A MON PÈRE
Le 17 juillet « nous partîmes de Hammerfest avec un vent du sud qui semblait devoir nous conduire rapidement au Spitzberg. La Recherche filait huit nœuds grand largue. Le canot du pilote, amarré au couronnement , dansait sur la mer comme une coquille. Une lame le jeta sur le flanc, une autre lame le fit chavirer; en trois coups de vague , il était entr'ouvert et mis en pièces. Debout sur les bastingages, le pilote suivait d'un œil désolé ses catastrophes et nous conjurait de retourner à Hammerfest, afin de sauver les dernières planches de sa malheureuse barque. Mais on la suspendit à une poulie , on la hissa à bord ; le charpentier y mit une nouvelle étrave , le forgeron de nouveaux clous, et le pauvre Norvégien, qui avait cru voir s'abîmer dans les flots son bien le plus précieux , son patrimoine, son bateau de pilote, s'en alla tout joyeux avec sa chère barque.
Le 18, nous étions arrivés à peu près à la latitude de Beeren-Eiland. La température sous-marine avait subitement baissé de trois degrés, ce qui nous faisait croire au voisinage des glaces. Le ciel était brumeux, la mer sombre, le vent froid. Nous regrettions déjà l'atmosphère de Hammerfest , voire même celle du Cap-Nord. Nous
BEEREN-EIlAND. — LE SPITZBERG. 447
étions déjà au 74* degré 30 minutes de latitude. Le 19, nous espérions arriver à Beeren-Eiland , dont l'approche ne nous était pas, comme Tannée dernière , interdite par une épaisse ceinture de glaces flottantes ; mais nous cherchâmes en vain cette tle à l'endroit indiqué par les cartes anglaises et hollandaises *. Nous ne l'aperçûmes que le lendemain, et le 21, à midi, nous jetions l'ancre à trois milles environ de la côte.
Cette île fut découverte en 1596. La Hollande , délivrée du joug espagnol , commençait à donner à sa marine le développement que plus tard elle porta si loin. Déjà ses navires exploraient la mer Baltique, la mer du Nord, 1*0céan et la Méditerranée. Son commerce d'Orient était encore entravé par ceux dont elle avait rejeté la domination. Pour échapper à leur poursuite , les Hollandais résolurent de chercher au nord-est un passage pour aller dans les Indes. En 1694, les Provinces-Unies équipèrent dans ce but trois bâtiments : le Cygm^ commandé par Corneliss ; le Mercwrôf par Ysbrandtz, et le Messager^ par Barentz, Les deux premiers s'étant avancés jusqu'à quarante lieues du détroit de Waigatz, et voyant la terre se prolonger au sud ^ est, crurent avoir découvert le passage et reprirent la route de Hollande pour annoncer cette nouvelle. Barentz s'avança au nord-est jusqu'au 77» degré 25 minutes de latitude. Les glaces l'empêchèrent de pénétrer plus avant ; il vira de bord et arriva en Hollande à la fin de septembre.
L'année suivante, les états généraux équipèrent une flotte de sept navires. Le commandement en fut confié à Heemskerke, et Barentz en fut nommé pilote-major» Malheureusement la flotte mit à la voile trop tard et
1. Scoresby fixe cette île au 18* deg^ré de longitude. D'après les c^servations des officiers de la Recherche^ elle doit être portée au 16* degré 29 minutes 10 secondes.
n'alla pas au delà de la côte septentrionale du détroit de Waigatz. Le 15 septembre, elle repassa ce détroit, et le 18 novembre, elle était de retour en Hollande. Les états généraux, découragés par le résultat de ces deux expéditions , se refusèrent à en solder ime troisième. Ils promirent cependant une prime assez considérable à celui qui parviendrait à découvrir le passage tant désiré , et la ville d'Amsterdam résolut de faire une nouvelle tentative. Elle équipa deux navires, dont l'un fut confié à Heemskerke, l'autre à Comeliss. Barentz servait de guide à cette expédition et en était , à vrai dire , le personnage le plus influent. Le 23 mai 1596, les bâtiments arrivèrent aux îles Shetland. Le 9 juin , ils découvrirent une île dont aucun voyageur n'avait encore fait mention. Barentz descendit à terre avec quelques matelots, et se sentit péniblement ému à l'aspect de cette nature inculte, aride, déserte. Il donna à cette montagne nue qui s'élevait devant lui le nom de montagne de Misère (Jammerberg) , et quelquesuns de ses hommes ayant tué un ours blanc d'une grandeur extraordinaire, il appela cette île : Ile de l'Ours (Beer&n^Eiland).
De là Barentz et Comeliss continuèrent leur route au nord, et le 17 juin ils se trouvèrent par 80 degrés 1 1 minutes de latitude, c'est-à-dire au delà de l'île d'Amsterdam. Les documents que nous avons sur cette partie de leur voyage sont peu explicites ; mais il paraît bien démontré que ce furent ces navires hollandais qui découvrirent la côte nord-ouest duSpitzberg. Dans tous les cas, on ne connaît aucun bâtiment qui ait visité ces parages avant eux^
1. En 1553, les Anglais avaient expédié une flotte au Nord, dans le but de chercher un passage pour aller au Cathay ; mais on ne sait par quels lieux passa Willoughby , qui avait le commandement de cette flotte , et que l'on trouva mort un an après sur la côte orientale de Laponie. Quant à Chanceler, qui commandait un des principaux bâtiments de l'escadre, il alla à Vardôhuus, et de là en Russie.
Barentz avait entrepris ce voyage avec toute la joie et toutes les espérances d'un vrai marin , et il ne devait jamais en revenir. Au mois de juillet, il arriva de nouveau sur les côtes de la Nouvelle-Zemble. Le 19, il fut pris par les glaces et parvint cependant à s'avancer im peu plus à l'ouest; mais là il fallut hiverner. La rîguem* du climat, les privations de toute sorte , épuisèrent ses forces. Il tomba malade, et le 10 juin ses compagnons de voyage l'ensevelirent en pleurant sur la côte où il était venu, à trois époques différentes, chercher une route vers l'Orient.
Si , dans ce voyage , Barentz et ses compagnons ne purent parvenir au but qu'ils s'étaient proposé, ils obtinrent cependant d'importants résultats. De là date la découverte de Beeren-Eiland et de la côte nord-ouest du Spitzberg, qui plus tard attira une quantité de bâtiments de pêche et devint pour un grand nombre d'armateurs une source de prospérité.
En 1603, l'aldermann Cherry équipa un navire qu'il destinait à une exploration dans le Nord, et dont il confia le commandement à Steven-Bennet. Ce navire, en revenant de Cola, se trouva en vue de Beeren-Eiland. Bennet , qui ne connaissait pas, ou qui peut-ètre,'poiu: faire une galanterie à son patron, feignit de ne pas*connaitre cette île, lui donna le nom d'île Cherry (Cherry-Island). C'est ainsi qu'elle est désignée dans toutes les cartes anglaises. Si aride, si pauvre que soit cette terre du Nord, c'est un acte de justice pourtant que de lui rendre son nom primitif et de restituer à Barentz le stérile honneur de l'avoir découverte. Bennet revint à Beeren-Eiland en 1606. D'autres bâtiments anglais y abordèrent en 1608 et 1609. Enfin la Société moscovite , établie à Londres, s'en empara comme d'une conquête, et l'Angleterre, fidèle à ses principes d'envahissement, défendit aux Hollandais de pêcher sur la côte découverte par un Hollandais. Mais, à mesnre que la pêche du Nord devint moins productive, les An-
glais mirent moins d'ardeur à défendre leur privilège. Aujourd'hui nul peuple ne réclame plus la proj«iété de Beeren-Eiland. Les Norvégiens y viennent encore, quand les glaces l'entourent, pour pécher le morse et le phoque; les Russes y passent assez souvent l'hiver. Un négociant de Hammerfest, M. Aagaard, a fait construire il y a quelques années, au nord de cette île, une cabane pour servir de refuge à ceux qui seraient retenus par l'orage ou enfermés pour tout l'hiver par les glaces. A l'ouest, on trouve encore une autre cabane bâtie par les Russes. Toutes deux ne sont qu'un grossier assemblage de poutres mal fermé et mal couvert; la pluie, la neige, le vent, y pénètrent de toutes parts. Avant de pouvoir s'y installer, il faut d'abord enlever les couches de glaces amassées sur lé sol et suspendues aux parois de ces malheureux asiles. On nous a cependant cité un Russe qui passa sept hivers dans une de ces cabanes. Un capitaine de bâtiment norvégien y resta deux années de suite. 11 tua dans la première année six cent soixante et dix-sept morses , trente renards bleus et trois ours blancs ; mais le second hiver fut si rigoureux, que les matelots ne purent que très-rarement aller à la pêche. Les ours blancs, poussés par la faim, montaient jusque sur le toit de la cabane et se laissaient tuer presque à bout portant.
Il n'y a point de porta Beeren-Eiland. Ce qu'on appelle NorhavTirSorhavn (port du Nord et port du Sud) n'est qu'une baie mal garantie contre le vent et mal découpée. Quand les pêcheurs arrivent en vue de cette île, le capitaine envoie ses canots à terre et reste avec le navire à une assez grande distance du rivage, afin de pouvoir immédiatement prendre le large , si la brume venait à envelopper l'horizon , ou si le vent chassait de son côté les glaces flottantes. La première fois que les marchands de Hammerfest expédièrent des bâtiments de pèche dans ces parages, plusieurs hommes furent ainsi abandonnés à
terre. Le capitaine, surpris par un de ces brouillards condensés qui dans le Nord rendent le voisinage des côtes si dangereux , avait été obligé d'appareiller et de regagner la pleine mer. Le vent Tempêcha de retourner en arrière, et les malheureux, jetés ainsi sur la côte déserte sans armes, sans provisions, résolurent de s'en retourner avec leurs canots. Ils recueillirent tout ce qu'ils avaient de chair de phoque et de chair de morse, se mirent en route, et, après des fatigues inouws, arrivèrent à Haromerfest. Quelques jours après , ils s'embarquèrent de nouveau pour Beeren- Eiland , furent de nouveau abandonnés et tentèrent encore de regagner Hammerfest. Cette fois leur bateau était si petit, que, pour pouvoir y rester tous , quelquesuns d'entre eux étaient obligés de se coucher dans le fond en guise de lest. A moitié chemin, ils furent surpris par un orage épouvantable. Des pêcheurs anglais virent la pauvre barque vaciller et trembler sous l'effort du vent, et ne purent lui porter secours. Enfin le calme revint , et , après dix jours de périls, d'anxiété, de misère, les courageux Norvégiens abordèrent à Magerô, d'où ils regagnèrent avec d'autres embarcations la terre à laquelle ils avaient plus d'une fois déjà dit à jamais adieu.
Nous primes deux canots pour aller à terre, et nous errâmes longtemps avant de trouver un endroit où nous pussions aborder. De tous côtés nous ne vo3rions qu'une longue ligne de brisants sur lesquels la mer lançait des flots d'écume, et des rocs dont nous ne nous lassions pas de contempler les formes bizarres : ceux-ci s'élançaient dans l'air comme des obélisques; ceux-là, minés à leur base, ressemblaient à des édifices usés par le temps et près de s'écrouler ; d'autres ressemblaient à ces idoles monstrueuses qu'adorent certains peuples sauvages. Mais celui qui s'élevait devant nous était de tous le plus étrange ; à le voir de loin, on l'eût pris pour une grande tour carrée, destinée à compléter quelque large fortification.
Rien n'y manquait, ni les angles saillants pareils à ceux d'un bastion, ni le couronnement crénelé, ni la terrasse plate sur laquelle deux pierres posées transversalement faisaient assez l'effet de deux mortiers. Les flancs de cette masse de roc avaient été de toutes parts creusés et traversés par la lame. On y voyait de larges ouvertures pareilles à celles des grottes souterraines que l'on aperçoit parfois dans les montagnes ; des arcades arrondies ou effilées en ogive, comme celles d'une vieille église; des pilastres lourds et massifs, comme ceux du style byzantin. La couleur de ce rocher ajoutait encore à l'étrangeté de son aspect; ses nuances primitives avaient été complètement dénaturées par l'eau de mer. Aussi haut que la vague pouvait monter, on ne voyait qu'une surface raboteuse revêtue d'une couleur verdâtre, et au-dessus un granit jaune comme de l'ocre. Sur toute la terrasse de ce rocher et sur toutes les aspérités saillantes de ces angles, nous apercevions une innombrable quantité de points blancs pareils à des boules de neige : c'étaient autant d'oiseaux de mer qu'un coup de fusU arracha tout à coup à leur bienheureux far-nimte^ qui s'élevèrent dans l'air comme un nuage, et s'enfuirent en poussant des cris rauques et tristes comme le bruit de la rafale que l'on entend parfois gronder sur les mers.
Un peu plus loin, on apercevait une montagne élevée et nue, dont un large bandeau de brume cachait la sommité^. A partir de cette montagne, la terre s'incline graduellement comme une dune, et forme une longue plaine ondoyante, dont la pointe septentrionale semble s'abaisser jusqu'au niveau de la mer. Tandis que quelques-uns de nos compagnons s'en allaient, ceux-ci avec leurs crayons, ceux-là avec leur baromètre ou leur fusil, du côté de la montagne, je me dirigeai vers le nord avec M. Gaimard.
1. Un de nos compagnons de voyage en a pris la hauteur avec le baromètre; elle s'élève à 1100 pieds. Les plus hautes montagnes du Spitzberg ont de 3 à 3 mille pieds.
A peine avions-nous posé le pied sur la grève, que nous fClmes arrêtés par un torrent, puis par une fondrière, et un peu plus loin par des masses de neige qui avaient déjà acquis la consistance du glacier. Une fois parvenus au milieu de la plaine , nous ne vîmes plus autour de nous qu'une terre grisâtre et sablonneuse, pareille à celle qu'on voit apparaître au bord des côtes quand la marée se retire; çà et là on distinguait une flaque d'eau sombre et silencieuse, une bande de neige dont les contours commençaient à fondre, et pas une fleur, pas une plante, si ce n'est quelque frêle renoncule qui penchait languissamment sur le sol son bouton doré, quelque racine de mousse de renne ou une tige étiolée de cochléaria. A l'horizon, le regard n'apercevait qu'une mer rembrunie, coupée çà et là par l'écume de la houle ; sur notre tête s'étendait un ciel chargé de brouillards, où de temps à autre on voyait surgir péniblement un soleil pâle comme le disque de la lune. Sous cet amas de nuages, sous ce flambeau sans chaleur, la terre inanimée, la terre chargée de neige et de glace, ressemElait à un large tombeau entouré d'une draperie de deuil et éclairé par une lampe sépulcrale. Nulle terre du Nord ne m'était encore apparue sous un aspect aussi lugubre, nulle île dépeuplée ne m'avait encore fait concevoir une idée aussi effrayante d'un naufrage. Dans ce moment nous tournions avec une sorte d'anxiété nos regards du côté de la Recherche^ et notre cœur se dilatait à la vue de ses mâts se dressant comme des flèches au-dessus des vagues. C'était là notre refuge, c'était la demeure où nous retrouvions les souvenirs de France ; à défaut de tout ce que nous regrettions, c'était pour nous le foyer de famille, la retraite du cœur, la patrie.
Pendant que nous errions à travers la plaine déserte, une brume épaisse s'étendait sm» les flots et commençait à nous envelopper. On tira de ïa Recherche trois coups de canon pour nous rappeler à bord, et nous retournâmes
joindra nos bateaux, en traversant le même sol et les mêmes amas de neige. Cette île était autrefois très-&é^ quentée par les pêcheurs; maintenant les morses qu'on y venait chercher ont pris une autre direction. Les ours blancs n'y abordent plus qu'en hiver, portés sur les glaçons flottants qui se détachent de la pointe méridionale du Spitzberg. Les oiseaux de mer sont seuls restés fidèles à cette côte, comme pour proclamer, du haut de leurs pics de granit, avec leurs cris sauvages, la désolation de l'île entière. A peine étions-nous arrivés à bord de la corvette, que la brume envahit l'espace; les rochers, les montagnes de Beeren-Eiland, se voilèrent peu à peu, puis tout disparut. En regardant autour de nous, nous ne voyions plus que les flots battus par le vent; il semblait que nous venions de faire un rêve, ou de visiter une terre emportée subitement par les enchanteurs.
Nous poursuivîmes notre route vers le nord, tantôt contrariés par le vent, fatigués par la pluie, cernés par la brume, tantôt récréés par un jour de calme, par l'aspect d'une teinte d'azur, qui, surgissant peu à peu sous le nuage, s'étendait au large et bientôt occupait toute la surface du cieL Le 26, l'atmosphère était libre et pure. Nul brouillard ne flottait sur notre tête, nul vent n'agitait notre navire. La mer aplanie était parsemée de méduses brillantes comme de la nacre. Au-dessus de nous s'élevait un ciel large et bleu, tacheté seulement çà et là de quelques nuages légers pareils à des flocons de laine. Assis sur la dunette, nous regardions, dans une rêveuse nonchalance, ce tableau si différent de celui qui depuis quelques jours attristait nos regards, et parfois nous nous de-mandions si quelque fée ne nous avait pas ramenés, par un coup de baguette, sous le ciel méridional. Nous nous trouvions alors au 76° de latitude. A minuit, le soleil était à 5° 26' au-dessus de l'horizon, et projetait sur les vagues un large rayon de lumière pareil à une lame d'or et d'argent.
B£EREN*EILAND. -* LE SPITZBERG. (kô5
Le lendemain, cette magie d'un jour azuré avait disparu ; la mer était de nouveau inondée de vapeurs, le thermomètre était descendu à un degré. Le soir, la neige tombait à flocons. A travers les vapeurs flottantes, nous distinguâmes dans le lointain le pic recourbé de Homsund et les montagnes couvertes de neige qui l'entourent. De temps à autre, une baleine élevait au-dessus des vagues sa tête monstrueuse, et lançait dans l'air un jet d'eau qui retombait en poussière. Du reste, tout était morne et silencieux. Les oiseaux mêmes, qui chaque jour voltigeaient autour de notre navire, commençaient déjà à nous abandonner. Nul cri ne frappait notre oreille, nulle voile n'attirait nos regards. La Eecherchs était seule sur l'Océan,
Le 28 était un jour de fête : nos amis célébraient en France un anniversaire national, et nous voulûmes nous y associer de notre mieux dans ces mers lointaines. Le chef de gamelle fit tirer de la cale les fruits du Sud qu'il tenait en réserve pour ce jour solennel. La table fut allongée pour donner place au capitaine, à ses commensaux et à la jeune femme qui n'avait pas craint de braver les dangers et les fatigues de notre navigation pour voir les images grandioses des régions du Nord. Notre dîner fut gai et plein de charme. Chaque toast que nous portions était un souvenir adressé à notre pays. A une si longue distance du monde où l'on a vécu, le souvenir est comme un baume vivifiant qui retrempe l'âme et rafraîchit la pensée. Dans l'ennui d'un isolement profond, il est si doux de prononcer le nom de ceux que l'on aime, et de rêver qu'à un certain jour, à une certaine heure, nos vœux d'affection se croisent avec les leurs ! Du reste, si nous en venons jamais à raconter les joies de cette journée, nous ne rappellerons pas une chaude journée de juillet. Nous ne pouvions sortir de notre chambre sans être munis d'un très-respectable vêtement de laine. Une pluie neigeuse tombait sur le
pont, et le thermomètre marquait mi degré, autant qu'en France dans un beau jour de janvier.
A force de louvoyer, nous arrivâmes, le 30, assez près de l'île du Prince -Charles pour pouvoir en mesurer l'étendue et en distinguer les formes. C'était un beau et curieux spectacle, un singulier mélange d'ombre et de lumière, de montagnes noires comme du charbon et de plateaux de neige éblouissants. Un large brouillard ondoyait le long de cette île; on le voyait monter, descendre, s'ouvrir comme im rideau pour laisser apparaître une pyramide de roc, un sommet de montagne, puis se refermer et envelopper dans ses vastes plis la terre que nous cherchions à observer. Puis venait un coup de vent qui déchirait ce brouillard comme une gaze, et en faisait flotter au loin les lambeaux. Un rayon de soleil, éclatant aussi tout à coup entre les nuages, dorait la neige des montagnes et jetait un bandeau de lumière sur ces sommités confuses. Sous cette lumière subite on voyait poindre çà et là une autre cime qui d'abord ne paraissait qu'un point presque imperceptible, puis s'étendait au large, et semblait, comme une jeune fille fatiguée du vêtement qui l'incommode, rejeter avec impatience sa robe de brume pour découvrir ses blanches épaules.
Nous longeâmes cette île, et le lendemain nous arrivâmes en face de sept montagnes de glace rangées conmae un collier de perles au bord de la mer. De loin on ne distingue pas les parois escarpées de ces glaces étemelles ; on ne voit qu'un immense plateau qui, d'un côté, semble descendre jusqu'au niveau des vagues, et de l'autre monte graduellement et s'enfuit dans le lointain. De ce plateau éclatant de blancheur s'élèvent sept pics aigus, aux flancs noirs, aux angles déchirés. A les voir ainsi isolés l'un de l'autre, debout dans l'espace, on croirait voir autant d'îles sortant d'im océan de neige.
Cependant nous avions atteint le 79* de latitude,
et nous commencions à approcher de notre but. Le 31 au matin, nous vîmes apparaître les hautes montagnes entre lesquelles se trouve la baie de Hambourg, et un peu plus loin la baie de Magdeleine, où nous voulions aborder. Mais le vent était toujours contraire, la brume menaçait à chaque instant de nous entraver dans notre marche. Un rayon de soleil fugitif luisait sur notre tête, puis s'éclipsait aussitôt pour faire place à de lourds nuages d'où tombaient des flocons de neige. Le pilote nous disait, en voyant ce temps orageux, que Tété n'était pas encore venu. Il est possible qu'il vienne parfois récréer ces froides régions ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que cette année nous l'avons vainement attendu.
Enfin, après mainte et mainte bordée, nous entrâmes dans la baie de Magdeleine. Une petite île en marque l'ouverture. Un rocher la barre un peu plus loin, et deux longues lignes de montagnes aux cimes aiguës, aux flancs rocailleux, la bordent de chaque côté. Jusque-là nous n'avions point encore vu les glaces flottantes. C'était un fait singulier qui étonnait notre pilote lui-même. Ordinaiftment les glaces s'avancent jusqu'à Beeren-Eiland , et quelquefois au delà. Cette année, elles avaient été probablement poussées à Test, et nous avions suivi une autre direction . Mais bientôt d'énormes blocs vinrent contre le navire , poussés par la brise, entraînés par le courant. Les uns ressemblaient par leur lourde masse à des quartiers de roc ; d'autres avaient pris, dans le frottement continu des vagues, les formes les plus bizarres. Ceux-ci étaient arrondis comme un œuf, ceux-là taillés conune une pyramide. Il y en avait qui étaient creusés à leur base comme une voûte, d'autres qui, sur leur surface plane, portaient des arcs-boutants ou de longues tiges tordues pareilles à des rameaux d'arbre. Tous étaient d'une couleur bleue limpide qui se reflétait dans les vagues, et dont les nuances délicates variaient sans cesse avec l'ombre d'un nuage ou la clarté du jour.
458 ub:ttr£s sur ue nord.
Nous passâmes ^ntre ces masses pesantes comme entre des écueils. Pour éviter leur choc, le timonier était à chaque instant obligé de mettre la barre à tribord ou à bâbord. Par un effet d'optique que je ne puis expliquer, le fond de la baie paraissait tout près de nous, et, à mesure que nous avancions, semblait fuir en arrière. Vers quatre heures, nous doublâmes la pointe d'une presqu'île, et nous jetâmes l'ancre dans un bassin arrondi, où tout semblait devoir nous garantir des vents. Je ne saurais dire quel profond saisissement, quel mélange de terreur et d'admiration j'éprouvai à la vue des lieux où nous allions nous installer pour plusieurs semaines. C'était là ce Spitzberg que je désirais tant voir, cette terre étrange que j'avais d'avance cherché à me représenter dans mes rêves. Mes rêves étaient au-dessous de la réalité. De tous côtés je n'apercevais que des montagnes taillées à pic qui ont fait donner à ce pays le nom de Spitzberg*; des cimes dentelées comme une scie, des rocs noirs et humides traversés par de larges ruisseaux de neige qui tombent du haut de la montagne comme des bandeaux d'argent, se déroulent à sa base et s'étendent au loin comme un lac; des glaciers dont les parois, battues par les flots, labourées par le vent et crevassées par la chaleur, ressemblent à des remparts ouverts et sillonnés par le canon ; des plateaux de neige fuyant comme une route lointaine entre les montagnes ; et devant nous la mer, la mer sombre et terrible, où nul autre bruit ne résonne que le sifflement de la rafale et le bruit douloureux du goéland , cet oiseau dont le nom en langue bretonne signifie pleureur ; où l'on ne voit que l'écume des vagues soulevées par l'orage et les blocs de glace emportés par le vent.
Sur les montagnes, on ne trouve qu'une mousse noire et humide, qui n'a point de racine dans le sol, et se déta-