DE LA DEUXIÈME SERIE
Le système coopératif, en détruisant l’aiguillon des récompenses individuelles, détruirait tout mobile du génie et de l'activité nécessaire aux grandes entreprises , et exclurait aussi le perfectionnement ultérieur des sciences et des arts, en renfermant toute la carrière des désirs dans la sphère de nos besoins matériels .
Je crois avoir répondu déjà en grande partie à cette objection à l’occasion d’une de celles de la première série , lorsque j’ai fait voir combien les hommes de génie auraient plus de secours et de sécurité dans les sociétés coopératives , et lorsque j’ai fait observer en outre que , meme dans la société actuelle , les hommes d’un génie bienfaisant, les seuls qu’on
doive désirer , loin d’être mus principalement par l’égoïsme et des désirs de jouissances matérielles , savaient au besoin renoncer avec plaisir aux choses les plus nécessaires , et même s’exposer à des persécutions plutôt que de ne pas suivre leur noble impulsion. Or , comment ces motifs n’agiraient-ils pas , avec bien plus de force encore, dans un système où tout est bienveillance , et où il n’y aurait aucun des obstacles si nombreux que l’homme généreux trouve maintenant à chaque pas ?
Quant à la crainte de voir bannir les beauxarts du domaine des jouissances de nos sociétés coopératives , elle me semble tout aussi mal fondée, mais elle nécessite quelques explications: si l’on entend parla que les coopérateurs donneront d’abord la préférence aux choses de première nécessité , on a parfaitement raison ; car certainement ils n’élèveront pas des palais somptueux tant qu’une foule de malheureux n’auront pas d’abri, ou bien à côté de chaumières informes ou malsaines ; et ils rie sacrifieront pas le fruit de travaux inouis pour avoir des diamans ou de rares tableaux,
tant qu’ils sauront un seul de leurs semblables mal vêtu et mal nourri. Mais dès qu’une fois ils auront pourvu à tous les besoins essentiels , rien n’exclura les jouissances d’agrément , et tout , au contraire, les y invitera, parce, qu’ils pourront les goûter avec une joie pure et exempte de trouble , en même temps qu’ils auront mille moyens d’y satisfaire. Il est encore vrai qu’à mesure que les fléaux de la société actuelle disparaîtront , les sujets que ces fléaux fournissent pourront manquer aux artistes. Ainsi, par exemple, l’on ne pourra plus représenter sur la toile de nouvelles scènes de carnage ; mais l’homme ne peut-il donc vivre heureux sans les émotions que procurent de telles horreurs? Et faudra-t-il donc, pour avoir de belles peintures , faire égorger exprès des milliers d’hommes , ou les voir en proie à la peste , ou les faire dévorer les uns les autres au milieu des affreux débris d’un naufrage ? Ah ! n’est-il pas dans la nature une foule immense de sujets qui , sans endurcir l’ame ou la révolter, peuvent nous donner un vif sentiment de l’existence , en même temps qu’ils ten-
ciraient à élever nos pensées, à ennoblir nos cœurs, à augmenter en nous toutes les dispositions de bienveillance ?
C'est ici, Monsieur, que je vais terminer notre correspondance sur le sujet intéressant que j’ai entrepris de vous expliquer. Je ne puis me flatter de vous en avoir donné une idée aussi complète que je l’aurais désiré , et j’ai même été obligé d’omettre sciemment quelques points secondaires de discussion, parce que je craignais d’abuser de votre patience et de celle de vos lecteurs. J’ignore également si j’aurai su faire passer en votre ame la conviction dont je suis pénétré , non-seulement sur l’excellence du plan proposé, mais encore sur la possibilité de le mettre en pratique partout où la vraie civilisation aura fait quelques* progrès ; mais quel que soit le résultat que j’aie pu obtenir sur ce point, je croirai n’avoir point fait une œuvre entièrement inutile si j’ai pu fixer l’esprit de mes concitoyens sur une question aussi importante, et si j’ai pu fournir à cet égard les élémens d’un examen plus habile et plus ap^ profondi.
J’ai l’honneur d’être, etc. J. R.
Voici les ouvrages qui ont paru en français sur le système de M. Robert Owen :
i° Examen impartial des nouvelles vues de M. Robert Owen , par M. Macnab , médecin de feu S. A. R. le duc de Kent. Traduit par M. Laffon de Ladébat ; i vol. in-8°. Paris , 1821. Treuttel et Würtz , rue deBourbon , n° 1 7 .
20 Adresse pour améliorer le caractère moral du peuple , par Robert Owen , traduit par M. le comte deLasteyrie , brochure.Paris, 1819. Louis et Colas , rue Dauphine , n° 32.
3° Esquisse du système d’éducation suivi dans les écoles de New-Lanark , traduit de l’anglais de M. Dale-Owen , par M. Desfontaines. Paris, 1825. Lugan , libraire , passage du Caire , 110 121.
4° Revue encyclopédique , tom. x , mai 1821 ,pag. 32o;ibid. tom.xx, pag. 582; ibid., avril 1823, pag. 23; ibid., avril 1825, pag. 270 , 274 ; ibid. , juin 1825. Revue américaine , n° 11, mai 1827. Mémorial catholique, février 1827.