Lettres sur le vitalisme
A la suite d’une discussion académique bien connue , la Gazelle Hebdomadake de Médecine el de Chirurgie accueillit de nous une première série de Lellres sur le Vilalisme. Le docteur Dechambre , rédacteur en chef du journal , voulut bien répondre à celle brève exposilion des principes premiers du Vitalisme tel que nous le concevons, et que nous le croyons légué par la tradition des grands hippocratistes.
Celle réponse donnait à nos lettres une nouvelle valeur : des objections réfléchies, clairement formulées, une contr’exposition doctrinale sont, en matière de philosophie médicale,
chose trop rare pour qu’on ne l’estime tout ce qu’elle vaut. On se récrie beaucoup, en elTet, contre les médecins qui placent au premier rang les questions de doctrine; un reste de préjugés fait de l’épithète de métaphysicien une sorte d’injure contre eux , et l’on appelle métaphysique tout ce qui n’est pas contemplation directe d’un phénomène, d’un fait tombant sous les sens. Mais si l’on est prompt à décrier , on l’est moins à réfuter. En général on aime peu à examiner et à discuter sérieusement les vérités générales de la science, comme si l’on craignait de remuer alors une terre inconnue, et sur laquelle un travail nouveau pourrait faire germer des moissons nouvelles.
Nous devions donc apprécier hautement l’honneur qui nous était fait, d’autant plus qu'il nous venait d’un de ces esprits éclairés et consciencieux, voués à l’œuvre laborieuse et difficile de suivre et de juger le mouvement scientifique en médecine, de le susciter ou de le réprimer, et accomplissant cette tâche de tous les jours avec un zèle soutenu et un succès mérité. Noire
cüiilradicleiir , trailleuis , se pi’oposail un hul (jui niérile altenlimi. En elïcl, loiU en repoussant les erreurs du matérialisme médical , et en acceplanl à peu près au faîte de la science les vérités vitalistes , il s’essayait pourtant à sauver en pathologie l’organicisme , comme s’il n’était pas la conséquence directe du dogme matérialiste, et il pensait pouvoir refuser le développement logique des vérités premières acceptées , ne voulant pas que les croyances vitalistes aient, dans la science, le long retentissement qui leur est dû. Cet ordre d’idées a plus d’échos qu’on ne le croit dans le monde des médecins; beaucoup de ceux-ci seraient volontiers vitalistes pour ces premières et générales aflîrmations de la science de l’homme vivant , à la condition de demeurer organiciens dans l’établissement delà science de l’homme malade.
Ces articles du rédacteur en chef de la Gazette HeMomadaire nous ont d’abord ramené vers les points contestés de notre exposition. Dans de nouvelles lettres , nous avons fait de ces points une étude plus détaillée, plus assise
encore que la première ; nous avons ralTermi el coniplèlé noire pensée. Puis nous avons examiné la pensée émise en opposition aux enseignements vitalistes; nous l’avons suivie presque pas à pas dans les développements que lui avait donnés son auteur, nous enquérant librement si les conséquences ofl'ertes étaient en rapport réel avec les prémisses , si les unes et les autres constituaient un tout solide el homogène.
Nous destinions ces lettres au Recueil où avaient déjà paru les premières. Mais un travail de philosophie médicale souffre difficilement d’étre ainsi publié par morceaux. Le lecteur , môme assidu d’un journal , surtout lorsque la périodicité du journal est restreinte, peut-il avoir présent à son esprit une première exposition déjà morcelée, une réponse également divisée en articles séparés , de façon à espérer qu'une nouvelle confirmation derexposilion première , el que rcxamcn des idées de la réponse elle-même, puissent être tentés avec profit? Nous ne le pensons pas; ce. serait lui demander
(le Iroj) grands ('ITorls (rcUlcnlion; el ce n’est giKM'c à la ledure d’un journal qu’on est disj)osé à consacrer le temps et les efforls.
Nous avons donc rcisoiu de r(';unir en une seule publication nos anciens articles , ceux que le ix'dacteur en chef de la Gazette Hebdomadaire avait bien voulu nous consacrer, et ceux enfin que ces derniers nous avaient suggérés , et sur lesquels nous osons appeler une attention bienveillante et une critique nouvelle inspirée comme la première par le seul amour du vrai. Nous avons estimé que de la sorte on pourrait juger plus sûrement et d’ensemble la doctrine controversée. Nous n’avons pas sans doute tout le public du journal , mais il nous restera pour lecteurs les hommes que ces hautes questions intéressent toujours et qui savent en mesurer l’importance.
Encore un mot sur ce dernier sujet; beaucoup de médecins, je ne l’ignore pas, contestent rinlluence légitime des questions de doctrine; et ces médecins se rencoittrent à tous les degrés de la science, de l’art et de la (trofession. Les
uns sérieusomeiU livrés au Iravail cl à lavanccmenl de la science, exerçant, par leur position élevée, une inconleslable aulorilé , posent comme un fail démontré que toutes les études doctrinales et de médecine philosophique sont superflues et vaines, sans utilité pour la science réelle, n’éclairent en rien les faits morbides ni l’art de guérir, et doivent être dédaignées; les autres, en grand nombre , voués uniquement aux labeurs journaliers de la pratique, ne conçoivent nullement comment ils pourraient y être soutenus et guidés par les vérités générales et la philosophie de la science, n’estiment et n’accordent une certaine attention qu’aux travaux qui leur apportent un remède ou une formule nouvelle, ne consultent que les signes physiques des maladies , ne comprennent que la statistique appliquée , acceptent volontiers d’être le jouet de toutes les assertions contraires, mais se refusent aux longues méditations sur la nature vivante, sur ses mouvements ordonnés , ses crises, ses ressources et ses défaillances; en sorte que, trop souvent.
<;avanls el praliciens , médecins renommés ou obscurs se renconlrenl dans les mômes sympalhies , j’allais dire dans les mômes préjugés.
Mais une renaissance médicale également éloignée des uns et des aut res semble s’opérer et devoir grandir. Certainement tout ce qui parle en son nom ne mérite pas d’être également écouté; bien des amertumes et des envies se cacbent sous ce drapeau et le déparent. Cependant des esprits sincères et convaincus ont compris ((ue la science devait être ramenée à la source des vérités premières, des principes évidents ; que ces vérités seulement avaient en elles la vie et la force ; qu’à leur aide on verrait se transformer en actes animés, ayant leur raison d’être et leur fin , l’immense catalogue de phénomènes immobiles et muets dressé par le travail moderne. Ces médecins aspirent à relever le Vitalisme , parce qu’ils ne veulent ni du doute ni d’une confiance aveugle ; ils admirent et étudient pardessus tout la nature vivante et médicatrice, et cherchent à pénétrei*, sous toutes les formes, son activité incessante.
tout à la fois mobile el réglée, libre el entravée, spontanée et soumise, salutaire quelquefois par les mêmes moyens qui la rendent funeste , comme funeste aussi par ceux qui la font salutaire. Et ces études ne sont pas seulement à leurs yeux contemplatives, faites pour ennoblir la science et l’esprit qui la cultive; elles sont surtout pratiques, et de mise au lit de chaque malade; elles fournissent les indications, assurent les jugements cliniques , et conduisent aux légitimes déterminations thérapeutiques. La doctrine devient ainsi une lumière fixe et un guide assuré au milieu des obscurités renaissantes.
Mais ces pensées sont sans doute ambitieuses appliquées à un exposé aussi restreint que celuici ; nous songions involontairement à d’autres travaux en les écrivant. Nos Lettres sur le Vitalisme ne concernent, à bien dire, que l’établissement de deux notions, fondamentales il est vrai , celle de la vie et celle de la maladie. Les étendre de là à toute la science de l’homme malade, les faire descendre jusqu’aux moindres
fails, est une œuvre bien auh enieni grande et utile; elle ne saurait être aisément abordée; les elïbrts d’une ou de plusieurs générations s’y consumeront sans doute. Préparer les voies à cet immense travail en instituant les vérités premières dans toute leur sévérité est le besoin du moment; nous osons y concourir pour si faiblement que ce soit.
sua LE VITALISME
A MO.A'SIEim LE UÉDACTEUn EN CHEF DE LA GAZETTE HEBDOMADAIRE DE MÉDECINE ET DE CHIRCmUE-
Monsieur le Rédacteur ,
11 est une discussion dont la presse s’est fort occupée, dont tous les bons esprits ont senti l’importance , et qui , sous une forme ou sous une autre, à tel ou tel prétexte, reparaîtra, captivant de plus en plus l’attention, passionnant les amis dévoués de la science. Cette discussion est celle qui s’est fait jour sur le vitalisme et les doctrines médicales, à l’occasion d’un mémoire de M. Piorry sur la variole.
Cette faveur , qui vient à des études naguère si abandonnées, tient à bien des causes dont la recherche serait d’un haut intérêt, mais longue, car elle devrait loucher à toute l’histoire de la médecine moderne. Toutefois, le.^^ causes de cette renaissance philosophique qui commence
cl se conliiiuera, je l’espère, dans l’école de Paris , pourraient se résumer en cette proposition , expression d’un grand lait: C’est que, sous la proscription des études doctrinales, sous l’inlluence exclusive des travaux anatomiques et anatomo-pathologiques purs, la pratique et la certitude médicales se sont affaiblies; l’inspiration vraie, nette et prompte se fait de plus en plus rare parmi les médecins les jeunes générations étouffent dans l’horizon tracé autour d’elles par les maîtres qui les ont élevées; enfin les fausses sciences et le mensonge se sont démesurément étendus, croissant et fortifiant comme font les mauvaises herbes en un champ abandonné ou de mauvaise culture. C’est pourquoi donc on commence à parler vitalisme , et pourquoi ce mot et les pensées qu’il renferme sont destines à s’emparer des intelligences qui éprouvent le besoin du vrai.
Mais, hélas! à sa première apparition dansl’ Académie, ce mot a été étrangement défiguré , et l’idée qu’il représente travestie. 11 ne faut pas s’en étonner , car s’il était réellement compris il entraînerait toutes les convictions ; ce mot ôtant de ceux qui enferment toute une philosophie, tout un monde de vérités. La compréhension entière n’en peut surgir en un moment , ni tout à coup, après un long règne de pensées contraires, mais se développe lentement, successivement, sous des méditations incessantes, et au spectacle de la nature , f[uaiid on a appris à la regarder sainement. Bien des
médecins même, à jugement droilet ayant su sodérobcM’ en partie aux mauvais enseignements, ont cerlainoment en pratique des inspirations et des tendances vitalistes , mais obscurément, sans en avoir la claire intuition, et surtout sans pouvoir exposer la philosopbieet les dogmes auxquels ils obéissent.
Cette exposition claire est pourtant une condition essentielle pour régénérer la science. En outre, elle aura pour avantage de dissiper bien des préjugés facilement écoutés et acceptés : on a trop longtemps cru qu’être vitaliste, c’était dénigrer et refuser les découvertes de la science moderne, dédaigner l’anatomie pathologique , la précision du diagnostic , les explorations organiques devenues si sûres et si multipliées, les applications des sciences naturelles et chimiques à la thérapeutique , les analyses et études microscopiques des produits et des reliquats morbides , et autres études analogues. 11 n’en est certes rien , et la Gazette Ilehdomadaire de Médecine et de Chirurgie me parait si désireuse de marcher dans la voie de tous les progrès médicaux, que je lui crois une liante part dans la mission d’éteindre ces malentendus, de réconcilier le vitalisme et les travaux modernes qui n’ont jamais été ennemis que de parole, do vivifier tout ce que nos générations ont accumulé de recherches solides, d’éléments durables, de donner l’àme et le mouvement à des débris inanimés, à des décompositions sans fin qui vont au doute et au néant, et qui
j^urrciient servir au bien et au vrai , de soumettre entiii tout ce qui a été fait et trouvé sur la matière et la phénoménalité organiques à cet ensemble de notions supérieures qui constitue la philosophie vitaliste, à la fois simple et élevée , modeste et hardie , féconde par dessus tout. Le moment est venu, je crois, d’entreprendre sérieusement cette œuvre : tout y pousse; ce qui s’est dérobé, comme ce qui s’est révélé à l’observation moderne. Ce qui s’est dérobé et perdu , c’est-à-dire la ruine des vérités de doctrine, laisse un vide qui se changerait en abîme s’il n’était comblé; ce qui s’est révélé, c’est-àdire l’anatomie pathologique devenue grande et forte , montre l’inanité de toutes les fausses tentatives suscitées ])ar ses commencements, l’impossibilité de toutes les prétendues systématisations exclusivement appuyées sur elle. En sorte que, sous ce dernier rapport, on pourrait dire, en imitant une phrase célèbre : Peu d’anatomie pathologique éloigne du vitalisme, beaucoup d’anatomie pathologique y ramène.
Revenir au vitalisme après et par beaucoup d’anatomisme, telle doit être donc la devise de notre École de Paris. Mais il faut surveiller dans ses premiers pas ce mouvement encore incertain , instinctif plutôt que net et décidé. Gardons-nous de dériver à un vitalisme ontologique qui ne ferait que réveiller de vieilles formules et de vieilles hypothèses. La philosophie vitaliste et tout soupçon d’ontologie sont formellement ennemis. Le vita-
lisme , dans ses principes comme dans ses enseignements, reix)usse tout ce qui est sui)posilion , hypothèse plus ou moins ingénieuse et voisine delà vérité; il est la vérité, le fait réel et positif lui-même, la vie, en un mot , et non une explication du vrai , du fait et de la vie. C’est là la démonstration première, l’exposition majeure à fournir. On ne saurait aboutir à un résultat utile et fécond qu’en partant de ce point assuré, inébranlable, placé en dehors des conceptions arbitraires. Or, je ne sais rien de plus mal assis à ce point de vue que les derniers débats de l’Académie. Le vitalisme était censé en cause, et je n’ai guère vu agiter que des lambeaux de doctrines ou de systèmes ontologiques ; les principes fondamentaux de la philosophie vitaliste ne m’ont pas paru réellement invoqués, et cependant ils sont la base sur laquelle devait essentiellement reposer la discussion. 11 peut donc être important de les rappeler; et ce n’est pas leur obscurité qui les fait trop souvent méconnaître, mais plutôt leur grande évidence ; ce n’est pas un grand appareil philosophique qui les dérobe aux regards , mais plutôt leur extrême simplicité. Me permettrez-vous d’essayer une exposition de ces principes premiers du vitalisme? je tâcherai de la rendre aussi simple que les dogmes auxquels elle a trait, et brève autant que jwssible, comme l’exigent les nécessités du journalisme.