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DEUXIÈME LETTRE

A MADAME

N'en doutons point, madame , c'est le germe précieux de la compassion qui donne à l'espèce humaine Tayantage le plus marqué suf toutes les autres espèces d'animaux ; c'est lui qui est le vrai fondement de la sociabilité et par conséquent des progrès et des vertus qui placent l'espèce humaine si loin des autres. Si nous ne considérons que l'intelligence, nous trouverons, à la vérité, plus de développement dans la nôtre ; mais nous serons forcés de reconnaître dans toutes les mêmes éléments : sans cette qualité vraiment distincte, la compassion, il n'y aurait de diflférence que du plus au moins, et sur cette différence il y aurait de grandes objections à faire. Celle qu'on répète sans cesse pour établir l'infériorité des bétes, Tuniformité des actions constamment observée dans les espèces, retombe à-plomb sur l'homme, pour peu qu'on veuille y apporter un examen un peu sévère.

Il me semble, madame, qu'on attribue toujours à la généralité des hommes des progrès qui n'appartiennent qu'à un nombre d'individus bien petit, relativement à la totalité de l'espèce. Depuis la création jusqu'à nos jours, c'est-à-dire dans toute la durée connue de la race humaine, le nombre des gens instruits a toujours été si borné, la généralité des hommes a toujours été tellement assujettie à des préjugés, et des préjugés uniformes, qu'on est tenté de croire que les progrès n'ont été qu'individuels. C'est ainsi que parmi les renards, quoique ceux qui sont instruits soient en général plus industrieux que les autres, il s'en trouve pourtant quelques-uns d'une sagacité supérieure, lesquels, en fait d'inventions et de ruses, laissent bien loin derrière eux les plus spirituels de leurs compagnons. Chez les peuples les plus policés, sur mille hommes, à peine y en a-t-il un vraiment instruit ; la classe nombreuse des paysans n'a pas de connaissances qui s'étendent au delà de la culture des terres ; la plupart même n'en ont que de très-bornées. Chez eux c'est moins une connaissance réelle qu'une routine ; de sorte que, même à cet égard, on pourrait regarder comme mécaniques les mouvements qu'on leur voit exécuter. Presque tous les artisans sont dans le même cas. Si par degrés insensibles les arts se sont trouvés perfectionnés par quelques hommes de génie, qui ont ajouté successivement à ce qu'ils avaient reçu de leurs devanciers, la généralité de ceux qui les exercent ressemble beaucoup plus à des automates qu'à des êtres intelli-

gentB. TouB les journaliera, tous les sauvages, en un mot tous les êtres humains qui sont forcés d'employer la plus grande partie de leur temps à la recherche de ce qui est nécessaire aux besoins de la vie, ou ne pensent point ou n'ont que le petit nombre d'idées relatif à la satisfaction de ces besoins.

Les peuples chasseurs, les ichtjophages sont tous dans ce cas, de sorte que l'exercice de l'intelligence paraît inûniment rare dans l'espèce humaine prise en général. Gela est d'autant plus vrai, que les principales actions qui remplissent la vie des hommes de ces différentes classes n'ont plus besoin d'être aidées de la pensée, dès qu'elles sont devenues habituelles. S'il est vrai, comme l'a prouvé M. l'abbé de Condillae, que la réflexion a nécessairement présidé à la naissance de ces habitudes qui, sans elle, n'auraient pas pu se former, il ne l'est pas moins que l'habitude étant une fois établie, les actions prennent un caractère de spontanéité et d'instinct qui rend inutile un nouvel exercice de la réflexion. Parmi ceux mêmes qu'on appelle philosophes, il en est un assez grand nombre qui, dans des systèmes qui paraissent suivis, n'ont pourtant point de pensée réelle. Nous avons vu longtemps ce qu'on nommait philosophie n'être qu'un assemblage de mots inintelligibles ou qui n'étaient pas entendus. Il n'est pas rare encore dans les disputes, même entre gens qui devraient faire usage de leur raison, de voir mettre, à la place d'idées vraiment réfléchies, des suites de mots qu'on a pris l'habitude de ranger dans un certain ordre, et qui

ressemblent plus à un mécanisme un peu compliqué qu'à un exercice régulier de Tintelligence.

En Yous exposant ces vérités, je suis bien loin, madame, de vouloir déprimer la nature humaine. J'aime à reconnaître ses avantages et surtout sa glorieuse destination ; mais ses avantages réels sont trop considérables pour lui en chercher d'exagérés. Je n'examine d'ailleurs que l'homme abandonné à ses facultés naturelles. L'homme en société avec Dieu par le ministère de la religion est d'un autre ordre ; il peut donner matière aux plus sublimes spéculations, mais qui ne sont point de mon sujet.

Tous les animaux sont forcés d'obéir aux dispositions qui résultent de leur constitution propre, et aux différents rapports que leur nature et leur position leur donnent avec tous les êtres qui les environnent. Ces rapports varient en raison de la manière de vivre, de l'espèce de nourriture qui leur est appropriée, des besoins résultant du climat, etc. Or, de la constitution propre de l'homme dérivent un grand nombre de dispositions qui doivent jeter de la variété dans ses actions. La plupart des espèces d'animaux appètent particulièrement un genre de nourriture ; l'homme s'accommode d'un grand nombre de substances, il désire même de la variété ; et comme son espèce est répandue partout et n'affecte point certaines températures particulières, elle doit avoir un nombre beaucoup plus grand de rapports avec les êtres qui l'environnent, et par conséquent une bien plus grande diversité d'actions.

Il n'est pas étonnant que cette diversité ait porté beaucoup de bons esprits à regarder l'homme comme une espèce à part, ne tenant à l'animalité que par une ressemblance d'organisation, mais séparée des autres par un principe actif inhérent à sa nature. C'est d'après cela qu'on a refusé toute intelligence aux animaux et qu'on s'est jeté dans les idées d'un mécanisme incompréhensible, contre lequel tous les faits déposent. On n'a point examiné toutes les causes extérieures qui arrêtent dans son cours la perfectibilité des autres animaux, leurs besoins bornés qui ne donnent pas naissance à l'intérêt d'acquérir des idées et par conséquent à l'exercice habituel de la réflexion; le défaut de société, de loisir, d'ennui, de liberté, de moyens d'enregistrer leurs idées. On n'a pas vu que toutes ces conditions, qui ne sont pourtant qu'accessoires à l'intelligence, sont nécessaires pour servir le pouvoir de se perfectionner, qui appartient nécessairement à tous les êtres qui sentent.

On a comparé la suite infiniment variée des actions de l'homme civilisé depuis longtemps, à l'aide de toutes ces conditions, avec l'uniformité qui paraît restreindre les actions des bétes à un petit nombre. On n'a point aperçu que tout dépend ici de la quantité des données, et que, pour combiner trois nombres ensemble, il faut une intelligence de même nature que pour en combiner mille.

On n'a point examiné si cette grande variété qui paraît distinguer les inclinations, les habitudes, les actions des hommes, n'a pas cependant un caractère

d'uniformité qu'on n'aperçoit pas d'abord^ et qu*on devrait cependant soupçonner, parce que Thomme, ainsi que tous les êtres qui sentent, est forcé d'obéir à sa nature y c'est-à-dire aux dispositions qui naissent de ses besoins, de ses rapports et de ses moyens.

Pour en juger, il ne faut pas comparer des peuples

instruits et policés avec des sauvages et des peuples

sans culture ; il faut au contraire comparer ensemble

des peuples de différents pays, à peu près au même

degré de culture et de police ; c'est le seul moyen de

distinguer ce que l'homme tient immédiatement de

la nature d'avec ce que l'exercice de son intelligence

et de sa réflexion lui a fait successivement acquérir

dans les différents âges de sa durée. Alors, si l'on

remarque une uniformité constante ou du moins des

traits frappants de ressemblance entre différents

peuples qui ne peuvent pas s'être communiqués,

quant à l'invention et aux progrès des arts, aux

idées religieuses, etc. , on sera en droit d'en conclure

que l'espèce entière obéit à une disposition uniforme

qui, dans les mêmes circonstances données, produit

toujours à peu près les mêmes effets. Or, c'est ce dont

on est vivement frappé en lisant les voyageurs. Quant

aux arts, il est clair qu'ils ont fait des progrès dans

le même ordre che^ les peuples grossiers de tous les

pays. D'abord, des branches d^arbres détachées en

forme de massues, des javelots et des flèches armés

de pierres aiguës, ces mêmes pierres amincies pour

servir à tailler les instruments dont on pouvait avoir

besoin, des arcs taillés de cette manière et dés nerfs

d'animaux pour leur servir de cordes. Des trônes d arbres creusés pour se mettre à Tabri des injures de l'air^ les peaux de bétes, sans préparation, servant de vêtements^ des cris inarticulés, un langage par signes que le besoin souvent répété de se faire en* tendre a élevé, après mille essais et au bout d'un temps très-lpng, à un petit nombre de mots exprimant quelques objets sensibles de première nécessité.

Voilà les premiers arts, communs aux anciens peuples de la Grèce, sur Tenfance desquels nous avons quelques notions, et aux sauvages de T Amérique qui vivaient de chasses, comme ont £ait la plupart des premiers peuples.

Vous retrouverez les mêmes inventions dans les mêmes circonstances données, et les usages des Esquimaux sont, aux vêtements près, les mêmes que ceux de r Amérique méridionale.

Les peuples qui ont habité les bords de la mer, se nourrissant de poissons, se sont élevés plus prompte* ment à une industrie plus réfléchie, à cause de la nature de leurs besoins et de leur vie plus sédentaire qui laissait un exercice plus libre à leur intelligence ; la nécessité leur fit bientôt inventer des filets, creuser des arbres en canots, apprendre à les conduire^ Les exemples de cette navigation grossière existent encore che2 tous les peuples sauvages à qui leur position a fait adopter cette manière de vivre.

Il n'y a pas non plus des différences bien marquées antre les premières institutions politiques. Des hordes $6 sont réunies sous un chef plus tigoureul ou plus

hardi que les autres ; la nécessité de concourir ensemble à un but, pour subvenir plus facilement aux besoins, a établi celle de Tobéissance à un chef qui désignât ce but et réunit sur un point la volonté générale. Le gouvernement royal est donc le plus ancien et le plus universellement répandu. L'association républicaine est le fruit des* inconvénients qu'on avait précédemment sentis sous le gouvernement d'un seul et le produit des violences de la tyrannie. Tous les Grecs qui allèrent au siège de Troie obéissaient à des rois ; ces peuples ne se formèrent en républiques que longtemps après. La royauté est encore le gouvernement le plus ordinaire parmi les sauvages : malgré leur goût pour l'indépendance, presque tous se réunissent par hordes sous un chef qui dirige les opérations communes, et rend la justice aux particuliers s'ils sont lésés par leurs associés. Cette pente naturelle à obéir à des rois est si forte parmi les hommes, que le peuple de Dieu, lui-même, immédiatement gouverné par le maître de l'univers, demanda un roi visible à grands cris et voulut l'avoir malgré les représentations énergiques que lui fit Samuel sur tous les inconvénients qu'il aurait à subir le joug de la royauté. Les peuples pasteurs, qui, par la nature de leurs richesses, doivent être plus portés à vivre séparés, se rassemblent pourtant sous un chef, du moins dans toutes les occasions où la réunion peut être utile.

On remarque aussi les mêmes mœurs chez les peuples des pays les plus éloignés qui se livrent à ce genre de vie.

Les Tartares et les Hottentots, ainsi que les anciens Scj'thes, campent par hordes, changeant de demeure lorsque le pâturage manque ou que»quelque autre raison leur fait haïr leur habitation, comme la mort naturelle ou violente de quelqu'un des leurs. Toutes ces hordes séparées se réunissent pour l'intérêt commun, et elles marchent à la guerre sous un chef qui commande à toutes.

La morale humaine n'étant que le résultat des rapports nécessaires entre des êtres sentant qui vivent ensemble, il n'est pas étonnant qu'elle soit partout uniforme. Il est essentiel à tout genre d'association que chacun ait la propriété de ce qu'il s'est procuré par son travail ; que le vol, la violation des engagements, etc. , soient réprimés par la volonté et par la force communes. Mais on est étonné de retrouver dans des lieux fort éloignés les uns des autres des institutions civiles qui paraissent arbitraires. Je ne parle pas de la puissance paternelle établie chez un grand nombre de peuples. Elle paraît conforme à la nature, et si elle n'est pas universelle, c'est peutêtre qu'en Tabolissant dans quelques endroits on a été plus frappé de quelques-uns de ses inconvénients jue du grand nombre de ses avantages, et sûrement î'est un ordre de choses subséquent aux premières nstitutions. Mais il peut paraître extraordinaire que >eaucoup d'hommes de différents pays se soient acordés à frustrer de leur héritage une partie de leurs nfants et à établir des lois exclusives en faveur os aînés. Chez les Hottentots, tous les biens d'un

père descendent à l'aine des âls, ou passent dans la même famille au plus proche des mâles. Jamais ils ne sont divisés, jamais les femmes ne sont appelées à la succession. Un père, qui veut pourvoir à la condition de ses cadets, doit penser pendant sa vie à leur faire un établissement, sans quoi il laisse leur fortune et même leur liberté à la disposition du frère aine : dans Tîle d'Amboine, à la mort d'un père, le fils aine est le maître de tout ce qu'il possédait. Il ne donne à sa mère et à ses frères que ce qu^il croit nécessaire à leur subsistance.

Qui ne croirait lire à peu près les dispositions des lois féodales et de plusieurs de nos coutumes?

Quant aux mariages , il est certain qu'il y a eu d'assez grandes différences entre les idées des différents peuples, puisque la polygamie est en usage chez quelque&-uns, et que chez un grand nombre d'autres la stabilité des mariages est établie et même sacrée : mais il n'est pas nécessaire, pour que les hommes se ressemblent, que tous les genres de dépravation appartiennent universellement à tous ; il n*est pas nécessaire que tous les sauvages épousent leurs sœurs, comme font encore les Guèbres , et comme ont fait nécessairement les premiers hommes. Il suffit de remarquer que chez le plus grand nombre , chez des peuples qui ne se sont pas communiqués, on observe dans les mariages des conditions et des restrictions qui font loi parmi nos peuples modernes.

Les Iroquois et les Hurons sont très-scrupuleux sur les degrés de parenté; l'adoption même y est comprise^

Dans la plupart d#8 hordes de sauvages, non-seu* lement les mariages sont stables, mais Tidée des convenances entre les états est établie ; les mésalliances sont rares, et les femmes sont généralement sages ; à la vérité le libertinage est commun parmi les filles, parce qu'elles ont le pouvoir de disposer de leur personne. Cette idée, qui n'est pas hors de raison, est, dit-on, dominante aussi en Hollande. Mais tous ces peuples , et presque tous ceux de la terre , s'accordent à tenir les femmes dans la plus grande dépendance. Plusieurs même, après avoir fait toutes sortes d'avances pour les acquérir, les traitent ensuite avec le plus grand mépris. Ce n'est que chez les peuples très-policés et très-instruits qu'on trouve établi l'usage des bienséances et des égards qui sont dus aux femmes; l'instinct donne tout à la force, le pouvoir de la faiblesse et des grâces ne se fait sentir qu'à ceux qui, tranquilles sur la satisfaction des besoins grossiers de la vie , ont le temps d'être tourmentés par le besoin d'un bonheur plus délicat ; en un mot, le respect pour les femmes parait être le dernier terme et le complément de la civilisation.

Parmi les institutions civiles , il en est d assez bizarres pour qu'on doive être étonné de les trouver communes à des hommes de pays et de siècles éloi* gnés ; et l'on est forcé de convenir qu'il faut que de telles imaginations soient inhérentes à la nature de l'homme. Tout le monde connaît les moyens dont usaient nos grossiers ancêtres pour s'assurer des crimes et reconnaître les coupables. On sait que les

épreuves absurdes du fer chaud , de Teau bouillante, etc., qu'on appelait le jugement de Dieu, faisaient le fond de la jurisprudence de ces temps barbares. On retrouve les mêmes usages dans le royaume de Congo; les nègres de ce pays ont une épreuve solennelle qu'ils sn^i^eWeni Motemba , et qui leur sert à vider les procès et à juger les accusations : on met au feu une hache que le prêtre en retire brûlante, et qu'il approche de la peau de l'accusé; si l'accusation tombe sur deux personnes, il met la hache entre les jambes de l'un et de l'autre, sans les toucher ; l'ardeur du feu ne laisse-t-elle aucune impression , c'est une preuve d'innocence : au contraire, une trace de brûlure prouve la réalité du crime (1).

Ils ont d'autres épreuves du même genre , comme celles de retirer une petite pierre d'un pot d'eau bouillante, de boire d'une eau préparée que le prêtre peut empoisonner ou non à son gré ; en un mot, toutes celles dont nous avons vu notre Europe faire la règle de ses jugements, quoique déjà elle dût être éclairée par une religion pure, qui proscrit toutes ces superstitions.

Mais de toutes les idées qui affectent généralement les hommes , celles dans lesquelles on remarque le plus de ressemblance, celles qui portent le plus constamment l'empreinte d'une nature uniforme, ce sont les idées religieuses. Il peut être utile de considérer, dans quelque détail, ces égarements de l'in-

(1) Histoire générale des voyages^ t. V, p. 9.

telligence humaine* abandonnée à elle-même. On en sentira mieux combien la révélation était nécessaire pour donner aux hommes des idées raisonnables de la divinité, et du culte qui lui est dû.

L'homme est un animal adorateur; pressé de tous côtés par le sentiment de la dépendance où il est de tout ce qui l'environne, il est forcé de reconnaître à chaque instant les bornes de son pouvoir, et de s'avouer à lui-même que son bonheur ou malheur sont assujettis à une foule de causes étrangères à lui. Ces causes lui sont inconnues, mais leur influence vivemelit ressentie porte naturellement l'homme grossierà une vénération machinale et indéterminée; le sabéisme , le culte des astres , de l'armée céleste, aurait dû, ce me semble, être adopté le premier par les hommes abandonnés à leurs propres lumières. Ce n'est pas, à beaucoup près, de ce côté-là que se sont dirigées les idées religieuses dans Tenfance de l'humanité ; il est vraisemblable que ce culte n'a été établi que postérieurement chez des peuples déjà policés. Nous ne savons rien du premier Zoroastre , qui passe pour en être, en Perse, le premier instituteur, et les fragments qui nous restent du second supposent qu'il parlait à un peuple déjà sorti de la barbarie. On a retrouvé le culte des astres chez les Mexicains , lorsque les Espagnols en firent la conquête ; mais ce peuple était déjà policé, et même fort avancé dans la science des lois, du gouvernement et de certains arts. Encore joignait-il à l'adoration des astres un grand nombre de superstitions : ils ado-

-auraient, dit Gomara, le soleil, le feu, Teau et la terre, pour le bien qu'ils en, recevaient ; le tonnerre , les éclairs et les météores, parce qu'ils les redoutaient; quelques animaux, à cause de leur douceur ; d'autres, à cause de leur fierté. Ils adoraient des sauterelles et des grillons , afin que leur» moissons n'en fussent pas mangées. On retrouve ici le culte que rendaient aux animaux les Égyptiens, qui étaient aussi un peupto chez lequel les arts et la police avaient fait des progrès. Les Mexicains adoraient encore deux divinités principales , Vitziliputzli , le dieu de la guerre , et Tescaliputza , le dieu de la pénitence. Us joignaient à cela plusieurs idées superstitieuses qui ont été communes à la plus grande partie des peuples de la terre , et des sacrifices humains mettaient le comble ^ ces horreurs.

L'adoration du soleil était établie au Pérou ; mais pure^ et telle que la professaient les mages de l'ancienne Perse. Il est à remarquer que cette religion, lorsqu'elle était sans mélanges, était infiniment douce. Les vrais adorateurs du soleil avaient en horreur les sacrifices humaina. Leurs pratiques les plus familières étaient celles que la vraie religion a sanctifiées depuis, la conservation des personnes des deux sexes, les vœux de chasteté, etc.

Mais de tous les cultes anciens, celui qui est encore établi chez les nègres et les sauvages de l'Amérique parait appartenir plus spécialement à l'enfance de tous les peuples : on le nomme culte des dieux fétiches. Il a pour objet quelquefois des animaux,

quelquefois les êtres inanimés les plus bizarres ; o'est à causa de cette bizarrerie qu'on doit être surpris que les hommes de tous les pays se soient rencontrés dans les mêmes imaginations. Ces objets d*adoration sont ou publics, ou particuliers. Le serpent rayé est la divinité nationale des peuples de Juidah ; la vénération qu'on avait pour lui en Ethiopie remonte & la plus haute antiquité.

Plusieurs peuples américains ont pour dieux des crocodiles, comme les Egyptiens, ou d'autres poissons de mer, comme les Philistins.

Dans la presqu'île d'Yucatan, les enfants sont mis sous la protection d'un animal choisi au hasard , et qui devient la divinité tutélaire de sa personne. D'un autre côté, les Samoièdes et les Lapons rendent un culte de latrie à plusieurs espèces d'animaux. Ils en rendent aussi à des pierres qu'ils graissent, comme on adorait autrefois en Syrie les pierres appelées àoëtilés y et comme en Amérique on adore encore des pierres coniques. Chez les Natchez de la Louisiane, on conserve ces pierres coniques dans des peaux de chevreuil, comme les anciens enveloppaient certains boëtiles dans des toisons. Les anciens Arabes avaient pour divinité une pierre carrée ; et le dieu Casius des Romains, que Cicéron nomme Jupiter - Pierre, était une pierre ronde coupée par la moitié.

Jacob lui-même érigea et graissa une pierre au lieu qu'il appela Bethel, où Dieu s'était manifesté à lui par un songe. Mais dans la suite I>ieu proscrivit tous ceb cultes , lorsqu'il donna la loi à son peuple.

Vous n'érigerez points dit-il dans le Lévitique, de pierre remarquable pour V adorer ; et ailleurs : Vous n* aurez aucune image de hête, soit oiseau y soit quadrupède ou poisson. Malgré ces défenses, Vinclination des Hébreux pour ces cultes absurdes était telle, qu'ils y revenaient toujours, et que par ses retours ils excitèrent vingt fois , d'une manière terrible , la colère de leur divin législateur. Ils avaient aussi, comme la plupart des autres peuples, une grande vénération pour les montagnes, les hauts lieux, et les bois.

Les anciens Germains avaient pour divinités des arbres touffus, des fontaines, des lacs, dans lesquels, selon Grégoire de Tours , ils jetaient souvent des choses utiles ou précieuses , en forme d'offrande. Ils adoraient encore , suivant Lucain , ainsi que le font aujourd'hui les Lapons , des troncs informes qu'ils regardaient comme la représentation de la divinité.

Grégoire de Tours dit que les Francs adoraient aussi les bois , les eaux , les oiseaux et les bétes. Ces premières formes de cultes , établies chez les Egyptiens, chez les Hébreux, chez les Germains, on les retrouve chez les anciens peuples de la Grèce, et l'on ne peut être que frappé de la conformité. Il est fort incertain qu'avant Cadmus, les Grecs eussent même la moindre idée de divinité. Des pierres boëtiles, des troncs informes, des cippes grossiers, furent ensuite leurs premiers dieux. Hérodote dit qu'ils n'avaient pas même de* nom ; et quand dans la suite ou leur en eut donné, ils conservèrent encore longtemps leur

forme originelle. La Vénus de Paphos était une pyramide blanche; la Diane de Tile d'Eubée, un morceau de bois non travaillé; la Junon Thespienne, un tronc d'arbre ; la Pallas d'Athènes et la Cérès , un simple pieu qui n'était pas dégarni ; la Matuta des Phrygiens était une pierre noire à angles irréguliers ; on la disait tombée du ciel , à Persinunte , et dans la suite, elle fut apportée à Rome avec beaucoup de respect.

Les hommes ont eu , outre ces absurdes divinités qu'on peut appeler nationales , divers objets particuliers de culte, desquels ils attendaient une protection individuelle et spéciale. Tels furent les marmousets de Laban , que sa fille, Tépouse de Jacob, lui avait volés à cause de la confiance qu'elle avait en eux. Tels furent, dans des temps postérieurs, les dieux Pénates chez les Romains, etc. C'est ainsi que, dans le royaume d'Issini, l'un choisit pour son fétiche une pièce de bois, l'autre des dents d'un chien, d'un tigre, d'un éléphant; celui-ci la tête d'une poule, un bœuf, une chèvre, etc. Mais tous s'accordent dans le respect qu'ils ont pour le fétiche qu'ils ont choisi. Ils observent religieusement tout ce qu'ils ont promis en son nom et en son honneur; ils s'abstiennent, les uns de vin , d'autres d'eau-de-vie , de certaines espèces de poissons, de maïs, etc., et tous remplissent exactement la loi qu'ils se sont imposée , et perdraient plutôt la vie que de violer leur engagement.

Il faut convenir que les sauvages les plus grossiers , tel» que nous les connaissons aujourd'hui , ne

regardent pas toujours leurs fétiches comme de premières divinités. Il en est quelques-uns qui semblent reconnaître un être créateur de tout , et même des fétiches. Mais du moins ils regardent ceux-ci comme des dieux secondaires, chargés de leur procurer tout ce qui est nécessaire à leurs besoins. Ce sont eux qu'ils invoquent ; c'est à eux seuls qu'ils adressent leurs hommages, et, vu la grossièreté de leurs idées, il est impossible de concevoir comment ils pourraient en avoir une de l'Être Suprême qui eût quelque apparence de raison. Ils n'ont pas non plus des notions fort exactes sur l'article de leurs fétiches. Les plus vieux sont fort embarrassés lorsqu'on les interroge là-dessus. Ils disent seulement qu'ils ont appris, par une ancienne tradition, qu'ils sont redevables aux fétiches de tous les biens de la' vie, et que ces êtres, aussi redoutables que bienfaisants, ont aussi le pouvoir de leur causer beaucoup de maux.

Vous voyez, madame, que le premier culte de tous les peuples abandonnés à l'absurdité naturelle de leurs propres idées, a eu pour objet, ou différentes substances brutes, ou bien certains animaux nuisibles ou utiles, et que de l'orient à l'occident, du nord au midi , on observe non-seulement les mêmes objets d'adoration, mais à peu près la même manière de les honorer, et une pratique constante des mêmes maximes superstitieuses. Nous avons reconnu que l'adoration des astres, qui paraît plus relevée et moins déraisonnable , n'appartient qu'à un petit nombre de peuples dont on ne connaît point la véri-

table enfance , et qui étaient déjà policés quand on les a connus. Presque tous les hommes , après être sortis de la barbarie originelle , se sont accordés à diviniser leurs bienfaiteurs , ceux qui avaient contribué à donner un commencement de forme à la société , qui avaient établi quelques lois , et surtout enseigné quelques arts utiles : telles furent Saturne, Osiris, Isis, Bacchus, Mercure, Hercule, Cérès, etc. Peut-être la vénération qu'on eut pour eux ne futelle d'abord que raisonnable, mais elle dégénéra dans la suite en une adoration qui fut bien servie par la disposition machinale qu'ont tous les hommes à supposer des divinités locales qui se chargent de protéger certains lieux, certains peuples, et jusqu'à certains hommes. Alors le polythéisme s'étendit d'une manière aussi favorable à l'imagination des poëtes que conforme à la crédulité des peuples. Les mers furent peuplées de Tritons, de Néréides, de divinités de différents ordres. Les campagnes le furent de Nymphes, de Faunes, de Dryades ; et les bois, d'Hamadryades. Chaque ruisseau , chaque fontaine , eut sa divinité ; la superstition naturelle aux hommes eut de quoi s'exercer sur tant d'objets de culte. Tous s'accordèrent à penser que ces dieux exigeaient des honneurs, qu'ils s'irritaient aisément ^ mais qu'ils s'apaisaient par des sacrifices sanglants- La barbarie fut poussée presque partout jusqu'à leur immoler des victimes humaines. Il est fort peu de nations qui n'aient été obligées d'apprendre à n'être plus barbares. Les dispositions naturelles des

hommes les ont portes à croire, tant qu'ils n'ont pas été éclairés, que ces sacrifices atroces pouvaient seuls apaiser la divinité lorsqu'elle était fort irritée. « Quand on voit (dit M. le président de Brosses , qui « m'a fourni une partie des faits que j'ai cités), « dans des siècles et dans des climats éloignés , des « hommes, qui n'ont rien entre eux de commun que « leur ignorance et leur barbarie, avoir des pratiques « semblables, il est naturel d'en conclure que l'homme « est ainsi fait ; que laissé dans son état naturel, brut « et sauvage, non encore formé par aucune idée ré- « fléchie , ou par aucune invitation , il est le même « pour les façons de faire en Egypte comme aux « Antilles, en Perse comme dans les Gaules, partout « c'est la môme mécanique d'idées, d'où s'ensuit « celle des actions. »•

Cette lettre est déjà bien longue, madame; je vous entretiendrai dans une autre de faits à peu près pareils à ceux-ci, ou qui les avoisinent et en dépendent. J'abrégerai pourtant beaucoup ; le spectacle de cette uniformité générale me paraît fatigant à la longue, et vous ennuyer, à un certain point, ce serait mal vous marquer la déférence et le respect, etc.

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