‹ Lettres sur le PonthieuChapitre 2 sur 24 · LES CAPITAINES D'ABBEVILLE · texte numérisé non relu

LES CAPITAINES D'ABBEVILLE

la municipalité à sévir contre le capitaine. Celleci résista, et l'affaire, déférée au parlement, fut renvoyée par lui devant le conseil du roi. Il résulte de là que le capitaine était un bourgeois, nommé par la ville, absolument indépendant du sénéchal, qui ne pouvait le molester comme il l'aurait voulu. Robert Fafielin fut le dernier bourgeois investi des fonctions électives de capitaine: en 4382, Suriau d'Êquennes, chevalier, le remplaça. La ville voulut pourtant tenter de faire revivre les anciens usages, et elle profita pour cela des troubles qui remuaient profondément le pays et du besoin qu'avaient les Anglo-Bourguignons de se ménager des alliances et un appui dans le Ponthieu si sincèrement dévoué à la cause nationale personnifiée dans celui qui devait être Charles VIL Le 23 septembre 4 423, une députation se rendit à Bernay, auprès du duc de Bedford, pour solliciter de lui, entre autres choses, que la nomination du capitaine fût rendue au corps municipal, comme cela avait lieu jadis. Il est vraisemblable que le régent fit droit à cette requête, car, dès le 42 juillet 4 424, Nicolas Journe, mayeur d'Abbeville, était en possession du titre et des fonctions de capitaine qu'il conserva jusqu'au 24 novembre 4429. Cette dernière velléité d'indépendance n'eut donc qu'une bien courte durée. Il est curieux de constater que Nicolas Journe demeura possesseur du titre de capitaine jusqu'à sa mort arrivée en 4 449. Dans la plupart des actes qui le concernent, dans deux circonstances solen-

nelles notamment, il prenait la qualification, mais il n'avait plus l'autorité. Était-ce tolérance du prince ou craignait-il de s'aliéner la bourgeoisie en révoquant le chef de l'une de ses plus puissantes et plus riches familles ? C'est ce que je n'ai pu découvrir, et l'on en est réduit à des conjectures pour expliquer ce fait anormal de l'existence, dans la même ville, de deux personnages, revêtus du même titre, sans en partager les fonctions. Quoi qu'il en soit, dès 4429 l'office de capitaine avait fait retour entre les mains du comte de Ponthieu, et il n'en devait plus sortir.

Peut-être avez-vous remarqué, Monsieur, que Nicolas Journe était à la fois mayeur et capitaine. Robert Faflelin, capitaine en 4 378, avait été mayeur en 4377. S'il était permis de tirer une conclusion de ce double fait, on pourrait dire qu'en cas de vacance de la charge de capitaine, elle était exercée par le mayeur avec lequel le sénéchal avait alors à compter.

Le capitaine était reçu à l'échevinage ; il y prêtait serment entre les mains du mayeur, et en présence des échevins et des mayeurs de bannière. Il promettait de s'acquitter bien et loyalement de ses fonctions, comme ses prédécesseurs l'avaient fait : il promettait enfin, et ceci est plus curieux, de ne choisir son lieutenant que parmi les bourgeois de la ville. Mais, sur ce dernier chapitre, les capitaines nommés par le roi ne tardèrent pas à se relâcher, et se montrèrent peu scrupuleux à tenir leurs ser-

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ments. Cette clause devait les gêner, car leur lieutenant, l'homme des bourgeois et de la ville, était une sorte de surveillant imposé par le mayeur, un contre-poids gênant pour leur autorité dont il devait entraver plutôt que seconder l'exercice : aussi trouvèrent-ils moyen de l'éluder. Ils conservèrent le lieutenant de la bourgeoisie, mais ils en nommèrent un autre, et le moment arriva bientôt où ils voulurent avoir la nomination aux deux offices. En * 460, Gauvain de Gribauval, lieutenant du capitaine et nommé par lui, présenta au mayeur une requête pour que Jean de Saint-Remy, dit le Galois, lui fût adjoint. Le corps municipal refusa, sous le spécieux prétexte que Saint-Remy n'appartenait pas à la bourgeoisie, et il fit choix de Jean de Limeu, ce qui n'empêcha pas Jean de Saint-Remy d'exercer les fonctions de la charge dont Jean de Limeu ne fut que le titulaire.

Il résulta de ces abus que la ville perdit peu à peu son droit de nommer à l'une des deux lieutenances, et que le capitaine finit par confier ces postes à des hommes de son choix et appartenant comme lui au corps de la noblesse. Je vous citerai pour exemple l'année 1542, où les deux lieutenants étaient Jean d'Offignies, écuyer, seigneur de Boccasselin, et Jacques Abraham, écuyer, seigneur de Millencourt, et Tannée 4560 avec Étienne de Lagrené, écuyer, seigneur de Belletre et Antoine de Bournonville, écuyer, seigneur de Coulonvillers. Lorsque le gouvernement fut débarrassé de

tous soucis et de toute entrave, lorsqu'il se sentit assez fort pour porter la réforme dans les diverses branches de l'administration, l'abus du pouvoir des capitaines de ville ne put lui échapper, et de même qu'il nommait les capitaines il se réserva le droit de nommer leurs lieutenants ; il est seulement difficile de préciser l'époque de ce changement qui vengea tardivement les municipalités. Ce ne fut à coup sûr que postérieurement au 26 juillet 4582, car on trouve à cette date, dans les registres aux délibérations de Montreuil-sur-Mer, une lettre de Henri III à M. des Essars de Meigneux, capitaine de Montreuil, par laquelle le roi lui enjoint de révoquer son lieutenant et de le remplacer par un autre. Il est évident que si la nomination du lieutenant avait appartenu au roi, il se fût borné à destituer cet officier sans charger M. des Essars de le faire.

J'ai défini les fonctions et les prérogatives du capitaine. Il est facile d'en tirer une conclusion relativement à la considération dont il était entouré. Dans la hiérarchie, le premier rang appartenait au sénéchal, le second à son lieutenant, le troisième au mayeur. Le capitaine n'avait que la quatrième place. Il dépendait de lui d'intervertir moralement cet ordre invariable, par sa naissance, par ses qualités personnelles ou le degré d'estime dans lequel il était tenu par ses concitoyens. Nicolas Journe, capitaine d'Abbeville, qui l'avait oublié en prétendant, le jour de la mi-carême 1 432, tirer le

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