TROISIËHË ET DERNIÈRE LETTRE
A MADAME
Il paraît; madame, que la crainte , pour ne pas dire la frayeur, a donné naissance aux premiers sentiments religieux dont nous ayons connaissance. Tous les anciens peuples ont regardé leurs divinités comme malfaisantes. L'idée du diable, c'est-à-dire, d'un être puissant et méchant , tient encore la plus grande place dans la tête des nègres. D'un autre côté , les Tartares , peuples de Sibérie , qui n'ont pas de culte réglé ni de croyance assurée, sont pourtant frappés d'un sentiment religieux de crainte. Ils se tournent le matin vers le soleil levant, et lui adressent cette prière courte : Ne me tue pas. L'idée du pouvoir se joint à celle de la méchanceté dans l'esprit des nègres, relativement à leurs divinités. S'ils demandent à leurs fétiches de la pluie , ou telle autre chose dont ils ont besoin , ils se gardent bien d'en
attribuer le refus à leur impuissance. Ils aiment mieux les regarder comme de mauvaise volonté, ou comme irrités contre eux pour quelques prévarications ; et alors ils cherchent à se les concilier ou à les apaiser par des sacrifices , mais surtout par des abstinences. Tous les temps et tous les lieux fournissent des exemples de cette manière d'apaiser les êtres supérieurs, lorsqu'on le^ a crus en colère. Les nègres de la Côte-d'Or, lorsqu'ils se sont engagés par ce motif à quelques privations , y sont fidèles jusqu'au scrupule; et ils regardent le vol, le viol, comme des peccadilles que les fétiches pardonnent aisément. Tous les hommes sans instruction s'accordent à attacher aux pratiques du culte , quelque absurde qu'il soit, beaucoup plus d'importance qu'à l'observation des préceptes de la morale.
Un peu plus de réflexion sur les biens comme sur les maux qui nous arrivent a fait naître l'idée dun mauvais principe : l'alternative et une sorte de balance entre les biens et les maux que nous éprouvons, leur a fait supposer une puissance à peu près égale, et on les a mis l'un contre l'autre dans un état de guerre où les succès sont partagés. Cette doctrine très-ancienne, ressuscitée au sein même du christianisme, par Manès, et renouvelée ensuite par les Albigeois , a été l'une des plus généralement répandues parmi les hommes sortis de la première barbarie , et on la voit se mêler presque universellement à tous les cultes. On sait combien elle avait fait fortune en Perse. On la retrouve chez les Jokistes,
peuples de la Sibérie. Ils supposent deux êtres souverains, l'un cause de tout le bien, l'autre du. mal. Chacun de ces êtres a sa famille. Tel ordre de diables fait du mal aux bestiaux, tel autre aux hommes faits, tel autre aux enfants, etc. Il en est de même de leurs dieux. Les uns ont soin des bestiaux, les autres protègent les hommes, etc (1).
Quoique les Samoièdes paraissent avoir une idée plus raisonnable de l'Être Suprême , ils admettent cependant un être malfaisant, auquel ils donnent un très-grand pouvoir, et qui, quoique subordonné, lutte souvent avec avantage. La doctrine de l'immortalité de rame n'appartient point à la première enfance de l'homme , mais elle paraît accompagner partout les premiers degrés de la civilisation. Il est même vraisemblable que les législateurs ont employé cette idée salutaire pour donner aux hommes un frein de plus, et à leurs lois une sanction plus forte encore que les punitions temporelles; mais l'idée de l'immortalité de l'àme a été presque partout jointe à celle de la métempsycose; cette doctrine si répandue dans l'Inde, comme tout le monde sait, se retrouve chez les Samoièdes , qui sûrement ne l'ont pas reçue des Brahmes. Elle était aussi répandue et bien établie chez plusieurs sauvages du Canada, à la vérité un peu plus resserrée que celle des Indiens ; ils ne pensaient pas que l'âme de l'homme entrât jamais dans le corps d'une bête. Ils croyaient seulement que
(1) Histoire âes voyages, t. XMU, p. 278.
Tâme d*uii homme, qui avait véci dans un état heureux, et qui en avait abusé, allait animer le corps d'un esclave destiné à la misère et aux plus rudes travaux. Il est clair que ces idées, malgré leurs modifications différentes, sont jetées dans le même moule.
Tous les premiers peuples, au même degré d'ignorance , ont été portés par la nature à honorer de la même manière ce qu'ils avaient choisi pour objet de leur adoration. Nous avons dit que les divinités locales et particulières, étant regardées comme protectrices plus immédiates, ont toujours paru mériter des vœux plus assidus ; que ce culte des dieux locaux, ou, parmi les sauvages, des fétiches qui en tiennent lieu, consiste, d'une manière uniforme, à les orner, à leur faire des présents , à leur consacrer ce qu'on a de plus précieux. A ces formes de culte se joint , chez un nombre de peuples assez grand pour que cela soit remarqué, une coutume qui n'est pas moins absurde , c'est celle de rendre ces prétendues divinités responsables des événements, et d'en exiger, sous peine de ch&timent, le succès de ce qu'on leur demande.
Le peuple de Chine est vraiment idolâtre, quoique le gouvernement en soit fort éloigné et n'adore que l'Être Suprême. Les idoles qu'on permet au peuple, pour l'amuser par des objets sensibles, sont décorées, invoquées, fêtées ; mais si quelques-unes de ces idoles, sommées d'envoyer de la pluie, ou telle autre chose, n'exauce pas les prières qu'on lui adresse, elle est
ordiBairement fustigée, et même dégradée, si elle récidive. Chez les Oétiacks, peuple yoisin de la Sibérie , on orne avec soin les idoles , qui ne sont communément que des bûches arrondies par le bout; on les couvre de soie ou d*autres étoffes , suivant les facultés de chaque famille; on se soumet à différentes abstinences en leur honneur; mais lorsque ces idoles ne paraissent pas prendre assez dlntérét à la petite fortune de ceux qui se sont mis sous leur pro-^ tection, ils les dépouillent, les maltraitent, quelquefois même ils les jettent au feu ou dans Teau, et en fabriquent d^autres. Mais lorsqu'ils prospèrent, il n'est point d'honneurs dont ils ne les comblent à leur manière. On a vu , de notre temps , le peuple ignorant se livrer aux mêmes pratiques superstitieuses, malgré la religion divine qui les condamne, donner dans son cœur le rang et la fonction d'idoles à des représentations de saints personnages que rÉglise expose à sa vénération , les invoquer plutôt comme des divinités locales que comme de puissants intercesseurs , et les rendre responsables des événements.
Plus certaines opinions , certains usages sont absurdes, plus ils répugnent à la raison perfectionnée, plus on doit croire qu'ils tiennent à la nature de l'homme, qu'ils en sont même une dépendance nécessaire, quand on les voit généralement établies. C'est ce qu'il est impossible de méconnaître dans la confiance universelle qu'ont eue, et qu'ont les hommes, dans les talismans et les amulettes.
On sait qu'il y en avait de publics et de particuliers. Les Trojens avaient leur palladium, les Romains leur bouclier sacré, le nom secret qu'ils donnaient à leur ville, et auquel ils attribuaient une vertu conservatrice. Il serait trop long d'entrer dans le détail des villes qui avaient un talisman bizarre, duquel elles faisaient dépendre leurs destinées.
Les Romains voulaient-ils conquérir un peuple, ils conjuraient le dieu protecteur de leur ennemi, l'invitaient à passer chez eux , et lui promettaient qu'il y serait bien traité. Les talismans particuliers étaient sans nombre, et ils obtiennent encore la plus grande confiance, même chez des peuples éclairés. Il n'est pas étonnant qu'un nègre Jalof ou Mandingo ne redoute point les flèches de ses ennemis, lorsqu'il est couvert de ses gris-gris. Mais on peut être surpris de l'aventure d'un Espagnol, homme d'esprit et de talent : il reçut, sans s'émouvoir, un coup de pistolet qu'on lui tira de fort près , et qui paraissait dirigé contre sa poitrine, mais qui ne l'atteignit pas. Comme on lui marquait de la surprise de sa froide tranquillité : — Je n'avais rien à craindre, dit-il, j'avais mon scapulaire.
Il n'y a non plus rien d'étonnant dans la confiance aveugle que presque tous les hommes ont eue dans la divination, confiance qu'un grand nombre de gens qui devraient être instruits conservent encore. La plupart des hommes toujours inquiets, et souvent mécontents du présent, sont tourmentés du désir de connaitre l'avenir; il est rare qu'ils ne soient pas la
dupe des charlatans en ee genre qui veulent les tromper. Mais on peut être surpris de la conformité des illusions qu'ils se sont constamment faites sur les moyens de connaître l'avenir. Tous, par exemple, ont eu le môme respect pour les songes, et une pente égale à regarder ces erreurs de l'imagination, pendant le sommeil, comme la voix de la divinité. Ceux qui se sont chargés d'interpréter ces produits d'une digestion laborieuse ou des fumées du vin ont obtenu les plus grands égards. Les peuples de l'Amérique appelaient par honneur leurs devins d'un nom qui signifiait les voyants y ainsi que les ont appelés les peuples de l'Orient.
Il n'est pas nécessaire d'entrer dans de grands détails sur les oracles dont on sait que les réponses , toujours équivoques, ont été l'objet d'une confiance universelle. Mais il est toujours utile de comparer entre eux quelques peuples éloignés de temps et de lieu, qui se sont accordés dans les manières les plus bizarres de consulter la divinité. Les sauvages de Thesprotie s'en rapportaient au son que rendait le chaudron de Dodone, frappé par de petites chaînes suspendues, et agitées par le vent. Les Brasiliens ont encore aujourd'hui pour oracle une grosse calebasse dans laquelle on jette de petites pierres. C'est là qu'ils croient que l'esprit réside, et rend ses réponses , par le bruit que fait cette espèce d'instrument.
Que dirons-nous des rencontres de différents objets présentés par le hasard, et auxquelles beaucoup
d'hommes de dîiTérents pays se sont accordés à attacher ridée des présages heureux ou funestes? La rencontre inopinée d*un corps mort, le cri des oiseaux nocturnes, le vol d'un corbeau d'un certain côté, sont les annonces les plus funestes pour les habitants de rîle d'Amboine. Tout le monde sait combien de peuples, même instruits, se sont laissé dominer par les présages tirés du vol des oiseaux. L'art d'interpréter les différents vols avait été réduit à Rome en une science mystique professée par un collège d'augures bien payés. Leurs décisions avaient une grande influence sur les plus importantes affaires , même dans les temps florissants de la république. Il est à remarquer que l'esprit humain ne s'est livré à aucun égarement, quelque absurde qu'il fût, que beaucoup de charlatans ne se crussent intéressés à le faire valoir. Pour y parvenir, ils ont eu soin de favoriser et de recommander l'ignorance , parce que sans elle, il serait difficile de soutenir les revenus établis sur, la crédulité. Ce sont eux qui, jadis en Egypte, ont fait regarder comme le plus grand bonheur d'être dévoré par un crocodile; qui, dans l'Inde, consacrent aujourd'hui comme des saints ceux qui ont été écrasés sous le char d'une idole ; qui persuade aux princes du Thifcet que les excréments du grand Lama sont un aliment salutaire et sacré qu'il n'envoie qu'à ceux qu'il veut honorer de la plus grande faveur.
De tout ce que nous avons dit , madame , je crois qu'on est en droit dô conclure que l'ensemble des
dispositions et des actions principales de Tespèce humaine se ressemble partout, que les peuples les plus séparés par la distance des siècles et des lieux, se réunissent dans les inventions les plus bizarres. Il semble que la raison devrait être le point de réunion commun , ou que du moins elle ne devrait pas tarder à rectifier les jugements de Tespèce entière. C'est le contraire qui est vrai ; Terreur appartient à l'espèce, et elle se produit, comme nous l'avons vu, sous des formes qui ne sont pas infiniment variées. La raison est et sera toujours le privilège d'un petit nombre d'individus.
Il n'y a que les sciences positives qui aient fait des progrès assez constants , parce qu'un fait nouvellement observé peut toujours être ajouté à un autre, et qu'au moyen de l'écriture il reste enregistré. La géométrie, l'astronomie, la physique expérimentale, sont dans ce cas. Mais la législation, la philosophie morale, la poésie, la sculpture, tous les arts du ressort du génie n'ont pas fait de grands progrès depuis' qu'ils sont arrivés à un certain terme. Peut-être même se sont-ils un peu dégradés en venant des anciens jusqu'à nous. L'homme considéré du côté de son avancement dans les sciences positives est donc véritablement admirable. Un esprit attentif ne peut qu'être émerveillé des connaissances accumulées dans la science de l'astronomie, dans celle de la navigation, etc. Mais lorsqu'en même temps on voit la plus grande partie de Fespèce obéir à des impulsions purement machinales ; lorsqu'on la voit bi-
zarremcnt crédule, mécaniquement superstitieuse, portée à Tidolâtrie dont elle est à peine défendue par une révélation divine, il est impossible d'y méconnaître une uniformité fondamentale, non pas sans doute aussi resserrée qu'on l'aperçoit dans les autres espèces d'animaux, mais beaucoup moins étendue qu'on ne devrait l'attendre de la multiplicité de ses moyens.
Une preuve que dans l'homme le mécanisme se mêle à la réflexion et souvent l'emporte sur elle , c'est que les dispositions acquises se transmettent par la naissance, comme dans les autres espèces d'animaux. <
Les missionnaires rendent témoignage qu'on a pris des enfants sauvages au berceau , qu'on les a fait élever avec beaucoup de soin , qu'on n'a rien épargné pour leur dérober la connaissance des usages de leurs pères, et quef toutes ces précautions ont été sans fruit. La force du sang l'a toujours emporté sur l'éducation : à peine se sont-ils vus en liberté, qu'ils ont mis leurs habits en pièces, et qu'ils sont allés au travers des bois chercher leur nation , dont ils ont préféré le genre de vie à celle qu'ils avaient menée parmi nous. Ces dispositions, transniises par la naissance, ont dû rendre , en général , les progrès trèslents. L'histoire nous apprend que le genre humain, après plusieurs siècles de lumière , a plus d'une fois été replongé dans l'ignorance et la barbarie , par la pente invincible qu'ont les hommes en général vers la paresse, et vers les idées matérielles et grossières.
Le physicien de Nuremberg a fort bien remarque, que l'homme une fois en société, jouissant du loisir que l'association procure à un certain nombre d'individus, en partageant et en classant les travaux nécessaires , obéit à deux forces qui agissent sur lui en sens contraires. L'une est le besoin d'être ému , et de l'être toujours de plus en plus. L'autre est la paresse naturelle à tous les êtres sensibles, c'est-àdire , une aversion machinale pour la fatigue qui résulte de l'action. Il serait sans doute intéressant d'examiner en détail tout ce que l'homme doit à ces deux pouvoirs. On en verrait sortir presque toutes ses passions factices, ses progrès, l'amour et les abus du pouvoir, en un mot , la plupart des avantages et des inconvénients de l'état social. Mais ce sujet est trop étendu pour qu'on puisse même l'effleurer ici. On peut assurer seulement que dans cet examen, même au milieu des formes qui paraissent' au premier coup d'œil les plus variées, on retrouverait une ressemblance fondamentale.
L'Etre suprême , en créant les êtres sensibles , a su tirer , avec une fécondité merveilleuse d'un seul principe, une foule d'affections et d'actions qui, d'un côté, sont trop multipliées pour ne pas échapper souvent à la sagacité qui les recherche, et d'un autre ont un ensemble d'uniformité qui imprime à chaque espèce un caractère particulier. C'est ainsi qu'il n'est point deux feuilles de chêne qui se ressemblent entièrement. Il est pourtant également vrai qu'il n'est point deux feuilles de chêne qui ne soient semblables
entre elles. Cette variété infinie , jointe à tant de simplicité, caractérise tous les ouvrages de Téternel artisan; mais elle ne brille dans aucun autant que dans le genre animal, et surtout dans l'espèce humaine spécialement destinée à le connaître et à l'adorer.