PREMIÈRE LETTRE
Après avoir examiné, monsieur, les actions de» animaux ; après avoir vu comment, dans les ùiSérentes espèces, les sensations, la mémoire et les besoins produisent, étendent et bornent enfin Tintelligence, il peut être utile de jeter un coup d'œil sur nous-mêmes. En considérant seulement une partie de ce qu'est l'homme, nous le vengerons aisément de l'injure qu'on lui fait, en dégradant les autres animaux, afin de l'élever. Nous reconnaîtrons la place distinguée qui lui est assignée par l'auteur de la nature. Ses avantages réels sont assez brillants pour établir par eux-mêmes sa supériorité, sans l avoir recours à des ressources contre lesquelles JL déposent l'expérience et le sentiment. Lés vrai»
détracteurs de Tespôce humaine sont ceux qui croient avoir besoin de nier rintelligence des animaux pour maintenir la dignité de Tliomme, comme si cette dignité n'était pas indépendante et personnelle, comme si la portion que les autres animaux ont reçue du créateur avait quelque influence sur les avantages immort^ dont il nous a comblés. Je ne prétends pas, monsieur, à beaucoup près, traiter cet immense sujet dans toute son étendue. Ce travail serait fort au-dessus de mes forces, et d'ailleurs il exigerait des yolumes. Je ne veux qu'indiquer les principes généraux des actions humaines, et tâcher de les reconnaître dans quelques-unes des manières dont la société les modifie, et souvent les défigure. Ce qui rend cet examen épineux, c'est qu'on ne voit pas, au premier coup d'œil, dans l'espèce, un caractère distinctif qui convienne à tous les individus. Il y a tant de différence entre leurs actions, qu'on serait tenté d'en supposer dans leurs motifs. Depuis l'esclave, qui fiatte indignement son maitre, jusqu'à Thamas qui égorge des milliers de ses semblables pour n'avoir personne au-dessus de lui, on voit des variétés sans nombre. On ne peut qu'être frappé d'admiration lorsqu'on regarde les travaux immenses de Vhomme, qu'on examine le détail de ses arts et le progrès de ses sciences, qu'on le voit franchir les mers, mesurer les cieux, et disputer au tonnerre son bruit et ses effets. Mais comment n'être pas surpris en même temps de l'ignorance et de la stupidité de la plttsgrandepartiederespèca! Commentée pas frémir
de la bassesse ou de Tatrocité des actions par lesquelles s'avilit souvent ce roi de la nature I Effrayés d^ cet assemblage monstrueux, quelques moralistes ont eu recours, pour expliquer Thomme, à un mélange de bons et de mauvais principes, qui lui-même a grand besoin d*étre expliqué. L'orgueil, la superstition, la crainte, ont embarrassé la coibaissance de l'homme de mille préjugés que l'observation doit détruire. La religion est chargée de nous conduire dans la route du bonheur qu'elle nous prépare audelà des temps. La philosophie doit étudier les motifs naturels des actions de l'homme, pour trouver les moyens, du même genre, de le rendre meilleur et plus heureux pendant cette vie passagère. Il faut convenir qu'en regardant l'homme tel qu'il est aujourd'hui dans l'état de société, on est tenté d'abord de le croire dénaturé. Tant d'idées étrangères à sa constitution primitive, tant de passions factices entrent dans sa composition actuelle, que plusieurs philosophes ont cru nécessaire, pour le connaître, de remonter à un état ancien, où l'on pût trouver plus de simplicité et moins de complications. Mais ce moyen ne paraît pas fait pour garantir de l'erreur. On commence par supposer l'état qu'on examine, et les réflexions de l'observateur ne peuvent porter que sur l'ouvrage de son imagination, qui peut être fort éloigné de celui de la nature. Ce n'est donc point dans un passé qui nous est inconnu, qu'il faut chercher à connaître l'homme; mais en le regardant tel qu'il est souaaod y^ux, ilesit facile de distingué^
à part les besoins qu'il tieut de la nature, d'ayec ceux que Tétat de société fait naître, et qu'ensuite il rend habituels. On peut ainsi parvenir à reconnaître les éléments qui entrent dans la composition de l'homme, et les produits de ces éléments.
Tous les philosophes, e% même la plupart des théologiafts, conviennent aujourd'hui que nos sensations sont la matière première de nos idées ; et cette vérité, connue depuis longtemps d'une manière générale et assez vague, ne pouvait pas échapper, avec tous ses détails, à la sagacité de nos observateurs. Ceux qui ont examiné l'entendement humain, ont très-bien marqué l'ordre dans lequel nous éprouvons les effets de cette faculté générale, à laquelle nous devons toutes nos connaissances. Mais sentir n'est pas simplement apercevoir. Dans une sensation, il j a presque toujours deux impressions à considérer : la perception de l'objet qui la cause, et la modification qu'en reçoit notre âme, c'est-à-dire, le plaisir ou la douleur qu'elle nous fait éprouver. C'est principalement de ce qu'il j a de représentatif dans nos sensations, que proviennent nos connaissances. Du genre d'affection qu'elles nous causent, naît le plaisir ou la douleur, c'est-à-dire, un sentiment qui nous fait aimer ou haïr notre existence. L'une de ces impressions nous met dans le cas de comparer, déjuger, etc. ; l'autre nous porte à désirer, à vouloir. Celle-ci est l'agent impérieux qui nous remue ; le désir est le créateur de nos actions; pour nom conD^itce, il .laut obsetrjor ce qui Texciie
en nous. La faculté de sentir, qui appartient à Tâme, n'ayant d'exercice que par l'entremise des organes matériels dont l'assemblage forme notre corps, il peut en résulter une différence naturelle entre les hommes. Si le tissu des fibres n'est pas le même dans tous, quelques-uns doivent avoir certains organes plus sensibles, et recevoir en conséquence, des objets qui les ébranlent, une impression dont la force est inconnue à d'autres. Dans ce cas, nos jugements et nos choix n'étant que le résultat d'une comparaison entre les différentes impressions que nous recevons, ils seraient aussi peu semblables d'un homme à un autre que ces impressions mêmes. De là on pourrait conclure que la connaissance de l'homme est une chose impossible, que chaque individu a une mesure qui ne peut nullement s'appliquer à l'espèce entière, que le jugement qu'on porte de la conduite d'autrul est toujours injuste, et que les conseils qu'on lui donne sont encore plus inutiles. Ma raison doit être étrangère à celle d'un homme qui ne sent pas comme moi; et si je le prends pour un fou, il a droit de me regarder comme un imbécile. Mais toutes nos sensations particulières, tous les jugements qui en résultent, aboutissent à une disposition commune et nécessaire à tous les êtres sensibles, le désir du bienêtre. Ce désir, sans cesse agissant, est déterminé par nos besoins vers certains objets. S'il rencontre des obstacles, il devient plus ardent, il s'irrite, et le désir irrité est ce qu'on appelle passion, c'est-à-dire un état de souffrance dans lequel l'àme tout entière
se porte vers un objet comme vers le point fixe de son bonheur. Pour savoir tout ce dont Tbomme est capable, il faut le voir lorsqu'il est passionné. Si vous regardez un loup rassassié, vous ne soupçonnerez pas sa voracité. Les mouvements de la passion sont toujours vrais, et trop marqués pour qu'on puisse s'y méprendre. Or, en examinant un homme agité par quelque passion, je le vois fixé sur un objet dont il poursuit la jouissance. Que le désir qu'il en a soit naturel ou factice, il écarte avec fureur tout ce qui l'en sépare ; le péril disparaît à ses yeux, et il semble s'oublier soi-même. Le besoin qui le tourmente ne lui laisse voir que ce qui peut le soulager. Cette disposition, qui est frappante dans un état extrême, agit constamment, quoique d'une manière moins sensible, dans les situations plus modérées. L'homme n'a donc point de caractère particulier qui le distingue. Il est toujours ce que les besoins le font être; et comme, surtout dans l'état de société, les besoins varient à l'infini d'individu à individu, et dans le même, selon les temps, on doit trouver en lui des contradictions sans nombre qui sont toutes produites par le désir commun du bien-être. C'est un être merveilleusement divers et ondoyant que Vhommef disait Montaigne, ce grand peintre de la nature humaine. En effet, il paraît être moins le produit de ses inclinations naturelles que des circonstances qui l'environnent. S'il n'est pas cruel par caractère, il ne lui ~ faut qu'une passion et des obstacles pour l'exciter à faire couler le sang, et l'habitude ou les préjugés
peuvent lui rendre ensuite la cruauté nécessaire. Le méchant, dit Hobbes, n'est qu'un enfant robuste ; et si Ton suppose l'homme avec des désirs vifs et sans expérience, comme sont les enfants, on ne voit pas en effet ce qui pourrait Tarréter dans la recherche de ce qu'il poursuit. C'est l'expérience qui nous fait trouver, dans notre union avec les autres, des facilités pour la satisfaction de nos besoins. Alors l'intérêt de chacun établit dans son esprit une idée de proportion entre le plaisir qu'il cherche, et le dommage qu'il souffrirait s'il aliénait les autres. De là naissent les égards, qui naturellement n'ont. lieu qu'autant que les intérêts sont superficiels, mais auxquels l'habitude et le sentiment de la compassion, dont nous parlerons dans la suite, donnent beaucoup de force. Mais les passions nous ramènent à l'enfance, en nous présentant vivement un objet unique avec ce degré d'intérêt qui éclipse tout. Ce mot passion réveille, monsieur, un grand nombre d'idées bien différentes entre elles, lorsque l'on considère l'homme dans l'état de société. L'état social et les différentes formes qu'il peut recevoir, produisent, entre les hommes, une complication infinie de rapports et de manières d'être, dans lesquels on trouve les passions naturelles de l'homme absolument dénaturées. Il est donc nécessaire de bien distinguer les besoins que la nature donne à l'homme individuel, d'avec ces besoins qu'on peut appeler factices, et qui naissent dans l'état de société. Quoique ceux-ci doivent nécessairement dériver des premiers, ils se trouvent à la fin
gi dissemblables, qu'il faut la plus grande attention pour retrouver leur oj:*igine.
Il entre dant^ la constitution de l'homme beaucoup plus de besoins naturels que dans celle de tous les autres animaux. Quand son intelligence ne serait pas essentiellement supérieure à la leur, il acquerrait nécessairement, par ses besoins et ses moyens, une grande supériorité sur toutes les autres espèces. Ce n'est pas que le besoin de se nourrir, qui peut devenir un des plus pressants, doive naturellement le forcer à beaucoup d'industrie. Porté, par son goût et par sa constitution, à s'accommoder de différentes espèces de nourriture, il est moins exposé. qu'un autre & en manquer. La chasse, la pèche, le lait des troupeaux et les fruits de la terre, peuvent également assouvir son appétit. Ce n'est pas l'homme affamé qu'il est difficile de rassasier, c'est l'homme dégoûté, dont il est embarrassant d'exciter les désirs ; et la terre fournirait, peut-être sans beaucoup de peine, à l'homme naturel, les aliments grossiers suffisants pour entretenir sa vigueur. Cependant les facilités qui résultent de l'association pour la chasse ou pour la pèche, établissent bientôt une société entre les hommes chasseurs ou ichthyophages ; et la multiplication delà peuplade n'est pas longtemps sans amener la nécessité delà culture des terres. Celleci conduit à un nouvel ordre de rapports et d'institutions, qui ne sont point de notre sujet. Toujours est-il certain que, si l'homme n'avait besoin que d'être nourri, la société lui serait beaucoup moins
né««SMird, qu'elle ne serait que difficilement établie, et que peut-être nous n'admirerions pas tous les progrès que d'autres besoins ont fait faire & Tindustrie humaine.
Dans la plupart des climats^ Ubomme est condamné à se vêtir, sous peine de la douleur et même de la mort. Ce besoin doit donc être mis au rang de ceux de première nécessité, et peut-être oblige-t-il à beaucoup plus de réflexions et d'inventions que le besoin de se nourrir. Ce n'est pas que l'homme ne puisse- d'abord se couvrir grossièrement avec la peau des bêtes qu'il aura tuées , sans leur donner aucune préparation ; mais il ne pourra pas s'en servir longtemps sans être forcé, par les inconvénients, de réfléchir sur les moyens de rendre ce vêtement simple plus propre à son usage. De ces réflexions naîtra l'art de passer ces peaux, pour les rendre plus souples et plus durables ; celui de les coudre ensemble pour en être plus complètement ou plus commodément couvert. Les peuples les plus stupides, comme les Samoièdes et les Groënlandais, n'ignorent pas ces deux arts, qui sont une suite de la nécessité de se vêtir. S'ils ne savent pas, comme nous, convertir en fil l'écorce du chanvre et du lin, ils se servent assez heureusement des nerfs des animaux qu'ils ont tués, et ils donnent aux peaux de ces animaux la souplesse, sans laquelle elles ne rempliraient pas entièrement leur destination. Voilà déjà plusieurs arts dus à un besoin de première nécessité, et sans l'invention desquels, dans la plupart des clima''
rhomme, dont la constitution est peu proportionnée à leur inclémence, périrait infailliblement. Mais aussi ces arts sont inventés partout où ils sont néce^ saires. Le besoin, ce maître universel de tous les êtres sensibles , donne à cet égard de savantes leçons à ceux qui d'ailleurs sont les plus stupîdes et les plus grossiers. Mais, quelque bien vêtu que soit Thomme, il sera encore tellement à la merci des intempéries de Tair, qu'une habitation lui est aussi nécessaire qu'un vêtement. S'il commence par se retirer dans le tronc d'un arbre, que la nature ou lui-même aura creusé, cette demeure resserrée lui paraîtra bientôt insuffisante, parce qu^elle l'e^t en effet. Le besoin le conduira à rassembler des feuillages et des branches, à les lier ensemble, à les remparer avec de la terre, à les couvrir d'herbes sèches ou de gazon qui ferment le passage à la pluie ; en un mot, à se construire une cabane. C'est encore ce que font, et tous à peu près de la même manière , les peuples les plus brutes dans les climats rigoureux. C'est un art de première nécessité, que la constitution même de l'homme le force d'inventer, sous peine de la douleur et de la mort.
L'amour est sans doute aussi pour l'homme un des besoins les plus pressants. Il se fait surtout sentir avec un empire prédominant lorsque les autres sont satisfaits. Cette passion terrible, qui tourmente et perpétue tous les êtres animés, n'a point pour l'homme de saison particulière. Presque toujours agissante dans Vàge de la vigueur, lors
même que les idées morales, soit réelles, soit illusoires, n'ont rien ajouté à sa vivacité naturelle, la jouissance amortit un instant les désirs, mais sans les éteindre. L'espérance du moment à venir se confond avec rivresse du moment présent, et donne à cette passion un caractère de permanence qui ne peut guère manquer d'établir une société durable entre le mâle et la femelle. Il me parait, monsieur, que les premiers désirs de Thomme adulte doivent rattacher à une femme, et que ce lien doit être également resserré par le souvenir et par Tespé* rance. L'habitude, qui produit Tincon&tance et le dégoût dans Thomme civilisé, dont la constitution est altérée, exerce un pouvoir tout différent sur rhomme naturel. La communauté des femmes a pu être, dans quelques sociétés, l'effet d'une institution particulière ; mais elle n'a jamais été l'institution de la nature, qui tend, par toutes sortes de voies, à resserrer l'union des mariages. Outre les avantages et les secours réciproques qui résultent de l'association, ce lien acquiert bientôt une force nouvelle par la naissance des enfants, dont les besoins exigent une communauté de soins qui multiplie les rapports que le père et la mère avaient déjà l'un avec l'autre. En regardant seulement ces objets intéressants d'une tendresse naturelle, il est impossible que les parents n'y trouvent pas des motifs pour se devenir plus chers. Les soins mêmes qu'ils concourent à donner à ces faibles créatures, en leur faisant naître l'idée d'une propriété commune, excitent en eux un sen-
timent profond qui tend aies unir. Mon dessein n'est pas d'examiner comment, la famille venant à se multiplier, la société s'étend, les intérêts se divisent, les lois s'établissent. Il nous suffit d'avoir observé que tout rend à Thomme l'association nécessaire, que sans elle l'espèce ne pourrait qu'à peine subsister, et que la sociabilité est fondée sur la constitution même de l'homme, et sur les besoins les plus pressants qui en dérivent. Mais ceux que nous venons d'indiquer ne sont pas les seuls qu'il tienne de la nature. Il est d'autres dispositions qui lui rendent la société du moins très-intéressante, et qui, peut-être plus que les premiers besoins, influent sur ses efforts, 068 progrès et ses crimes. L'homme n'a pas seulement besoin d'être nourri, vêtu, défendu des injures de l'air, et même d'éprouver, pendant une partie de sa vie, les vives émotions de l'amour. Ces objets réunis pourraient suffire à l'homme isolé, parce que la nécessité d'y pourvoir occuperait tout son temps, et lui laisserait à peine celui du sommeil. C'est ce qui arrive en effet à ces malheureux que la pauvreté dévoue à une fetigue continuelle pour soutenir leur vie. Mais l'excès du travail, l'inquiétude et la crainte, ne leur laissent qu'un sentiment pénible de l'existence; ils n'en jouissent point, ils en souffrent et n*en sont avertis que par la douleur. Lorsque l'homme a de quoi satisfaire à tous les besoins dont nou3 avons parlé ; lorsque les bienfaits de la nature ne lui laissent, à cet égard, aucune inquiétude prochaine pour l'avenir; lorsqu'enfin il paraît n'avoir
qu'à jouir d'un heureux loisir, un nouveau besoin le tourmente, celui d'avoir un sentiment vif de sa propre existence. Nous ne sommes présents à nousmêmes, que par des sensations immédiates ou des idées. Il faut qu'elles nous intéressent pour nous rendre heureux ; et malheureusement les sensations qui nous ont le plus intéressés s'affaiblissent par leur continuité. Ce que nous avons regardé longtemps devient pour nous comme les objets qui s'éloignent, dont i^ous n'apercevons plus qu'une image confuse et* mal terminée. Le besoin d'exister vivement, joint A cet affaiblissement continuel de nos sensations, nous cause une inquiétude machinale, des désirs vagues, excités par le souvenir importun d'un état précédent* Nous sommes donc forcés, pour être heureux, ou de changer continuellement d'objets , ou d'outrer les sensations du même genre. De là vient une inconstance qui ne permet pas à nos vœux de s'arrêter, et une progression de désirs qui, toujours anéantis par la jouissance, mais irrités par le souvenir, s'élancent jusque dans l'infini. Cette disposition , qui fait bientôt succéder^ le malaise de l'ennui aux émotions les plus intéressantes, est le tourmejit de l'homme oisif et civilisé, comme nous le verrons en examinant ses effets dans la société. Mais nous verrons aussi que ce tourment est la source d'une partie de ses efforts et de ses progrès. Le besoin d'un sentiment tif de l'existence est balancé dans l'homme par une autre disposition, qui lui est commune avec tous les 4utre9 stries sensibles, la {^tresse ou l'amour dr
repos. Cette force d'inertie n'agit très-puissamment que sur la classe oisive de la société. Dans tout autre état, elle est subjuguée par des besoins plus stimulants. Mais ce qu'on aura peine à croire d'abord , c'est qu'elle est le plus grand principe d'activité parmi les hommes. Le repos en perspective, qui faibait courir Pyrrhus, fatigue encore tout ambitieux qui veut s'élever, tout avare qui amasse au-delà de ses besoins, tout homme passionné pour la gloire, ' qui craint des rivaux. L'amour du repos et le désir d'exister vivement, sont deux besoins contradictoires qui influent l'un sur l'autre et se modifient. L'homme craint la peine ; toute espèce d'effort l'importune et le fatigue, à moins qu'il ne soit agité d'une passion. Surtout le travail de penser est insupportable à qui l'habitude ne l'a pas rendu facile. Mais l'ennui devient bientôt aussi importun que le travail même. Il semble à l'homme désoccupé, qu'une partie de son existence lui échappe. 11 change machinalement de lieu, il est forcé de chercher des objets extérieurs dont l'action le remue et excite en lui le sentiment de la vie. N'ayant point d'activité propre, il a besoin d'être passif. Il lui faut des spectacles extraordinaires dont la nouveauté secoue ses organes engourdis. Ce malaise est moins connu de l'homme sauvage, parce qu'il a moins de loisir, et qu'excepté la satisfaction des besoins les plus grossiers, il n'a pas l'idée d'une manière v;ve d'e^û^^ter. Son état habituel est donc une sorte de torpeur. Le mouvement d'un ruisseau suffît pour exciter en lui UAO seo^
sation occupante lorsqu'il n'est pas en action, et rignorance d'une émotion plus forte lui laisse goûter cette situation paisible et voisine du sommeil. Mais si le sauvage a quelquefois joui du sentiment vif de l'existence; si, par exemple, des liqueurs fortes ont excité en lui ce sentiment, il en devient très-avide, et il sacrifie tout à ce besoin nouveau.
Voilà, ce me semble, monsieur, les principaux éléments qui entrent dans la composition naturelle de l'homme. C'est là le fonds que les individus apportent dans la société, et qu'elle met en œuvre par les circonstances qu'elle fait naître et les différents rapports qu'elle établit. On voit que l'association est nécessaire à l'homme pour sa conservation, ou du moins pour son bonheur. Il est cependant certain que les mêmes besoins qui l'invitent à s'approcher de ses semblables produisent ensuite des intérêts contradictoires, qui tendent à l'en éloigner. Le besoin de nourriture n'admet pas toujours le partage; l'amour excite la jalousie, et en tout, l'intérêt de la propriété porte à la personnalité exclusive. L'homme cherche donc l'association pour se préparer les moyens de jouir, et il est ensuite isolé par la jouissance même. Mais les hommes sont doués d'une disposition d'attrait qui les rend naturellement chers les uns aux autres, et qui agit constamment lorsqu'elle n'est point altérée par un intérêt personnel plus puissant, ou par des habitudes qui la défigurent et même l'anéantissent. Un homme n'est point indif-^ férent pour un autre homme. Celui qui souffre est
assuré d'exciter la compassion de ceux qui n'ont point d'intérêt à le voir souffrir, ou dont la sensibilité n'est point encore émoussée. C'est ce qui est prouvé par l'impression générale que font les malheurs d'autrui sur tous les gens désintéressés, et ce que chacun retrouvera dans son propre cœur, pour peu qu'il veuille s'examiner. Plusieurs moralistes ont pensé que ce sentiment n'était que l'effet d'un retour sur soi-même ; que la compassion n'était pas une impression directe, mais un sentiment réfléchi fondé sur l'intérêt personnel. Il est bien vrai que pour compatir, il faut avoir soi-même l'idée de la douleur, parce qu'il est impossible de partager ce qu'on ne connaît point. Mais cette triste expérience ne manque à personne ; et quoiqu'elle soit nécessaire à la naissance du sentiment de la pitié, il n'en est pas moins excité directement par la douleur d'autrui. C'est une douleur réelle que nous fait éprouver la présence d'un homme souffrant. Il en résulte pour nous un malaise physique très-incommode, et qui nous porte, de première impulsion, à secourir le malheureux. Cette disposition précieuse et sacrée acquiert en nous de la force par l'exercice et l'habitude. EJle devient le fondement de toutes les vertus qu'on nomme généreuses, parce qu'elles n'ont d'autre récompense que le plaisir pur d'avoir fait des heureux. Nous chercherons, monsieur, dans la lettre suivante, quel est le produit de toutes- ces dispositions naturelles à l'homme, comment ces différents
germes se développent dans la société, et se modifient par leur influence réciproque, pour former l'homme tel que nous le voyons.
J'ai l'honneur d'être, etc.