CINQUIÈME OBJECTION
L’éducation commune qu’on recevrait dans les communautés coopératives , avec l’échange continuel d’idées de même nature , amènerait , dit-on, une uniformité fatigante de caractère , qui exclurait tous lesagrémens quirésultent de la variété, au moral aussi bien qu’au physique.
On peut répondre à cette objection de plusieurs manières :
D’abord , est-il bien certain qu’une grande variété d’impressions soit indispensable au onheur? Ne voit-on pas, au contraire, que
les êtres les plus heureux sont ceux qui passent tranquillement leurs jours dans une vie douce et uniforme, avec les mêmes goûts et les mêmes affections? Ah! si, dans l’état faux qui nous régit , nous courons sans cesse après des jouissances nouvelles , c’est que tout autour de nous tend à.nous donner de fausses idées sur le bonheur , ou à mettre des entraves à nos penchas, même lorsqu’ils sont d’accord avec la raison; en sorte que, toujours contrariés ou toujours trofnpés dans nos espérances , il n est pas étonnant que nous soyons si peu satisfaits de notre sort , et que nous ne voyions le bonheur que dans ce que nous n’avons pas. Mais avec un système qui tout à-la-fois nous donnerait la véritable mesure des vrais biens et l’entière sécurité de n’en être point privés, tout porte à croire que ce prétendu besoin de variété s’évanouirait comme tant d’au très besoins factices.
En second lieu , la crainte d’une trop grande uniformité de caractère est tout-à-fait chimérique ; car si , dans la nature inanimée , il n’est pas deux feuilles d’arbres , ou même deux grains de sable, qui se ressemblent parfaitement,
comment supposer que des êtres aussi compliqués que ceux de l’espèce humaine deviennent jamais assez identiques pour qu’on n’aperçoive pas une infinité de dissemblances entre eux ? La différence d’organisation primitive , celle des sexes et des âges, celle des occupations spéciales , enfin l’application diverse des divers individus à l’immense exploitation de la nature, physique et morale , toutes ces différences , qui sont inhérentes à la nature invariable des choses , apporteront toujours assez de variété dans les caractères , ainsi que dans tous les actes de la vie sociale.
Troisièmement enfin , quant aux variétés de caractère , d’humeur ou d’actions , qui ne résultent que des vices de notre état actuel, il est très-satisfaisant de penser qu’elles disparaîtront en effet des sociétés coopératives , et je ne crois pas qu’on puisse en regretter sérieu sement l’extinction. Autant vaudrait réprouver les nouveaux moyens découverts pour redresser les difformités du corps; autant vaudrait soutenir , qu’en supposant à ces moyens un succès complet et général , on éprouverait un
ennui insupportable à ne voir désormais que * des individus bien faits.