CINQUIÈME LETTRE
Quelque vive que soit la passion de Tamour, quelque agissant que soit le caractère avec lequel elle se produit dans les bétes, elle ne saurait être pour elles le principe de progrès fort étendus. Dans les espèces où les mâles se mêlent indifféremment avec toutes les femelles ; on voit une rivalité réciproque et générale dans le temps où le besoin de jouir se fait vivement sentir à tous. Mais la question doit être bientôt décidée par la force. Le faible ne peut que fuir et laisser le vainqueur en possession de sa conquête.
Dans les espèces qui s'accouplent, sur quelques motifs que se fonde le choix de deux individus, il est certain que ce choix a lieu ; Tidée de propriété réciproque s'établit, le moral s'introduit dans l'amour, et la jalousie devient profonde et raisonnée. Los femelles, quisont toujours souveraines dans lesdétails de cette passion, parce que ce sont elles qui accordent, acquièrent supérieurement l'art d'irriter les désirs du mâle en flattant, en caressant, en refusant.
en multipliant les agaceries tantôt sourdes, tantôt ouvertes. Elles apprennent à dissimuler leurs propres dispositions ou du moins à en masquer la vivacité. Dans le temps où elles cèdent avec emportement à leurs propres désirs, elles donnent encore à leurs faveurs Tair de la complaisance et du sacrifice. La coquetterie n'est point une invention particulière à l'espèce humaine. Elle appartient à toutes celles des bétes qui font un choix. Mais cet art dépendant de Tamour ne peut pas être pour elles bien fécond en progrès, puisque la passion même ne les occupe tout au plus qu'un quart de Tannée. Le besoin cesse, et son anéantissement total amène bientôt Toubli de toutes les différentes idées dont il avait été Toccasion. Ce n'est que pour l'homme, et surtout pour l'homme oisif et civilisé, que l'amour peut devenir un principe d'activité permanente et par conséquent une source de progrès de toute espèce. Il en est occupé toute l'année, parce que les idées de convention, se joignant au sentiment naturel, lui donnent un degré de force auquel il n'atteindrait pas s'il était seul, et même j ajoutent des accessoires qui le perpétuent. Non-seulement l'attrait réciproque et le choix établissent l'idée de propriété, mais la vanité vient à l'appui et elle exagère le prix de ce qu'on regarde comme à soi. Une estime profonde pour l'objet aimé ajoute ensuite à celle qu'on a pour soi-même. Elle imprime sur ce système d'idées et de sentiments réuni« un vernis d'excellence et de dignité qui les rend plus imposants pour celui même qui en est affecté; d'où
refaite une foule de mouTementSi dont le force et le continuité donnent de l'énergie à Tàme et la rendent capable dei plui grandi efforts. Lei bétei tout pri« téee de ce reetort toujoure agiaeant ; ni leure appé» titi, ni leur société, ni leurs passions naturelles, ne leur fournissent des motifs ou des moyens suffisants pour qu'elles puissent se perfectionner beaucoup. A Tégard des passions factices, on Toit qu'elles ne doivent pas les connaître; et en effet elles n'en ont point» si ce n'est l'avarice qu'on remarque dans quelques espèces» Mais» comme cette passion ne peut avoir pour elles que des objets périssables, elle se borne nécessairement à Tamas et à l'épargne pendant un certain temps. Elle ne suppose qu'une prévoyance simple et sans complication. Elle ne comporte point de réflexions profondes sur les moyens d'acquérir» parce qu'il n'en est qu'un pour elles. L'avarice n'est dans les bétes qu'une conséquence de la faim précédemment sentie. La plus légère ré« flexion sur les inconvénients de ce besoin produit une prévoyance commune à tous les animaux qui sont exposés à manquer : les carnassiers cachent et enterrent les restes de leur proie» pour les retrouver dans le cas de nécessité. On pourrait honorer ce soin du nom de prudence, si ces animaux n'excédaient pas toutes les bornes des besoins possibles lorsqu'ils en trouvent l'occasion. C'est cette profusion inutile qui donne à leur prévoyance le caractère de Tavarloe. Parmi les frugivores, ceux qui sont organisés de manière à emporter les graines qui leur servent de
nourriture, font des proy liions, qu'ils ont soind'épar*» gfner tant qu'elles ne leur sont pfts néeessaires. Tels sont les rats de campagne, les mulots, etc.; mais, comme leur disette ne peut durer que quelques mois de Tannée, leur prévoyance ne peut avoir ce earae^ tère de perpétuité qu'a celle de nos avares, qui eonstamment occupés du même objet, s'accoutument à ne plus voir de terme dans Tavenir. S'ils attachent ridée de propriété À l'amas qu'ils ont fait, cette idée n'est pas durable. Peu de temps après, de nouvelles richesses, qui ne leur ont coûté aucun soin, Venant à s'offrir à eux, leur font oublier celles qu'ils avaient accumulées.
De toutes les passions des bétes, celle qui parait laisser dans leur mémoire les plus profondes traces, c'est la tendresse maternelle. Gela doit être, parce qu'elle les affecte très-fortement et que son exercice dure asses longtemps. Elles acquièrent, relativement à l'éducation de leur famille, des idées qui leur deviennent aussi familières que celles qui regardent leur propre conservation individuelle. Une perdrit grise, de quelque expérience, ne choisit pas impru* demment la place de son nid. Elle le place sur un lieu élevé, pour le préserver de l'inondation. Elle a soin qu'il soit environné de ronces et d'épines qui en rendent la vue et l'accès difficiles. Elle couvre ses csttfs avec des feuilles lorsqu elle est forcée do les quitter pour aller manger. En un mot, sa tendre pré* voyance se marque de toutes les manières pour une progéniture qu'elle ne connaît pas encore. Lorsque
les petits sont éclos, on voit dans la mère et mémo dans le père, une activité inquiète et soutenue, une assiduité pénible, et une défense courageuse si la famille est menacée. De cet intérêt si vif et si tendre résulte la connaissance des lieux où la famille doit trouver une nourriture plus abondante, et cette connaissance suppose des observations précédentes, sans lesquelles le choix du lieu ne se ferait pas. Cette passion, qui se marque d'une manière si sensible dans toutes les mères, et que les pères éprouvent aussi dans toutes les espèces où il y a mariage, a des caractères qui méritent d'être observés. Il semble qu'elle excite dans l'animal un intérêt plus vif qu'il ne serait capable de l'éprouver pour lui-même. On voit des oiseaux, lorsque leurs petits sont menacés de périr par le froid et la pluie, les couvrir constamment de leurs ailes, au point qu'ils en oublient le besoin de se nourrir, et meurent souvent sur eux. La faim n'a point dans ces animaux des symptômes d'activité pareils aux mouvements que leur fait faire le soin de chercher ce qui convient à leurs petits. Le besoin de secours qu'ont ces êtres faibles semble doubler le courage des parents et produire ce caractère de chaleur et d'enthousiasme qui ne calcule pas le péril ou le méprise. Il est vrai cependant que, si dans ce cas-là toutes les espèces paraissent porter la hardiesse au-delà des moyens qu'elles ont d'échapper au danger, cette hardiesse a réellement des degrés qui sont proportionnés à ces mêmes moyens. La louve et la laie, qui sont douées de force et pourvues
d'armes redoutables, deviennent terribles lorsqu'elles ont leurs petits à défendre. Elles se précipitent avec fureur pour les arracher à ceux qui les feraient fuir sans difficulté, s'ils ne leur enlevaient que leur nourriture, même dans le cas de Textréme faim. De toutes les douleurs, la plus cuisante et la plus profonde paraît être celle d'une mère lorsqu'elle entend les cris de sa progéniture. La biche, naturellement faible et timide, vient aussi dans le même cas s'offrir courageusement au péril; mais, trahie bientôt par son impuissance, sa témérité cède à la nécessité de fuir. Malgré ces différences, il est aisé d'observer que, dans presque toutes les espèces, le courage des mères est porté au-delà du soin de leur propre conservation. On peut en conclure que les passions, parvenues au dernier degré d'activité, produisent l'excès, et que la rapidité des mouvements qu'elles excitent dans les êtres sensibles les emporte au delà de ce qui parait devoir être la borne naturelle du sentiment. Jusqu'à un certain point elles les éclairent; par exemple, la fureur impétueuse de ces mères est le meilleur moyen qu'elles aient de sauver leur famille, parce que souvent elle en impose à ceux qui la menacent; mais avec quelques degrés de chaleur de plus, elles s'exposent elles-mêmes sans utilité pour l'objet qu'elles se proposent. Il est certain pourtant que la sensibilité a sa mesure et que son excès même a ses limites. Dans les espèces de bêtes où la tendresse des parents est vivement concentrée dans les intérêts de la famille, on ne voit point d'affection qui s'étende à
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Tetpèod; on remarque même une haine décidée pour oeux de Tcspèco qui ne sont pas de la famille. Dang lei lieux où Tabondanco du gibier rend la nourriture rare» la perdrix, qui est trôs^soigneuse et très-agii» gante pour Tintérôt de ges petits , poursuit et tue impitoyablement toug ceux qui ne lui appartiennent pag, lorsqu'ilg viennent croiser ge» reeheroheg. La poule faigane a beaucoup moins d'empressement pour raggembler ses enfants et les retenir près d'elle. Elle abandonne, gang beaucoup d'inquiétude, ceux qui s'égarent et la quittent; mais en même temps elle^ est douée d'une sensibilité plus générale pour tous les petits de son espèce : il suffit de la suivre pour avoir droit à seg going, et elle devient la mère com« mune de toug ceux qui ont besoin d'elle. Parmi nous, on ne doit pas attendre des sentiments aussi chauds, une occupation aussi constante, des détails de tendregge auggi intéreggants de la part de oeg âmes eogmopoliteg , dont la vagte gengibilité embrasse l'univers. La paternité, la parenté, l'amitié, l'amour même, toug ceg lieng, si forts pour les hommes^ plug ooncentrég, ge l'elàchent à megure que les affections s'étendent. Oe qu'il y a de plus avantageux est peutêtre de vivre en société avec les amis du genre humain et en intimité avec ceux pour qui le genre humain eit un peu moins que leurs amis.
Quoiqu'on général les bétes s'occupent vivement du soin de leur famille et que les idées relatives à cet ol\jet laissent des traces asses profondes dans leur ftàémoire, on voitpourtantqu'il ne doit pas en résulter
dea progrès bien suivis dans les espèces, parée que ees soins ne durent pas plus longtemps que le besoin, (^ue la race nouvelle est bientôt adulte, et que Tamour dissout au bout de quelques mois eette société passagère pour donner naissance à d'autres familles. Nous voyons que les bétes, quoique perfectibles, n'ont pas même dans leurs passions les plus vives, des motifs assez constamment intéressants pour qu'elles puissent s'élever à de grands progrès. Elles ne peuvent tirer À eet égard presque aucun secours, ni de la nature de leur société, lorsqu'elles en ont, ni des motifs qui les rassemblent, ni des loisirs qu*elles n'ont pas, ni de Vennui qui n'est qu'une suite du loisir. Elles manquent donc de la plus grande partie des conditions qui servent la perfectibilité. Il faut voir encore si elles ont entre elles la communication des idées et le langage articulé qui est si nécessaire.
Nous ne remarquons dans les bétes que des cris qui nous paraissent inarticulés; nous n'entendons que la répétition assez constante des mêmes sons. D'ailleurs, nous avons quelque peine à nous représenter une conversation suivie entre des êtres qui ont un ' museau allongé ou un bec. De ces préjugés, on conclut assez généralement que les bétes n'ont point de langage proprement dit, que la parole est un avantage qui nous est particulier, et que c'est l'expression privilégiée de la raison humaine. Nous sommes trop supérieurs aux bêtes pour chercher à méconnaître ou à nous déguiser ce dont elles jouissent ; et l'apparente uniformité des sons qui nous frappent ne doit