‹ Lettres sur les animauxChapitre 14 sur 22 · SECONDE LETTRE · texte numérisé non relu

SECONDE LETTRE

L'homme, considéré comme solitaire, n'a, monsieur, que des besoins simples, qui ne le porteraient qu'à des actes uniformes, dont T histoire se bornerait à un petit nombre de faits. Mais la solitude ne peut pas être longtemps son état naturel. L'amour du repos, Texpérience des facilités que l'association procure, le besoin de doubler le sentiment de son existence par la communication des idées, une sorte d'inclination ou de tendresse sourde, approchent les hommes les uns des autres. Il semble que tous ces intérêts naturels, qui forment d'abord leurs liens réciproques, devraient concourir à les resserrer de jour en jour. Mais la société étant une fois établie, étendue, et surtout civilisée, il en naît pour les individus qui la composent un ordre d'intérêts nouveaux, qui tendent beaucoup plus à la division qu'à la concorde. Ce n'est pas que l'homme ne conserve toujours les dispositions essentielles à sa nature. L'état social ne les anéantit pas, mais il les éclipse ; et c'est souvent en vain qu'on recherche dans l'homme civilisé l'homme primitif et naturel. C'est ce qui rend la

connaissance de Thomme inâniment épineuse. On ne distingue pas toujours sans peine ce qu'il tient de sa constitution propre d'avec ce qu'il doit à l'état social. Les besoins naturels se trouvent étouffés par une foi^le de besoins factices, et ce sont les derniers qui lui donnent l'impulsion et le mouvement qui se font le plus remarquer. Il est aisé d'apercevoir combien et comment, dans une société nombreuse, ces besoins factices doivent se multiplier. Un des premiers effets de cette multiplication est d'isoler les hommes, que leurs intérêts et leurs inclinations avaient rapprochés. Ainsi, rétat social devient destructeur des principes qui l'ont établi; et ces principes n'ont presque plus d'action dans le cours ordinaire et la durée de la société. La variété des jouissances, qui sont l'objet des désirs de tous, établit uhe rivalité réciproque et générale. Les intérêts se personnalisent et se concentrent; et quoique cette tendance à s'isoler ne soit qu'acquise, on en retrouve partout les effets. Jetez un coup d'oeil sur l'univers, vous verrez les nations séparées entre elles, les sociétés particulières formant des cercles plus étroits , les familles encore plus resserrées, et nos vœux, toujours circonijcrits par nos intérêts, finir par n'avoir d'objet que nous-mêmes. Cette disposition est une suite du désir général du bien-être , nécessaire à tout être sensible. Il est impossible que nous ne poursuivions pas les jouissances que nous envisageons comme essentielles à notre bonheur, et que nous n'ayons pas le désir d'écarter tout ce qui peut en troubler la

possession. Voilà Timpulsion de la nature, et elle s'applique à tous les beltoins factices que la société fait naître. La raison, c'est^À^re Texpérience, rec-* tiâe, à la vérité, les erreurs de jugement dans les^ quelles nous pouvons tomber sur ce qui nous parait d'abord essentiel à notre bonheur; elle nous montre aussi les désirs d'autrui armés contre les nôtres, et le danger qu^il y aurait pour nous dans la poursuito inconsidérée de ce qui nous plaît; mais si elle arrête les effets de cette disposition par la balance d'un intérêt prédominant, la disposition elle*méue sub-* siste dans toute sa force, et c'est le désir éclairé du bonheur qui en réprime le désir aveugle. Ce mai, que Pascal ne haïssait dans les autres que parce qu'un grand philogpphe s'aime comme un homme du peuple, n'est donc pas haïssable en soi, puisqu'il est universel et nécessaire. Chacun éprouve cette per* sonnalité de la part des autres, et la lui rend. On ne peut donc raisonnablement attendre de l'attachement de la part des hommes, qu'autant qu'on est de quelque utilité pour eux. L'attachement du chien pour le maître qui le nourrit est une image âdèle de l'union des hommes entre eux. Si ses caresses durent encore lorsqu'il est rassasié, c'est que l'expérience des besoins passés lui en fait prévoir de nouveaux. Les liens qui unissent les hommes dans la société n'étant pas toujours formés par des besoins apparents ou de première nécessité, ils ont quelquefois un air de désintéressement et de liberté qui nous en impose. On ne regarde pas comme effets du besoin les plaisirs

enchanteurs de Tamitié ; on croit s'oublier soi-même en aimant ses amis, et en effet on sacrifie souvent pour eux des intérêts très-chers. Mais nous ne regardons ces sacriflces comme vraiment désintéressés, que faute de connaître tout ce qui est besoin pour nous. Cet homme, dont la conversation vive fait passer dans mon âme une foule d'idées, d'images, de sentiments, m'est aussi nécessaire que la nourriture l'est à celui qui a faim. Il me délivre de l'ennui, il me procure un sentiment vif et complet de mon existence, c'est-à-dire qu'il satisfait à l'un des besoins les plus pressants que je puisse éprouver. Vom m'êtes devenu si nécessaire, gu'U m'est impossible de vivre heureux sans vous; c'est ce qu'on peut dire de plus flatteur à son ami. Plus nos attachements sont vifs, plus nous sommes aisément trompés sur leur véritable motif. L'activité des passions excite et ras» semble une foule d'idées dont l'union produit des chimères, comme la chaleur de la ûèvre fait éclore des rêves dans le cerveau d'un malade. Cette erreur sur le véritable but de nos passions ne nous séduit jamais d'une manière plus marquée que dans l'amour. Lorsqu'au printemps de notre âge le moment est ar* rivé où se fait sentir le besoin qui rapproche les sexes, l'espérance, jointe à quelques rapports souvent mal examinés, une sur un objet particulier nos vœux d'abord errants. Bientôt cet objet, toujours présent à nos désirs, détruit en nous tout intérêt pour ce qui n'est pas lui. L'imagination active va chercher des fleurs de toute espèce pour embellir son idole. Ado-

rateur de son propre puvrage, un jeune homme ardent voit dans s maîtresse le chef-d'œuvre des grâces, le modèU de la perfection, Tassemblage complet des merveilles de la nature. Son attention concentrée ne 8*échappe un moment sur d'autres objets que pour les subordonner à celui-là. Si son âme vient à s'épuiser par des mouvements aussi rapides, une langueur temdre l'appesantit encore sur la même idée. L'image chérie ne l'abandonne dans le sommeil qu'avec le sentiment de l'existence. Les songes la lui représentent; et, plus intéressante que la lumière, c*est elle qui lui rend la vie au moment du réveil. Alors, siTart ou la pudeur d'une femme, sans désespérer ses vœux, les irrite par une réserve adroitement ménagée, le pouvoir des vertus se joint à rillusion des charmes; la crainte et le respect lui laissent à peine lever des yeux tremblants sur cet objet majestueux. Ses désirs sont anéantis par une vénération profonde, ou bien ils cèdent au plaisir d'obéir à ce qu'il adore. Sa vie même serait mille fois prodiguée, si l'on désirait de lui cet hommage. Enfin arrive ce moment qu'il n'osait prévoir, et qui le rend égal aux dieux. Le charme cesse avec le besoin de jouir; les guirlandes se fanent, et les fleurs desséchées lui laissent voir une femme souvent aussi flétrie qu'elles.

C'est ainsi, monsieur, que, dans la société, presque tous nos besoins se dénaturent au point de devenir méconnaissables; les passions même les plus actives perdent de vue leur objet naturel. Les objets secon-

daires, qui d'abord n'étaient envisagés que comme des moyens, prennent la première place. Si vous en exceptez les classes d'hommes continuellement oc-' cupés du soin de pourvoir à leur subsistance et des inquiétudes qui y sont relatives, vous trouverez tous les autres entraînés par des passions purement factices, ou du moins par ce qu'il entre de factice dans les passions naturelles. Ce ne sont plus ces besoins primitifs de nourriture, de vêtement, de logement, qui les occupent dès qu'une fois ces choses leur sont assurées. C'est alors qu'ils éprouvent immédiatement les effets des deux dispositions dont nous avons parlé, l'amour du repos et le besoin d'exister vivement, lesquelles , quoique contradictoires , agissent toujours ensemble. On peut être surpris, au premier coup d'œil, que ce soient la paresse et l'ennui qui donnent le mouvement à l'univers; mais, en observant avec quelque attention, il est impossible de ne pas l'avouer. La haine du travail et la crainte de l'ennui combinées ensemble produisent d'abord trèsdirectement l'amour du pouvoir. On regarde comme un de ses privilèges l'assurance d'être heureux sans peine. On ne peut être fortement remué et intéressé sans fatigue que par l'impression reçue des objets extérieurs; mais comme ces objets ne se présentent pas d'eux-mêmes, il faut donc que d'autres hommes soient occupés à rassembler tout ce qui peut exciter en nous des sensations qui nous agitent, sans que nous ayons la peine de l'activité. Or, rien n'est plus commode à cet égard que d'être le maître, et d'or-

donndr. C'est oe qui fait que les hommes ont tous une disposition naturelle au despotisme, et que Texerciee en est surtout cher à ceux qui sont désoooupés. Le eonte du sultan qui voulait qu'on lui récitât des histoires amusantes sous peine d'être étranglé est une histoire assez âdôle des dispositions secrètes de la classe oisive de la société. Mais comme il n'y a guère de vœux durables sans espérance, la tendance au despotisme qu'ont tous les hommes est limitée dans la plupart par le sentiment de Timpuissance; et elle se borne à acquérir la supériorité dans la classe où Ton peut espérer de s'élever. Il en résulte seulement dans chaque homme un désirinquiet d'élévation qui l'éveille , le tourmente, et le tient souvent agité pendant toute sa vie, quoiqu'il ait^our premier principe l'amour du repos. L'idée de dis* tinction étant une fois établie, elle devient dominante, et cette passion subséquente anéantit celle qui lui a donné la naissance. Dès qu'un homme s'est comparé avec ceux qui l'environnent, et qu'il a attaché de l'importance à s'en faire regarder, ses véritables besoins ne sont plus l'objet de son attention ni de ses démarches. S'il ne peut pas être, il veut du moins paraître ; et de là, dans la plupart, le goût ' de la décoration extérieure et de tout l'appareil qui peut donner aux autres l'idée du pouvoir. La mode* ration, qui n'est que l'effet d'une paresse plus profonde et mieux raisonnée, est devenue assez rare pour être admirée, et dès lors elle a pu être encore un objet d'ambition, puisqu'elle était un moyen de

con&idératioE. Les hommes modérés ont même été de tout temps soupçonnés de masquer des desseins ^ parce qu'on ne suppose dans les autres que la disposition dont on est soi-même affecté. Si Ton n'espère pas attirer sur soi les regards do^ l'univers ou d'une république entière, on se contente de se faire remarquer de ses voisins, de primer sur ses égaux; et l'on devient heureux par l'attention concentrée de son petit cercle. Les prétentions, particularisées suivant les goûts et les moyens, donnent lieu à ces différentes classes qui divisent et circonscrivent les connaissances et les emplois. Beaucoup d'individus s'agitent dans chaque tourbillon pour arriver aux premiers rangs. Le faible, ne pouvant s'élever, devient envieux, et fait des efforts pour abaisser ceux qui s'élèvent. L'envie, exaltée et différemment modifiée, produit quelquefois de grands crimes et toujours les petites noirceurs qui désolent la société. Ce désir, par lequel chacun tend à monter au-dessus de la place qui lui est assignée, semble être en contradiction avec une pente à l'esclavage qu'on remarque dans la plupart des hommes, et qui cependant n'est encore qu'une suite de l'amour du pouvoir. Autrefois, la crainte ex une sorte de saisissement d'admiration ont dû soumettre les hommes ordinaires à ceux que des passions fortes portaient à des actions utiles et hardies. Mais ce n'est pas de ce genre de soumission dont il est question ici. Je parje encore de cet esclavage si commun que s'imposent, par exemple, dans les cours, des gens qui pourraient yiyre indépendants sous la

protection des lois. C'est l'amour du poavoir qui conduit à celui-là. On rampe au pied du trône, afin d'être encore au-dessus d'une foule de têtes qu'on aime à faire courber. Il doit en résulter que les esclaves les plus bfts avec leurs supérieurs sont les despotes les plus hautains avec ceux que la fortune place au-dessous d'eux; et c'est en effet ce qu'on voit toujours arriver. Le visir, humilié en présence de son maître, est bien pressé de rendre aux bâchas les dédains du Grand-Seigneur. L'amour des richesses n'est encore que l'amour du pouvoir, c'est-à-dire le désir d'éprouver sans peine des sensations nouvelles et intéressantes, car les jouissances naturelles et immédiates n'exigent pas la nécessité d'être riche. Mais dans toute société nombreuse, où la propriété est assurée par les lois, les richesses donnent en effet le plus réel des pouvoirs. Celui qui peut fournir aux besoins, soit naturels, soit factices, d'un grand nombre d'hommes, est assuré de leurs soins et de leur empressement. Le désir d'acquérir des richesses est donc un produit nécessaire de l'état social ; c'est une conséquence directe de la tendance naturelle de l'homme vers le repos, jointe au besoin d'exister d'une manière vive. Aussi les hommes, en général, sont-ils très-avides des richesses et du pouvoir. Mais l'activité avec laquelle on les poursuit, et qui sert à les obtenir, devient elle-même, par l'habitude, un besoin qui se fait vivement sentir. On travaille donc, on s'agite longtemps pour arriver à un repos dont on n'est plus capable lorsqu'on en a acquis les

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moyens. De là* cette insatîabilité qu'on reproche aux avares et aux ambitieux dans tous les genres. Ils n'ont plus le besoin de posséder, ils sont tourmentés de celui d'acquérir; et la nécessité d'une agitation continuelle est en eux une production de l'amour du repos. C'est ainsi, monsieur, que, dans l'état social, les passions, les dispositions les plus naturelles à Thomme s'altèrent par degré et changent d'objet. La sociabilité même, c'est-à-dire cette inclination qui approche les hommes les uns des autres , s'oblitère et n'agit presque plus sur les hommes rassemblés. Ceux qui poursuivent les mêmes jouissances et qui ont des prétentions communes sont au contraire, entre eux, dans un état d'effort réciproque. Si les hostilités ne sont pas continuelles, c'est un repos semblable à celui des gardes avancées de deux camps ennemis. L'inutilité reconnue de l'attaque maintient entre elles les apparences de la paix. De tout ce que nous venons de dire, on pourrait conclure ' que l'état social tend à dépraver l'homme ; que les intérêts diversifiés qu'il fait naître et la concurrence qu'il établit, en éveillant l'industrie, en excitant les efforts, produisent à la vérité les connaissances et leurs progrès, mais qui ne sont que trop rachetés par les crimes qui ont la même origine. Cette conclusion ne serait pas légitime, et ce serait attribuer à l'état social ce qui n'est dû qu'à la forme particulière de la plupart des sociétés que nous connaissons. L'homme isolé serait très-malheureux. L'association lui est nécessaire ; il y tend par ses intérêts et

ses inclinations, et Tétat social en lai«-méme devrait contribuer au bonheur de tous. Mais ce bonheur de tous, qui est l'objet naturel de Tétat social» ne parait pas être celui des constitutions particulières 'de société, établies ordinairement par la violence, Tusurpation ou le hasard , et fondées sur les intérêts du plus petit nombre. Ce sont ces constitutions auxquelles on peut reprocher de ne pas procurer aux hommes les avantages qui pourraient naturellement résulter de Tétat social. Quelle est la meilleure forme de gouvernement possible? C'eit un problème qui ne sera pas sitôt résolu. On peut assurer seulement que si une société était composée de manière qu'une trop grande inégalité ne laissât pas le plus grand nombre dans une indigence à laquelle une opulence excessive fût dans le cas d'insulter ; que chacun des membres, ayant la propriété de sa personne, fût assuré de plus de se procurer Taisance de la vie par un travail modéré ; qu'il n'y eût point dans des villes immenses de ces collections de désœuvrés , embarrassés de leur existence et occupés à en renouveler le sentiment par toutes sortes de moyens ; que la considération fût attachée uniquement aux services rendus au public ; que Tinutilité devînt constamment l'enseigne du mépris : alors l'état social procurerait aux hommes rassemblés le plus grand bonheur dont la faible humanité soit susceptible.

Ce n'est pas, monsieur, qu'on puisse espérer dans aucune constitution une perpétuité , ni même une permanence d'état portée èi, un certain degré. Quand

mémo la forme de la société jxe dénaturerait pas nos affections primitiveSi ailes le seraient peu à peu par une disposition qui agit continuellement et sourdement en nous. Nous avons remarqué que nos sensations s'affaiblissent par leur continuité , et qu'elles ne nous laissent à la fin que le souvenir fatigant d'une existence vive , qui nous échappe sans cesse, et que sans cesse nous cherchons à rappeler. Comme la fermentation aigrit insensiblement les liqueurs, cette disposition altère en nous les impressions les plus sacrées de la nature , et nous rend aujourd'hui nécessaire ce dont hier nous aurions frémi. Les jeux du cirque, dans lesquels les gladiateurs se retiraient après avoir reçu quelques blessures, parurent bientôt insipides aux dames romaines. On vit ce sexe , fait pour la pitié , poursuivre à grands cris la mort des combattants. On exigea dans la suite qu'ils expi* rassent avec grâce , dit l'abbé Dubos , et cette bar* barie devint nécessaire pour achever l'émotion et compléter le plaisir. Par là notre attention se porte avec intérêt sur tous les spectacles extraordinaires ; nous recherchons avec vivacité tout ce qui excite en nous beaucoup d'idées, et surtout des sensations nouvelles. Par là sont déterminés même nos goûts purement physiques. Si les liqueurs fortes nous plaisent , c'est principalement parce que le mouvement qu'elles communiquent au sang multiplie les idées, les rend plus vives, et semble doubler l'existence. On pourrait en conclure que ce qu'on appelle plaisir ne consiste que dans le sentiment de l'exis-

tence, porté à un certain degré. En effet, en suivant ceux du chatouillement, depui» cette sensation vague qui est une importunité , jusqu'à ce dernier terme au delà duquel est la douleur; en remontant du chagrin le plus profond jusqu'à cette douleur tendre et intéressante qui en est une teinte affaiblie, on serait tenté de croire que la douleur et le plaisir, qui sont si essentiellement différents , ne diffèrent au fond que par des nuances. Quoi qu'il en soit, il est certain que nous devons au besoin d'être émus une curiosité qui devient la passion de ceux qui n'en ont point d'autre, un goût pour le merveilleux qui produit souvent une crédulité ridicule , une inquiétude qui nous porte sans cesse hors de nous, et nous promène dans la région des chimères bien plus vaste que celle des réalités. Ce qui est renfermé dans les termes de la raison ne peut pas être longtemps pour nous le point fixe du bonheur. Les choses difficiles et outrées, les idées hors de la nature, doivent séduire presque sûrement la plus grande partie des hommes. La vigilance religieuse et l'occupation de la prière ne suffisent pas à l'imagination mélancolique d'un bonze. Il lui faut des chaînes dont il se charge, des charbons ardents qu'il mette sur sa tête , des clous qu'il s'enfonce dans leà chairs. Par ces différents genres de rigueur qu'il exerce contre lui-même, il est averti de son existence d'une manière plus intime et plus forte que celui qui remplit simplement les devoirs de la vie civile et de la charité. Suivez le cours de toutes les affections humaines, de celles mêmes qui

semblent tenir à la constitution des individus , et qui par là devraient être moins susceptibles d'altéra^ tion, vous les verrez tendre à s'exalter au point de paraître entièrement défigurées. L'homme délicat et sensible est menacé de devenir pusillanime. Le courage dégénère souvent en dureté. Le contemplatif devient quiétiste , et le zélé est bientôt un homme atroce. La gaité même , ce caractère actif qui se montre de la manière la plus constante dans quelques individus, est aussi dans la plupart susceptible d'altération. Il est rare qu'elle dure plus longtemps que la jeunesse , parce qu'elle est absorbée par les passions qui occupent l'âme plus profondément, ou détruite par son exercice même. Mais dans ceux en qui ce caractère subsiste plus longtemps, parce qu'ils ne sont capables que d'intérêts superficiels , il s'altère par degrés, et perd beaucoup de son honnêteté première. Les hommes légers , qui n'ont que la gaîté pour attribut, ressemblent assez à ces jeunes animaux qui, après avoir épuisé toutes les situations plaisantes, finissent par égratigner et mordre. Cette pente , qui entraîne presque tous les individus , peut être remarquée aussi dans l'ensemble des grands événements qui ont agité la terre. Suivez l'histoire de toutes les nations, vous verrez les meilleurs gouvernements, ceux qui paraissaient le plus solidement établis , subir une altération graduelle , et finir par se trouver dénaturés. La démocratie, par l'effet d'une fermentation lente, devient aristocratie, et finit souvent par la tyrannie. La monarchie modé/*ée

est changée , avec le temps, en pouvoir arbitraire; et si, dans un Etat, il n'arrive pas de révolution par des causes extérieures, une cause interne et toujours agissante précipite toutes les formes de -gouvernement dans Tabîme du despotisme, qui lui-même occasionne les plus fréquentes et les plus terribles révolutions. On retrouve encore cette même altération dans les mœurs et le génie des nations différentes. Lorsqu'un peuple commence à se former, que l'Etat n'a point encore acquis le consistance nécessaire, que la crainte des voisins oblige à la vigilance, on voit régner parmi ce peuple des mœurs agrestes, mais vigoureuses, avec de grandes vertus. L'intérêt de la sûreté tient toutes les âmes dans un état d'effort ; et , si à l'esprit de conservation succède celui d'agrandissement et de conquête , on verra durer pendant quelque temps l'héroïsme, la sévérité des mœurs , et l'enthousiasme patriotique. Mais quand l'Etat est enân parvenu à acquérir une étendue et une forme qui assurent la tranquillité des citoyens et qui écartent la crainte des troubles , soit au dedans soit au dehors, la sécurité commence à polir les mœurs, et les rend plus faibles et plus douces. Les idées se tournent du côté des plaisirs , mais la vertu règne encore au milieu d'eux. Une urbanité modeste couvre la volupté d'un voile qui la rend d'abord plus piquante, mais qui devient bientôt importun. Alors tous les vices se produisent peu à peu sans pudeur ; la réserve et la décence sont des ridicules ; la probité un peu rigide devient de mauvaise

compagnie ; et ne pas tolérer du moins d'agréables fripons, c'est ne pas savoir vivre. Dans les arts, vous verrez l'architecture quitter une simplicité noble pour prodiguer les ornements ; la peinture chargera son coloris : la même altération se fera sentir dans les ouvrages d'esprit. Le besoin de nouveauté mettra la finesse à la place de l'élégance, l'obscurité prendra celle de la force ; on sophistiquera tout ; une métaphysique puérile analysera froidement les sentiments, au lieu d'échauffer les âmes . Tout sera perdu, si quelques génies extraordinaires ne rompent pas cette démarche naturelle des penchants humains ; mais il peut arriver que la physique expérimentale cultivée, la science du gouvernement méditée et approfondie , ou le tableau de la nature présenté par des hommes d'une trempe forte , donnent à l'esprit humain un spectacle qui étende ses vues, et fasse naître un nouvel ordre de choses. Un génie heureux peut changer la forme, des esprits de son siècle , comme une révolution change souvent le gouvernement d'une nation.

Nous voyons , monsieur , que l'homme , paresseux par sa nature , mais agité par le besoin d'avoir un sentiment vif de son existence, est dans la société le jouet continuel d'un espoir qui ne se renouvelle que pour le trahir. Fatigué, dans la recherche du bonheur, par la nécessité de se garantir contre les intérêts qui croisent le sien ; rebuté par les obstacles, ou dégoûté par la jouissance, il semble que la méchanceté lui doive être pardonnable, et que le malheur

soit son état naturel. Je ne parle ici que de la classe oisive de la société, de celle qui, ayant sa subsistance amplement assurée, n'est mise en mouvement que par des besoins factices , et ne peut renouveler le sentiment de son existence , qu'en renouvelant sans cesse les objets de son occupation et de sa jouissance. Les hommes , que la nécessité de pourvoir aux besoins indispensables tient attachés à un travail assidu , sont bien plus près du bonheur et plus loin du crime, que ceux dont communément ils regardent le sort avec envie. S'ils sont assurés de se procurer , par leur travail , toutes les choses nécessaires à la vie aisée, ils éprouvent le plus haut degré de bonheur dont la nature humaine soit susceptible. Le travail même est pour eux cette occupation intéressante que les autres cherchent et qui les fuit toujours. Dans leurs moments de relâche , ils jouissent pleinement des dissipations les plus légères et les plus innocentes, qui n'effleurent pas ies âmes épuisées par un loisir continuel. On peut encore mettre au rang des hommes heureux ceux qu'un goût naturel, et surtout l'habitude, ont passionnés pour les arts, pour les sciences et pour les lettres. Ils trouvent dans l'usage de cette passion une occupation et des jouissances sans cesse renouvelées. Les objets en sont si multipliés , qu'ils n'ont point à craindre d'en manquer. D'ailleurs, l'exercice habituel de la raison et du goût fortifie l'un et l'autre sans fatiguer, et donne même le désir de les exercer de plus en plus. Il n'est point d'hommes qui puissent jouir plus complètement d'eux-

mêmes et de ce qui les environne, surtout s'ils savent se défendre de la jalousie et des excès de la rivalité, d'une sensibilité outrée aux mauvais succès qu'ils peuvent avoir, et d'une joie perfide des malheurs d 'autrui.

C'est surtout , monsieur , sur ces deux classes d'hommes qu'on voit agir le plus puissamment ce sentiment dont nous avons parlé , cette pitié tendre qui intéresse naturellement les hopimes les uns aux autres, et qui est le fondement de ce que nous appelons humanité. Ce germe précieux de toutes les vertus se développe moins dans ceux qui sont agités de passions moins modérées , ou qui n'éprouvent qu'un sentiment pénible de l'existence. L'intérêt d'autrui ne peut guère toucher ceux que l'ennui rend à charge à eux-mêmes. Mais, si vous en exceptez quelques monstres atrabilaires qu'une organisation malheureuse et rare porte à la cruauté, et peut-être quelques autres à qui l'habitude a rendu cette émotion nécessaire, les hommes, en général, sont affectés des peines de leurs semblables, lorsque des passions particulières ne font pas taire en eux la nature. Si ce doux sentiment ne s'exalte que dans un petit nombre, jusqu'au point de balancer l'amour-propre, il en tempère l'activité dans presque tous. Peu semblable aux autres genres d'émotion, il se fortifie par Tusage, et la répétition des actes rend la bienfaisance de plus en plus intéressante pour celui qui l'exerce. Si le grand nombre de passions factices qui agitent les individus dans la société civilisée empêche cette

disposition de se dërelopper, si des besoins multipliés et stimulants rendent l'homme plus personnel et plus distrait sur ce qui peut intéresser les autres, on peut dire aussi que la société étend la sphère de Ift pitié naturelle, et la rend d'un usage bien plus habituel. L'homme agreste et sauvage ne peut être que rarement ému. Il faut pour cela qu'il soit témoin de l'excès des douleurs ou des besoins, parce que les douleurs légères ne sont pas même un malheur pour lui, et qu'on ne plaint pas autrui de ce que soi-même on ne redoute pas. Mais il entre tant d'attirail et d'éléments dans le bonheur d'un homme civilisé , il y a tant de privations qui le rendent réellement à plaindre, que la compassion naturelle peut s'exercer à son égard sur une infinité d'objets; et îl n'est presque pas de moments, dans la société, où l'homme sensible ne puisse être tendrement intéressé. Heureux ceux en qui ce sentiment agit d'une manière uniforme et constante ! Adorés de ceux qui les environnent, chacun s'empresse de leur rendre la disposition qu'ils éprouvent, et dont ils jouiraient encore quand on ne la leur rendrait pas. On ne saurait donc l'inspirer de trop bonne heure aux enfants, pour leur bien propre et celui de la société. On devrait chercher à l'exciter en eux par des spectacles pathéthiques, et leur présenter des images attendrissantes qui les accoutumassent à s'en pénétrer. Des leçons d'humanité seraient plus de leur goût, et leur serviraient sûrement plus que les mots barbares dont on les fatigue. Si ces idées ne sont pas fort actives pen-

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dant reffervescence de la jeunesse, elles s'emparent du terrain que les passions abandonnent, et leur douceur remplace Tivresse des plaisirs. Elles élèvent et remplissent Tâme. L'homme dont la journée aurait été employée à faire du bien , et qui le soir n'éprouverait pas le sentiment pur et coaaplet du bonheur, serait un être contradictoire et inconcevable.

Je dis, monsieur, qu' on pourrait développer dans les enfants le germe d'une compassion vertueuse, et que ce serait leur préparer un avenir heureux. Il faut dire aussi qu'il est facile de leur inspirer tous les préjugés favorables, soit au bien des hommes en général, soit à l'avantage de la société particulière dans, laquelle ils auront à vivre. Ces heureux préjugés faisaient à Sparte autant de héros que de citoyens. Dans les situations où l'héroïsme n'est pas si nécessaire, ils pourraient produire aussi toutes les autres vertus relatives au bien public. L'amourpropre étant une fois dirigé vers un objet, une première action généreuse est un engagement pour la seconde, et des efforts qu'on a faits naît l'estime de soi-même, qui soutient et assure le caractère qu'on s'est donné. On devient pour soi le juge le plus sévère. Cet orgueil estimable maîtrise l'âme, et produit ces vertus sublimes que leur rareté fait regarder comme hors delà nature. L'estime de soi-même est le seul principe de toutes les actions fortes et généreuses qui ne sont pas commandées par le fanatisme. On ne doit point en attendre de tout esclave avili t)ar la crainte. L'asservissement ne conduit qu'à la

bassesse et au crime. Mais cette éducation, qui modifie ainsi les hommes en général, et leur imprime un caractère, sont-ce les préceptes, les instructions, les livres de morale, qui peuvent la donner? L'expérience n'apprend que trop que la raison, la discussion, l'exposition, froide de la vérité n'ont aucun pouvoir sur la plupart des hommes. L'homme est un animal imitateur. C'est l'action, c'est la passion qui le modifie et le subjugue. Excepté quelques âmes privilégiées, qui jugent de l'essence des choses par ce qu'elles sentent elles-mêmes, et qui sont faites pour résister au torrent, les autres sont entraînées par l'imitation. C'est elle qui fait prosterner l'enfant aux pieds des autels, qui donne l'air et souvent le caractère grave au fils d'un magistrat, et la contenance fière avec le courage à celui d'un guerrier. Dans une société jiombreuse, les modifications se combinent à l'infini; mais l'influence de l'opinion la plus générale donne à tous ceux qui composent chaque société particulière un air de ressemblance qui la distingue des autres. La continuité des exemples domestiques fait sans doute une impression forte sur les enfants ; mais si les mœurs publiques sont en contradiction avec ces exemples, leur impression plus forte anéantit la première dans les adolescents. Ainsi les hommes, avec les mêmes besoins et les mémesmojens, peuvent étre'difi'érents, et même essentiellement, d'un siècle à l'autre, comme de nation à nation. On a vu depuis peu le siècle de la chevalerie, les siècles des beaux-arts ;

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on voit peut-être celui de la philosophie, et malheureusement on a vu plusieurs siècles de barbarie, de fanatisme et de siiperstitions chez plusieurs nations différentes. Puisque ce sont l'exemple et Topinion qui •déterminent dans la société les objets auxquels Tamoui; du bien-être doit faire aspirer les particu- Jiers qui la composent, il s'ensuit que les hommes, pris en masse, sont le produit de l'exemple et de l'opinion, et qu'il est à peu près possible de leur donner la forme qu'on veut. Cela est surtout facile dans une monarchie, parce que le trône est un piédestal sur lequel, par mille raisons, l'imitation va chercher son modèle. Si les républiques ont^dans l'égalité qui est de leur essence, un excellent moyen de conserver les mœurs pendant un certain temps, lorsque enfin, par le progrès naturel des choses , ces mœurs se sont une fois corrompues, le désordre y devient beaucoup plus diflScile à réparer. Le principe d'égalité ne permetpoint qu'un homme devienne un spectacle entraînant pour les autres, et la vertu de Caton fut une satire inutile des vices de son temps. Mais quelle que soit la forme du gouvernement, les opinions et les mœurs y dépendent infiniment de la situation actuelle de l'Etat, soit intérieure, soit relative à ses voisins. S'il est tranquille au dehors, et qu'au dedans le bon ordre et l'aisance rendent les citoyens heureux, vous verrez éclore les arts de plaisir ; et la mollesse, marchant à leur suite, énerver les corps, engourdir les courages, et conduire à l'affaissement par la volupté. Si de^

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troubles étrasgen» ou des divisions intestines menacent la sûreté des citoyens, la vigilance naîtra de rinquiétude ; Tespoir, la crainte et la haine agite^* font une partie de la nation ; et ces passions, portée» à un haut degré, produiront des efforts, des talenti et des crimes hardis. De tout ce que nous arous dit, monsieur, on peut conclure que Thomme, quoique composé d'éléments simples, n'a point cependant de caractère particulier auquel on puisse reconnaître tous les individus. L*amour du bien-^re lui est commun avec tous les êtres sensibles; mais toutes les modifications reçues dans la société varient à Tin^ fini, pour lui, les moyens d'être bien< Il en résulte une foule de goûts particuliers dissemblables, dont il faudrait connaître la génération pour pouvoir les expliquer. C'estce qui rend souvent, dans le détail, les hommes incompréhensibles et disparates; c'est ce qui fait que les règles prétendues générales ne sont applicables à presque aucun cas particulier. En jugeant des actions, on suppose aux autres les motifs qu'on aurait eus à leur place ; et le petit nombre de ceux qui ont mis leur amour^'propre à être honnêtes y 'perd toujours. Mais en considérant combien il entre d'éléments involontaires dans les détermina^ tiens et les jugements de la plupart des individus^ on doit être porté à une extrême indulgence pour l'espèce entière. Je vous en demande aussi , monsieur ^ pour la longueur de cette lettre, dans laquelle pour* tant je n'ai fait qu'effleurer une petite partie du grand sujet de l'homme. Je ne suis entré dans» aucufi

détail , ni sur la formation du langage , dont rétendue lui donne tant d'avantage, ni sur le privilège de l'écriture, qui fixe et perpétue ses connaissances, ni sur Tinvention et les progrès de ses différents arts, ni sur sa disposition naturelle à l'adoration et au culte de la divinité, qui lui rendait si nécessaire, pour la régler, une révélation qui lui a été si utile. Mais, comme je vous en ai prévenu, j'ai dû me borner, dans mon esquisse, à quelques traits principaux, et il faut bien que vous vous contentiez de ce que je puis.

* J'ai l'honneur d'être, etc

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