‹ Lettres sur le vitalismeChapitre 2 sur 65 · IG · texte numérisé non relu

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Le viialisiue est la notion qui a pour sujet le fait delà vie, et doit dominer toutes les notions, comme le fait de la vie est supérieur à tous les faits dans la science médicale de l’homme. Ce fait de la vie établit, en elTet, le caractère primordial de l’ctre soumis à notre observation; tous les faits organiques, si complexes qu’ils soient, se passent sous ce fait principe, le particulier, l’accidentel se subordonnant toujours à l’élément nécessaire. La maladie n’est qu’une forme de la vie; la manière dont on interprète celle-ci commande donc l’interprétation de celle-là; il n’est pas de conséquence liée plus étroitement à un principe que la maladie ne l’est à la vie; il n’est pas de notions plus invinciblement unies que les notions qui concernent l’une et l’autre. De même s’entretiennent tous les faits médicaux et toutes les notions médicales; ils sont tous sous la dépendance absolue de l’idée première acceptée sur la vie et la maladie.

On comprend donc avec quelle prudence et quelle sévérité il faut aborder de pareilles notions; combien il faut, en cette matière, se garder d’opinions préconçues, de suppositions arbitraires, d’bypotbèses, quelque probables qu’on les juge. Car une hypotbèsesur un tel sujet ne peut jamais être la vérité absolue ; descendant ensuite de ce fait culminant, elle va toujours grandissant, finit par envelopper la science entière et par la façonner à son image propre, au lieu de la livrer expression fidèle des faits et de la nature. Comment arriver à une notion de la

vie entièrement dégagée de toute conception étrangère et contestable? En se bornant à l’observer directement, à la constater comme lait , puis à rechercher la raison d’être de ce fait. Or, la raison d’être d’un fait réside entièrement dans la cause qui le fait être. Que faut-il entendre par cause d’un fait? Toute la solution du problème est là. Etablir la notion de cause, c’est tracer la philosophie entière des sciences naturelles; car notre esprit perçoit de même sur quelque portion du monde que son attention se porte ; il a une portée légitime ; il est apte, d’une manière générale , à comprendre tout ce qui est à cette portée; il se perd en chimères quand il veut la dépasser. Etudions donc cette notion de cause, et voyons comment il nous est donné de la concevoir sainement, et comment nous nous égarons inévitablement alors que nous voulons en pénétrer les impénétrables mystères.

11 est deux modes possibles de comprendre les causes : Tun juste, modeste en apparence, mais élevé en réalité; et l’autre faux, ambitieux et superbe au premier abord, mais au demeurant petit et misérable.

Enpremier lieu, on entend par cause ce qui fait que tel phénomène vient toujours à la suite de tel autre, ou ce dont l’action rend nécessaire cette succession ; c’est ainsi queparle Barthez interprétant Hippocrate, Sydenham, Bacon, tous les grands médecins, tous les grands philosophes. Ainsi, donner la cause des faits , c’est faire connaître les lois qui président à leur apparition, à leurs

transformations , c’est-à-dire l’ordre et les règles que suivent les effets produits. C’est là ce que Bardiez appelle, d’après Bacon, établir les causes expérimentales. Toute la philosophie des sciences naturelles est contenue dans cette définition de la cause; cette philosophie se borne à découvrir et à préciser les lois des phénomènes. C’est ainsi que le mot attraction désigne une loi , comme les mots électricité, affinité, désignent d’autres lois, et ainsi pour le reste.

En second lieu, on prétend trouver la cause intime, intérieure des phénomènes; on ne cherche plus à constater, comme chose suffisante, Tordre de succession , les lois du fait que Ton observe ; on aspire à découvrir le mode de production, on veut l’explication môme de Teffet produit, la révélation du comment et du pourquoi, la formule du nécessaire. On ne se contenterait pas du mot attraction qui exprime une loi, si une pareille philosophie avait encore cours dans les sciences physiques ; on chercherait, dans la constitution des corps, pourquoi et comment l’attraction et l’affinité existent, et Ton bâtirait, à cet égard, tel ou tel système d’atomes crochus, de tourbillons , de principe attractif substantiel ou simple.

Cette simple différence dans la recherche des causes, que Ton ne saurait trop méditer, et c’est un sujet presque inépuisable de méditations, contient en germe toutes les découvertes grandes, vraies, utiles, comme toutes les erreurs, toutes les défaillances de l’esprit humain. Le

premier mode fixe les limites de ce qui est possible, et interdit de les dépasser; or, mesurer le possible, c’est déjà connaître le vrai. Le second jette dans toutes les témérités, dans les entreprises hors de la portée de notre intelligence, et où elle échoue inévitablement. « C’est une chose étrange, dit Pascal, que les hommes » ont voulu comprendre les principes des choses ^ et de là «arriver jusqu’à connaître tout par une présomption » aussi infinie que leur objet. Car il est sans doute qu’on » ne peut former ce dessein sans une présomption ou sans » une capacité infinie comme la nature. » Montaigne songeant à ces recherches du principe des choses , disait aussi : « Les extrémités de notre perquisition tom- » bent toutes en éblouissements. » Et ailleurs : « La fin »et le commencement de science se tiennent en pareille «bêtise. » Oui, l’homme doit avouer son ignorance alors qu’il envisage le commencement et la fin même des choses, le principe des existences, autrement dit les mystères, le comment de la constitution des êtres. Sydenham, si avare de discussions philosophiques, se rencontre ici avec Pascal et Montaigne; il appelle les causes qui visent à donner l’explication élémentaire de l’homme vivant , causes éloignées, parce qu’il ne croit pas qu’on les puisse jamais atteindre; les causes qui se bornent à signaler le rapportdes choses, il les nomme prochaines et conjointes; or, voici ses paroles: « Qu’il me soit permis de faire une «petite digression, afin de montrer que les causes éloi-

»gnées dont la recherche fait l’unique occupation de ces » hommes curieux qui , par de vaines spéculations , se » flattent de pouvoir les découvrir, sont entièrement in- » compréhensibles et impénétrables, et que les causes » prochaines et conjointes ou immédiates étant les seules » que nous pouvons connaître, sont aussi les seules qui * peuvent nous fournir des indications curatives. » Admirable bon sens qui faisait tracer à un homme voué à l’observation seule des malades et aux labeurs du praticien des règles philosophiques si sûres qu’elles gouvernent toutes les sciences !

Aurait-on besoin d’autres preuves pour établir que la poursuite des causes expérimentales, livrant les lois de la nature, est la seule vraie possible, et que la poursuite des causes premières prétendant formuler la constitution primordiale des êtres, la nécessité intérieure des phénomènes est tout arbitraire et fatalement surchargée d’erreurs? La pensée de Pascal sur ce qu’on ne peut former ce dernier dessein sans une présomption ou sans une capacité infinie , comme la nature , n’en dit-elle pas assez? Je le crois, et je me bornerai à signaler ici ce double fait, capital d’ailleurs : la première de ces deux notions sur les causes éloigne de toute supposition , de toute fiction hypothétique ; elle se concentre à l’observation pure des phénomènes, en les rattachant aux condi tiens au milieu desquelles ils se développent ; elle conduit enfin, en médecine, cà une narration simple, élevée.

logique, des faits cl gestes de la nature vivante, dans leur cnchainement et dépendance réciproques; elle est par conséquent fidèle à ce que l’on a appelé la méthode d’observation, et réalise admirablement ce qu a de fondé cette parole si vantée de Rousseau : « Je sais que la vérité » est dans les choses, et non dans mon esprit qui les juge,

» et que moins je mets du mien dans le jugement que » j’en porte, plus je suis sûr d’approcher de la vérité. » La seconde notion, au contraire, est l’œuvre exclusive de l’esprit qui la conçoit, qui interprête à sa façon la nature des choses, qui en imagine l’explication , qui ne se borne pas à voir, à observer, à constater, à étudier les choses par leurs rapports réciproques, mais qui aspire à donner sur chacune l’idée propre qu’il s’en fait, idée qui est vérité et croyance pour lui et hypothèse pour les autres.

J’ai un peu insisté sur cette distinction des causes ; c’est que je m’adresse aux médecins, et que, parla plus déplorable tendance et par les plus déplorables traditions , cette distinction a été trop souvent méconnue en médecine. Plus que tous les autres, les médecins n’ont pas su mesurer ce qui était possible à lascienceet à leur science, et ce qui lui était défendu. Au lieu de travailler toujours dans les premières limites et d’y puiser d’abondants et salutaires enseignements , ils se sont communément laissés aller aux faux éclats des systèmes , et y ont perdu leurs dogmes les plus utiles comme les plus grands. L’ap-

plication au fait de la vie des distinctions quenous venons d’établir me parait pourtant facile et claire, et surtout féconde quand on la poursuit sévèrement. Essayons maintenant de la retracer en quelques mots.

En jugeant la vie d’après la doctrine des causes expérimentales, c’est-à-dire d’après ses rapports de causalité, comment la définir? Evidemment, en exprimant ces mêmes rapports de causalité. Un mot exprime les rapports de causalité en général , c’est le mot loi. Montesquieu l’a dit : «les lois, dans la signification la plus éten- » due , sont les rapports nécessaires qui dérivent de la » nature des choses » : or, le rapport nécessaire qui dérive de la nature des choses est le rapport de cause à effet; donc, caractériser la vie par ses rapports nécessaires ou de causalité , c’est dire que la vie est une loi , et cette loi se manifeste par l’organisme humain. Si l’on veut, en outre, exprimer la grandeur de cette loi, faire comprendre qu’au-dessus d’elle il n’en existe pas de plus élevée tant qu’on ne dépasse pas l’être humain, on dira : La vie est une loi primordiale se manifestant par l’organisme humain. En tant que soumise à notre observation, on la jxïut tout simplement désigner par le mot organisme vivant, ou agissant, ou seulement organisme; caria vie comme l’action en sont inséparables. Nous définissons donc la vie comme on définit l’attraction; l’une et l’autre sont des lois, en effet: la première, loi du monde organisé; la seconde, loi du monde inorganique.

IK) pareilles et aussi simples déductions peuvent-elles paraître obscures? Ncserait-6n pas plutôt tenté, au premier abord, de. les trouver trop claires, trop évidentes, et, par suite, de les croire de peu d’importance, de douter qu’elles puissent avoir une valeur à dominer la science, que dis-je, à transformer par leur application rigoureuse toute la médecine du jour? La réponse à ce dernier sentiment ne peut être fournie que par une suite de longs et graves travaux; tout au plus pourrons-nous la faire entrevoir. Mais ne sait-on pas que la simplicité seule est grande et féconde ! Ce n’est que lorsque nos conceptions se substituent à la conception éternelle qu’elles deviennent subtiles, pleines de contradictions et de difficultés sans fin.

Nous avons donné le caractère essentiel de la vie considérée comme loi , en établissant qu’elle était une loi primordiale manifestée par l’organisme ; mais toute loi a ses attributs, lois secondaires étroitement liées à la loi principale, qui la développent, la montrent sous ses aspects divers, en embrassant des rapports correspondants du sujet, des modes de l’existence affirmée par la loi première. Quelle est la première condition imposée par la doctrine vitaliste à l’être humain? C’est une activité continue; car la vie ne peut être interrompue ni sus- IK’ndue que pour ne plus reparaître, et laisser un fantôme de matière humaine, dont s’emparent aussitôt les forces lihrcsdela matière inorganique. Donc la vio étant

considérée comme une loi qui s’exprime par l’organisme, comme une loi en action , se manifeste par des évolutions ou actes d’une succession piermanente. L’organisme est donc sans cesse agissant et réagissant ; son activité est constante, nécessaire; il ne se doit organiquement rien concevoir en dehors d’elle. D’ailleurs, en établissant que la vie et tous ses modes se doivent juger par les seuls rapports de causalité, c’était proclamer déjà ce dogme d’activité incessante; car la causalité ne s’unit jamais qu’à un acte ou qu’à un mouvement, et ces deux ne sont qu’un; de même aussi qu’un acte ou un mouvement ne se peuvent comprendre en dehors d’une cause qui les suscite.

Mais toute activité permanente et nécessaire a un but par cela même : si non, ce serait une activité dépensée en vain, quoique réglée dans l’ordre éternel des choses, ce qui ne peut pas être. Quel est donc le but immédiat et premier des actions et réactions enchaînées de l’organisme? Evidemment, c’est pour celui-ci, de se maintenir, de croître, de se conserver, de tendre à la longévité. C’est là la fin nécessaire de tous les actes organiques; on ne saurait en concevoir une autre.

Mais pour que le but constant des actes de l’organisme qui constituent laviesoitla conservation de l’organisme, il faut que cette conservation ne s’opère pas toute seule, qu’elle réclame , au contraire , des efforts continus ; il faut que l’organisme ait besoin jx)ur sc maintenir, ou

d’emprunter sans cesse au dehors de lui dans le milieu qui l’environne de partout, ou de lutter contre des influences contraires et malfaisantes qui se dressent contre lui, le troublent et l’assiègent. Que l’on veuille bien y réfléchir : ces deux conditions des actes de la vie fournies j)ar le monde extérieur , à la fois et constamment secourable et hostile, sont nécessaires à la vie. Le médecin ne peut donc séparer l’homme vivant du monde extérieur ; il ne peut le considérer pratiquement en dehors de ce monde ; il ne peut l’envisager comme une abstraction possible et indépendante. L’homme est lié par des chaînes invincibles au milieu dans lequel il se meut et agit ; et une doctrine médicale vraie doit témoigner, dès les premières déductions où elle conduit, de cette inévitable destinée, de ce caractère essentiel de son objet.

Voici donc les premières affirmations du médecin vitaliste : il n’est pas donné à l’homme d’atteindre à la pleine connaissance des choses , ni par conséquent de prétendre à formuler les conditions premières et cachées de la vie ; donc , toute hypothèse concernant les caractères substantiels de la vie est nécessairement fausse , et doit être rigoureusement écartée. La vie, par suite, ne se peut juger que comme loi suprême et primordiale manifestée j)ar l’organisme. Les conséquences premières delà vie ainsi considérée, c’est-à-dire les conditions dites essentielles de l’organisme humain, sont : l’activité permanente, la conservation comme but fixe, les relations

incossantcs et nécessaires avec le monde extérieur. Ce sont là les colonnes delà science de l’homme vivant; nous les retrouverons supportant pareillement la science de l’homme malade, parce que l’homme malade est avant tout vivant.

Mais avant de poursuivre sur la maladie l’enchainement des idées vitalistes, qu’il me soit permis d’exposer et de juger les autres interprétations de la vie, données par ceux qui ont aspiré à nous expliquer la vie, à dévoiler la composition même, primordiale et absolue, de la substance vivante.

En outre, afin d’éclairer complètementle débat, j’aurai à m’occuper d’un groupe illustre de médecins qui ont perçu toutes les grandes vérités médicales ; mais ne les ont pas toujours exprimées avec la simplicité sévère qu’elles exigent ; qui , devant ce grand fait de la vie , ont proscrit bien haut toute hypothèse et toute philosophie ontologique , pour cependant se laisser aller à des hypothèses ou tout au moins tomber en plein langage ontologique ; qui , enfin , n’accusent vigoureusement ni la vérité vitaliste ni une fiction animiste, mais laissent apparaître l’une et l’autre en un mélange singulier, en une fusion inattendue. Je veux parler des médecins l)hilosophes de l’école de Montpellier , disciples trop fidèles de Barthez. Ces divers points feront l’objet d’une nouvelle lettre. '

Monsieur le Rédacteur ,

Bien des médecins , pour qui la philosophie des causes expérimentales, uniquement fondée sur les rapports de causalité, était lettre morte ou inconnue, ont cru qu’il fallait tendre à pénétrer la constitution même de l’organisme comme on pénètre celle d’une machine inférieure et créée par nous; qu’il fallait expliquer la vie comme on explique le mouvement d’un mécanisme à notre portée. Pour eux, il n’y avait d’autre différence entre l’étude de l’homme et celle de ces machines , entre la vie et le mouvement mécanique, que la différence du plus au moins, laquelle était immense saus doute, mais ne devait pas arrêter l’esprit d’investigation. On devait, au contraire , poursuivre les recherches , et à chaque explication de la vie reconnue fausse et incomplète substituer une explication meilleure. L’histoire nous montre, en effet, chaque explication tenue à son tour pour la vraie et dominer la science pendant un temps, puis s’éteindre épuisée, pour reparaître encore sous une autre forme.

La forme sous laquelle ont été présentées ces conceptions de la vie peut certainement être, et a été très-variée ; mais les conceptions elles-mêmes se ramènent facilement à quelques points fixes, en dehors desquels aucune nouvelle conception n’est possible. Car prétendre donner le mode de production de la vie, c’est nécessairement admettre la vie comme un résultat ; or , la vie étant considérée comme résultat, on est réduit à ces deux alternatives: ou la vie est le résultat de l’action d’un principe, d’un agent immatériel sur la matière organique , ou elle provient de l’arrangement particulier de la matière organisée, et est une propriété de cette même matière. Aucune autre explication n’est possible, parce qu’on ne peut rien inventer en dehors des substances simples et composées. On est donc forcé ou de combiner les deux substances , ou de s’en tenir à une seule, et dans ce dernier cas on n’a pas le choix. Si un philosophe a pu nier les corps, ce n’a été et ce ne sera jamais un médecin.

Les systèmes qui font de la vie le résultat de l’action d’un être simple sur la masse organisée peuvent être , en général, désignés sous le nom de systèmes animistes, quelle que soit d’ailleurs la notion qu’on se fasse de l’être simple, qu’on l’appelle âme intelligente , âme sensitive ou inférieure, archée, princqîe vital , etc.

L’animisme franc, hardi, attribuant réellement tout pouvoir et toute détermination organique à la substance simple, compte aujourd’hui de rares partisans , et n’est

plus guère accepté dans les développements logiques qu’il comi)orte. Je n’en parlerais donc que pour mémoire, étant obligé de me restreindre à ce qui est vraiment actuel , si je n’avais à signaler , outre les conceptions à moitié animistes de Barthez traditionellement conservées, une tendance nouvelle à l’animisme chez les médecins qui d’ailleurs établissent et défendent leur science dans les données exclusives de l’organicisme. Mais avant de parler de ces sortes d’animistes, voyons sommairement les explications ou théories de la vie fournies par le matérialisme médical.

On peut appeler systèmes matérialistes ceux qui font de la vie le résultat de l’arrangement particulier de la matière organisée, ou une propriété de cette même matière; et en effet, dans ces systèmes la matière vivante est centre et cause de son existence. Peu de médecins avouent hautement une pareille conception de la vie; beaucoup la professent sans se rendre un compte exact des notions philosophiques d’où elle découle; il en est enfin qui , reniant cette philosophie, qui, comprenant parfaitement tout ce qu’elle a d’infime et de faux, n’en soutiennent pas moins avec un aveuglementsingulier l’application dansl’étendue entière de la médecine, ne sachant peut-être dégager celle-ci de tous ses enlacements établis et profonds avec l’idée systématique qu’ils repoussent. Rien donc de plus commun que de voir méconnues les prémisses doctrinales , et acceptées toutes les conséquences.

Pourtant, rien de plus aisé, en prenant pour point de départies notions matérialistes delà vieénoncées ci-dessus, que d’en faire sortir rigoureusement toute la médecine organique moderne, son génie et ses caractères propres, le genre de ses découvertes et ce qu’elle a laissé perdre de la vraie science, lebien etle mal enfin qu’elle a réalisé. La médecine moderne, en effet, cherchant en l’organisme même la raison de tous les faits vitaux , hygides et morbides, a soumis ce dernier aux plus laborieuses et patientes recherches. Les organes ont été fouillés dans leur plus intime structure, observés dans leurs moindres fonctions, dans leur dépendance ou indépendance mutuelle; tout point, toute fibre du corps humain ont été interrogés dans leur organisation et dans leurs usages. On a démonté l’organisme, pour ainsi parler, pièce à pièce et jusque dans ses molécules élémentaires. Ce même travail a été poursuivi sur l’homme malade; pas un dérangement, pas une altération ou produit morbide, pas une exhalation anormale qui n’ait été analysée jusqu’aux plus extrêmes limites où pouvaient atteindre nos sens armés de tous les secours fournis par les sciences physiques. Considérable travail , et qui eût été glorieux et fécond s’il eùtété accompli et vivifié sous l’influence des saines doctrines, et si, par conséquent , l’application n’en eût pas été dénaturée, frappée de stérilité, par cela qu’elle s’opérait aux dépens d’autres et majeures vérités médicales! Mais, à cause même que ces recherches sur la matière organique étaient

regardées jwr la médecine moderne comme le fondement exclusif de la science, il est certain quelles ont été conduites et soutenues avec plus d’ardeur et d’opiniâtreté. Faible dédommagement de toulce qu’en meme temps nous perdions d’autre part !

En effet , tous les dogmes vitalistes ont été sacrifiés alors ; ils répugnaient absolument à ces notions delà vie: ainsi l’activité permanente et nécessaire de l’organisme ne pouvait s’allier avec l’idée comprise sous le nom de résultat. Car si la vie est le résultat nécessaire de l’organisation delà matière organique ou de certaines propriétés spéciales et inhérentes à la substance organisée , les manifestations variées de la vie, normales ou anormales, dépendent du jeu naturel ou troublé des parties et organes, ou de la manifestation et de l’exercice libre ou entravé des propriétés dites vitales ; tout comme le mouvement et les manifestations des automates de Vaucanson tenaient au jeu libre et facile des parties constituantes de la machine. Mais rien en cela ne ressemble à une détermination active et spontanée. Ainsi les phénomènes vitaux ne sont plus des actes à juger dans leurs causes, dans leurs tendances , leur but , leurs rapports , mais la conséquence forcée des propriétés de tissus et du jeu des organes. Par suite, la tendance active à la conservation n’est plus le but premier des actions et réactions enchaînées de l’organisme; celui-ci ne subsiste que par le plus ou moins d’énergie solide et durable de ses propriétés

vitales, de l’arrangement de ses parties constituantes. Enfin les relations incessantes et nécessaires avec le monde extérieur, que nous avons vu être une condition essentielle de l’étude des actes vitaux, ne devient plus ici qu’une condition accessoire; car, en principe, l’organisme est centre et cause de tout ce qui essentiellement se rapporte à lui , trouve en lui sa raison d’être suffisante, et par conséquent n’a pas à chercher en dehors de lui une condition nécessaire de son existence. Ainsi les trois dogmes principaux de la médecine vitaliste ne sont plus guère que fantômes , et , au lieu de constituer la science, y méritent à peine une faible mention , ou même en sont bannis.

Il y a pourtant à cetégard une remarque à faire, comme à l’égard de toutes vérités fondamentales méconnues : c’est que les hommes le plus hostiles à ces vérités les reconnaissent parfois un instant , soumis en quelque sorte par l’évidence , par d’invincibles clartés qui reparaissent sans cesse. Mais dès lors ces hautes vérités sont murmurées comme de vaines paroles, car on pense et l’on agit sous l’empire des idées contraires. On ne perçoit rien de leur valeur , de leur action sur la science entière, et l’on s’étonne qu’il soit attaché par quelques-uns tant d’importance à d’aussi inutiles notions, lesquelles n’ont trait à aucune recherche ni sur les fonctions ni sur la -structure et les lésions des organes. C’est qu’il faut vivre en union parfaite et soutenue avec une vérité

|X)ur en prendre pleine possession, pour la voir gagner et féconder tout un ordre de faits, et cliacun en particulier.

Voilà donc trois grandes écoles médicales : l’école vitaliste, pour laquelle la vie est une loi, une succession ordonnée d’actes; doctrine ajuste titre nomrriée vitalisme, parce qu’elle étudie et juge la vie en dehôfs de touteconception arbitraire, de toute hypothèse plus ou moins probable. On peut aussi lui donner le nom d’hippocratisme à cause des merveilleuses lueurs qui en jaillissent dans les livres du maitfe. G’ est la seule école fidèle à la philosophie de causalité qui est celle d’observation , à la méthode vraiment expérimentale. Les deux autres écoles, que l’on peut appeler toutes deux ontologiques, par cela qu’elles s’occupent toutes deux de la constitution de l’être, sont : L’école animiste , pour laquelle la vie résulte de l’action d’une âme ou être simple sur le corps, supposition qui lui a mérité le nom d’animisme , vu la prépondérance naturellement attribuée à l’être simple qui domine et régit la substance composée : Enfin l’école matérialiste, qui fait de la vie un résultat de la structure ou des propriétés du corps organisé ; système appelé plus sjwcialement en médecine organicisme , à cause que la contemplation et l’étude exclusive des organes , tissus , humeurs du corps, en font tout le sujet. Toute doctrine, tout système médical , quelles que soient les formes que leur aient imprimées le temps et le génie des hommes , peuvent être ramenés sous ces trois expressions princi-

pales, pourvu toutefois que chaque doctrioe ou système soit logiquement assis dans la vérité comme dans l’erreur, n’accepte que ce que contiennent les notions premières qui lui servent de point de départ, et repousse toute inconséquence, volontaire ou non.

Mais cette rigueur dans le vrai comme dans le faux , la fidélité aux convictions mêmes de la pensée , sont qualités rares à l’esprit humain , qui n’est que trop souvent abîme de contradictions, en médecine surtout. Examinons rapidement les principales de ces opinions formées de pensées et de discours contraires.

Je signalerai à peine ces organiciens de fait et sans réserve, qui, dès qu’il s’agit de philosophie médicale, font un incroyable mélange de toutes les notions, ou plutôt de tous les mots de la langue doctrinale , sans comprendre plus l’idée qu’ils veulent formuler que les mots qu’ils emploient. Ceux-là finissent par déclarer que tous les médecins , même les plus opposés, ont été et sont vitalistes, parce qu’ils ont admis les uns un principe vital, ceux ci des forces vitales, ceux là des propriétés vitales; parce que les maladies sont par tous reconnues vitales , • les fonctions vitales, les organes vitaux; que par conséquent les définitions sont vitales, les descriptions vitales. Enfin le mot vital , mis après chaque expression générale de la science , leur tient lieu de toute exposition dogmatique, et leur paraît la marque incontestable que l’on professe et comprend la doctrine vitaliste.

Mais d’autres opinions ont été formulées, qui réclament une plus sérieuse attention. Ainsi parmi les médecins voués au plus pur organicisme , les uns croient pouvoir professer l’oubli et l’inutilité de tout ce qui est examen philosophique, doctrine médicale de la vie, et pensent que la science doit se réduire à l’observation nue, au pur signalement des phénomènes. D’autres croient pouvoir allier une science organicienne dans tous ses développements à une déclaration d’animisme dans le principe , déclaration qu’ils prennent d’ailleurs pour une profession de foi vitaliste.

Il y a à dire, contre les premiers, que la phénoménalité seule est impuissante à constituer une science ; il faut donner, d’une ou d’autre manière, la raison d’être des phénomènes , afin que les phénomènes aient une signification , expriment une réalité. Cela est si vrai , que personne , même parmi ceux qui l’enseignent , ne se borne à observer des fantômes , des apparences phénoménales. En fait, chacun en opère inévitablement la coordination ou la systématisation, en les rattachant ou cà une doctrine, ou à quelques idées systématiques. Ainsi, ])rétend-on , il est inutile d’établir la doctrine de la vie , de chercher à faire de cette notion la notion fondamentale delà science; mais aussitôt on définit soit la maladie en général, soit telle maladie particulière. Or, je l’ai déjà dit, qu’est-CÆ que la maladie, si non une forme de la vie? Ce que l’on affirme de l’une ne se doit-il pas affirmer de

l’autre? Si l’on soutient que la maladie résulte de l’altération des solides et liquides et des troubles fonctionnels, n’est-ce pas avancer du même coup que la vie résulte de l’organisation de ces mêmes solides et liquides et des propriétés fonctionnelles de cette matière organisée? Voilà donc le point de départ déterminé, quoiqu’on en ait. Ne vaut-il pas mieux l’avouer, le reconnaître d’avance , que d’y être forcément ramené ?

En second lieu, quelques médecins ont admis l’action primordiale d’un être simple, d’une puissance immatérielle sur l’organisme , et considéré la vie comme le résultat de cette action; en même temps ils ont envisagé la maladie comme le résultat simple des altérations et des troubles de l’organisme. En sorte que l’être naissant, se développant, vivant, obéirait dans toutes ses évolutions à l’action d’un principe ou être simple, et que, malade, l’action de ce princii^e ou n’est plus ou n’importe plus, et que, dans le substratum organique seul, se trouverait la raison d’être de tous les faits morbides ! Ainsi , l’explication du fait de la vie encourrait toutes les objections que l’on peut adresser aux conceptions animistes : celle d’abord d’être une supposition, une hypothèse pure, quelque probable qu’on la juge, celle ensuite d’aborder l’inabordable, de décider les questions impénétrables, la constitution élémentaire et primordiale des choses. D’un autre côté , la pathologie, exclusivement assise sur les lésions et les troubles organiques , aurait à subir tous les repro-

chesadrcssésà l’organicisme pur. Notions contradictoires, d’ailleurs, et qui se repoussent : on n’a pas droit à définir la vie d’une façon et la maladie à l’opposé. L’homme malade est avant tout vivant ; la maladie, je le répète, est une forme de la vie; il faut que de la notion de cette dernière, on arrive à la notion de l’autre, qu’elles s’affirment l’une l’autre au lieu de se nier réciproquement. Il faut donc que l’idée et les attributs de la vie se retrouvent dans l’idée et les attributs de la maladie. Mais, dirait-on, on ne saurait concevoir la lésion d’un être simple, d\in principe vital ; et rien n’est plus vrai; on est donc réduit, jX)ur comprendre la maladie, que l’on tient pour évir demment renfermée dans l’idée lésion, à la placer dans la lésion de la substance organique. Le médecin vitaliste aurait à répondre à cela qu’il ne lui appartient pas de justifier et de défendre les conceptions animistes. Mais pourtant celles-ci peuvent réclamer une autre interprétation, et invoquer l’activité du principe simple reconnu par elles. Celui ci , dans la maladie , ne serait plus lésé , mais réagissant. C’est même là la supériorité que peut avoir l’animisme sur l’organicisme; l’activité vitale y trouve , en effet , un refuge dans une portion , et la plus importante par cela , de l’agrégat humain. Qu il me soit permis de citer ici ce c[ue j’écrivais dans un Essai sur les doctrines médicales publié en 1846 : « Les conceptions animistes , hardies , comme on le sait, jusqu’à croire pénétrer la constitution élémentaire

(le l’organisme, sembleraient, par cela seul qu’elles font de la vie un résultat , anéantir l’activité de l’être vivant. Si la vie est un résultat obtenu par l’union de deux substances, il devient évident que les diverses manifestations de la vie, que les formes diverses de ce résultat tiendront exclusivement à l’altération subie par l’une ou par l’autre substance qui constituent l’organisme. Mais si l’on se rend un compte plus exact des hypothèses de l’animisme, on verra que , s’il y a deux substances, elles sont telles, que l’une, toute supérieure, est nécessairement active de sa nature : c’est la substance simple, âme, principe vital. On ne peut, en effet, la concevoir autrement qu’active. Qui ditprincipe vital altéré, lésé, exprime une impossibilité. Comment un être simple, c’est-à-dire sans parties visibles ou invisibles , peut-il être altéré? L’altération n’appartient-elle pas exclusivement à la substance composée? Le principe vital des animistes est donc essentiellement actif; mais en revanche le reste de l’organisme, tels qu’ils le conçoivent, est absolument passif. » Dès lors, la maladie peut-être considérée non plus comme lésion , mais comme réaction du principe vital. Cette réaction se détermine par et à travers l’organisme, sous l’influence de toutes causes agissant sur ce dernier. Maintenant , comment par l’organisme, les impressions se transmettent-elles au principe vital et déterminent-elles sa réaction ? Question qui me parait de même nature que celle de savoir comment l’ètrc simple peut agir, dès le germe,

sur la substance coniposée, et conduire son développement ; ([uestionsqui reviennent à celle du mode d’union de ràmeetdu corps, qui certainement intéressent le médecin animiste, vu qu’il se met en regard de pareils problèmes dès la première de ses affirmations, mais qui sont, au contraire profondémment nulles et oiseuses pour le médecin vitaliste , lequel est en dehors de toutes ces rêveries ontologiques. C’est même, à nos yeux, la ruine de tous ces systèmes, qu’ils donnent pour base à la médecine des fictions extra-médicales, en sorte que notre science perd son autonomie, ne trouve plus en elle ni sa raison d’être ni sa certitude. Et encore, si, en dehors de la médecine, dans le domaine métaphysique, ces notions pouvaient être sûrement établies ! Mais je crains bien que là aussi il n’y ait beaucoup à contester. Quoiqu’il en soit tenons-nous bien éloignés de pareils sujets de discussion, où les médecins et leur science ont toujours fait écueil.

Résumons en quelques mots tout ce qui précède : En dehors de la doctrine vitaliste pure, nous avons trouvé l’animisme et l’organicisme; puis l’indifférence en matière de doctrine; enfin une prétendue alliance de l’animisme comme point de départ , comme explication de la vie , et de l’organicisme , comme développement de la science, comme ])athologie médicale. 11 nous reste à parler de l’école fondée par Barthez , école célèbre qui comprit les principes j)remiers du vitalisme, mais les présenta dans l’application défigurés sous la livrée de l’hypothèse, et

qui obscurci!, ainsi la gloire acquise et les services rendus par elle. Car il est une remarque à faire : lorsqu’un homme ou une école soutiennent des opinions considérables, professent des dogmes élevés où se combinent des vérités pures et positives et des erreurs ou des hypothèses plus ou moins contestables, celles des deux qui feront le plus de chemin sont certainement les dernières , par les séductions qu’elles exercent sur les intelligences et par les entraînements de l’imagination. Voyons , en quelques mots , la doctrine de Barthez et de ses disciples , reçue communément aujourd’hui comme doctrine de l’école de Montpellier.

Rarthez proclama en médecine, après d’autres ccrtai-. nement, mais avec plus de sévérité qu’aucun avant lui, la méthode ex]aérimentale de Bacon. 11 établit soigneusement la distinction des causes signalées dans notre précédente lettre , et montra clairement que toute notion vraie ne pouvait découler que du seul ordre de causes qu’il nomma expérimentales. 11 montra que l’on devait uniquement rechercher les lois des phénomènes, et non le mode de production des phénomènes, l’action nécessaire des causes qui les produisent. D’après ces principes, il y avait à établir d’abord la vie comme une loi primordiale, et à en étudier ensuite les caractères, ou lois secondaires. 11 y avait surtout à éviter toute explication du fait vital, à observer la loi souveraine manifestée par l’être vivant, invinciblement attachée k l’étre, confondue avec lui dans

toutes SOS profondours , et non u tenter tle pénélrei cette loi , et d’en livrer l’inaccessible formule. Au lieu de suivre rigoureusement cette voie, Barthez , en étudiant l’unité incontesuible des actes vitaux , inscrit aussitôt une prétendue cause sous laquelle il les range tous et appelle cette cause : principe vital. Ainsi donc voilà la vie prér sentée comme résultant de l’action d’un principe vital, espèce d’àme imaginée spécialement pour les phénomènes vitaux. Voilà dès lors transgressées les lois de la philosophie expérimentale; voilà formulée la constitution primordiale de l’être humain !

Je sais bien que Barthez proteste contre ces conséquences, et croit leur échapper en disant que son principe vital n’est pas un être substantiel, mais une simple abstraction propre à classer les phénomènes et les actes vitaux. Écoutons-le : » Je n’ai jamais affirmé, comme » on me l’a fait dire, que ce principe soit un être existant » par lui-mème et distinct de l’àme et du corps de l’hom- » me. » Et ailleurs : « il ne m’importe qu’on attribue ou » que l’on refuse une existence particulière et propre à ïcet être que j’appelle principe vital. » Mais comme la pente est rapide, et dans cette dernière phrase quelle contradiction ! Donner à la fois le nom d’être au principe vital , et permettre qu’on le lui refuse ! Et si on le refuse, comment qualifier alors le principe vital? Ce n’est plus un être, ce n’est pas une abstraction. En effet, quoiqu’on dise Barthez, l’expression principe vital , essentiellement

concrète, présuppose toujours un être substantiel; et, malgré les réticences de l’auteur, la foule des médecins l’a ainsi compris. Ils se sont peu arrêtés, en général , aux subtilités philosophiques alléguées pour justifier cette conception particulière du principe vital. C’est qu’en vérité les notions que l’on prétend poser comme le fondement des sciences ne doivent pas avoir besoin d’être justifiées , ni subtilement expliquées , ni détournées de leur sens ordinaires ; elles veulent être affirmées dans la forme commune qui leur est appliquée, et c’est toujours ainsi qu’elles le sont.

D’ailleurs, à part ces réserves faites brièvement, Barthez use du mot principe vital dans le sens que le mot emporte avec lui; il paraît même attaché à le définir, à bien préciser l’être substantiel qu’il suppose, à le séparer de tout autre, à empêcher qu’on ne le confonde avec tel ou tel. « On manque, dit-il, aux règles de la méthode philo- » sophique lorsqu’on assure à présent qu’une seule âme , »ou un seul principe de vie , produit dans l’homme la » pensée et les mouvements des organes vitaux. Cependant » on ne doit pas affirmer qu’il soit impossible que la suite >> des temps n’amène la connaissance de faits positifs qui » sont ignorés aujourd’hui, et qui pourront prouver que » le principe vital et l’àme pensante sont essentiellement » réunis et confondus dans un troisième principe plus «général. » Purs rêves d’ontologie; et que n’ont su assez re|)ousser de fervens disciples, entraînés par une légitime

admiration. Ainsi donc, Barthez donne, en réalité dernière, à son principe vital une existence concrète, existence

qu’il avoue parfois être de convention, maison définitive,

affirmée comme existence. Qu’en est-il résulté ? Une théorie animiste, mais sans franchise et obscure , et qui , aux yeux de beaucoup de médecins , a rangé le vitalisme, trop uni sous ce rapport au nom de Barthez , parmi les hypothèses et les fictions qui encombrent le domaine de la médecine doctrinale.

Barthez , en personnifiant ainsi , quoique vaguement, un principe de vie, crut donner de 1 aisance à son langage ; il ne fît que l’obscurcir au plus haut point. La langue médicale ne peut que perdre de sa clarté en sacrifiant à une supposition quelconque. Écoutons Frédéric Bérard : « Le mot de principe vital » répand , dit-il , dans ce langage une très-grande obs- Dcuritéj il détourne l’attention des phénomènes et de oleur comparaison analytique. Si l’on donnait une nouï velle édition des Eléments de la science de l'homme, en B retranchant complètement cette expression et lui subs- Btituant celle d& force vitale , en se servant même de B celle-ci aussi peu que possible , et en se contentant d’ex- B primer tout simplement les différentes classes des phé- B nomènes, la doctrine de Barthez deviendrait, par cela B seul et sans autre changement, aussi claire dans l’ex- B position qu’elle est inébranlable dans les dogmes. » Jugement profond du plus vrai philosoi)he qui ait ap-

[)artenu ù Iccolc de Montpellier, et que celle-ci trop asservie à Barthez , a longtemps méeonnu après l’avoir longtemps éloigné. Frédéric Bérard avait nettement compris toute la sévérité de la doctrine vitaliste; il ne voulait pas seulement qu’on supprimât le mot principe vital, il redoutait même l’emploi du mol force vitale. C’est qu’en effet, quoique ce mot n’exprime aucune entité positive et n’indique que la raison des phénomènes et actions vitales , que l’action elle-même considérée abstractivement, cependant ce mot est encore trop voisin de l’existence d’un être simple et actif, puisqu’il n’est peut-être que celui-ci agissant, pour qu’il n’y ait pas danger à l’employer souvent. N’aurait-on pas à craindre qu’on ne finît par céder à la tentation de rapporter la force à une existence que l’on supposerait en être le point de départ, et qu’on ne se servît du mot force vîtale comme on se seraît servi de celui de principe vital ? C’était donc là le vrai perfectionnement à apporter à la doctrine médicale de Barthez : proscrire ce qu’elle avait d’hypothétique, supprimer le mot et la chose du principe vital, C’est précisément l’inverse de ce qu’ont fait quelques héritiers de la philosophie de ce grand médecin ; ceux-ci n’ont cherché qu’à apporter de prétendus j)crfectionnements à cette hyjwthèse du principe vital , en établissant , par exemple , un double dynamisme régnant sur l’agrégat matériel et en fixant les caractères séparés de chacun des deux principes constituant le

dynamisme double. On le voit, c’est toujours la fiction que l’on embellit et la vérité que l’on néglige.

N’y a-t-il cependant aucune expression qui , sans emporter l’existence d’un être distinct, substantiel, propre à notre existence composée , et par conséquent sans les inconvénients attachés à ce genre d’expressions, pût rendre l’unité des actes vitaux , leur harmonie convergente dans l’état de santé et de maladie , leur tendance et leur direction plus ou moins libre ou entravée , leurs évolutions diverses quoique réglées 1 Un pareil niol , Sagement employé , avec réserve et jugement, ne serait-il pas une vraie conquête pour la science ? A cela je répon^ drai que depuis deux mille ans Hippocrate a légué aux médecins le souverain mot de nature, et que ce mot a été et sera le seul que les médecins vitalistes puissent avouer comme résumant fidèlement toute leur pensée, l’étude de leur vie entière, comme étant la synthèse large et vivante de leur observation. Pour comprendre la simplicité de celte admirable expression , voyez comment Hippocrate l’emploie , et essayez de lui substituer , dans les aphorismes où elle se trouve , celle du principe vital :

« La nature, dit-il , est le médecin des maladies. » Voudrait-on dire : Le principe vital est le médecin des maladies? Et encore : « 11 faut conduire où tend la » nature, et, si elle est opprimée, la soulager. » Préférerait-on ; Où tend le principe vital , et , s’il est opprimé , le soulager ! Qu’on lise Sydenham , Baillou , tous les

grands hippocratistes, qui usent tant et si bien ordinairement du mot nature. Citons encore cette première et célèbre phrase de Baglivi : « Le médecin est le ministri' »et l’interprète de la nature; quoi qu’il tente et fasse, s’il » n’obéit àla nature, il ncsaurait gouverner la nature. » Dans cette belle pensée, quelle figure ferait le principe vital? Entendons enfin Bordeu, parlant « de ce petit K nombre de sages, vraiment initiés dans l’art de guérir, » instruits de son étendue, pénétrés de son importance , » de ses lois sacrées et invariables, amateurs décidés de la » belle nature. » Ici ce serait outrager la pensée , que de songer à changer ce mot large et souple de nature contre celui de principe vital. C’est que ce dernier est une expression toute roide , renfermée en d’étroites limites , qui vous met inévitablement en face d’un être à part , et ne saurait trouver place là où convient le langage de l’abstraction. Nous voudrions donc le voir abandonné des médecins , et condamné comme mauvais en principe et mauvais en application. Reprenons le mot hippocratique de nature : c’est la grande abstraction qui contient le vrai , le beau , le bon dans notre art , comme aussi dans tous les autres arts. En remontant ainsi jusqu’au père de la médecine , nous rajeunirons le vitalisme , nous le puririfierons, et réussirons à le répandre, sans propager, même malgré nous, des erreurs d’autant plus fâcheuses qu’elles sont plus près du vrai ; ce qui fait qu’en s’éloignant d’elles beaucoup aussi s’éloignent de la vérité, que l’on ne sait pas a.ssez en séparer.

Je. termine ici, monsieur, celte trop longue lettre. Je li’oirais perdre de l’utilité que peut acquérir ce travail , si je n’esquissais les principales inductions du vitalisme relatives à la maladie, comme je l’ai fait pour colles relatives à la vie. Je vous demande donc d’en faire le sujet d’une nouvelle et dernière’lettrc.

Monsieur le Rédacteur,

Depuis la dernière lettre que j’ai eu l’honneur de vous^ adresser , j’ai pu trouver le loisir de passer des débats académiques sur le vitalisme à ceux correspondants de la presse médicale. Ces derniers, dans leur improvisation rapide jusqu’à l’excès et par leur allure franche et vive, représentent plus nettement les préoccupations publiques du monde des médecins , lesquelles ne réveillent souvent que des échos affaiblis dans les assemblées officielles. L’étude rétrospective de ces discussions n’a que trop confirmé les craintes que j’avais conçues; celles-ci ont même été dépassées. Par une réaction familière à notre faible nature , les hypothèses de l’organicisme , prises en dégoût , semblent devoir nous transporter d’un bond jusqu’aux hypothèses de l’animisme souvent le plus exagéré. C’est ainsi que la plupart de nos journaux de médecine , dépassant bien vite les faits et l’observation , vrais fondements de la science et de l’art, ont embrassé

la cause tfiin principe vital, non pas timidomoni ei comme supposition que l’on pouvait rejeter ou admettre on tant que représentant une existenoo distincte , mais comme signifiant véritablement un être à part , jouissant de facultés j)fopres , ayant des fonctions séparées à remplir. Une ancienne Revue même, abandonnant l’esprit doctrinal dans lequel elle avait été glorieusement fondée , s’est jetée plus en avant qu’aucune autre dans un champ qui devrait rester , pour le médecin , celui des fictions et des curiosités vaines. Le principe vital avait au moins une couleur exclusivement médicale; c’était une hypothèse conçue pour les faits médicaux seulement; et, jusqu’à un certain point, elle nous laissait en possession du pouvoir d’établir nos principes premiers. La Revue médicale , je le dis à regret , s’égare jusqu’à méconnaître toutes les notions de l’autonomie médicale : elle fait de la vie le résultat de l’action d’une âme unique , de l’àme intelligente , sur la madère organique. Elle condamne l’hypothèse d’un double dynamisme, imaginée par des médecins et sur des faits vitaux , arbitrairement interprétés sans doute , pour accepter et défendre un monothélisme ou monodynamisme tout aussi arbitraire, et cela |>arce que ce monothélisme s’abrite sous l’autorité d’un grand docteur en théologie! Car, soyez-en assuré, c’est là le vrai fondement de cette opinion , c’est le motif réel qui l’a fait adopter. Et comme Galien a émis une explication analogue , on le proclame le flambeau de la mé-

decinc ; Hippocrate et les apliorismes sont presque mis au second rang ! Ce sera peut-être même une irrévérence de faire remarquer que , comme les opinions de Galien , même les plus absurdes, avaient religieusement cours dans les écoles au temps où vivait Saint Thomas d’Aquin, il n’est pas improbable que ce dernier n’ait fait que refléter les idées de celui qui passait pour le Maître alors; En sorte que la théologie a bien ])u adopter une opinion parce que c’était celle de Galien , comme tout le monde faisait à cette époque , et qu’aujourd’hui on nous ferait accepter l’opinion de Galien ‘parce que c’est celle delà théologie. Voilà pourtant sur quels fondements on cherche à asseoir les vérités premières de notre science, celles qui doivent vivifier la pathologie entière et la thérapeutique , celles qui doivent nous être toujours présentes , se retrouver actives et fécondes en chacune de nos pensées et de nos déterminations! Combien les règles sévères de toute bonne philosophie sont volontiers méconnues et outragées , et qu’il est doux et facile de se laisser dériver aux jeux de l’imagination ! C’est qu’il semble glorieux de donner la complète révélation de la grande énigme, d’expliquer la vie , le fait suprême de ce monde, au lieu de se borner modestement à la poser comme la loi primordiale , et de se faire une gloire suffisante d’en poursuivre les développements et d’en tracer les conditions nécessaires.

Les démonstrations prétendues vitalistes de la i)resse

iîiôcliciilc ni oui encore inspire une reniüKjue : les unes et les autres s’attachent surtout a établir , sur la constitution de la vie, l’hypothèse qu’elles ont adoptée, mais s’inquiètent peu d’en rechercher les conséquences sur le domaine entier de la Science ; de voir , par exemple, comment la notion de la maladie s’en trouve modifiée; de là , comment la pathologie doit être transformée à l’unisson ; comment le langage, les descriptions morbides, la thérapeutique. Incertitude médicale revêtent des caractères en rapport avec l’idée première acceptée. Ainsi les organiciens* ralliés au principe vital ne songent pas que toute leur science est à renouveler par suite; ils restent organiciens de fait, après avoir nié l’organicisme en principe. D’un autre côté, ceux qui vont jusqu’à placer dans l’àme intelligente la source de toutes les manifestations vitales , de tous les actes organiques , ne pensent guère dans l’exposé des vérités secondaires à nous retracer l’action nécessaire et permanente de cette âme; ils ne font pas découler sévèrement la maladie et scs caractères essentiels de la notion de la vie qu’ils proclament, en sorte que, cette notion peut être tenue ix)ur inutile ou stérile , puisqu’elle ne reparaît plus dans la suite. Mais qu’est un dogme, une vérité suprême, qui reste sans influence sur les dogmes et vérités subséquentes? Et pourquoi tant de mots dépensés , tant d’argumentations ambitieuses, quand aucun résultat majeur n’en doit sortir?

Mais ceci me ramène au but de cette lettre, qui est précisément d’étendre aux notions principales de la science la notion première du vitalisme , telle que nous l’avons présentée. Les développements qui s’offrent ici sont immenses, et, j’ose le dire , comprennent tout en médecine; librement appliqués, ils arriveront à transfigurer la science moderne. Mais ceci sera seulement l’œuvre du temps et de notre génération peut-être , si toutefois l’esprit philosophique et l’ardeur du vrai nous animent et nous élèvent au-dessus des difficultés qui ne naîtront pas uniquement de la nature des choses , mais aussi des habitudes prises , et des traditions qu’il faudra surmonter. Je ne puis donc penser à enserrer ici tout ce faisceau d’idées et d’enseignements ; je me bornerai à indiquer les points culminants et desquels on peut dominer le reste. Ces i3oints se rapportent tous à la maladie en général et aux données pratiques, aux préceptes générateurs de l’art qui en découlent.

Qu’est-ce que la maladie? Rap]>elons ici la définition de la vie : une loi primordiale manifestée par l’organisme. Si nous voulions réflétcr , jusque dans les termes , cette définition de la vie dans celle de la maladie , nous pourrions dire ; La maladie est une loi accidentelle et anormale manifestée par l’organisme , et dont les attributs essentiels, correspondants à ceux de la vie sont: l’activité, la tendance à la conservation et le rapjwrt nécessaire avec une ou plusieurs causes accidentelles et

aiioriiialc's connue la maniiostation tju elles prüvo(|ucnt, les unes propres à l’organisme lui-même, et les autres fournies par le monde extérieur. Mais cette définition de la maladie paraîtrait sans doute abstraite, et^nous pouvons la transformer en la laissant identique avec elle-même. Pour ce, il nous suffit de la composer avec les attributs nécessairesque nous venons de lui reconnaître : l’activité nous fournira le mot de réaction ; la tendance à la conservation s’exprimera en disant que cette réaction s’opère contre la cause qui trouble et blesse, ou tend à troubler et à blesser l’organisme; enfin, pour rendre d’un mot cette cause lésante , qu’elle provienne du dedans ou du deliors, du monde intérieur ou du monde extérieur, ou de tous les deux, pour l’exprimer par ses effets, seule manière dont nous jjouvons l’apprécier, nous l’appellerons affection. Nous définirons donc la maladie : une réaction anormale de l’organisme contre une affection subie par lui. Tout est dans cette définition , l’activité nécessaire de tout fait morbide envisagé dans sa réalité; sa tendance, plus ou moins^libre ou entravée, [à la conservation de l’organisme, à la réintégration de l’activité hygide ; la lésion enfin primitive ou secondaire, appréciable à nos sens ou leur échappant, — la lésion, non plus isolée ni passivement supportée, mais associée à la vie , causée et causante, établie enfin dans tous ses rapports vrais avec les aetes vitaux qui se groupent autour d’elle. Je préfère e«ite définition, ou, pour mieux dirCj sa forme, à la

forme de la définition première indiffuée,et plus spécialement calquée sur la définition générale do la vie. Je m’arrête à cette forme parce qu’elle est plus spécialement médicale, plus traditionnelle, plus près des définitions données par les grands maîtres de l’art; elle est plus d’un clinicien que d’un philosophe; et s’il faut qu’en médecine le clinicien et le philosophe, l’un observant la nature , l’autre affirmant le nécessaire, se rencontrent en une union profonde , il n’est pas moins vrai que le langage que nous devons préférer est celui du clinicien ; c’est le plus propre, d’ailleurs, cà vulgariser les principes de la science.

Quelques médecins vitalistes, préoccupés surtout du but, de la tendance de la maladie, ont cru mieux rendre ce fait en définissant la maladie une fonction accidentelle et anormale de l'organisme. Mais ce mot fonction doit être réservé , ce me semble , pour la langue physiologique , et convient mal là la langue pathologique. 11 implique un but plus spécial , plus circonscrit et défini, que ce but essentiellement général de la résistance contre les causes de destruction , et des efforts conservateurs et réparateurs de l’organisme. D’autant plus qu’une fonction suppose ordinairement une action libre contre laquelle les difficultés éventuelles sont rares, bornées, tout à fait exceptionnelles, en dehors du cours ordinaire des choses ; tandis que malheureusement le contraire a souvent lieu en pathologie. La maladie, fonction, trouve

tiD|) souvent devant elle des obstacles insurmontables ; ])resque toujours sa marche est entravée par des complications inattendues. Parfois même la fonction médicatrice est si obscure, si écrasée sous la violence affective, cpi’on est presque tenté de la méconnaître, et qu’on ne peut la proclamer que comme vaincue. D’ailleurs, ce mot fonction n’ajoute rien à la définition; et, conduisant à en supprimer la dernière partie , c’est-à-dire l’affection contre laquelle lutte l’organisme, il tend à rendre la définition moins complète, j’oserai dire moins vraie; il fait, on apparence du moins, la part trop large à laréaction et à son but déterminé, à l’idée fonction, en un mot. En résumé, la définition vitaliste doit comprendre ces deux termes réaction et affection , la première déterminée par la seconde et dirigée contre elle.

La clinique, l’étude des faits isolés viennent-elles confirmer les notions fournies par la médecine philosophique? La réaction et le but que nous lui avons reconnu sont-ils des faits que l’observateur véritable ne saurait méconnaître? Non-seulement il en est ainsi à nos yeux, mais nouscroyons même que cliniquementtoutestincompréhcnsible en dehors du mode vitaliste d’interprêter la maladie. Pour mieux établir cette vérité, choisissons successivement ({uelques exem|)les ]>armi les cas où la réaction est nulle et l’affection tout, parmi ceux où elle est obscure et n apparaît que comme résistance active à 1 afieciion ,']iarmi ceux ou elle est évidente, et enfin, dans

ces derniers cas, ceux où elle parait conduire au mal, ceux où elle amène au bien.

Dans les premiers cas , lorsque l’affection est telle que la réaction ou la résistance active est absolument nulle, la mort est instantanée, et, nous ne craignons pas de le dire, il n’y a pas de maladie- Ainsi, un décapité n’est n’est pas malade, la vie est tranchée dans sa source , il n’y a pas de réaction. Une apoplexie foudroyante, qui dilacère profondément la pulpe cérébrale, et entraîne pareillement une mort instantanée, n’est pas non plus une maladie , en tant du moins que ce n’est pas l’acte final d’une série d’actes morbides antérieurs et appréciables. 11 en est de même de toutes les morts par destruction subite et violente des parties essentielles à la vie. Admirons ici, par une rare occasion , le bon sens populaire. Vous vous informez de la maladie d’un homme mort de la sorte; on vous répond : 11 n’a pas été malade; il est mort d’accident.

Il est d’autres cas où la réaction n’apparaît guère que comme résistance active et ne peut prendre le dessus , soit parce que les causes de l’affection sont persistantes, et que celle-ci gagne toujours , soit parce que les causes affectives, délétères et malignes au plus haut degré, ont laissé sur l’organisme une invincible et mortelle impression. Ainsi , supposons un homme exposé à l’action d’un froid intense; après une résistance plus ou moins longue, les parties extrêmes des membres s’engourdissent , la

circ-ulalion s’y ralentit, s’arrèU); si l’action cln froid (‘ontinue, l’affection s’étend et peut atteindre les organes centraux de l’économie, la mort arrive enfin parla |)ersistîmce d’action delà cause. L’économie ici a résisté, réîigi ; il y a eu maladie réelle, mais comprimée et sans espoir de guérison possible , car la réaction n a jamais été maîtresse et librement agissante. Notons encore les cas où la cause affective, par sa nature maligne et son action jXîrnicieuse , frappe de mort l’économie , comme dans le choléra , par exemple , où il n’y a espoir foodé de guérison que lorsque la réaction est jugée possible et se manifeste en effet. On peut encore ranger sous ce chef ces maladies dites affectives par l’école de Barthez, et qui comprend les maladies chroniques vouées à une fin malheureuse. Nous ne pouvons admettre que ces maladies soient exclusivement constituées par l’affection. La réaction quelqu’affaiblie et obscure qu’elle soit , y a))parait toujours comme force active de résistance tout au moins, si non comme force médiatrice efficace.

Viennent enfin les maladies, et ce sont les plus nombreuses , où la réaction se développe plus largement , prépare les éléments de reconstitution hygide, élimine les principes hétérogènes ou les assimile, triomphe du mal par des procédés réguliers, par des crises diverses. Cette réaction , considérée dans son but salutaire , a reçu l’admirable nom de nature médicatrice. Mais celle-ci n’a pas loujours la puissance de surmonter- le 4nal ; api'ès

lino liiUo plus ou moins longue , après des alternaiives souvent, bien variées , la nature médicatrice est épuisée, et la vie s éteint sous l’affection fjn’elle n’a pu vaincre. Quelquefois même les moyens qu’emploie la nature tournent à mal , et la réaction , de salutaire qu’elle était ou devrait être, devient funeste. C’est que l’organisme, dans ses réactions contre les causes morbides qui ont agi sur lui , autrement dit contre les affections , obéit à des lois générales , tracées en vue de l’acte majeur de la délivrance, pour tout un ordre de faits, mais non en vue de tel ou tel cas particulier , dans lequel , au contraire, sera fatal l’acte ordinairement salutaire. Et ces lois, c’est un de leurs caractères , sont peu nombreuses , se ressemblent , se touchent toutes ; la nature a peu de procédés curateurs ; elle n’est variée que dans l’application qu’elle en fait.

Mais si, dans certains cas , l’impuissance des réactions est trop vraie et va quelquefois jusqu’à les faire méconnaître, si même elles semblent parfois funestes et conduisent à un mal particulier jiar les voies instituées pour le bien, combien leur puissance est haljitucllement manifeste et souvent merveilleuse ! Qui de nous n’a été confondu devant les ressources infinies de la nature ! Elle opère tous les jours des prodiges qui font assister le médecin observateur aux plus admirables spectacles, et ce sont les médecins qui les ont le mieux compris et médités, qui sont restés dans l’iiistoire nos plus hautes intelligences

cl les praticiens les plus éminents. Tout Hippocrate est là , et les sources les plus pures de l’art y sont aussi. Exposer les cnseignemenls fournis par ces spectacles est donc l’un des j)lus considérables sujets que puisse se proposer le génie de l’homme vieilli et toujours inspiré a l’observation de la nature vivante ! Pourquoi faut-il que les maitres aujourd’hui ne puissent à cet égard enseigner les générations qui s’élèvent! Etcombien pourtant celles^ ci ont besoin de renaitre à ces pensées , à ces fécondes études , pour y régénérer leur art !

Tel est, dans ses traits principaux , le dogme vitaliste de la maladie , lequel est , à proprement parler, toute la médecine et tout l’art de guérir. Ce dogme n’appartient, dans toute sa pureté , qu’à la notion vitaliste de la vie uniquement envisagée dans ses rapports nécessaires , c’est-à-dire conçue comme une loi primordiale manifestée à notre observation et à nos recherches par l’organisme humain. Reportons-nous en effet, aux autres notions de la vie fournies par les systèmes animistes ou par l’organicisme moderne , et essayons d’en déduire l’idée correspondante de maladie.

L’action du principe vital ou de l’àmc unique et intelligente, donnant à la fois la pensée et la vie, doit nécessairement se retrouver dans la conception de la maladie, la([uelle sera donc une affection de ce principe vital ou de cette àme intelligente. Or, cette hypolhèse ne maintient les conditions fondamentales de la maladie

établie par la doctrine vitaliste qu’en les défis^urant ou en les exagérant. Ainsi, l’activité, la réaction contre le principe du mal appartient en propre à la substance immatérielle posée au dessus du corps vivant, lequel n’est ici que le royaume où la première règne et gouverne. D’un autre côté, le but de la réaction est placé en regard de cet être simple et se déterminant; par suite on est naturellement porté à concevoir une confiance extrême en cet être à qui l’on attribue inévitablement toute l’intelligence des fonctions pour lesquelles il est créé. Pour le vitaliste, l’organisme vivant obéissant , dans sa réaction, à des lois éternelles et générales, établies pour tout un ensemble de choses, mais en dehors , par conséquent, lies indications et des besoins particuliers, n’a pas une intelligence toujours éveillée directement contre le mal spécialisé, et peut aller même contre les besoins et la conservation de l’individu. Mais il ne saurait en être ainsi pour le médecin qui croit ces fonctions dévolues à un être simple, instituéen cette vue, surtout si cetêlre est l’àme intelligente. L’idée théorique dès lors obscurcira les regards et l’observation de ce médecin placé en face de la nature réagissante; il sortira inévitablement des faits et de leur saine interprétation pour s’égarer dans la contemplation nuageuse d’un être fictif, libre, à volontés distinctes, et dont il cherchera souvent les tracos perdues ou inqxissibles sur la matière vivante mise en mouvement par sa sjKintanéité propre, et réglée par des lois imprescriptibles.

jwrlbis aveugles , en apparence , pour un cas déterminé. C’est ce qui fait que ce mot de princij)e vital ou d’àme, reparaissant à tous moments dans la langue ])athologiquc, dans les descriptions morbides, dans la détermination des indications thérapeutiques, donne à toute la science une couleur singulière, et en fait comme une j)cinture do régions imaginaires et fantastiques, où 1 esprit du ))eintrc crée les apparitions qu’il évoque et rend, }>latôt que la peinture solide et lumineuse du monde réel, dans lequel la vie, calme ou agitée, remplit et anime l’espace. Aussi, le langage, les pensées, la confiance, la pratique des médecins logiquement animistes, ont-ils toujours quelque chose de vague ou d’excessif qui est bien loin de la netteté de vue, de la confiance motivée à chaque fois, ou de la surveillance attentive, de la méfiance même, qui distingue les vrais praticiens vitalistes. L’histoire d’ailleurs nous montre les uns et les autres, les médecins animistes et les médoeins vitalistes, s’inspirant en réalité de leurs eroyances premières , et mettant la |)ra tique et l’art en harmonie avec ces croyances.

L’organicisme va à l’opposé des notion s doctrinales fournies par le vitalisme sur la maladie; il a été vraiment fidèle à scs principes dans la définition qu’il a généralement adoptée sur ce sujet. C’est même cette définition qui permet , en remontant à la conception de la vie qu’elle présuj)pose, d’attribuer rigoureusement cette conception à l’organicisme moderne, et de l’y ramener comme point

lie départ; car, d’ordinaire, l’orfiçanicismcest ])cu soucieux de rechercher sa raison d’ètre fondamentale, sa valeur propre en i)hilosophie nÆdicale. Pour résumer tontes les définitions organicicnnes de la maladie, au reste à peine variées dans la forme, je citerai la définition donnée par un des plus élevés représentants de la médecine moderne, dont les inspirations pratiques el les tendances contrastent d’ailleurs avec les dogmes professés, et dont l’influence eùtétési grande pour lebienet levrai s’il eût repoussé dans son enseignement et dans ses écrits ce qu’instinctivement il repoussait si fréquemment dans ses déterminations au lit du malade. « La maladie, dit M. Chomel , est ün état caractérisé par une aberration notable, survenue soit dans les dispositions matérielles des liquides ou des solides, soit dans l’exercice d’une ou de plusieurs fonctions. » On le voit, il n’y a rien dans cette définition en dehors des lésions et des troubles d’organes.On sait maintenant ce qui en est exclu }X)ur le médecin vitaliste: c’est l’activité vitale si souveraine dans cette réunion d’actes qui constitue la maladie; c’est la notion de la cause qui donne la raison d’étre de ces soulèvements anormaux do la vitalité, qui fournit la règle et l’unité de ces manifestations actives associées; c’est enfin la notion de la tendance à la conservation, de la nature médicatrice, qui indique le but général de cette activité anormale, de cette association convergente d’actes vitaux. La mention unique de lésion et de troulile qui forme cette définition est

mômciTcéo en dehors des conditions vraies; car raffec-> lion quelle constitue comme lait exclusif de la maladie n’a sa valeur réelle, qui est celle de causalité, que lorsqu’elle est reliée et à l’idée de réaction et à 1 idée du but de cette réaction.

Que maintenant, par une vue sûre, lente et d ensemble, on s’efforce d’embrasser ce que doit être, en vitalisme et en organicisme , l’histoire entière des maladies, leur interprétation, l’art de les conduire ou de leur résister , de leur obéir ou de leur commander, tout l’art de guérir en un mot. Quel tableau à contempler! Combien il est saisissant, combien il élève l’esprit par une inspiration, non pas subite et enthousiaste, mais graduelle, soutenue, se développant enfin pleine et assurée! Pour moi, ces méditations sont d’un charme puissant, et j’éprouve <à m’y abandonner un attrait irrésistible alors que je franchis le seuil de mes salles d’hôpital, où la solitude est si favorable au recueillement, et qu’absorbé dans la pensée de la nature vivante et réagissante, je passe d’un drame morbide à l’autre, les comparant tous, et essayant d’en pénétrer le sens caché, la valeur, la tendance, l’issue enfin qui se prépare à chacun. Combien alors mes convictions redoublent , et avec quelle force intime je me sens pénétré des dogmes animés du vitalisme! Je ne comprends pas comment en dehors d’eux il me serait possible d’entcndi’c la science et les manifestations de la nature, do croire à un seul précepte de l’art, d’être médecin enfin,

si peu que je le sois meme nvec eux. Combien surtout la pure médecine organique me serait lourde et mortelle , étoufferait dans leur germe tous les élans salutaires (fui me peuvent soutenir dans les incertitudes, dans les obscurités inséparables de la pratique médicale ! Et je ne sais vraiment comment, sans la force intérieure que donne le sentiment des vérités suprêmes, et surtout en allant contre ces vérités, on peut résister aux tourments du doute qui se cacbe au fond de toute erreur appliquée; à moins que l’on n’arrive à une sorte d’indifférence, d’endurcissement professionnel , qui vous fait pratiquer l’art sans angoisses et suivre les voies battues sans hésitation douloureuse.

Je n’ai plus l’espace suffisant pour tracer même une courte exquisse des caractères qu’acquiert la science sous la doctrine vitaliste, comparés à ceux qu’elle offre aujourd’hui sous les systèmes de l’organicisme. On trouvera les traits principaux de ce parallèle dans une Etude comparée du génie antique et de l'idée moderne en médecine, que j’ai osé placer comme introduction aux Instituts de médecine pratique de Borsicri. Vous avez eu la bonté. Monsieur, de parcourir cette introduction à l’œuvre de Borsieri, et je serai heureux si elle a pu vous présenter en raccourci les dévelopi^ements du sujet qui s’offre à nous en ce moment, à savoir, comment par l’enchaînement des idées et la toute-puissance des notions premières, la science médicale, vivifiée d’un côté par le vitalisme,

livrée d’un autre par l’organicisme , se constitue dans toutes les parties en deux sciences distinctes, je dirai presque opposées. C’est qu’en effet, a un changement profond dans les principes correspond un changement pareil dans le sujet que l’on observe, dans le mode d observation, dans le langage qui doit exprimer les qualités elles-mêmes du sujet, dans l’art, enfin, qui se fonde sur toutes ces connaissances. J’ai tâché de montrer comment, de chaque côté, le fait majeur de la maladie était pris dans un ordre différent, ici dans la cause, et là dans la lésion; comment variaient, par suite, la détermination des espèces morbides et la description entière des maladies; quel langage convenait à l’un et quel à l’autre; point dont l’importance a été ravivée par les derniers débats de l’Académie de médecine ( le langage de l’organicisme pur y a été repoussé , mais par des raisons accessoires , à mon sens , et qui ne tenaient pas au fond même des choses). J’ai enfin recherché quelles étaient, d’une et d’autre part, les bases de la thérapeutique et le but de l’art, et, en dernier lieu, la certitude qui devait s’attacher à chacune de ces deux interprétations de l’art de guérir. Tel était l’objet de ce travail de clinique générale que je ne peux répéter ici.

Avant de terminer, qu’il me soit permis de rappeler un fait signalé au début de ces lettres , et que l’on voudra bien reconnaître à présent, je l’espère: c’est que le vitalisme, fidèle à la philosophie expérimentale, voué à l’ob-

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