INTRODUCTION
La réimpression des Lettres de Georges Leroy est motivée par l'importance qu*elles conserveront toujours^ comme formant un degré essentiel dans rélaboration de la théorie de la nature humaine, récemment instituée par la philosophie positive. C'estpourquoi nous avons pensé qu'il était utile de les reproduire ; et pourquoi, en les offrant de nouveau au public, il nous a paru convenable d'en faire ressortir toute la valeur dans une introduction qui rappelât comment cette éminente production philosophique se rattache à l'ensemble des plus hautes spéculations de l'esprit positif, celles qui ont définitivement institué la connaissance de l'homme intellectuel et moral.
Cette connaissance fut de tout temps le but des efforts les plus élevés des méditations philosophiques et pratiques ; mais sa difficulté propre fit que, la dernière de toutes les spéculations humaines, elle permit l'investigation positive ; le passage de nos conceptions quelconqijes, de Tétat fictif initial à l'état scientifique ou final, s'effectuant toujours d'après leur degré de généralité décroissante et de complication croissante.
C'est l'histoire de cette mémorable transformation que nous allons essayer de résum^ ici, pour les spéculations morales, en indiquant la part assurément glorieuse qu'y prit Georges Leroy.
Avant tout, nous devons faire entrer en ligne de compte les matériaux fournis aux méditations modernes par les observateurs spontanés de la nature humaine. Car ici, comme dans les autres sciences, la recherche empirique a nécessairement précédé la conception systématique, pour amasser les matériaux de son action , et surtout pour satisfaire aux besoins de l'évolution primitive. Autrement dit, pour la connaissance réelle de la nature intellectuelle et morale de l'homme, comme pour toutes les autres théories positives , la science n'a fait, suivant son véritable caractère, que vérifier, développer et coordonner les vues spontanées du bon sens vulgaire, de manière
à mettre d'aooord la raison abstraite et Vesprit concret, la théorie et la pratique. C'est ce dont on peut se convaincre aisément en observant que^ de tout temps, la sagesse commune a distingué dans notre nature, sous la dénomination de cœur, d'esprit et de caractère, les trois aspects fondamentaux, affectif, intellectuel et actif» quy a constatés depuis l'analyse scientifique. De môme elle avait indiqué la distinction des penchants humains en égoïstes et sympathiques, comme l'a établi la science actuelle.
Ainsi, la raison universelle, surtout représentée, à cet égard, par les efforts des fenunes pour connaître T&me humaine, qu'elles avaient principalement à diriger dans Téducation et dans la vie privée , et par ceux des poètes qui cherchaient également à la pénétrer, pour l'idéaliser; la raison universelle, dis-je, recueillit de siècle en siècle, sur ce grand sujet, un ensemble de vues, de notions et de maximes qui constitue son premier degré d'élaboration. La sagesse sacerdotale consacra, dès l'antiquité et depuis, ces précieux aperçus spontanés, qui furent encore enrichis par la théorie de saint Paul sur la lutte permanente entre la nature et la gr^ce, c'est-à-dire entre les bons et les mauvais penchants , et par les compositions des mystiques (celle d'A'Kempis surtout) où l'ensemble de la nature humaine, si mal conçu
par toutes les théories métaphysiques, est convenablement représenté.
Telle est la préparation empirique de la science morale. Voyons les degrés principaux de son élaboration systématique.
C'est Gall qui a posé les bases essentielles de la théorie positive de la nature humaine. Mais, outre les grands biologistes qui l'ont indirectement préparé, depuis Aristote jusqu'à Bichat, il eut, relativement à son œuvre môme, quelques prédécesseurs immédiats. Hume et Georges Leroy d'abord , puis Cabanis, tous ensemble préparant la systématisation anale d'Auguste Comte.
Quelle était, avant ces penseurs, l'opinion des philosophes sur la nature de l'homme ? La métaphysique dominait exclusivement cette partie de la science vitale, méconnaissant le grand dualisme qui existe chez nous entre l'esprit et le cœur, et réduisant tous nos attributs supérieurs à l'intelligence, à laquelle elle accordait ainsi une prépondérance et une unité qu'elle n'a pas. Elle méconnaissait donc le caractère fondamental de notre nature, à la fois mentale et morale, et laissait nos plus hautes facultés sans siège déterminé.
Mais la raison commune, perçant à cet égard les ténèbres philosophiques, avait fait reconnaître, outre Tintelligence, certaines passions que leur
énergie naturelle ne pouvait guère laisser ignorer. Les anciens savants en avaient même consacré la réalité en leur assignant des sièges confus dans les viscères de la vie de nutrition. Mais aucun organe n*était accordé aux sentiments bienveillants, dont Texistence restait contestée ; et la science, d'accord sur ce point avec la théologie et avec la métaphysique, parlait toujours des passions humaines comme s*il n*en existait que de mauvaises. Enfin, Tintelligence demeurait éga* lement indivise à ses yeux, et elle ne reconnaissait pas non plus sa subordination envers le sentiment.
C'est alors que Hume, prenant l'initiative de rétude abstraite et positive de la nature humaine (1), établit que l'homme est spontanément moral, c'est-à-dire naturellement doué de bienveillance, de bons sentiments. C'était renverser la théorie métaphysique de l'unité, en reconnaissant le dualisme fondamental de notre nature, où il constatait des qualités affectives et des aptitudes mentales distinctes. En même temps, ce grand esprit indiquait la relation qui existe entre le bon sens vulgaire et la raison abstraite, en remarquant que le langage, qui est essentiellement créé par les masses, nous attribue des qua-
(1) Traité de la nature humaine (1739).
lités multiples, affectives, intellectuelles et actives. Enfin, il s'appuyait de l'exemple des animaux pour établir l'existence de la bienveillance chez l'homme (1), et reconnaissait entre eux et nous cette identité de nature jusque dans les opérations de l'esprit (2).
Porté par son organisation vers les hautes études positives et préparé par les travaux de Hume, Georges Leroy dévoloppa de la manière la plus originale et la plus remarquable les vues du penseur écossais sur la nature de l'homme et des animaux (3). Il démontra, en effet, que les bètes aiment, haïssent, observent, induisent et déduisent comme nous. Enfin, il fit pleinement sentir que, pour arriver à connaître la nature de rhomme, il faut étudier ces compagnons moins favorisés, chez qui nos facultés élémentaires sont plus saisissables, étant dégagées des modifications quy apporte, chez nous, l'influence de l'état social.
(1) Recherches sur les principes de la morale. Section H. De la bienveillance (1752).
(2) Recherches philosophiques sur V entendement humain. Section IX. De la raison des animaux (1742).
M. Pierre LaflSttc, directeur actuel du positivisme, a, le premier, je crois, bien spécifié l'action de Hume à cet égard, dans son cours annuel sur l'histoire générale de l'Humanité.
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C'est cette nouvelle manière d'étudier la nature humaine, ce procédé logique si important et si fécond en résultats, la cùmparaUon des (mimauXy qui fut introduit par Georges Leroy, et qui fait un des mérites prépondérants de son œuvre déjà si remarquable par les observations qu'elle contient et par les vues profondes qu'elle expose sur les opérations intérieures des animaux et de l'homme.
Après cela, Cabanis, dans son mémorable traité des rapports du physique et du moral (1), proclama l'incompétence finale de la métaphysique envers l'étude de la nature humaine , la nécessité de donner pour base & cette étude la physiologie et d y employer exclusivement la méthode scientifique.
On sait comment il effectua son entreprise, en examinant successivement les rapports de notre organisation avec nos facultés intellectuelles et morales, c'est-à-dire l'influence que l'âge, le sexe, le tempérament, la maladie, le régime et le climat exercent sur nos sentiments et sur nos idées. On sait comment, après avoir ainsi analysé l'action continue du physique sur le moral, il indiqua aussi, quoique bien plus superficiellement, la
(1) Rapports du physique et du moral de V homme. 2 vol. in-8o, Paris 1802,
réaction que le moral lui-même exerce sur le physique.
Cabanis ouvrit, donc une voie toute nouvelle à Tétude de la nature humaine, en y cherchant la relation de la fonction à Torgane, lés rapports de la physiologie avec Tanatomie que Hume et Leroy avaient entièrement négligés. Et» quoiqu'il n'y soit pas suffisamment parvenu , Ton peut dire qu'il a posé le problème dans son ensemble et qu'il en a éclairé toutes les profondeurs.
Mais il restait à faire un pas décisif et sans lequel tout demeurait en question : il fallait, pour obtenir cette indispensable harmonie entre l'appréciation dynamique et l'appréciation statique, non-seulement déterminer avec précision les facultés élémentaires de notre nature intellectuelle et morale, mais encore trouver le siège de ces fonctions, ce qui seul pouvait mettre leur existence hors de doute.
C'est au génie de Gall qu'est due cette dernière opération. Il l'accomplit en construisant la pl^siologie du ceroeau (1), c'est-à-dire en étendant, dès la naissance de la vraie biologie, le domaine de
(1) Anaiomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier. 4 vol. in-4<>, avec atlas in-fol. de cent planches. Paris, 1810-1819.
Le titre seul de ce grand ouvrage écarte la dénomination injurieuse de crânioscopie, qu'une critique sans
cette science nouvelle jusqu*aax études les plus nobles et les moins accessibles ; brisant ainsi, avec une incomparable énergie, le dernier lien qui subordonnait la philosophie naturelle au régime théologico-métaphy sique .
Voici quelle fut son action : il établit ce double principe, que nos facultés supérieures, mentales et morales, sont multiples, distinctes les unes des autres ; et quelles ont leurs sièges respectifs dans le cerveau* Autrement dit, Gall conçut ce viscère comme un appareil composé d'organes distincts, quoique étroitement liés entre eux et remplissant chacun une fonction particulière, soit affective, soit mentale, soit active. Nos attributs supérieurs recevaient donc enfin un siège spécial, le cerveau ; les facultés de Fàme n'étaient autres, désormais,que les actes naturels de ce grand appareil , et rétude de la nature humaine se trouvait par cela môme irrévocablement enlevée à l'arbitraire indéfini des spéculations métaphysiques.
En même temps, Gall entreprit l'analyse des fonctions cérébrales, c'est-à-dire des facultés affectives, intellectuelles et actives, leur dénombrement, leur histoire naturelle, toute une physio-
pudeur est parvenue à imposer aux travaux de Gall, malgré ses protestations les plus précises et les plus légitimes.
logie nouvelle, en un mot; et, conjointement, il essaya, ce qui était absolument indispensable pour mettre en harmonie le point de vue physiologique et le point de vue anatomique, et pour fonder la théorie du cerveau, il essaya, dis-je, la localisation de ces facultés, en leur assignant pour siège telle ou telle portion de l'appareil cérébral.
Or, il était impossible que Gall, privé des secours de la méthode positive, par suite de son défaut de préparation scientifique, mathématique surtout, ainsi que des lumières indispensables que devait fournir à l'analyse de Tâme la connaissance des lois sociologiques, qui n'étaient point alors découvertes, terminât son immense entreprise. Il échoua donc en partie, surtout en ce qui concerne l'analyse des facultés intellectuelles, ainsi que la coordination et la localisation des autres fonctions cérébrales. Mais, quels que soient les défauts de sa construction, il n'en demeure pas moins le principal fondateur de la théorie positive de la nature humaine , qu'il transporta définitivement du domaine de la métaphysique dans celui de la science. Et s'il avorta quant à l'appréciation des opérations élémentaires de l'entendement, ou quant à la classification générale de nos attributs moraux, on ne doit jamais oublier qu'il établit scientifiquement la prépondérance du cœur sur l'esprit, la détermination exacte de la plupart des
instincts égoïstes, et Texistence des sentiments bienveillants, comme fonctions naturelles de notre cerveau. « Découverte immense, plus importante assurément que celle des lois de la gravitation planétaire , et qui doit changer la face du monde, en permettant de faire prévaloir systématiquement l'altruisme sur l'égoïsme (1). ••
Après Gall, le grand Broussais, que Ton doit à tous égards considérer comme le dernier penseur médical, reprit, au point de vue pathologique surtout, le double problème des rapports du physique et du moral et de la physiologie du cerveau (2). Il ne put davantage le résoudre, d'après les motifs que nous avons indiqués, mais il sut
(1)M. Pierre Laffitte, Cours philosophiqite sur V histoire générale de V Humanité, années 1858-1862 et suivantes.
(2) De V irritation et de la folie , ouvrage dans lequel les rapports du physique et du moral sont établis sur les bases de la médecine physiologique, par F.-J.-V. Broussais. 1 vol. in-8o. Paris, mai 1828.
Cours de phrénologie, par F.-J.-V. Broussais. 1 vol. in-8«>. Paris, 1836.
Cette dernière exposition fut accomplie par le fondateur de la pathologie positive, à l'instigation d'Auguste Comte. Il est intéressant de voir comment les hommes de la plus haute valeur scientifique et pliilosophique, Broussais, Blainville et le fondateur du positivisme lui-même, surent rendre hommage au génie de Gall, qui ne reçut jamais dés médiocrités académiques et littéraires que des outrages aussiindignes qu'intéressés.
ajouter à l'œuvre de Cabanis et à celle de Gall des perfectionnements importants qui furent incorporés à la construction définitive.
C'est Auguste Comte qui, rectifiant, développant et coordonnant, d'après les données sociologiques, tous les travaux de ses prédécesseurs, ceux de Cabanis et de Gall surtout, institua la théorie complète de la nature humaine (1).
Dans cette systématisation finale, le fondateur du positivisme ne fit qu'appliquer à la partie la plus élevée de l'étude de l'homme la métliode subjective qu'il venait d'employer pour la coordination générale de la science vitale ou biologie. Cette méthode consiste à subordonner systématiquement l'anatomie à la physiologie, c'est-à-dire à déterminer les organes d'après les fonctions, ce qui est la seule manière rationnelle et féconde d'aborder l'étude du cerveau et dé sortir du chaos où les tentatives empiriques l'ont plongée. A ce point de vue, la détermination des organes cérébraux est toujours conçue comme le complément et même comme le résultat de l'étude positive des fonctions mentales et morales (2).
(1) Système de politique positive ^ ou Traité de sociologie instituant la religion de l'Humanité. 4 vol. in-d». Paris, 1861-1854.
(2) Ce n'est point là, du reste, manquer aux habitudes scientifiques ; et l'on peut dire que cette méthode fut
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Quant à cette haute analyse physiologique , elle fut effectuée par Auguste Comte d'après une double source scientifique : à savoir, indication sociologique et la vérification zoologique.
La nature et la marche des facultés intellectuelles et morales étant les mêmes pour Findividu que pour l'espèce, ce dernier cas est seul assez réel et assez développé pour les caractériser complètement. C'est donc en sociologie ou en histoire qu'il faut étudier d'abord nos attributs supérieurs, pour les observer à la fois dans leur ensemble et dans tous leurs détails, d'après les résultats qu'ils ont produits. C'est en sociologie, en effet, qu'Auguste Comte a découvert les lois générales du sentiment, de l'intelligence et de l'activité, qui caractérisent les trois aspects fondamentaux de la nature humaine.
On doit ensuite demander à l'observation des
spontanément employée pour toutes les recherches biologiques moins élevées. Bien avant qu'Harvey n'eût constaté les organes de la circulation, Hippocrate avait reconnu cette grande fonction et en avait fait des applications fréquentes à la pathologie. On pourrait citer beaucoup d'autres exemples montrant que de tout temps les organes furent déterminés d'après les fonctions, et non les fonctions d'après les organes. L'application systématique de ce procédé à la théorie du cerveau ne saurait donc être considérée comme ayant moins de valeur que son emploi spontané.
cas individuels de vérifier les lois dévoilées par révolution sociale. Mais cette confirmation essentielle ne saurait encore être convenablement instituée que sur les animaux, chez qui seuls les dispositions innées se trouvent assez isolées des modifications acquises par Tétat de société. La valeur de ce dernier critérium repose sur ce que toutes nos dispositions vraiment fondamentales, morales et même intellectuelles appartiennent aussi aux autres animaux supérieurs, sauf les différences de degré. Les observations de Georges Leroy et celles de Gall ont mis ce fait essentiel hors de toute contestation. Ainsi, si l'appréciation de Thomme semblait indiquer des fonctions élémentaires, affectives ou mentales, que Ton ne retrouverait aucunement dans les types zoologiques supérieurs, on devrait, par cela seul, reconnaître que Ton a pris à tort, pour des facultés irréductibles, des résultats composés de nos fonctions élémentaires.
Tels sont, en général, les principes logiques d'après lesquels Auguste Comte a pu systématiser définitivement les grands travaux dont nous avons précédemment parlé. Voici les principaux résultats auxquels il est parvenu.
D'abord il prit pour base le double principe de la multiplicité des fonctions intellectuelles et affectives et de leur localisation respective dans
les différentes parties de Tappàreil cérébral, principe établi par Gall et qui restera le fondement éternel de toute physiologie du cerveau D'après Gall encore, qui avait en cela confirmé les indications de la raison universelle, il consa^ cra la division fondamentale de nos attributs supérieurs en affectifs et intellectuels, et la pré* pondérance spontanée des qualités morales sur les facultés mentales, c'est-à-dire du cœur sur l'esprit, ainsi que la distinction nécessaire des sentiments en personnels et sociaux. Mais dès lors il dut se séparer et modifier profondément le reste de l'œuvre.
Premièrement, Auguste Comte établit d'une manière positive la nature de toute qualité morale, qui consiste toujours et exclusivement en une émotion, en un désir. Cette émotion ne fait que nous pousser à vouloir telle ou telle chose, suivant sa nature propre, mais sans rien savoir du dehors et sans rien pouvoir directement sur lui. L'intelligence seule observe et connaît, de même que l'activité seule exécute. C'est pourquoi le nom général àHnstiMt convient par» faitement à chacune de nos qualités morales comme exprimant leur action aveugle et spontanée. Par exemple, l'instinct nutritif nous pousse à manger, à rechercher des aliments ; l'instinct sexuel nous pousse à l'acte de la génération;
rinstinct de rattachement nous pousse à aimer, comme celui de lavénération à respecter, etc., etc. Mais ils ne savent rien sur les moyens de se satisfaire et ne peuvent rien directement pour y parvenir.
Auguste Comte enlève donc à nos qualités morales les aptitudes intellectuelles ou pratiques que Gall leur avait inconsidérément accordées, pour ne leur laisser en propre que le désir. De même il écarte la vaine distinction que son dernier prédécesseur avait établie entre les penchants et les sentiments, qu'il considère comme deux modes particuliers et alternatifs propres à chacun de nos instincts, qui sont à la fois sentiment dans Tétat passif ou de repos, et penchant dans Tétat actif ou d'exercice. Enfin il établit, conformément aux indications de la sagesse vulgaire et d'après la double signification des mots cœur et caractère, la distinction de nos qualités morales en affectives proprement dites et en actives ou pratiques.
Mais ce ne sont là que des perfectionnements préliminaires, en quelque sorte, et l'action d'Auguste Comte consista surtout dans la détermination définitive des fonctions cérébrales et dans leur classification, qui permit une localisation rationnelle, d'après les relations physiologiques. Ajoutons que le principe de cette classification
est celui de toates les autres coordinations positives, qui se font toujours d'après la généralité et Ténergie décroissantes, en même temps que d'après la complication et la dignité croissantes des phénomènes correspondants.
De la sorte, Tiustinct le plus universel et le plus énergique, mais aussi le moins élevé, celui qui constitue la base de toute personnalité, Yins^ tinct nutritif y occupe le degré fondamental de la hiérarchie des fonctions morales. C'est l'agent conservateur de l'individu, qui reçoit son nom de la principale nécessité vitale lorsqu'on le considère relativement aux personnes, mais qui s'appelle cupidité lorsqu'on le considère relativement à la société.
Viennent ensuite les instincts relatifs à la conservation de l'espèce, déjà moins universels, moins intenses et moins personnels que le précédent : Vinstinct sexuel et Vinstinct maternel.
Après ces instincts fondamentaux, qui assurent * la conservation des individus et des espèces, viennent ceux qui nous poussent à améliorer notre situation, d'abord en supprimant les obstacles qui lui nuisent, puis en leur opposant des moyens préventifs. Ces impulsions de perfectionnement sont : Vinstinct destructeur ou militaire, et Vinstinct constructeur ou industriel. L'ensemble de ces cinq moteurs affectifs a été compris
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par Auguste Comte sous le nom commun d'intérêt.
Après Fintérôt vient l'ambition, qui consiste en impulsions morales encore moins égoïstes qu» les précédentes, déjà plus dignes, et se rapportant aussi bien à la société qu'à Tindividu. Elle résulte de deux facultés élémentaires, selon qtt*elle est temporelle, ou politique, ou bien spirituelle, c'est^àrdire théorique* Dans le premier cas, c'est l'instinct de l'orgueil ou besoin de domination ; dans le second cas, c'est ViTtstinct de la vanité ou besoin d'approbation.
Ces sept instincts, penchants dans l'état actif et sentiments dans l'état passif, constituent les éléments de la personnalité, l'égoïsme. Ce sont eux qui, par leur nombre et leur énergie, comme par leur destination principale (la conservation et le perfectionnement de l'individu et de l'espèce), donnent une impulsion continue à notre intelligence et à notre activité, et qui le plus ordinairement inspirent notre conduite et déterminent nos actions i
Mais, outre ces passions intéressées, la nature humaine et animale présente des qualités morales moins généralement répandues, il est vrai, moins nombreuses et bien moins énergiques, mais autrement dignes et élevées. Ces précieux instincts, qui forment le meilleur apanage des animaux et de l'homme, sont appelés
sociaux, ou encore altruistes, par opposition aux instincts personnels ou égoïstes. Ils nous sollicitent donc à sortir de nous-mêmes, nous portent vers autrui et nous poussent à la société. Ils sont, comme le pressentait Georges Leroy, le fondement même de la sociabilité.
Ces nobles moteurs sont au nombre de trois, à savoir, dans Tordre d'énergie décroissante et d'élévation croissante : l'instinct de l'attache^' ment ou affection entre égaux, Vinstinct de la vénération ou affection des inférieurs pour les supérieurs, et Vinstinct de la honte ou affection des supérieurs pour les inférieurs, amour universel, sjonpathie, humanité. Leur ensemble est désigné par Auguste Comte sous la dénomination générale et caractéristique d'altruisme, par opposition à celle d'égoïsrae qui représente la totalité des instincts personnels.
C'est l'action de ces trois moteurs affectifs qui corrige la personnalité prépondérante de notre nature, adoucit sa brutalité fondamentale et transforme môme l'égoïsme primitif de notre conduite. L'attachement (amour conjugal, affection fraternelle, amitié) assure ou développe les relations domestiques et concerne principalement la solidarité, le présent. La vénération, comme respect des inférieurs pour les supérieurs, ou des contemporains pour les prédécesseurs, relie les
générations entre elles, et concerne surtout la continuité, le passé ; c^ost donc le sentiment duquel dépend principalement l'état de société. Enfin la bonté, ou dévouement des forts aux faibles, se rapporte surtout à l'avenir, en suscitant les préoccupations sociales envers la postérité. C'est la suprême qualité de l'àme et, comme l'a si éloquemment observé Georges Leroy, la source sacrée de toutes les actions généreuses.
On peut remarquer déjà, par ce qui précède, quelle éclatante lumière la systématisation positive des facultés morales jette dans les J)rofondeurs de la nature humaine et animale ; mais sa puissance va nous apparaître bien plus grande encore dans l'analyse autrement difficile des fonctions élémentaires de l'intelligence, qu'Auguste Comte seul a convenablement traitée et pleinement résolue. Rappelons que c'est par la méthode subjective, en étudiant l'esprit humain dans tous ses produite, qu'il est parvenu à ce^ immense résultat.
Pour le fondateur du positivisme, l'intelligence présente cinq fonctions irréductibles, dont quatre pour la conception et une seule pour l'expression, savoir : la contemplation concrète ou observation des êtres, nécessairement synthétique, puisqu'elle considère chaque individu dans son entier, par exemple, une pierre, un chêne, un loup, un
enfant, etc., etc. ; la contemplation abstraite, qui est relative aux événements offerts par les êtres, et qui est nécessairement analytique, puisqu'elle considère les propriétés, abstraction faite des individus ; ainsi le mouvement, la température, la couleur, la vie, etc., etc. Ces deux facultés représentent donc la partie passive de l'intelligence (humaine ou animale) ; elles accumulent des matériaux objectifs, c'est-à-dire des connaissances concrètes ou abstraites, qu'elles reçoivent du monde extérieur par l'intermédiaire des sens.
Quant à la partie active de l'entendement, celle qui élève des constructions subjectives (ou propres au sujet contemplateur et venant de lui) sur les matériaux objectifs amassés par l'observation concrète et abstraite, elle se compose aussi de deux facultés élémentaires : la,niéditation inductive, qui agit par comparaison des images ou des notions acquises par la contemplation, et qui généralise, d'après l'ensemble de ces renseignements; la méditation déductive, qui, en s'exerçant sur les produits de l'observation et sur les résultats de l'induction elle-même, saisit des rapports plus difficiles et plus éloignés, et parvient à coordonner, à systématiser.
Ainsi, une conception quelconque résulte nécessairement d'un commerce continu entre le
monde qui en fournit la matière, et l'homme ou
ranimai qui en détermine la forme. Et les idées sont à la fois relatives au siyet et à Tobjet, dont les variations respectives les modifient nécessairement. L'état normal, à cet égard, consiste dono à développer assez la subordination naturelle du sujet (homme ou animal) envers le monde, pour que son cerveau devienne le fidèle miroir de l'action extérieure, dont les résultats futurs peuvent dès lors être prévus par ses opérations intérieures (1).
Cette conception de l'entendement a permis à son auteur de donner enfin une théorie scientifique des difiérents états que peut ofirir l'intelligence. A propos de la folie et de l'idiotisme, il dit, page 44 du Catéchisme positiviste : « Cefl deux états opposés constituent les deux extrêmes de la proportion normale que l'état de raison exige entre les impulsions objectives et les inspirations subjectives. L'idiotisme consiste dans l'excès d'objectivité, quand notre cerveau devient trop passif, et la folie proprement dite dans l'excès de subjectivité, d'après l'activité démesurée de cet appareil. Mais le degré moyen, qui
(1) Voir le Catéchisine positiviste^ ou sommaire exposition de la religion universelle^ par Auguste Comte, auteur du Système de politique positive. 1 vol. in-12. Paris, 1862 ; page 40 et suivantes.
constitae la raison, suit lui-même les variations régulières qu'éprouve toute l'existence humaine, tant sociale que personnelle. L'appréciation de la folie devient ainsi d'autant plus délicate, qu'il y faut avoir égard aux temps et aux lieux, en général aux situations, comme la fait si bien sentir l'admirable composition du grand Cervantes. C'est le cas où l'on saisit le mieux combien l'étude statique de l'intelligence demeure insufQsante sans son complément dynamique. » Ce complément consiste surtout, comme on le sait, dans la loi fondamentale de l'évolution intellectuelle, découverte aussi par Auguste Comte, et qui établit que toutes nos conceptions, pour arriver à leur entier développement, passent invariablement par les trois états successifs théologique, métaphysique et positif ; et cela, d'après leur degré de généralité décroissante et de complication croissante.
Cette théorie de l'intelligence vient donc mettre an à la dispute séculaire sur la source intérieure ou extérieure de nos idées, en conciliant l'opinion des premiers philosophes positifs, notamment d'Aristote, sur la passivité de l'entendement, avec celle que les grands métaphysiciens, Leibnitz surtout, ont constamment soutenue sur son activité propre. De même, en expliquant par des facultés simples, rigoureusement constar
tables, toutes les manifestations mentales (humaines ou animales), et la formation des produits intellectuels quelconques, esthétiques, philosophiques ou scientifiques, cette incomparable théorie dissipe l'erreur des idéologues et des psychologues, qui regardent comme facultés irréductibles des résultats très-complexes de fonctions élémentaires, tels que l'attention, la mémoire, le jugement, la volonté, la conscience, etc., qui supposent non-seulement l'intervention de l'esprit et du sentiment, mais même celle de la vie végétative et animale.
Terminons ce qui est relatif à la constitution mentale, en indiquant la condition nécessaire de sa réaction extérieure, la faculté d'expression. Cette fonction crée des signes au moyen desquels les sentiments et les idées se manifestent. C'est d'elle que provient la mimique proprement dite qui, orale ou écrite, permet la communication.
Enfin, l'action cérébrale est complétée par trois facultés d'exécution : le courage qui entreprend, la prudence qui retient, la fermeté qui soutient. Les deux premières sont les éléments essentiels de notre activité, et la dernière, d'où vient la persévérance, est la principale condition de tout résultat efiectif .
En résumé, les fonctions du cerveau comprennent dix moteurs afiectifs, dont sept personnels
et trois sociaux; cinq facultés intellectuelles, dont quatre pour la conception et une pour l'expression ; enfin trois qualités pratiques. Les moteurs affectifs, ou le c(BUTi donnent l'impulsion ; les facultés intellectuelles ou Y esprit y forment le conseil; les qualités pratiques, ou le caractère, assurent Texécution, et Tensemble de ces dixhuit fonctions constitue Vâme (humaine ou animale).
Quant à la localisation de chacune de ces facultés dans telle ou telle partie de l'appareil cérébral, nous ne pouvons que rappeler ici le principe logique qui y préside, sans Texposer dans tous ses détails.
D'abord, la considération des appareils sensitifs, avec lesquels l'intelligence est seule en relation directe, fait attribuer la partie antérieure du cerveau aux organes des facultés mentales, tandis que sa partie postérieure, y compris le cervelet, appartient aux instincts, qui ont ainsi des rapports plus immédiats avec les viscères. Quant aux organes spéciaux dont se compose chacune des deux masses cérébrales, ils sont répartis d'après le décroissement d'énergie et l'accroissement de dignité, en allant d'arrière en avant, de bas en haut, et des bords au milieu. Ainsi, tandis que les organes de l'instinct nutritif et de l'instinct sexuel occupent le cervelet, ceux de la vénération
et de la bonté se trouvent à la partie antérieure, supérieure et médiane de la région affective du cerveau, ayant entre eux et les premiers, dans l'ordre que je viens d'indiquer, les organes des instincts du perfectionnement et de l'ambition. Quant à ceux des facultés pratiques, ils en occupent, toujours dans le môme ordre, les parties latérales.
La méthode subjective pourrait encore fournir d'autres indications importantes sur l'anatomie du cerveau, telles que des appréciations générales sur les volumes relatifs des organes cérébraux, conformément à l'énergie des fonctions correspondantes ; mais elle ne saurait déterminer ni la forme, ni la grandeur de chaque organe ; ni, à plus forte raison, sa structure intime. Cette analyse appartient nécessairement à la méthode objective, et surtout à l'anatomie comparée.
Les organes des fonctions intellectuelles et morales occupent la superficie du cerveau et du cervelet, et ils communiquent entre eux par des liens nerveux particuliers, sur la disposition -desquels la physiologie peut encore jeter beaucoup de lumière.
La conduite humaine ou animale, dans laquelle les fonctions élémentaires du sentiment, de l'intelligence et de l'activité sont sans cesse combinées, resterait inexplicable, en eflTet, si Ton n'ad-
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mettait que les organes respectifs de ces facultés communiquent entre eux d'une manière intime. Et Ton peut dire que l'examen anatomique autorise pleinement cette manière de voir, puisqu'il montre le cerveau composé de deux substances : l'une grise, formée de cellules spéciales, où paraissent résider les plus hautes propriétés du système nerveux, et qui forme la trame essentielle des organes cérébraux ; l'autre blanche, composée de tubes conducteurs, et qui représente la partie accessoire de ces organes, celle qui les met en rapport entre eux ou avec les ganglions sensiti/s^ dans lesquels viennent se concentrer les impressions exercées sur le muco-derme, et dans l'intimité des autres tissus. Mais il y a plus ; la quantité de substance blanche que l'on trouve dans le cerveau étant plus considérable que celle qui provient des prolongements de la moelle, il est permis de regarder cette masse excédante de substance blanche comme résultant précisément des liens nerveux (nerfs sans névrilème) qui mettent en communication les organes cérébraux. Du reste, bien que cette anatomie si complexe ne soit pas encore faite et qu'elle ne doive peutêtre jamais l'être, vu la profonde diflSculté qu'elle présente, on ne saurait contester les relations fonctionnelles des organes cérébraux entre eux, ni par conséquent leurs liens anatomiques. Les
organes de la contemplation, surtout abstraite, sont certainement unis par des faisceaux intermédiaires de substance blanche, d'une part aux ganglions sensitifs du tact, Âe la musculation, de la gustation, de la calorition, de l'olfaction, de l'audition, de la vision et derélectrition(l), et d'autre part avec les organes de la méditation . Ceux-ci ont des communications non moins équivoques avec les organes des instincts sympathiques et avec la bonté surtout, ce qui confirme le profond aperçu de Vauvenargues : « Les grandes pensées viennent du cœur. » Les organes sympathiques ont eux-mêmes des relations très-intimes avec ceux de la personnalité, comme on ne saurait le mécon-
(1) Ces ganglions sensitifs, dont institution systématique est due à Auguste Comte, se composent, comme les ganghons cérébraux proprement dits, d'une masse fondamentale de substance grise et d'une masse accessoire de substance blanche, afférente ou efférente, qui leur apporte les impressions recueillies par l'appareil nerveux correspondant, ou qui les relie aux organes intellectuels avec lesquels ils sont plus spécialement en rapport. Ces ganglions, partie centrale de chaque appareil sensorial, occuperaient la base du cerveau, où ils sont représentés sans doute par les noyaux de substance grise connus sous les noms de corps olivâtres, de couches optiques^ de tubercules quadrijumeaux, de corps striés, etc., etc. (Voir la thèse du docteur Audiffrent : Réflexions sur un cas de névrose de la cinquième paire et sur les névroses en général, et surtout son Appel aux médecins.)
naître pour Tinstinct sexuel et rattachement qu*il développe si activement, ou pour l'instinct maternel et la bonté, etc. Les organes de la personnalité ont aussi entre eux des liens immédiats, comme le prouve en particulier la réaction énergique de l'instinct sexuel sur l'instinct destructeur. Quant à l'organe conservateur ou de l'instinct nutritif, il a sans aucun doute les communications les plus multipliées et les plus intimes avec la plupart des organes cérébraux, sans compter celles qu'il affecte, par les nerfs nutri- H/s, avec l'ensemble du corps. Enfin, la région affective est autant liée à la région active qu'à la région intellectuelle, et, dans chaque partie, les mêmes organes sont rattachés entre eux d'une ^ moitié à l'autre du cerveau. Notons que l'examen anatomique autorise pleinement une telle manière de voir, eu égard aux différents pédoncules, au corps calleux, à la voûte à trois piliers, etc., etc. On comprend alors l'inanité des attaques dirigées par l'empirisme académique contre les travaux de GaTl, et l'irrationnalité des prétendues observations qu'il a voulu y substituer. La matière grise du cerveau étant inerte, c'est-à-dire ne réagissant pas sous l'excitation physique, de laquelle la substance blanche (conductrice du sentiment et du mouvement) se montre seule affectée, les procédés cruels de nos vivisecteurs ne peuvent
absolument rien pour analyser les hautes fonctions de l'appareil nerveux central. En torturant la substance cérébrale par le fer, le feu, les acides et Télectricité, ils obtiennent des cris et des mouvements désordonnés, provoqués par le martyre, et qui prouvent que les conducteurs de la sensibilité et du mouvement (c'est-à-dire la substance blanche) ont été affectés, mais la substance grise reste muette, et sa mutilation ne fournit aucun renseignement sur le siège ou la nature des fonctions intellectuelles et morales. Les objections des anatomistes et des vivisecteurs, qui ont été si indignement exploitées contre Gall par les littérateurs scientifiques et par l'académisme, ne prouvent donc rien au fond, pas plus que leurs aflSr^ mations, et la méthode subjective, c'est-à-dire la détermination des organes d'après les fonctions convenablement établies, reste seule compétente envers ce grand sujet.
Quant aux rapports du physique et du moral, ou plutôt du corps et du cerveau, Auguste Comte apu les systématiser en ajoutant aux ôonceptions précédentes celle des nerfs nutritifs. D'après cette vue nouvelle, il existerait réellement trois classes de nerfs, nutritifs, sensitifs et moteurs, qui constituent trois systèmes distincts, respectivement subordonnés aux trois régions du cerveau, affective, intellectuelle et active. Ces différents
systèmes nerveux mettent l'appareil central en rapport avec les trois grandes catégories d'organes qui composent le corps, dont Tune, végétative, comprend les viscères, et les deux autres, animales, mais active ou passive, renferment, d'une part, les muscles et les os, et de l'autre, les sens. Dans le dualisme présenté par le cerveau et par le corps, outre l'action du sang, le premier est affecté par les huit ganglions sensitifs dont nous avons parlé, qui lui transmettent, en les concentrant, les impressions perçues par chacun des appareils sensoriattx qui leur correspondent. C'est ainsi que le corps modifie le cerveau, et il est bon d'ajouter que c'est principalement par les trois ganglions du tact, de la calorition et de l'électrition, en rapport avec le milieu extérieur par la peau et les muqueuses, qu'il l'affecte le plus profondément. A son tour, le cerveau modifie le corps par les iiefft nutritifs émanés de son organe conservateur (1), et qui sont inextricablement unis aux
(Ij Le pneumo-gastrique, par exemple, contient, sans aucun doute, un grand nombre de tubes nerveux nwtfitifSf et il n'est certainement pas le seul.
Quant au grand sympathique, quoiqu'il soit incontes* tablement affecté à la vie végétative et qu*il contienne beaucoup de Ces filets nerveux nutritifs^ il constitue réellement un appareil de perfectionnement destiné à relier entre eux tous les organes de la vie de nutrition j
vaisseaux dans la profondeur de tous les tissus, de manière à influer sur les actes les plus intimes de la nutrition.
En résumé, le cerveau, essentiellement composé des dix-huit organes afiectifs, intellectuels et actifs que nous avons indiqués, stimule constamment la vie nutritive d'une part, et de l'autre coordonne la vie de relation, en liant ses deux sortes de fonctions extérieures, sensitives ou motrices. Sa région spéculative communique avec les nerfs de la sensibilité par l'intermédiaire des ganglions sensitifs ; et sa région active, directement avec les nerfs moteurs Mais sa région affective n'a de connexités nerveuses qu'avec les viscères végétatifs, par les nerfs nutritifs émanés de l'organe conservateur, sans aucune correspondance immédiate avec le monde extérieur, qui ne s'y lie qu'à l'aide des deux autres régions. Cette région affective, que l'on doit regarder comme le centre essentiel de toute existence un peu élevée, humaine ou animale, fonctionne donc continuellement, conformément à la permanence des actes de
et ne doit pas être donné comme le type exclusif des nerfs dont il est ici question.
Voir les Lettres d'Auguste Comte, au docteur Audiffrent, sur la maladie ^ dans la notice sur l'œuvre et sur la vie du fondateur du positivisme, par le docteur Robinet. — Pièces justificatives, n® 18.
la nutrition, et d'aprèa le repos alternatif des deui moitiés ^métriques de chacun de ses organes. Quant aa reste du cerveau, l'intermittence de ses fonctions est aussi complète que celle des sens et des muscles pendant le sommeil. C'est ainsi que l'harmonie vitale dépend de la principale région cérébrale, de la région affective, sons l'impulsion de laquelle les deux autres, les régions intellectuelle et active, dirigent les relations sensitiveset motrices de l'animal avec le moude extérieur (1).
Mais comment l'unité peut-elle s'établir dans la région affective elle-même, composée d'éléments si multiples et d'ailleurs si divergents?
Il est bien vrai que par leur énergie naturelle et leur nombre, les instincts égoïstes tendent à dominer les instincts altruistes, et à inspirer exclusivement la conduite humaine. Mais si l'on observe qu'ils se font une concurrence réciproque, en cherchant tous également à se satisfaire, on comprendra bientôt qu'ils ne peuvent, par cela même, établir l'unité morale, d'après la subordination de tous à un seul. Au contraire, lesinstinc bienveillants n'exigeant point, pour s'exercer i se développer, l'exclusion absolue de leurs anti gonistes, ceux-ci peuvent se subordonner au
(1| Voir 1c tableau cérébral annexé par AugusteCom au premier volumo de sa PotUigne poiUive, page 736,
premiers, sans s'annuler aucunement. Ils peuvent même trouver dans cette subordination légitime leur destination normale, qui consiste à assurer l'existence individuelle, ensuite reliée à l'ensemble de l'espèce par l'attachement envers les contemporains, la vénération des ancêtres et le dévouement à la postérité.
Ainsi s'établit finalement l'unité individuelle et collective, par la prépondérance systématique de l'altruisme sur l'égoïsme, dont la possibilité a été révélée par Ja théorie positive de la nature humaine, et dont l'institution personnelle et sociale est actuellement poursuivie par le développement du vaste système philosophique et politique élevé par Auguste Comte, sous le nom de Religion de l'Humanité.
Après ces considérations sommaires sur la grande construction à laquelle Georges Leroy coopéra si dignement, il n'est pas sans intérêt de présenter quelques faits biographiques sur sa personne, et d'apprécier son œuvre avec plus de détails «
Charles-Georges Leroy naquit en 1723 et mourut en 1789, à Paris. Il fit ses études au collège d'Harcourt, où Diderot était venu terminer les siennes quelques années auparavant, et succéda ensuite à son père dans les fonctions de lieutenant des chasses, et dans l'administration des bois des parcs de Versailles et de Marly . Mais au lieu de se laisser absorber par cette charge, il réserva ses loisirs à Tétude et au monde ; et, tout en acquérant en économie politique et rurale, principalement sur la nature des bois, sur leur exploitation et sur leur amélioration, des connaissances spéciales approfondies, il sut cultiver les sciences, les arts, la vraie philosophie, et fréquenter les plus hautes sociétés de son temps.
C'est donc comme praticien instruit et comme philosophe, comme l'un des hommes les plus avancés de son siècle, qu'il collabora à V Encyclopédie (1), à laquelle il donna les articles : Chasse, Instinct, Fermier, Forêt, Fureter, Garenne, etc., etc.
Mais ce n'est pas pour cela seul que Georges Leroy doit être compté parmi les encyclopé-
(1) Encyclopédie on Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une société de gens de lettres, mis en ordre et publié par M. *** (Diderot) : 28 vol. infol. Paris, 1761 à 1772.
(listes, et considéré comme l'un des principaux représentants de la grande école philosophique qui caractérise le xviii® siècle, celle de Diderot et de Hume. Son principal ouvrage (les Lettres sur les animaux) prouve qu'une pleine conformité d'opinions et de sentiments, c'est-à-dire une complète émancipation théologique et politique, avec une égale aspiration vers la régénération positive de la société, le rattachaient à ces grands hommes. Il était lié personnellement avec la plupart d'entre eux et partageait avec Diderot, Hume et tant d'autres, la noble amitié de la famille d'Holbach. Il est même question de lui dans la chronique intime du Grandval (1), d'un façon assez piquante, et qui décèle en même temps la liberté de mœurs de cette époque, et la familiarité qui régnait dans cette société d'élite.
Outre ses articles dans VEnckfclopédie, Georges Leroy a laissé plusieurs écrits. D'abord un Exa^ men des critiques du livre intitulé: De l'Esprit (2), dans lequel il prenait la défense d'Helvétius, son ami, contre les censeurs de son ouvrage ,
(1) Mémoires^ correspondance et ouvrages inédits de Diderot^ publiés d'après les manuscrits confiés^ en mourantj par l'auteur à Grimm. 4 vol. in-S®, chez Paulin. . Paris, 1830.
12) 1 vol. in-18, sans nota d'auteur ni d'éditeur. . (Londres, 1760.)
spécialement contre le journaliste de Trévoux. Cet opuscule, publié une année après que le livre De r Esprit avait été condamné par la Sorbonne, par la cour de Rome, par le parlement de Paris, et même brûlé en place de Grève par la main du bourreau, est, quoique anonyme, un modèle de fermeté, de tolérance et de dignité philosophique. Georges Leroy, dans un Avertissement des plus remarquables, y rappelle d'abord à la justice, à la pudeur, les censeurs officieux qui avaient invoqué les rigueurs temporelles contre le livre d'Helvétius ; puis, tout en proclamant la nécessité du respect envers les décisions de l'autorité politique et de l'autorité religieuse, pour le maintien de l'ordre social, il engage respectueusement ces pouvoirs à reconnaître eux-mêmes les droits de la raison, de la science et de la philosophie, qui sont seules compétentes envers les choses de l'ordre naturel.
Mais ce qu'il y a de plus honorable peut-être, dans cette intervention, c'est que Georges Leroy ne partageait pas les opinions de son ami. Voici ce qu'il dit lui-même, à cet égard, dans VAvertisseTnent que nous avons signalé : « Quoique je ne pense pas que le livre De l'Esprit enseigne le matérialisme ni le mépris de la religion sainte, je suis fort éloigné d'être toujours de l'avis de l'auteur. Peut-être quelque jour,
si mes infirmités me le permettent, entrerai-je en lice avec lui sur plusieurs points traités dans son ouvrage. Je crois qu'il s'est quelquefois trompé ; mais son livre contient certainement un grand nombre de vérités dictées par l'amour des hommes, et qui peut-être seront utiles à. ceux mêmes qui l'ont déchiré. « V Examen des critiques du litre de V Esprit ne fut donc pas seulement une protestation de l'amitié contre des attaques indignes,. mais encore une sage et courageuse défense de la liberté philosophique.
Plus tard, Georges Leroy rendit le même office à la mémoire d'Helvétius, dans une brochure intitulée : JRéJîexions sur la jalousie, pour servir de commentaire aux derniers ouvrages de M. de Voltaire (Amsterdam, 1772). C'est une revendication chaleureuse en faveur de Buffon, de Montesquieu et d'Helvétius, contre les critiques que Voltaire avait faites de ces auteurs, dans plusieurs de ses écrits, et du dernier notamment, après qu'il fut mort et bien qu'il l'eût loué vivant. Ici, Georges Leroy attaqua avec trop d'amertume, et Voltaire répondit avec une extrême violence dans sa Lettre sur un écrit anonyme, datée de Ferney, le 20 avril
Cette polémique, et la critique que fit Georges Leroy, dans ses Lettres sur les aniinaux, des sophismes de Rousseau sur le danger des sciences
et sur la prétendue perfection de l'état de nature, prouve combien il était opposé à l'école purement négative, dont ce dernier, et Voltaire lui-môme, étaient les plus célèbres représentants.
Les Lettres snr les animaux forment la principale œuvre de Georges Leroy. Elles parurent successivement, de 1762 à 1781 : les deux premières, dans le Journal étranger, en août et sep* tembre 1762, et les suivantes, en 1764 et 1765,. dans la Gazette littéraire de MM. Suard et Arnaud; et en 1769, dans le troisième volume des Variétés littéraires, avec une lettre nouvelle répondant à la critique que le Journal des Savants avait faite des précédentes, en janvier 1765(1).
Toutes ces lettres furent publiées par Georges
(1) C'est en 1765 aussi que Georges Leroy publia, dans V Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, t. Vin, un article Instinct, qu'il ne faut pas confondre avec celui que Naigeon inséra plus tard dans le t. m de V Encyclopédie méthodique. Le premier est la reproduction,> à peu près textuelle, des lettres TV, V et Vil sur la perfectibilité et l'instinct des animaux. C'est donc à tort que M. Génin, l'attribuant à Diderot, l'a reproduit dans l'édition qu'il a donnée des œuvres de ce philosophe (a). Cet article est de Georges Leroy, incontestablement. C'est pourquoi nous le revendiquons ici.
(a) Œuvres choisies de Diderot, précédées de sa vie, par F. Génin^ professée à la Faculté dts lettres de Strasbourg, 2 vol. in-12. Paris, Finnin Didot, 1856.
Leroy, sous le pseudonyme du Physicien de Nu-remierg. Il les réunit ensuite en un volume (1), avec des lettres nouvelles sur les animaux et sur rhomme, adressées à une personne anonyme» qui û*était autre que madame la comtesse d*Ângiviller» Tune des femmes les plus éminentes de ce temps, et qui fit, dit Garât, dans ses Mémoires sur le XVIII® siècle, pour la science des économistes, ce que la marquise Du Châtelet avait fait pour la physique de Newton et pour la métaphysique de Leibnitz.
Cette dame, précédemment madame de Marchais, avait épousé, en secondes noces, le comte d^Ângiviller qui, d'abord menin du dauphin (Louis XVI), était devenu son ministre de Paris et des arts. Dans cette situation puissante, M. d'Angiviller favorisait de son goût personnel et de tous les moyens de sa place, non-seulement les arts, mais aussi les lettres, les sciences et la philosophie, dont il était l'interprète auprès du trône et le rémunérateur. Il habitait Versailles et Paris, où il avait des appartements, aux Tuileries principalement, dans le pavillon de Flore. Sa femme Ty suivait et réunissait, dans ses salons, les hommes éminents dans tous les genres, qu'il
(1) Lettres sur les animaux; nouvelle édition augmentée. 1 vol. in-12. Nuremberg (Paris, Saugrain) 1781.
recherchait et estimait, et dont le commerce est surtout nécessaire à ceux qui veulent être dignes de participer au gouvernement des peuples.
Georges Leroy était admis dans ces réunions brillantes» et il avait su gagner une pl^ce honorable dans les sympathies et l'estime de la femme si distinguée à tous égards qui en faisait Tornement. On doit même penser qu'il ne fut pas étran> ger à la nature de ses opinions, car madame d'Angiviller se rattachait à la grande école par ses croyances en économie politique. Elle entendait aussi bien les principes de cette partie de lascience sociale, dont Hume avait posé les premières bases (1), que le docteur Quesnai lui-même, qui
(1) Essais moraux ^ politiques et littéraires ; II* partie, publiée en 1752, contenant : I. Du commerce. — II. Du luxe. — m. De l'argent. — IV. De l'intérêt. — V. De la balance du commerce. — VI. De la concurrence du commerce. — Vn. De la balance du pouvoir. — Vni. Des impôts. — IX. Du crédit public. — X. De quelques coutumes remarquables. — XI. De la population des nations anciennes. — Xn. Du contrat primitif. — Xm. De l'obéissance passive. — XIV. De la coalition des partis. — XV. De la succession protestante. — XVI. Idée d'une république parfaite.
Les principes posés par Hume dans ces admirables Essais furent bientôt développés avec un véritable talent par Adam Smith, et ensuite par les diverses écoles d'économistes, mais d'une manière incomplète, malgré des ouvrages sans nombre. Le positivisme pouvait seul
avait collaboré dans cette direction à VEncydopédiCy et qui fut le fondateur de l'école des économistes en France. Mais elle exposait ses théories avec beaucoup plus de clarté, de précision, de méthode, et leur prêtait son charme personnel (1). Enfin, on retrouvait dans ses aspirations sociales, dans son enthousiasme sérieux, dans son zèle ardent et éclairé pour les doctrines positives, les vues profondes et généreuses exposées dans les lettres que Georges Leroy lui écrivait.
En 1802, M. Roux-Fazillac donna une seconde édition des Lettres sur les animaux, augmentée de deux lettres posthumes aussi écrites à madame d'Angiviller, et précédée d'une préface qui contient des détails intéressants (2). Il publiait en même temps, mais séparément, le dernier ouvrage que Ton ait de Georges Leroy : des portraits de Louis XV et de madame de Pompadour (3).
s'incorporer entièrement les travaux de Hume, en les complétant.
(1) J.-D. Garât, Mémoires sur le xviii® siècle.
(2) Lettres philosophiques sur V intelligence et la perfectibilité des animaux, avec quelques lettres sur l'homme ; nouvelle édition à laquelle on a joint des lettres posthumes sur Vhomm,e, du même auteur. 1 vol. in-S», chez Valade. Paris, an x (1802).
(3) Portraits historiques de Louis XV et de madame de Pompadour , faisant partie des œuvres 'posthumes de Charles-Georges Leroy, pour servir à Vhistoire du siècle
— XLHl —
Ces portraits lui avaient été demandés par Rhullières, pour son Histoire de la rétolutùm de Po^ logne. Ils contiennent des renseignements particuliers sur les personnages en question^ et doivent être considérés, je crois, comme des notes confidentielles, plutôt que comme un travail destiné à la publicité.
Voilà tous les écrits qui nous soient restés de cet homme éminent.
Hâtons-nous d'ajouter qu'il ne fut pas seulement un esprit fort y dans le digne et véritable sens de c« mot, mais aussi, comme le grand et bon Diderot, un cœur généreux et dévoué, une âme d'élite. C'est pourquoi M. Roux-Fazillac a dit de lui : « Bon citoyen, fidèle ami, donnant à la fois l'exemple de la douceur, de la bienfaisance et de la fermeté envers ses subordonnés; de la dignité, de l'élévation de caractère à l'égard de ses supérieurs et de ceux qui prétendaient l'être par la naissance ; méprisant la fortuné qui souvent lui sourit, ce sage philosophe vécut heureux, et termina sa paisible carrière à l'âge de soixante* six ans. »
C'est sans doute à cette supériorité d'esprit et de cœur que Georges Leroy dut les principaux
de Louis XV. Brochure in-8«> de 32 pages, chez Valade. Paris, ah X (1802).
résultats de ses méditations sur les animaux et sur rhomme; mais outre ses contacts philosophiques, il faut reconnaître que la profession qu'il tenait de son père aida beaucoup ses observations et ses jugements. Vivant journellement avec les animaux, et se trouvant, par ses occupations même» en coopération ou en rivalité continuelle avec eux, il fut à portée d^étudier leur vie réelle et de démêler leurs intentions dans leurs actes. Il faut, en effet, vivre avec les bêtes, pour les observer et les comprendre; c'est pourquoi tous les praticiens, les paysans surtout, jugent mieux des animaux et même de Thomme, que ne le fait la spéculation métaphysique, qui s'exerce sur des types imaginés, et que ne le peut Tempirisme académique, qui se croit autorisé à conclure d'après l'observation d'animaux captifs ou torturés, nécessairement déviés de leur véritable nature.
Georges Leroy remplit donc admirablement les conditions extérieures et intérieures de la véritable action théorique, puisque, comme chasseur, il put observer, et que, comme philosophe, il sut voir et expliquer.
Dès sa première lettre, il institue la comparaison des animaux et de l'homme : «... de même qu'en observant (dit-il) la structure intérieure du corps des animaux, nous apercevons des rapports
d'organes qui servent souvent à nous éclairer sur la structure et Tusage des parties de notre propre corps , ainsi, en observant les actions produites par la sensibilité qulls ont, ainsi que nous, on peut acquérir des lumières sur le' détail des opérations de notre àme relativement aux mêmes sensations. »
Cela posé, il précise les conditions de la comparaison» qui ne doit pas mettre en parallèle ranimai avec Thomme de génie pourvu de toutes les ressources et de toutes les modifications que rétat de société a accumulées sur lui, mais avec ces hommes simples dont la vie est absorbée tout entière, par le soin de la subsistance. « Dans ces conditions, dit-il, on peut trouver tel renard, par a xemple, dont la somme des connaissances et les idées sont de beaucoup supérieures à celles de l'homme. »
L'observation des animaux exige aussi certaines données : il faut la restreindre à des espèces communes, facilement accessibles, et dont l'organisation et la vie ne soient pas trop éloignées de celles de l'homme ; il faut ensuite, dans chacune de ces espèces, étudier l'individu à ses différents âges, et dans toutes les circonstances qui peuvent l'affecter.
Ces principes une fois établis, Georges Leroy expose les résultats auxquels l'a conduit leur ap-
plication. Il signale la sensibilité comme le fait fondamental de la nature animale, et il en décrit tous les effets, ou du moins tout ce qu'il croit devoir y rapporter : la mémoire, la comparaison, le jugement, la détermination réfléchie, etc. Et, quoi qu'il en soit de la confusion qu'il conserve entre la sensibilité et les fonctions intellectuelles ou morales, il constate que les animaux sentent, connaissent, raisonnentr désirent ou repoussent, et se déterminent comme nous. Il prouve qu'ils communiquent entre eux, non-seulement par le langage d'action, mais aussi par le langage articulé. Enfin, il démontre qu'on ne peut leur refuser la faculté d'abstraire elle-même, puisque l'idée abstraite du danger dirige toute leur conduite, et qu'ils ont, à n'en pas douter, la plus abstraite ' de toutes les notions, celle de nombre. Les bêtes comptent, en effet, jusqu'à un certain degré. Elles ont l'idée du temps et connaissent ses divisions principales, le passé, l'avenir, le présent, qu'elles décomposent en périodes régulières. A cet égard, Georges Leroy, devançant Auguste Comte, observe qu'en jugeant de l'avenir par le passé, les animaux emploient la seule manière raisonnable de prévoir. Enfin, il est si vrai, selon lui, qu'il aient des idées abstraites, que si ces notions viennent à prendre dans leur cerveau une activité prépondérante, l'individu chez qui s'accomplit ce désaccord
entre le jugement intérieur et la réalité extérieure, entre le subjectif et Tobjectif, tombe dans la chimère; autrement dit, il devient fou ! Et cette possibilité de la folie chez les animaux, apporte la dernière preuve de l'identité de nature qu'ils ont avec l'homme, même sous le rapport intellectuel.
Quant à la manière dont les bêtes acquièrent leurs connaissances , Georges Leroy établit qu'elles les doivent à l'expérience et à l'instruction qui en résulte; qu'elles n'arrivent à des notions exactes qu'après des tentatives et des méprises répétées. Les obstacles qui s'opposent à la satisfaction de leurs besoins et de leurs inclinations, les combinaisons et les efforts qu'elles font pour les surmonter, développent leur intelligence. Le besoin éveille leur industrie , les passions influent sur leurs démarches, l'état de société ou d'isolement modifie leur conduite, l'expérience les instruit, et celles qui, par leur organisation, par leurs appétits ou par leur situation, ont un plus grand nombre de rapports avec les objets extérieurs, acquièrent un plus grand nombre de connaissances. Il n'est donc plus possible, d'après tous ces faits, de conserver à leur égard la moindre idée d'automatisme. Aussi, Georges Leroy renverse-t-il un à un tous les ar-
guments accumulés depuis Descartcc», pour soutenir cette hypothèse.
Et s'il n'établit pas positivement la notion d'instinct, comme le firent plus tard Gall et Auguste Comte, en restreignant cette dénomination à la spontanéité sentimentale, du moins il prépare ce perfectionnement décisif, en distinguant déjà les actes intellectuels des impulsions dues aux passions, et en repoussant victorieusement ridée d'un principe distinct, gouvernant d'une manière irrésistible la machine animale.
Quant à la question de la perfectibilité des bêtes, elle est traitée et résolue par Georges Leroy d'une manière pleinement positive. Il établit que, de la naissance à la mort, elles font des progrès individuels suivant les espèces et suivant les circonstances ; mais que ces progrès sont bient.ôt limités, quant aux espèces surtout, par un ensemble de conditions intérieures et extérieures qu'il détermine avec une admirable sagacité. D'abord, les animaux se trouvant complètement absorbés par les soins de l'existence quotidienne, passent sans interruption de l'exercice au sommeil, et ne connaissent ni l'ennui qui pousse à la recherche, ni le loisir qui la permet. Ensuite, étant privés, surtout par la concurrence de l'homme, de tout véritable état de société, ils manquent ainsi de la tradition qui accumule les
connaissants en les thinsmettant de génération en génération. Enfin, l'écriture et l'usage des mains leur sont refusés. Voilà pourquoi les espèces, malgré la perfectibilité des individus, ne font pas de progrès collectifs notables, bien qu'elles en aient obtenu à certain degré.
En définitive, Leroy constate chez les animaux, comme chez l'homme, des sensations, des besoins et des afiections qui déterminent leur conduite, une intelligence qui l'éclairé et la dirige. Il ne voit, entre leur nature intellectuelle et morale, que des différences de degrés sur les* quelles l'absence ou l'existence du développement social influe encore considérablement. « Pour combiner trois nombres ensemble, dit-il, il faut une intelligence de même nature que pour en combiner mille, » et, « parmi les êtres sensibles, celui qui ne peut faire que vingt pas n'a pas moins la faculté de marcher que celui auquel il est possible de faire vingt lieues. »»
L'étude propre de l'homme, quoique ayant permis à Georges Leroy des résultats moins éminents, vu sa difficulté plus considérable, fût cependant abordée par lui avec la môme sagesse et dans le même esprit. Il y substitua tout d'abord l'observation à l'imagination, en écartant l'hypothèse de Rousseau sur la perfection primitive de notre espèce. Ceux qui raisonnent ainsi, dit-il.
supposent résolu ce qui est en question. La vraie difficulté, à cet égard, comme la vraie méthode, c'est d'écarter d'abord de l'étude de la nature humaine tout ce qui appartient au développement social. Dans ce premier degré d'analyse, il constate que les besoins sont le stimulant continu de toutes les facultés humaines, et qu'ils sont plus nombreux chez nous que chez les animaux, ainsi que les moyens de les satisfaire, ce qui, même à égalité d'intelligence, nous assurerait une grande supériorité.
Le besoin de se nourrir éveille l'industrie de l'homme ; celui de se vêtir et de se mettre à l'abri exigent plus d'efforts et de combinaisons encore. Les besoins sexuels fondent l'association domestique, que maintient la nécessité de l'éducation de^ petits, et que vient ensuite consolider une tendresse réciproque. Enfin, toutes ces exigences réunies poussent à la société, qui a de la sorte sa base dans la constitution même de l'homme et dans la satisfaction qu'elle procure aux besoins fondamentaux de sa nature. Car il est conduit à s*associer par les nécessités de sa conservation et par Vattrait naturel qu'il éprouve pour ses semblables, parla sympathie, qui développe la société en y contrebalançant les suggestions de l'intérêt.
Cette affection, dit-il, qualité heureuse et vraiment céleste, source sacrée de toutes les vertus
généreuses, est la base de la sociabilité. Elle nous place au-dessus des animaux, bien plus que ne le fait la supériorité de notre intelligence. Attrait réciproque, tendresse, bienfaisance, bonté, humanité, pitié ou compassion, elle n'est point une modification de Tégoïsme, un retour de l'intérêt sur lui-même ; c'est une faculté morale qui nous est aussi naturelle que celle de sentir. Notre intérêt la combat et la suspend , mais nous pouvons la développer beaucoup par exercice. Elle constitue le fondement de notre moralité, du sentiment de la justice et du devoir. L'état de sjrmpathie universelle est sans doute le dernier degré de perfection et peut-être de bonheur auquel puisse prétendre l'homme naturel.
Tel est le fonds intellectuel et moral qu'il apporte dans la société et qu'elle met en œuvre.
Vient alors l'examen de l'influence sociale, qui, pour ce temps, était prématuré. Georges Leroy devait nécessairement échouer dans ces hautes considérations, que l'insuffisance du développement abstrait ne permettait pas encore de concevoir avec maturité. Mais son appréciation s'y trouve cependant pleine d'intérêt. Entraîné par le sentiment des vices et des impossibilités de la civilisation en décadence au milieu de laquelle il vivait, il tombe dans une contradiction singulière, d'après laquelle l'état' social ramènerait