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point nous en imposer. Lorsqu'on parle en notre présence une langue qui nous est étrangère, nous croyons n'entendre que la répétition des mêmes sons. L'habitude, et même l'intelligence du langage, nous apprennent seules à juger des différences. Celles que les organes des bêtes mettent entre elles et nous doivent nous rendre encore bien plus étrangers à elles et nous mettre dans l'impossibilité de reconnaître et de distinguer les accents, les expressions, les inflexions de leur langage. Les bêtes parlentelles ou non? C'est une question qui doit se résoudre par la solution de deux autres. Ont-elles ce qui est nécessaire pour parler? Peuvent-elles, sans parler, exécuter ce qu'elles exécutent? Le langage ne suppose qu'une suite d'idées et la faculté d'ariiculer. Nous avons reconnu, monsieur, sans pouvoir en douter, dans les lettres précédentes, que les bêtes sentent, comparent, jugent, réfléchissent, concluent, etc.; elles ont donc, en fait d'idées suivies, tout ce dont on a besoin pour parler. A l'égard de la faculté d'articuler, la plupart n'ont rien dans leur organisation qui paraisse devoir les en priver. Nous voyons même des oiseaux, d'ailleurs si différents de nous, parvenir à former des sons articulés entièrement semblables aux nôtres. Les bêtes ont donc toutes les conditions qui sont nécessaires au langage. Mais si nous suivons de près le détail de leurs actions, nous voyons de plus qu'il est impossible qu'elles ne se communiquent pas une partie de leurs idées et qu'elles ne le fassent pas par le secours des mots.
Nous sommes assurés qu'elles ne confoudent pas entre elles la cri de la frayeur avec le cri qui exprime l'amour. Leursdiverses agitations ont des intonations différentes qui les caractérisent. Si une mère effrayée pour sa famille n'avait qu'un cri pour l'avertir de ce qui la menace, on verrait à ce cri la famille faire toujours les mêmes mouvements. Mais, au contraire, ces mouvements varient suivant les circonstances. Tantôt c'est précipiter la fuite, tantôt c'est se cacher, une autre fois ce sera de se présenter au combat. Puisque, en conséquence de l'ordre donné par la mère, les actions sont différentes, il est impossible que le langage ne l'ait pas été. Peut-on dire que les expressions ne soient pas fort diversifiées entre un mÀle et une femelle pendant la durée de leur commerce, puisqu'on remarque clairement entre eux mille mouvements de différente nature? Empressement plus ou moins marqué de la part du mâle; réserve mêlée d'agaceries de la part de la femelle; refus simulés, emportements, jalousies, brouilleries, raccommodement. Pouri^it-on croire que des sons qui accompagnent tous ces mouvements ne sont pas variés comme les lE^ituations qu'ils expriment? Il est vrai que le langage d'action est d'un très-grand usage parmi les bétes et qu'il est suffisant pour qu'elles se communiquent la plus grande partie de leurs émotions. Ce langage, familier à ceux qui sentent plus qu'ils ne pensent, fait une impression très-prompte et produit presque dans l'instant la communication des sentiments qu'il exprime ; mais il ne peut pas suffire dans
toutes les actions combinées des bétes qui supposent concert, convention, désignation de lieu, etc. Deux loups qui, pour chasser plus facilement ensemble, se sont partagé leurs rôles, dont Tun est allé attaquer la proie pendant que Vautre s'est chargé de Tattendre à un lieu donné pour la pousser arec des forces fraîches, n*ont pas pu agir ensemble arec tant de con« cert sans se communiquer leur projet, et il est impossible qu'ils Taient fait sans le secours d'un lan* gage articulé.
L^éducation des bétes s'accomplit en grande partie par le langage d'action. C'est l'imitation qui les accoutume à la plupart des mouTements qui sont nécessaires à la conservation de la vie naturelle de l'animal. Mais lorsque les soins, les objets de pré« toyance et de crainte se multiplient avec les dangers, ce langage n'est plus suffisant : l'instruction devenant plus compliquée, les mots deviennent néces^ saires pour la transmettre t sans une langue articulée, l'éducation d'un renard ne pourrait pas se consommer. Il est certain , par le fait, qu'avant d'avoir pu s'instruire par l'expérience personnelle, le» jeunes renards, en sortant du terrier pour la première fois, sont plus défiants et plus précautionnés dans les lieux où on leur fait beaucoup la guerre, que les vieux ne le sont dans ceux où Ton ne leur tend point de pièges. Cette observation, qui est incontestable, démontre absolument le besoin qu'ils ont du langage : car comment, sans cela, pourraient-ils acquérir cette science des précautions qui suppose
une suite de faits connus, de comparaisons faites, de jugements portés? Il paraît donc qu'il est absurde de douter que les bêtes aient entre elles une langue, au moyen de laquelle elles se transmettent les idées dont la communication leur est nécessaire. Mais rinvention des mots étant bornée par le besoin qu'on en a, on sent que la langue doit être très-courte entre des êtres qui sont toujours dans un état d'ac- . tion, de crainte, ou de sommeil. Ils n'ont à connaître qu'un nombre très-limité de rapports entre eux ; et par leur manière de vivre, ils sont absolument étran» gers à 6eé relatloiiB multipliées et subtilisées qui sont le fruit deê passions factices, de la société, du loisir et de Tenliui. Il est vraisemblable que la langue est plus ëtendtie entre les animaux carnassiers, beaU'^ eoup moine riehe entre les frugivores, etc., et que dans toutes les espèces, elle ferait des progrès aussi bien que leur intelligence, si d^ailleurs elles jouis-* salent des conditions extérienreft qui sont nécessaires à ces procès. Mats le besoin, ce principe de toute Activité dans tons les êtres sensibles, retiendra toujours chacune des espèces dans les limites qui lui sont assignées. Tous ces différents ordres d'êtres intelligents et agissants servent à l'ornement de l'univers ; et^ en cédant chacun à ses affections particulières, ils concourent au dessein inconnu pour nous de celui qui les créa pour sa gloire <