‹ Lettres sur le NordChapitre 40 sur 40 · Montagne pointue · texte numérisé non relu

Montagne pointue

che comme une motte de terre dès qu'on y pose le pied. Dans quelque creux de Vallée, parfois le botaniste découvre encore la renoncule à tète jaune, le pavot blanc, le saxifrage débile, le lichen jaune, dont la racine est entourée d'une couche de glace ; l'azalea , cette fidèle fleur des montagnes, cette dernière parure des terres les plus arides, ne croît pas même ici. M. Ch. Martins a cherché vainement autour de la baie deux fleurs qui éclosent encore à Bellsound : la silène avec ses petites clochettes roses, et la dryade à huit pétales. Il a trouvé la phipsia al" gida^ mais flétrie par le froid et condamnée à ne plus fleurir. Les montagnes ne sont que des rocs nus, et les plaines, des terres marécageuses sans plantes et sans verdure. Mais lorsque le vent vient à balayer la surface de la neige, on aperçoit une végétation mystérieuse qui se cache sous sa froide enveloppe : c'est la neige rouge, composée d'une multitude de petites plantes qu'on ne distingue qu'au microscope; puis la neige verte, qui, d'après l'opinion d'un naturaliste, n'est qu'une transformation de la neige rouge, et dans laquelle on aperçoit des animaux infusoires qui se nourrissent de cette plante comme les animaux herbivores des plantes de la prairie.

Sur les bords de la mer, on ne voit flotter ni varechs ni goémons. La grève est triste comme la montagne; l'espace est désert. Partout la solitude et partout un silence solennel qui saisit l'âme comme un silence de mort. Parfois seulement on aperçoit un jphoque qui vient se poser sur un banc de glace, et tourne autour de lui ses grands yeux verts étonnés; parfois un dauphin blanc qui fait jaillir autour de lui des flots d'écume, puis plonge tout à coup et disparaît. Il n'y a de vie que sur certains endroits de la plage et sur certaines sommités. Là est le goéland, vautour de la grève; le stercoraire, moins fort en apparence, mais plus vorace et plus courageux, qui le poursuit pour lui enlever sa proie ; la jolie mouette blanche, qui du

bout de son aile effleure à peine la vague orageuse; le guillemot aux pattes rouges et au plumage noir; le pétrel, qui semble se plaire dans le bruit de la tempête; Teider, qui dépose sur le roc aride son précieux duvet, et la godde, dont le cri ressemble à un ricanement, comme si l'oreille de l'homme ne devait entendre ici qu'un soupir de douleur ou un rire sardonique. Le cygne, si beau à voir passer dans les plaines d'Islande, et le lagopède, habitant des neiges du Dovre, ne viennent pas jusqu'au Spitzberg. Les ours blancs sont rares : on ne les voit apparaître dans ces parages qu'en hiver ; l'été ils ne s'éloignent pas des glaces. Les renards sont plus fréquents : nos compagnons de voyage en ont tué plusieurs bleus et blancs; mais ils sont beaucoup plus petits que ceux de l'Islande et du Finmark. Il y a aussi des rennes dans certaines parties du Spitzberg ; on ne les rencontre pas le long des côtes ; ils sont sauvages et très-difficiles à approcher. Personne ne pourrait dire comment ces animaux subsistent ; on ignore de quoi ils se nourrissent en été ; c'est bien pis en hiver.

Dès le lendemain de notre arrivée, toutes nos embarcations sillonnaient la baie, et tous les matelots étaient en mouvement. Le maître charpentier dressait sur le bord de la presqu'île l'observatoire destiné à faire des expériences de magnétisme ; un peu plus loin, le voilier posait deux tentes, l'une pour nous servir d'abri contre le mauvais temps, l'autre pour protéger les instruments. Le météorologue installait de tous côtés ses baromètres et ses thermomètres; le géologue s'armait de son marteau de chasseur, de son fusil, et les peintres, plus occupés encore que nous tous, ne savaient par où commencer, tant il y avait autour d'eux de points de vue nouveaux, de sites pittoresques, de scènes admirables.

Pour moi, je ne me lassais pas de contempler ce grand panorama qui se déroulait autour de nous sous un aspect si grandiose, et dont les teintes, les couleurs, les formes

même, varient à chaque instant. Parfois on ne voyait qu'un ciel sombre, ou une mer de brouillards flottant sur une autre mer. Le fond de la baie, les plateaux de neige, les cimes des montagnes, tout était inondé d'une vapeur ténébreuse, sans lumière et sans reflet. Â travers cette ombre épaisse on ne distinguait que des masses confuses, des chaînes de rocs interrompus, des cimes brisées, une terre sans soleil, une nature en désordre, ime image du chaos. Si dans ce moment le vent venait à ébranler les parois des montagnes de glace, on entendait l'avalanche tomber avec un fracas semblable à celui du tonnerre, et ce bruit sinistre au milieu de l'obscurité, cette chute d'une masse pesante dont les éclats scintillaient dans l'ombre comme des étincelles de feu, tout portait dans l'âme une impression de terreur indéfinissable. Mais, lorsque le soleil venait à reparaître, c'était une magnifique chose que de voir sortir de la brume les montagnes avec leurs pics élancés, et les plateaux de neige sans ombre et sans tanche, et les glaciers qui, en reflétant les rayons de lumière, prenaient toiu* à tour des teintes d'un bleu transparent comme le saphir, d'un vert pur comme l'émeraude, et l)rillaient de tous côtés comme les facettes d'un diamant. Vers le soir, les nuages remontaient à la surface du ciel; une ombre mélancolique s'étendait au loin. Une brise du nord ridait la surface de la mer , comme une pensée de tristesse qui tout à coup surprend et trouble un cœur paisible. Le soleil disparaissait peu à peu dans les plis ondoyants de la brume, et ne projetait plus à l'horizon qu'une lueur jaunâtre et vacillante, pareille à celle d'un cierge qui s'éteint dans la nuit. Alors Teider cessait de se plaindre, la mouette de crier, et rien n'interrompait plus ce sombre repos du soir que le souffle de la brise courant par rafales entre les cimes des montagnes, et le retentissement des glaces flottantes que la vague ou le vent chassait l'une contre l'autre.

La presqu'île avec son observatoire, ses tentes, ses longues piques plantées en terre et garnies de thermomètif'es, présentait aussi un point de vue très-^pittoresque. De là, les peintres aimaient à dessiner la corvette avec les masses de glaces qui parfois l'entouraient comme un rempart, et parfois la voilaient jusqu'à la hauteur des bastingages. De là nous aimions à voir la pleine mer ouverte devant nous, l'entrée de la baie par laquelle nous songions à reprendre le chemin de France. Cette presqu'île est le cimetière de ceux que la mort a surpris sur cette grève désolée. Elle est parsemée de cercueils qui ont été enterrés avec soin et recouverts de quartiers de roc qui forment une sorte de tumulus. Mais le vent a renversé ces amas de pierres^ la gelée a soulevé le cercueil, les planches se sont disjointes, et les ossements du mort ont été emportés par l'orage ou sont tombés en poussière dans une couche de neige et de glace. Sur chacune de ces tombes s'élève une simple croix en bois portant une inscription : une date et un nom. Quelle autre épitaphe oserait-on faire dans un lieu comme celui-ci? Deux lettres initiales placées au revers de l'inscription sont probablement le signe modeste de celui qui creusait ce sol pour ouvrir un dernier asile à son compargnon de voyage, pour donner une sépulture à son firère. Une de ces croix, entre autres, attira mon attention» Il y avait là un nom que je connaissais, le nom d'un pêcheur hollandais dont j'avais lu l'histoire et le naufrage. En le voyant jeme rapi^elaisceque ce malheureux avait souffert loin de son pays et loin des siens. Je rassemblai les pierres qui avaient protégé ses ossements, je les remis sur son cercueil, et, en accomplissant ce pieux devoir, j'éprouvai une émotion de tristesse que ces vers, si imparfaits qu'ils soient, exprimeront peut-être mieux que la prose.

Sur le plateau désert enfermé par cette onde , OCl la brume s'étend comme un voile de deuil ,

BEEREN-BILAWD. •*- IJB SPITZBERG. 463

Mon âme a palpité â'une pitié profonde , Pauvre pécheur du Nord^ en voyant ton censueil.

Le marchand Vavait dit : « Va sur la mer lointaine, Explore les écueils et poursuis tour à tour Le phoque. ïnotistrueux, le morse et la baleine ; Puis vienSi Je te promets de Tor à ton retour. »

Et toi , pour enrichir ton enfant et ta femme , Tu partis , tu quittas le rivage natal , Et chassé par le vent , et battu par la lame , Ton navire atteignit l'océan Glacial.

Là peut-être uïl matin, en tressaillant de joie, Tu vis trembler au loin de longs bancs de poissons; Us voguaient à fleur d'eau, facile et riche proie; Et gaiement à Tassaut tu lançais tes harpons.

Mais un nuage noir enveloppa l'espace , Tout soleil s'éteignit ; le pilote alarmé Criait : € Il faut partir I » Déjà les blocs de glace Flottaient et se pressaient ; le golfe était fermé.

Et l'on dut rester là, sur la lande sauvage , Sans abri , sans espoir , pendant les mois d'hiver ; Interrogeant sans fin, sous le glas de l'orage, L'incertain crépuscule au fond d'un ciel de fer.

Un jour tu t'endormis , l'œil terne , le froùt pâle , En adressant aux tiens un triste et dernier vœu , En murmurant le nom de la rivé natale , Et Fleesingue si douce , et ta prière à Dieu.

tJn pêcheur t'enterra sur la plage déserte; Et pour que les ours blancs ne pussent arracheï* Tes membres au linceul, tu tombe fut couverte Des sables du ooteau , des débris du rocher.

Repose en paix au sein du sol qui te protège ^ Après ton long voyage et tes jours agités ; Mieux vaut peut-être ^ hélas 1 dormir sous cette neige Que sous un marbre noir au seuil de nos cités.

Si, éomm» je lé crois, si la mort n'est qu'im songe ,

Ton âme, en s'éveillant sur ce sol étranger, N'aura pas yu du moins le douloureux mensonge De nos larmes d'un jour , de notre deuil léger.

Le flot qui se balance au yent de la tempête Gémit rhymne étemel sur ton cercueil gl^cé; Et l'étranger qui passe ici , penchant la tête , S'attendrit sur ton sort, pauyre être délaissé 1

Cette baie Magdeleine et les autres baies du nord et du sud étaient autrefois beaucoup plus fréq[uentées qu'elles ne le sont aujourd'hui. Au xvn* siècle, quatre nations revendiquaient à main armée le privilège d'y venir pécher la baleine. Pour soutenir leurs prétentions, ^les armateurs furent obligés de joindre à leurs bâtiments de transport des bâtiments de guerre. L'amour du gain ne connaît pas de limites, et les glaciers du Spitzberg furent plus d'une fois ébranlés par les cris de guerre et les coups de canoa des spéculateurs qui se disputaient l'exploitation des golfes déserts, comme ailleurs on se disputait la possession d'ime province. En 1606, il s'était formé en Angleterre une société connue sous le nom de Société moscovite^ qui avait pour but d'exploiter les contrées du Nord. Pendant plusieurs années, les bâtiments de cette société furent les seuls qui entreprirent d'aller pêcher la baleine au Spitzberg. Quand les Hollandais voulurent essayer la même spéculation, les Anglais s'y opposèrent et leur prirent plusieurs bâtiments. En 1613, la compagnie moscovite reçut de Jacques I" un privilège qui lui accordait le droit de pêche absolu dans les mers polaires et en excluait les autres nations. Elle arma sept bâtiments de guerre, chassa des baies du Spitzberg les Hollandais, les Français, les Biscayens, et fit ériger sur la côte lone croix portant le nom de l'Angleterre et celui du roi. Dès ce jour, elle changea le nom du Spitzberg et l'appela la nouvelle terre du roi Jacques {king James new land). En 1614 , elle envoya treize

navires sur ces côtes, dont elle s'était attribué la p ossession exclusive ; mais les Hollandais y arrivèrent avec quatorze bâtiments de pèche, quatre bâtiments de guerre, et effrayèrent leurs concurrents. L'année suivante, nouveaux armements et nouvelle contestation. Le Danemark se mêla aussi à cette guerre ; il envoya trois bâtiments dans le Nord pour faire payer un péage aux Anglais, qui s'y refusèrent énergiquement. La lutte dura jusqu'en 1617. Enfin les partis rivaux firent un traité de paix et se partagèrent l'océan Glacial. Les Anglais, dans ce contrat, obtinrent la part la plus large; leur domaine s'étendait de Bellsound jusqu'à la baie Magdeleine. Les Hollandais occupaient l'île d'Amsterdam, la baie de Hollande et deux autres baies. Les Danois, les Hambourgeois, étaient placés entre les Anglais et les Hollandais. Les Français et les Espagnols devaient aller stationner au nord dans la baie de Biscaye. La pêche était très-abondante ; toutes ces grèves, aujourd'hui si mornes, si délaissées, ofiraient alors un singulier mouvement d'hommes, d'embarcations, de navires. Un historien raconte qu'en 1 697 il arriva dans le district des Hollandais cent quatre-vingthuit navires, qui, dans un très-court espace de temps, avaient pris dix-neuf cent cinquante baleines. Dans le commencement de ces expéditions, les pêcheurs emportaient avec eux les baleines presque tout entières, ce qui leur faisait un chargement considérable et en grande partie inutile. Plus tard ils établirent à terre des chaudières pour fondre la graisse, et alors ils ne mirent plus sur leurs bâtiments que les tonnes d'huile et les parties de la baleine qui avaient une valeur réelle. Les Hollandais, séduits par les bénéfices considérables de cette pêche, avaient envie, sinon de coloniser le Spitzberg, au moins d'y former une station durable. En 1633, sept hommes entreprirent de passer l'hiver dans cette froide contrée, et surmontèrent heureusement les dangers, les souffrances, auxquels ils s'étaient dévoués pendant dix longs mois.

L'année suivante, âept autres Hollandais, encouragés par leur exemple, voulurent braver les mêmes périls, mais ils furent tous victimes de leur témérité. Le 20 octobre, le soleil disparut complétementà leurs yeux. Un mois après, ils commencèrent à ressentir une première atteinte de scorbut, et le mal alla toujours en augmentant. Le 24 janvier, l'un d'eux succomba dans de violentes douleurs ; un autre ne tarda pas à le suivre, puis un troisième. Ils voyaient alors jfréquemment des ours blancs ; mais ils étaient déjà trop exténués pour sortir de leur cabane et engager une lutte avec ces animaux voraces. Leurs gencives s'enflaient sans cesse, et bientôt leurs dents tremblantes ne leur permirent plus de manger du biscuit. Le 24 février, ils revirent une faible lueur de soleil. Le 26, ils cessèrent d'écrire leur journal. Celui qui le rédigeait traça d'une main vacillante ces dernières lignes : « Nous sommes encore quatre ici couchés dans notre cabane, si faibles et si malades , que nous ne pouvons nous aider l'un l'autre. Nous prions le bon Dieu de venir à notf e secours, et de nous enlever de ce monde de douleurs où nous ù'avons plus la force de vivre. »

Les Hollandais qui arrivèrent au Spitzberg en été trouvèrent la cabane de leurs malheureux compagnons fermée en dedans , sans doute pour empêcher les ours et les renards d'y entrer. Deux de ces pauvres aventuriers étaient étendus dans leur lit ; deux autres avaient cherché à se rapprocher : ils étaient couchés sur de vieilles toiles, et leurs genoux touchaient presque leur menton. A côté d'eux était une carcasse de chien rongée jusqu'aux os, et la moitié d'un autre qu'ils avaient eu sans doute le dessein de faire cuire.

Un demi-siècle plus tard^ oh attachait déjà beaucoup moins d'importance à ces projets de colonisation , car les baleines devenaient d'année en année plus rares , et les armateurs , par conséquent , moins empressés à envoyer des bâtiments dans ces lointains parages. Lés Anglais conti-

BEEREN-eiliAND. — LS SPITZBERG. 467

nuèrent plu3 longtemps que les autres cette pèche à laquelle ils avaient attaché tant de prix. Scoresby était encore au Spitzbergen 1818 et 1822. Il est heureux pour la science qu'il ait entrepris ces expéditions. Son récit de voyage est l'un des meilleurs livres qui existent sur la nature et les principaux phénomènes des mers polaires. Après lui , on n'a plus vu au Spitzberg que deux ou trois bâtiments anglais, dont les recherches infructueuses achevèrent de décourager ceux qui déjà n'équipaient plus, sans de grandes hésitations, un navire pour ces contrées. Maintenant la baleine mysticetus , que l'on venait autrefois chercher ici , a complètement disparu des baies du Spitzberg. On ne trouve que la baleine 6oop5 , si difficile à harponner, que les pécheurs n'essayent pas même de la poursuivre.

Les Russes, qui, depuis le commencement du xvii* siècle, venaient avec de petits navires poursuivre sur ces côtes le phoque, le dauphin blanc, et surtout le morse, continuèrent leurs explorations , et il y a ime vingtaine d'années que les marchands de^ Finmark et du nord de la Norvège ont entrepris la même pèche , qui alors était très-facile et très^abondante. Les navires faisaient parfois deux voyages dans un seul été , et revenaient avec un chargement complet ; mais cette pèche commence à devenir aussi très-précaire et souvent très-infructueuse. Les morses ont pris une autre direction ; il faut aller les chercher le long des bancs de glace , tantôt à l'est , tantôt à l'ouest, et souvent on ne les trouve pas. Les navires employés à ces expéditions portent ordinairement deux canots et dix à douze hommes. Quand le navire est au nc^ouillage , le capitaine et le cuisinier restent à bord. Les honunes vont dans les canots à la recherche des morses , avec des provisions pour un jour ou deux; ils doivent être prêts à rallier le bâtiment dès que la brume menace de les envelopper, ou dèç qu'ils peuvent pressentir rapproche d'un orage.

Les navires de Hammerfest destinés à la pêche du morse partent au mois de mai , quelquefois au mois d'avril , et ne reviennent qu'en septembre. Peu de jours se passent dans ces deux traversées sans qu'ils aient à lutter contre le vent, l'orage, le froid ou la neige. Pour toutes provisions, ils n'emportent que de la viande salée, du biscuit noir et de l'eau-de-vie de grain. Quelquefois ils se font , comme les Russes , une boisson avec de l'eau et de la farine fermentée ; le plus souvent ils ne boivent que de l'eau. Leur voyage à travers les glaces flottantes est souvent dangereux ; leur pêche ne l'est guère moins. Le morse harponné lutte encore avec vigueur contre ceux qui cherchent à l'égorger ; plus d'une barque a été rudement ébranlée par ses fortes secousses , et plus d'un pêcheur en a été victime. Les pauvres Norvégiens bravent tous ces périls , supportent toutes ces fatigues pour le salaire le plus minime. Quand un bâtiment revient de son expédition au Nord , le marchand qui l'a équipé prend les deux tiers de la pêche ; l'autre tiers se partage entre le capitaine et les matelots. Dans les dernières années, cette part était si misérable , que nul pêcheur ne voulait plus , à ce prix , s'exposer aux dangers d'un voyage au Spitzberg. Les marchands ont fait un autre contrat : ils donnent au matelot une solde fixe , vingt , vingt-cinq ou trente francs par mois. Ils prennent pour eux les cinq sixièmes de la pêche ; le reste est pour l'équipage. Malgré ces nouveaux arrangements , les pêcheurs ne font souvent qu'une mauvaise campagne, et les marchands, avec l'édredon , les morses et les phoques , les peaux d'ours et de renard recueillis sur leur navire , éprouvent souvent un déficit considérable ; aussi le nombre des bâtiments destinés à la pêche du morse diminue- t-il sans cesse. En 1830, il y avait encore sur les côtes du Spitzberg des bâtiments de Vardô, Drontheim, Hammerfest, Bergen, Copenhague, Flensbourg. Cette année , il ne s'y est trouvé que quatre

petits bâtiments de Hammerfest , deux de Bornholm , et quatre de Copenhague.

Les Russes y viennent toujours en assez grand nombre; ils partent d*Archangel au mois de juillet, avec de lourds bâtiments qui ne peuvent manœuvrer entre les glaces. Pour pouvoir pêcher avea quelque chance de succès , ils sont obligés de rester tout l'hiver dans la baie qu'ils ont choisie , et chaque année plusieurs d'entre eux succombent à cette téméraire entreprise. En 1837 , il est mort vingtdeux Russes au cap Sud. En 1838, un équipage de dixhuit hommes s'arrêta aux Mille-Iles. Six mois après, leur cabane était silencieuse et leur bâtiment désert : ces dixhuit hommes avaient cessé de vivre.

L'histoire de toutes ces côtes du Spitzberg est une douloureuse page dans les annales des voyages maritimes. Combien de navires ont été tout à coup surpris par les glaces et arrêtés au milieu de l'Océan pendant l'hiver ! combien de catastrophes terribles dont nous savons à peine quelques détails l Combien de courageux matelots qui s'éloignaient de leur pays avec l'espoir d'y revenir un jour plus riches et plus heureux , et qui ont été emportés par les flots , ou ensevelis par un compagnon fidèle sur ces plages glacées !

En 1743 , un marchand russe de Mesen équipa pour le Spitzberg un bâtiment monté par quatorze hommes. Ils se dirigèrent vers l'est et pénétrèrent jusqu'au delà du 77* degré de latitude. Là ils furent tellement cernés par les glaces , qu'ils perdirent tout espoir de franchir cette barrière avant la fin de l'hiver. Quatre d'entre eux prirent une embarcation pour explorer la côte , trouvèrent une cabane et y passèrent la nuit. Pendant ce temps le navire fut écrasé par les glaces ; les quatre matelots , en s'éveillant , n'en virent plus aucun vestige. Mais leur destinée n'était guère moins effrayante que celle de leurs compagnons : ils n'avaient de provisions que pour un jour

470 LETTRES Stm LE NOM.

OU deux ; ils n'avaient pour toutes armes qu*un couteau, une hache , un fusil , de la poudre pour douze coups , et pour ustensiles une chaudière et un briquet. Avec ces tristes ressources , isolés comme ils l'étaient sur une île lointaine, condamnés à passer l'hiver au milieu des glaces, ils ne pouvaient s'attendre qu'aux souffrances les plus cruelles et à la mort. Cependant ils ne se laissèrent pas décourager : ils commencèrent par enlever la neige de la cabane qui devait leur servir de refuge. Avec leurs douze coups de fusil ils tuèrent douze rennes ; avec les débris d'un navire , dispersés sur la côte , ils se fabriquèrent les meubles les plus nécessaires. Ils eurent le bonheur de tuer un ours , prirent ses nerfs pour en faire une corde , et se façonnèrent un arc. Dès que leurs provisions commençaient à diminuer , ils allaient à la chasse du renne , du renard et de l'ours. La chair de l'ours était une de de leurs friandises ; pour se préserver du scorbut , ils la mangeaient crue , buvaient du sang de renne tout chaud , et faisaient une ample consommation de cochléaria. Après six années passées dans cet abandon , ils aperçurent enfin un navire, et, par bonheur, c'était un navire russe qui se dirigea vers eux aux signaux qu'ils lui firent , et les reconduisit à Archangel.

En 1835 il arriva aux Mille-Iles, sur la côte méridionale du Spitzberg , un événement qui a de l'analogie avec celui que nous venons de raconter. Quatre matelots norvégiens furent envoyés à terre pour explorer le fond d'une baie. A peine avaient-ils fait un ou deux milles , qu'ils se trouvèrent surpris par une de ces brumes subites qui semblent s'élever du sein de la mer et voilent en un instant le ciel et les flots. Hors d'état de regagner le navire ou d'arriver dans la baie vers laquelle ils se dirigeaient , ils se laissèrent guider par le bruit de la lame tombant sur un banc de rochers et atteignirent heureusement une petite île. Deux jours après , la brume s'étaat

éclaircie , ils se préparèrent à joindre le navire ; mais bientôt le brouillard trompa de nouveau leur attente. Dépourvus d'instruments et ne sachant de quel côté se diriger, ils s'abandonnèrent à la Providence, et parvinrent encore à aborder dans une île. Le lendemain, à leur grande joie, ils aperçoivent le navire à une distance de quelques milles ; ils courent à la hâte dans leur bateau et se mettent à ramer ; lorsque le vent se lève , le navire part et disparaît à leurs yeux. Le soir, les malheureux, épuisés de faim , accablés de fatigue , sont obligés de relâcher sur une côte. Pendant la nuit , un orage violent éclate , et le navire s'éloigne. Deux jours après, cependant, ils allaient d'île en île, cherchant s'ils ne le découvriraient pas; mais tout fut inutile. Ils revinrent sur une côte où ils avaient trouvé trois cabanes, et résolurent de s'y installer pendant l'hiver. Jusque-là ils n'avaient vécu que de chair de morse abandonnée sur la grève« Un jour même ils en étaient venus à regretter cette nourriture corrompue, car ils n'avaient trouvé pour tout aliment que du cochléaria. Ils parvinrent enfin à surprendre quelques morses vivants , et éprouvèrent une singulière jouissance à manger cette chair fraîche. Un matin ils étaient allés à la pêche avec leur bateau, et le sort les avait favorisés : ils avaient tué plusieurs morses et se préparaient à regagner leur cabane. En ce moment^ les glaçons flottants, qui s'étaient rapprochés peu à peu , se rejoignirent et leur fermèrent le passage. Us ne voyaient devant eux qu'une masse de glace compacte, et leur île dans le lointain. Ils eussent pu l'atteindre en abandonnant leur bateau et leur pêche; mais c'était là une perte à laquelle ils n'avaient pas la force de se résoudre. L'idée leur vint qu'un coup de vent pourrait bien ouvrir le passage qu'un coup de vent avait fermé. Dans cet espoir, ils tirèrent leur bateau, leurs morses sur la glace , et attendirent. Ils restèrent là deux jours , courant de long en large pour se réchauffer, et souffrant

47fi LETTRES SUR LE NORD.

horriblement du froid et des tourbillons de neige que le vent chassait contre eux. A la fin , ne pouvant plus se tenir debout , ils se couchèrent sur la glace , hors d*état de faire la moindre tentative pour se sauver, et résignés à mourir. Au moment où ils s'abandonnaient ainsi à leur désespoir , ils sentirent que les glaces commençaient à se mouvoir; bientôt ils les virent se fendre, s'écarter; ils remirent leur barque à flot et regagnèrent leur demeure.

Ces matelots avaient été abandonnés au mois de septembre. Au commencement de novembre , la mer fut envahie par les glaces , et l'hiver leur apparut dans toute sa rigueur. Ils se firent une lampe avec le fond d'une bouteille ; la graisse de morse leur servait d'huile , et une corde leur servait de mèche. Ils firent des aiguilles avec de vieux clous , du fil avec des bouts de câble , et se façonnèrent des vêtements avec des peaux d'animaux. Après avoir ainsi pourvu aux premières nécessités de la vie, ils cherchèrent un moyen de se distraire , car les heures leur semblaient horriblement longues. Ils fabriquèrent des cartes avec des planchettes , sur lesquelles ils gravaient un signe de convention ; et, chose étrange ! dans leur délaissement, dans leur misère , ils se passionnaient tellement en jouant avec ces planchettes , qu'ils en venaient parfois à se battre.

AlU commencement de décembre, l'un d'eux fut attaqué du scorbut et mourut trois semaines après. Il était d'une nature indolente , et ses camarades n'avaient pu réussir à lui faire prendre l'exercice nécessaire dans ces régions boréales. Les ours blancs avaient commencé à se montrer au mois d'octobre. Au milieu de l'hiver, les Norvégiens les virent venir fréquemment jusqu'à la porte de leur cabane, et en tuèrent plusieurs à coups de lance. Un jour ils en dépecèrent un, et mangèrent son foie avec avidité. Le lendemain ils ressentirent de violents maux de

tète, puis une profonde lassitude, et tous leurs membres se pelèrent. Au mois d'avril , ils tuèrent leur dernier ours. Il n'y avait plus autour d'eux ni monstres marins ni oiseaux , et bientôt ils furent tellement dépourvus de provisions , qu'ils en étaient réduits à mâcher des peaux de morse. Le 20 juin, ils aperçurent à une longue distance un bâtiment qui se dirigeait de leur côté. Le 22 , ils n'en étaient plus qu'à six milles. Us coururent à leur barque et arrivèrent à bord du navire , commandé par le capitaine Eschelds , d'Altona , qui s'empressa de leur donner les secours dont ils avaient besoin dans leur déplorable situation. Quelques jours après ils montèrent sur un autre navire, commandé par un capitaine de Vardô , et retournèrent avec lui en Finmark, où on les croyait à jamais perdus. Ils rapportaient , comme souvenir de leur séjour au Spitzberg , les cartes en bois qui leur avaient donné de si violentes émotions , et racontèrent leur hivernage au pasteur Aal , qui a bien voulu me transmettre leur récit.

Je n'en finirais pas si je voulais redire les scènes douloureuses, les événements sinistres dont ces côtes du Spitzberg ont été le théâtre : le signe de la souffrance , les vestiges de la mort sont encore là. Dans toutes les baies où nous avons posé le pied, nous avons trouvé le sol creusé par la bêche du fossoyeur, le cercueil et la croix de bois. On rencontre surtout un grand nombre de ces tombes sur un des versants de l'île d'Amsterdam ; cette terre est la terre des morts , les vivants l'ont abandonnée, les morts seuls sont restés. Il est triste d'errer à travers ces tumulus de pierre renversés par l'orage, ces cercueils usés par le temps sur cette côte que nul soleil n'égayé , que nulle fleur ne décore , au bord de cette mer où le son lugubre de la rafale, le gémissement de la vague, ressemblent à un étemel chant de funérailles. Mais plus triste encore est l'aspect d'une autre grève où nous arrivâmes un soir, à la fin d'une de nos excursions : c'est à la pointe

nord-ouest du Spitzberg. Là on ne trouve point de tombe , les pécheurs n'ont pas séjourné si loin; là il n*y a plus de traces humaines , et presque plus aucune trace de vie ; les montagnes , la grève, sont également nues. Le botaniste, après avoir parcouru les pics de roc et les vallées, s'en revint sans avoir pu même trouver une de ces fleurs débiles qui éclosent encore auprès de la baie Magdeleine , et le chasseur parcourut toute la grève sans voir un oiseau. Tandis que mes compagnons poursuivaient de côté et d'autre leurs explorations , je m'assis , avec un indicible sentiment de mélancolie , sur un bloc de granit au bord de la mer ; je ne voyais plus devant moi que l'immense espace des flots, coupé par les trois îles de Gloven Cliff , Fuglesang et Norway. L'Océan était sombre et immobile; le ciel chargé çà et là de quelques nuages lourds, et de tous côtés couvert d'un voile brumeux ; seulement , sur un des points de l'horizon on distinguait une lueur blanchâtre qui se déroulait sous les nuages comme un ruban d'argent : c'était le reflet des glaces éternelles. J'étais seul alors au milieu de la solitude immense ; nul bruit ne frappait mon oreille , nulle voix ne venait m'interrompre dans mon rêve. Les rumeurs de la cité, les passions du monde étaient bien loin. Mon pied foulait une des extrémités de la terre , et devant moi iï n'y avait plus que les flots de l'Océan et les glaces du pôle. Non , je ne saurais exprimer toute la tristesse, toute la solennité de l'isolement dans un tel lieu , tout ce que l'âme , ainsi livrée à elle-même et planant dans l'espace, conçoit en un instant d'idées ardentes et d'impressions ineffaçables. Si dans ce moment j'ai désiré tenir entre mes mains la lyre du poète, ce n'était qu'un vœu fugitif. J'ai courbé le front sous le sentiment de mon impuissance , et ma bouche n'a murmuré que l'humble invocation du chrétien.

Page 1