâ. Sa hauteur s'élèye à 5796 pieds ; à sa base même elle est presque constamment couverte de neige, et du haut de sa cime glacée , aussi loin que la vue peut s'étendre , on n'aperçoit que des montagnes et des plateaux de neige. A plusieurs milles à la ronde, on ne trouve aucune habitation.
jeune ; à l'autre extrémité est le pastorat de Karesuando, silencieux et morne comme une pensée qui s'affaisse dans rame fatiguée du vieillard. De Karesua^ndo à Haparanda, on descend le fleuve Muonio et le Torneâ. De Haparanda à Umeâ, il n'y a qu'une immense forêt de pins et de sapins, une forêt de cent quarante lieues, traversée çà et là par quelques grands fleuves sur lesquels on ne trouve point encore de ponts, et coupée par d'étroits vallons. Il y s^ je ne sais quel plaisir plein de charme et de mélancolie à voyager au sein de ces bois sombres et silencieux. C'est une solitude qui agit avec une douce puissance sur l'âme et la porte au recueillement. On ne pourrait rester là avec une mauvaise pensée ni subir l'orage d'une mauvaise passion. Cet air pur et balsamique qui se joue dans vos cheveux semble descendre jusqu'à votre cœur; ce vague murmure de la forêt résonne à votre oreille comme une mélodie. Puis, de tout côté, l'aspect du monde vous est fermé ; vous ne voyezque ces grands bois qui vous cachent sous leurs verts rameaux comme les parois mystérieuses d'une cathédrale, et au-dessus de votre tête le ciel. Les traditions du peuple parlent d'une jeune fée à l'œil mélancolique, au front voilé, que l'on voit passer sur la pelouse, qui parfois s'arrête à l'entrée d'une avenue, jette un regard dans le lointain, puis baisse la tête, et s'éloigne en poussant un doux soupir. Cette jeune fée, c'est le génie des rêves qui s'emparent de vous au milieu des forêts du Nord, qui parfois vous laissent entrevoir, par une des innombrables avenues de la pensée, le tableau du monde, pour vous ramener ensuite avec plus d'abandon dans le calme de la retraite.
Pour moi, je ne crois pas que j'oublie jamais le bonheur que j'ai ressenti à suivre dans toute sa longueur cette route si peu fréquentée. Je partais au point du jour avec les oiseaux de passage qui s'élevaient du milieu des bruyères, planaient dans les airs, et semblaient par leurs cris
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saluer le voyageur qui revenait comme eux des régions polaires, et comme eux retournait vers les régions du Sud. C'était par un beau mois d'automne. Une légère gelée blanche scintillait sur les verts rameaux de sapins et se fondait aux premiers rayons du soleil. Un ciel pur s'étendait sur ma tête, une douce lumière se répandait peu à peu à travers les sinuosités profondes de la forêt. Cette nature était si calme, que son réveil ressemblait encore à un repos parfait; il y avait tant d'harmonie entre les diverses teintes du paysage, entre cette mélancolique clarté du jour d'automne et cette verdure des bois , que tout formait comme un grand tableau où la main du peintre le plus habile n'aurait pu ajouter aucun ton ni adoucir aucune nuance. Jusque-là, chose extraordinaire, on n'avait encore point vu tomber de neige. Il y avait comme un renouvellement ou une prolongation de l'été qui formait de charmants anachronismes. La gelinotte s'en allait sautillant au pied des arbres et becquetant le sol comme si elle eût encore cherché des brins de mousse pour faire son nid ; le coq de bruyère, ce roi des forêts du Nord, se promenait fièrement aux rayons du soleil, sans crainte des pièges de Thiver et sans crainte du chasseur. Sur les bords de la route, la légère campanule élevait encore sa corolle violacée comme une améthyste, et l'on voyait les fleurs de Yâkerbàr\ trompées par cette chaleur inattendue, qui recommençaient à éclore, pareilles à ces pensées d'amour ou de poésie qui surgissent trop tard et s'affaissent bientôt sous le poids de la vieillesse, cet hiver de l'homme.
J'étais seul et libre. Deux chevaux vigoureux m'entraînaient avec rapidité sur une route plate, ferme et sablée. De temps à autre j'aimais à ralentir ma course pour voir un nouveau paysage qui se découpait dans le lointain ,
1 . Petit fruit rouge que Ton ne trouve que dans les provinces du Nord et qui a le goût de la framboise.
pour suivre le cours d'un des grands fleuves de Laponie, ou pour contempler l'effet pittoresque d'un hameau bâti au-dessus de la colline. Je m'arrêtais pour causer avec les bonnes gens que je rencontrais sur ma route; j'entrais dans le chalet hospitalier. La mère de famille m'apportait ce qu'elle pouvait offrir de meilleur , le lait le plus frais dans la plus belle tasse de faïence. Le paysan , à qui je parlais de sa récolte, de ses champs, de ses bestiaux, me reconduisait, quand je voulais m'en aller, jusqu'aux limites de son humble domaine, et me disait en me secouant la main : Yàlkommm en annan gang : « Sois le bienvenu une autre fois. »
Le soir, toute cette nature septentrionale , si grave à la fois et si attrayante, avait un aspect plus imposant et plus recueilli. C'était une charmante chose à voir que les clartés du soleil couchant, colorant d'un dernier reflet l'onde argentée des fleuves, le miroir des lacs, puis s'effaçant peu à peu derrière le rideau de la forêt. Alors, à la lueur pâle et incertaine de la lune, les hautes tiges élancées des sapins, les vieux troncs usés par le temps ou brisés par l'orage, prenaient toutes sortes de formes fantastiques qui me rappelaient les contes terribles de mon enfance et les naïves ballades xhi nord de l'Allemagne ; alors tout était muet et endormi autour de moi. Je n'entendais que le bruit des roues de ma voiture glissant sur le chemin solitaire, et les affectueuses apostrophes que le postillon adressait de temps à autre à ses chevaux pour les encourager. C'était l'heure des doux souvenirs et des douces tristesses, l'heure où jepouvaism'écrier comme lepoëte anglais :
Spirit of love and sorrow , bail I Tby solemn voice from far i hear Mingling with evening's dying gale.
Hall y with thin sadly pleasing tear '.
1. Esprit d'amour et de douleur, salut! J'entends de loin ta voix
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Ainsi livré au charme de cette solitude , subjugué par la féerie de ces nuits paisibles, je poursuivais ma route sans en mesurer la longueur, sans calculer le temps, et quand je voyais briller la lampe du gâstgifoaregârd où je devais m'arrêter, je me disais : « Déjà! » et je regrettais que ma course fût sitôt finie.
Quand on arrive dans rAngermannie, on passe tout à coup d'une terre plate et uniforme à une contrée montagneuse et pittoresque , coupée par de longues allées fraîches et riantes comme celles du Guldbrandsdal , parsemée de grands lacs aussi poétiques que ceux de la Suisse, et traversée par un fleuve dont les rives accidentées ont souvent la grâce, le prestige des rives du Rhin, et la majesté des rives du Danube. Là, le paysage varie à chaque instant; on passe d'une enceinte de rochers à une longue et verte prairie , d'une colline aride et hérissée de quelques arbres chétifs à un champ de seigle, d'un chalet à une forge. A l'un des détours de la route , on ne voit qu'une profonde forêt; on descend quelques centaines de pas, et l'on est au bord de la mer. Les voiles flottent entre une haie de sapins, et les bâtiments viennent jeter l'ancre au bord d'un vallon. L'Angermannie est, avec la Dalécarlie, la plus belle partie de la Suède.
Ce qui fait surtout le charme de ces voyages dans les provinces du Nord, c'est le caractère de leurs habitants. Nulle part je n'ai vu une population plus digne d'exciter la sympathie. Elle occupe un sol rude , difficile à cultiver, qui ne donne que de loin en loin une maigre récolte. A voir les terres arides, les pâturages ingrats qui entourent les hameaux, on se demande quels peuvent être les moyens de subsistance des habitants de cette contrée. Hélas! ces moyens sont bien minimes et bien précaires; mais le
solennelle mêlée au murmure mourant du soir. Salut avec cette larme douce et triste 1 (Mme Radcliif.)
Nordlandais est sobre, économe, industrieux, et c*est par ces vertus qu'il échappe à la misère. En été, quand il a labouré ses champs ou récolté ses foins , il fabrique de la potasse avec les feuilles du bouleau , du goudron avec la résine des pins ; en hiver, il va à la chasse » tend des pièges aux oiseaux, et fait des cargaisons de coqs de bruyère et de gelinottes qu'il expédie jusqu'à Stockhohn. S'il est dans le voisinage d'une forge, il charrie du fer ou du minerai ; s'il est sur le bord d'une route, il transporte les voyageurs. Une de ses principales ressources est le produit de ses bestiaux. Grâce à tous ces moyens habilement ménagés , grâce surtout à ses habitudes d'ordre et de tempérance, le Nordlandais, malgré les gelées trop promptes qui dé* truisent sa moisson, les étés pluvieux et les rudes hivers, parvient à se créer une sorte de bien-être que l'on reconnaît dès que l'on franchit le seuil de son habitation. Tout y est propre et rangé avec soin : il y a de grands plats d'étain polis et luisants dans la cuisine, de la vaisselle de faïence dans l'armoire, des rideaux aux fenêtres, du linge fin et même de l'argenterie dans le buffet. La chambre des voyageurs est disposée avec une sorte de sollicitude maternelle. Là sont les objets de luxe que le Nordlandais ne se procure qu'à grands frais dans la ville voisine : les tentures en papier de couleur, le canapé servant de lit, la petite table en bois peint, la glace avec un cadre d'acajou, et quelques gravures ou lithographies suspendues aux murailles. Quand vous arrivez là, une jeune fille vous sert en quelques instants un souper composé de tout ce que la maison possède de plus recherché : du beurre, des œufs, du gibier rôti, de la crème excellente. Elle déroule sur le lit des draps en toile d'une blancheur et d'une finesse telle qu'on n'en trouve pas dans nos riches maisons en France. Vous demandez votre compte : le souper, le logis , le déjeuner, tout cela coûte quinze à vingt sous. .^ Après avoir visité cette demeure du paysan immatri-
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culé depuis longtemps dans la paroisse, et qui n'a eu parfois qu'à, soutenir ou à développer les élément)^ do bien-être que lui légua son père, il faut voir la pauvre cabane du colon qui a dû lui-même porter pour la première fois le soc de la charrue dans une terre aride, et lui livrer d'ime main inquiète la première semence. Le colon, ou, comme les Suédois l'appellent, le nybyggare (nouveau constructeur), est ordinairement un domestique qui, à l'aide de quelques épargnes, croit pouvoir conquérir sa liberté; un soldat qui a uni son temps de service, ou un Lapon qui vend le reste de son troupeau de rennes , et renonce à la vie nomade. L'État livre au colon une certaine étendue de terrain à défricher, et l'exempte de toute taxe, de toute imposition pendant vingt, trente, et quelquefois cinquante ans. L'Ëtat lui donne en outre trois tonnes de grains la première et la seconde année de son installation, et deux tonnes la troisième, après quoi tout est fini. Il se bâtit lui-même sa cabane en bois, arrache les racines d'arbres et les quartiers de roc de son champ , creuse, bêche, et chaque soir, en se mettant à genoux avec sa femme et ses enfants , il prie Dieu de venir à son recours. Tout pour lui dépend du succès des premières années, du temps où l'Ëtat lui donne ce qu'il faut pour ensemencer un champ. Si la gelée vient à détruire son espoir, si du sillon creusé avec tant de peine il ne sort que des épis vides, souvent le malheureux est forcé d'abandonner cette maison qu'il venait de construire, cet enclos qu'il avait déblayé, et de se remettre au service avec tous les siens. Si, au contraire, il fait une bonne récolte, s'il peut acheter quelques vaches et un cheval, vendre du beurre et charrier du minerai, il est sauvé; il se crée peu à peu une petite rente, et parvient à se prémunir contre les mauvaises années. La plupart des nybyggares sont pauvres, mais au moins ils vivent, et pour ces malheureux à qui la fortune a tout refusé, à qui
la nature accorde si peu, toute la question est de vivre; ils vivent, ils sont libres, ils ont un domaine qui leur appartient, qu'ils peuvent agrandir et léguer avec de meilleures chances d'avenir à leurs enfants. La Suède a une immense ressource dans ces terres non défiichées. On voit, par les rapports quinquennaux des gouverneurs de Vestrebothnie et de Nordbothnie, que la population de ces deux provinces augmente d'une manière notable. Cet accroissement est en grande partie le résultat des migrations de prolétaires qui viennent là avec leur famille enrichir leur pays en cultivant im nouveau terrain.
Le Nordlandais est grand, fort , endurci au froid et à la fatigue. J'ai passé une fois dans cette contrée, enveloppé dans une lourde pelisse ; le paysan qui me servait de postillon n'avait que sa veste de vadmel, et ne souffirait pas de la gelée comme moi. Les femmes sont d'une taille ferme, élancée ; elles s'habillent avec goût et nattent leurs cheveux avec grâce. Leur physionomie, ainsi que celle des hommes, a un caractère de douceur et de résignation touchant. Cette expression de leur figure est parfaitement celle de leur caractère. Je ne connais pas de nature plus honnête, plus franche, plus facile à satisfaire, que celle des habitants de la Nordbothnie et de la Vestrebothnie. Si vous les rencontrez sur votre route, pas un d'eux ne passera sans ôter le premier son bonnet de laine pour vous saluer ; s'ils conduisent une charrette, ils la mèneront jusqu'au bord du fossé pour faire place à votre voiture. S'il vous arrive un accident, ils accourront aussitôt pour y remédier, puis s'éloigneront sans demander ni attendre la moindre récompense. Ils naissent en quelque sorte avec le sentiment de leur pauvreté; ils apprennent de bonne heure à aimer le travail , à supporter les privations , et le plus petit secours qu'on leur donne leur cause une joie sincère. Un jour j'avais pour postillon un enfant de quatorze ans, d'une figure douce et aimable. Le long de la route, je lui deman-
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dai qui il était : il m'apprit que son père avait douze enfants; lui était le plus jeune de tous. Ses frères et ses sœurs servaient dans dijDTérentes fermes, et il avait dû faire comme eux. Dès Tâge de dix ans, il était entré comme domestique chez le maître de poste du village voisin ; là il gagnait sa nourriture, deux chemises et une paire de souliers, rien de plus. « Comment! lui dis-je, rien de plus? Pas même un peu d'argent? pas même tous tes vêtements? — Non, monsieur, me répondit-il avec une admirable résignation. Si vous saviez! les récoltes sont si mauvaises! les pauvres gens ont tant de peine à vivre! Je suis bien content d'être dans la maison de mon maître , de l'aider dans ses travaux, et de gagner ainsi ma nourriture. Toutes les années , ma mère et mes sœurs me font une veste , un pantalon, et je n'ai besoin de rien. » Quand je le quittai, je lui mis dans la main quelques skellings. U les compta avec surprise, me regarda en silence, comme pour savoir si je ne m'étais pas trompé , puis je vis une larme rouler dans ses yeux, et il me dit : « Vous m'avez donné autant que ma pauvre mère me donne quand je vais la voir à Noël. »
Une autre fois, c'était un vieux soldat qui avait fait la campagne de Finlande et celle de Norvège , qui occupait une bostàlle^ sur les bords de la route, et recevait en outre
1 . L'armée suédoise est divisée en deux parties : Tune qu'on appelle Tarmée enrôlée ou soldée , l'autre Tarmée indelta. Celle-ci ne reçoit point de paye en argent et ne fait point le service de garnison. Les régiments sont dispersés dans les diverses provinces; chaque officier, chaque sous-officier et soldat a la jouissance d'une propriété qu'on appelle hostàlle^ qu'il fait valoir lui-même, et dont le revenu remplace pour lui la solde régulière. A mesure qu'il avance en grade, il change de domaine et en prend un meilleur. En se retirant du service, il quitte sa hottàlle et reçoit une pension de retraite. £n automne , tous les régiments de Vindelta se réunissent dans les divers campements qui leur sont assignés pour faire l'exercice; c'est là le seul service auquel ils soient astreints en temps de paix. Le reste de l'année ils sont laboureurs, et malgré le peu de durée de leurs exercices, de
une pension annuelle de six rizdalers-bimco (environ douze francs). Il me racontait qu'il devait dans quelques années être libéré du service et quitter sa bostalle. Mais il avait déjà pris ses précautions pour l'avenir : tout en restant soldat y il était devenu nybyggare ; il s'était choisi un joli emplacement entre le lac et la forêt ; son champ était défriché et sa maison construite. Il aurait, en raison de ses campagnes et de ses blessures, le maximum de la pension, environ quarante francs par an; il aurait trois vaches, quelques moutons, un cheval, et il envisageait son avenir plus joyeusement que le marchand parisien qui, après avoir vendu pendant dix ans du sucre et des épices, s'en va dans une province acheter un château et devient seigneur de village.
Hais autant les hommes de cette contrée sont bons et serviables quand on les traite avec ménagement, autant ils deviennent rétifs, obstinés et quelquefois violents, dès qu'on emploie avec eux la force ou les menaces : car ils allient à leur douceur habituelle de caractère un sentiment de fierté qui ne tolère ni le dédain ni l'arrogance. Us sont fiers de leur pauvreté honnête, de leur vie laborieuse, mais indépendante. Si limitée que soit l'étendue de leur domaine, ce domaine est à eux, et personne n'a le droit de leur en demander compte. Ils ne prétendent pas qu'on les traite comme de grands propriétaires, mais ils ne veulent pas non plus qu'on les croie fermiers. Ni maître ni esclave {Hvarken herr^ eller stove}, c'est là leur devise. Toute leur modestie et tout leur orgueil sont dans ce peu de mots.
ravis de tous ceux qui les ont vus manœuvrer , ces régiments forment d'excellentes troupes. L'organisation de Vindelta date de la fin du xvii» siècle ; ce fut Charles XI qui exécuta cette sage réforme en reprenant une quantité de terres affermées à la noblesse pour de trè»minlmes redevances, et en les divisant ainsi entre les officiers et les soldats.
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Il n'y a point d'école publique dans les campagnes de la Vestrebothnie et de la Nordbothnie. Les parents font euxmêmes , sous la direction du prêtre , l'éducation de leurs enfants , et , pauvres ou riches , tous les paysans de ces provinces savent lire ; mais ils n'en sont pas encore venus, comme les paysans de la Norvège , à s'associer entre eux pour recevoir des journaux et se procurer des ouvrages de littérature. Ils lisent ce que lisaient leurs pères : la Bible , les sermons des prédicateurs suédois et le catéchisme de Luther. Leur esprit simple et naïf n'a pas encore été agité par la polémique des partis ; leurs principes héréditaires n'ont pas encore été mis en discussion, et leur science politique et sociale se résume souvent dans ces deux mots : Dieu et le Boi,
11 y a quelques années qu'il se forma parmi eux une société qui d'abord obtint le su&age des hommes éclairés, mais qui peu à peu en est venue à un état de sectedissidente. On l'appelle la société des LecUwrs. Dans l'origine, son unique maxime était de lire et de travailler, de tra^ vailler toute la semaine avec patience , avec résignation, et de lire le dimanche la Bible et les livres de Luther. Mais , en prenant l'habitude d'étudier la Bible, le paysan voulut avoir le droit de l'interpréter. Il repoussa le texte des commentateurs , l'explication des prêtres , et se fit une doctrine à lui. On vit des paysans s'en aller à travers les campagnes comme des missionnaires, rassembler dans une grange la population des hameaux, et s'écrier que l'enseignement des prêtres n'était qu'un mensonge ; que la parole de Dieu se trouvait dans la Bible, dans le catéchisme de Luther, et que les autres livres devaient être brûlés. Bientôt cette doctrine des lecteurs , si simple , si morale et si respectable dans ses premières manifestations, dégénéra en un mysticisme qui produisit des scènes extravagantes. Les apôtres ambulants disaient que les hommes étaient encore enveloppés de ténèbres et plongés dans l'ini-
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quité ; qu*ils devaient être éclairés tout d'un ( oup comme saint Paul, et convertis subitement par ul ^.ffet de la grâce divine ; que la foi était le seul moyen de. salut , et qu'avec une foi vive et profonde, les œuvres étaient inutiles. Ils enseignaient aussi que le corps pouvait impunément s'abandonner au vice, se vautrer dans la fange, pourvu que l'àme restât en contemplation devant Dieu« On vit alors des jeunes filles quitter leims vétemeûts , persuadées que la foi les empêcherait de sentir les rigueurs de l'hiver. D'autres, par le même principe, prirent la résolution de ne plus manger , et quelques prosélytes trèsfervents Iransgressèrent sans remords les commandements de Dieu et de l'Eglise, en se disant que leurs âmes ne prenaient point part à leurs joies charnelles.
Une fois que la société des lecteurs en fut venue à ce degré d'aberration, on comprend que non- seulement les prêtres , mais les fonctionnaires civils, durent la combattre de tout leur pouvoir. Cependant ils engagèrent la lutte avec prudence : car, malgré ces égarements, il y avait au fond de cette association des lecteurs un tel principe d'honnêteté et de vertu, que les hommes sages craignaient, en l'attaquant avec une rigueur outrée , de provoquer une réaction trop violente et d'anéantir à la fois le bien et le mal. Ce fut par de douces exhortations, par de tendres remontrances, que les prêtres parvinrent à ramener les apôtres de la société à des principes plus sains.
Aujourd'hui cette association subsiste encore , mais dégagée de la plupart de ses fausses doctrines, et ramenée à son essence primitive. J'ai i^ncontré dans la paroisse de Skeilefteâ un jeune paysan qui en faisait partie, et qui savait, je crois, toute l'Ecriture sainte par cœur, car à chaque instant il en citait quelque nouveau verset. Son père et sa mère étaient aussi de la société des lecteurs , ainsi que sa sœur, jolie blonde aux yeux bleus un peu trempés de mysticisme, avec laquelle , je l'avoue , j'aurais mieux
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aimé lire Të^oman de Lancelot du Lac à la mamère de Paolo qi% fa Bible à la façon des méthodistes. Cette famille accomplissait religieusement les deux principales maxime^ de l'association, travaillant du matin au soir chaque joiu* de la semaine, et le dimanche faisant une lecture pietise.
Après la joie que Ton éprouve à vivre au milieu de cette intéressante et honnête population, il en est une autre non moins douce à ressentir : c'est de passer successivement par toutes les gradations de Texistence sociale et de la prospérité matérielle ; c'est devoir, à partir des derniers marais de laLaponie, à mesure que l'on avance vers le Sud , un sol moins aride et une race d'honunes moins misérable ; c'est de voir les magnifiques forêts de sapins succéder aux chétifs bouleaux , les champs d'orge aux pâturages déserts, et les hameaux aux chalets isolés. A Haparanda, on trouve déjà de belles et nches maisons qui pourraient faire l'ornement d'une grande viQe, un commerce actif et des bâtiments qui vont jusqu'au Brésil porter les productions du Nord. A Kteâ, il y a une école où l'on enseigne le latin , l'allemand et le français.
Après quatre jours de marche , nous arrivâmes à Umeft. C'est une ville de quatorze cents âmes, située à trois lieues de la mer, au bord du fleuve qui porte son nom. On y trouve plusieurs grandes rues coupées régulièrement , des maisons bien bâties, ime école latine et une librairie, la première que nous ayons rencontrée dans le Nord depuis Drontheim. Le libraire reçoit les ouvrages d'histoire et de littérature en commission. Il n'achète que les livres de prières, qu'il relie lui-même et transporte dans les différentes foires des environs.
Cette ville est la résidence du gouverneur, le chef-lieu de là Vestrebothnie, vaste province qui ressemble beaucoup à celle que nous venions de parcourir. Le long de la côte, le sol est plat, bien cultivé et fécond; mais à l'ouest ,
on retrouve les plaines maréeageuses et les pfttturages ari* des de la Laponie. La population est plus nombreuse que dans la Nordbothnie. Elle s'élève à peu près h cinquante habitants par mille carré.
Il y avait près d'Umeft un écrivain dont je connnaissais les œuvres et que je désirais voir. C'était M. Grafstrôm , le poëte le plus septentrional qui existe probablement en Suède. Je le trouvai chez le gouverneur, qui, sans s'effrayer de notre triste accoutrement de voyageur, avait bien voulu nous inviter à dîner. C'est un homme jeune encore, qui, après avoir occupé pendant quelques années une chaire de professeur à l'école royale de Carlsberg , est devenu pasteur d'Umeâ, et, pour compléter sa vie poétique , a épousé la fille d'un excellent poëte, la fille deFranzen.
Il habite un presbytère de campagne, à une lieue de la ville. Après le dîner, il me proposa de m'y conduire , et j'acceptai avec joie. Nous traversâmes, dans une voiture légère, une grande forêt de sapins, une plaine qui venait d'abandonner ses gerbes d'orge aux moissonneurs ; puis nous aperçûmes à l'entrée d'un hameau une belle et large maison entourée d'un enclos : c'était la sienne. Cette demeure est dans une charmante situation : elle est posée au bord d'une colline d'où le regard plane sur un vaste espace. Près de là est l'église, au milieu d'un cimetière, une église gothique du xV siècle , remarquable par sa structure simple et élégante. La colline est partagée par un ravin profond que la fonte des neiges a creusé. Au bas est le fleuve, dont les grandes lames descendent majestueusement vers la mer. On voit que ce fleuve s'étendait autrefois sm* la côte ; mais, comme me le disait M. Grafstrôm, les fleuves du Nord ressemblent aux vieillards dont le corps s'affaisse sous le poids des années. Celui-ci a quitté son ancieime couche et s'en est fait une nouvelle au pied de la vallée. De l'autre côté est une montagne dont les flancs nus et la cime revêtue de sapins sombres for--
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ment un contrasto frappant avec les verts enclos et les champs féconds qui entourent le presbytère. Dans le lointain , on apercevait les dernières maisons d'Umeâ et les inAts des navires. C'était le sdr. L'ombre commençait à de^ cendre ; mais une lumière argentée imprégnait encore tout le paysage, et il y avait tant de calme dans la campagne , tant de recueillement autour de la vieille église, qu'on se sentait arrêté là par une de ces vagues et mystérieuses influ-* ences dont on ignore la cause et dont on subit le charme.
Lorsque nous rentrâmes au presbytère, la fille de Franrzen avait déjà posé sur la table la nappe blanche et les tasses de porcelaine. On nous servit du thé et, ce qui était plus rare, du melon mûri par un beau rayon de soleil sur cette terre boréale. La chambre où nous étions réunis était ornée de gravures et de tableaux. Dans une chambre voisine, j'avais trouvé une collection nombreuse d'ouvrages de littérature et quelques-uns de ces bons recueils de poésies dont la vue seule rappelle de douces heures de méditation; toute cette demeure, retirée à l'écart, loin du bruit et du monde , cette heureuse vie de famille consacrée par les muses , éclairée par l'amour, soutenue par la foi, était elle-même une charmante poésie.
Le lendemain au matin , nous nous embarquions sur le bateau à vapeur Ze Nordland.Le ciel était d'un bleu limpide; le fleuve avait une clarté transparente. Une longue ligne de brouillards argentés flottait sur la plaine, se découpait au souffle de la brise et s'enfuyait en légères banderoles. Le soleil projetait sur les maisons d'Umeâ un rayon de pourpre; les oiseaux chantaient dans les sillons, et, dans le moment où nous descendions sur le rivage , les rameaux d'arbre, balancés par le vent, laissaient tomber à nos pieds les perles de la rosée. Le bateau allait nous mener vers le Sud, et cette nature septentrionale m'apparaissait, au dernier moment, plus belle et plus attrayante que jamais; on eût dit qu'elle s'était parée ce jour-là pour les
voyageurs, ainsi qu'une femme chérie qui, à Theure où oa la quitte, nous laisse voir en elle plus de grâce et de tendresse, comme pour imprimer dans l'âme un dernier désir et un dernier regret. Quand le bateau vira, de bord, quand le canon donna le signal du départ, je me retournai vers cette terre du. Nord que j'avais été si heureux de parcourir. Je lui dis adieu avec des larmes dans le cœur, et quand elle disparut à mes yeux, quand je me trouvai seul sur la pleine mer, il me sembla que je venais d'ensevelir encore un des rêves dorés de ma jeunesse.
LES FERÔE,
A HADAIIE LA COMTESSE LISINKA DE B.
Le 14 juin 1839 , à midi , la corvette la Recherehe^ com* mandée par M. le capitaine Fabvre^ appareillait dans le port du Havre pour entreprendre un second voyage au Spitzberg. Le ciel était pur, la mer calme; une foule de spectateurs venaient de se ranger le long du quai , les uns pour satisfaire un sentiment de curiosité, d*autres pour nous envoyer encore un dernier adieu. Debout sur la dunette, nous regardions tour à tour la terre de France qui s'effaçait peu à peu derrière nous , l'espace immense qui se déroulait à nos yeux , et tour à tour notre pensée allait du passé à Tavenir , des regrets d'affection aux désirs de
voyage.
Un dernier cri jeté du haut de la grève , un mouchoir que nousvoyions s'agiter dans Tair, nous rappelaient douloureusement les trésors d'amour auxquels il nous fallait re* noncer ; puis la vague limpide, flottant au bord de notre navire, semblait, dans un doux murmure, nous parler des pays lointains. Hélas ! quel est le voyageur qui n'a point passé
1. Les autres officiers du bâtiment étaient MK. de Langle, Genêt, Chastellier, Saint-Vulfranc, enseignes de vaisseau; Normand et Feray, élèves de première classe.
par ces alternatives de souvenir et d'attente, de regret et d'espoir? Quel est celui qui, au moment de quitter le sol natal, n'a pas senti d'avance germer dans son cœur la douleur de l'éloignement , et ne s'est pas dit ce que le pigeon casanier disait à son frère :
L'absence est le plus grand des maux.
Mais une sorte de loi instinctive , une force indéfinissable et souvent irrésistible, Tattrait mystérieux des choses ignorées , le besoin de voir, et ces rêveries aventureuses qu'on appelle généreusement amour de la science , et quelquefois aussi la fatigue d'un esprit malade, nous obsèdent, nous pressent, nous poussent hors du cercle où notre vie semblait devoir s'écouler dans un repos uniforme. Nous partons sans emporter , comme Ënée , nos dieux domestiques, et nous allons au loin sans songer qu'à notre retour nous frapperons en vain à la porte d'ivoire par laquelle passèrent les rêves dorés de notre jeunesse ; qu'à la place des douces affections qui charmaient notre vie , nous ne retrouverons peut-être que le deuil , l'indifférence , l'oubli.
Tandis que nous nous abandonnions aux tristes réflexions du départ , la brise , qui d'abord n'enflait que légèrement nos voiles , comme pour nous retenir plus longtemps en vue du sol de France , fraîchit tout à coup et nous poussa rapidement au large ; puis elle tourna contre nous, et nous nous mimes à louvoyer péniblement pour sortir de la Manche. Le cinquième jour, nous n'avions pas encore doublé la côte d'Angleterre ; nous étions au pied du château de DouTres. Au vent contraire succédèrent le calme et la pluie , les deux accidents atmosphériques les plus ennuyeux dans un voyage maritime. Quand les voiles privées de vent s'affaissent et tombent avec lourdeur le l(Mig des mâts ; quand la brume enveloppe Thorizon , et qu'une pluie incessante fatigue la patience des
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promeneurs les plus intrépides , l'aspect d'un navire pré-i sente un tableau assez singulier. Tandis queles matelots, la tête enveloppée comme des moines dans le capuchon de leur caban , se tiennent silencieusement accroupis au pied des bastingages ou contre la chaloupe^ les passagers s'en vont cherchant quelque distraction. Celui-ci écoute les récits de la vie nomade et les histoires de naufrages ; celui-là ébauche un dessin auquel un mouvement de roulis imprime tout à coup une tache ineffaçable ; cet autre es^ saye de se dérober la vue des nuages du ciel en s'entou^^ rant d'un nuage de fumée. Il en est qui se mettent hardiment à l'étude; mais bientôt l'impatience les gagne aussi i l'ennui se peint sur leur figure; ils ferment leur livre pour venir voir où est le cap , pour demander combien on file de nœuds, et consulter l'expérience du timonier sur l'état de l'atmosphère et les probabilités d'un changement de temps.
Le 25 , enfin , le vent tourna au sud , et le 28 , dans la nuit, nous aperçûmes une grande masse de rocs carrés, debout au milieu de l'Océan comme une forteresse : c'était une'des îles qui forment l'archipel des Férôe. Au nord, on distinguait plusieurs lignes successives de roches, et des montagnes, les unes échancrées et ondulantes, d'autres taillées à vive arête , s'élançant d'un seul jet au-dessus des vagues , et portant dans les airs leur tête couronnée de neige. En examinant leur surface , on voyait qu'il n'y avait là ni arbre ni végétation : c'étaient des roches nues comme celles d'Islande , scindées çà et là par des baies profondes , ou séparées Tune de l'autre par les flots. La brmne grisâtre qui retombait comme un voile de deuil le long de ces montagnes , les longues bandes de vapeurs qui ceignaient le sommet , les flots orageux qui se brisaient à leur pied , tout contribuait à donner à ces lies l'aspect le plus sombre et le plus étrange. De tous côtés nous cherchions une podnte de clocher, une habitation , et
nous n'en distinguions point, car il n'y a là que de pauvres cabanes situées à une longue distance l'une de Tautre , cachées au pied des rocs , si étroites et si basses , qu'on ne les découvre que lorsqu'on arrive sur le lieu même où elles sont construites. Vers le matin, nous tirâmes un coup de canon pour appeler un pilote ; mais nous n'éveillâmes qu'une troupe de mouettes et de stercoraires qui s'enfuirent en poussant un cri rauqiie et plaintif. Du côté des montagnes on ne voyait aucun mouvement; on eût dit une terre déserte ou ensevelie dans le silence de la mort. Une heure après, nous répétâmes notre signal, et nous finîmes par apercevoir dans le lointain une barque qui s'avançait vers nous, portant un mouchoir rouge au haut d'une perche : c'était la barque du pilote. Il monta à bord de notre bâtiment , et , pour se donner plus d'assurance , mit dans sa bouche une moitié de tige de tabac. Pendant que nous virions de bord pour éviter les écueils et pénétrer dans le détroit de Thorshavn , le Férôien examinait avec une curiosité d'enfant les manœuvres et l'attirail de la Recherche. Jamais il n'avait vu, disait-il, un aussi beau navire. L'habitacle en cuivre lui fascinait les yeux , et le cabestan était pour lui une chose prodigieuse. Cet honmie avait, du reste , une bonne et honnête physionomie , qui semblait nous présager l'honnêteté des insulaires que nous allions voir , en même temps que son costume nous annonçait leur misère. Sa veste de vàdmel et son pantalon avaient été si couvent rapiécés , qu'à peine distinguait-on l'étoffe première, sur laquelle une main plus patiente qu'habile avait fait une espèce de mosaïque avec une quantité de morceaux de toutes couleurs et de toutes formes. Son bonnet n'était qu'un lambeau de vadmel plissé par le haut , et sa chaussure un carré de peau de mouton plié sur le pied et lacé avec une courroie.
Après avoir couru des bordées pendant plusieurs heures.
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le pilote nous fit jeter l'ancre dans une baie assez large , mais peu sûre , en face de Thorshavn. C'est la grande ville du pays, ou, pour mieux dire, l'unique ville, le séjour du gouverneur, du juge, le centre du commerce ; bref, la cité dont le pêcheur raconte les merveilles à ses enfants, comme un provincial débonnaire raconte celles de Paris. Il y a huit siècles que le nom de Thorshavn était déjà écrit dans les chroniques du pays, et ce nom indique encore son origine païenne. C'est là que les habitants des Férôe se rassemblaient autrefois chaque année pour juger leurs querelles et délibérer sur leurs intérêts; c'est là qu'en l'an 998 le peuple adopta la religion chrétienne, et , sur la fin du xvi* siècle , se convertit au protestantisme. Enfin, que dirai-je déplus? On y compte aujourd'hui une dizaine de fonctionnaires piiblics et six cent cinquante habitants. La situation de cette ville est singulière et tri^s-pittoresque. Qu'on se représente au fond du golfe un demi-cercle de montagnes escarpées et sauvages. Là s'élève une langue de terre , ou plutôt un banc de roche posé en droite ligne au milieu des flots , au centre du cercle, comme une flèche au milieu d'un arc. C'est sur ce banc de roche que la plupart des maisons ont été construites. Elles sont rangées symétriquement sur deux lignes, et serrées l'une contre l'autre comme les boutiques de la place de Leipzig dans les grands jours de foire. Les rues qui traversent ce triple amas d'habitations sont si étroites , que deux chevaux n'y marcheraient pas de front, et si rocailleuses, si escarpées, que, pour pouvoir y passer en certains endroits avec quelque chance de sécurité , il faut se cramponner au roc avec les pieds et les mains. En hiver, par un jour de verglas, la descente d'un de ces rocs peut être regardée comme un exercice d'équilibriste assez hasardeux. Du reste, l'aspect des maisons est en parfaite harmonie avec celui des rues. Â part celles qui appartiennent au gouvernement et qui sont occupées
par les fonctionnaires , presque toutes ne sont que de pauvf es cabanes bâties sur le même modèle , non pas comme celles d'Islande , avec des blocs de lave , ni comme celles de Norvège, avec de grosses poutres arrondies, mais tout simplement avec quelques douzaines de planches clouées Tune contre l'autre : c'est un genre d'habitation qui forme la transition entre la tente nomade et l'édifice cimenté. Elles sont si frêles , que l'hiver on est obligé de les amarrer avec des câbles pour que le vent ne les emporte pas. Les maisons n'ont qu'un rez-de-chaussée , et sont uniformément coupées en deux parties par une cloison. D'abord, on entre dans la cuisine, qui n'a ni planches sur le sol , ni fenêtres : le jour y pénètre ou par la porte ou par la cheminée. Pour tout meuble , on y trouve quelques vases en terre, quelques ustensiles en bois , un ossement de dauphin pour siège , et d'autres ossements servant de pelle ou de fourgon. La seconde pièce est éclairée par deux ou trois vitraux : c'est là le séjour habituel de la famille ; c'est là que les femmes cardent la laine , tissent le vadmel ; c'est là que père , mère , enfants , reposent entassés l'un près de l'autre sur quelques planches recouvertes d'un peu de paille. Cet espace étroit, privé d'air, inondé par la fumée du feu de tourbe , exhale une odeur nauséabonde à laquelle l'étranger s'habitue difficilement. Mais quelle douce surprise n'éprouve-t-on pas lorsqu'au milieu de cette lourde atmosphère on voit surgir des physionomies dont la misère n'a pu altérer l'heureuse expression , des femmes remarquables par rhannonie de leurs traits , la fraîcheur de leur teint , et des enfants d'une grâce charmante ! Toute cette population des Férôe est fort belle. Pendant le temps que nous avons passé à Thorshavn et sur les autres côtes, nous n'avons pas rencontré un seul être difforme ou estropié , et souvent , dans nos promenades à travers la ville, nous nous arrêtions, surpris tout à coup par la mâle
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et forte stature d'un pêcheur, ou le regard plein de candeur et le visage riant d'une jeune fille.
Un soir, j'entrai dans une des cabanes les plus sombres que nous eussions encore rencontrées. La mère de famille vint à nous , et nous remercia , avec une touchante simplicité , de vouloir bien visiter sa demeure. C'était une jeune femme dont les inquiétudes matérielles , le travail , peut-être le besoin , avaient attiédi le regard et décoloré la figure , et qui pourtant souriait encore d'un sourire si doux , qu'à le voir en passant on n'eût pas deviné tout ce qu'il cachait de souffrance. Elle portait sur ses bras un enfant dont ses lèvres effleuraient de temps à autre les cheveux bouclés. Une petite fille, que l'approche de quelques étrangers avait fait fuir , s'était réfugiée près d'elle et la tenait par un pan de sa robe , en roulant sur nous de grands yeux bleus étonnés ; et trois autres enfants , debout près de la fenêtre , formaient le fond du tableau. La pauvre mère nous raconta sa vie , ses longues veilles d'hiver, ses travaux dans les champs ou près du foyer. Après* nous avoir ainsi dépeint , sans recherche et sans emphase , son existence laborieuse , au lieu de se plaindre et de murmurer, elle bénissait la Providence qui avait pris soin d'elle et des siens. « Nous sommes de pauvres gens, disait-elle; mais, grâce à Dieu, tout va bien encore dans notre modeste demeure. Mon père, en mourant, me laissa pour héritage un bateau. Mon mari est bon pêcheur; moi, je travaille pour les riches pendant l'hiver, et je cultive, pendant l'été, un petit champ pour lequel nous n'avons à payer qu'une faible redevance. Ainsi les jours s'en vont, et au bout de l'année il se trouve que nous avons encore de quoi acheter assez d'orge pour nous nourrir, assez de laine pour nous habiller. Le temps le plus rude fut celui où mes enfants étaient si jeunes, que, pour m'occuper d'eux, il fallait renoncer à mon travail de chaque jour ; mais les voilà qui grandissent, et bientôt ils pourront m'aider. »
A ces mots , elle jeta sur eux un regard joyeux , et les enfants semblaient, par l'expression de leur physionomie, confirmer son espoir. Pour moi, en l'écoutant parler avec tant de calme et de résignation , je condamnais les élégies écrites siu: des tristesses mensongères, et j'admirais cette sagesse de la Providence, qui répand sous le chaume les germes féconds de l'espoir , et met dans le cœur des pauvres une source infinie de douces satisfactions.
Cette ville de Thorshavn , composée de quelques centaines de cabanes , est pourtant une ville de guerre. A l'entrée du port on aperçoit une forteresse consta'uite autrefois par le héros des Férôe , Magnus Heinesen * , pour protéger sa terre natale contre les invasions des corsaires. C'était jadis , disent les gens du pays , un bastion assez large , défendu par plusieurs bonnes pièces d'artillerie. Mais la guerre a éclaté , et le fort de Thorshavn a eu son jour de deuil et de désastre. La résignation passive avec laquelle il se soumettait à son sort ne l'a point empêché d'être dévasté. En 1808 , les pêcheurs de Nordô signalèrent une frégate portant le drapeau français. Bientôt cette frégate apparut dans la rade de Thorshavn , et vint fièrement jeter l'ancre au pied de la forteresse. On recon-
1. C'était le fils d'un Norvégien qui s'établit aux Férôe, et, après la réformation , devint prêtre. Magnus se dévoua à la vie maritime et se distingua de bonne heure par sa hardiesse et son courage. Avec un bâtiment mal équipé et une troupe peu nombreuse , il s'en allait intrépidement à la rencontre des flibustiers anglais et allemands qui infestaient alors les côtes d'Islande et des Férôe. Frédéric II, pour le récompenser de ses services, lui donna le commandement d'une corvette danoise. Ce fut avec cette corvette que Magnus s'empara d'un bâtiment anglais chargé de marchandises des Férôe. Les Anglais réclamèrent et prétendirent que leurs denrées provenaient des îlesShetland. L'ennemi juré des pirates fut lui-même accusé de piraterie , et paya de sa tête un crime supposé. Magnus fut exécuté en 1589. Peu de temps après , son innocence fut reconnue , et celui des juges qui avait le plus contribué à faire prononcer sa sentence fut condamné à une amende considérable. Il existe aux Férôe plusieurs chants traditionnels sur ce héros du peuple.
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nut alors que ce vaisseau , paré de notre pavillon , était une frégate anglaise , et il était facile de deviner ses intentions ; car le Danemark, allié à la France , se trouvait alors fort peu dans les bonnes grâces de l'Angleterre. Le gouverneur ne pouvait pen^ser à se défendre sans compromettre le sort de la ville. Il envoya à bord de la frégate douze hommes en qualité de parlementaires. Les Anglais les retinrent prisonniers. Il en renvoya douze autres, qui furent également arrêtés. Les habitants de Thorshavn indignés d'une telle perfidie , voulaient courir aux pièces de canon et engager le combat; mais les Anglais ne leur en donnèrent pas le temps. Ils descendirent à terre en grand nombre , s'emparèrent de la forteresse , enclouèrent les canons , démolirent une partie du bastion , puis retournèrent à bord de la frégate. L'histoire ne nous a pas conservé le nom de ces hommes qui vinrent avec tant d'audace dans ime mer paisible , masqués par un pavillon étranger, qui eurent la gloire de faire prisonniers vingt-quatre pécheurs , de descendre en plein jour sur une terre sans défense ,. et de dévaster un bastion abandonné. Il faut croire que les annales maritimes anglaises sont , à cet égard , plus complètes que celles des Férôe. Les héros de cette glorieuse campagne doivent être inscrits tout près de ceux qui , dans un temps d'armistice , sans aucune déclaration de guerre , allèrent un matin , sans déclaration de guerre, incendier la flotte de Copenhague.
Maintenant la forteresse de Thorshavn n'est plus qu'un bastion en terre, défendu par quelques canons, et gardé par une troupe de vingt-quatre chasseurs qui joignent à leur métier de soldat celui de matelot. Ce sont eux qui conduisent la barque du gouverneur ou du landfogde dans leurs excursions à travers les différentes lies.
La meilleure défense de Thorshavn n'est pas dans ce simulacre de forteresse, mais dans l'aspect de ses rues et de ses environs. Comment la cupidité humaine pourrait-
elle être éveillée, comment une idée de vengeance pourrait-elle se soutenir à la vue de ces collines incultes, de ces habitations dépourvues de tout objet de luxe, occupées par des familles souffrantes et résignées ? Autour de Torshavn, il n*y a ni arbre ni moisson ; seulement çà et là quelque maigre enclos de verdure et quelque champ d'orge plus maigre encore, où le laboureur ne récolte souvent que des tiges de paille avortées, des épis sans grain. Les habitants de cette ville sont plus à plaindre encore que ceux des campagnes, car le sol qu'ils occupent ne leur per-^ met pas d'élever des bestiaux; ils n'ont pour toute ressource que le produit de leur pêche ou de leur industrie. Les femmes tricotent une certaine quantité de bas de laine, et sont malheureusement obligées de les vendre à un très-bas prix. Aussi, tandis que les autres petites villes du N(M*d, Reykiavick, Tromsô, Hammerfest , s'accroissent d'année en année et s'embellissent, la ville de Thorshavn reste complètement stationnaire. Pas un particulier ne parvient à s'y enrichir, pas un pécheur ne peut élever une maison à la place de sa chétive cabane. La vie soucieuse à laquelle sont condamnés ces pauvres gens comprime leur développement intellectuel. Presse tous savent lire, beaucoup savent écrire; mais ils ne s'associent pas, comme les paysans norvégiens du Guldbrandsdal, pour se procurer des livres et#des journaux, et on ne trouve pas chez eux , comme chez les paysans d'Islande^ des sagas imprimées ou manuscrites. U y a maintenant dans chacune des Férôe une école ambulante ou une école fixe ; mais tous ceux qui aspirent à devenir prêtres ou à occuper quelque emploi civil doivent faire leurs études en Danemark. Grâce au zèle de quelques hommes intelligents, on a cependant fondé une bibliothèque à Thorshavn. Le gouvernement lui a donné une somme de 1500 francs. Divers particuliers lui ont envoyé des livres. Les prêtres , les fonctionnaires, les principaux habitants des Férôe, payent chaque année
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pour l'agrandir une légère contribution. Avec ces faibles ressources, on est parvenu à rassembler près de cinq mille volumes, parmi lesquels il se trouve un assez grand nombre d'ouvrages choisis.
C'est dans cette ville aussi que demeure l'unique médecin des Férôe. Il reçoit des appointements fixes et doit traiter gratuitement les pauvres du pays. Mais il est impossible qu'un seul homme puisse porter secours à toutes les familles dispersées sur tant de côtes différentes. Souvent la mer est si grosse et le vent si orageux, qu'on ne peut aller d'une île à l'autre, et, tandis que le médecin ou le prêtre attend que la vague se calme pour pouvoir porter au malade un dernier remède ou une dernière consolation , l'humble enfant des Férôe meurt comme il a vécu, avec douleur et résignation.
Enfin on trouve encore à Thorshavn im hôpital : ce n'est qu'une modeste maison en bois bâtie au bord de la mer ; mais elle est ouverte aux étrangers comme aux hommes du pays. Ceux qui y entrent y sont traités avec une pitié touchante et une sollicitude qui ne se dément jamais. Quand nous arrivâmes dans cette ville, il y avait là un matelot de Boulogne. Une nuit, au milieu d'un violent orage, il avait été saisi sur le pont par une vague, jeté contre le grand mât, et il s'était cassé la jambe. Son capitaine essaya de la lui redresser à l'aide de quelques planchettes et d'un peloton de ficelle, puis il le conduisit à Thorsh^avn et retourna en France. Le malheureux était là depuis deux mois, seul au milieu d'un peuple étranger dont il ne comprenait pas la langue, incapable de se lever, et ne voyant du matin au soir que les brumes ou les flots de la mer. Le médecin venait le voir tous les jours, et, pour tâcher de le distraire dans sa solitude, il lui enseignait à lire. Sa plus grande joie , depuis qu'il était là, avait été d'apprendre notre arrivée. 11 s'efforçait de se lever sur son lit pour voir par la fenêtre le haut des mâts
du navire, et, quand nous entrâmes dans sa chambre, il salua militairement le capitaine, et nous raconta dans son langage simple et naïf sa rude traversée en Islande, et son arrivée aux Férôe. On remarquait à la vivacité de son regard le bonheur qu'il éprouvait à voir des compatriotes, à entendre parler sa langue, et quand nous lui demandâmes s'il avait besoin d'argent : « Non, répondit-il, je n'ai besoin de rien ; mais si, comme je le crois , vous avez des matelots de Boulogne à bord, je voudrais bien qu'il leur fût permis de venir me voir. »
Notre première impression , en pénétrant dans les défilés rocailleux de Thorshavn, avait été assez pénible. Cependant à peine avions-nous passé quelques jours dans cette ville, que nous songions déjà à regret qu'il faudrait bientôt la quitter. Dans la maison des fonctionnaires comme dans celle du pêcheur, partout nous avions été reçus Vavec un empressement cordial. Quand nous passions dans les rues, nous ne voyions que de bonnes et franches physionomies, des femmes qui s'inclinaient gracieusement à notre approche et des hommes toujours prêts à nous servir de guides, à nous conduire dans leurs bateaux. Puis, si l'intérieur de la ville n'offre qu'un triste coup d'œil, ces montagnes qui bordent le golfe, ces îles bleuâtres qu'on aperçoit dans le lointain, sont magnifiques à voir. J'aimais à monter le soir au-dessus de la colline où s'élève la forteresse, à regarder au-dessous de moi cette humble cité du Nord, avec ses toits de gazon et de lambris, ces cabanes pareilles à des bateaux qu'un coup de vent aurait poussés sur la côte, et cette mer sillonnée de distance en distance par une grande roche noire ou une montagne. Déjà nous commencions à retrouver ces belles nuits crépusculaires des régions septentrionales. Le soleil ne disparaissait que très-tard à l'horizon, et, quand on cessait de le voir, la surface du ciel restait imprégnée d'une douce lumière. Seulement il y avait plus de silence que
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dans le jour, et on n'entendait que le bruit mélancolique de la vague qui roulait sur le sable du rivage, puis se retirait en lui laissant comme trophée une frange d*écume , une guirlande d'algue. Il y a dans ces heures de solitude passées au bord de la mer, dans ce miumure uniforme et plaintif des flots, dans cet espace immense où la pensée s'enfuit de vague en vague avec le regard, un charme que nul idiome ne peut peindre, que nul chant ne peut exprimer. En sortant de là on se sent plus léger et plus fort. Il semble que la brise qui. court sur les flots rafraîchit l'âme, et que la vue de l'espace agrandit l'intelligence.
Mais je ne donnerais qu une idée bien imparfaite des Férôe, si je me bornais à parler de Thorshavn et de ses collines. Tout cet archipel ofire aux regards étonnés de l'artiste les situations les plus romantiques , les points de vue les plus pittoresques. Il se compose dé vingt-cinq îles, dont dix-sept sont habitées. En allant d'une de ces îles à l'autre, tantôt on passe sous une masse de pierre percée comme un arc de triomphe, tantôt au pied d'un roc imposant comme une pyramide, aiguisé comme une flèche. Ici vous voyez s'ouvrir, à la base d'une montagne, une grande caverne sombre où le pécheur entre hardiment avec son bateau pour poursuivre les phoques qui vont y chercher un refuge; là c'est une muraille à pic dont le pied de l'homme n'a jamais touché les parois glissantes; plus loin, une roche minée à sa base par les vagues qui la battent sans cesse, et projetant sur la mer son front chauve noirci par le temps.
L'histoire de ces lies ressemble beaucoup à celle de l'Islande. Elles furent, comme l'Islande, découvertes dans un jour d'orage, peuplées, au temps de Harald aux beaux cheveux, Rar une colonie de Norvégiens, soumises d'abord à une sorte de gouvernement oligarchique, puis assujetties par la Norvège et réunies avec celle-ci, l'Islande et le Groenland, au Danemark, à la fin du xv* siècle. Elles sont
maintenant administrées par un fonctionnaire danois qui a le titre de gouverneur^ et divisées en six districts ou sys^ sel. On y compte trente-neuf églises partagées entre sept prêtres. C'est une rude tâche pour les prêtres que de visiter, à «certaines époques de l'année, ces paroisses disséminées sur rOcéan. Aussi leurs prédications ne peuvent-elles être très-régulières. Souvent ils se trouvent arrêtés par l'ouragan et retenus loin de leur demeure pendant des semaines entières * ; souvent aussi ils n'accomplissent qu'au péril de leur vie lewc mission évangélique, et ce qu'il y a de plus triste encore dans les fonctions qu'ils viennent remplir dans ces îles , ce ne sont pas les rudes et dangereux voyages auxquels ils sont condamnés, c'est leur isolement. Ils habitent sur quelque grève silencieuse, au milieu de deux ou trois cabanes, et ils apportent là les souvenirs d'une autre contrée et d'une autre existence, car ils sont tous Danois, et ils ont tous pris leurs grades à l'université de Copenhague.
L'archipel des Férôe s'étend du 61« degré 15 minutes de latitude jusqu'au 62* degré 21 minutes de longitude. Sur toute cette surface, on ne compte pas plus de sept mille habitants. L'intérieur des îles est complètement désert. C'est au fond des bois seulement et le long des côtes que le paysan bâtit sa demeure ; c'est là qu'il a son enclos de verdure, et quelquefois son champ d'orge ou de pommes de terre. D'après les calculs de M. de Born , qui a mesuré ce pays en divers sens, il n'y a aux Férôe qu'une soixantième partie du sol livrée à la culture. Le reste n'est qu'une croûte pierreuse revêtue d'une couche de terre légère et sans consistance.
1. Autrefois il y avait sur différents points des Férôe des sources d'eau bénite où les parents pouTaient aller baptiser leurs enfants , lorsque la mauvaise saison les empêchait de les porter au prêtre. Cet usage n'existe plus. Les parents portent le nouveau-né chez le prêtre, et souvent compromettent son existence par les fatigues et les dangers du voyagv.
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La vraie richesse des Féroiens consiste dans leurs moutons *. Le mouton est presque pour eux ce qu'est le renne pour le Lapon, le phoque pour le Groënlandais, ou le cocotier pour les habitants de la Guiane. Il leur donne tout ce dont ils ont besoin : nourriture, laine, suif; et ce qu'ils peuvent mettre en réserve après avoir tissé leurs vêtements, ils le vendent pour se procurer les différentes choses qu'ils ne trouvent pas dans leur pays. Plusieurs Féroiens ont des troupeaux de cinq à six cents moutons, quelquefois plus ; mais ce qui est étrange, c'est la négligence avec laquelle ils traitent cet animal, qui est pour eux une ressource si précieuse. Pas un fermier ne s'est encore avisé de construire une étable pour ses moutons, ou tout au moins un hangar où ils puissent trouver un refuge dans la mauvaise saison. Les malheureuses bêtes errent en tout temps sur les montagnes. L'hiver elles sont forcées de chercher, comme les rennes, leur nourri-' ture sous la neige. Si cette neige est durcie par le froid, elles périssent de faim ; quelquefois elles sont englouties sous une avalanche ; pendant les jours les plus rigoureux, elles cherchent un refuge dans les cavernes. Des tourbillons de neige en ferment souvent l'entrée, et les moutons restent là des semaines entières privés de boisson et d'aliments. On en a vu qui, dans leur longue disette, en étaient venus à se ronger leur laine. Au mois de juin, le paysan se met à la recherche de son troupeau avec des hommes habitués à ces courses et des chiens exercés à traquer le mouton récalcitrant dans les ravins et les grottes. Chaque paysan reconnaît ses brebis à une marque particulière, et il les prend l'une après l'autre pour les tondre. Mais cette opération se fait encore d*une manière
1. C'est de là aussi que vient probablement le nom des îles {Faarô , îles des brebis). Puisque nous en sommes à. cette étymoiogie , je ferai observer en passant que c'est un pléonasme de dire les îles TérÔe , le mot 0 , placé à la fin de ce nom , signifiant déjà lies.
barbare. La Férôien ne coupe pas la laine du mouton , il l'arrache avec la main, et quelquefois si violemment, qu'il met la pauvre béte tout en sang ; après quoi il lui rend sa liberté, et elle reprend sa vie sauvage. Les chevaux sont également abandonnés l'hiver et l'été à travers champs. On les va chercher à deux époques de l'année, la première fois pour porter l'engrais dans les prairies, la seconde pour porter la tourbe dans les fermes. Les vaches, grâce au produit journalier de leurs mamelles, ont seules le privilège de manger à un râtelier et de dormir dans une étable.
La chasse est encore pour les habitants de ces îles une ressource assez considérable* Il n'y a ici, il est vrai, ni ours , ni loups, ni renards ; mais peu de pays renferment une aussi grande quantité d'oiseaux. On les trouve par centaines sur les côtes et sur les montagnes. Les Férôiens les poursuivent avec une rare intrépidité; ils ne se bornent pas à tuer ceux qui errent sur la grève et planent sur la rojline : ils gravissent , pour les dénicher, les sentiers les ^jius rudes et les rocs les plus escarpés. Si la roche où l'oiseau va faire son nid est tellement élevée, tellement polie à sa surface, que le Férôien ne puisse s'y cramponner, il monte au sommet en faisant un détour, se suspend à une corde dont deux ou trois de ses compagnons tiennent le bout, et se laisse descendre jusqu'à l'endroit où il a vu l'oiseau se poser. Quand il s'est emparé de sa proie, il tire une ficelle attachée au bras d'un de ses compagnons , et ceux-ci le hissent au haut de la montagne. Mais parfois il arrive que la corde s'engage dans des interstices de roc, et que l'imprudent chasseur reste suspendu entre ciel et terre, ne pouvant ni descendre ni remonter. Il y a quelques années, un paysan de Nordô passa ainsi tout un jour et toute une nuit au milieu des rocs, privé de nourriture, demi-nu, exposé au froid, et torturé par la corde qui lui serrait les flancs. Dans son désespoir, il allait ronger la
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corde avec les dents, au risque de se tuer en tombant dans l'abîme , lorsque d'autres paysans arrivèrent à son secours. On parvint , après beaucoup d'efforts, à le délivrer de son affreuse situation, et, en posant le pied sur le sol, il tomba évanoui.
La pèche était autrefois, dans ces îles, une des occupations les plus importantes et les plus fructueuses ; depuis plusieurs années, elle est beaucoup moins abondante, soit que les bancs de poissons aient changé de place, soit qu'ils aient réellement diminué ; mais il reste toujours la pèche du dauphin, et celle-là pourrait faire oublier aux Férôiens toutes les autres. Dès qu'un pécheur a reconnu en pleine mer la présence d'un troupeau de dauphins, il le signale aussitôt aux habitants de la c6te, en arborant un pavillon particulier. Ceux-ci vont sur la montagne, allument un feu de gazon, et bientôt ce signal télégraphique annonce à toutes les îles la joyeuse nouvelle. Les tourbillons de fumée flottent dans les airs, les feux éclatent de sommet en sommet; leur nombre, leur position, indiquent aux habitants des côtes éloignées l'endroit oii se trouvent les dauphins. A l'instant, le pêcheur détache sa barque du rivage; ses parents, ses voisins accourent à la hâte se joindre à lui ; des femmes leur préparent des provisions, et ils s'élancent gaiement sur les flots. A Thorshavn, il y a ce jour-là un mouvement dont on ne saurait se faire une idée. Des femmes, des enfants, s'en vont effarés à travers la ville en criant : Gryndahud, gryndahud (nouvelle du dauphin)! Ace cri de bénédiction, toutes les portes s'ouvrent, toutes les familles sont en rumeur : c'est à qui ira le plus vite à son bateau , à qui sera le plus tôt prêt à fendre la lame avec l'aviron ou à déployer la voile. Le gouverneui' et le landfogde accourent aussi , et se mettent à Ik' téte de la caravane, avec leur chaloupe conduite pai* àix éliaiseurs en uniforme, et portant au haut du inât' la banderole danoise. Quand les pêcheurs sont' reunis âi l'enàj^oit dési-
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gné, ils se mettent en ordre de bataille, s'avancent, selon la position des lieux, en colonne serrée, ou forment un grand demi-cercle; ils enlacent dans cette barrière les dauphins étonnés, les poursuivent, les chassent jusqu'à ce qu'ils les amènent au fond d'une baie. Là, le cercle se resserre, les dauphins sont pris entre la terre et les bateaux, arrêtés d'un côté par la grève où le moindre mouvement imprudent les fait échouer, retenus de l'autre par des mains armées de pieux. Dans ce moment-là seulement les pêcheurs sont préoccupés d'une singulière superstition. Ils ne veulent voir sur le rivage ni femmes ni prêtres, car ils prétendent que les femmes et les prêtres doivent mettre en fuite le dauphin. Une fois que cet pbstacle a disparu, il se fait un carnage horrible. Les pêcheurs frappent, égorgent, massacrent, le sang ruisselle à flots, la mer devient toute rouge, et ceux des dauphins qui pourraient encore s'échapper perdent dans la vague ensanglantée leur agilité instinctive, et tombent, comme les autres, sous le fer acéré. Souvent on compte les victimes par centaines. Quand le carnage est fiîi, on traîne les dauphins sur le sable ; le sysselmand apprécie la valeur de chaque poisson, leur grave une marque sur le dos, et le gouverneur en fait le partage. D'abord on prend, à titre de dîme, une part pour le roi, pour l'église, pour les prêtres, une autre pour les fonctionnaires, une troisième pour les pauvres, une quatrième pour ceux qui se sont associés à la pèche, tant par barque et tant par homme. Celui qui a découvert le troupeau a droit de choisir le plus gros des dauphins. Ceux qui ont été blessés ou qui ont souffert quelque avarie dans cette expédition ont une part supplémentaire; enfin on en réserve encore une pa,rtie pour les propriétaires du sol où la pêche s'est faite, et celle-ci est presque toute dévolue au roi, qui est le plus grand propriétaire du pays. Quand le partage est achevé, les animaux sont dépecés, on en tire la peau qui sert à faire des courroies,
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la cbair et le lard qui forment une des meilleures provi» sions de la famille férôienne. Avec la graisse on fait de l'huile, et la vessie desséchée sert de vase pour la conte* nir. Les entrailles doivent être portées par chaque bateau en pleine mer, afin de ne pas infecter la côte. Un dauphin de moyenne grandeur donne ordinairement une tonne d'huile qui se vend, à Thorshavn , de 30 à 40 fr. La chair et le lard ont à peu près la même valeur. Le pêcheur recueille avec soin tous les débris de sa capture, et s'en retourne en triomphe dans sa famille.
Les maisons que l'on trouve le long des côtes sont en général plus vastes et plus confortables que celles de Thorshavn. Elles se composent, comme dans toutes les campagnes du Nord, de plusieurç petits bâtiments, dont chacun a une destination particulière. D'abord on aperçoit le corps de logis, élevé près de l'enclos, construit moitié en pierre , moitié en bois. Il y a là une large cuisine, une chambre où les femmes se réunissent pour tisser le vadmel, une autre où l'on garde les provisions. A côté est l'étable, un peu plus loin une grange avec un four en terre où l'on fait, comme dans le nord de la Finlande, mûrir l'orge en l'exposant pendant vingt-quatre heures à une température ardente; puis deux ou trois cabanes en planches disjointes. Le fermier y suspend, au mois de novembre , des moutons entiers au moment où ils viennent d'être égorgés. L'air qui pénètre de tous côtés dans la cabane les dessèche peu à peu. Au mois de mai ou de juin, cette viande ainsi séchée est ferme, compacte, pleine de suc. On la mange sans la saler et sans la cuire, et, dussé-je choquer le goût des gastronomes, j'avouerai que j'en ai mangé plusieurs fois avec plaisir. C'est, du reste, un aliment très-commode pour le pêcheur. Au moment d'entreprendre quelque excursion, il entre dans son kiadU, coupe un quartier de mouton, et s'en va sans avoir à songer ni au feu de la cuisine ni aux épices. La plus belle
habitation que nous ayons vue est Kirkeboe. Elle est située entre la mer et les montagnes, auprès d'une petite île peuplée d'eiders. Là s'élevait autrefois un couvent de moines dont on ne voit plus de vestiges ; là demeuraient les évêques catholiques. Près de la maison du fermier , on aperçoit encore les murailles d'ime église gothique, dont Tévéque Hilaire voulait faire la cathédrale des Férôe. Mais la réformation mit fin aux travaux, et cette église inachevée est là comme un monument de la chute rapide du catholicisme dans ces îles lointaines.
Le caractère des Férôiens est doux, honnête, hospitalier. L'isolement dans lequel ils vivent , la monotonie de leurs travaux, leur donnent un flegme habituel qui touche de près à l'indolence. La nature sombre qui les entoure les rend taciturnes et mélancoliques ; mais les rudes excursions auxquelles ils sont souvent condamnés, les soins matériels qui les obsèdent, n'éteignent point dans leur cœur le sentiment de pitié pour les autres. Au milieu de leurs souffrances, ils se souviennent de ceux qui souffrent. L'étranger ne frappe jamais inutilement à leur porte, et le pauvre n'implore pas en vain leur commisération. S'il se trouve dans le district quelque orphelin en bas âge et sans fortune, on peut être sûr qu'un paysan se hâtera de le prendre sous sa protection et de lui donner asile.
Le meurtre est parmi eux une chose inouïe , les querelles sont rares et peu dangereuses. Les annales judiciaires des différentes îles n'ont guère d'autres crimes à enregistrer que des vols de peu d'importance. Les mœurs sont pures. A peine compte-t-on chaque année un ou deux enfants naturels dans tout le pays. Autrefois, quand une jeune fille devenait enceinte, elle devait payer une amende : si ensuite elle se mariait, au lieu de poser sur sa tête, comme les autres, une guirlande de fleurs, elle était condanmée à porter une calotte rouge. Maintenant encore, quand un pareil cas se présente, elle est privée des deux
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chevaliers d*honneur qui conduisent à l'église la jeune fille sans tache ; elle s'en va toute seule avec celui*qui Ta choisie pour femme.
Leur costume est à la fois simple et gracieux. Les hommes ont une veste ronde, bleue ou verte comme celle des Tyroliens, un gilet de laine avec des boutons brillants, une culotte et des souliers plats en peau de mouton. Quelques-uns portent de longs cheveux dont ils forment une natte qui tombe sur leurs épaules à la manière des jeunes filles de Berne. Les femmes portent un mantelet de tricot à manches courtes , qui leur serre étroitement la taille et monte jusqu'au col, un grand jupon flottant et un charmant petit bonnet en soie qui leur laisse le front découvert et s'aplatit au sommet de la tête. Autrefois elles avaient pour les grandes occasions, surtout pour les jours de fiançailles , des costumes d'or et d'argent comme ceux des Islandaises. M. Giraud, qui nous accompagnait dans notre voyage , a dessiné une jeune fille avec cet ancien costume solennel, et, à la voir silencieuse et immobile sur sa chaise , avec ses cheveux relevés sur la tète et pohdrés, sa robe de damas, ses manchettes de dentelle, on eût dit un portrait du temps de Louis XV. Mais ce luxe d'emprunt, qui souriait à des imaginations naïves, disparaît peu à peu, et maintenant la jeune fille ne croit pouvoir mieux se parer pour un jour de noces qu'en s'habillant comme une boiu'geoise de Copenhague qui copie, autant que faire se peut, la bourgeoise de Paris.
Les anciennes coutumes et les anciennes traditions tombent aussi çà et là en désuétude. Néanmoins, dans les îles du Nord, on voit encore de vieilles femmes qui prétendent retrouver, au moyen de certains sortilèges, les choses volées, et guérir les maladies, et des paysans qui, le soir, au coin du feu, répètent avec une parfaite bonne foi les contes du temps passé. Ils parlent des Huldefolky esprits mystérieux qui habitent le flanc des montagnes, vivent
de la même vie que les hommes, et possèdent de gros troupeaux qui passent invisibles à travers les pâturages. « J'ai connu, me disait un paysan de Tliorshavn,une jeune fille qui était toujours poursuivie par les Huldefolk. Elle alla trouver le prêtre pour en obtenir quelque conseil, mais il ne put la secourir. Enfin elle se maria, et dès ce moment les Huldefolk cessèrent de la poursuivre. J'ai connu aussi un pêcheur qui a rencontré plusieurs fois ces habitants de la montagne; moi, je le crois, ajouta-t*il naïvement , mais pourtant je ne les ai pas vus. » Il y a une autre espèce d'esprits qu'on appelle les Vattarre, Ce sont de jolis petits nains, plus petits encore que ceux d'Allemagne; ils demeurent sous les pierres qui avoisinent les maisons, et sont d'une nature si douce et si craintive, qu'ils ne peuvent soufirir aucune rumeur. Une querelle les effraye , un blasphème les fait fuir. Tant qu'ils vivent en bonne intelligence avec les habitants de la maison près de laquelle ils sont venus chercher un asile, ils leur portent bonheur, ils les guident, sans être vus, dans leurs courses, et les aident dans leurs travaux ; mais si le paysan qu'ils se plaisaient à secourir les ofiense , ils deviennent pour lui des ennemis implacables. Quelques personnes croient à la Maray monstre hideux qui parfois surprend l'homme dans son sommeil, se pelotonne, s'accroupit sur sa poitrine et l'oppresse. On ne peut s'en délivrer qu'en faisant le signe de la croix et en prononçant le nom de Jésus. On raconte aussi dans ces îles, comme dans presque toutes les contrées du Nord, que les morts peuvent revenir sur terre , soit pour se venger d'une offense, soit pour acquitter une dette qui les tourmente dans le tombeau , soit pour donner une dernière marque d'affection à ceux qu'ils ont aimés. Quand ils reparaissent dans le lieu où ils ont vécu, ils ont le pouvoir d'exaucer le désir de ceux qui les rencontrent. Il faut aller les attendre la nuit de Noël sur un chemin en croix, prendre garde
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de prononcer un seul mot en les voyant, ou de faire un seul geste; car alors le mort disparaît, et Ton ne peut plus rien espérer.
Autrefois on avait aussi une grande peur des sorciers. Quand une vache faisait son premier veau, on avait coutume de lui arracher quelques poils entre les cornes , afin de la préserver de tout sortilège. Quand on recommençait à la traire, on prenait d*abord quelques cuillerées ds son lait pour en faire une libation aux esprits du foyer.
Enfin il y a une foule d'histoires sur les Nika^ ou esprits des eaux , sur les monstres de l'Océan et les hommes de mer qui attirent sur le rivage les jeunes femmes et les emportent dans les flots. On a vu dans ce pays des baleines qui auraient fait honte à celle de Jonas. Dans une des îles du Nord, quatre paysans prirent un jour un bateau et allèrent à la pêche. Le soir ils ne revinrent pas; le lendemain et le surlendemain on les chercha sans pouvoir les trouver. Un mois après, une baleine échoue sur la côte, on la tue , on l'ouvre , et la première chose que l'on aperçoit dans ses entrailles , ce sont les quatre pêcheurs, assis dans leur bateau et courbés encore sur leurs avirons. A Quanesund, des paysans, en allant à la pêche, entendaient chaque matin des cris singuliers et ne voyaient personne. Un jour enfin ils parvinrent à apercevoir un homme de mer, s'en emparèrent et le conduisirent dans leur demeure. Le lendemain , ils le prirent avec eux en retournant à la pêche. Au moment où ils passaient au delà des bancs de poissons , l'homme de mer se mit à rire. Ils revinrent en arrière et firent une excellente pêche. Chaque matin ils allaient ainsi sur les flots avec leur guide mystérieux, dont ils avaient appris à interpréter le ricanement et le silence; ' chaque soir ils le ramenaient à Quanesund , lui donnaient pour nourriture du poisson cru, l'enfermaient dans une étable et faisaient une croix sur la porte. Un jour qu'ils avaient oublié de faire cette croix, l'homme de mer s'en-»
fuit, et jamais on ne Ta revu. Sur la côte de Stromô, il y a une famille qui prétend descendre d'un phoque. C'est là, je l'avoue , une étrange généalogie ; mais, comme elle m'a été expliquée de la manière la plus positive par un des membres de cette famille, j'ai bien dû la prendre au sérieux. Il faut savoir d'abord qu'il y a des femelles de phoques qui, en jetant sur la grève leur peau de poisson, prennent aussitôt une gracieuse forme de femme. Un matin, un pécheur en vit une si belle, qu'il en devint aussitôt amoureux. Il l'emmena dans sa demeure, enferma soigneusement la peau de phoque dans un cofire, épousa la femme, qui devint mère de plusieurs enfants. Mais un jour, en allant à la pêche, il oublia la clef de son coflfre; la femme s'en aperçut, reprit sa peau de phoque, courut sur la grève et s'élança dans les flots.
Le souvenir des anciens temps, le caractère national des Férôiens, se sont conservés aussi dans la célébration de plusieurs fêtes, dans celle de Noël par exemple, et dans les cérémonies du mariage. Comme autrefois, on voit des jeunes gens qui, pour toucher le cœur de celle qu'ils désirent épouser, se choisissent un orateur. C'est un pêcheur renommé pour son intelligence , un paysan habile à composer des vers. Quand le jour du mariage est arrêté, on envoie des invitations dans tout le district. Parents, amis, hommes, femmes, enfants, arrivent à pied, à cheval, et s'entassent pêle-mêle dans la maison du fiancé. On fait rôtir pour ce jour-là des moutons et des veaux tout entiers. L'eau-de-vie coule dans de grands vases, la bière bout dans la chaudière, la table est mise du matin au soir, et les convives agissent sans gêne; car, avant de s'en aller, ils sont , comme en Finlande , soumis à une collecte , et laissent tous quelques species sur le plateau qu'on leur présente. La noce dure trois jours. Le plus beau, le plus pompeux, est celui où les fiancés reçoivent la bénédiction nuptiale. Le soir, tout le monde se met à danser. Cett«
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danse des Férôe est très-curieuse à voir. Les danseurs se pressent,^ se prennent par la main, sans distinction de rang , d'âge , de sexe , et forment une longue chaîne. Ils n'ont point d'instruments de musique pour se donner la mesure, mais ils savent les chants traditionnels et les mélodies anciennes avec lesquels ils ont été bercés. L'un d'eux entonne une strophe , les autres l'attendent au refrain et le chantent ensemble. Ce chant , composé seulement de quelques modulations, est grave, mélancolique, imposant. Au milieu des fortes vibrations des voix d'hommes, on entend de temps à autre percer la voix aiguë d'une jeune fille; mais en général ces accentuations rustiques sont très-justes et parfaitement d'accord. Au moment où le chant commence, la chaîne marche, tourne, se déroule d'abord lentement et avec une sorte de grâce nonchalante, comme les naïves rondes de Bretagne, quand le bignou fait entendre l'air populaire : An ini gos; puis bientôt elle s'anime, elle a des mouvements plus vifs et plus rapides. Les chants choisis pour ces solennités sont presque tous des fragments ou des imitations des Kàmpeviser danois, des histoires de guerriers , des récits de combats et d'amour, comme les strophes de la Jérusalem^ que chantent les gondoliers de Venise. Peu à peu la danse prend le caractère d'une scène théâtrale. Les conviés s'associent au récit du chanteur, ils suivent avec émotion les péripéties du drame, s'agitent, se passionnent, balancent les bras, frappent du pied, et par leur pantomime expriment en quelque sorte tout ce que le poète a voulu exprimer dans ses vers, et le musicien dans ses mélodies. Les femmes seules, comme s'il leur était défendu de montrer de l'émotion , gardent , au milieu de cette animation générale, une réserve impassible. Elles ne font aucun mouvement, elles se laissent entraîner. A les voir parfois le soir, avec leurs regards immobiles et leur figure blanche, suivant avec joie et cependant avec une sorte de mélancolie les vives ondulations
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de cette chaîne qui se déroule comme un serpent et se pré* cipite comme un tourbiUon , on dirait des jeunes ûUes emportées par une force irrésistible dans les danses des esprits.
Au milieu de ce bal dramatique, un homme frappe sur une poutre pour avertir la mariée qu'il est temps de se retirer dans sa chambre; mais la mariée doit faire semblant de ne pas l'entendre , et continuer à danser. Bientôt après , un second coup résonne, et elle ne s'en émeut pas davantage. Enfin, au troisième coup, la mariée s'en va, et il est convenable , disent les bonnes gens , qu'avant de se mettre au lit, elle pleure un peu. Le marié ne tarde pas à la suivre ; et, quand tous deux sont dans leur chambre, les convives récitent à haute voix une prière et entonnent un psaume.
Une fois ces jours de fête passés, le paysan des Féroe reprend sa vie de labeur et de privations. Soit qu'il laboure son sol ingrat, soit qu'il aille par les froides matinées d'hiver à la pèche, il ne boit toute l'année que de l'eau, il ne mange que du pain noir ; car il est né dans la pauvreté, et il en porte constamment le poids. Les flots et la terre ne lui donnent souvent qu'un moyen d'existence précaire , et ses faibles ressources sont encore amoindries par le monopole commercial qu'il subit comme une loi de servage. Le commerce des Féroe était libre autrefois. Les habitants allaient eux-mêmes à Bei^en échanger les productions de leur pays contre celles dont ils avaient besoin. Plus tard, ils renoncèrent à ces voyages; mais les marchands des villes hanséatiques venaient chaque été négocier avec eux des échanges de denrées. Un jour, Frédéric II s'empara de ce commerce comme d'une propriété particulière, et l'afferma à une société de Lubeck et de Hambourg. De cette époque date le régime du monopole, et depuis il a été parfois plus ou moins rigoureux, mais il n'a plus cessé. En 1607, le roi transmit le privilège de €Q oommeroe à
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des négociants de Bergen ; Frédéric III l'abandonna géné^ reusement à un homme dont il voulait récompenser les services, et qui le transmit conune un ôef à son fils. La dureté avec laquelle les possesseurs de ce monopole trai-^ tèrent les malheureuses lies excita des plaintes si réitérées et si éloquentes , qu'à la fin le gouvernement vint à leur secours et reprit le privilège confié à des mains injustes; mais c'était pour l'exploiter lui-même , et en vérité cela ne valait guère mieux. En 1790, le roi, obsédé par de nouvelles sollicitations, promit de rendre le commerce libre dès qu'une occasion opportune se présenterait, et, chose singulière, cette occasion ne s'est pas encore présentée. Nous nous croirions vraiment blâmable si, sans j avoir réfléchi, nous osions prêcher dans ce cas une émancipation qui certes peut avoir aussi ses inconvénients. Mais nous avons vu de près les funestes résultats du monopole qui pèse sur la population des Férôe, nous avons entendu les plaintes du pécheur et du paysan , et tout ce que nous avons vu et entendu a excité en nous une profonde pitié« Jamais nulle part, nous croyons pouvoir le dire sans crainte d'être démenti, une loi de monopole n'a été dictée avec aussi peu de ménagement et exécutée avec autant de rigueur. Il n'y a pas plus de trois ans qu'il n'existait pour toutes les Férôe que le magasin de Thorshavn. Les paysans du Nord et du Midi devaient louer un bateau , payer des rameurs, entreprendre un voyage difficile et souvent dangereux poiu* venir recevoir à Thorshavn, selon la taxe, le prix de leurs pauvres denrées. 11 arriva un jour que, dans un de ces voyages, un bateau périt avec douze hommes. Ce malheur fit impression , et le gouvernement s'est enfin décidé à établir des entrepôts sur difi'érents points. Il y en a un, depuis 1836, à Trangisrangfiord, un autre à Bordo. On en établit maintenant un troisième à Vestmanna. Mais ce n'est guère là qu'un léger adoucissement à un état de choses affligeant; la racine du mal existe encore tout
entière. D'après les anciennes ordonnances, le prix des denrées férôiennes et des denrées danoises destinées à être offertes en échange devait être déterminé par la moyenne de leurs différents prix de vente pendant cinq années. Jusque-là il y avait au moins , dans les dispositions de la loi, quelque apparence de justice, quoique ce maximum imposé aux paysans soit encore une dure nécessité ; mais voici qu'en 1821 il survient une ordonnance qui ajoute au prix moyen des denrées danoises une surcharge de trentetrois pour cent, et, en 1834, une autre ordonnance qui prescrit pour les denrées des Férôe ime diminution de cinquante pour cent, ce qui fait pour les malheureux condamnés à de telles transactions un déficit net de quatrevingt-trois pour cent. Et qu'on ne pense pas qu'il soit facile aux Férôiens de se soustraire à ces marchés cruels : ils ne peuvent négocier qu'avec les représentants du gouvernement. S'ils essayent de livrer à d'autres la moindre denrée, ils s'exposent à être traduits devant le juge comme des malfaiteurs. Il y a quelques années , une jeune femme donna à un pécheur deDunkerque quelques tissus de laine en échange d'une paire de boucles d'oreilles; elle fut accusée, jugée, et condamnée à une amende de soixante francs. Un paysan paya la même amende pour avoir échangé avec des matelots anglais du poisson contre quelques bouteilles d'eau-de-vie. Cette loi de proscription à l'égard des étrangers est si rigoureuse , qu'il n'est pas même permis aux Férôe d'avoir des relations avec les île$ les plus voisines. Les bâtiments danois n'arrivent à Thorshavn qu'au mois de mai, et font leur dernier voyage au mois de septembre. Tout le reste du temps, les habitants des Férôe sont privés de nouvelles et séparés du monde entier. Ils pourraient recevoir en hiver des lettres et des journaux par les îles Shetland. Depuis plusieurs années , ils en demandent instamment la permission, et n'ont pu encore l'obtenir. En vérité, quand on voit de telles misères, on est tenté de
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dire, avec un voyageur anglais* qui a visité aussi les Pérôe, et qui a vu, comme nous, les tristes conséquences du monopole : « Il semble que la politique du gouvernement danois soit de maintenir les habitants des Férôe dans un état de pauvreté et de dépendance continuelles. »
Cette hideuse loi de monopole entrave toute espèce de travail et paralyse toute industrie. Une grande paire de bas de laine tricotée se vend à Thorshavn deux francs. Comment est-il possible que de pauvres femmes aiment à travailler, quand la matière qu'elles emploient et le fruit de leurs veilles doivent être livrés à un tel prix ? On dit que les ordonnances qui règlent le monopole assurent aux Férôe une provision annuelle de denrées à im prix déterminé; mais ces denrées, ne les auraient-elles pas plus facilement et à meilleur prix , si elles pouvaient profiter du bénéfice d'une concurrence? On dit enfin que les impôts de ce pays étant très-minimes , le monopole doit être considéré comme un supplément nécessaire. Soit; mais que, dans ce cas , on élève les impôts, et qu'on donne, non pas aux étrangers , mais seulement à tous les négociants danois , la liberté d'entrer dans les divers ports des Férôe , comiheils entrent aujourd'hui dans ceux d'Islande. Je suis sûr que les habitants béniront le jour où le gouvernement prendra cette mesure.
Ces pauvres gens, en me parlant de leurs souflfrances, m'ont souvent répété que le roi les ignore, qu'il est juste, bon et compatissant ; que s'il savait jusqu'où va parfois leur détresse, il viendrait à leur secours : mais ceux qui le savent et qui le lui taisent assument sur leur tète une triste responsabilité.