Lettres sur le Ponthieu
11 fut un temps, Monsieur, où tout homme qui se sentait l'aptitude d'écrire l'histoire, abordait résolument sinon le récit d'une grande période, au moins celui d'un règne. Je n'en veux d'autres preuves que la quantité d'histoires de France publiées depuis un siècle seulement. Si ce système avait l'avantage de présenter des faits importants sous des aspects bien différents et d'en éclairer toutes les faces, en revanche il avait l'immense inconvénient de ne présenter jamais que les mêmes faits. On a beau faire, l'histoire générale est toujours l'histoire générale : elle a fait son temps, et
le vent souffle heureusement du côté de la décentralisation historique. Vous avez pu constater comme moi la tendance bien marquée vers l'étude du détail.
Chacun de nos départements compte une ou plusieurs sociétés savantes, un ou plusieurs érudits dont le principal but est d'attirer la lumière de la publicité jusque dans les plus secrets replis des annales locales C'est une sage pensée, qui mérite l'attention et l'éloge. Il n'est pas une ville, pas un village, pas un hameau qui n'ait son passé et qui ne puisse par conséquent apporter sa pierre au vaste édifice de notre histoire nationale. N'est-ce pas à l'aide des cartes particulières et détaillées que l'on est arrivé à faire la carte la plus parfaite de notre pays? Pourquoi n'en serait-il pas de même pour l'histoire? Peut-être dans des monographies d'un intérêt purement local en apparence, trouverait-on la solution de problèmes d'un intérêt général pour la France. Je n'ai pas la prétention de faire école ni d'ouvrir par l'exemple une voie nouvelle. Le chemin est tracé, Dieu merci, et je n'ai plus qu'à suivre ceux qui m'y ont précédé. Pour vous donc je vais étudier les usages et l'histoire de notre commune terre natale. J'interrogerai les monuments que nos aïeux ont élevés et que leurs descendants n'ont pas pensé ou n'ont pu réussir à détruire : je remuerai la poussière entassée par les siècles, j'évoquerai les ombres d'un passé qui ne fut ni sans enseignements ni sans gloire, et j'aurai atteint le
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but que je me propose si je réussis à vous intéresser.
Ce n'est pas un plan tracé à l'avance qui me guide dans le choix de mon sujet ; c'est le hasard, et ce sera toujours lui qui sera mon maître. Aujourd'hui je vous parle des capitaines d'Abbeville parce que ce mot s'est rencontré sous ma plume.
Dès le premier pas je me heurte contre une erreur accréditée par quelques écrivains. On a cru parfois, en effet, que capitaine et gouverneur d'une ville étaient deux termes différents, s'appliquant indistinctement aux mêmes fonctions. 11 n'en est rien. L'histoire d'Abbeville le prouve, et l'histoire d'Abbeville, sur cette matière, est celle de toutes les autres villes du royaume. Je vous montrerai bientôt que le sénéchal et le gouverneur n'étaient qu'un seul et même personnage, et qu'on n'aurait jamais pu le confondre avec le capitaine, si l'on s'était donné la peine d'approfondir le sujet. Qu'entendait-on au moyen âge par le sénéchal ? Un officier royal, institué pour présider les assises de la sénéchaussée, pour administrer les domaines du roi et les finances de la province, et dont l'autorité s'étendait jusque sur la noblesse quand elle était convoquée pour le ban ou l'arrière-ban, car, dans ce cas, le droit de la commander rentrait dans ses attributions. Le sénéchal surveillait dans l'échevinage le maintien des droits du roi. La sénéchaussée de Ponthieu avait été érigée en justice royale
par Charles V, en 1369. Par suite de cette ordonnance, le sénéchal, avec un tribunal composé des pairs, connaissait des procès mus dans le comté, même pour les cas privilégiés, des crimes de lèsemajesté divine et humaine, de la fabrication de fausse monnaie : ses jugements ne pouvaient être révisés que par le parlement de Paris. Le ressort de la sénéchaussée s'étendait sur les cinq bailliages qui composaient le Ponthieu. En un mot, le sénéchal était l'homme du roi, son représentant, le premier magistrat du pays. H y eut des sénéchaux jusqu'à la fin de la monarchie. Leur prééminence et leur autorité nominale ne cessèrent d'exister, mais il en fut tout autrement de leur autorité réelle qui alla toujours en déclinant. Dans les dernières années du XVIIIe siècle, la charge de sénéchal était plutôt honorée par celui qui la remplissait qu'elle n'honorait celui qui en était revêtu, et si, en Ponthieu, elle fut possédée désormais par une des familles les plus considérables de la province, celle de Monchy, c'est parce qu'elle y demeura à titre héréditaire, comme récompense accordée par le roi à de grands services rendus.
L'institution dos sénéchaux, ou des baillis, dont les prérogatives et les fonctions furent analogues dans l'origine, remonte aux premiers temps de la monarchie. Celle des capitaines des villes est due à Philippe le Long et date de 4 316. Les termes de l'ordonnance établissent entre les deux pouvoirs une ligne de démarcation absolue. Il y est dit, en
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effet, que les capitaines commanderont la garnison et veilleront au maintien de la tranquillité publique. Ils sont établis concurremment avec les sénéchaux et les baillis : leur autorité, exclusivement militaire, ne dépasse pas les murailles de la ville ; elle sert surtout à tempérer le pouvoir excessif du sénéchal, en retirant de son obéissance la force armée, les milices communales. Est-il rien de plus clairement défini par cette séparation des pouvoirs? Comprenez-vous maintenant que l'on pût être capitaine sans être sénéchal, et réciproquement, et qu'enfin, comme je vous en fournirai des exemples, dans les temps critiques le roi nommât capitaine de la ville le sénéchal, quand celui-ci se trouvait être un chevalier de renom? Alors le sénéchal était vice-roi. Quand, au contraire, il avait le capitaine à ses côtés, il lui fallait se renfermer dans les attributions civiles, et recouvrir son armure de la robe du magistrat.
Dans l'origine, l'élection des capitaines appartenait au corps municipal, comme les maîtres des archers, des arbalétriers et de l'artillerie de la ville. Il n'y avait de différence que dans la durée des fonctions, subordonnées, pour les derniers, à celles du mayeur, c'est-à-dire renouvelées chaque année. Le capitaine, lui, pouvait mourir revêtu de sa charge, de même qu'il était passible d'une révocation : le même pouvoir qui l'avait fait pouvait le défaire. Ses gages lui étaient comptés par les argentiers municipaux et c'était à eux qu'il
en donnait quittance. Les payements s'effectuaient en quatre termes égaux. Rien n'était plus juste, tant que le capitaine fut choisi parmi les bourgeois de la ville et élu par ses concitoyens dont il avait la confiance. Mais, quand le roi se fut attribué la nomination du capitaine, il dut paraître pénible aux villes d'être obligées de solder ceux qui leur étaient imposés par le souverain, presque toujours contre leur gré. Ce n'était plus dès lors qu'une nouvelle forme de l'impôt, et le roi profitait de cette circonstance pour gratifier, sans bourse délier, des personnages qu'il voulait s'attacher ou dont les services méritaient une récompense honorifique et pécuniaire. Les gages des capitaines de ville étaient encore de 400 livres au XIVe siècle : le 26 juillet 4394, lors de la nomination de Perceval d'Esneval, ils furent réduits à 160 livres, et il ne paraît pas qu'on les ait augmentés ni diminués depuis.
Depuis 1316 jusquen 1382, c'est-à-dire pendant une période de soixante-six ans, le corps municipal d'Abbeville eut la nomination du capitaine de la ville. Je vous en fournirai deux preuves. Le 3 novembre 4378 Robert Faffelin, bourgeois et capitaine, ayant été insulté dans l'exercice de ses fonctions par Hue de Biencourt, clerc assermenté du sénéchal, le mayeur prit fait et cause pour Robert et fit arrêter Hue de Biencourt. Jean de Nielles, sénéchal de Ponthieu, fit relâcher, le lendemain même, son officier, et voulut contraindre