Lettres sur les États-Unis d'Amérique
Le prince Napoléon, arrivé le 26 juillet 1861 aux États-Unis, en est reparti le 26 septembre suivant. Pendant ce séjour de deux mois, Son Altesse Impériale a parcouru la plus grande partie des États du Nord et de l'Ouest de la République, visité les villes de New-York, Philadelphie, Washington, Pittsbourg, Cleveland, Détroit, Milwaukie, Chicago, Saint-Louis, Lowell, Boston, descendu vers le Sud jusqu'à l'armée 'des sécessionistes, sur leBull's-Run, traversé dans toute leur longueur les lacs Érié, Ontario, Michigan, Huron, pénétré jusqu'au fond du lac Supérieur, à la limite des pays habités; une semaine enfin a été consacrée à une excursion au Canada, à Montréal, à Québec, au Saint-Laurent.
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La longueur totale des distances parcourues, à vol d'oiseau, peut être évaluée à dix-huit cents lieues, ce qui donne pour chaque journée une moyenne de trente lieues. Une relation de voyage dans de pareilles conditions ne peut pas afficher de grandes prétentions. Celle qui paraît aujourd'hui est une série d'esquisses à peine indiquées, sans lien, sans ordonnance, sans un seul point de vue général. Quoique l'empressement dont le prince était l'objet, son activité personnelle, sa passion de s'instruire aient multiplié, pour nous, les points de contact avec le peuple que nous visitions, à un degré à peine croyable pour un si court espace de temps, somme toute, nous avons encore plus voyagé avec nos yeux qu'avec nos oreilles ou notre esprit. Sauf quelques descriptions et quelques portraits saisis au vol, on ne doit s'attendre à trouver dans ces lettres que des renseignements de seconde main, des résumés de conversations fugitives, souvent, même, faut-il le dire, que des compilations fort ordinaires, de celles dont les voyageurs abusent, sans avoir, la plupart du temps, la franchise de les avouer.
Les circonstances politiques et militaires au milieu desquelles nous avons traversé les États-Unis et connu les principaux personnages de la République, feront seules l'intérêt de ce livre. Peut-être quelques esprits réfléchis se plairont-ils à la comparai.^on qu'il leur permettra de faire entre l'état de
l'opinion à l'époque où ces lettres ont été écrites et celui des affaires au moment où elles sont publiées. Si j'avais eu la prétention, au début de la crise américaine, de prédire et ses phases ultérieures, et son dénoûment,j''éprouverais aujourd'hui quelque embarras. En etïet, l'opinion que la cause du Nord est fort compromise, perce, malgré moi, dans ce que j'ai écrit il y a un an; et cependant, depuis lors, cette cause a eu des succès politiques, diplomatiques et militaires éclatants. Mais comme dans les rares occasions où je me suis permis de sortir du présent pour parler de l'avenir, je n'ai été que l'écho fidèle des pressentiments et des craintes de l'immense majorité des hommes impartiaux et éclairés, soit dans le nouveau, soit dans l'ancien monde, je ne crains pas d'appeler le premier l'attention des lecteurs sur l'erreur qui les a égarés, erreur dont il importe peu, d'ailleurs, que j'aie été dupe moi-même. Ce qui sera instructif, ce sera de constater comment un grand principe a pu triompher au milieu même des défaillances de ceux qui étaient chargés de le défendre, et des pronostics défavorables des esprits les plus désintéressés.
Il ne faut pas se dissimuler, en effet, qu'au mois de juillet dernier, lorsque le prince Napoléon arriva en Amérique, le parti de l'Union était fort découragé. A l'exception du prince Napoléon lui-même, dont rien n'ébranla jamais l'ofiinion sur l'issue de
la lutte, et de quelques hommes d'Etat de Washington, personnellement engagés dans la question, on ne rencontrait, dans les États du Nord, que défiances, augures sinistres, pressentiments d'une catastrophe prochaine, et cela dans le parti républicain comme dans le parti démocrate, dans le corps diplomatique aussi bien que dans l'aristocratie intellectuelle et financière du pays. Les prédictions qui avaient cours, inspirées par les leçons de l'histoire et ayant pour elles, il faut l'avouer, l'autorité de la logique et la vraisemblance, étaient toutes défavorables à la cause du Nord. Jamais, disait-on, les cinq ou six cent mille hommes nécessaires pour réduire le Sud, ne pourraient être levés au sein d'une population antipathique au métier des armes, et généralement assez froide, sinon partagée, sur la question de l'esclavage. Jamais les États du Nord ne seraient capables de supporter l'effrayante dépense d'un pareil armement entrepris sur des bases ruineuses , au milieu d'un désordre administratif et financier sans précédent dans l'histoire. Le Nord, d'ailleurs, était tout prêt à reconnaître la supériorité guerrière des populations du Sud, et comptait, avec l'accablement du désespoir, à la tête de ses ennemis, la plupart des hommes d'intelhgence, de courage et d'énergie, qui avaient été jusqu'à ce jour, l'orgueil, l'espoir et la force de l'Union. Du côté de l'extérieur, l'avenir n'était pas moins menaçant.
L'Angleterre et la France n'avaient pas de coton pour plus de six mois; passé ce terme fatal, ces deux puissances devaient inévitablement entrer en lutte pour la cause du Sud, reconnaître son indépendance et prodiguer pour lui leurs immenses ressources militaires. Enfin (et peut-être de toutes les appréhensions sur le résultat de la crise, celle-ci était-elle la plus redoutable comme la plus légitime), on déclarait la société américaine incapable de traverser l'épreuve de cette etïroyable guerre civile sans y perdre les institutions, les mœurs, les principes qui ont présidé à sa naissance et qui ont fait sa gloire. L'action gouvernementale, exaltée par les besoins de la lutte, allait fatalement se substituer à l'individualisme, l'unité politique et administrative à l'indépendance des États, des villes, des particuliers. La République américaine allait passer, en présence des mêmes périls, par les mêmes phases que son aînée la République française. Un parti nouveau, le parti militaire, était sur le point de tout envahir, renversant à son profit les partis anciens, frappés de discrédit dans l'opinion générale. A la première victoire ou au premier revers, on regardait comme infaillible la déchéance du président Lincoln. Le nom de son successeur, chef de l'armée et idole du peuple à cette époque, était dans toutes les bouches. C'en était fait, sinon de la forme républicaine, du moins des institutions dans lesquelles
le peuple américain et avec lui les esprits les plus avancés de l'ancien monde, avaient vu l'avenir des sociétés modernes.
Tels étaient les pressentiments sinistres qui agitaient l'opinion publique. Le lecteur en reconnaîtra l'influence directe dans ces lettres écrites au jour le jour, sous la dictée des hommes de toutes les classes et de tous les partis que nous rencontrions sur notre chemin et empreintes de l'esprit général du milieu que nous traversions. Si j'en ai atténué l'expression et la portée, c'a été par déférence pour les idées du Prince qui a toujours résisté sur cette question à l'entraînement public, puisant dans son invincible répulsion pour l'esclavage une vive sympathie pour la cause du Nord et une confiance absolue dans son succès définitif. Eh bien ! aucune de ces prédictions ne s'est réalisée. L'Union a trouvé plus de six cent mille volontaires, et, en moins de huit mois, a organisé une armée aguerrie comparable aux meilleures armées de l'Europe; la République a su entrer dans la voie des emprunts, qui ne lui a pas été plus difficile et qui ne lui sera pas plus fatale qu'elle ne l'est aux grandes monarchies de l'ancien monde, et l'or a afflué dans ses caisses. Elle a vaincu les sécessionnistes sur terre et sur mer, bloqué ou pris leurs ports, et les étreint en ce moment dans un cercle* de fer qu'ils semblent impuissants à briser. L'Angleterre et la France se sont passées de coton,
OU du moins leurs principes politiques ayant prévalu sur les exigences de leur industrie, ces puissances ont jusqu'à présent maintenu leur neutralité. Enfin les institutions et les mœurs américaines, au milieu d'une commotion, dont l'histoire offre bien peu d'exemples, sont restées inébranlables. Il ne s'est pas formé de parti militaire, bien que tout l'espoir de la République repose sur l'armée et que ses chefs jouissent d'une popularité immense et méritée. Le pouvoir fédéral n'a demandé à la liberté et aux mœurs politiques de la nation d'autres sacrifices que ceux qui étaient rigoureusement n*écessaires au salut commun; et l'on a pu s'étonner de voir un gouvernement, habituellement si faible et si désarmé, déployer tout à coup la puissance d'une véritable dictature , sans changer de nature et sans passer en d'autres mains. Voilà le spectacle inattendu qu'ont offert au monde les États-Unis depuis que ces lettres ont été écrites ; peut-être, par l'opposition, contribueront-elles à le mettre dans tout son jour; peut-être conduiront-elles le penseur sur la voie des formules nouvelles, étrangères au passé historique de l'ancien monde, qu'il convient d'appliquer désormais aux sociétés modernes créées par la race anglo-saxonne.
Un mot qui explique comment et avec qui le prince Napoléon a fait le voyage d'Amérique. Tout le monde connaît le goût de Son Altesse Impériale
pour les voyages, principalement pour les voyages maritimes. Sans parler de ses missions militaires ou diplomatiques en Crimée, en Italie, en Allemagne, en Pologne, le prince a visité déjà pour son plaisir et son instruction l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande plusieurs fois, les Shetland, l'Islande, le Grœnland, la Norvège, la Suède, le Danemark, Naples, la Sicile, la Grèce. Au printemps de 1861, le prince a arrêté le projet de conduire la princesse Clotilde à Nice, en Corse, à Tunis, en Algérie, sur les côtes du Maroc, à Gibraltar, Cadix et Lisbonne. L'itinéraire fixé à l'avance s'arrêtait au Portugal. Après un court séjour sur les cô(es de ce pays, les circonstances devaient décider si l'on irait aux Açores ou à Ténériffe, ou si l'on pousserait jusqu'en Amérique; projet entrevu, dans le principe, mais fort confusément Dans tous les cas, il était entendu que la princesse Clotilde, après une navigation de deux mois, retournerait directement de Lisbonne en France. Dans cette prévision, la Reine Horiense, sous les ordres du commandant Morand, avait reçu la mission de convoyer jusqu'à Lisbonne le Jérôme Napoléon, sur lequel Leurs Altesses Impériales étaient embarquées. La Reine Horiense devait ramener la princesse en France, tandis que le prince poursuivrait son* voyage sur le Jérôme- Napoléon.
Le Jérôme-Napoléon est un aviso à vapeur de la marine impériale, armé de quatre canons, monté
par un équipage de 120 hommes et mû par une machine de 750 chevaux effectifs. Ce bâtiment, un des plus rapides de la flotte, a été construit, pour le compte de l'État, par M. Normand, du Havre. Le succès de cette commande a fait le plus grand honneur à cet habile constructeur. Les installations intérieures du navire n'étaient pas encore commencées, quand l'Empereur voulut bien l'affecter d'une manière spéciale à servir de yacht au prince Napoléon. Dès lors le prince dut intervenir pour que l'aménagement général fût conforme à ses goûts et à ses convenances personnelles, et répondît à la destination particulière du bâtiment. Les idées du prince, à ce sujet, puisées dans l'étude des principaux yachts de la marine anglaise, ont été parfaitement comprises et rendues par les savants ingénieurs que dirige M. Dupuy de Lhome. On peut dire que le Jérôme-Napoléon est un modèle de confortable, de goût et d'élégance nautiques, sans qu'aucune de ses qualités de navire de guerre ait été sacrifiée. Une grande cabine sur le pont, appelée Rooff, contenant l'appartement du prince, avec le salon commun, sous le pont un appartement ou quartier indépendant et séparé pour la princesse et pour ses femmes, six belles chambres de passager, ouvrant sur une salle à manger de dix-huit couverts, la cuisine à l'arrière, ainsi que les offices et les postes de domestiques : telles sont les dispositions principales
que l'arrière du Jérôme-Napoléon présente, l'avant étant exclusivement consacré à l'état-major et à l'équipage. Le Ministre de la marine a nommé commandant du bâtiment le capitaine de frégate Dubuisson, aide de camp du prince, et sur la demande de Son Altesse Impériale, a composé l'état-major ainsi qu'il suit: les lieutenants de vaisseau, Bequet," second du bâtiment, Brunet, officier d'ordonnance du prince, Arago, neveu du savant illustre de ce nom , l'enseigne de la Guéronnière, fils du sénateur , le chirurgien Béranger , le commissaire Orange, le mécanicien Monnier.
Le yacht est toujours prêt à prendre la mer. Le prince y entretient un personnel de service permanent, indépendamment du personnel appartenant à sa maison, qui sur une désignation une fois faite, s'installe à bord, toutes les fois que l'on s'embarque. Le prince, ses aides de camp, l'équipage, les gens de service ont tellement l'habitude de ces déplacements maritimes, qu'il est beaucoup plus facile et beaucoup plus simple pour toute la maison de s'établir à bord du Jérôme- Napoléon, pour un voyage de quatre mois que d'aller passer huit jours à Meudon ou à Prangin. Chacun y a sa chambre qui lui appartient, chacun y trouve son lit, son bureau, sa bibliothèque, tout ce qui lui sert à organiser sa vie intime, son travail et ses habitudes journalières. Dans de pareilles conditions, un yacht n'est plus une
simple machine à locomotion, n'ayant pour objet qu'une série de traversées; c'est un établissement complet et permanent, une maison de campagne flottante. Aussi le prince ne fait-il à terre, dans ses voyages, que des installations tout à fait passagères, quand il faut s'éloigner du port pour quelques jours. Le home, le chez-sot, vers lequel on s'empresse à tire-d'aile, après chaque excursion de deux ou trois jours à l'étranger, c'est le yacht, emblème de la patrie. Cette vie intime et toute française qui vous suit à bord, à travers toutes les mers, a un charme inexprimable, principalement sur les rives sauvages, dans les pays déshérités.^^Je me souviens que sur les côtes du Grœnland, lorsque la Reine Hortense parvenait à s'abriter d'une mer furieuse dans quelque anfractuosité de rocher, nous descendions à terre pour quelques heures. Là, sous un ciel noir, sans cesse agité par les rafales, au milieu des formations granitiques disloquées et des ava^ lanches de glaces et de neiges, nous nous repaissions du spectacle de la solitude absolue, des horreurs de cet immense et effroyable continent, fermé à tout ce qui vit ou végète, appartenant tout entier aux forces inorganiques de la nature, théâtre de leurs plus terribles efléts. Puis, rentrés à bord, nous nous trouvions, sans transition, assis auprès d'un foyer joyeux et pétillant; le livre favoti, la lettre interrompue, le dessin commencé nous at-
tendaient à la place où nos mains les avaient laissés, pêle-mêle avec les objets les plus raffinés du luxe et du confortable moderne. La table servie, comme à Paris, resplendissait de l'éclat des lumières et des cristaux; nous buvions les vins de France, pendant que la musique du bord envoyait aux écbos du rivage, que nulle voix humaine n'avait jamais éveillés, les airs qui nous rendaient la patrie présente, avec le souvenir de ses arts, de ses plaisirs et de ses amours.
Les compagnons de voyage du prince Napoléon et de la princesse Glotilde au mois de mai 1861 étaient, sans parler de l'état-major du yacht, la duchesse d'Abrantès, dame d'honneur de la princesse, deux amis du prince, le capitaine de vaisseau Bonfils, ancien gouverneur de la Guadeloupe, et le docteur Yvan, ses trois aides de camp, le colonel de Franconière, le lieutenant-colonel Ragon et moi. A Alger, nous avions, en outre , embarqué de rencontre, et comme on dit, par-dessus le bord, Maurice Sand, notre camarade et ami.
Après deux jours passés, à Lisbonne, à la cour, et dans l'intimité du jeune monarque, dont la mort devait être quelques mois plus tard pleurée par toute l'Europe, le prince décida que le Jérôme- Napoléon mettrait le cap sur l'Amérique. La Reine Horiense, mouillée non loin de nous dans les eaux du Tage, leva l'aupre et s'approcha sous vapeur pour
recevoir à bord, avec la princesse qui devait retourner en France, la duchesse d'Abrantès, le colonel de Franconière, dont la présence était nécessaire à Paris pour les affaires du prince, et le docteur Yvan, sérieusement soufïrant des fatigues du voyage. Des quatre hôtes attendus par le commandant Morand, deux seulement descendirent dans l'embarcation qui devait les conduire à la Reine Hortense. La princesse, au dernier moment, déclara le plus simplement, mais le plus fermement du monde, qu'elle ne quitterait pas le Jérôme-Napoléon et qu'elle irait en Amérique. Le prince a résisté si faiblement à cette décision que nous avons tous pensé qu'il s'y attend '
Parti de Lisbonne le 7 juillet, k ,lérniiu-:Xiip.oléi^ a abordé aux îles Açores letd:i*le%^,,<!uirte(^s Je 12^. et est entré le 19 dans le port de Saint- J-*i('i:i:e-Mi-" quelon. De là, après avoir visité une partie des côtes de la Nouvelle-Ecosse, l'ancienne Acadie française, et passé deux jours à Halifax, nous nous sommes dirigés droit sur la rade de New-York, oii nous avons mouillé le 27 juillet.
Chargé par le prince de tenir son premier aide de camp, le colonel de Franconière, au courant des divers incidents du voyage, j'ai écrit en France, toutes les fois que j'ai trouvé un moment pour le faire. Le Moniteur de Vannée, depuis notre retour, a publié une partie de cette correspondance. Je fais aujourd'hui imprimer séparément celles de mes
lettres qui se rapportent exclusivement aux États- Unis, pensant que ce sont les seules qui peuvent avoir quelque intérêt pour le public.
G. Perri Pisani.
Paris, ce 15 juinU861.
OQ^:^
Les côtes d'Amérique. — La baie de New-York. — M. Mercier, ministre de France. — M. de Montholon, consul général. — Coup d'œil sur la situation politique. — Les quais de New- York, — Les steamers américains. — Aspect de New-York. — La population. — Recrutement des volontaires. — L'armée américaine. — Visite au camp de Staten-Island. — La princesse Clotilde à Nev:-York Hôtel. — Départ pour Washington.
New-York, ce 31 juillet 1861.
Mon coloijel,
La dernière lettre que je vous ai écrite, avant de toucher le sol des États-Unis, était datéo d'Halifax. C'est le 25 juillet, au matin, que nous avons quitté la capitale de la Nouvelle-Ecosse, le port militaire, d'où la flotte anglaise correspondant avec la station des Bermudes , située tout à fait au sud, surveille d'un œil jaloux les côtes de la République améri-
caine. Le Jérome-Napolèon a fait route directement pour New-York.
La navigation de ces parages est très-mauvaise. D'abord, les brumes régnent d'une manière à peu près constante sur les côtes de l'Amérique, depuis le cap Race jusqu'au delà de New-York ; en outre on y rencontre un grand nombre de hauts-fonds, d'îles de sable qui semblent être comme les appendices, les dernières ramifications vers le sud du grand banc de Terre-Neuve. Une de ces îles, en face d'Halifax, à peine visible au-dessus des eaux , est tellement dangereuse , qu'on y a établi un magasin de vivres permanent à l'usage des naufragés, et que les instructions officielles détaillent minutieusement, non pas la manière d'éviter l'écueil, mais la manière de sauver les équipages, une fois que le navire y a échoué. Sur cette route maritime, une des plus fréquentées qu'il y ait au monde, puisque c'est le chemin ordinaire entre l'ancien et le nouveau monde, les bâtiments à vapeur n'avancent qu'avec une extrême prudence, ralentissant la marche et sonnant la cloche aussitôt qu'ils entrent dans la brume. Malgré ces précautions, les abordages sont très-fréquents et presque toujours funestes à l'un des bâtiments si ce n'est à tous les deux. 11 y a là-dessus des histoires terribles avec lesquelles les officiers de marine ne manquent pas d'effrayer les timides passagers, toutes les fois
que l'occasion s'en présenté. Je dois dire, qu'à bord du Jérôme' Napoléon, lorsque paraissait la brume, on sonnait la cloche sans trop de répugnance; mais, quanta la marche, on la maintenait scrupuleusement à son maximum de treize nœuds, par suite d'une théorie rassurante convenue enire le prince et Dubuisson, au sujet des abordages. D'après cette théorie, la vitesse, au delà d'une certaine limite, n'aurait aucune espèce d'influence sur le choc, dans ce sens, que le navire pris en travers ne pouvant éviter de couler sur place, il n'y a aucun intérêt à ce qu'il soit seulement défoncé plutôt que littéralement coupé en deux.
Bref, comme malgré la brume et les bancs, nous avons navigué très-droit, très-vite, et très-heureusement, nous sommes arrivés le 27 juillet, dans l'après-midi , à la hauteur de New-York.
Pour les marins, l'élément perfide ce n'est pas la mer, c'est la terre. L'atterrage, c'est-à-dire la reconnaissance exacte du port, et de la direction qui y mène, voilà l'opération difficile et grave de toute navigation, bien autrement dangereuse que la classique tempête. On ne se perd que sur les côtes ; il faut avoir vraiment une chance déplorable pour sombrer en pleine mer. Quand on aperçoit la terre, l'estime de la route vous indique sur la carte marine le point où vous devez être, et la côte que vous devez avoir devant vous. Mais cette estime, au loch
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et à la boussole, à moins qu'elle n'ait pour point de départ une observation astronomique faite dans la journée même peut renfermer une erreur de plusieurs lieues, et cette erreur suffît pour vous faire tâtonner autour du port pendant des jours entiers. Ce qu'il y a de plus sûr , c'est d'avoir à bord un homme qui connaisse de visu les détails topographiques et hydrographiques des côtes sur lesquelles on navigue. Souvent on embarque à cet effet, et, pour une navigation déterminée, un de ces marins spéciaux que l'on appelle des pratiques, et qu'il ne faut pas confondre avec les pilotes attachés à chaque port, qui attendent, en croisant au large, sur un frêle bateau, les navires en quête de l'atterrage.
Nous aurions pu prendre un pratique à Halifax pour tout le temps que nous serions restés sur les côtes de l'Amérique ; niais Dubuisson n'avait pas jugé cette précaution nécessaire. « Quand le temps est clair, disait-il avec raison, les cartes marines de ces parages sont tellement détaillées et les courants qui y régnent si exactement connus , qu'avec le seul secours des renseignements officiels, on a toute espèce de chances pour reconnaître facilement les côtes ; et si la brume vous prend, à quoi vous sert un pratique qui n'a que ses yeux pour vous conduire, puisqu'alors il n'y voit pas plus clair que le premier matelot venu ?
Du reste, notre entrée dans la baie de New- York s'est très-heureusement et très-rapidement exécutée. Dubuisson, bien que l'état de l'atmosphère eût empêché pendant deuxjours, toute observation solaire, avait calculé à une mille près notre position. Le 27, à deux heures de l'après-midi , il ordonna de stopper au milieu d'un brouillard épais, et prévint le prince que nous étions à moins d'une demi-lieue de la baie de New-York ; mais que pour entrer, il fallait de toute nécessité attendre qu'on y vît plus clair. En ce moment, un bateau pilote, courant sa bordée avec précaution, arriva sur nous et accosta. Le pilote confirma le calcul de Dubuisson, et fit avancer lentement le navire dans la direction indiquée. Un quart d'heure après , le temps s'éclaircissant un peu, nous découvrit à quelques encablures sur la droite et sur la gauche les deux forts Tomkins et Hamilton , entre lesquels nous remontions une passe large de quinze cents mètres au plus. Nous étions dans le goulet, à l'entrée de la baie de New- York.
Presque aussitôt, la brume se leva comme un rideau de théâtre, entraînant avec elle jusqu'aux plus ténus des éléments opaques qui auraient pu troubler la prodigieuse transparence de l'atmosphère. Un soleil d'un.éclat incomparable illumina sous nos yeux un paysage d'une indescriptible grandeur. L'immense baie, large et profonde de trois lieues
s'ouvrait devant nous toute d'azur et d'or, entourée de parcs et d'habitations splendides, dont elle reflétait comme un miroir, et les verts massifs et la blanche architecture. Tout au fond, la cité reine du nouveau monde, entre les deux ouvertures béantes de l'Hudson et de l'East-River , semblait sortir du sein des eaux, comme Venise. Des bâtiments par centaines, de tous les pays, de toutes les grandeurs, de toutes les formes, sillonnaient la mer devant elle, les uns glissant comme des alcyons aux blanches ailes, les autres battant lourdement les flots de leurs roues énormes, tous retentissant des clameurs de départ ou de celles de l'arrivée, et remplissant du tableau mouvant de la vie, le cadre immobile d'une nature grandiose et sereine.
Debout, sur la dunette du navire, nous contemplions cet admirable spectacle en le comparant aux vues célèbres de l'ancien monde, à celles de Londres, de Gonstantinople et de Naples.
La baie de New- York est plus belle que la Tamise, parce que le mouvement maritime y est resserré sur un espace circulaire, au lieu d'être disséminé sur une ligne de plusieurs lieues , et qu'il suffit d'un seul regard pour l'embrasser. De plus, l'atmosphère américaine a sous ces latitudes une limpidité qui n'est comparable qu'à celle de l'air de la Grèce, tandis qu'un noir brouillard plane éternellement sur le panorama de Londres, enveloppant
d'un sombre voile de tristesse, et les hommes et leurs œuvres et toute la nature.
Naples et Constantinople semblent des villes immobiles et muettes en comparaison de l'activité dévorante qui règne autour de New- York , et dont rien ne peut donner idée; mais en revanche les paysages qui les encadrent ont les plus splendides horizons du monde, et leur histoire a les plus poétiques souvenirs qui soient dignes d'occuper la mémoire des hommes. Où êtes-vous, sommets du Vésuve et du mont Ida? où êtes-vous, coupole de Justinien et tombeau de Virgile? Ici la terre est sans montagnes, et l'histoire sans passé, Rien, rien que le ciel bleu ne couronne la ligne étroite qui circonscrit le vaste bassin de la baie, et qui suffit à représenter, en projection, l'immense cité et les populeuses campagnes qui en dépendent. Rien, rien que le souvenir d'hier ne domine la vie de ce peuple qui fait déjà tant de bruit dans le monde. Ici la grandeur n'inspire ni le poëte ni l'artiste.
Quant à moi, à la vue de cette puissance naissante, et déjà gigantesque, qui rappelle par ses proportions tout à la fois enfantines et colossales, le type sculptural de l'Hercule au berceau, je méditais, non sans quelque amertume à cette marche fatale de la civilisation qui n'éclaire une partie delà terre que pour laisser les autres dans les plus épaisses ténèbres.
Dès l'origine des sociétés, on la voit s'avancer lentement, mais sans déviation, de l'orient vers l'occident, comme se déplace le long du zodiaque le signe du Bélier, le signe de la vie. Le mystérieux Génie semble aussi jaloux de retirer la vie que de la donner. Sous ses pas, l'humanité naît à la conscience d'elle-même, derrière lui elle s'enfonce dans l'ombre et dans la mort. Que sont devenus les pays de l'extrême Orient, pays où l'homme s'est essayé aux premiers pas de la vie sociale, la patrie de Gonfucius, les antiques cités de l'Inde, berceau de la race Ariane? Que sont devenues Babylone et Ninive, Jérusalem et Memphis? La barbarie, une barbarie irrésistible, fatale, sans retour, a envahi ces sanctuaires de l'art, de la religion et de la sagesse, ceux du moins dont la poussière des tombeaux n'a pas effacé jusqu'aux traces. Le flambeau de la Grèce s'est éteint il y a plus de quinze cents ans ; celui de l'Itahe, il y a trois siècles. Le char de lumière et de feu que précède la vie et que suit la mort, est-il donc déjà au milieu de l'Atlantique ? La vieille Europe, du haut des rivages de l'Angleterre et de la France, en estelle déjà réduite à le voir s'éloigner pour toujours comme un soleil à son déclin, tandis que la jeune Amérique salue son arrivée, comme une aurore, par des chants de triomphe et d'allégresse? Cette jeune cité aussi grande déjà que celles de Londres et de Paris, finira -t-elle par tout attirer dans son
sein, de ce qui fait aujourd'hui leur grandeur : la population, l'or, la science, l'art, l'industrie, le monopole des grandes et généreuses pensées ? Ainsi la Grèce épuisajadis et absorba l'Asie et l'Egypte, ainsi Rome à son tour s'est nourrie du sang de la Grèce. L'Amérique jouera-t-elle un jour, par rapport à l'Europe, le rôle de protectrice et de maîtresse, qu'il y a cent ans à peine, l'Europe jouait vis-à-vis de l'Amérique? Redoutables problèmes en face desquels se révoltent notre orgueil et notre droit d'aînesse, mais que déjà l'insolente audace d'une race ambitieuse se promet de résoudre, à son profit, avant que le vingtième siècle soit écoulé.
Le Jérôme-Napoléon a mouillé à quelques encablures du rivage vis-à-vis la pointe que l'on nomme la Batterie, belle esplanade que couronne un square aux arbres magnifiques. Avant même que le navire eût jeté l'ancre, le prince recevait à bord le représentant de la France auprès de la république américaine, le baron Mercier, accompagné du consul général de France à New-York, M. de Montholon. Le baron Mercier demeure à Washington, résidence du Président et du congrès. Il était venu attendre le prince à New-York, aussitôt que le télégraphe d'Halifax lui avait signalé son arrivée dans le nouveau monde.
Il faut avoir voyagé dans les pays lointains pour comprendre l'émotion patriotique, le sentiment de
sécurité et de fierté qu'un Français éprouve lorsqu'il rencontre à mille lieues de son pays une maison consulaire, une maison que couvrent le drapeau et l'inviolabilité nationales, lorsqu'il serre la main d'un concitoyen en qui se résument pour l'étranger les droits, la puissance et les gloires de la patrie. Quoique le pont d'un navire de guerre soit une portion du sol français, nous ne sommes jamais entrés, pendant le cours de nos voyages lointains dans une de nos légations ou un de nos consulats, sans nous y asseoir avec le sans-gêne égoïste et bourgeois de gens qui se disent : Enfin nous sommes chez nous ! Je dois avouer que nous avons rarement trouvé, parmi nos agents diplomatiques ou consulaires à l'étranger des personnalités aussi sympathiques, aussi distinguées que celles des deux hommes qui ont fait au prince et à la princesse les honneurs des États-Unis.
Le baron Mercier est un de nos plus jeunes ministres plénipotentiaires, et le poste qu'il occupe, en ce moment, est un des plus importants et des plus difficiles que le gouvernement français puisse confier à un diplomate. Un ardent patriotisme allié à une bienveillance générale pour les étrangers, à une facilité extrême pour comprendre et leurs idées et leurs mœurs, une sociabilité toute française qui se traduit vis-à-vis des ministres américains par des rapports pleins de confiance et de cordialité,
vis-à-vis du prince et de la princesse par les attentions et les soins les plus délicats, et qui pour nous autres aides de camp, est devenue de suite la plus excellente camaraderie, beaucoup d'intelligence, d'esprit et de gaieté : voilà le fond du caractère du baron Mercier. Ajoutez à cela qu'il est doué d'une aptitude merveilleuse pour tous les exercices du corps, l'escrime, l'équitation, la natation, la gymnastique ; qu'il a une santé de fer, une bonne humeur inaltérable, un courage à toute épreuve, la passion de tout voir, de tout connaître, de tout apprendre, et vous aurez le portrait de l'homme qui, comme représentant de la France et comme ami, ne quittera pas un instant le prince pendant toute la durée de son séjour aux États-Unis.
M. de Montholon est un homme d'une cinquantaine d'années, qui a connu de mauvais jours et qui les a traversés avec un grand courage et une grande noblesse de caractère. Il n'a pas désappris d'aimer les hommes pour avoir appris à les estimer moins, et la rude expérience de la vie, en lui ôtant quelques-unes de ses illusions, ne l'a pas rendu jaloux de celles que d'autres peuvent encore conserver. C'est un caractère et un esprit charmant, très-gai même, sous un masque sérieux et triste qui contraste avec l'entrain de ses saillies. Il n'est pas possible de trouver un meilleur cœur, une disposition plus infatigable, plus désintéressée à rendre service
à autrui, à se sacrifier même, et cela avec des formes invariablement froides et réservées que les mauvaises natures doivent regarder comme d'excellents prétextes pour se dispenser envers lui de toute reconnaissance. M. de Moniholon, consul aux États- Unis depuis plus de vingt ans, s'y est marié, et a une femme et des filles charmantes, pour lesquelles la princesse a tout d'abord manifesté beaucoup de penchant. 11 connaît les étrangers au milieu desquels il habite, bien mieux qu'ils ne se connaissent eux-mêmes, ainsi qu'il arrive à tous les Français d'intelligence qui veulent se donner la peine de voir et d'étudier les affaires et les mœurs des autres peuples. S'il est vrai, comme on le prétend, que nos facultés créatrices commencent à baisser, il est hors de doute que l'esprit d'analyse et de critique n'a jamais été, en France, plus ingénieux, plus fin, plus subtil qu'il ne l'est à notre époque. Peut-être y a-t-il là quelque loi mystérieuse de la nature humaine, qui maintient la moyenne, et no'n l'équilibre des forces psychologiques, et qui en dotant la jeunesse des peuples de la puissance de produire, réserve à leur âge mûr la puissance de juger.
Ces Messieurs ont tout d'abord entretenu le prince des affaires politiques et militaires de l'Union. Elles sont dans un assez fâcheux état. A notre passage à Halifax on parlait vaguement d'une grande bataille livrée non loin de Washington et perdue par les
Fédéraux. Cette nouvelle est confirmée. L'armée de l'Union, forte de 30 000 hommes et commandée par le général Macdowell a quitté, il y a quinze jours, ses lignes du Potomac, derrière lesquelles elle couvrait Washington. Elle s'est avancée contre la position du BuU's-Runn défendue par les confédérés sous les ordres du général Beauregard. Macdowell a été battu le 20 de ce mois. La déroute de ses troupes a été complète: il a perdu ses canons, ses bagagps. Tout son monde est rentré à Washington dans un désordre affreux. Jusqu'à présent les confédérés n'ont rien fait pour profiter de leur victoire. Mais on craint d'un moment à l'autre une attaque contre la capitale fédérale, qu'un espace de dix lieues à peine sépare de l'ennemi, et qui n'a pour défenseurs que des soldats démoralisés par leur récente défaite. Cependant le gouvernement fédéral, comme autrefois le sénat romain, n'a pas désespéré du salut de la patrie. Le Président et le congrès sont restés à Washington et délibèrent avec assez de calme sur les mesures à prendre en ce péril extrême, presque en vue des bivacs des rebelles victorieux. Un nouveau général, Macclellan, a remplacé Macdowell, et de tous les côtés on presse les armements dirigés en grande hâte sur Washington.
L*impression de M. de Montholon sur l'état de l'opinion publique n*est rien moins que rassurante. On voit qu'il vit au milieu des banquiers et des ri-
ches négociants de New- York. Tous ces gens-là en relations habituelles d'affaires avec le Sud dont ils vendent les cotons à l'Europe, sont très-mécontents et très-effrayés. Ils ne demandent qu'une seule chose, c'est qu'on s'arrange et au plus tôt, qu'on reconnaisse l'indépendance des États du Sud puisque ceux-ci tiennent à se séparer, mais qu'avant tout on repreniîe avec eux les affaires commerciales. Ils se déchaînent sourdement mais violemment contre le gouvernement de M. Lincoln, accusent le parti républicain, dont il est le chef, d'avoir poussé les gens du Sud au désespoir, en soulevant, pour arriver au pouvoir, la question de l'esclavage, question toute factice d'après eux, qui n'a de valeur que comme arme de guerre d'un parti, au fond complètement indifférente à la masse des citoyens du Nord. C'est au nom des principes fondamentaux sur lesquels reposent la société américaine et la -gloire des États-Unis, c'est au nom de la liberté individuelle d'une part, au nom de l'autonomie des États de l'autre, que l'aristocratie financière de New-Yorck et son immense clientèle attaquent M. Lincoln et ses ministres. On prétend qu'une sorte de terreur règne au sein même des États fidèles, qu'un vaste système d'espionnage enveloppe les citoyens, que le secret des lettres est ouvertement violé, qu'enfin la mesure extrême et désespérée des arrestations secrètes pour cause de salut public est appliquée
dans New- York même sur une vaste échelle. On parle de plusieurs centaines de citoyens enlevés de leur maison et emprisonnés au fort Lafayette. Ce mot de fort Lafayette paraît faire en ce moment sur les imaginations le même effet que produisait sous l'ancien régime celui de Bastille, ou pendant la révolution celui de Conciergerie. Avons dire vrai, je crois qu'il y a beaucoup d'exagération dans tout ce qu'on raconte là-dessus; mais n'y en aurait-il que la moi lié d'exact, ce serait suffisant pour dénoter une perturbation profonde dans la société américaine.
Le baron Mercier, arrivant de Washington, est moins alarmiste. Là le champ est resté Ubre nonseulement aux partisans de l'Union, mais encore aux hommes du parti républicain, du parti qui a poussé Lincoln à la présidence, par suite de laretraite de la plupart des sénateurs et des députés appartenant aux États qui ont pris les armes pour la sécession. Par suite, le congrès et le cabinet sont à peu près unanimes dans l'opinion qu'il faut soutenir la guerre à outrance, traiter les sécessionnistes en rebelles, ni plus ni moins que s'ils étaient sujets d'une monarchie et non citoyens d'une confédération républicaine, enfin avoir raison d'eux par la force des armes, à la manière de la vieille Europe.
Cette grande détermination, en signalant l'avénement du parti républicain au pouvoir, ouvre une
ère toute nouvelle pour la société américaine, et la lance dans une voie à l'entrée de laquelle ses fondateurs el ses anciens hommes d'État eussent certainement reculé, voie qui est pleine de périls, mais qui conduira peut-être les États-Unis à la suprême grandeur. M. Lincoln et ses amis paraissent décidés à s'y engager, sans trop s'effrayer des prédictions sinistres du parti démocrate, chassé du pouvoir aux dernières élections, et qui invoque à tout propos les souvenirs du passé, la mémoire de Washington, de Jefferson, de Monroe, de Jackson. « Que faites- vous, leur crient les démocrates^ Vous foulez aux pieds le principe fondamental qui a fait nos succès et notre puissance, celui ep vertu duquel chaque État est libre dans la confédération, comme chaque citoyen est libre dans l'État. En rivant l'État à la confédération par une chaîne indestructible, en lui niant le droit de s'en séparer, vous préparez l'asservissement du citoyen lui-même à la société, vous préparez la ruine de l'individualisme. Déjà aucune liberté n'est sacrée pour vous. Au nom du salut public, vous allez faire de la République des États-Unis quelque chose de pareil à ce que la Convention a fait jadis de la République Française, l'idéal de l'unité politique et administrative. Vous allez fatalement nous ramener aux traditions, aux idées, aux conceptions des vieux États de l'Europe. Nous ne serons p^iis riu'une pâle copie
de nos aînés, au lieu d'être les initiateurs d'une humanité nouvelle. L'élément militaire qui aura servi à vous faire triompher sera nécessaire pour vous maintenir. Vous allez retaire le chemin parcouru par la Révolution française, heureux si vous pouvez, comme elle, trouver sous le sceptre d'un soldat de génie l'ordre et la gloire dans l'obéissance, au lieu des catastrophes dégradantes qui signalent sous vos yeux le régime militaire au Mexique et dans les républiques de TAmérique du Sud. »
Toutes ces prosopopées historiques touchent médiocrement les amis de M. Lincoln, que je soupçonne d'être peu versés dans ce que l'on appelle la philosophie de l'histoire. Sans trop s'embarrasser des principes généraux, ils qourent là où la maison brûle, et jettent dans le feu pour l'éteindre tout ce qui leur tombe sous la main. Le baron Mercier assure qu'ils font bonne contenance. Ils ne sont rien moins que pratiques et administrateurs. Au fond même ils sont fort ignorants de toutes les choses gouvernementales, parce que le parti démocrate avait jusqu'à ce jour confisqué à son profit le monopole du pouvoir. Leurs inventions financières, pour avoir de l'argent, feraient rire les plus ignorants en économie politique, et quant au recrutement de l'armée, ils se croisent les bras et laissent faire les particuliers. Eh bien! malgré tout cela, il est difficile, à ce que dit le baron, de ne pas être
influencé par leur assurance, et la confiance qu'ils ont dans l'avenir. En attendant, il y a dans tout le monde gouvernemental un mot d'ordre une fois donné, et auquel on obéit militairement, c'est de ne plus souffler mot de l'esclavage, de cette abominable institution contre laquelle on n'avait pas assez de toutes les foudres de l'éloquence populaire, et que l'on accepte aujourd'hui dans toutes ses conséquences constitutionnelles et légales. Au besoin on affirmerait, sous serment, que le fameux discours de M. Lincoln à ses électeurs contre l'esclavage est une pièce apocryphe, que les Républicains n*ont rien de commun avec la secte impie, révolutionnaire et anti-sociale des abolitionnistes, que c'est sur cette dernière, véritable bouc émissaire, que doivent retomber la responsabilité des malheurs de la patrie et les colères populaires. La question de l'esclavage, qui est une question sociale s'il en fût, étant écartée, au moyen de cette petite comédie, le gouvernement espère réduire l'affaire de la sécession à des proportions purement politiques, et en avoir ainsi meilleur marché que si les intérêts les plus vitaux et les plus violentes passions croyaient y être engagés.
Ces trois jours que nous venons de passer à New- York, nous les avons employés à courir un peu au hasard, mais sans cesse et sans repos, depuis le matin jusqu'au soir, impatients de nous assimiler,
si non par une étude complète, du moins par la simple vue, la plus grande quantité possible des objets nouveaux et extraordinaires qui s'offraient à nous de tous côtés. Vous savez que l'habitude du prince, habitude excellente s'il en fût, est de ne quitter l'installation du bord, pour une installation à terre, qu'à la dernière extrémité, quand il faut s'éloigner de quelques jours du port et du yacht. Tout le monde vient donc dîner et coucher à bord, mais chaque matin, dès le point du jour, c'est une dispersion générale comme celle d'une volée d'oiseaux, chacun se jetant dans une des nombreuses et excellentes voitures qui stationnent sur le quai, pour commencer sa course insensée. Les deux groupes les plus nombreux et les seuls raisonnables, sont ceux du prince et de la princesse-. Quand on accompagne l'une ou l'autre de Leurs Altesses Impériales, on suit au moins une sorte de programme et à la fin de la journée on peut se rendre compte jusqu'à un certain point de ce que l'on a fait. En somme, pendant ce court et premier séjour dans la grande cité américaine, nous avons très-peu causé, mais beaucoup vu. Tout ce que je puis vous apprendre aujourd'hui de Nev^-York se borne donc à une sorte de signalement extérieur; comme avant de faire le portrait moral d'une personnage, on commence par faire son portrait physique.
Comme j'ai des habitudes mathématiques dont je ne puis pas me défaire, et qu'il m'est beaucoup plus facile de faire de la géométrie que du pittoresque, je vous dirai d'abord que New-York est bâti sur une lans^ue de terre, larp^e de trois kilomètres et longue de six. La ville a donc la figure d'un rectangle, tenant à la terre par un de ses petits côtés, baigné sur les trois autres, par l'Hudson River, par l'East River, long et large détroit qui sépare du continent la grande île appelée Loiig-Island, enfin par la baie même de New- York. De l'autre côté de l'East River, dans Long-hland par conséquent, est la grande ville de Brooklyn, qui, si on la considère comme un faubourg de New- York, porte sa population à près d'un million d'âmes Sur la rive droite de l'Hudson, et dans une position symétrique par rapport à Brooklyn, est située Jersey -City, qui au point de vue géographique peut être comprise dans l'agrégation New-Y^orkaise , bien qu'elle appartienne à un autre État, celui de Nëw-Jersey. Ces bassins maritimes qui entourent la ville de trois côtés, ont des proportions énormes. Je vous ai dit que la baie de New- York forme un cercle de trois lieues de diamètre; l'Eist River a quinze cents mètres, et l'Hudson deux mille mètres de large, aux endroits où ces deux bras de mer séparent New- York de Brooklyn et de Jersey-City.
Le développement des quais de débarquement,
sur ces immenses nappes d'eau, dépasse tout ce que peuvent offrir les plus grands ports du monde, Londres, Constantiiiople, Liverpool. Rien qu'autour de New-York, sans parler de Brooklyn et de City Jersey, ils forment une ligne continue de trois lieues d'étendue. Or, vous saurez que ces quais ou warfs sont des tabliers de madriers de trente ou quarante mètres de large, établis sur pilotis et élevés de huit ou dix pieds au-dessus des moyennes eaux. Vous représentez-vous l'énorme surface planchéiée, sur laquelle s'opère le transbordement des marchandises que l'ancien monde échange avec le nouveau! En général, une des premières préoccupations des Américains, lorsqu'ils s'établissent sur la mer, sur un fleuve, sur un lac, est de s'affranchir de la nécessité barbare de communiquer avec les navires, au moyen des chalands et des embarcations. 11 faut pour eux que toutes les opérations de chargement et de déchargement s'effectuent bord à quai, et qu'il y ait un contact intime et direct entre les deux éléments. Ils ont l'instinct que de toutes les économies de temps qu'ils peuvent réaliser, celle-là est la plus importante. Quand ils commencent un port, avant de construire des maisons et des navires ils établissent un warf, sachant bien que les maisons s'élèvent d'elles-mêmes, et que les navires arrivent tout seuls, partout où le marin peut communiquer, sans perte de temps et sans danger, avec le
laboureur, l'industriel et le commerçant. A New- York, ils n'ont pas encore eu assez d'une surface de débarquement qu'on peut évaluer à 480000 mètres carrés ; ils l'ont augmentée de plus d'un quart, en ajoutant au tracé rectiligne une espèce de tracé en crémaillère. De distance en distance, et perpendiculairement à la ligne du quai, s'avancent dans la mer des sortes de jetées de 50 à 100 mètres de long sur 25 ou 30 de large, élevées sur pilotis et recouvertes de madriers. C'est autant de pris sur la mer et d'ajouté à la surface du débarquement. Chaque grand armateur, chaque compagnie maritime possède une ou plusieurs de ces cales ou bassins intérieurs , comprises entre le quai et deux jetées perpendiculaires; on les nomme des pirs. La plupart des jetées sont sillonnées par des rails en fer; rien ne saurait donner une idée de l'activité qui y règne, et de l'effrayante quantité de marchandises qui les traversent .en un jour, depuis le lever du soleil jusqu'à la nuit. J'ai compté 210 pirs autour de New- York.
Tout cela est construit avec un luxe de charpente inouï. Une disposition toute particulière permet aux navires d'accoster sans danger et sans tâtonnement. Une rangée de pilotis d'un équarrissage énorme et presque jointifs, dépassant le niveau de l'eau de plusieurs mètres, règne tout le long de la ligne d'abordage et n'est séparée du massif du quai
que par une distance de trois ou quatre pieds. Cette muraille en bois, douée d'une élasticité extraordinaire, est destinée à recevoir et à amortir le choc des bâtiments. Vous voyez s'approcher du quai un énorme bateau à vapeur, poussé par sa machine ou par la vitesse de son aire et animé d'une telle quantité de force vive qu'il semble qu'elle ne puisse être absorbée que par un choc effroyable ; au moment où il touche, un craquement terrible se fait entendre; vous croyez que le flanc du navire vient de s'ouvrir; nullement, c'est la muraille de pilotis qui a plié comme un ressort et qui, en reprenant sa position verticale, a arrêté le navire sans avaries et sans secousses.
Il m'a semblé qu'aucun de nous n'avait une idée même confuse de la forme et des dimensions des steamers américains. Le premier qui a passé près de nous, à l'entrée de la baie, nous a jetés dans un étonnement naïf et muet, dont nous ne sommes pas encore revenus. Ce genre de construction est tout à fait extraordinaire. De tout ce que nous avons vu jusqu'à présent, c'est ce qui nous a laissé l'impression la plus vive et la plus singulière, et qui nous paraît le mieux caractériser le monde étrange où nous pénétrons.^
Vous saurez d'abord que l'on construit deux sortes de steamers aux États-Unis, les uns destinés à la navigation maritime, les autres à la navigation
fluviale, à celle des lacs, des baies, des ports et en général des eaux tranquilles. Les premiers ne diffèrent pas, en principe, de nos constructions navales européennes; quant aux seconds, ils ne ressemblent ni à celles-là, ni à rien de ce que nous pouvons voir dans Tancien monde.
Si vous voulez avoir une idée nette de cet engin naval tout particulier, vous devez commencer par vous débarrasser de toutes vos idées les plus familières sur l'architecture navale; oubliez la pirogue du sauvage, la jonque chinoise, la trirème antique, la galère du moyen âge, le vaisseau à hélice et le coche d'Auxerre ; oubliez même les bains Vigier, quoique, atout prendre, ce soit peut-être le modèle qui diffère le moins de celui qui nous occupe. Toute comparaison vous induirait en erreur. Il s'agit de passer du temple grec à la cathédrale gothique.
Imaginez donc une carène à fond presque plat, puisque celles qui ont cent et cent cinquante mètres de long ne tirent pas plus de huit à dix pieds d'eau. Sur celte carène est établi un plancher qui la déborde à tribord et à bâbord, sur l'avant et sur rarrière, de deux à trois mètres, supporté qu'il est par une série d'arcs-boutants en fer. Vous avez ainsi une plate-forme d'une surface à peu près double de celle de la partie immergée. Cette plateforme constitue la base, le sol, le rez-de-chaussée de la construction.
C'est là-dessus que s'élève un édifice de un, deux ou trois étages, dont l'extérieur présente le caractère architectonique le plus bizarre et le plus compliqué. II n'y a guère que les œuvres de la fantaisie chinoise qui s'en rapprochent. Ce ne sont que galeries à colonnes, interrompues et reprises sans motif apparent, étages en retrait ou surplombant les uns sur les autres, angles rentrants et saillants, niches et belvédères, le tout peint en blanc du haut en bas. Une disposition capitale sur laquelle repose la solidité du navire caractérise, par-dessus tout, cette étrange construction : deux fermes en bois d'une portée immense et présentant la courbure d'une voûte surbaissée s'élèvent verticalement sur les deux côtés de la carène, dans le sens de sa longueur. Ces deux arcs, dont le sommet atteint et même dépasse le faîte de l'édifice, servent à en maintenir et à en consolider toutes les'parties, au moyen d'un système, inextricable en apparence, d'arcs -boutants, de traverses, de montants, et même de chaînes. Au-dessous des arcs sont placées les roues du steamer, roues d'un rayon énorme, mais dissimulées sous de vastes tambours et dans la masse même de la construction. La plate-forme supérieure, ce qui dans un navire ordinaire constituerait le pont, n'est pas autre chose qu'un toit, un toit recouvert en zinc, avec inclinaison pour l'écoulement des eaux, ouvertures en tabatière, gouttiè-
res et cheminées. Il est bien entendu que la vapeur étant l'unique moteur du steamer, on n'y voit ni mât, ni voile, ni cordages, et que le mouvement extérieur si animé et si intéressant de l'équipage et de ses manœuvres à bord de nos bâtiments est ici remplacé par l'action invisible de la machine. Passagers et matelots, pour respirer l'air libre, ou pour les rares occasions d'une manœuvre, sont obligés de se glisser le long de périlleuses corniches, de s'entasser dans de vacillantes galeries, ou enfin d'obtenir la permission de se percher momentanément sur le toit, car en somme ce toit n'est pas plus un lieu de promenade habituel que ne l'est le toit d'une véritable maison.
Mais ce n'est pas tout : reste la pièce principale, celle qui donne au steamer, quand on le regarde par le gros bout d'une lorgnette, la figure d'une chinoiserie* d'un joujou bizarre, à ressort caché et à compartiments mobiles. L'ensembl.e des organes moteurs, chaudières, fourneaux, machine, soutes, est admirablement dissimulé, partie sous la grande plate-forme, dans la cale proprement dite, partie dans une sorte de coffrage isolé du reste de l'édifice. Le passager ne voit ni feu, ni fumée, ni mécanicien, ni chauffeur ; il n'entend aucun bruit, ne sent aucune trépidation, ne respire aucune odeur fétide. Mais il faut enfin que l'énorme mécanisme fonctionne, et l'espace qu'on lui refuse dans l'intérieur,
on le lui donne au-dessus de la maison. Représentez-vous un assemblage de deux montants verticaux, s'élevant de quinze ou vingt pieds et plus au-dessus du toit; au sommet de ces montants est établie la pièce principale de la machine, le balancier, communiquant d'un côté à la tige du piston, au moyen du parallélogramme de Watt, de l'autre à une bielle immense qui met en mouvement l'arbre des roues. Voilà le singulier appareil qui surmonte et signale au loin les steamers américains : une petite mécanique en l'air, isolée, au bout de deux longues perches, sans rapport de proportion avec la masse générale; une mécanique dont on ne devine pas le moteur, qui, nuit et jour, se balance d'un mouvement lent et grotesque, comme un héron qui plongerait son long bec dans le tuyau d'une cheminée et l'en retirerait en abaissant sa queue.
Pour tout dire, ces steamers sont affreux, comme architecture navale, et leur aspect est d'un prosaïsme désespérant. Rêvez donc, en présence de ces masses informes et ridicules, au navire mollement bercé sur la vague comme un alcyon, à la proue fendant l'onde écumeuse, ou même à l'aigrette d'étincelante fumée que secoue dans les airs un aviso comme le Jérôme-Napoléon, aussi fin qu'une lame de couteau, bas sur l'eau, véritable dragon des mers. Gomment se représenter dans ce restaurateur ambulant, dans cet hôtel de bains flottant, un cor-
saire d'Eugène Sue ou de Peuimore Cooper? Essayez seulement d'y trouver un petit coin de couronnement sculpté et doré pour y placer la scène du pudique sacrifice de Virginie. Ce serait en vain ; décidé^ ment l'objet ne convient pas à la poésie maritime. Et cependant il est certain qu'il n'a pas été inventé dans le but unique et spécial de choquer les yeux et les règles de l'art. Il faut qu'il ait sa raison d'être, et cette raison doit être bien puissante, puisque les Américains, une fois le modèle trouvé, n'ont plus couru après aucun perfectionnement, et le reproduisent d'un bout à l'autre de leur immense continent avec une confiance mathématique et une sorte de respect hiératique.
Vous devinez bien, mon colonel, d'où vient cet amour du nouveau monde pour le produit difforme de son génie, c'est que ce produit est éminemment utile et pratique. Si l'extérieur du steamer est laid, c'est que tout y a été sacrifié à la disposition intérieure. Rien n'égale, en effet, la commodité de ces aménagements généraux pour recevoir, héberger, coucher, nourrir et amuser, pendant de longues traversées, une nombreuse clientèle de voyageurs des deux sexes, et pour manœuvrer, charger et décharger de grandes quantités de marchandises. Salons splendides et aérés, chambres confortables, absence de tout balancement nauséabond, vastes magasins, ponts mobiles qui, par d'énormes ou ver-
tures, font communiquer de plain-pied le navire avec le quai de débarquement, rapidité de marche et simplicité de manœuvres, voilà les avantages que les Américains ont recherchés avant tout dans la construction de leurs steamers et qu'ils ont réalisés. Au demeurant, cette invention, car c'en est une, constitue une de leurs œuvres les plus originales, les plus heureuses, les plus fécondes, un des éléments importants de leur civilisation conquérante, une de ces armes puissantes qui leur servent à vaincre et à dominer la nature.
Maintenant, mon colonel, veuillez débarquer avec moi à la Batterie^ cette grande esplanade découverte qui forme la pointe de la presqu'île sur laquelle est bâti New-York. Tournant le dos à la mer, vous avez devant vous Broadway, la grande rue : c'est l'artère de New-York ; elle traverse la ville en ligne droite et dans le sens de sa plus grande étendue, sur une longueur d'une lieue et demie. Tout le commerce de luxe, les magasins splendides, les immenses hôtels, les clubs, les lieux de plaisir et de réunion, sont situés dans Broadway. C'est là qu'est le mouvement, la vie ; un étranger peut passer plusieurs semaines à New- York sans avoir l'occasion de faire autre chose que d'aller de la Batterie à Union Square, et d'Union Square à la Batterie, les deux points extrêmes oij aboutit Broadway. A droite et à gauche la ville s'étend, découpée géométriquement
comme un échiquier, par un réseau de rues, les unes perpendiculaires, les autres parallèles à l'artère centrale. A mesure que l'on s'éloigne de Broadway, le bruit s'aftaiblit, les rues se resserrent, le mouvement se ralentit, les maisons se rabougrissent, jusqu'à ce que l'on arrive à la ligne des quais, où l'on retrouve alors une nouvelle zone de tumulte, d'activité et de travail.
Une des rues parallèles à Broadway, la cinquième, Flfty Avenue, est le quartier aristocratique de New- York. Cette avenue, large comme nos boulevards, et comme eux plantée d'arbres, est bordée, des deux côtés, d'habitations magnifiques, mais d'un style et d'un aspect qui n'ont aucun rapport avec ceux de nos hôtels. Ce sont des édifices généralement très-lourds, chargés de massives ornementations de pierre empruntées aux formes élémentaires de la géométrie, avec des perrons et des péristyles plus ou moins doriques en place de portes cochères, et d'immenses fenêtres sans encadrements. Au fond, cela ressemble beaucoup aux maisons anglaises, mais avec des proportions bien autrement grandes. Très-peu de murs offrent la teinte blanche ou grise de nos constructions; la pierre du pays a des teintes variées qui se rapprochent de celles du granit, depuis le rouge sombre jusqu'au violet pâle. Somme toute, la vue générale de ces beaux hôtels est assez imposante, mais elle n'est pas gaie. Elle rap-
pelle cej?tains aspects de l'architecture égyptienne. On trouve là des maisons qui ressemblent à des temples de granit. Les riches patriciens qui les habitent, soumis aux mœurs anglaises, se garderaient bien d'égayer la sévérité architectonique de leurs demeures en permettant à leur vie intime de déborder un peu à l'extérieur. Les grandes fenêtres, fermées par une seule glace admirablement brillante, ne laissent pas entrevoir un seul bout de rideau, de store, de draperie, quoi que ce soit qui indique l'échange le plus discret d'un regard entre la rue et le salon ou la chambre à coucher. Jamais, à plus forte raison, figure humaine n'apparaît-elle à ces impénétrables baies qui ressemblent à des yeux privés de la faculté de voir. La porte hermétiquement fermée ne s'entr'ouvre silencieusement, pour se refermer aussitôt, qu'au coup de sonnette du visiteur privilégié. Il est certain que pour l'étranger, sinon pour le propriétaire, tout cela ne vaut pas la physionomie de nos hôtels de Paris. J'aime encore mieux les grandes portes ouvertes, tout le jour, à deux battants, emblème, trompeur si l'on veut, mais emblème de l'antique hospitalité, les gros concierges, les laquais fainéants, qui vous regardent passer avec insolence, mais qui du moins vivent et remuent, et les perspectives intérieures sur les écuries, les remises, les cuisines et tous les détails de l'existence domestique. Point de voitures, très-peu de piétons
dans ce quartier splendide qui semble un désert et qu'habitent les plus riches capitalistes du monde entier. Il nous est arrivé de nous promener, le soir au clair de lune, dans Fifty Avenue; on n'apercevait même pas de lumières aux fenêtres; ce serait sans doute une profanation de la vie de famille que de laisser soupçonner qu'elle existe. Rien ne troublait le silence de cette solitude apparente que le bruit de nos pas sur les dalles sonores. Nous aurions pu nous croire dans un rue de gigantesques tombeaux. Fifty Avenue n'est pas l'Amérique, c'est l'Angleterre; car, dès qu'un Américain s'est enrichi, qu'il n'émigre pas et qu'il jouit de sa fortune sans la risquer tous les jours dans le commerce et les spéculations (ce qui est fort rare), il prend les habitudes anglaises, ou plutôt il y revient. Ce n'est donc pas dans Fifty Avenue, c'est dans Broadway qu'il faut chercher New- York, la grande cité, la vraie capitale du nouveau monde.
Les maisons de Broadway sont superbes ; il y en a qui ont des proportions vraiment colossales; la hauteur des étages est, en général, d'un bon tiers supérieure à la moyenne adoptée pour nos constructions parisiennes modernes. On dirait que les Américains ont pour rien la pierre et la maind'œuvre; celle-ci coûte cependant des prix énormes, à cause de la rareté des ouvriers. L'Américain de naissance fait le commerce, spécule, ou bien défri-
SUR LES ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE. kl
che pour devenir propriétaire. La classe des ouvriers se recrute donc, presque entièrement, parmi les étrangers et les émigrants; or, à la rigueur, on peut être tenté de s'expatrier pour exercer en Amérique l'état de cordonnier, de tailleur, d'horloger, etc., parce que ces professions peuvent conduire à la fortune; mais, en bonne conscience, celui qui ne peut être que maçon, manœuvre, terrassier, journalier, je ne vois aucune raison pour qu'il vienne en Amérique. Ce sont des métiers qui font vivre, mais qui permettent bien rarement à un homme de s'affranchir du prolétariat; or, prolétaire pour prolétaire, il vaut encore mieux, après tout, l'être dans sa patrie, quelle qu'elle soit, que dans la république américaine, où, somme toute, l'argent est encore bien plus puissant, plus tyrannique et plus orgueilleux qu'en Europe. Il y a donc ici une grande pénurie de bras, l'immigration fournissant peu d'ouvriers; et cependant, grâce à la manière dont les Américains entendent le crédit privé et dont un écu fait entre leurs mains vingt fois le chemin qu'il ferait, dans le même temps, entre les nôtres, grâce à leur témérité financière qui les pousse, tête baissée, dans les entreprises les plus colossales, sans souci de l'avenir, ils peuvent élever d'un bout à l'autre de leur immense territoire des constructions magnifiques, des villes entières avec une facilité qui confond. Nous sommes effrayés de la fièvre
de bâtir qui de nos jours s'est emparée des Parisiens; ce n'est rien en comparaison de ce qui se passe des grands Lacs au golfe du Mexique, des bords de l'Océan au Mississipi. Je crois bien que plus d'un propriétaire, une fois sa maison construite, est obligé d'aller dans l'Ouest habiter une cabane et semer du maïs, n'ayant plus un sou ni pour lui ni pour ses créanciers; mais, enfin, la maison une fois bâtie reste debout et finit toujours par servir à quelqu'un. L'entrepreneur, l'architecte, le charpentier, le couvreur, qu'on n'a pas payés, s'acquittent au moyen de la même monnaie envers leurs fournisseurs, qui, probablement, répartissent le déficit d'une manière quelconque sur la masse du public. L'important c'est que le travail ne soit pas suspendu une minute d'un bout à l'autre de l'Union, que les projets succèdent aux projets, que les spéculations, que les entreprises s'entassent les unes sur les autres sans cesse et sans repos. Chez nous, un homme dont les débiteurs se déclarent insolvables, trouve dans cette déconfiture un excellent prétexte pour ne plus rien faire lui-même ; il dépose son bilan à son tour, renvoie ses ouvriers, se croise les bras ou tend la main. Ici je ne sais vraiment pas comme ils s'y prennent, mais une faillite n'arrête le travail de personne, ni celui du failli, ni celui de son créancier; le génie de la production poursuit sa marche triomphale au milieu des calas-
trophes iinancières qui, semble-t-il, en tombant sur tout le monde, n'écrasent personne. Avec nos idées et nos mœurs, je crois que nous risquerions beaucoup à ce jeu-là; notre société, comme une machine admirablement régulière, mais très-délicate et très-sensible, est incapable de supporter, de souffrir un désordre même local; le moindre ébranlement, au lieu de se perdre dans la masse, s'y propage et détruit l'équilibre général. Les révolutions et les coups de fusil sont toujours au bout d'une crise commerciale, excellent moyen, on en conviendra, pour y remédier.
Donc les maisons de commerce de Broadway (car Broadway est un bazar d'une lieue et demie de long) sont de vrais palais. Les rez-de-chaussée, où sont les magasins et les étalages, ont des dimensions énormes. La devanture de boutique la plus ordinaire est aussi haute et aussi large que celle des Villes de France, rue Vivienne. L'étalage est surchargé; mais il n'y a pas besoin d'en faire une inspection bien approfondie pour découvrir que c'est la plus grosse et la meilleure partie des marchandises (Jui est exposée aux regards des passants pour tenter leur convoitise. En entrant dans le magasin, qui en général est d'une profondeur tout à fait inusitée pour nous (comme si en bâtissant une maison dans New- York, l'Américain se disait qu'il n'a pas à économiser l'espace, puisque le territoire de la République s'é-
tend jusqu'à l'océan Pacifique), en entrant, dis-je, dans le magasin on est frappé de voir tant de place occupée par d'aussi maigres produits. En général tout ce commerce d'articles Paris est un commerce de pacotille ; la plupart des marchandises sont étrangères, toutes dépareillées; chaque marchand vend à peu près de tout; horlogerie, bijouterie, armes, meubles, équipements militaires, tout cela est confondu pêle-mêle. On voit au premier coup d'œil que l'on est chez un peuple où l'on ne fait que de la grande industrie, des chemins de fer, des canaux, des vaisseaux, des ports, et qui ne pratique pas encore les industries de luxe. L'ensemble n'en est pas moins, à l'œil, éblouissant d'éclat, de variété et de richesse.
Vous pouvez vous faire une idée du mouvement de circulation qui règne toute la journée dans Broadway, par celui que présente le boulevard de la Madeleine, au moment où la population parisienne rentrant de la promenade du bois de Boulogne, à l'heure du dîner, débouche comme un torrent par la rue Royale, confondant ensemble, dans un pêlemêle démocratique, tous les spécimens de véhicules que l'art de la carrosserie et le génie de l'économie moderne ont pu inventer : calèches à quatre chevaux et blasonnées du faubourg Saint -Germain, tilburys Tandem de l'agent de change, Victor las du quartier Bréda, tapissières de la rue Saint- Antoine,
coupés de régie, milords, fiacres à quarante et trente-cinq sous l'heure, etc. Ici, même flot roulant ; les voitures se croisent, en chaque point, sur quatre, cinq, six de front; seulement elles sont, à peu de chose près, toutes de la même espèce, des omnibus. Vous saurez, en efTet, mon colonel, qu'il n'y a pas à New-York ce que nous appelons des équipages, ou du moins qu'ils y sont en si petit nombre, que je n'en ai pas vu un seul pendant tout mon séjour dans la ville. Ce genre de luxe n'est pas dans les habitudes des riches A méricain's du Nord; comme ils ne se promènent pas, et ne se déplacent que pour leurs affaires, la première voiture de louage venue, rencontrée dans la rue, leur suffit. Les voitures de place sont très-nombreuses, très-bonnes, très-propres, très-rapides et pas trop chères; mais, comme presque tout le mouvement de la ville se réduit à monter et à descendre le long de Broadway, la simplicité et l'uniformité de ce parcours ont donné au genre omnibus une prédominance incontestée et toute naturelle sur tous les autres genres de locomotion. Les deux files d'omnibus, l'une qui remonte la grande Rue, l'autre qui la descend, sont tellement compactes, ininterrompues, qu'elles constituent à la lettre un chemin qui marche et qui marche à double courant. Il entraîne, je vous assure, le piéton malgré lui. Pour peu qu'il s'approche un peu trop près du trottoir, les marche-
pieds tentateurs passent si rapidement et d'une manière si engageante à côté de lui, que sans le vouloir il obéit à l'attraction magnétique, monte et disparaît dans le torrent. Et puis le cocher d'omnibus de Broadway n'est pas, comme le nôtre, un homme-machine dont les mouvements automatiques sont réglés par le cordon du conducteur, et qui voiture les mortels sans avoir, du haut de son trône solitaire, aucun contact avec eux, insensible et indifférent comme Garon. Ici d'abord, il n'y a pas de conducteur. Le cocher cumule les deux services, le service actif et le service administratif. Sa recette est en raison directe de la sociabilité, des manières engageantes qu'il aura déployées dans la journée, des agaceries qu'il aura faites au public pour enlever la pratique à ses concurrents. Vous marchez dans Broadway le nez au vent; tout à coup votre regard rencontre celui d'un homme passant à plusieurs pieds au-dessus de votre tète ; c'est un cocher d'omnibus ; il vous fait un sourire et jève le doigt en l'air (geste convenu) avec une désinvolture toute napolitaine, le farouche Américain qu'il est; la voiture s'arrête, vous voilà désigné au milieu de la foule; elle s'écarte d'elle-même pour vous laisser passage; au besoin, elle vous pousserait dans l'omnibus ; il repart et vous emporte. Une étroite ouverture pratiquée à l'avant de la voiture vous permet, au moment oii vous vous asseyez, de
faire passer au cocher votre remercîment et vos six sous.
Du reste, ces omnibus ne ressemblent en rien à ces effrayantes maisons roulantes à deux étages qui ébranlent sur leur passage les édifices de Paris et qui, sans dévier jamais de leur route, se frayent par la terreur un chemin rectiligne au milieu des populations effarées. Les omnibus de New-York sont de légères voitures, rapides comme le vent, traînées par deux chevaux lestes, fringants et maniables. Je vous dirai, mon colonel, qu'une des belles choses de ce pays c'est la race des chevaux. Je n'en ai pas vu un seul jusqu'à présent qui fût lourd, commun ou affecté de quelqu'une de ces affreuses déformations qui attristent le regard dans les rues de Paris. Il n'y a ici, pour tous les usages, quels qu'ils soient, celui du camion, du cab, de la charrue, de la selle, de l'omnibus, qu'une race unique, provenant de la souche anglaise. Elle ressemble assez à notre race normande moderne, mais avec plus de sang. Elle m'a paru n'avoir aucune des qualités requises pour le cheval de selle; le rein est long, l'encolure roide. Du reste les Américains du Nord ne sont pas cavaliers.
Les soins qu'on donne aux chevaux sont extrêmes. Les attelages les plus ordinaires sont bien appareillés, harnachés avec luxe. Les bêtes sont toutes en parfait état; je ne sais ce que l'on fait des che-
vaux boiteux, maigres, blessés, je suppose qu'on les laisse à l'écurie. Dans les rues, il ne circule que des chevaux gras, luisants, pleins d'ardeur, et qui semblent avoir plus besoin des rênes que du fouet. Si l'espèce chevaline est belle et coquettement tenue à New- York, il n'en est pas de même de l'espèce humaine. Je ne sais sur la foi de quelle vague tradition je m'attendais à trouver dans le nouveau monde la race adamique régénérée par un sol vierge. Comme on parle toujours des arbres géants de l'Amérique, je m'imaginais, par une association d'idées toute enfantine, que les hommes devaient y être superbes. Ce n'est pas tout à fait cela à New- York. Par le fait, la ville n'offre pas de type particulier, comme ceux qui se rencontrent si caractérisés en Angleterre ou en Espagne. Toutes les laideurs s'y confondent, de celles qu'on trouve dans les mauvais quartiers de nos grandes villes. Le sang anglais, qui est si beau, a disparu à New- York, ville européenne autant au moins qu'américaine, sous les flots de sang irlandais, allemand, italien, hollandais. L'appoint apporté par la race allemande a surtout été fatal. On croit reconnaître, à chaque pas, dans les rues de New-York, quelqu'une de ces figures étiolées et rachitiques, que Ton a vues dans le fond d'une boutique obscure et enfumée d'orfèvre, de cordonnier, de libraire, à Francfort, à Leipsick ou Berlin.
Les femmes ne sont pas mieux que les hommes. Tout ce monde est habillé de la manière la plus commune et la plus plate. Je demande à m'expliquer;je ne prétends pas que les dix- huit cent mille Parisiens qui vivent dans l'intérieur de l'enceinte fortifiée soient tous vêtus d'une manière pittoresque, comme des grands seigneurs de Van Dick ou même comme des mendiants de Callot; la masse des figures et des costumes est chez nous, comme dans toute l'Europe, fort laide et fort prosaïque, j'en conviens ; mais à Paris au milieu de la foule, dans la rue, on voit du moins paraître de temps à autre quelque chose de brillant ou d'excentrique, la toilette éclatante d'une jolie femme, traînant dans la poussière la queue d'une robe de cinquante louis, la mise fringante d'un jeune fils de famille ou même celle d'un commis de magasin, frisé, bien tiré, luisant, ayant enfin fait quelques frais pour le public. Il y a des modes à Paris, ridicules, si l'on veut, pour la plupart, mais qui varient un peu la monotonie du costume moderne, et qui font rire, du moins, les pauvres diables qui n'ont pas de quoi sacrifier au goût du jour. On y rencontre des originalités de toute espèce, originalités d'équipage, d'habillement, de manières; après une heure de promenade dans Paris, on a toujours eu un sujet quelconque de divertissement.
Ici, l'aspect extérieur de la population est sans
couleur, vulgaire et même un peu grossier, triste sans être austère, uniforme sans, être simple. Peutêtre y a-t-il un peu moins de guenilles que partout ailleurs; en revanche, il n'y a aucune espèce de luxe apparent, de ce luxe qui amuse l'homme du peuple autant au moins qu'il le fait vivre. Tout le monde est à peu près vêtu de la même manière et a la même tournure, le cocher, le portefaix, le marchand, l'artisan, le banquier, l'avocat, j'allais dire l'homme de loisir ; mais cette classe manque en Amérique; ici tout le monde fait quelque chose. Avant de voir l'Amérique, j'étais tout disposé à croire, sur la foi des maximes classiques, que l'idéal de l'organisation sociale d'un peuple était qu'il fût tout entier composé d'hommes exerçant un état, un métier ou une profession, de travailleurs, comme on disait dans le langage de 1848, travailleurs des bras, travailleurs de la pensée, sans mélange de ces oisifs qu'on appelait alors volontiers des parasites. J'ai entendu soutenir ici la thèse contraire avec beaucoup d'éclat et au moyen d'exemples qui m*ont fortement ébranlé. D'après quelques esprits, non pas arriérés, très-avancés au contraire, ce qui manque à la République américaine, c'est une classe d'hommes du monde, sans spécialité, sans occupation professionnelle, une classe vivant uniquement pour les jouissances du luxe, des arts et de l'esprit. C'est dans ce milieu que se développerait peut-être
naturellement, et d'une manière inconsciente, tout un ordre de conceptions complètement étrangères, aujourd'hui, au génie américain, et dont l'absence est surtout sensible pour l'étranger. Du sein môme des mœurs faciles, irrégulières même et antidémocratiques, mais élégantes et chevaleresques, inséparables des grandes existences fastueusement inactives, naîtrait sans doute un courant d'idées plus spiritualistes, plus spéculatives, moins terre à terre et moins pratiques que celles qui alimentent le mouvement intellectuel et moral aux États-Unis. La recherche des délicatesses de la vie, le goût des arts raffinés, celui de la belle littérature, de la haute philosophie ou de la science désintéressée, qui succèdent si souvent, chez les bonnes natures, à la satiété des jouissances matérielles, toutes ces habitudes du monde des riches, des oisifs, des privilégiés de la fortune, bien que concentrées dans un cercle restreint, n'en ont pas moins une grande influence sur la masse entière de la nation. C'est de là que se répandent, avec beaucoup de choses qui irritent, je l'avoue, l'envie et la susceptibilité du peuple, une foule d'idées, d'exemples qui, à son insu, polissent ses mœurs, élèvent ses aspirations, l'intéressent, le stimulent et concourent à son éducation progressive.
Si le portrait que je fais ici de la race américaine vous paraît peu flatté, il ne faut pas oublier qu'il
n'est tracé que d'après ce que j'ai vu dans les rues de New-York, dans les hôtels, à la Bourse. Je soupçonne que ces splendides et mystérieux hôtels de Fifty Avenue doivent abriter quelques-unes de ces resplendissantes beautés à l'œil bleu, à la chevelure noire, à la taille svelte et élevée, poétiques et savantes, tendres et viriles, que nous voyons traverser, de temps à autre, le monde parisien, qu'elles étonnent et ravissent, tleurs qui ne sont nées d'aucune bouture étrangère, et dont la sève généreuse, deux cents ans après leur transplantation, n'est encore autre que le sang celtique ou normand de l'aristocratique Angleterre. Sans doute, ce type particulier (si populaire en Europe, qu'un voyageur a quelque peine à persuader le public que toutes les Américaines ne s'y rapportent pas), ce type, disje, doit se trouver à New-York, mais tenez pour certain qu'il y est fort rare. Je crois qu'on le rencontrerait plutôt à Boston, où l'émigration puritaine s'est à peu près conservée pure de tout mélange, et dans le sud, à Baltimore, à Richemont, à Charleston, dans le pays des anciens Cavaliers. C'est dans la Virginie, les deux Géorgies, le Kentucky et le Tennessé qu'habite la race américaine par excellence, d'origine anglaise. C'est de là que viennent les athlétiques settlersj les gigantesques pionniers, qui, la carabine sur l'épaule, poussent vers les prairies de l'ouest leurs lourds chariots, où ha-
bilent, à la mode de l'antique Germanie, leurs femmes, leurs enfants et leurs esclaves.
Vous vous demandez, sans doute, mon colonel, comment il se fait que je ne vous aie pas encore parlé des gens qu'on assassine journellement, à coups de revolver, dans les rues de New-York, et de ceux que la populace pend, dans les carrefours, en vertu de la loi de Linch ; vous attendez l'anecdote obligée, au sujet des violences abominables dont cette société à moitié sauvage compose son existence, et de ses excentricités sanglantes et féroces, tableaux de mœurs dont se repaît la crédulité de la vieille Europe et qui consolent sa vanité sénile des succès de sa sœur cadette. Eh bien, je dois vous déclarer, et cela avec Tempressement d'un homme qui a hâte de se débarrasser d'un aveu destiné à être mal accueilli, je dois vous déclarer que je n'ai vu aucune ville au monde, sans en excepter Paris, où l'ordre matériel, matériel, entendezvous bien, fût aussi parfait qu'à New -York. Je ne sais pas si on s'y est massacré avant notre arrivée, je ne sais pas si on s'y massacrera après notre départ, je ne parle que des quatre jours que nous y sommes restés, et pendant lesquels nous n'avons pas cessé de courir, de fureter, à pied, en voiture, dans les rues, dans les magasins, dans les hôtels, dans les cafés, dans les gares, partout où une porte était ouverte. Eh bien, nous n'avons pas pu
être témoins d'une rixe, d'une dispute, d'une simple discussion.
Toute cette foule circule sans que personne ait l'air de coudoyer son voisin. Jamais un cocher n'injurie celui auprès duquel il passe, ni même celui qu'il accroche. 11 y a là quelque chose qui manque au Parisien habitué à ce feu roulant d'interpellations attiques qui gronde au-dessus de sa tête, dans les régions élevées habitées par les cochers, et qui donne une si haute idée à l'étranger de la sociabilité française. Dans les cafés (et quels cafés! des cafés-spectacles, avec un personnel féminin attaché à la scène et un autre attaché à la salle), chacun écoute, boit ou cause, sans bruit, sans tourner la tête, sans regarder même son voisin. Dans les salles de spectacle (nous n'avons eu l'occasion de voir que des petits spectacles, des spectacles secondaires), on entendrait une mouche voler, même quand la toile est baissée, même quand le public attend indéfiniment qu'elle se lève, alors que l'impatience française se manifesterait par une insurrection générale contre le théâtre d'abord et contre l'autorité ensuite, par occasion.
Mais, me direz-vous, vous me parlez d'un peuple mortellement ennuyé et ennuyeux. Cela est une autre question : ce que je dis maintenant, c'est que c'est un peuple tranquille, le plus tranquille du monde, que nous l'avons trouvé tel, du moins, à l'époque et
dans les lieux où nous nous sommes mêlés à lui. La police des rues est faite très-paternellement par de grands joo/iceme/i, assez semblables pour l'air et le costume anxpolicemen anglais. Toutes les fois qu'une femme veut monter en omnibus (la gymnastique de l'omnibus tient une place énorme dans l'existence new-yorkaise), il se trouve toujours là un policeman juste à sa portée. Il lui met délicatement la main sous le coude, lui fait ainsi traverser la rue, enjamber le marchepied, et referme la portière sur elle. Les marchands, les commis sont au moins aussi polis, pour ne pas dire obséquieux, que ceux de Paris. Quant à la complaisance des indigènes vis-àvis des étrangers, je vous dirai que nous pouvons en parler de science certaine, l'ayant soumise à plus d'une épreuve. Vous savez que, le Prince excepté, nous ne sommes rien moins que forts sur la langue anglaise. A chaque instant, nous entrions dans les magasins, dérangeant sans la moindre discrétion les paisibles commerçants de leurs occupations et de leurs devoirs, pour leur demander mille renseignements sur le chemin, les voitures, les monnaies, les heures, sur toutes sortes d'individus chez qui nous voulions aller, sans connaître ni leur nom, ni leur adresse. Un pareil impôt prélevé sur la complaisance publique, au nom des droits de l'hospitalité, paraît fort onéreux dans tout pays. Il passerait pour très-impertinent à Paris , alors même
qu'il serait exigé dans le français le plus pur. Notre baragouin anglais compliquait encore l'affaire outre mesure pour nos victimes. Elles nous écoutaient avec des efforts d'attention surhumains, l'œil fixe, le sourcil contracté par la tension de l'esprit, cherchant à découvrir un sens quelconque dans les articulations sifflantes que nous faisions entendre, sous prétexte de parler anglais. Quelquefois nous leur éclations de rire au nez ; rien ne déconcertait l'Américain ni ne lassait sa complaisance. 11 écrivait et nous faisait écrire les demandes et les réponses, allait chercher un voisin qui avait la prétention de parler français, nous donnait quelqu'un pour nous conduire, nous confondait enfin par sa bonhomie, sa patience et sa sociabilité. En pareille circonstance, à Paris, on jetterait à la porte l'étranger indiscret, ou bien toute la maison se rassemblerait pour rire de la stupidité d'un homme qui ne sait pas parler français. Et notez que notre qualité d'aides de camp du Prince n'était pour rien dans cet accueil ; nous n'étions pas, bien entendu, avec le Prince quand nous faisions ces escapades, et personne ne nous connaissait dans cette ville immense.
Je vois que je vais passer pour avoir soutenu le paradoxe que l'Amérique est la terre classique de la politesse, de la douceur, de l'ordre etde la légalité. Pour consoler ceux à qui vous lirez cette lettre et
pour en finir avec New- York, dites-leur ceci de ma part, mon colonel : c'est que la ville est horriblement malpropre et mal tenue, sous le rapport de l'édilité, c'est que l'administration municipale parfaitement indépendante et élective , comme vous pouvez bien penser, est très-mauvaise, horriblement véreuse et extrêmement chère, et qu'il en est de même dans presque toutes les villes de l'Union. Vous pouvez ajouter, en thèse générale, que, dans un grand pays, l'administration, lorsqu'elle, a pour base le principe du Self-gavernmenty l'indépendance communale et individuelle, la décentralisation presque absolue, peut avoir d'excellents côtés qu'il faut savoir reconnaître, mais qu'elle est la plus dispendieuse des administrations. Notre énorme machine administrative, toute d'un bloc, ce Leviathan qui semble devoir, un jour ou l'autre, engloutir la société tout entière, est au fond bien plus économique que les mille rouages épars, indépendants et inaperçus qui soutiennent la vie administrative en Amérique et en Angleterre. Si Ton additionne tout ce que paye, sous une forme quelconque, un citoyen de l'Union pour les dépenses, dont en France le gouvernement se charge exclusivement, on trouve qu'il paye dès aujourd'hui, en Amérique, à peu près autant qu'il payerait en France, et qu'il payera beaucoup plus le jour, qui n'est pas éloigné, où, comme la France, la république américaine aura
une armée et une flotte. Je ne parle pas, bien entendu, de ce qui se passe exceptionnellement au moment de la crise actuelle; c'est une situation transitoire. A l'heure où je vous écris, le trésor dépense de sept à huit millions de francs par jour, dont un bon cinquième est volé net, et un autre cinquième gaspillé.
En ce moment, New-York a une physionomie toute particulière : la ville est en fête: ce ne sont que bannières flottantes à toutes les maisons, défilés patriotiques des milices au son d'une musique guerrière, acclamations joyeuses de la foule. Vous croyez sans doute que l'on célèbre une victoire? nullement, c'est une défaite, celle de Buirs-Runn. Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'opinion publique ne se fait aucune illusion sur le résultat de la bataille, sur ses effets désastreux, honteux même. On a vu plus d'une fois des peuples persuadés qu'ils avaient été vainqueurs, alors qu'ils avaient été vaincus, et se réjouir avec bonne foi des prétendus triomphes de leurs armes. Ici c'est un tout autre cas. La population de New-York sait parfaitement que les troupes du Nord ont été mises en pleine déroute; elle connaît les plus minutieux détails de la bataille; on se les raconte avec une vérité saisissante et une fldélité naïve, et cependant on se livre à toutes sortes de démonstrations qui ont toutes les apparences de la joie. Il y a plus; les régiments de miliciens ou
de volontaires qui ont fui plutôt que de combattre à Bull's-Runn et dont le temps d'engagement est expiré rentrent tranquillement dans leurs foyers, sans se préoccuper le moins du monde de ce que va devenir Washington, la capitale de l'Union que couvrent en ce moment les débris de l'armée fédérale, et que menacent, qu'assiègent presque les confédérés. Ceux de ces corps qui appartiennent à New- York font leur entrée, sous nos yeux, musique en tête, au milieu des acclamations de leurs concitoyens, sous des arcs de triomphe et des pluies do fleurs. Les honnêtes citadins qui les accompagnent de leurs hurrahs répondent à nos questions d'une manière fière et naïve tout à la fois, en nous citant les num'éros des régiments qui sont arrivés les premiers à Washington après une fuite furieuse de douze lieues, d'une seule traite. Un des bataillons les plus fêtés, le plus beau, je dois dire la fleur de l'aristocratie marchande de New- York, a fait mieux. La veille de la bataille, à la lettre, le 17, en présence de l'ennemi, ces soldats-citoyens ont pris les armes, plié tentes et bagages, et se sont mis en marche, non pour attaquer l'ennemi, mais pour rentrer dans leurs foyers, le temps de leur engagement expirant le jour même. Ils ont défilé hier dans Broadway, au milieu d'un concours immense criant : Hurrah! Eurrah! dans une tenue magnifique, tout battant neuf.
Cette manière de prendre la chose serait héroïque et promettrait une revanche éclatante si elle ressemblait à l'enthousiasme réfléchi et grave d'une nation qui est sûre de vaincre parce qu'elle a une foi absolue dans sa cause, et qu'elle est résolue aux derniers sacrifices pour triompher, comme le peuple romain affectant de n'interrompre aucune de ses occupations publiques ou privées, en vue des tentes d'Annibal victorieux, vendant même, par une fanfaronnade sublime, le champ occupé par le camp des Carthaginois.
Ici nous sommes dans un pays où la portée des manifestations populaires est très-difficile à saisir. En fait d'enthousiasme profond, sérieux, terrible, nous nous y connaissons, nous autres fençais. Quand on a vu la population de Paris accompagner l'Empereur et l'armée partant pour l'Italie, on sait comment s'exprime et se trahit l'émotion d'un grand peuple envoyant ses enfants à la victoire et promettant de donner à son souverain et à .sa patrie jusqu'à la dernière goutte de son sang. Je dois dire que, dans des circonstances à peu près identiques, les démonstrations de New- York n'ont aucune espèce de rapport avec les scènes de la rue de Rivoli et de la gare de Lyon. Pour tout dire, suivant nos idées françaises, elles sont enfantines, théâtrales et ridicules ; un gamin de Paris les sifflerait, comme on siffle ces mauvais acteurs qui s'évertuent à vous
faire pleurer et qui ne parviennent qu'à vous faire rire. Et pourtant il ne faudrait pas juger sur l'apparence. Ce peuple qui a fait de si grandes choses, qui, à l'heure qu'il est, persiste dans une guerre terrible, où l'honneur et je ne sais quel principe abstrait et philanthropique sont engagés plus encore que les intérêts, ce peuple est, sans aucun doute,. susceptible d'enthousiasmes sérieux, d'enthousiasmes réels. Ses défilés patriotique^ ont l'air, c'est vrai , de vraies parades de carnaval pour les costumes, les cris, les discours, les réclames, et, malgré cela, il est bien possible qu'il y ait un sentiment très-vif et très -profond sous ces formes grotesques. Les mœurs anglaises, d'où procèdent , au fond , les mœurs américaines , nous offrent sans cesse le contraste du sérieux caché sous le bouffon. Nous sommes arrivés en France à une telle finesse de goût, à un scepticisme si raffiné, nous sommes tellement sensibles au ridicule que partout où nous croyons en découvrir un atome, nous n'éprouvons que dégoût ou mépris. Les races anglo-saxonnes n'en sont pas encore là. Elles ont, sous ce rapport, quelque chose des peuples primitifs, chez lesquels l'expression de la pensée est rarement dans un rapport exact avec la pensée elle-même, la dépassant presque toujours, ou bien restant en deçà. Il y a une chose positive, c'est qu'à côté des gens qui I entrent à New- York, il y en a un très-grand
nombre qui en partent le sac sur le dos, le fusil sur l'épaule. Les opérations du recrutement de l'armée se poursuivent, en ce moment, à New- York sur une échelle immense, passionnent la population, et sont d'une nature telle qu'elles absorbent presque complètement l'attention de l'étranger. Le spectacle qu'elles nous offrent est fort singulier, et nous serions tentés d'y voir, comme dans les ovations faites aux milices, une vraie comédie, si nous ne constations pas qu'au milieu de toutes ces fantaisies grotesques, une immense armée s'organise, se forme, s'achemine peu à peu vers tous les points du territoire menacé, que le pays enfin s'impose, pour soutenir la guerre, des sacrifices pécuniaires énormes et subit, sans se plaindre, dans son industrie, dans son commerce des pertes incalculables.
Mais pour vous faire bien comprendre ce qui se passe à New-York en fait de recrutement, il faut prendre les choses d'un peu plus haut.
En temps ordinaire, les États-Unis ont une armée permanente d'un effectif de quatorze à quinze mille hommes. Cette armée, au moment de la guerre, était, presque en totalité, répandue sur les plus extrêmes frontières, dans ces lieux inhabités que les restes des tribus indiennes disputent encore à la civilisation envahissante. La nécessité impérieuse de conserver cette protection lointaine aux pionniers les plus avancés, la faiblesse des effectifs, la gran-
deur des distances à parcourir, n'ont pas permis de chercher une ressource dans cette force régulière, au moment où Washington a été menacé par les confédérés. L'armée régulière des Étals-Unis, armée recrutée par des engagements volontaires, et organisée exactement comme l'armée anglaise, cette armée, dis-je, ne compte donc en rien, comme force numérique, dans la grande lutte engagée entre le Nord et le Sud ; mais, comme force morale*, elle pèse dans la balance d'un poids immense. En effet, nous allons nous trouver tout à l'heure en présence des hommes qui se sont formés, comme officiers, dans ses rangs, après être sortis de l'école militaire de West- Point, et nous reconnaîtrons que les destinées mihtaires et peut-être politiques de l'Amérique sont entre leurs mains.
A côté de l'armée permanente, il y a aux États- Unis, comme en France, mais avec les proportions renversées, la garde nationale appelée milice. Les milices sont organisées par régiment, chaque régiment étant composé d'un seul bataillon et commandé par un colonel, un lieutenant-colonel et un major, selon la tradition anglaise. Comme en France, tous les citoyens, en principe, font partie de la garde nationale; mais, de même que chez nous, le nombre des miliciens efléctifs, c'est-à-dire armés, équipés et pourvus d'un rudiment d'instruction militaire, se réduit, par le fait, aux gens
de bonne volonté. Ces milices, en ce qui concerne leur organisation, leur armement et leur service (en temps ordinaire, service gratuit, bien entendu), ne dépendent pas du gouvernement fédéral, mais uniquement des gouverneurs particuliers des États. Elles ont d'ailleurs tous leurs officiers nommés à l'élection.
Quand le gouvernement fédéral a besoin, pour un service de guerrç, de mobiliser un corps de milices, il adresse une réquisition à l'un ou à plusieurs des Etats. Chaque État mobilise alors un certain nombre de régiments qui, passant pour un temps sous les ordres du président, reçoivent du gouvernement fédéral une solde et des prestations en nature calculées, par parenthèse, sur un pied fort élevé. Il est à remarquer, toutefois, que si le nombre des régiments mobilisés par un État le comporte, le gouverneur de cet État (chef élu du pouvoir exécutif) investit un citoyen quelconque du grade de général, et lui donne le commandement du contingent de son État. Comme ce citoyen, aussitôt que les milices retournent dans leurs foyers, rentre lui-même dans la vie privée, ne gardant de ses fonctions qu'un titre honorifique, on comprend d'où proviennent ces nombreux généraux que l'on rencontre aux États-Unis dans toutes les carrières ou professions civiles, parmi les médecins, les avocats, les négociants et même les pasteurs.
Aussitôt que l'armée du Sud qui, à ce moment, n'était elle-même qu'un ramassis de bandes armées, optera sur Washington cette pointe qui faillit chasser du Capitole le président et le congrès, le gouvernement fédéral fit appel aux milices des États restés fidèles. Ainsi fut formée la première armée qui se rassembla sur les bords du Potomac et qui sauva le Nord d'un immense danger, armée toute diflérente par le principe de son organisation, comme par son personnel, de l'armée qui y est réunie maintenant et qui a remplacé la première. En effet, les milices des États, avant de quitter leurs foyers pour marcher au secours de Washington, avaient signé des engagements collectifs, assignant, suivant les États et même suivant les villes, des termes de un, deux ou trois mois, à la durée de la mobilisation. Il en est résulté que les licenciements successifs et réguliers ont commencé, pour ainsi dire, le lendemain même de l'ouverture des hostilités, et que dès la fin de juillet, il n'y avait plus sous les drapeaux un seul régiment de milice.
Heureusement que, sans se faire illusion sur la persistance de l'ardeur belliqueuse dans les rangs de la garde nationale, le gouvernement fédéral avait, dès le début de la guerre, pensé à créer une force militaire, dans des conditions de durée proportionnées aux éventualités qu'on prévoyait. Les divers systèmes mis en pratique et les dispositions
partielles et locales prises dans ce but, avec plus ou moins de succès, furent fondues et généralisées dans le fameux acte du congrès du mois de juin, qui décréta un emprunt de 1500 millions de francs et une levée de cinq cent mille volontaires. Par cet acte, le président de la république fut autorisé à lever et à entretenir sous les drapeaux une armée de cinq cent mille soldats recrutés par voie d'engagement libre contracté pour une durée de trois ans. Quant aux officiers subalternes, supérieurs et généraux, il fut admis, en principe, qu'ils seraient tous au choix du président de la république, et pris parmi l'universalité des citoyens, sans autre condition que celle d'un examen préalable.
Vous voyez par là, mon colonel, en allant au fond des choses, que ce que les États-Unis se sont trouvés dans l'obligation de faire, ou du moins de tenter, c'a été de former une armée de même force que l'armée française et d'une composition analogue, et d'en improviser tous les éléments,, les éléments personnels et matériels aussi bien que les éléments moraux, dans l'espace de quelques semaines. Afin de se rendre compte de la grandeur d'un pareil efïbrt et d'en préjuger les résultats, il faut se rappeler que, pour un enfantement semblable, nous avons mis quelque chose comme soixante-dix ans, notre organisation militaire actuelle, objet d'envie et d'admiration pour l'Europe, étante à tout prendre,
le produit d'une tradition non interrompue, de dépenses immenses, d'habitudes invétérées dans les mœurs, les lois et l'administration, enfin d'une série d'expériences qui remontent au moins jusqu'à la Révolution française.
Je veux tout de suite vous signaler une différence profonde qui distingue la nouvelle armée américaine du Nord de nos armées européennes, aussi bien que de la petite armée permanente des États- Unis. Le gouvernement fédéral, à l'expiration du terme de trois ans assigné à l'engagement, peut licencier son armée de 500 000 volontaires, généraux, officiers et soldats, sans que personne ait droit à un grade, à une position, à une solde, à une retraite, basés sur les grades ou les positions précédemment occupés, ou sur les services rendus.
Vous pouvez bien penser que la clause qui soumet à un examen les candidats aux emplois d'officiers dans une armée de 500 000 hommes levée en un mois, est restée une lettre morte. On n'examine pas l'instruction et les titres, et on n'établit pas en quelques jours le classement de quarante ou cinquante mille aspirants. Il faut même toute l'inexpérience américaine en ces sortes de matières, pour avoir, même fictivement, posé un pareil principe. 11 y a plus, c'est qu'un système de choix purement arbitraire, sans condition, tout de bon plaisir, concentré entre les mains du gouvernement, eût été pour lui, dans
de pareilles conditions, d'une application tout aussi impossible que le système de l'examen. La force des choses, aidée par les mœurs politiques des Américains, a fait concourir le peuple tout entier à ce travail immense de la formation des cadres de l'armée, et cela tout naturellement, sans qu'aucune dispo 4tion législative , sans qu'aucune initiative émanée des pouvoirs politiques aient donné l'impulsion à l'esprit public, ou l'aient dirigé dans cette voie. Le choix, sinon définitif, du moins provisoire, des officiers, s'est d'ailleurs trouvé intimement lié avec le mode de recrutement de l'armée, mode vraiment extraordinaire, improvisé par le génie même du peuple américain et imposé en quelque sorte au gouvernement, mode qui confond toutes nos idées françaises, rnais sans lequel les États-Unis n'auraient jamais levé la dixième partie de leur armée.
En France, quand les dangers de la patrie nécessitaient un appel solennel aux engagements volontaires, on ouvrait des registres dans toutes les mairies ; souvent même, pour frapper l'imagination du peuple, on recevait les engagements sur la place publique, au milieu d'un appareil imposant. Dans tous les cas, le citoyen, pour devenir soldat, et une fois devenu soldat, n'avait à traiter directement qu'avec l'État. Aucune action collective ne venait devancer ou aider l'actioa toute-puissante et seule responsable du gouvernement, en fait d'organisation
et d'administration militaire. Aux Etats-Unis, il en a été tout autrement. A peine l'acte du congrès a-t-il été connu, que des milliers de citoyens, sans autre mandat que leur confiance plus ou moins justifiée en" eux-mêmes et en leur notoriété présumée, se sont partagé, à leur profit, bien entendu, l'imiiiense travail du recrutement, de la formation des corps et des cadres, laissant le gouvernement assister, les bras croisés, à ce singulier spectacle d'une armée qui s'organise d'elle-même, et attendrez tranquillement qu'on la lui remît toute faite entre les mains. L'un a fait appel à tous ceux qui voulaient de lui pour capitaine et a levé une compagnie; l'autre s'est intitulé colonel et a levé un régiment. Quelques-uns ont annoncé, du premier coup, qu'ils formaient des brigades. L'esprit de concurrence illimitée, sans frein, qui est l'âme de toutes les entreprises aux États-Unis, a naturellement inspiré ces singulières opérations. Chaque entrepreneur militaire cherchait à ruiner son voisin, c'est-à-dire à lui enlever ses engagés. Tel qui avait débuté par se poser en général recruteur, baissait successivement ses prétentions, faute de clients, jusqu'à se contenter du comm^andement d'un peloton. Tel autre, exalté par la faveur populaire, après avoir formé une compagnie , s'élevait jusqu'au régiment, et du régiment à la brigade. L'effectif de chaque fraction constituée étant complet, on s*en-
tendait en famille. Moitié par l'élection, moitié par l'influence du chef, les grades d'officier étaient distribués; puis Torganisation terminée, on offrait le tout au congrès, qui acceptait en bloc, officiers, sous-officiers et soldats, donnant une commission aux uns, ratifiant l'engagement des autres, se prêtant à toutes les conditions particulières exigées par chaque corps pour sa dénomination, son armement, son uniforme, et quelquefois son service. C'est ainsi qu'avec une rapidité extraordinaire, l'Union s'est trouvée pourvue d'une armée de deux cent cinquante mille hommes, chiffre auquel j'évalue approximativement le nombre des engagements actuels.
Pour vous donner une idée de ce système qui, je vous le répète, s'est improvisé spontanément, sans entente préalable, et sur tous les points du territoire à la fois, je ne puis mieux faire que de le comparer à celui que l'on pratiquait naguère en France pour les emprunts nationaux, avant la grande et belle innovation de l'appel direct fait par l'État à l'épargne de chaque citoyen. Un emprunt étant autorisé par les chambres, le gouvernement en faisait connaître les conditions à un certain nombre de grands banquiers qui, fortifiant le crédit de l'État de leur propre crédit, entraînaient les souscripteurs, plaçaient les titres, et apportaient au ministre des finances, prêt à le recevoir de leurs
mains, le montant de l'eiiiprunt couvert en totalité. Aux États-Unis, le crédit militaire et moral, si je puis m'exprimer ainsi, d'un certain nombre de particuliers s'est interposé entre l'État et la masse de la population, et a été le levier qui a fait surgir, presque tout à coup, une armée médiocre si l'on veut, mais enfin une armée, une armée nombreuse, qui avec le temps peut devenir excellente.
Naturellement, un pareil mouvement pénétrant jusque dans les profondeurs de la société américaine, où tant de choses sont au rebours de ce qui se voit dans la vieille Europe, a dû se traduire par les excentricités les plus singulières. Nous avons en ce moment, à Ne.w-York, le spectacle extraordinaire de l'opération du recrutement en plein exercice. Le grand Barnum est le modèle et le maître de tous les citoyens qui aspirent à venger l'honneur du drapeau fédéral, sous le titre et avec les appointements de capitaine, de colonel, de général. Le génie de la réclame, mis au service de la patrie, s'élève à des hauteurs incommensurables. La brigade dite Excelsior, une des premières formées, et qui est véritablement fort belle, a eu, tout d'abord, son centre de recrutement établi dans une magnifique maison, couverte d'affiches et de drapeaux. Un. peuple immense se pressait devant le gigantesque balcon chargé d'emblèmes guerriers,
du milieu desquels un 'orchestre militaire versait sur la foule des torrents d'harmonie. Puis, par intervalles, un discours patriotique venait mettre le comble à Tentliousiasme, excité par la musique et par la vue des drapeaux et des trophées. Alors un mouvement se propageait dans la foule, et sous la main étendue de l'orateur, geste traditionnel accompagné d'une formule analogue à la formule fameuse : Suivez le monde! des flots de peuple envahissaient les salles et couvraient de signatures les registres de recrutement.
En général, chaque corps en formation à New- York a un bureau de recrutement dans Broadway, et, en outre, une tente où l'on reçoit les engagements, sur la place de l'hôtel de ville. Ces tentes forment un petit camp, au milieu duquel circule une fou'e curieuse et grave ; car tout se fait gravement aux États-Unis, comme tout se fait en riant en France.
Il est certain que si le spectacle d'un camp pareil à celui de l'hôtel de ville de New-York'était exposé aux yeux des Parisiens, sur la place de la Bastille, la gaieté et l'ironie populaire de nos ouvriers des faubourgs auraient pour s'exercer d'inépuisables sujets. Ce qu'il y a de plaisant, par exemple, c'est le contraste entre le sérieux imperturbable des recruteurs et des recrutés, et le style, la forme et les dessins des réclames exposées par les uns, lues
avidement par les autres, réclames qu'on n'aurait qu'à transporter, telles quelles, dans une des revues de nos petits théâtres, pour soulever l'hilarité générale.
Ces affiches, de format gigantesque, représentent pour la plupart un soldat de l'Union exterminant des ennemis, mais avec des exagérations d'attitude, de geste et d'expression telles que l'on pourrait croire que le crayon de Gham a passé par là. Au-dessous vient un appel patriotique, adroitement mêlé à l'énumération des titres particuliers que le chef de corps et son régiment croient avoir à la confiance publique. Par exemple : Attention ! jeunes gens qui voulez venger la patrie! Ou trouverezvous un régiment qui V emporte sur celui des chasseurs de Lincoln ou des zouaves de New -York ? etc. Tous les officiers y sont versés dans Vart de la guerre; le colonel sera un gradé de Wesl-Point, etc.
Souvent le citoyen qui lève le régiment ne prend que la position de lieutenant-colonel, laissant l'emploi de colonel inoccupé, afin d'attirer le public par l'espoir de le voir rempli par un gradé de West- Point, c'est-à-dire par un officier de l'arme e permanente, élève de l'École militaire; promesse séduisante, dont l'effet sur les masses prouve qu'elles sont animées, au fond, d'un vrai bon sens et d'un certain instinct militaire.
Puis vient le détail des avantages assurés par la
République à l'engagé : soixante francs par mois, des vivres en abondance, de bons uniformes et un lot de terrain à l'expiration du temps de service. Les parties capitales de la réclame sont presque toujours signalées à Tattention particulière du public par une main, le doigt étendu, comme on en figure sur les poteaux des routes. La grandeur du signe indicateur est proportionnée à l'importance de l'avis. Il va sans dire que la main qui désigne à l'œil les soixante francs par mois est une main gigantesque. J'ai vu de pauvres Irlandais affamés dévorer des yeux ces affiches séduisantes, fascinés qu'ils étaient par ces mains diaboliques, au bout desquelles se trouvait l'énumération complaisante des comestibles dont se compose la ration, pain, vin , viande, légumes , bière, etc.
Il faut croire qu'il y a eu quelques exemples d'une concurrence déloyale se glissant au milieu de ces opérations mi-parties industrielles et militaires ; car après l'annonce des conditions lucratives du contrat, on lit souvent un nota hem (avec indication de main) mettant le public en garde contre les prospectus fallacieux de certains entrepreneurs sans conscience, qui promettent aux citoyens sans défense des avantages que n'a pas assurés le congrès.
Pour les régiments déjà' formés, mais qui ont besoin d'un complément, il est de rigueur, d'après l'affiche, qu'il ne manque que vingt-cinq hommes.
Pressez- vous! il ne reste plus que vingt-cinq engagements à livrer au public! Comme dans la vente des paletots à la criée, c'est toujours le dernier paletot du magasin que le crieur tourne et retourne aux yeux de la foule. Enfin, il y a des demandes d'engagements en bloc, d'une compagnie tout entière; par exemple : On demande une compagnie d'hommes d'un bon moral, commandée par un capitaine versé dans Vart militaire. — S'adresser telle rue, tel numéro.
Dans toutes ces annonces publiques, il n'est pas question des officiers. Leur élection se traite loin des regards et du contact de la foule. Les traitements, surtout ceux des bas grades, sont considérables. Je crois qu'un capitaine n'a pas moins de dix ou douze miile francs par an, et que les appointements d'un colonel s'élèvent à près de vingtcinq mille francs.
Le Prince, accompagné de M. Mercier et de M. de Montholon, est allé visiter avant-hier un camp de recrues établi dans Staten-Island. Staten-Island est une grande île, située à l'entrée de la baie de New- York. Le site en est charmant, les eaux y sont superbes, les arbres magnifiques. C'est l'île de Wight des habitants de New- York. Toute l'île est semée de maisons de campagnes, de cottages, de pavillons, de brasseries entourées de jardins, on l'on danse le dimanche. Les Américains pur sang fré-
quentent peu ces lieux voués aux joies profanes. Tout hoMjme appartenant à une Église honorable, qui s'oublierait jusqu'à se mêler à un public dansant et buvant, en un jour consacré à la lecture de la Bible et à la séquestration domestique, serait probablement dénoncé au prêche comme un adorateur de Baal. Ses intérêts temporels, pour peu que ses affaires fussent de celles qui reposent sur la confiance et sur l'estime publique, en souffriraient certainement. On abandonne donc Staten-Island, ses frais ombrages, ses orchestres champêtres, ses routes sablées comme des allées de parc, et sillonnées par de charmantes petites voitures de promenade, accessibles aux bourses les plus modestes, on abandonne, dis-je, ces lieux charmants, qui nous ont rappelé l'ancien bois deRomainville, aux Allemands, aux catholiques et aux étrangers.
Au milieu d'une vaste et belle prairie encadrée d'arbres gigantesques, comme le champ de course de Chantilly, nous avons trouvé un camp do trois ou quatre mille hommes. C'est un camp de dépôt, d'instruction, pour les corps en formation. Les tentes de forme conique comme les tentes turques, et non pas pyramidales comme les nôtres, sont en coton et fort belles. Elles reposent sur un plancher mobile. J'ai demandé à un officier ce que devenaient les planches quand on levait le camp. Il m'a dit qu'on les emportait; comme ni lui, ni aucun de ses
camarades n'a encore fait la guerre, ni marché, ni levé un camp, je soupçonne qu'il m'a répondu une grosse bêtise, au hasard. Ce qui est hors de doute, c'est que les haj^ages sont d'une nature telle qu'à chaque bataillon de mille hommes, il faut attacher une vingtaine de grands chariots à deux et quatre colliers. Nécessairement, cela sera réformé pour peu que la guerre continue et prenne les allures des campagnes ordinaires.
Les premières compagnies dont nous nous sommes approcliés étaient des compagnies de zouaves, presque exclusivement composées de Français. Les soldats ont de suite reconnu le Prince et nous ont entourés.
Cet empressement patriotique et cetie ovation improvisée avaient quelque chose de touchant, principalement quand on songeait qu'il venait de gens dont la sensibilité devait être quelque peu émoussée Des Français qui viennent chercher fortune dans le nouveau monde et qui au lieu d'y travailler, ne trouvent rien de mieu\ h faire que de s'afflubler d'un coslume de zouaves et de s'engager pour soixante francs par mois, comme soldats, dans une guerre civile, n'ont pas, je yense, la larme facile et un cœur bien accessible aux tendres émotions du souvenir. Nous avons évité de leur demander par quelles séries d'aventures ils en étaient arrivés à ceindre le turban sur les bords de l'Hudson, au lieu
de coiffer la casquette sur la place Maubert; quelques-uns cependant nous ont dit d'eux-mêmes qu'ils avaient servi, qui dans la ligne, qui dans les cuirassiers, qui dans les douaniers. Puis, après les premiers épanchements, en vrais Parisiens qu'ils sont, ils ont commencé à gouailler la cause qu'ils servent. L'un a dit que son capitaine était perruquier, et il en a fait la charge ; un autre a exprimé l'espoir qu'on distribuerait les negros aux soldats du Nord, après qu'on les aurait volés au Sud. Pour lui, le but de la guerre se réduisait à ceci : à qui aurait les negros Tous avaient l'air de détester les Américains, et j'avoue qu'à les entendre, on comprenait qu'il doit y avoir une antipathie profonde de mœurs et de caractères, entre ces loustics se moquant de tout, et les hommes du Nord imperturbablement sérieux, incapables de découvrir le ridicule ou le grotesque chez eux-mêmes ou chez les autres. En somme, ces étrangers ne constituent pas un élément sérieux de recrutement; ces gens-là seraient peut-être d'audacieux partisans; ils ne feront pas de bons soldats réguliers. Quant à l'uniforme des zouaves que quelques corps ont adopté, il disparaîtra infailliblement; en France il inspire le respect, en rappelant les plus glorieux souvenirs; en Amérique, il ressemble à un déguisement de carnaval.
Après les soldats sont venus les ofticiers, presque tous Américains. Nous les avons trouvés beaucoup
mieux que nos amis les zouaves ne nous les avaient dépeints. Ils nous ont paru avoir de la tenue, de la simplicité, rien des manières soi-disant militaires, qui ne sont que des singeries, affectées en général par les gens qui portent l'épauletîe pour la première fois. Un chef de bataillon, jeune homme très-distingué, a conduit le Prince sous sa tente; on a apporté du vin de Champagne. Tous les officiers ont porté la santé de l'Empereur; le Prince a fait en anglais un petit speach fort applaudi et qui ne contenait rien qui pût compromettre la neutralité française, représentée par M. Mercier. Le camp tout entier a reconduit le Prince à sa voiture, au milieu des hourras.
Le président Lincoln a invité le Prince à se rendre à Washington. On a préparé à Son Altesse Impériale des appartements à la Maison-Blanche; résidence du Président. Le Prince a refusé, en remerciant, les appartements et la réception officiels. Il va se rendre à Washington, mais dans les conditions de rigoureux incognito qu'il s'est imposées pour tout son voyage. Nous partons ce soir pour Philadelphie. La princesse Clotilde reste à New-York . Je viens d'organiser son installation à New-York- Hotel. Comme cette installation doit avoir une durée d'un mois et plus, j'ai tout disposé, sur les indications du Prince, pour qu'elle fût aussi convenable et aussi confortable que possible.
New-York- Hôtel est un hôtel magnifique dans Broadway, un des plus beaux de la ville, moins grand cependant et beaucoup moins riche que celui du Louvre, quelque idée que Fou se fasse de la splendeur des hôtels américains. L'appartement de la Princesse, est au rez-de-chaussée, complètement séparé du reste de la maison, avec une porte exclusivement réservée pour son service et donnant sur une rue latérale, au coin de Broadway. Le balcon ombragé par de beaux arbres, s'ouvre sur un endroit silencieux, tranquille, à quelques pas seulement de la Grande-Rue tumultueuse et bruyante. J'ai choisi dans le personnel de l'hôtel, des domestiques parlant français (quelqups-uns Français même), qui la serviront, indépendamment de ses femmes et des domestiques de la maison du Prince que nous débarquons à cet effet. Deux voitures seront en permanence à sa porte, attendant ses ordres. Dubuisson assistera la Duchesse dans le service auprès de la Princesse Un sous-officier de planton se rendra chaque jour du bord a l'hôtel, pour qu'il y ait une communication permanente et régulière entre Son Altesse Impériale et le bâtiment de l'État, que couvre le pavillon français. Enfin la Princesse aura à ses ordres M. de Montholon, qui habite rhôtel. Montholon est le guide le plus stir qu'on puisse trouver en Amérique. Sa femme et ses filles, d'un commerce charmant, se-
ront d'une grande ressource pour Son Altesse Impériale. A'ous voyez, mon colonel, que toutes ces dispositions prises, le prince Napoléon peut, en toute sécurité, laisser sous la protection de l'hospitalité américaine, la lille de Victor-Emmanuel, la seule princesse, si je ne me trompe, qui ait jamais mis le pied sur le sol de la République.
Les chemins de fer américains. — Philadelphie. — Le pénitencier de Cherry-HilL — Le collège de Stephen Girard — Arrivée à Washington. — Visite à la Maison-Blanche. — M. Seward. — M. Lincoln. — Dîner chez M. Lincoln. — Les chefs de l'armée. — Le général Scott. — Le général Mac-Clellan. — Visite aux camps (lu Pûtomac— Le général Macdowell. — Visite à Mont- Vernon. — Voyage à Manassas.
néral Beauregard. — Le général Johnston.
Washington, ce 10 août 1861.
Mon colonel,
Partis de Jersey-Gity à six heures du soir, nous sommes arrivés à Philadelphie à dix heures, au milieu d'une tempête terrible. Le chemin côtoie la Delaware pendant une douzaine de lieues. Par moments des éclairs brillants comme des gerbes de lumière électrique, déchiraient la nuit profonde et nous découvraient, pendant une seconde, la nappe
immense et blafarde de la Delaware à cinquante pieds au-dessus de laquelle nous courrions sur une vacillante jetée de pilotis. C'était réellement magnifique.
A part cet incident pitttresque, notre première connaissance avec les chemins de fer américains ne nous en a pas donné une opinion favorable et l'usage, que nous 'en avons fait depuis, n'a guère modifié cette impression. Chaque voiture ou car est longue, à elle seule, comme deux de nos wagons français, d'une quinzaine de mètres environ, sans division ni compartiments. Deux files de banquettes transversalement placées, régnent d'un bout à l'autre du car, laissant entre elles un étroit passage pour la circulation. C'est au moyen de ce passage que les voitures, percées de poites à leurs deux extrémités, communiquent entre elles , de sorte que le public se promène sans cesse de la tête à la queue du train. Il n'y a ni première, ni seconde, ni troisième classe. Toutes les places sont les mêmes et au même prix.
Dès que le Prince entre dans une gare , sans même qu'il soit attendu, un de ces immenses wagons, de cinquante-deux places, si je ne me trompe, est immédiatement réservé pour lui et sa suite,, condamné et fermé ; on en apporte la clef à l'un de nous, avec un empressement discret et inaperçu. Il faut alors aller à la recherche du directeur, pour
lui faire recevoir nos remerdments, bien loin qu'il vienne lui-même au-devant d'eux. Souvent on refuse au bureau d'accepter le prix de nos places, et il m'est arrivé plus d'une fois qu'on me le rapportât, après qu'il était entré dans la caisse. Le Prince n'a garde, dans ce cas, de montrer une susceptibilité qui ne serait pas comprise, parce qu'elle n'est pas dans les mœurs et qui passerait pour une impolitesse. Aux États-Unis l'attention la plus délicate que puissent faire à un hôte qu'il s'agit d'honorer, une compagnie, une ville, un grand personnage, c'est de payer sa dépense à l'hôtel, son transport en chemin de fer, son passage sur un bateau. Lorsqu'il nous arrive d'être l'objet d'une pareille politesse toute américaine, je remercie, au nom du Prince, comme je pourrais le faire en Europe, à l'occasion de l'hommage le plus naturel et le plus flatteur, seulement je distribue aux hommes de service, stewards, mécaniciens, matelots, l'équivalent de la dépense, qu'il ne m'est pas permis d'acquitter directement.
Malgré les soins qu'on a de nous soustraire, dans les chemins de fer, au contact d'un public fort mélangé et à l'entassenient de la foule, nous sommes encore très-sensibles aux défectuosités des cars américains. Soit à cause de leur longueur même, soit à cause du mauvais état de la voie et des rails qui sont, la plupart du temps, écrasés, dejetés, déni-
vellés, la trépidation y est insupportable. On ne s'y entend pas, en se parlant à l'oreille et à tue-tête, et Ton ne circule dans le passage, qu'en s'accrochant des deux mains à tout ce qu'on peut saisir, précaution qui ne vous empêche pas toujours d'être renversé. En outre, les dimensions des fenêtres sont si petites qu'on éprouve comme un étouffement nerveux ; il semble qu'on soit dans une boîte horriblement cahotée et fermée hermétiquement, sans possibilité ni d'y respirer ni d'en sortir.
On dit, en France, que sur les chemins de fer américains, chaque train emporte un buffet et que les distractions gastronomiques y sont les seuls moyens, pour les voyageurs, d'échapper à l'ennui des parcours démesurés. C'est un conte; non-seulement il n'y a rien à boire et rien à manger dans les trains, mais il n'y a pas le moindre Bar-Room aux stations. Pour les étrangers, cette absence de tout Refreshment est même un assez sérieux embarras. Quant aux Américains, ils sont, il faut le reconnaître, d'une sobriété extrême. Ils passent toute une journée sans autre soutien que de l'eau glacée. J'oubliais de vous dire, qu'en effet, dans les trains de chemin de fer, cette boisson tonique et toute nationale est à discrétion. Chaque car est muni d'une belle fontaine, très-exactement alimentée. Il y en a parmi nous , qui ne peuvent passer à côté de ces fontaines, autels élevés à la Tempe-
rance, sans faire une moue hydrophobe très-signiiicative.
Nous sommes descendus à Philadelphie, à l'hôtel Lapierre.Nous y avons été reçus par une Parisienne charmante, trop Parisienne peut-être, car elle a bien de la peine à s'habituer à la vie claustrale de Washington, la baronne Mercier qui se croisant avec son mari, se rendait à New- York auprès de la Princesse.
La capitale de la Pensylvanie est bâtie entre Délaw are- River qui est un bras de mer, et Schuylkill- River qui n'est qu'un grand fleuve. Elle a sur l'un et l'autre cours d'eau un énorme développement de docks, de ivarfs et de pirs. Philadelphie, l'ancienne ville des quakers, aujourd'hui la cité manufacturière du nouveau monde, a longtemps disputé la prééminence à New- York, la ville commerçante par excellence. Maintenant, la lutte n'est plus possible, la balance a décidément penché pour New-York. Philadelphie, née d'hier, ne peut se consoler de n'avoir que cinq cent mille habitants. Par le fait, le mouvement y est bien moins frappant qu'à New- York ; il est vrai qu'il n'y est pas concentré dans une seule et immense rue, mais réparti un peu partout. Les Philadelphiens ont la prétention d'avoir la ville la mieux bâtie du monde. Il est certain que leurs constructions sont très-belles et trèsvariées. La brique rouge y figure à côté du plus
beau marbre blanc et des calcaires de toute couleur dont abonde le pays.
Il va sans dire que la ville est très-médiocrement éclairée, horriblement m<3lpropre, et en somme très-mal tenue, surtout en ce qui concerne la voirie. Tout paraît calculé pour dégoûter les citoyens d'y circuler autrement qu'en omnibus. Le sol des rues à peine raffermi par un système d'empierrement qui n'est ni du macadam, ni du pavage, offre une succession de montagnes et de vallées trèspropre à donner des entorses aux piétons et à faire éclater les ressorts des voitures ; en outre il n'y en a pas une qui ne soit sillonnée par les rails de un ou plusieurs chemins de fer, de ceux que nous appelons spécialement à Paris des chemins de fer américains, et qui ne sont autre chose qu'une confiscation d'une partie de la voie publique au profit d'une entreprise particulière qualifiée d'utilité générale. A New- York, il y a un petit nombre de lignes d'omnibus spéciaux ainsi établies au milieu même de la ville: à Philadelphie, le sol est complètement, absolument envahi par le fer. Il faut ou rester chez soi, ou subir l'omnibus, qui vous mène, bien entendu, où il va et non pas où vous voulez. Toute voiture de louage qui n'a pas son chemin de fer, à elle, offre en roulant, ou en essayant de rouler à travers Philadelphie le triste emblème du sort qui attend les petites industries quand elles veulent lutter avec
les grandes ; chaque barre de fer avec une fureur dédaigneuse rejette le véhicule importun sur sa voisine, qui le lance elle-même sur une autre par un choc terrible, jusqu'à ce que la pauvre victime de la tyrannie du capital, n'ayant pour reposer ses ressorts endoloris que les pointes aiguës des pavés, c'est-à-dire du droit commun, détraquée, déralinguée, arrive enfin de chocs en cahots et de cahots en chocs, au terme de sa course pénible, à moins toutefois que le voyageur ainsi secoué ne l'abandonne au milieu du chemin, ce qui nous est arrivé plus d'une fois.
Il y a cinq choses que l'on montre pompeusement à l'étranger, à Philadelphie, la place où était l'arbre de Penn , le texte de la déclaration de l'indépendance, la Monnaie, le pénitencier de Cherry- HiU et le collège Girard.
L'arbre de Penn était un vieil orme sous lequel on dit que le célèbre quaker avait, en 1682, réuni pour la première fois, les Indiens Delawares et avait acheté d'eux le territoire compris entre la Delaware et la Schuylkill. L'arbre est resté longtemps en grande vénération dans le pays ; il a disparu, mort de vieillesse, mais la tradition s'en est conservée, et on montre religieusement, dans un faubourg de Philadelphie, la place où il étendait naguère son ombrage historique.
Le texte de la déclaration de l'indépendance est
conservé à l'hôtel de ville de Philadelphie, où cet acte mémorable fut signé le 2 août 1775, la proclamation même ayant eu lieu le 4 juillet. La déclaration rédigée par Jefferson et Franklin est écrite sur parchemin et porte la signature des cinquante-six députés des treize états confédérés ; la première de toutes , est celle du président John Hancock.
Les Américains attachent un grand prix à tous les souvenirs de leur histoire, principalement à ceux de la guerre de l'Indépendance. On voit partout des reliques patriotiques conservées avec un fastueux res[)ect, et qui bien souvent pour l'étranger ne rappellent que des événements secondaires ou des hommes assez obscurs. Ces pieuses collections datent d'hier, elles n'ont pas encore reçu du temps cette consécration qui rend vénérables les moindres débris des siècles passés ! Elles laissent généralement le visiteur assez froid. Mais les Américains agissent avec prévoyance et pour l'avwnir. Ils savent qu'en installailt, dès maintenant, les autels de leurs petites idoles patriotiques, et en fixant d'une manière définitive la rédaction du boniment explicatif qui doit en révéler le mystère au public des étrangers et des badauds, ils préparent les matériaux d'une légende. Leurs reliquaires n'auront de valeur que dans trois ou quatre siècles d'ici ; ils ont le bon esprit de les mettre en ordre, dès à présent,
pour la postérité avec des catalogues imprimés et des étiquettes indélébiles.
Le pénitencier de Cherry -Hill est situé aux portes de la ville, sur un plateau dénudé, à l'aspect triste et froid. L'enceinte extérieure figure un carré de près de deux cents mètres de côté. Les murailles garnies de tours ont dix mètres de hauteur. Il est impossible d'imaginer un édifice dont les dispositions architecturales extérieures donnent une idée plus exacte de sa destination propre, et préparent mieux l'esprit à ce qui doit le frapper à l'intérieur. Lorsque nos voitures se présentèrent devant la porte basse et massive du pénitencier (une véritable porte de prison) le temps était gris et sombre ; des rafales d'un vent âpre et froid soulevaient la poussière de la route solitaire et la faisaient monter en tourbillons jusqu'au faîte de ces grandes murailles d'une désolante nudité. Le cœur se serrait à l'entrée de ce palais terrible du châtiment. Il nous semblait que ces pierres accumulées n'avaient pas seulement pour but d'arrêter les pas et les regards de l'homme, mais encore les rayons du soleil, que sur le seuil de ce tombeau gigantesque, il fallait laisser la speranza du Dante, et que jamais un coupable n'avait dû le repasser.
La disposition intérieure est celle-ci : Un bâtiment central circulaire, appelé observatoire et percé de huit ouvertures, correspondant chacune à un corri-
dor. L'un de ces corridors conduit aux bâtiments de l'administration, logements des employés, cuisines, magasins, etc. Les sept autres correspondent à autant d'édiOces oblongs, dans chacun desquels les cellules des détenus sont disposées à droite et à gauche d'un long couloir central, qui n'est lui-même que le prolongement du corridor. La projection géométrale du pénitencier serait exactement représentée par celle d'une aile de moulin à huit branches. Du centre de l'observatoire, le directeur en faisant un tour entier sur ses talons, embrasse d'un coup d'œil tout ce qui se passe dans l'établissement. Les bâtiments cellulaires ont un rez-de-chaussée et un premier étage, c'est-à-dire que les rangées de cellules sont superposées deux à deux. Chaque bâtiment renferme ainsi quatre rangées ouvrant sur le couloir central. Je crois avoir compté vingt cellules par rangée, ce qui fait quatre-vingts par bâtiment et sept fois quatre-vingts ou cinq cent soixante pour tout le pénitencier. Les couloirs sont garnis de deux galeries en regard l'une de l'autre , sur lesquelles ouvrent les cellules du premier étage. Des ponts mobiles, des chemins de fer et tout un système d'ingénieux mécanismes, dans le goût américain, font communiquer le rez-de-chaussée avec les galeries et les galeries entre elles, et permettent dérouler jusqu'à la porte de chaque cellule les chariots qui portent la nourriture des détenus. Enfin les cellules infé-
rieures donnent sur des jardins de huit ou dix mètres carrés, qui ne sont ouverts, bien entendu, que du seul côté, sur lequel on ne puisse fermer un jardin, du côté du ciel.
Telles sont les dispositions matérielles de l'établissement. Le système pénal repose sur la séquestration de jour et de nuit, avec travail obligatoire, un quart d'heure par jour étant accordé à chaque détenu pour qu'il puisse causer avec son gardien, ou le directeur, ou quelqu'un des hommes charitables qui viennent, par philarithropie, remplir les fonctions d'aumônier et d'instituteur dans la prison. Notez, mon colonel, que ce quart d'heure de conversation, c'est là le point essentiel et capital; supprimez-le, le détenu devient fou ou meurt. A Pithbourg on avait essayé un système cellulaire sans le quart d'heure de grâce. Il a fallu y renoncer.
Ce n'est que vers la fin du siècle dernier, dans la ville de Gand, qu'on a pensé à emprisonner les criminels autrement que comme des bêtes féroces, comme des ours pêle-mêle dans leur fosse, qu'on a cherché le moyen de tirer du châtiment lui-même des éléments de réforme morale, de venger, en un mot , la société , tout en amenant au repentir l'homme qui l'a outragée. On n'a pas tardé à reconnaître que les deux seules manières de réveiller dans un coupable la conscience du bien et du mal
sont, d'abord de l'isoler du contact des hommes déchus comme lui, ensuite de le faire travailler.
Reste un troisième élément de la question à combiner avec les deux autres et dont la pratique des premiers systèmes cellulaires n'a pas tardé à révéler l'existence.
L'homme qui ne communique pas avec ses semblables laisse voir en lui, peu à peu, une tendance manifeste vers la folie; elle est presque infaillible quand la séquestration est absolue, et se développe dans tous les cas, proportionnellement aux obstacles que l'on met entre l'âme et le monde. Les philosophes et les économistes des deux mondes n'ont pas tardé à s'emparer de la question. C'est en Pensylvanie, je ne sais pourquoi, qu'elle a été débattue avec le plus de profondeur, de passion, et qu'on a multiplié le plus les essais. Deux grands systèmes, sur les débris des autres, sont restés en présence, celui d'Auburn et celui de Cherry-Hill. Dans le système d'Auburn, les détenus ne sont enfermés que pendant la nuit. Le jour ils travaillent ensemble, dans des ateliers communs, mais avec la condition d'un silence absolu. Or il a été prouvé qu'il n'y a que le fouet qui puisse empêcher les détenus de communiquer entre eux par signes ou par quelques mots jetés à la dérobée. Le gardien se promène donc dans les ateliers l'instrument du châtiment à la main, lançant la punition sur le coupable à
l'instant même où la faute est commise, tout comme un valet de chien maintient sa meute en faisant voltiger sur elle la mèche de son fouet retentissante et infatigable. Là où cette méthode est appliquée, les détenus conservent la raison; la vue de leurs semblables, même sans aucune communication verbale, suffit pour maintenir en eux l'équilibre des facultés intellectuelles. De plus, ils se portent bien, et font un très-bon travail, très-productif. En revanche, ils se moralisent peu ou point. La raison n'en est pas difficile à trouver. La base de la moralité chez un homme, c'est le sentiment de la dignité ; comment l'acquérir ou le recouvrer, après l'avoir perdu, sous l'actionincessante et dégradante du fouet?
Je vous ai dit comment on procède à Cherry-Hill; le travail y est peu productif, la mortalité assez grande, enfin les cas de folie y sont encore assez fréquents ; mais au prix de ces sacrifices itnposés à la caisse de l'établissement, et à la philanthropie, on obtient certains résultats moraux, d'une authenticité suffisante. Un certain nombre de détenus dans le pénitencier de Philadelphie montrent chaque année des marques non équivoques de résignation chrétienne et de repentir. Parmi ceux qui, le temps de leur peine expiré, sont mis en liberté, il en est qui rentrent dans la société avec des habitudes régulières, d'ordre, de travail, de piété. Les partisans du système assurent que l'on est redevable de ces con-
versions morales aux rapports amicaux qui s'.établisst-nt tulre les gardiens et les détenus, les premiers n'approchant les seconds que pour leur donner des soins, leur apporter leur nourriture, et causer avec eux. La Société ay nt as>uré, h Cherry-Hill, le principe de la séquestration au moyen de bonnes murailles en pierre, n'a pas grand mérite à ne paraître devant ses prisonniers que le sourire sur les lèvres et la iiiain sur le cœur.
Les philanthropes ofticieux qui visitent journellement les prisonniers, aux heures prescrites, pour leur parler de Dieu, les consoler et les réconcilier avec la société en leur faisant entrevoir la possibilité d'y rentrer, exercent aussi une influence trèssalutaire sur leur esprit, il faut venir en Amérique pour voir des hommes du monde s'imposer euxmêmes et sans autre mandat que celui de leur conscience, la mission que remplissent chez nous les instituteurs, les aumôniers et les sœurs de charité, et cela avec un dévouement religieux, une exactitude de fonctionnaires salariés. Pour ces visiteurs desintéressés, quels qu'ils soient, les portes de la prison sont toujours ouvertes, sans que cette confiance ait jamais été trompée, et je vous prie de croire qu'elle ne s'appuie sur aucune enquête administrative préalable, comme on ne manquerait pas d'en pratiquer en pareille circonstance, dans certain pays de notre connaissance.
[1 fut un temps où la question des pénitenciers passionnait, en Franco, l'opinion publique. On n'était un homme sérieux qu'à la condition d'avoir une opinion sur le régime cellulaire. M. de Tocqueviile, M. de Beaumont, le roi de Suède Oscar ^^ Charles Dickens et lant d'autres, etc., ont écrit sur le système pensylvanien et sur le système d'Auburn. Aujourd'hui l'on n'entend plus parler de ces questions-là. Sont-elles donc résolues? Sait-on positivement à quoi s'en tenir sur tous les problèmes qu'elles soulèvent? Nullement, c'est tout simplement que la mode en est passée, car au fond il n'y a aucun résultat acquis à la science, comme on dit, et les partisans de Glierry-Hill et d'Auburn continuent à se faire la même guerre que par le passé. Seulement c'est une guerre sans retentissement et qui ne passionne plus les beaux esprits.
Le Prince a visité quelques cellules. Les détenus qu'il a interrogés avaient l'air calme et fort intéressés par leur travail (un métier quelconque, la menuiserie, le tissage, la cordonnerie, etc.). Ils ont parlé de leurs condamnations avec une expression de honte et de repentir dont je ne suis pas à même d'apprécier la sincérité. Toujours est-il qu'aucun d'eux n'a nié son crime , comme ne manquent pas de faire impudemuient, au bagne de Toulon, les condamnés aux travaux forcés. Là, les plus épouvantables scélérats sont toujours, à les en-
tendre, de petits saints, victimes d'une erreur de la Justice.
Il paraît que dans l'État de Pensylvanie on ne condamne personne à la détention cellulaire pour plus de douze ans, ce qui n'a pas empêché le directeur de dire au Prince qu'une séquestration de cinq ans était tout ce qu'un détenu pouvait supporter. Par le fait, la folie est toujours là, planant au-dessus de ces lugubres séjours de la solitude et du silence, s'abattant tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre, et épouvantant ceux mêmes qu'elle n'a pas encore frappés, par l'ombre que son aile sinistre projette sur les âmes désolées.
Du pénitencier de Cherry-Hill, on passe au collège d'Etienne Girard; les deux établissements sont voisins. La visite de l'un repose de la visite de l'autre. Il y a même, dans le collège, certains détails comiques qui jettent une distraction salutaire dans l'esprit du touriste, tristement impressionné par la prison. Etienne Girard était un honnête Suisse qui faisait le cabotage, dans l'intérêt de je ne sais plus quel commerce, entre New- York et Philadelphie. Il avait gagné à ce métier une quarantaine de millions de francs, quand il s'avisa d'illustrer son nom par une fondation philanthropique posthume. En conséquence, il laissa à sa mort un6 somme énorme destinée à bâtir un collège et à y assurer l'entretien et l'éducation gratuits de trois cents
enfants choisis parmi !es plus pauvres et les plus abandonnés. Rien de mieux jusqu'à présent. Seulement, dans un but qu'il est assez difficile d'expliquer, et qui n'est peut-être autre que celui d'assurer à son nom l'illustration d'une originalité bien caractérisée, il inséra dans son testament la clause suivante : c'est que la porte de son collège serait fermée à tout jamais, à un ministre quelconque d'une religion quelle qu'elle fût. Déplus, il laissa le plan exact et détaillé de l'établissement, comme il entendait qu'il fût construit. Or, avec un sentiment parfait de la convenance architecturale, il n'imagina rien de mieux pour une maison consacrée à la pauvreté, à l'enfance et à. l'étude que de la bâtir en marbre depuis les fondations jusqu'au toit, et d'y accumuler les plus splendides et les plus fastueuses ornementations.
Tel est le collège d'Etienne Girard , un péristyle dorique , d'une élévation de colonnes et d'une richesse de matériaux admirables, des escaliers magnifiques, des rotondes superbes avec coupoles, des dépendances, des jardins, des jeux d'eau, etc. Je ne sais si c'est aussi en vertu d'une clause de la donation que l'on a élevé à l'entrée du palais une statue d'Etienne Girard lui-même, en marbre et en redingote, et installé dans la principale galerie du collège une grande vitrine pleine de ses reliques, c'est-à-dire contenant sa dernière dé-
froque, son habit, son chapeau, sa culotte et sa ve>te. Le mobilie et le lambri-sage sont en rapport avec la bâtisse. Ce ne sont que bureaux fastueux, bibliothèques incrustées, livres dorés sur tranches, avec des statues partout, en marbre, bien entendu. Toutes ces magniticences, rigoureusement prescrites par Etienne Girard, sur des devis mal calculés probablement, n'ont pas tardc^, lors de la construction du collège, à absorber la presque totalité du legs, quelque considérable qu'il fût. Après avoir bâti des cuisines en marbre, on s'est aperçu qu'il ne restait plus de quoi y faire bouillir la marmite. L'affaire a traîné quelques années. Enfin, grâce à une plus-value du terrain, à quelques spéculations heureuses des administrateurs et au concours d'un certain nombre de particuliers jaloux de s'associer à la gloire d'Etienne Girard, 1 1 fondation a été régulièrement constituée, conformément aux volontés du testateur. Aujourd'hui, trois cents enfants, la plupart orphelins, sont élevés dans le collège avec un confortable qui va jusqu'au luxe, et y apprennent les mathématiques, la chimie, la physique, l'histoire et les langues étrangères. Yoilà pour la nourriture du f orps et de l'esprit, pour parler le langage év.iugélique; quant à celle de l'âme, c'està-dire à l'instruction religieuse, non-seulement elle ne figure pas dans le programme, mais elle est l'objet d'une interdiction absolue. C'est là l'illustra-
tion, la raison d'être de l'établissement. Tous les dimanches, le directeur lait aux élèves une conférence spirituelle. Gomme il ne doit leur parler de rien qui soit du domaine exclusif d'une religion, d'une secte quelconque, j'avoue que je ne vois pas trop de quoi il peut les entretenir. Pour être logique, il ne devrait leur prononcer le nom ni de Jéhova, ni de Jésus-Christ, ni de Mahomet, puisque chacun de ces trois noms est le symbole d'une croyance particulière, rejetée par ceux qui adorent les deux autres. Daus les sphères abstraites du pur déisme, je doute que l'honorable directeur trouve souvent des inspirations capables de toucher ces jeunes cœurs.
Nous n'avons pas entendu dire que l'idée de M. Etienne Girard ait donné des résultats sociaux bien remarquables. La plupart des jeunes gens, élevés dans son collège, entrent ou plutôt sont jetés dans le monde, sans ressources, avec une demi éducation qui les empêche de prendre un métier et qui n'est pas assez élevée ni assez spéciale pour qu'ils en tirent immédiatement les éléments d'une profession libérale. La plupart végètent; quelques-uns tournent fort mal. Quant à l'école de libres penseurs qu'ils sont censés devoir former, en opposition avec l'esprit de secte, il n'est questio:i nulle part de son influence ni de son existence; aucune des tentatives de ce genre que fait en ce moment l'esprit philoso-
phique aux États-Unis, ne remonte aux traditions du collège Girard. Rien ne s'y rattache, ni un homme, ni une idéel C'est un produit de l'excentricité et de la vanité américaine, une originalité isolée qui ne tient aucune place dans le mouvement intellectuel et moral de la nation, et qui, pour l'homme sérieux, a tout juste l'intérêt des curiosités naturelles recommandées par le Guide du voyageur.
L'un des deux jours que nous avons passés à Philadelphie était un dimanche. Gomme ce jour-là il n'y a moyen de rien faire et de rien voir aux États- Unis, le Prince est allé se promener à pied sur les bords de la Schuylkill. Il n'y a pas besoin de s'éloigner beaucoup de la ville, pour se trouver au milieu d'une nature sauvage, presque vierge. L'eau était d'une transparence admirable, les ombrages superbes, la chaleur étouffante. Le Prince et le baron Mercier se sont mis à l'eau sans plus de façon que ne devaient le faire les Peaux-Rouges avant que ces bords appartinssent à la civilisation. Quand un bateau à vapeur passait, ils en suivaient le sillage. Les bourgeois endimanchés qui, du haut du bateau, regardaient avec des yeux ahuris ces deux têtes ballottées par les vagues blanches et écumeuses du remou, ne se doutaient pas qu'elles appartenaient h un prince français et au représentant de la France.
Le 2 août nous sommes arrivés à Washington. Le Prince est descendu chez le ministre, non pas à
Washington même, mais à George-Town, petite ville qui est comme un faubourg de la capitale fédérale.
C'est là que le baron Mercier a installé la légation, dans une délicieuse maison qui peut passer pour une villa, tant elle est éloignée des bruits de la cité, tant elle est ombragée et silencieuse, tant le paysage qui l'entoure est agreste et tranquille. Je suis logé avec le prince, chez le ministre; Bonfils, Ragon et Sand ont reçu l'hospitalité de M. de Geoffroy, secrétaire de la légation. iMes fenêtres donnent sur une pelouse d'un vert vif et clair. Des arbres magnifiques , de vrais arbres du nouveau monde, débris des plus antiques forêts, projettent leurs ombres gigantesques sur la prairie qui fuit en pente douce sous le regard. A deux milles environ, un ruban d'argent semble courir à travers ïe feuillage des arbres; c'est le Potomac, un fleuve ou plutôt un bras de mer, large à peu près comme deux fois le Rhin à Strasbourg. Sur la rive opposée s'étendent des collines admirablement boisées qui, s'inclinant vers la gauche, laissent apercevoir dans un horizon lointain les clochers et les toits bleus de la petite ville d'Alexandrie. Plaines et coteaux au delà du Potomac sont parsemés d'innombrables petites taches blanches, et le sommet des grands arbres est baigné dans une vapeur blanchâtre qui fond d'une manière admirable les tons un peu crus.du
paysage. Les petites taches, ce sont les tentes de l'armée du Nord, de l'armée de l'Union qui couvre Washington sur la rive droite du Potomac; la vapeur, c'est la fumée des bivacs d'un camp de quarante mille hommes.
Nous avons franchi avec une vitesse de trente milles à l'heure la distance qui sépare Philadelphie de Washington. Nous avons eu le spectacle de ces grandes œuvres de l'industrie américaine, qui sont aux nôtres ce que furent à nos villes les grandes cités de Babylone et de Ninive; nous avons franchi des bras de mer avec une rapidité effrayante, sur deux rails semblables à deux fils de fer suspendus sur l'abîme; nous sommes entrés à toute vapeur, nous, notre locomotive, nos wagons, sur le toit d'un édifice immense, dont les étages inférieurs étaient occupés par des populations à nous inconnues; puis nous avons senti l'édifice se mouvoir, et nous nous sommes aperçus que nous étions sur un bateau à vapeur, et qu'on y avait chargé notre train -comme on ferait d'une balle de coton sur un navire ordinaire. Pour varier ces spectacles splendides, mais un peu ejQfrayants, nous avons eu tout le long de la route la vue d'une armée en formation et en campagne; partout des tentes, des chariots, des convois de blessés ou de malades, des uniformes sombres et souillés, des ligures de soldats mornes et graves qui nous regardaient passer, le fusil entre les jam-
bes, d'un œil indifférent et triste. Baltimore nous a fait quelque peu l'effet d'une ville en état de siège. Quant à Washin^^ton, nous avons pu nous croire, en la traversant, dans une de ces villes que nous avons vues envahies, souillées, foulées par la guerre ^ moment du séjour ou du passage des grandes armées, comme Varna , Gonstantinople , Alexandrie, Brescia. La paisible cité fédérale nous est apparue presque sous l'aspect d'un camp, avec ses rues encombrées de chevaux, de voitures, de canons, ses maisons transformées en hôpitaux, laissant, par leurs fenêtres béantes, le regard plonger sur des scènes de souffrance, de misère et de mort. Eh bieni pour nous reposer de toutes ces choses ou tristes ou laides, ou terribles ou grandioses, sans parler d'une chaleur caniculaire et d'une poussière saharienne, nous nous sommes trouvés tout à coup dans la maison de la légation, au milieu d'un bosquet de verdure, frais, doux, tranquille, au sein d'une nature agreste et retirée, ne gardant de son contact avec les œuvres des hommes que quelques traits propres à relever encore sa poétique beauté ^ Le lendemain de son arrivée à Washington, le Prince est allé à la Maison-Blanche rendre visite au
1. Depuis notre retour en France, cette jolie habitation a été la proie des flammes. Le baron Mercier a perdu, dans cet incendie, un riche mobilier, qu'il avait fait venir de France. Ses pertes personnelles ont dépassé 80000 francs.
J^résident de la république, M. Abraham Lincoln. La Maison-Blanche, résidence officielle du premier magistrat des Etats-Unis, est un assez joli palais, situé dans le quartier le plus reculé de Washington e^entouré d'un très-beau jardin. Le Prince, en descendant de voiture avec le baron Mercier, au pied d'un magnifique perron de marbre, n'a trouvé personne, ni domestique, ni concierge pour l'introduire, ou du moins lui ouvrir la porte. Je ne sais plus quel commissionnaire officieux , qui passait par là, s'est chargé de ce double soin. Le ciel me préserve de blâmer la simplicité des habitudes et des mœurs chez qui que ce soit, même chez le chef d'un grand État; je ne puis cependant me dispenser de remarquer qu'il n'est pas logique d'habiter un palais et de ne pas avoir de concierge. Le faste princier de la Maison-Blanche suppose un personnel, modeste autant que vous voudrez, mais enfin un personnel de domestiques, de gens de service, d'huissiers, destiné à peupler un peu cette splendide habitation. L'austérité républicaine est parfaitement compatible avec l'entretien d'une maison régulière, simple, mais convenable et décente. Si la république ne donne pas à son président de quoi payer et nourrir un nombreux domestique, elle n'a qu'à le loger dans une maison plus modeste, au service de laquelle un simple steward puisse suffire. Un palais dont les propriétaires ou les usufruitiers
remplissent eux-mêmes les fonctions de concierges et d'huissiers est une chose ridicule partout, même en Amérique. Il y a là une double ostentation , ostentation de richesse et ostentation d'austérité. Je n'aime pas plus l'une que l'autre.
Ce n'est pas ainsi, du reste, que l'avaient compris les fondateurs de la république. Washington , comme Président, avait un train presque royal : il ne sortait en public qu'à quatre chevaux; il tenait des levers, conformément à l'étiquette de la monarchie anglaise. Peu à peu, par affectation de popularité, et pour plaire à la multitude, qui tourne presque toujours en ridicule, ce qu'elle a imposé à ses flatteurs, les Présidents, successeurs de Washington, ont modifié, en les simplifiant, les usages qu'il avait introduits à la Maison- Blanche. A force de simplifier, on en est arrivé aujourd'hui à un point au delà duquel il n'y a plus rien à réformer, à moins que le Président ne déménage et n'aille s'installer à l'hôtel ou dans quelque petit cottage de George-Town, ce qui ne me choquerait nullement, soit dit en toute sincérité et sans la moindre ironie.
Le salon dans lequel le Prince est entré et nous à sa suite, est une pièce magnitique, couverte de dorures; avec un mobilier, à l'avenant, très-riche mais d*assez mauvais goût. Nous attendions depuis un quart d'heure, et je commençais à craindre que l'impatience croissante du Prince n'amenât une retraite
soudaine, quand nous vimes entrer un petit homme en chapeau de paille, en paletot gris, sans cravate, ou avec une cravate si mince que ce n'est guère la peine d'en faire mention, [l s'approctia d'un pas fort leste et très-gaiement du baron Mercier qui lui serra la main en ami, et présenta au Prince M. Seward, ministre des affaires étrangères de la république des États-Unis.
M. Seward peut avoir quarante-huit ans ou cinquante ans; sa chevelure un peu en désordre est blonde, mélangée de gris; ses yeux enfoncés sous de profondes arcades et d'épais sourcils sont petits, mais très-vifs; son nez aquilin présente une courbure très-prononcée ; toute sa physionomie révèle la finesse et l'esprit. Il est très-gai, très-vif, familier dès la première poignée de main, et excellent compagnon. Ces allures dégagées ne laissent pas que d'être suspectes au premier abord ; on croit volontiers qu'un homme si fin doit être rusé et qu'il y a de l'astuce sous cette rondeur. Nullement; M. Seward est très-franc, tout à fait bon homme, un peu goguenard peut-être. Personne n'ignore que bien que M. Lincoln soit à la tête du gouvernement, l'homme important, le véritable chef du parti républicain, c'est M. Seward. Riche, indépendant, doué, au plus haut point, du don de celte éloquence des meetings passionnée, agressive, fanfaronne, facétieuse, qui plaît tant aux Anglo-Saxons, il n'a
pas tardé à acquérir une grande popularité. Lorsque le parti républicain a dû choisir un candidat pour la présidence, la personnalité de M. Seward était déjà assez considérable pour effaroucher les susceptibilités et les jalousies des meneurs. Par une décision pleine d'adresse, il n'a pas voulu courir la chance d'un échec; de lui-même, et le premier il est allé chercher M . Lincoln , personnage d'une notoriété politique moindre que la sienne et incapable de porter ombrage à qui que ce soit. Il a patronné sa candidature de tout son crédit et l'a fait réussir. Seulement il a pris pour lui le premier poste de l'État après la présidence, le portefeuille de ministre des affaires étrangères.
Depuis notre première entrevue nous avons beaucoup fréquenté M. Seward; c'est lui qui nous a accompagnés partout à Washington. Le Prince s'est lié avec lui. Leurs idée's sur certains points de la question américaine, sur l'esclavage entre autres, se sont trouvées en parfait accord. M. Seward est dans ses idées d'une fermeté inébranlable, bien qu'il les énonce sous la forme dégagée et un peu gouailleuse qui lui est propre. Au milieu des événements du jour, bien faits pour ébranler les âmes les mieux trempées, il n'a pas l'ombre d'un doute sur le triomphe du Nord et de son parti, pas un moment de défaillance. Son optimisme ne recule devant rien. Si on lui dit que l'Angleterre va brûler New-
York, eh bien! dit-il, s'ils brûlent New -York, qu'est-ce que cela fait? Du reste tout en marchant vers son but définitif avec une persévérance obstinée, M. Seward a des vues très-larges, sur le choix des routes qui peuvent y mener. Il doit même être au besoin d'une souplesse et d'une flexibilité politiques extrêmes; J'ai l'idée que dans un danger pressant il saurait se retourner, selon l'expression vulgaire, comme un gant, et tout sauver par une évolution soudaine et inattendue.
Toutes ces qualités qui font de M. Seward un véritable homme d'État sont des qualités naturelles; il ne paraît pas les devoir à l'étude ou à l'expérience. Je le soupçonne de ne pas savoir grand'chose en administration proprement dite, et d'être peu versé dans la politique générale, dans cette science dont l'histoire est la base et qui semble indispensable pour un diplomate. Il ne parle aucune autre langue que l'anglais, et il connaît peu l'Europe, bien qu'il ait l'habitude de dire avec une sorte d'emphase assez comique qu'il a parcouru pendant plusieurs années les principales Cours de l'ancien monde, pour s'y former à l'art de gouverner les hommes.
Quelques minutes après l'entrée de M. Seward M. Lincoln parut. M. Lincoln est d'une taille tellement au-dessus de la moyenne qu'on pourrait l'appeler un géant, si ce mot, expression de la puissance et de la force dans le sens biblique et mythologique.
n'était pas aujourd'hui honteusement relégué dans le vocabulaire particulier des saltimbanques et des montreurs de phénomènes vivants. Sa figure est peu caractérisée, son type se rapprocherait du tvpe celtique de l'Auvergne, tête allongée, nez pointu. Ses cheveux sont très-noirs ainsi que sa barbe, taillée en pointe, suivant la mode américaine. Si sa "physionomie exprime la bienveillance et la franchise, son attitude, ses manières sont celles d'un homme modeste, timide même. Peut-être l'embarras de sa tenue, embarras qui est quelquefois trèsgênant pour son interlocuteur, ne provient-il d'autre chose que de la difficulté naturelle qu'éprouvent les hommes de sa taille à la dissimuler et a maintenir en équilibre leur corps démesuré. M. Lincoln est né dans l'Illinois; il appartient donc par sa naissance, comme par ses idées toutes démocratiques et ses mœurs austères à la variété ethnique que l'on appelle les Westmen, les hommes de l'Ouest. M. Lincoln, fils de pionnier, pionnier lui-même, a travaillé de ses mains, à l'époque de sa jeunesse, dans les champs, dans les ateliers. Il s'est élevé peu à peu à des professions moins pénibles, a été employé dans une maison de commerce, et je crois, maître d'école. Un grade dans la milice l'a mis en évidence dans son pays et l'a conduit à la chambre des représentants en 1846. Il y a figuré comme un homme honnête, très-convaincu, mais sans éclat. Je vous ai
dit comment et pom-quoi le parti républicain et abolition! ste, sous l'influence de M. Seward, l'a choisi pour l'opposer au sénateur Douglas, candidat à la présidence et partisan du statu quo, sinon des intérêts du Sud dans la question de l'esclavage. Un dit que M. Lincoln parle très-facilement en public, et qu'il est très-jovial, très-facétieux même en particulier. Les banquiers de New-York sont furieux contre lui, à cause de la réception qu'il a faite dernièrement à une députation envoyée par eux à Washington. Il est vraisemblable que ces représentants officieux du haut commerce de Wall-Street venaient pour sommer le Président d'entrer en accommodement avec le Sud, c'est-à-dire de consentir à la séparation et de reconnaître la confédération nouvelle. Toujours est-il qu'ils n'ont pas trouvé moyen de s'expliquer. M. Lincoln les a reçus, comme don Juan reçoit M. Dimanche, les comblant, tout d'abord, d'éloges sur leur patriotisme, et les remerciant dans les termes les plus vifs du concours désintéressé donné par le haut commerce de New- York au gouvernement, concours dont la mission des honorables députés était la preuve; puis, sans leur permettre de placer un mot et toujours avec un déluge de compliments, le Président, de sa plus robuste étreinte, leur a serré à tous la main, les a poussés dehors et leur a fermé li porte au nez. Notre entrevue n'a pas été si gaie. Le Président
nous a donné k tous une poignée de main, après avoir serré celle du Prince. Mais j'ai vu le moment où la réception allait se borner à cette démonstration muette. M. Lincoln a bien gagné quelques minutes en priant le Prince de s'asseoir et en s'asseyant lui-même, le tout avec force déplacements de fauteuils; mais une fois ces nouvelles positions prises, les deux partis sont restés l'un vis-à-vis de l'autre, sans se soucier de s'engager à fond. M. Lincoln éprouvait un embarras visible; le Prince, mécontent d'avoir attendu, prenait un cruel plaisir à ne pas venir en aide à son interlocuteur, et restait impassible. Enfin le Président se risqua à lui parler du prince Lucien, son père. M. Lincoln faisait fausse route, on l'en avertit; il se défia de lui-même encore plus. On échangea alors quelques menus propos sur la pluie et le beau temps, la traversée de l'Atlantique ; le Prince , gardant toujours cet air poli, mais froid, qui lui est habituel vis-à-vis de ceux à qui il ne veut pas faire d'avances. A la fin, M. Lincoln eut recours à la cérémonie des poignées de main; comme nous étions sept d'un bord et deux de l'autre, elle a duré assez longtemps pour nous permettre d'atteindre le terme assigné par l'usage à ces sortes d'entrevues. Chacun s'est retiré, ( nchanté d'en avoir fini avec les présentations officielles, préambules en général fort «ennuyeux, dont la gêne n'a d'autre com[)ensation que
l'attente des relations intimes et intéressantes dont ils sont l'introduction obligée.
Au sortir de la Maison-Blanche, M. Seward a conduit le Prince au Gapitole, siège du congrès, c'està-dire des deux chambres et des bureaux ministériels. Le sénat et la chambre des représentants étaient en séance. Ces deux assemblées ne nous ont pas offert l'aspect excentrique auquel nous nous attendions, sur la foi des récits traditionnels. La chambre des représentants ressemble assez, pour la disposition générale, à notre chambre des députés, et la salle du sénat à la salle des séances de notre conseil d'État. La tenue des membres du congrès ne différait guère de celle de nos assemblées législatives. La discussion semblait avoir les mêmes allures que chez nous.
M. Sev^ard n'a pas conduit le Prince dans les tribunes, mais dans la salle même du sénat et dans celle des représentants. Sans plus de façon, le ministre américain appelait successivement les menibres les plus importants du congrès et les présentait au Prince, avec qui ils s'entretenaient, sans trop se préoccuper de baisser la voix. Nous avons constaté que M. Seward amenait indistinctement auprès de Son Altesse Impériale les hommes de tous les partis, ceux môme avec lesquels il doit être personnellement en lutte ouverte et violente. Ce procédé serait déjà d'une courtoisie très-remarquée, en France, de
la part d'un ministre parlementaire ; en Amérique, dans ce moment-ci, il n'y a guère que M. Seward, esprit vraiment très-élevé, qui puisse se le permettre. 11 ne faut pas oublier l'explosion de passions, de haines et de terreurs qui accompagne nécessairement ce grand déchirement de la république. Le congrès, à Féchafaud près, se trouve dans la position où se trouvait la Convention lorsque les fédéralistes quittaient furtivement leurs sièges pour aller soulever leurs provinces et y allumer la guerre civile. Chaque jour, des sénateurs, des représentants appartenant aux États du Sud, rompent violemment avec l'Union et se retirent, pour paraître bientôt après dans le congrès de Richemond ou à la tête des insurgés. Brekenridge, l'orateur, l'homme d'Etat du parti du Sud, est encore à Washington, le Kentucky, qui est son Etat, ne s'étant pas encore déclaré. Mais on comprend quelles sourdes colères sa présence et celle de quelques-uns de ses amis doivent soulever au sein du parti contraire, le lendemain du jour où ce parti a été honteusement battu, dans cette capitale d'où l'on découvre les avantpostes ennemis. Eh bien ! M. Seward, avec ses airs dégagés, traite tout cela comme s'il ne s'agissait que de petites intrigues parlementaires. Amis et ennemis se rendent à son appel, et il les présente au Prince comme s'il était leur maître à tous. L'homme avec lequel le Prince a noué les rela-
tions les plus sympathiques est M. Sumner, sénateur de l'Etat de Massachusets (Boston) et partisan déclaré de l'abolition de l'esclavage. M. Sumner est un des hommes les plus éloquents des États-Unis, un esprit très-instruit, très-cultivé, principalement versé dans la littérature française, qu'il a étudiée en France même. Il a été l'ami de Tocqueville, et est personnellement lié avec un grand nombre de nos écrivains et de nos penseurs. Ses manières sont aussi distinguées que l'est son intelligence. Il inspire aux partisans du Sud une haine furieuse ; par compensation, il passe pour le partisan le plus chaud de l'alliance française , et pour l'ami de notre Légation.
Le soir, le Prince a dîné chez le Président. Nous avonstrouvéréunisà la Maison-Blanche les ministres et les principaux membres du congrès. Mais l'intérêt principal du dîner présidentiel a été pour nous dans la présence d'un élément nouveau, contrastant, sous tous les rapports, avec l'élément gouvernemental, et le primant aujourd'hui par son importance, je veux parler de l'élément militaire. Il était représenté par le général Scott et le général Mac Clellan.
Le général Scott est un homme d'une corpulence et d'une stature énormes, âgé de soixante-quinze ans, 'goutteux, marchant avec la plus grande peine. C'est appuyé sur le bras du jeune général en qui
reposent les espérances de l'Union, que le vétéran de l'armée américaine a fait son entrée dans le salon. Il est d'ailleurs facile de reconnaître en lui un homme appartenant, autant par ses manières que par son âge, à une tout autre génération que la génération actuelle. C'est un vrai gentleman, une manière de vieux général anglais, bien élevé, instruit, connaissant parfaitement l'Iiistoire militaire de l'Europe, celle du prem^ier Empire principalement, dans laquelle il a peut-être la faiblesse de chercher trop souvent des points de comparaison avec les événements de sa propre carrière.
Cette carrière, très-honorable et très-remplie, a été illustrée par un grand et mémorable fait d'armes. En 1 847, la question du Texas, ayant allumé la guerre entre la république des États-Unis etcelle du Mexique, le territoire de cette dernière fut envahi aux deux extrémités de ses frontières, sur deux points séparés l'un de l'autre par une distance de plus de trois cents lieues. A l'extrême nord, dans la zone du territoire contesté, le général Taylor remporta sur les Mexicains la victoire de Buena-Vista et s'empara de Monterey. Au sud, le général Scott, débarqué avec dix mille hommes à Tampico, se porta droit sur Mexico. Après une marche de cent lieues loin de sa base d'opérations, au centre d'un empire de sept millions d'habitants, le général Scott se trouva, le 13 septembre, à Tambaya, aux portes d'une ville de
deux cent mille âmes, et en présence d'une armée double de la sienne. Il attaqua l'armée mexicaine, la battit, la rejeta dans Mexico, et, deux jours après, s'engagea dans la ville elle-même, couverte de barricades et défendue par une population exaspérée et en armes. Les soldats de l'Union durent, avec des pertes énormes, enlever les maisons une à une, et faire sauter tout un quartier, avant de pouvoir déboucher sur la Plaza, dont l'occupation mit fin à la résistance des Mexicains.
Il est certainement risible d'entendre, aux États- Unis, comparer le général Scott h Napoléon, mais la vanité nationale pourrait, sans sortir du cercle des hyperboles permises, prononcer son nom après celui de Cortez.
Et cependant, quel qu'ait été l'éclat jeté sur le général Scott par ce grand succès, le héros de la guerre, le vainqueur du Mexique, a été, pour les masses, non pas lui, mais le général ïaylor, et l'année suivante, aux élections présidentieHes, on a vu ce dernier porté au fauteuil de Washington par l'enthousiasme populaire. C'est que l'armée du général Scott était composée de régiments de l'armée permanente, que celle du général Taylor l'était de milices mobilisées et de volontaires ; que l'un n'était jamais sorti de la hiérarchie militaire, que l'autre n'y était entré que temporairement. Le peuple crut se couronner lui-même en décernant les honneurs
suprêmes à un homme qui n'avait pas toujours été soldat et qui venait de cesser de l'être; partialité traditionnelle des démocraties pour les forces irrégulières des États, au détriment des forces régulières, préférence souvent injuste, quelquefois dangereuse, dont l'Italie donne, en ce moment même, au monde, un exemple mémorable !
La position actuelle du général Scott, la nature de son ingérence dans la conduite de la présente guerre, nécessitent un mot d'explication pour les esprits français habitués à la simplicité des rouages de notre hiérarchie militaire.
Les cadres de l'armée réguUère et permanente des États-Unis ne comportent qu'un seul officier général ; le général Scolt occupe cet emploi unique, sous le titre de lieutenant général. A ce titre est attaché le commandement de l'armée en temps de paix et en temps de guerre. C'est une sorte de ministère non politique, duquel dépendent le personnel et les mouvements militaires, tandis que le membre du cabinet, ministre de la guerre, est plus spécialement chargé de l'administration. On voit que cette organisation, calquée sur l'organisation anglaise, est une de ces nombreuses traditions qui ont survécu au grand déchirement de la guerre de l'indépendance, et qui rattachent encore, par mille liens invisibles, les mœurs américaines à celles de l'ancienne métropole des colonies anglaises. Les fonctions de lieu-
tenant général, inséparables du grade, sont à vie et inamovibles , anomalie singulière dans une république où le Président est nommé pour quatre ans, ou les gouverneurs des États et les juges le sont pour deux ans ; où tous les emplois, qu'ils appartiennent à l'élection ou au choix du pouvoir exécutif, présentent un caractère de mobilité excessive, l'une des plaies du gouvernement de l'Union. Ainsi, seul parmi tous ces généraux dont les noms retentissent jusqu'à nous, — les Mac Clellan, les Mac Doweld, les Frémont, etc., — le général Scott a la propriété de son grade, et même de son emploi, ce qui donne à sa position une fixité supérieure même à celle que notre loi sur l'état des officiers constitue au profit de nos officiers généraux. Les autres généraux sont, par un excès contraire, presque entièrement privés des avantages que toute bonne constitution militaire doit assurer aux cadres d'une armée. Pourvus, dans celle des volontaires, de commissions temporaires, révocables au gré du Président de la république, ils ne garderont, au licenciement de cette armée, de leurs positions actuelles, qu'un titre purement honorifique, sans emploi, sans pension, sans droit à un commandement nouveau.
Le général Scott dirige donc les opérations de la guerre à peu près, comme en France, le ministre de la guerre dirige les armées en campagne. Mais il est facile de deviner que le commandement d'un vieil-
lard impotent, et dont l'amour-propre se cornplnît dans les souvenirs du temps passé, plutôt que son activité ne se porte sur les nécessités du temps présent; qu'un tel commandement, dis-je, est difficilement accepté par déjeunes généraux pleins d'ardeur et de confiance en eux-mêmes. Aussi regarde-t-on, dans l'armée, la haute direction dont est investi le général Scott comme un rouage inutile et souvent nuisible^que le Président et le Sénat ne conservent que pour faire contre-poids à l'influence menaçante des chefs des volontaires, idoles de la multitude.
Déjà le public reproche avec amertume au parti des personnages civils et à leur instrument, le général Scott, la catastrophe de Bull's-Run. Ce qui est certain, c'est que le général Scott s'est laissé arracher l'ordre à Mac Dowell de marcher en avant, par les obsessions du Président, de ses ministres et des sénateurs. On rapporte même que le vieux soldat, en signant cet ordre fatal, a dit qu'il commettait une lâcheté, la première de sa vie, en consentant à livrer bataille avec une armée aussi mauvaise que celle qu'il avait sous la main.
Le second de nos convives militaires était le général Mac Clellan.
Le général Mac Clellan, après avoir servi quinze ans dans la cavalerie de l'armée régulière et y avoir occMpé successivement les grades de lieutenant et de capitaine, a donné sa démission et est rentré
dans la vie civile. Il avait mis, depuis quatre ans, au service du Grand- Central Illinois , ses talents d'administrateur et d'ingénieur, quand la guerre civile, en éclatant, vint réveiller en lui une ardeur et une aptitude militaires qui n'avaient fait que sommeiller, faute d'emploi. Il fut investi par le Président du grade de général dans l'armée des volontaires, et envoyé en cette qualité dans la Virginie occidentale, province à moitié fidèle, à moitié révoltée, et que les sécessionistes avaient envahie. Chargé de la faire rentrer sous l'autorité fédérale, il accomplit cette mission avec le plus grand succès. Des deux généraux sécessionnistes qui lui étaient opposés, l'un a été pris avec toute sa colonne, l'autre a été tué et sa troupe dispersée. Cette double victoire, au milieu des premiers revers des armées fédérales, valut à Mac Glellan une popularité immense, et immédiatement après la fune^e bataille de Bull's-Run, il y a une quinzaine de jours, le Président, cédant au vœu universel, lui a confié le commandement de l'armée du Potomac, avec le grade de général de division, major général. Dans cette position, ses rapports avec le général Scott sont à peu près ceux d'un général d'armée avec le ministre de la guerre.
Le général Mac Clellan est un homme de trentehuit à quarante ans, très-petit de taille, cheveux et moustaches noirs, physionomie intelligente, ou-
verte et des plus agréables, attitude remarquablement simple et modeste. Chacune des grandes armées européennes présente un type d'officier bien caractérisé, sous lequel disparaissent, en quelque sorte, les variétés individuelles de tournure, de manières, de langage et même de physique ; un officier anglais ne ressemble pas à un officier autrichien, un officier français h un officier russe. Eh bien 1 le type de Mac Clellan rappelle, d'une manière frappante, celui de nos officiers d'artillerie.
C'est que le général Mac Clellan sort de l'école de West-Point, institution qui tient le milieu entre notre École mihtaire et notre École polytechnique, et qu'il y a reçu, au plus haut degré, l'empreinte de ce caractère spécial qui fait des anciens élèves de West-Point une classe à part, au milieu des trois grandes divisions américaines, les Yankees, les Virginiens et les hommes de l'Ouest.
L'élève de West-Point parle les langues étrangères, le français principalement. Il a été nourri, en fait de littérature, de science, d'art militaire, dans le culte des grands modèles européens. Aussi est-il étranger à ce patriotisme étroit, à cet exclusivisme national qui concentre, en général, toutes les idées, les études, les admirations des Américains sur l'Amérique. L'étude des sciences pures et des mathématiques lui inspire le goût des spéculations théoriques, des conceptions systématiques et
abstraites, goût qui est peut-être trop développé chez nous, mais qui, à coup sûr, ne l'est pas assez chez les Américains. La profession militaire, qu'il embrasse au sortir de l'école, sans étouffer ses instincts libéraux, lui imprime des idées d'ordre, de hiérarchie, de respect pour les supériorités sociales ou morales , idées assez rares dans le reste de la nation. A l'œil de l'étranger, ces différences morales se traduisent par un contraste absolu dans les manières. L'élève de West-Point est poli, discret, réservé ; il connaît l'art de paraître modeste et de se faire valoir par une habile simplicité. Il sait se plier aux usages et aux mœurs des étrangers avec lesquels il est en contact, et pratique toutes les règles de l'urbanité la plus scrupuleuse, avec un certain mélange de fierté républicaine qui ne manque ni de charme, ni de distinction.
Cette classe d'hommes si différents de la masse des Yankees ne paraît pas, jusqu'à ce jour, avoir obtenu, dans la direction des affaires publiques, une part proportionnée à son mérite, à ses connaissances, à la scrupuleuse probité qui distingue la plupart de ses membres. Les présidents militaires Jakson, Pierce, Taylor, étaient des généraux de milice, non des élèves de West-Point, ni des officiers de l'armée régulière. 11 a fallu la guerre civile, l'anarchie gouvernementale et la position humihante oia le peuple des États-Unis se trouve en
ce moment vis-à-vis du reste du monde, pour qu'on vît surgir au premier rang toute une pléiade d'hommes nouveaux formée par West-Point, les uns appartenant à l'armée régulière, les autres lui ayant appartenu, tous façonnés sur un moule à peu près uniforme. C'est d'abord sur la scène militaire qu'ils paraissent ; mais tout le monde sent qu'ils ne vont pas tarder à passer sur la scène politique. Déjà le Sud s'est choisi pour Président un homme de West-Point, Jefferson Davis (car West-Point s'est divisé comme le reste de la nation et fournit des chefs aux deux partis). Les généraux Beauregard, Johnston sont à la tête du mouvement sécessioniste ; Mac Clellan, Mac Dowel sont les héros de l'Union et leurs noms remplacent dans toutes les bouches ceux des hommes politiques dont les fautes ont conduit les États-Unis sur le bord de l'abîme. L'affaire a l'air de se passer entre camarades. Dans la guerre de la Virginie occidentale, Mac Clellan avait affaire à deux camarades de West- Point, dont l'un, comme je vous l'ai dit, a été tué, l'autre fait prisonnier. Beauregard et Mac Clellan, chefs militaires des deux partis opposés, étaient non-seulement camarades, mais amis intimes. Quand Beauregard allait dans le Nord, il n'avait pas d'autre maison que celle de Mac Clellan, et quand Mac Clellan allait dans le Sud, il ne logeait pas ailleurs que chez Beauregard. De part et
d'autre, on se connaît de la manière la plus intime, et je dois dire que nous avons trouvé presque partout, dans les deux camps, des sentiments d'estime chevaleresque pour les anciens amis, devenus des ennemis implacables.
Pour bien comprendre la valeur de cet élément nouveau qui commence à se faire jour, dans la mêlée des partis, aux États-Unis, il faut avoir vu de près les personnalités qui s'y disputent la conduite des affaires. Depuis Washington et Jefferson, depuis l'époque même où M. de Tocqueville a écrit son livre célèbre, les mœurs américaines se sont profondément altérées. Au miUeu d'une prospérité matérielle inouïe, d'une activité industrielle et commerciale sans exemple, le niveau intellectuel et moral s'est sensiblement abaissé, principalement dans les régions politiques. Les hommes jouissant de quelque autorité par leurs lumières, leur caractère, leur fortune, se sont peu à peu éloignés des affaires publiques par dégoût des luttes électorales, par répugnance pour le contact de la vénalité, par crainte d'une Presse violente et passionnée. Il est de mode, et c'est comme un cachet d'honorabilité, aux États-Unis, de se tenir en dehors de la politique militante , comme en France la manie générale est de courir après les fonctions publiques. Les derniers hommes d'État américains, les Glay, les Webster, les Galhoun sont morts pen-
dant ces dix dernières années; s'il reste encore dans le gouvernement, dans l'opposition, dans une retraite provisoire, quelques hommes intelligents, moraux , vraiment patriotes , Seward , Sumner , Chase, Brekenridge, Cass, Everett, on peut dire qu'en général la conduite des affaires de l'Union est devenue le monopole d'un certain nombre d'hommes sans précédents, sans instruction, trop souvent sans moralité, déguisant sous des dénominations de parti, vides de sens, l'absence de tout principe et une obéissance aveugle aux caprices de la multitude.
Est-il étonnant que, dans un état de choses si humiliant pour l'orgueil national, et compliqué d'une crise violente, l'instinct public se tourne vers une classe d'hommes ennemis, par éducation et par état, de tout désordre matériel et moral, ayant pris, dès leur enfance, pour idéal et pour modèle dans leur carrière de soldat, leur conduite de citoyen, et leur vie privée, le fondateur de la république, Washington, grande image qui va, tous les jours, s'effaçant de plus en plus dans les ombres du passé ? Partout QÙ les sociétés s'agitent et souffrent, les mêmes crises n'amènent-elles pas les mêmes effets? N'avons-nous pas vu, dans les premiers temps de la révolution de 1848, alors que des hommes d'État nouveaux, rompant avec toute tradition, tout passé, semblaient mener la France vers des desti-
nées inconnues, n'avous-nous pas vu, dis-je, la nation effrayée se jeter dans les bras de l'armée, lui demander des chefs politiques, et grandir tout d'un coup, par une popularité à la fois sincèrtî et intéressée, les Négrier, les Cavaignac, les La Moricière, les Bedeau, les Ghangarnier ?
J'étais placé à table entre le général Mac Glellan et lord Lyons, ministre d'Angleterre, le fils de ce valeureux amiral que nous avons vu à la tête d'une escadre anglaise sous les murs de Sélastopol. Le général américain montrant l'empressement le plus courtois à me répondre, je l'ai accablé de questions, d'abord sur ce qui s'était fait et se faisait à l'armée, puis sur ce qu'il comptait faire lui-même. Je me suis permis de lui dire que ce qui nous surprenait le plus, nous autres Français, dans les habitudes militaires des Américains, c'était l'absence presque complète d'une constitution hiérarchique, pour le commandement de^ officiers généraux, ou, si l'on veut, d'une organisation permanente supérieure à Torganisation régimentaire.
« Ainsi, lui dis-je, il nous a été impossible de constater que les régiments formassent des brigades constituées avec des généraux titulaires ; que les brigades fussent réunies en divisions, les divisions en corps d'armée avec des généraux de brigade, de division, de corps d'armée et des étatsmajors invariables. Il nous semble, jusqu'à preuve
contraire , que lorsqu'il s'agit d'une opération quelconque, ayant un caractère plus ou moins spécial, comme l'occupation d'une frontière, l'attaque ou la défense d'une position, et même une bataille, le général en chef,— quelquefois même le congrès, — désigne un général qui prend le commandement temporaire des régiments réunis pour cette opération; de sorte que les généraux américains passent et repassent devant nos yeux, sans que nous puissions les suivre pas à pas dans toutes les phases d'une campagne, comme nous faisons des nôtres, dont la destinée militaire est invariablement liée à celle des troupes constituées sous leur commandement titulaire. »
Le général ne me laissa pas achever le développement de ma pensée, et m'interrompit pour me dire qu'il connaissait parfaitement ce côté défectueux de leur organisation militaire, et qu'en arrivant au commandement, son premier soin avait été d'y porter remède ; que le Président et le sénat s'occupaient en ce moment même d'une promotion de cent généraux de brigade ; que plus de soixante avaient déjà leurs brevets ; que sur ce nombre il en avait, lui Mac Clellan, désigné quinze pour son armée, dont plus de la moitié étaient d'anciens officiers de l'armée régulière. Il ajouta que les forces sous ses ordres étaient de soixante régiments (un bataillon par régiment); que les quinze généraux de
brigade allaient être pourvus du commandement titulaire d'autant de brigades formées chacune de quatre régiments, qu'il attendrait quelque temps avec cette organisation provisoire, avant de la compléter par la formation des divisions, son intention étant de choisir les généraux de division parmi les généraux de brigade, après les avoir éprouvés et jugés, a A cette dernière phase de notre constitution militaire, me dit-il en terminant, nous aurons une armée calquée, pour l'organisatiou supérieure, sur celle de l'armée française, la plus parfaite qui existe au monde. »
Entrant alors plus avant dans la question, le général Mac Clellan m'a laissé comprendre que pour la présente guerre, comme pour l'avenir de l'Union, il fallait renoncer à ces vieux errements d'une force nationale reposant sur des milices ou des corps de volontaires, armée et licenciée suivant les besoins de la politique, et que l'institution d'une grande armée permanente allait nécessairement sortir de la crise actuelle. Tous ses efforts, à lui Mac Clellan, vont tendre à préparer la transformation des éléments irréguliers qu'on lui a donnés, soldats pour trois ans, officiers élus, généraux à position temporaire, en éléments définitifs et réguliers, de sorte que le jour où le pays sentira la nécessité d'en finir avec un provisoire dangereux et cette éternelle mobilité des forces nationales, on
n'aura qu'à faire passer tous ces éléments, déjà militarisés, des cadres flottants de l'armée actuelle dans les cadres fixes d'une armée permanente.
J'admirais, en l'écoutant, la vanité de la plupart de nos théories sociales et politiques, conçues a priori, dont la pratique vient, comme à plaisir, renverser l'échafaudage. Ce que Mac Clellan demande dans l'intérêt spécial de la puissance extérieure du pays, et à un point de vue purement militaire, la plupart des esprits éclairés et libéraux de l'Union le demandent dans l'intérêt de la stabilité sociale, des droits de la souveraineté nationale, du progrès matériel et moral de la république. Ainsi, l'institution d'une grande armée permanente, cette institution dénoncée si souvent, en Europe, par un libéralisme superficiel, comme une charge accablante pour les peuples, comme un instrument du despotisme, acceptée tout au plus» comme une nécessité temporaire, la voilà réclamée dans la terre classique de la liberté, au nom de cette liberté même, au nom des principes les plus philanthropiques et les plus élevés, et pour la conservation de ces biens précieux qu'on l'a si souvent accusée de menacer.
Lord Lyons, voyant l'animation de notre conversation, se pencha vers moi et me dit : « Vous savez que vous parlez au futur Président des États-Unis. » Je transmis le propos, en riant, au général, qui me
répondit par un sourire fin, modeste et silencieux. La conveisalion prit alors un ion plus intime; il me donna des détails pleins d'iniérêt sur ses anciens camarades, devenus les uns ses ennemis^ les autres ses subordonnés : Beauregard, Lee, Jefîerson Davis, Johnston, Mac-Dowell, sur lui-même, sur ses services militaires, sur la guerre du Mexique. Il me raconta son voyage en Grimée, où il avait été envoyé par son gouvernement pendant la guerre, avec deux de ses camarades, pour étudier l'organisation des armées française, anglaise et russe en campagne. Bien qu'il se rappelle avoir éprouvé plus de difficulté à pénétrer dans l'armée française que dans les deux autres, c'est sur la première que se porte toute son admiration et sa prédilection la plus marquée. Il connaît, dans ses plus minutieux détails, l'histoire de notre campagne d'Italie, et j'ai su d'ailleurs, par les administrateurs du chemin de fer dont il était le vice-président à cette époque, que son cabinet de travail était rempli de cartes du théâtre de cette guerre, sur lesquelles on surprenait le savant ingénieur, méditant profondément et comme absorbé par une sorte de prescience de sa destinée future.
Je lui dis en nous levant de table : « Mon général, je vous connais depuis longtemps; j'ai été il y a vingt ans, à l'École polytechui jue avec vous. » Je vis à l'air du général qu'il me comprenait parfaite-
ment, ce qui me prouva, et qu'il se connaissait bien lui-même et qu'il était familiarisé avec des nuances de notre société militaire française rarement saisissables pour des étrangers.
Le lendemain du dîner de M. Lincoln, M. Seward a conduit le Prince dans les camps de l'armée fédérale, situés sur la rive droite du Potomac, et les lui a fait visiter dans les plus p^rands détails. J'évalue les forces qui y sont réunies à une quarantaine de mille hommes. Ce corps couvre directement la capitale fédérale; c'est la plus grande masse réunie et concentrée dont dispose l'Union, le reste de son armée de deux cent mille hommes étant disséminé sur un immense territoire, en arrière de Washington, sur le haut Potomac, dans la Virginie occidentale, entin sur le Mississipi, autour de Saint-Louis.
Les positions occupées par les troupes fédérales sur la rive droite du Potomac embrassent un front de près de trois lieues, parallèlement au fleuve qu'elles ont à dos. Elles s'appuient, à droite, à des hauteurs d'un faible relief, appelées hauteurs d'Arlington, et, à gauche, à la petite ville d'Alexandrie. Entre ces deux masses de résistance s'étend un pays bas, couvert et coupé, auquel aboutit la seule communication régulière qui existe entre la rive droite et la rive gauche, à hauteur de Washington, c'està-dire un grand pont de bois, d'une longueur de 2000 mètres. D'Arlington à Alexandrie, la position
est fortifiée par des ouvrages de campagne, redoutes, redans, batteries, abatis faits avec beaucoup de soin et armés de pièces de siège provenant des arsenaux de la marine. Les approches du pont sont défendues par une tête de pont, flanquée, à quelque distance, par une grande redoute fermée. Enfin, les avant-postes bien échelonnés et suffisamment soutenus, peuvent avoir leurs dernières vedettes à deux lieues au moins des lignes proprement dites. Tout cela est bien entendu, et présente les éléments d'une bonne résistance.
La cavalerie est très-peu nombreuse, et quant à l'artillerie de campagne, nous n'en avons presque pas vu; ce qui prouve que cette arme n'a pas encore réparé les immenses pertes qu'elle a faites à la bataille de BuH's-Run. Reste donc l'infanterie, campée d'une manière irrégulière, mais intelligente au point de vue du bien-être du soldat et de la commodité du service. La tenue est très-faible, tant par la faute des hommes qui paraissent étrangers aux soins de la propreté militaire et de l'entretien des armes, que par l'impuissance de l'administration, qui est loin d'avoir complété, d'une façon convenable, l'habillement, la coiffure et la chaussure.
L'instruction militaire du soldat nous a paru peu avancée, et il ne semble pas qu'on s'en occupe activement. En général, l'aspect de ces camps est triste, autant à cause de la couleur sombre et du mauvais
état des effets, que de l'attitude même des hommes, attitude lourde, sans animation et sans gaieté.
Nous sommes descendus au quartier général du général Mac Dowell, qui commande toutes les troupes de la rive droite. Lorsque le Prince entra chez lui, il était occupé à faire établir, avec beaucoup de soin, un plan détaillé de la bataille de BulFs-Run, à l'appui de son rapport qui allait paraître.
Le général Mac Dowell a quarante-deux ans ; il est grand et fort. Sa figure n'est pas d'une grande finesse, mais elle est remarquablement ouverte et sympathique, par son air de franchise et de bonté. Ses allures, sa tournure, ses manières, rappellent assez le type de nos commandants de chasseurs à pied. Sa conversation, son caractère et ses principes sont encore supérieurs à son extérieur, quelque prévenant qu'il soit. C'est l'homme le plus droit, le plus vrai, le plus simple que l'on puisse rencontrer. Il a subi un échec terrible, et il en parle sans amertume, sans récriminations, avec un accent de sincérité et une élévation de sentiments qui lui font le plus grand honneur. Privé du commandement suprême, à la suite de ce revers, il a vu Mac Glellan, son camarade de West-Point, plus jeune que lui de plusieurs années, venir hériter de ses honneurs, de sa position, de sa popularité naissante. Il a conservé, sans plainte et sans arrière-pensée, une place inférieure, sous celui qui a pour mission de réparer
le malheur auquel son nom est attaché. Eh bien I personne ne met en doute que Mac Dowell ne soit le plus soumis, le plus dévoué des lieutenants de Mac Glellan.
Après la visite des positions d'Arlington et d'Alexandrie, après plusieurs entretiens intimes avec les principaux généraux de l'Union, il ne restait plus au Prince qu'à voir de la même façon le camp des sécessionistes, pour se faire une idée exacte de la question américaine au point de vue militaire. Mais un sentiment de convenance le faisait reculer devant une ouverture formelle à adresser, à ce sujet, au gouvernement de Washington . Il lu i semblait assez délicat d'avoir à dire à des gens qui venaient de l'accueillir cordialement et de lui laisser pénétrer, dans l'intérêt de son instruction personnelle,Jes secrets de leur politique et ceux de leur armée : « Maintenant que vous n'avez plus rien à m'apprendre, fournissezmoi les moyens d'aller chercher chez vos ennemis des enseignements analogues à ceux que j'ai puisés chez vous. » Le baron Mercier partageait les scrupules du Prince. Il crut avoir trouvé le moyen de tourner la difOculté, en imaginant une visite à Mount-Vernon, l'ancien domaine de Washington, où reposent encore les restes du fondateur de la république.
Ce lieu, consacré par la reconnaissance des Américains comme le but d'un pèlerinage patriotique,
est situé sur les bords du Potomac, à quatre lieues au nord d'Alexandrie, à l'extrémité orientale de ia zone qui sépare les deux armées. Soit à cause de cette position écartée, soit par suite de la vénération qui s'attache au souvenir de Washington, les fédéraux, comme les sécessionistes, se sont abstenus, jusqu'à ce jour, d'occuper Mount-Vernon d'une manière permanente. Mais les environs du domaine n'en sont pas moins journellement visités par les patrouilles et les éclaireurs des deux partis, qui battent l'estrade tout le long des rives du Potomac et s'y livrent souvent des combats meurtriers.
D'une part, le Prince était assuré, en parlant d'une course à Mount-Vernon, de flatter l'un des sentiments patriotiques les plus vifs et les plus légitimes de ses hôtes; de l'autre, il était autorisé à espérer, qu'en s'éloignant des lignes du Nord, il entrerait en rapport avec l'armée du Sud, par la rencontre de quelque parti sécessioniste. Gomment pénétrerait-on au sein de cette armée? Gomment trouverait-on moyen de concilier l'intérêt des convenances avec celui de la curiosité ? G'est ce dont on ne se faisait pas une idée très-nette. Mais on comptait, pour y parvenir, sur l'enchaînement des événements imprévus, et sur le bonheur qui favorise souvent ceux qui s'abandonnent en voyage, aux caprices du hasard.
Le baron Mercier annonça donc, le 5 août, au
ministre des affaires étrangères, M. Seward, que l'intention du Prince était de faire le lendemain une excursion jusqu'à Mount-Vernon. Le ministre américain accueillit cette communication avec le plus grand empressement, et envoya à Son Altesse Impériale une lettre de passe, signée Scott, enjoignant à tous commandants de postes de laisser circuler librement le comte de Meudon et sa suite à Tintérieur, au travers et en dehors des lignes de l'armée fédérale.
Le 6, au point du jour, nous quittions George- Town dans deux excellentes calèches. Nous étions sept en tout, le Prince, le baron Mercier, de Geoffroy, Bonfils, Ragon, Sand et moi. Jusqu'à Alexandrie, nous refîmes la route que nous avions parcourue l'avant- veille ; au delà de cette ville, nous ne tardâmes pas à trouver les avant-postes du Nord. Le dernier était une grand'garde, d'une cinquantaine d'hommes, très-militairement et très-pittoresquement campés derrière un abatis de bois, formant une énorme barrière en travers de la route. Dans ce pays d'immenses forêts, rien n'est plus simple que d'abriter un poste et de couper un passage. On abat un arbre à droite, on abat un arbre à gauche, et telles sont la grosseur des troncs et l'épaisseur des branchages, qu'il n'en faut pas davantage pour avoir un excellent couvert, impénétrable à la balle, et très-difticile à franchir, même pour des fantassins.
A l'arrivée de nos voitures, le poste entier se mit à l'œuvre pour leur faire traverser l'abatis; en vrais Américains, habitués à économiser le travail et le temps, ils jugèrent, à première vue, que nos calèches étaient moins lourdes que des troncs d'arbres gros comme des mâts de navire, et qu'il était plus simple de nous faire passer par-dessus cette montagne de bois que de l'aplanir. Les voitures, avec leur contenu, enlevées à bras, comme des plumes, furent donc déposées de l'autre côté de l'obstacle, tandis que les chevaux en faisaient le tour par le fourré. Deux minutes après, nous étions en route, précédés par le commandant du poste, qui galopait en avant de la voiture du Prince. Cette bravade militaire était d'assez bon gotit, parce qu'elle n'était pas sans danger. En s'éloignant à plus d'une portée de fusil de la grand'garde, au milieu de ces bois et de ces taillis inextricables, on pouvait à tout moment tomber sur une embuscade ennemie, et, dans ce cas, les carabines virginiennes auraient eu vite raison de notre brave écuyer avec son chapeau retroussé et emplumé à la Henri IV. Quand il eut suffisamment prouvé qu'il ne les craignait pas, en les affrontant pendant une course de trois quarts de lieue, le Prince exigea qu'il rentrât dans ses lignes, en le remerciant de sa politesse et en le complimentant sur son courage.
En cet instant, nous avions atteint le sommet
d'une haute colline. Au-dessous s'étendait la forêt» d'un vert sombre et sans solution apparente de continuité. Le sol, dans ses larges ondulations, figurait à perte de vue les vagues d'une houle gigantesque. Au sommet d'un des plis de terrain les plus rapprochés de l'horizon, l'officier fédéral nous montra un point blanc, et, en nous disant adieu, nous le désigna comme la maison de Washington. Nous fîmes route dans cette direction par des sentiers à peine tracés, à travers des clairières marécageuses, dans une contrée absolument déserte, au miHeu de ce silence des forêts américaines qui n'ont pas d'habitants ou qui n'ont que des habitants sans voix. Après beaucoup de tâtonnements, de tours, de détours, et de temps perdu pour maintenir notre direction au milieu de ce labyrinthe, nous arrivâmes à l'extrémité d'une percée, en forme d'allée, qu'avait dû fermer autrefois une barrière en bois dont les débris vermoulus gisaient sur le sol. Un morceau de planche portait cette inscription à la main : Chemin de Mont-Vernon. Après une demi-heure de marche dans cette partie de la forêt qui avait peutêtre représenté jadis le parc de Mont-Vernon, mais qui, depuis longtemps, était revenue à l'état primitif, par suite d'un abandon complet, nous nous trouvâmes tout à coup en présence des bâtiments du domaine. La maison de Washington ne présente ni le style
des cottages anglais, ni celui des châteaux élevés en France dans la seconde moitié du dernier siècle. C'est une construction de proportions exiguës et mesquines, à un seul étage, sans apparence de conforlable, sans caractère architectural. Le côté par lequel nous l'avons abordée, à notre arrivée, donne sur une cour autrefois pavée, sablée et gazonnée, envahie aujourd'hui par les ronces et les mousses. A l'extrémité de la cour s'étendent, sur deux lignes parallèles, huit petits pavillons carrés, en fort mauvais état, destinés à l'habitation des noirs. Quelques hangars en planches, à demi effondrés, et ayant pu servir d'écuries, de remises, d'étables ou de greniers, complètent les bâtiments de l'habitation.
Telle est sur l'imagination, l'influence d'un grand souvenir, que l'aspect de cette pauvre maison silencieuse et déserte, au milieu de ce bois qui semble resserrer de jour en jour, autour d'elle, son cercle de verdure, jusqu'à ce qu'il l'étouffé et la recouvre, que la vue de cette œuvre sans art, de ce paysage sans grandeur, nous ont jetés tout d'abord dans une émotion indicible, bien supérieure à toutes celles que nous avions éprouvées, jusque-là, en présence de ces magnifiques spectacles dont le génie de l'homme et la nature ont semé le sol américain.
Nous demandâmes à une vieille négresse décrépite, assise sur la porte d'une des cases, si l'on
pouvait visiter la maison. Sur un signe de tête, que nous prîmes pour une affirmation, nous entrâmes. Les pièces que nous traversâmes d'abord étaient délabrées, sans meubles, comme à la suite d'un long abandon. Cependant le bruit d'une porte fermée précipitamment, le frôlement d'une robe, la chute d'un petit rideau blanc à une étroite fenêtre, nous révélèrent que la maison était habitée, qu'elle l'était par une femme, et que notre entrée soudaine et un peu cavalière pouvait passer pour une indiscrétion. Nous étions assez embarrassés de cette solitude apparente que nous sentions animée tout près de nous. On détacha de Geoffroy, en sa qualité de diplomate, auprès de la vieille négresse, pour tâcher d'en arracher une parole. Il mit la main sur un négrillon moins laconique et plus sociable. On lui donna une carte du Prince. Quelques minutes après, nous vîmes entrer une jeune dame qui fit à Son Altesse Impériale un compliment de bienvenue de la manière la plus gracieuse, la plus charmante du monde et dans le meilleur français, et qui La pria d'accepter l'hospitalité que la nation lui offrait dans la maison de Washington. Elle nous expliqua ensuite comment le domaine de Mont-Vernon, resté jusque dans ces derniers temps entre les mains de la famille et des héritiers de Washington, avait été mis récemment en vente ; comment une société de dames américaines l'ayant acheté du produit d'une
souscription populaire, en avait l'administration et la garde au nom de la nation.
Mme Tracy (c'est le nom de la jeune dame qui nous a reçus) représente en ce moment la société; elle habite et gère la propriété. « Tout ce que nous avons pu faire, ajouta-t-elle, c'a été de sauver l'habitation et les terres d'une acquisition particulière, sous laquelle le nom et les souvenirs de Mont- Vernon auraient pu disparaître tout d'un coup. Mais vous voyez que si la souscription, qui reste ouverte, ne nous vient pas en aide et ne nous permet pas de défricher, de rebâtir, de mettre en culture, ce précieux héritage finira par périr entre nos mains, sous l'action corrosive de la forêt, de la solitude et d'un climat destructeur. »
Mme Tracy a conduit le Prince dans toutes les parties de la maison que la tradition des habitudes de Washington a consacrées, dans sa chambre à coucher, dans celle de sa femme, dans la chambre qu'occupèrent le duc d'Orléans et la Fayette. Une clef de la Bastille, donnée par la Fayette à Washington et déposée derrière un grillage en fer, rappelle cette époque de foi ardente et démonstrative, où la liberté naissante ne rougissait pas encore des enthousiasmes naïfs de l'enfance, enthousiasmes dont ses ennemis peuvent rire, mais dont elle au moins, dans son âge mûr, doit respecter le souvenir.
La façade de la maison, opposée à celle qui donne
sur la cour, est ornée d'un portique soutenu par quatre colonnes doriques. De ce côté apparaît un paysage plein d'une splendeur mélancolique et sauvage. Le terrain, s'abaissant rapidement à quelques pas de la maison, découvre à l'œil une perspective immense sur le cours du Potomac. Le fleuve, large comme un bras de mer, présente une nappe bleue d'azur, encadrée de tous côtés par l'éternelle forêt. Aussi loin que la vue peut s'étendre, nulle trace d'habitation ou de culture ne tempère la sévérité de cette solitude, et l'on sent que l'on a identiquement sous les yeux le même spectacle qui fut contemplé, pour la première fois, il y a près de trois siècles, par les héroïques amis de Raleigh.
C'est à mi-côte, entre la maison et le fleuve, qu'est situé le tombeau de Washington. Un petit monument en briques, très-simple, de forme carrée, dont l'un des côtés est fermé par une grille, abrite deux sarcophages de marbre blanc reposant sur le sol. L'un porte le nom de Georges Washington, l'autre celui de lady Washington.
L'aspect de cette double tombe, du désert qui l'environne, des arbres cinq fois séculaires qui l'ombragent, est d'un effet plein de grandeur. C'est là qu'il y a trente- sept ans la Fayette est venu s'incliner sur le cercueil de son compagnon d'armes et de son ami, dans une entrevue funèbre dont les témoins s'éloignèrent de quelques pas, saisis d'un
respect religieux. Au moment où le général français ouvrit la grille du tombeau, la flottille qui l'avait débarqué comme un triomphateur, fit retentir du bruit de son artillerie les rives du fleuve et les échos des antiques forêts. Aujourd'hui encore, de temps à autre, le bruit du canon vient troubler le dernier sommeil de Washington ; mais ce canonlà, c'est celui de la guerre civile, c'est le canon qui annonce la ruine de son œuvre glorieuse.
Mme Tracy, à force d'avoir vécu avec le souvenir de Washington,, -semble avoir vécu avec lui-même. Elle connaît les moindres incidents de sa vie publique et de sa vie privée, les plus minutieux détails de ses habitudes, comme si elle en avait été témoin. Sa mémoire s'est montrée aussi inépuisable que la curiosité du Prince était insatiable, pendant les quatre heures qu'a duré notre séjour à Mont- Vernon. Elle a raconté, entre autres épisodes, avec un charme infini, la visite que fit, en 1798, à Mont- Vernon, le duc d'Orléans, depuis roi des Français; la cordialité, la distinction, la simplicité avec laquelle le fondateur de la république américaine accueillit le jeune prince ; la surprise de ce dernier quand, un matin, ouvrant sa fenêtre au point du jour, il vit le général Washington déjà rasé, poudré et dans une toilette irréprochable, montant à cheval pour sa promenade journalière.
Mme Tracy, en nous faisant oublier ainsi la mar-
che des heures, ne se montrait pas seulement femme d'esprit, mais liabile administrateur; il s'agissait pour elle de mesurer la longueur de ses récits sur le temps qu'elle supposait nécessaire pour les apprêts du déjeuner. Ces apprêts ont été très-longs et, je crois, très-difficiles. Ils sont bien loin ces jours où l'hospitalité libérale de Mont -Ver non, toujours prête et jamais en défaut, semblait être dans l'attente d'un personnage illustre, voire même d'un prince. Aujourd'hui, notre hôtesse, à la fois austère et charmante, croirait voler la mémoire de Washington en prélevant pour elle-même sur les produits de son héritage, quelque chose au delà du strict nécessaire. Je soupçonne qu'il a fallu des efforts inouïs pour faire revivre, en faveur du Prince, quelques souvenirs des antiques réceptions. Nous avons vu un vieux noir, sorte de Galeb africain, tirer la vieille mule de la vieille écurie, et partir pour une destination mystérieuse, pour Alexandrie peutêtre, ou bien pour le camp des sécessionnistes, à coup stir pour quelque endroit mieux approvisionné que la modeste ferme de Mont-Vernon.
Quoi qu'il en soit, nous n'avons rien perdu pour avoir attendu : le déjeuner a été excellent, servi par deux jeunes et belles négresses aux bras d'ébène, présidé par Mme Tracy avec une grâce exquise, mangé par nous avec un appétit formidable. Au dessert, on a présenté au Prince la petite colonie
noire des serviteurs du domaine. Ce sont les descendants des esclaves de Washington, affranchis h sa mort, par une disposition de son testament. Ces braves gens sont très-fiers de leur origine. La vieille négresse silencieuse a connu et servi le Père de la patrie; un petit négro de six ans, à qui le Prince a demandé ce qu'il faisait, lui a répondu qu'il était domestique du général Washington.
A trois heures de l'après-midi, il nous a fallu quitter Mont-Vernon et prendre congé de nos hôtes, des hôtes vivants et des hôtes morts ; car, dans le cours de celte visite, tant de souvenirs évoqués avaient, en quelque sorte, fait revivre pour nous le passé et revêtu les fantômes de notre imagination d'une réalité saisissante. Au moment où nous partions, Mme Tracy, par une attention délicate, a mis dans la voiture du Prince une petite caisse remplie de terre de Monl-Vernon.et portant une plante rare, venue tout auprès du tombeau. Ce souvenir est destiné à la princesse Clotilde.
Telle a été, mon colonel, notre journée de Mont- Vernon. Comme vous voyez , nous n'avons pas aperçu l'ombre d'un sécessionniste. Je pense toutefois que vous serez d'avis que nous n'avons pas perdu notre temps.
L'affaire du voyage au camp du Sud était à reprendre. Les tâtonnements , les ouvertures indirectes faites à M. Seward et au général Scott res-
tèrent deux jours encore sans résultat. Le Prince finit par soupçonner qu'à force de discrétion diplomatique et de réserve, nous avions été par trop obscurs dans l'expression de notre désir, et que la force d'inertie qu'on semblait lui opposer provenait uniquement de ce qu'il n'avait pas été compris. Il fut décidé que le baron Mercier briserait la glace et demanderait nettement pour Son Altesse Impériale l'autorisation de traverser les lignes de l'armée de l'Union, et de se rendre au camp des confédérés. Le ministre américain accueillit cette demande avec un empressement et une bonne volonté qui nous prouvèrent qu'en Amérique il ne faut pas, dans les affaires, être trop scrupuleux ni trop fin. Ce fut le 7 août au soir, chez M. Seward, que la communication lui fut adressée, et qu'il y répondit par l'offre immédiate de ses services. La nouvelle s'en répandit aussitôt dans le salon, et ce fut à qui des généraux, des sénateurs, des députés présents, viendrait complimenter le Prince d'une idée qui leur paraissait tout à fait dans le goût américain. « A'ous avez vu les uns, disaientils, il faut voir les autres maintenant, et nous espérons, pour l'honneur de l'Amérique, qu'ils vous recevront aussi bien que nous vous avons reçus nous-mêmes. »
Le lendemain 8 août, à cinq heures du matin, un piquet de cavalerie commandé par un officier et
précédé par un trompette et par un cavalier porteur d'un fanion blanc, était à la porte de la légation de France. On devait nous conduire sous la protection du drapeau parlementaire jusqu'aux avant-postes de l'armée sécessionniste, et faire en quelque sorte à l'ennemi la remise régulière de la personne du Prince et de celle du ministre de France. Nous partîmes dans nos deux voitures découvertes. Notre personnel de voyage était le même que celui de l'excursion à Mont-Yernon, à l'exception du commandant Bonfils, retenu à Washington par les suites d'un violent coup de soleil.
Le général Mac-Dowell nous attendait au pont du Potomac. Il monta dans la voiture du Prince et nous conduisit lui-même jusqu'à la dernièrevedette. Il serra alors la main au Prince, monta à cheval et laissa l'officier commandant l'escorte achever sa mission.
Il était environ onze heures quand nous nous trouvâmes dans la zone inoccupée, et en quelque sorte neutre, qui sépare les deux armées. Cette partie de la Virginie est monotone et sévère, à peine peuplée, presque inculte. Le terrain, légèrement ondulé, ne présente, aussi loin que la vue peut s'étendre, que des bois entrecoupés de grandes clairières , avec quelques rîtres habitations rurales, dont la plupart portent les traces d'une récente dévastation. Nous suivions une route large, mais non
entretenue, qui va d'Alexandrie à Varrenton, par Fairfax et Gentreville, et traverse le Bull's-Runn à trois quarts de lieue de ce dernier point. Cette route est, à proprement parler, la ligne d'opération commune des deux armées, puisqu'elle aboutit des positions de l'une aux positions de l'autre, et est à peu près perpendiculaire à leurs directions parallèles. Quoique en mauvais état et mal tracée, elle est trèspraticable, du moins en été, à Tartillerie et aux charrois.
A cinq lieues d'Alexandrie, vers midi, notre escorte s'arrêta tout k coup; l'officier, suivi du portefanion et du trompette, se porta au galop en avant; nous venions de rencontrer les premières vedettes de l'armée du Sud.
Les choses se passèrent de la manière la plus régulière et la plus courtoise . Un officier sécessionniste vint parlementer avec l'officier de l'Union, qui le mit au courant de sa mission. La remise du nouvel hôte du Sud ayant été effectuée, les deux ofiiciers échangèrent leurs noms et une poignée de main, et le Prince leur fit boire et but avec eux une bouteille de vin de France, à la prospérité du peuple américain, formule vague, la seule sous laquelle un étranger puisse souhaiter à ce noble peuple la continuation de ses glorieuses destinées.
Après deux heures de marche sous l'escorte d'un escadron de cavalerie sécessionniste, nous arrivâmes
à Fairfax, position avancée, occupée ]:)ar des forces considérables. Un officier s-upérieur , le colonel Stuart, qui commandait le camp, reçut le Prince sans étonnement, sans embarras, avec une courtoisie digne et cordiale. Il nous pria d'accepter à déjeuner, ce que nous fîmes sans hésiter, pour deux bonnes raisons : la première, c'est que nous mourrions de faim ; la seconde, c'est que nous comprîmes que l'invitation du colonel était un moyen délicat de nous retenir à Fairfax jusqu'à ce qu'il eût demandé les ordres du général en chef. En effet, à peine étions -nous à table qu'on lui apporta une dépêche télégraphique de Manassas, en réponse à celle qu'il venait d'envoyer. Le général Beauregard prescrivait au colonel Stuart d'accueillir le Prince avec empressement, et de lui fournir tous les moyens de se rendre à Manassas, où les chefs de l'armée sécessionniste seraient heureux de le recevoir. Nos calèches étaient traînées par quatre chevaux de l'armée du Nord ; nous les confiâmes aux soins de la cavalerie du Sud, et l'on nous donna quatre chevaux des équipages militaires pour continuer notre route. Dès la première rencontre, nous avions pu nous former une idée de l'extérieur du soldat sécessionniste. Nous constatâmes d'abord que la question de l'uniforme, peu résolue dans le Nord, ne l'était pas du tout dans le Sud. Il ne nous parut pas que les tentatives pour uniformiser la tenue eussent dépassé
la distribution faite à quelques corps d'une sorte de veste de gros drap gris fabriqué, nous dit-on, dans la Virginie. Habits d'uniforme ou habits de fantaisie, toute la tenue est en fort mauvais état; le soldat, néanmoins, conserve sous ses haillons un aspect assez martial, et un ordre parfait règne dans les camps et dans les postes.
Ce qui nous frappa, c'est la cavalerie, qui est trè'snombreuse, admirablement montée, et composée d'hommes superbes. Il est visible, au premier coup d'œil, que tous ces gens-là sont de race anglaise, et non allemande ; que ce sont des fils de fermiers et de propriétaires; que leurs chevaux leur appartiennent; qu'ils ont la pratique sinon des armes, du moins d'une vie agreste et rude. Aussi rien n'est pittoresque comme ces cavaliers du Sud. Ils portent les costumes les plus impossibles, les plus délabrés par un bivac de trois mois, des chapeaux sans fomi, des bottes sans semelles, avec des airs et une tournure héroïque à faire envie à don César de Bazan. Et comme ces cavaliers en guenilles ont de belles et énergiques figures virginiennes, que leurs chevaux sont magnifiques, et qu'ils les montent avec une grande hardiesse, on se prend à les admirer, comme on admire les fantastiques figures d'hommes de guerre inventées par Salvator Rosa.
A quelque distance de Manassas, le Prince fut reçu par les états-majors des généraux Johnslon et
Beauregard. Si nous n'étions pas chez des républicains, je dirais que ces états-majors sont composés de la fleur des gentilshommes du Sud. Plusieurs sont possesseurs de fortunes énormes. Désintéressés dans cette guerre civile, étrangers aux haines, aux passions, aux intérêts qui Font allumée, nous ne pouvions qu'être touchés à la vue de quelques-uns de ces hommes à la moustache blanche, au maintien aristocratique et militaire, aux manières distinguées, qui avaient quitté leurs foyers, leurs familles, de grandes existences, pour venir servir, comme aides de camp d'un jeune général naguère inconnu, dans la plus rude des guerres.
Il est incontestable qu'il y a beaucoup plus de passion et d'ardeur parmi les officiers de l'armée du Sud que parmi ceux de l'armée du Nord. On assure, au camp des confédérés, que cette ardeur, ce dévouement désintéressé pour la cause commune, sont partagés par les simples soldats ; qu'au Sud l'on sert par patriotisme et par honneur, tandis que chez les fédéraux le soldat ne connaît d'autre appât que la solde, d'autre impulsion que celle de la misère, le meilleur des recruteurs parmi les populations des grandes villes. Je soupçonne les chefs du Sud de beaucoup trop généraliser un fait qui est peut-être vrai dans certaines limites. Il me semble que réellement la valeur individuelle est supérieure dans le camp des confédérés; mais l'ar-
mée de l'Union rachète ce désavanlage par une organisation et une instraction militaires plus avancées ; de sorte que ces éléments se balançant d'une manière à peu près égale, il est assez difficile de prévoir de quel côté penchera la fortune des armes.
La victoire de Bull's Runn est sans doute de nature à surexciter au plus haut point la confiance et l'enthousiasme des hommes du Sud. Cependant il m'est impossible de voir dans le résultat de cette première lutte un de ces jugements solennels et sans appel qui condamnent un parti à courber la tête sous l'ascendant irrésistible du vainqueur. Ces hommes sont, dans l'ensemble, à peu près de la même race ou des mêmes races mélangées, et malgré la divergence des opinions et des intérêts, ils ont un fond commun d'idées, de mœurs, de sentiments qui ne permet pas de tracer une ligne par le trente-neuvième degré de latitude, et de dire : « Tout ce qui est au nord de celte ligne est inférieur à tout ce qui est au sud. » Il doit y avoir à faire, dans l'appréciation de cet événement du 21 juillet, une part énorme aux accidents locaux, aux rencontres fortuites et inaperçues du champ de bataille, aux courants imprévus qui s'emparent de l'imagination des masses, toutes causes secondaires qui agissent d'autant plus à la guerre, que les armées en lutte ont moins d'expérience, de discipline et d'instruction.
A sept heures du soir, nous arrivâmes à la mai-
son qui sert de quartier général au général Johnston ; il y attendait le Prince, et, un moment après, le général Beauregard vint l'y rejoindre.
Le général Beauregard est d'origine française, c'est-à-dire que sa famille a émigré de France au Canada il y a environ cent cinquante ans. Son père quitta la colonie anglaise pour se faire citoyen des États-Unis et se fixer à la Nouvelle-Orléans. Il y changea de religion, abjura le protestantisme et embrassa la religion catholique, qui est celle du général et de sa famille. Élève de West-Point, Beauregard était lieutenant colonel dans l'armée régulière des États-Unis quand la guerre civile éclata ; il venait d'être nommé au commandement supérieur de l'école de WestPoint. Le gouvernement de son État, la Louisiane, le rappela, lui fit quitter l'armée fédérale, et son ancien camarade d'école, Jefïerson Davis, lui conféra aussitôt le grade de général et le commandement des milices de Charleston. On sait que ce commandement lui donna l'occasion de tirer le premier coup de canon qui devait trouer l'étendard aux trente-quatre étoiles. Il bombarda et prit le fort Sumter, succès qui lui valut une popularité immense. Quand l'armée sécessionniste se forma pour marcher sur Washington, Beauregard fut désigné pour la commander.
Beauregard a quarante ans. Il est petit, trèsbrun, maigre, extrêmement vigoureux, bien que
ses traits soient déjà fatigués et que ses cheveux aient blanchi avant l'âge. Figure, physionomie, langue, accent, tout est français dans sa personne. Il est d'une grande et incontestable bravoure , et tout dénote en lui, sinon une intelligence générale supérieure, du moins une aptitude militaire trèsremarquable. Il est vif, cassant, et, quoique fort bien élevé, il doit blesser quelquefois, moins par les choses qu'il dit que par la manière dont il les dit. Peut-être ne réprime-t-il pas avec assez de soin les manifestations d'une personnalité ardente, qui connaît sa valeur et à laquelle un immense succès militaire a pu donner une légitime confiance en elle-même. Il porte une extrême passion dans la défense de la cause qu'il sert, du moins ne met-il pas autant de soin à la cacher sous des dehors calmes et froids que la plupart de ses camarades que j'ai pu voir dans l'une et l'autre armée. Somme toute, le Sud a trouvé en lui un homme d'une trempe peu commune, d'une activité dévorante, d'une puissance indomptable de volonté, caractères auxquels on reconnaît les hommes destinés à conduire les partis et à gagner les batailles. Le général Johnston, élève de West-Point, est un peu plus âgé que Beauregard. Il était colonel dans l'armée régulière au moment de la sécession. 11 a fait très-brillamment la guerre du Mexique, et jouit, aux États-Unis, d'une grande réputation de capacité
et de probité. Soit que sa difficulté à parler français Tait condamné, devant le Prince, à un rôle silencieux, soit que la personnalité de son brillant collègue fasse un peu pâlir la sienne, ce que je puis dire, c'est qu'il nous a paru d'une excessive réserve, d'une modestie exagérée, et qu'une sorte de tristesse semblait paralyser en lui les qualités brillantes que tout le monde lui reconnaît.
Tels sont les deux hommes qui commandent l'armée du Sud. Je dis qui commandent, car en vérité, il est assez difficile de dire lequel des deux est en possession du véritable commandement en chef. Tous les deux ont le même grade, et il paraît que soit par droit d'ancienneté, soit par suite d'une commission spéciale, Johnston est, au camp de Manassas, le supérieur de Beauregard ; et pourtant, malgré la présence de Johnston à la bataille de BuU's Runn, il est admis par tout le monde, par Beauregard d'abord, par Johnston ensuite, que c'est Beauregard qui a conduit l'afTaire et qui a tout l'honneur de la victoire.
On m'a expliqué que Johnston, arrivé la veille seulement à Manassas avec une partie de ses troupes, n'a pris le commandement supérieur que le lendemain du combat, et n'a agi le jour même que comme soutien de son collègue. Mais ce sont là des nuances qu'un militaire seul peut saisir, et encore à force de tourner et de retourner ses questions dans tous les
sens, pour obtenir une réponse claire, car ces attributions hiérarchiques et la constitution du commandement forment la partie la plus obscure de l'organisation militaire des Américains. Pour l'étranger, que ces questions de métier n'intéressent pas, qui se contente d'écouter ce qu'on veut bien lui dire, de voir ce qu'on veut bien lui montrer, Beauregard est le général en chef du Sud. C'est lui qui a gagné la bataille de Bull's Runn, et c'est lui qui, dans l'opinion de son parti, doit gagner la prochaine bataille qu'on livrera.
Pendant le dîner, qui a eu lieu à huit heures, et la conversation qui s'est prolongée jusqu'à minuit, sur le perron de la maison du général Johnston, le général Beauregard et les chefs réunis autour de lui ont été au-devant de toutes nos questions sur les affaires militaires, politiques, économiques du Sud. Quant à leur manière d'envisager leur situation, en voici le trait le plus saillant. Ils affectent d'écarter, comme des questions secondaires, finies, jugées ou réservées, celles de l'esclavage, des tarifs, des territoires, de l'élection de Lincoln, même celle du droit de sécession. Ils élèvent le débat à une hauteur qui leur semble inabordable à toute discussion, à toute controverse ; ils ont voué au Nord une haine mortelle; ils lui font une guerre implacable, parce que le Nord a envahi leur territoire, leur sol natal les armes à la main; parce qu'ils ont à défendre,
contre lui, leurs foyers, leur honneur et leur liberté. Depuis le général en chef jusqu'au dernier soldat, tout le monde, avec une unanimité remarquable, tient le même langage. C'est le mot d'ordre du parti, peut-être aussi, dois-je dire, est-ce sa conviction.
A minuit, après une journée des plus fatigantes, chacun s'est retiré. Le général Johnston avait donné au Prince son lit et sa chambre. J'y ai dormi sur un canapé. Le baron Mercier couchait dans une autre chambre de la maison ; de Geoffroy, chez le général Beauregard ; Ragon et Maurice Sand, dans les voitures.
Le lendemain, aux premières lueurs du crépuscule, qui, à cette époque de l'année, et sous cette latitude, précède de très-peu l'apparition du soleil, j'ai quitté sans bruit le canapé qui m'avait servi de lit pour laisser la chambre libre au Prince endormi du plus profond sommeil.
D'une petite galerie extérieure, qui fait le tour de la maison, j'ai pu reconnaître les lieux où nous avions passé la nuit, et que la veille, à notre arrivée, l'obscurité du soir m'avait empêché d'examiner. L'habitation qui sert de quartier général au général Johnston est une maison en bois, très-petite, sans dépendances, tenant le milieu entre le cottage et la baraque du pionnier, sur le modèle uniforme de ces rares et pauvres constructions isolées qu'habite la population clair-semée de la Virginie du xXord.
Auprès de la maison s'étend un champ délimité par une clôture en bois et destiné à la culture du maïs, la seule production du pays. Tout autour une clairière immense formée par d'anciens défrichements abandonnés.
Au moment où j'ouvris la porte de la galerie, la lin de la nuit s'annonçait par une humidité pénétrante et glacée. Une vapeur blanchâtre, à peine élevée de quelques pieds au-dessus du sol et déchirée çà et là, donnait à la clairière l'aspect d'un ' vaste marécage entrecoupé de prairies, tandis que la cime des arbres gigantesques s'éclairait des premiers reflets de l'aube. Un murmure vague commençait à s'élever du camp le plus rapproché, dont les lignes de tentes se perdaient dans la brume. Près de la maison, les esclaves noirs du quartier général commençaient leur service matinal ; de magnifiques chevaux virginiens, attachés au piquet et frissonnant sous l'atmosphère humide, battaient du pied la terre en hennissant après l'avoine du matin; un troupeau de bœufs, le troupeau de l'armée sans doute, descendait un à un et en mugissant vers des flaques d'eau argentées, au milieu d'une végétation verdoyante et noyée de plantes aquatiques.
Que de fois et sous quelle variété de cieux et de climats j'ai contemplé ce spectacle éternellement pittoresque du réveil d'un camp ! Au pied de l'Atlas, sur les bords de la Propontide, en Grimée, sur la
cime des Apennins, près du cratère de Geyser, dans l'Irlande déserte et glacée! Ce qui est curieux à observer, c'est que cette scène du réveil simultané du soldat et de la nature ne change pas de caractère, quels que soient les pays et les armées, et qu'elle se reproduit presque toujours la même, avec sa décoration obligée de tentes blanchissantes et de vapeurs matinales, avec ses acteurs demi-nus, pourvoyant aux nécessités d'une existence primitive et nomade. Au milieu d'une forêt américaine, on se serait cru dans un camp français. Il ne manquait, pour rendre l'illusion complète, que la sonnerie française du réveil, fanfare unique, éclatante comme le chant de l'alouette gauloise, et qui semble un écho de la gaieté nationale réveillant la nature paresseuse et se riant de la guerre et de ses dangers. Je descendis pour rejoindre Ragon et Sand qui, je ne sais pour quel motif, avaient jugé convenable de coucher dans les voitures, au lieu de s'installer sous la tente qu'on leur avait préparée. Je les trouvai transis de froid , moulus et n'ayant pas fermé l'œil de la nuit. Ragon, qui est un vieux soldat, s'était secoué les oreilles et tout était dit. Mais Maurice était de fort mauvaise humeur. J'eus beau faire appel à ses sentiments d'artiste et de poète, et lui vanter le spectacle très-pittoresque et très-nouveau qu'il avait sous les yeux et qui eût fait le bonheur de son illustre et excellente mère, ce fut peine per-
due; il était tout entier à son aigreur contre l'Amérique en général et contre le Sud en particulier. Il s'indignait surtout de la conduite du troupeau qui, paraît-il, avait parqué autour de sa voiture toute la nuit et l'avait régalé d'un concert nocturne à basse continue. Depuis cette époque, ses sentiments antiesclavagistes ont pris un caractère de vivacité qui prouve qu'il a l'insomnie rancunière.
Dès que le Prince fut levé, on s'occupa du déjeuner. Je vous demande pardon, mon colonel, de noter, dans chaque circonstance, avec une scrupuleuse exactitude, ce détail périodique de notre voyage ; mais je dois vous confesser qu'avec cette vie en plein air et cette locomotion perpétuelle, la question des repas tient une place importante dans nos préoccupations et donne lieu souvent, de la part des estomacs exigeants, à des discussions assez vives. Je déclare donc que le déjeuner du général Johnston , non plus que son dîner, ne laissait rien à désirer, et etjt mérité d'effacer toute impression fâcheuse dans un esprit moins prévenu que celui de Maurice. •
A ce propos, il faut que vous sachiez que la vie des généraux américains, tant dans l'armée du Sud que dans l'armée du Nord, est extrêmement simple, trop simple peut-être, eu égard aux traitements élevés attachés à leur haute position, et que leur train ne rappelle en rien ce luxe hospitalier dont
nos officiers généraux en campagne aiment à se faire honneur, malgré la modicité de leurs appointements.Quelques couverts et quelques assiettes en fer composent tout leur ménage militaire, et je soupçonne qu'habituellement, en dehors des circonstances analogues à la visite du Prince, leur ordinaire ne diffère pas essentiellement de l'ordinaire du soldat. Cette frugalité et cette rudesse de goûts sont dans les mœurs américaines, et d'ailleurs, au point de vue militaire, on trouverait d'excellentes raisons pour les approuver. Mais ce qui me paraît regrettable, c'est l'absence parmi eux de tout prestige dans l'exercice du commandement. Les fonctions des aides de camp se bornent exclusivement à un service militaire et sont étrangères au service intime près de la personne du général. Il nous semblait singulier de voir un général en chef privé de tout intermédiaire entre lui et le petit monde de subalternes, soldats ou domestiques, attachés à son quartier. Ces rapports intimes qui font de la maison du général celle de son aide de camp, qui placent sous la surveillance de ce dernier les détails du ménage commun, ne deviennent-ils pas la source d'un dévouement et d'une amitié réciproques, en même temps qu'ils élèvent le commandement au-dessus des soins un peu vulgaires de la vie journalière ? Le général américain vit, sous sa tente, dans une espèce d'abandon qui contraste avec
Je mouvement qui règne autour de nos officiers généraux. Ajoutez à cela que, sauf d'imperceptibles insignes, rien, dans sa tenue, ne le distingue des ofticiers subalternes ; qu'en dehors des grandes prises d'armes, il circule au milieu des troupes, sans escorte, sans appareil, sans honneurs militaires; et vous reconnaîtrez que, pour suppléer à une pareille simplicité de mise en scène il faudrait une dose d'ascendant moral et de prestige personnel qui se rencontre rarement. Les habitudes démocratiques, ou, pour parler vrai, l'absence d'habitudes militaires, aux États-Unis, prêtent aux rapports des officiers avec leurs supérieurs une apparence de sans-façon qui ne laisse pas que de nous choquer. A peine une nuance dans le salut distingue-t-elle le dernier grade du plus élevé. L'inférieur offre le premier, sans hésiter, la poignée de main américaine à son supérieur, et nous avons vu souvent un lieutenant ou un capitaine présenter son général à son colonel !
Les soldats américains ont-ils donc sur les soldats des grandes armées européennes quant à la raison, au sentiment du devoir, une supériorité telle que le com^ mandement puisse, sans inconvénient, se dépouiller à leurs yeux de ces formes conventionnelles, de cet appareil extérieur dont l'absence le rabaisserait infailliblement aux yeux des autres? Ces hommes, recrutés pour la plupart dans les dernières
classes de la population et parmi les plus malheureux des émigrants européens, sont-ils capables de s'élever jusqu'à une distinction philosophique entre l'obéissance et le respect , d'abstraire de chaque personnalité sa valeur intrinsèque, de faire la part du fonds et la part de l'accessoire, celle de l'homme et du général ? Non, mille fois non ; beaucoup moins que nos paysans et nos ouvriers devenus soldats. Le peuple, que d'un bout à l'autre des États-Unis on met en mouvement avec les artifices les plus grossiers, l'éloquence la plus déclamatoire, qui se prend d'enthousiasmes puérils et subits pour toutes sortes d'idées et de personnes sans réalité et sans valeur, ce peuple des meetings, des processions emblématiques, de la réclame et de la grosse caisse, est soumis, à mon sens, quand il est sous les drapeaux, à un régime moral qui est le contraire de son tempérament. Je ne demande pas pour lui la fantasmagorie militaire des Chinois, les gongs, les étendards bariolés et les dragons terribles; mais je soutiens que l'on devrait parler à ses yeux, à son imagination, à l'élément primitif et enfantin de sa nature; qu'il a besoin, plus que tout autre, de voir sur un piédestal et du point de vue de l'illusion théâtrale, les hommes appelés à le commander. En un mot, les armées américaines perdent une grande partie de leur valeur en se soustrayant, pour obéir à je ne sais quel préjugé démocratique, aux
exigences naturelles de toute hiérarchie militaire. Ces exigences, qui n'ont d'aristocratique que l'apparence, comme le prouve l'exemple de l'armée française, ont pris naissance du jour où des hommes armés ont abdiqué entre les mains d'un chef le droit de disposer de leurs actions et de leur vie.
Pendant le déjeuner, beaucoup d'officiers, curieux de voir le Prince, se sont rendus au quartier général pour se faire présenter. Les individualités singulières, les existences romanesques ne manquaient pas. Plusieurs venaient de l'armée de Garibaldi. Les jeunes officiers qui connaissaient Paris en parlaient avec un enthousiasme naïf et le regret non dissimulé des plaisirs qu'ils y avaient trouvés et que leur sévère patrie ne leur offrira jamais. Nos théâtres, le bal de l'Opéra, le bois de Boulogne, voilà ce qu'ils rêvent de revoir quand la guerre sera terminée. Le Château des fleurs semble avoir laissé particulièrement un très-vif souvenir dans leur imagination; ce qui prouve que nous ne devons parler qu'avec modestie de notre prépondérance morale sur les autres peuples.
A. sept heures, on est parti pour le champ de bataille. Le Prince était, avec le général Beauregard , dans un petit char à bancs américain.; je suivais, dans un autre, avec le général Johnston. Le baron Mercier et de Geoffroy galopaient à cheval au milieu des état-majors des généraux et d'une brillante es-
corte de plus de cent officiers Quant à Ragon et à Maurice, ils n'avaient pas voulu se séparer de leurs chères voilures, et ils étaient partis pour nous attendre sur la route d'Alexandrie.
Après une course rapide de trois quarts d'heure à travers champs, nous sommes parvenus sur le plateau découvert qui domine le Bull's-Runn, au centre du théâtre de l'action, sur un terrain tout parsemé de cadavres, de chevaux tués et de tombes toutes fraîches. C'est là, après que le Prince fut monté à cheval, que le général Beauregard, embrassant des yeux tout le champ de bataille, lui a raconté, avec autant de lucidité que d'éloquence, toutes les péripéties de ce drame militaire. Trois jours auparavant, Mac Dowell, sous sa tente, nous avait fait le récit des mêmes événements, saisis sous un point de vue diamétralement opposé. C'est une bonne fortune bien rare pour des voyageurs, que de pouvoir, à trois jours de distance, entendre raconter une bataille et par le général qui l'a perdue, et par le général qui l'a gagnée, et d'en visiter le théâtre avant même que les traces sanglantes en aient disparu.
Je vous ai déjà dit, mon colonel, quelles sont aujourd'hui les positions de l'armée du Nord. Ce sont les mômes que celles qu'elle occupait le 15 juillet. Les confédérés ont aussi repris les positions qu'ils avaient à la même date du 15. Les choses se retrou-
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vent donc dans le même état qu'avant l'afTaire, et si elle a eu une grande influence morale, elle n*a eu, comme vous voyez, aucune conséquence stratégique.
Le BuU's Runn est un ruisseau qui se jette dans le bras de mer formé par l'embouchure du Potomac; maisilestparallèle à la partie supérieure de ce cours d'eau, qui a les dimensions d'un fleuve ordinaire et sur lequel les fédéraux sont établis; de sorte que ces deux lignes de défense, occupées par les deux armées et séparées entre elles par une distance moyenne de douze lieues, s'appuient, par le fait, l'une et l'autre à la mer, l'une à gauche, l'autre à droite.
Les confédérés ont choisi le BuU's Runn pour leur ligne de défense parce que ses bords ont un peu plus de relief que celui des ruisseaux qui parcourent la contrée et que ses rives sont couvertes de bois épais ; il offre, de plus l'avantage de couvrir Manassas, point stratégique de la plus haute importance, parce que c'est le point de rencontre des deux chemins de fer qui conduisent, l'un vers l'ouest à travers les Alleghanys, l'autre vers le sud à Richmond. Richmond est, comme vous savez, la résidence actuelle du président, du gouvernement et du congrès sécessionnistes. La grande route qui, comme je vous l'ai dit, réunit transversalement les positions des deux armées, rencontre à sept lieues
d'Alexandrie le village de Fairfax, deux lieues plus loin celui de Cenlreville, et à quelques milles au delà traverse le Bull's Runn sur un pont de pierre, pour se prolonger jusqu'à Warrenton.
C'est à ce pont de pierre que, le 15 juillet, l'armée sécessionniste avait son extrême gauche. A partir de ce point, elle s'étendait le long et sur la rive droite du Bull's Runn, sur une étendue d'environ trois lieues. Elle avait, en outre, deux corps avancés et échelonnés, l'un à Fairfax, l'autre à Centreville. Des alxatis avaient été pratiqués sur tous les points du Bull's Runn susceptibles d'offrir des passages praticables aux colonnes ennemies.
Vers le milieu de juillet, des influences et des exigences purement politiques décidèrent le gouvernement de Washington à ordonner une attaque à fond contre l'armée du Sud. Le général Scott, opposé à cette décision, eut la main forcée par la volonté du président, de son cabinet et du congrès. On organisa alors une armée de trente mille hommes destinée à se porter en avant avec un parc de cinquante -sept canons biSn attelés et bien approvisionnés. Cette armée fut donnée à Mac Dowell.
Le 16 juillet au matin, les troupes fédérales se mirent en marche, d'Alexandrie et d'Arlington, surplusieurs colonnes . Le 1 7, elles se trouvèrent en présence du corps de Fairfax, qui, menacé par des forces supérieures, se replia sur Centreville, et de là derrière
le Bull's Runn, abandonnant tout le pays sur la rive gauche du ruisseau. Le 18, Mac Doweli se porta sur Centreville, et envoya sur sa gauche une forte reconnaissance pour tâter le centre de l'ennemi en un point du Buirs Runn appelé le gué de Blackburn. Les huit mille hommes chargés de cette opération éprouvèrent une vive résistance et se replièrent après avoir essuyé des pertes assez considérables. Les journées du 18 et du 20 se passèrent dans l'inaction ; l'armée de l'Union, concentrée tout entière à Centreville, épiant un moment et un point favorables pour aborder la ligne ennemie. Le 20 au soir, Mac Doweli crut l'avoir trouvé sur l'extrême gauche des sécessionnistes.
Le 21, l'armée fédérale s'ébranle pour un grand mouvement tournant par sa droite. 12 000 hommes, répandus en avant et à gauche de Centreville, font des démonstrations, tout le long du BuU's Runn et du front de l'ennemi, afin de masquer la marche d'une colonne de 18 000 hommes commandée par Mac Doweli en personne. Cette colonne, partie dès le point du jour de Centreville, défila toute la matinée à travers les bois avant de parvenir au Bull's Runn ; elle le traversa enfin à environ deux kilomètres en amont du pont de pierre, et vers dix heures commença à se déployer sur le plateau découvert qui couronne la rive droite. A partir de ce moment, les manœuvres des deux généraux consis-
tèrent, pour Mac Dowell, à former une ligne de bataille régulière avec cette longue colonne débouchant péniblement du défilé; pour Beauregard, à appeler successivement ses corps, de la droite à la gauche, afin de les opposer à la marche de l'ennemi, qui prenait sa position à revers. Il paraît, en outre, que Beauregard, non content d'opposer un front de bataille parallèle à celui que lui présentait l'ennemi, a réussi à déborder sa droite en faisant filer des régiments à travers les bois.
Il est difficile de dire si c'est à cette combinaison ou à une panique sans motif que doit être attribuée la déroute de l'armée du Nord. Toujours est-il que vers les trois heures, les 18 000 hommes de Mac Dowell, après avoir fait une sorte de : Sur la gauche m bataille s'étaient avancés au delà de la route de Centreville à Warrenton en refoulant l'aile gauche de l'ennemi, et commençaient à s'engager avec son centre et ses réserves, quand tout à coup les régiments lâchèrent pied sur toute la ligne. En moins d'une demi- heure, les fuyards, dans un affreux désordre, eurent repassé le Bull's Runn, abandonnant blessés, canons, caissons, bagages. La panique gagna toute la gauche, en position à Centreville ou engagée le long du Bull's Runn. La déroute, une déroute insensée et qu'aucune poursuite de la part de l'ennemi ne peut expliquer, devint générale. La plupart des soldats franchirent, sans
s'arrêter, les douze lieues qui séparent le champ de bataille de Washington, et arrivèrent le 22 au matin dans la capitale fédérale, où ils répandirent la consternation et la terreur.
Telle a été, dans son ensemble, cette singulière affaire, qui a coûté au Kord 450 soldats et 18 officiers tués et environ 1500 blessés, et qui a fait éprouver au Sud moitié environ de cette perte.
Mac Dowell est trop bon patriote pour dire le fond de sa pensée sur la cause du désastre. Il semble difficile qu'il ne l'attribue pas à la lâcheté d'une partie de ses troupes. Quant à Beauregard, il l'attribue autant à l'énergie de ses soldats qu'à la rapidité avec laquelle il a fait face au danger et à l'idée qu'il a eue de lancer des tirailleurs sur les derrières de l'ennemi.
Vous lirez, dans quelques journaux du Nord, les plus singuliers commentaires sur le rôle joué par Johnston et son corps d'armée, avant et pendant la bataille, et sur l'attitude du général unioniste Patterson, qui commandait à Harpers-Ferry, à trentecinq lieues du champ de bataille. L'imagination des journalistes américains a inventé, à ce sujet, tout un roman stratégique, destiné, je pense, à distraire et à consoler la vanité nationale cruellement humiliée. Voici le roman : Patterson était, vers le milieu de juillet, opposé à Johnston sur le haut Potomac ; ses instructions lui prescrivaient de suivre
pas à pas le général sécessionniste et de ne pas le perdre de vue.Johnston serait parvenu à dérober plusieurs marches à son adversaire, et aurait, le soir même de la bataille, opéré sa jonction avec Beauregard, avec une précision de manœuvres telle, que son corps aurait débouché sur le champ de bataille , sur les derrières mêmes de l'armée unioniste. De là, des comparaisons à perte de vue avec la bataille de Waterloo. Mac Dowell est Napoléon, Beauregard Wellington, Johnston Blûcher, et Patterson Grouchy, rapprochements emphatiques dans lesquels se complaît la vanité américaine. La vérité, la voici : Johnston a, en effet, quitté le haut Potomac, en se dirigeant sur Manassas, non pour y rencontrer Mac Dowell, dont il ne pouvait connaître la pointe en avant, mais pour opérer avec Beauregard une jonction nécessitée par des considérations plus générales. Johnston est arrivé, de sa personne, le 20, à Manassas, amenant 8000 hommes, et le lendemain ces troupes ont pris part à la bataille, mêlées à celles de Beauregard. Ce qu'il faut ajouter, c'est qu'une autre fraction du corps de Johnston, forte de 4000 hommes, a été amenée par le chemin de fer, le 21 au matin, non pas sur les derrières de Mac Dowell, mais à Manassas ; que ces troupes ont été engagées immédiatement, et que ce sont précisément celles que Beauregard et Johnston chargèrent de ce mouvement tournant par les bois,
qui, au dire des gens du Sud, a eu sur le résultat de la journée une influence si décisive. Tout cela, vous le voyez, mon colonel, ne ressemble guère à Waljerloo.
Je viens de vous décrire la bataille telle que Beauregard l'a livrée ; mais il en avait, paraît-il, conçu le plan d'une tout autre manière. En racontant au Prince les péripéties du combat, le général sécessionniste avait entremêlé son récit de réticences peu naturelles, d'allusions calculées, sur des ordres interceptés et inexécutés, sur un grand projet de bataille avorté. Ces demi-confidences, qui semblaient n'avoir d'autre but que d'appeler des demandes d'explications, en avaient provoqué une de ma part. Le général s'était défendu d'y répondre, en alléguant l'existence d'un grand secret militaire. De la meilleure foi du monde, je me l'étais tenu pour dit et n'avais eu garde d'insister. Cependant, je ne tardai pas à soupçonner, en entendant les allusions se renouveler de plus belle, que ma réserve avait été peut-être un peu naïve, et ne faisait pas le compte de notre brillant interlocuteur. Au moment où l'on allait se séparer, le général me prit à part et me dit fort gracieusement que la profession des armes établissant entre les militaires de tout pays une confraternité de nature à inspirer toute confiance, il voulait me donner une preuve de la sienne, en me révélant un secret militaire qu'il venait de confier
au Prince pendant leur tête-à-tête en voiture. Ce secret, c'était celui d'une grande manœuvre qu'il avait préparée la veille de la bataille, et qui n'avait pu être exécutée par suite de la perte d'un courrier. Nous venons de voir comment les choses s'étaient réellement passées ; le général m'apprit comment elles se seraient passées sans un accident indépendant de sa volonté. Gomme il admet, et cela avec raison, la possibilité, la probabilité même d'une seconde rencontre des deux armées sur le même champ de bataille, il désire que son plan ne soit pas divulgué, des circonstances plus favorables pouvant permettre un jour de le reprendre. Je ne puis donc pas vous dire autre chose, mon colonel, sinon que ce plan m'a paru très-bien conçu, conforme à toutes les règles de la guerre, et qu'il eût, je pense, amené les conséquences les plus désastreuses pour l'armée du Nord, qui a fait preuve d'un moral très-impressionnable. J'ajouterai seulement que si vous voulez reporter votre souvenir sur les manœuvres d'Austerlitz, et regarder attentivement le plan de la bataille de Bull's Runn en rapprochant la position de Centreville de celle de Pratzen, vous devinerez facilement quelle a dû être la conception du général Beaur égard.
A onze heures, la visite du champ de bataille était terminée, et nous étions descendus jusqu'au pont de pierre, où nous attendaient les voitures.
Les généraux ont pris congé du Prince, qu'un hourra a salué au moment où sa voiture franchissait le Bull's Runn. Un escadron l'a escorté jusqu'aux avant-postes de l'armée du Sud. A huit heures du soir, nous étions de retour à la légation de France. L'excursion au camp de Manassas marque la fin de notre voyage à Washington. Ce soir même nous reprenons le chemin de New- York.
Qç^9^.
Départ de New-York pour le lac Supérieur. —Altona. — Un hôtel de tempérance. — Les Alleghanys. — Pittsbourg. — Le fort Duquesne. — Les Rappistes. — Le lac Érié. — Cleveland. — Le North-Star.
Cleveland, ce 19 août 1861.
Mon colonel,
Le Prince, au retour de son excursion à Washington, a passé cinq jours à New-York auprès de la princesse Clotilde. Le 16 août, nous nous sommes remis en route. 11 s'agissait, cette fois, d'un voyage beaucoup plus considérable que le premier. L'intention du Prince était de visiter les grands lacs, pricipalement le lac Supérieur, qui marque, entre les États-Unis et le Canada, la limite des terres habitées, puis de gagner Saint-Louis sur le Mississipi, et de se rendre enfin aux chutes du Niagara, où il
avait donné rendez-vous à la Princesse. Si vous voulez bien promener sur une carte du Nord de l'Amérique les deux pointes d'un compas, vous trouverez que cet itinéraire, calculé à vol d'oiseau, comprend une série de lignes brisées d'une longueur totale de douze cent cinquante lieues de quatre kilomètres, de quinze cents lieues, par conséquent, avec les détours. C'est à peu près la distance que parcourrait un voyageur qui, partant de Paris, traverserait la France, l'Allemagne, la Hongrie, -les Principautés danubiennes, jusqu'à la mer Noire, et reviendrait ensuite à Marseille par Gonstantinople, la Grèce et la Sicile.
Rassurez-vous ; dans le nouveau monde, un pareil voyage se fait très-vite, en chemin de fer et en bateau à vapeur. Tout au plus entrevoyons-nous un trajet d'une vingtaine de lieues en canot d'écorce, mais c'est là, dans tous les cas, une éventualité purement facultative, ne dépendant que de nos résolutions ultérieures. Du reste, au départ de New- York, le Prince, dans le cadre que je viens de tracer, n'a arrêté aucun itinéraire irrévocable. Le temps, les circonstances, la fantaisie, la concordance des moyens de transport, très-irrégulière et très-peu connue à l'avance, décideront du choix des gîtes, des séjours et des directions.
Aux États-Unis, au milieu de cet immense et inextricable réseau de chemins de fer et de voies
fluviales, le procédé le plus commode et le plus sûr pour un voyageur est de se guider sur le soleil et sur les étoiles, tout comme s'il était dans un désert, d'attendre la fin de chaque journée pour arrêter, sur les lieux, la route du lendemain, enfin de se défier des cartes, qui sont à refaire tous les deux ans, et des indicateurs, qui devraient changer tous les jours.
Ainsi, les lacs et le Mississipi étant, en bloc, à l'ouest de New- York, nous avons demandé un chemin de fer qui courût à l'ouest et qui traversât les Alleghanys. On nous a indiqué le Pennsylvania- Central-Rail-Road, qui va jusqu'à Pittsbourg. Nous l'avons pris, comptant avoir, de New- York à Pittsbourg, le temps de décider ce qu'il conviendrait de faire ultérieurement. Le personnel de l'expédition est le même que celui du voyage à Washington : le baron Mercier, Bonfils, Ragon, Sand et moi.
On a donné au Prince le wagoW)nstriiit pour le prince de Galles, lors de son voyage de l'année dernière; il est excellent et pourvu de tous les détails du confortable anglais : salon, chambre à coucher, cabinet de toilette. Assis sur la terrasse qui le termine, nous voyons, des deux côtés du chemin, se dérouler et fuir derrière nous le paysage toujours le même, mais toujours attrayant, de la forêt américaine, interrompu seulement çà et là par de grands travaux de mines de fer et de charbon. Au loin, sur
le flanc des collines verdoyantes, s'ouvrent de noirs cratères formés par de sombres montagnes de houille ou de scories, et couronnés de ces affreux échafaudages qui servent à l'exploitation des puits. Nous traversons la région la plus industrielle des États-Unis. De Reading à Alloua, le sol repose presque sans discontinuité sur d'immenses amas de charbon de terre et de minerai de fer. Partout où le chemin a nécessité une tranchée, on voit les couches superposées dessiner sur la roche claire leurs rubans alternativement rouges et noirs. On dirait de l'intérieur d'un haut fourneau colossal que la nature se serait plu à charger elle-même d'après toutes les règles de la fonte du minerai.
Les Américains n'ont eu garde de négliger l'indication et l'exemple qu'ils pouvaient tirer de cette disposition vraiment unique du sol. Au-dessous des montagnes coupées à pic, on voit s'élever des cheminées s'ouvraii^u niveau et tout à côté des filons de houille et de fer. Nuit et jour elles engloutissent par leur gueule enflammée les deux précieuses substances, pour les rejeter, à leur pied, sous la forme d'une fonte incandescente et liquide. Il est impossible, vous en conviendrez, de pousser plus loin l'économie des transports. Malheureusement le prix élevé de la main-d'œuvre contre-balance et au delà, dans le prix du fer ainsi fabriqué, les avantages de cette exploitation privilégiée.
Nous traversons Harrisbourg, petite ville enfumée, un Saint-Étienne en miniature. C'est la capitale de la Pennsylvanie, comme Albany est la capitale de l'État de New-York, Annapolis celle du Maryland, au détriment des grandes cités de Philadelphie, de New-York, de Baltimore : car vous n'ignorez pas que, par un singulier raffinement démocratique, la plupart des Etats ont choisi pour résidences de leurs gouverneurs et de leurs législatures des villes de second et de troisième ordre. On espère ainsi soustraire le personnel gouvernemental à l'influence des grandes aristocraties financières, au contact journaHer de ce qu'on peut appeler le monde, l'isoler en quelque sorte de toute communication particulière, et le réduire à n'interpréter la volonté des masses que par les votes impératifs et muets du suffrage universel.
A six heures nous arrivons à Altona, au pied des montagnes. Le Prince a décidé à'y passer la nuit, afin de traverser, pendant le jour, les Alleghanys. Altona est une ville de quinze mille âmes dont le nom se trouve à peine sur quelques cartes, parce qu'elle date d'hier. La Compagnie du chemin de fer en a fait le siège de ses ateliers, de ses magasins, de ses constructions. Tout le monde, à Altona, vit du chemin de fer, où est en passage sur la ligne. Si vous y rencontrez un homme dont les mains ne soient pas noircies par le travail, vous pouvez dire, à coup
sûr, que c'est un ingénieur, un employé ou un voyageur. On n'est à Alloua que pour y passer ou pour y faire passer les autres. Eh bien ! savez-vous la grande difficulté, la pierre d'achoppement qu'a eu à surmonter la Compagnie du Pennsylvania- Central-Rail-Road, pour l'établissement de son entreprise? Ce n'a été ni le capital énorme nécessaire pour une ligne de cent cinquante lieues, ni la traversée de la Susquehannah, ni celle des AUeghanys : c'a été le problème d'avoir des ouvriers qui ne fussent pas, la moitié du temps, ivres-morts.
Les détails que je vous donne ici sont de la plus rigoureuse exactitude; le surintendant du chemin de fer, M. Louis, un quaker fort distingué et surtout très-sérieux, les a longuement développés devant le Prince. Les ouvriers d'art et les terrassiers que la Compagnie peut employer, dans le pays, sont presque tous Allemands et Irlandais. Or il paraît qu'au point de vue de la tempérance, l'émigration et les regrets de la patrie absente exercent sur ces nationalités une influence déplorable. Il a été reconnu à Altona qu'il était impossible, par des moyens purement humains, je veux dire administratifs, d'empêcher les ouvriers de se griser le dimanche, le lundi, le mardi et jours suivants. Alors la Compagnie s'est jetée dans les bras de la religion, de la religion du P. Malthew. Les directeurs, ingénieurs, employés de l'administration
centrale, ont commencé par se lier, au moyen d'un serment solennel, aux lois, règles et prescriptions de la Société de tempérance, en abjurant à jamais le culte rendu naguère aux esprits impurs du ferment, sous quelque forme et sous quelque nom qu'il leur plaise de déguiser leur origine alcoolique et infernale, vin, bière, whisky, rhum. Puis les ouvriers, pour être employés par l'administration, ont été rais en demeure de présenter un billet de confession, c'est-à-dire un certificat constatant leur affiliation à la Société. Les actionnaires seuls, les titres étant au porteur, ont été dispensés de faire acte de foi et de pratiquer. Enfin la Compagnie, pour avoir un temple du nouveau culte, un symbole matériel de sa croyance, un monument commémoratif de ses serments, a élevé, à ses frais, et fait exploiter, à son profit, l'hôtel d'Altona, sur lequel on lit, écrit en lettres d'or : Temperance-House, maison de tempérance.
C'est là que nous sommes descendus pour souper et pour coucher. L'hôtel d'Altona est immense. Quand nous entrâmes dans la salle à manger, le couvert était mis pour deux cent cinquante personnes. Tout l'intérieur de l'hôtel est élégant, quoique simple, et tenu avec une exquise propreté ; le service y est fait par des domestiques blancs des deux sexes, jeunes, alertes et empressés.
Nous n'y avons vu, non plus que dans tout autre
hôtel du nord des États-Unis, aucune trace de cette inconséquence ultra-démocratique qui, au dire de beaucoup de voyageurs, empêcherait les garçons d'hôtel d'allier à leurs devoirs envers eux-mêmes, comme hommes libres et comme citoyens, leurs devoirs envers le public payant, et leur ferait, en toute occasion, sacrifier les seconds aux premiers. Il n'y a qu'un point sur lequel les stewards d'Altona se montrent inflexibles et rebelles, c'est sur l'introduction dans l'hôtel d'un liquide quelconque qui ne serait pas le produit pur et sans mélange de la combinaison de l'oxygène avec l'hydrogène. L'eau, l'eau limpide, l'eau à la glace, voilà ce qu'ils font circuler, dans d'immenses vases de cristal, autour des convives altérés, et ce qu'ils leur versent avec une religieuse ferveur et une orgueilleuse prodigalité! A part cette lacune, la cuisine est bonne et certainement très-saine, quoi qu'en aient ditRagon et Maurice, qui, comme propriétaires de vignes en Bourgogne et en Berry, ont un mépris profond et une sorte d'antipathie instinctive pour les races déshéritées dont le sang n'a pas été coloré, dès la plus haute antiquité, par les éléments vermeils des vins de la vieille Gaule.
La tempérance n'empêche pas l'hôtel d'être trèsanimé et très-gai, ni les jeunes misses, qui l'habitent, d'avoir de belles boucles brunes et blondes flottant sur leurs épaules nues. Car vous saurez, mon colo-
nel, que la toilette la plus matinale des jeunes Américaines, tant qu'elles ne sont pas mariées, laisse à découvert leur col et leurs épaules, comme le comporte seulement la toilette du soir de nos Françaises. .Joignez à cette mode charmante, qui donne un air de fête à toute réunion de jeunes filles, la grande liberté dont elles jouissent, l'habitude des Américains de vivre en famille k l'hôtel, et d'y vivre les portes des appartements toutes grandes ouvertes, de se réunir, de se visiter, de danser le soir, sous les yeux et au milieu du public qui circule dans les vastes corridors ; imaginez-vous entendre, mêlé aux accords des pianos, le bruit des rires argentins, de ces rires qui n'appartiennent qu'aux bouches de dixhuit ans, et vous aurez une idée d'un hôtel où l'on ne boit que de l'eau, dans l'austère patrie de Penn et des quakers.
A cinq heures du matin, M. Louis a conduit le Prince dans les ateliers de la Compagnie. Ils sont fort beaux, bien tenus et très-actifs. Les ouvriers ont reçu le Prince avec les démonstrations d'une sympathie franche et pleine de bonhomie; les hourras éclataient dans les ateliers aussitôt que nous y entrions. Les anciens, les orateurs s'approchaient du Prince et l'abordaient avec la phrase sacramentelle : Permit me lo shake hancl with you. Prince Napoléon, permettez - moi de vous serrer la main, Prince Napoléon.
Husieurs Français se sont avancés tout émus et pouvant à peine parler. Les pauvres gens regrettent tous leur patrie. De tous les émigrants, les Français sont les seuls qui ne puissent oublier ni leur langue, ni leur drapeau, ni les cieux de VancieM pays. Ils meurent avec ce souvenir gravé dans le cœur et le lèguent intact à leurs enfants.
A partir d'Altona, le chemin de fer entre dans les Alleghanys. Cette chaîne de montagnes, la plus régulière dans sa structure générale et l'une des plus longues qui soient au monde, se prolonge du nord-est au sud-ouest sur une étendue de trois cent cinquante lieues, parallèlement au littoral américain. La bande de terre qui court entre le pied de ces montagnes et l'océan Atlantique a une largeur moyenne de soixante-dix lieues. Les États qui s'y sont formés tout le long du rivage de la mer sont, du sud au nord, la Géorgie, les deux Carolines, la Virginie, leMaryland, le Delaware, New-York, New- Jersey, la Pennsylvanie. Ils constituent, avec les six États du Nord ou de la Nouvelle-Angleterre, Maine, Vermont, Rhode-Island, Massachusetts, New-Hampshire et Gonnecticut, le noyau primitif des États- Unis, les colonies de race anglaise pure, les seules qui existaient, il y a quatre-vingts ans, lors de la guerre de l'indépendance.
A l'ouest de la chaîne s'étend la plaine immense qu'arrosent le Mississipi et ses affluents, jusqu'aux
montagnes Rocheuses. C'est là, c'est dans ce bassin, qui n'a pas d'égal au monde pour la fertilité et l'étendue, que le courant des émigrations européennes, franchissant les Alleghanys, a fondé ces États nouveaux de l'Ouest dont la race est un mélange confus de sang américain, anglais, allemand, irlandais et français, et dont l'énorme population a déjà changé les conditions de l'équilibre politique et social des États-Unis.
La chaîne des Alleghanys, qui porte différents noms sur la longueur totale de son développement, se compose d'un système général de montagnes oblongues et étroites, courant dans la direction générale du soulèvement, et séparées entre elles par de larges et profondes vallées. La partie que nous avons traversée, le chaînon de Pennsylvanie, entre Altona et Pittsbourg, se compose de trois murailles parallèles, dont la première du côté d'Altona s'appelle ^//e///ian?/5 mountains proprement dit; la seconde, Laurel Ridge; la troisième, Chesnut Ridge. Leur épaisseur totale est de trente lieues.
Quoique ces chaînes n'aient qu'un faible relief, à peine égal à celui des Vosges, leur aspect général est un des plus grandioses qu'il soit donné à l'homme de contempler. Du haut des sommets élevés, on voit l'immense forêt se creuser et se relever par un mouvement aussi régulier que celui des vagues de la mer, et se prolonger jusqu'aux dernières limites
de la vue en ondulations d'une amplitude et d'une majesté incomparables. A cette distance, les cimes pressées des arbres gigantesques n'offrent à l'œil que l'aspect uni d'un tapis de verdure.
A la station de Lockport, au sommet du Ghesnut, la terre semble s'abaisser tout d'un coup; les plaines de l'Ouest, celles dont le Mississipi reçoit les eaux, apparaissent dans leur magnifique développement. On sent, à première vue, que l'on est en présence d'une autre nature quenelle qu'on a laissée de l'autre côté des monts. A l'est de l'Alleghany, c'est la forêt; à l'ouest, c'est la prairie ; derrière soi, le sol sablonneux, aride et boisé, propre à recevoir des nations industrielles et commerçantes ; devant soi, la terre des alluvions, la région fertile destinée aux populations agricoles, le pays des grands fleuves, chemins tracés par la nature pour l'écoulement des produits d'une richesse territoriale sans exemple.
L'imagination, franchissant les limites de la courbure terrestre, s'égare au delà de l'horizon réel, bien au delà du Mississipi et des terres habitées, et plane sur les steppes immenses qui s'étendent jusqu'au pied des montagnes Rocheuses. Elle se les représente, attendant le jour où elles porteront de populeuses cités, mais appartenant aujourd'hui, sans partage, à l'innombrable race du Buffalo, cet animal qui buvait jadis l'eau des grands lacs, et que l'homme a refoulé vers l'ouest; qui, tout dépossédé
qu'il est de son antique patrie, n'en constitue pas moins la plus nombreuse des espèces ruminantes du règne actuel, comme il est l'un des plus grands et des plus forts parmi les quadrupèdes vivants.
Le fleuve le plus rapproché de nous est l'Ohio. On nous montre, à une distance énorme, à plus de quinze lieues, un point que nos yeux ne peuvent distinguer, et qui est la ville de Pitlsbourg. Elle est située au confluent de la rivière Alleghany et de la rivière Monongahela, au point où leurs eaux confondues prennent le nom d'Ohio.
C'est une des faiblesses des voyageurs français de se laisser distraire de ce qu'ils sont venus voir et apprendre chez les autres peuples, toutes les fois qu'ils viennent à rencontrer un souvenir de leur pays. C'est ce qui nous arrive à l'occasion de ce point imperceptible que l'on nous dit être Pittsbourg. Pour nous, la grande ville disparaît, la ville de cent vingt mille âmes, la seconde de la Pennsylvanie; elle disparaît pour faire place à un pauvre village en bois, entouré de palissades et défendu par quelques canons. Cet humble établissement militaire, perdu au milieu de la prairie, c'est un fort français, le fort Duquesne, sur l'emplacement duquel l'opulente cité a été construite et dont elle a etTacé depuis longtemps les traces sous les dalles de ses places publiques et les fondations de ses somptueux magasins. Alors aussi il nous vient en mémoire que ce territoire qui
s'étend devant nous, grand comme l'Europe et destiné à peser un jour d'un poids immense dans les destinées du monde, a été découvert par des Français, qu'ils en ont pris possession au nom de la France, qu'il y a cent ans notre drapeau flottait sur les rives du Visconsin, de l'Ohio, de l'IUinois, du Tenessée, de l'Arkansas, enfin sur celles du Mississipi, depuis sa source jusqu'au golfe du Mexique. Seuls nous avions eu le droit de baptiser ce monde découvert et conquis par nous. Nous l'avions appelé la Louisiane, nom glorieux qu'a conservé le plus petit des vingt États qui se sont partagé ce riche héritage.
Cette histoire est une des plus mémorables de nos annales; elle est trop peu lue et trop peu admirée. Nous en trouverons l'origine sur les rives du lac Supérieur, où nous allons la chercher. En effet, c'est du lac Supérieur que sont partis les missionnaires et les soldats qui ont découvert la vallée du Mississipi ; c'est le lac Supérieur, cette mer d'eau douce perdue aux extrémités du continent américain, qui, par l'enchaînement des plus singuliers événements, a servi de base d'opérations à cette conquête religieuse et militaire.
Ainsi, au rebours de ce qui s'est passé de tout temps pour l'exploration et la conquête des pays sauvages , on a vu un fleuve immense abordé pour la première fois, non par son embouchure et
par la mer, mais par ses sources, par la partie la plus reculée et la plus inaccessible de son bassin, par une région que la civilisation envahissante vient à peine d'entamer, et qui est encore aujourd'hui presque aussi déserte et aussi difficile qu'elle l'était il y a deux cents ans.
Mais ce que, sur le sommet des Alleghanys, nous rappelait le nom de Pittsbourg, ce n'était pas le commencement, mais la fin de notre domination sur l'Amérique centrale; c'était une série de beaux faits d'armes suivis d'irréparables pertes; c'était enfin l'origine de la guerre de Sept-Ans, car il est bien curieux que cette guerre, qui devait fonder la grandeur de la Prusse et donner i'Inde à l'Angleterre, ait eu pour cause accidentelle et pour début l'attaque du fort Duquesne parles Anglais, et qu'une si petite étincelle ait allumé un si grand incendie.
Au milieu du siècle dernier, nos postes militaires s'étendaient tout le long du Mississipi, depuis Saint- Paul jusqu'à la Nouvelle-Orléans, sur une étendue de plus de cinq cents lieues, communiquant d'une part avec le Canada par les grands lacs, de l'autre avec la France par le golfe du Mexique. Nous avions en outre des forts et des missions sur les principaux affluents du grand fleuve.
En 1753, pour assurer à la France la possession de ces vastes contrées, du côté oii elle était le plus menacée, on éleva le fort Duquesne, sur les rives
de rOhio, au débouché des Alleghanys. Déjà la population anglaise de la Virginie, resserrée sur un sol ingrat que la culture du tabac épuisait , commençait à regarder par-dessus les montagnes et à convoiter les riches plaines du versant occidental. Nul doute que bien souvent, du haut de ce même col de Ghesnut-Ridge où nous étions nous-mêmes arrêtés, les pionniers virginiens n'eussent contemplé d'un œil jaloux cette vallée de la Mon^ngahela et celle de l'Ohio, qui semblent comme un chemin tout ouvert conduisant au Mississipi.
Les empiétements des colons anglais furent progressifs; dissimulés d'abord sous l'apparence de settlements isolés., ils prirent en 1754 un caractère ouvertement agressif. En pleine paix entre la France et l'Angleterre, les Virginiens levèrent un régiment dont un nommé Frye fut nommé colonel, et George Washington, âgé de vingt-deux ans, lieutenant-colonel. Ce régiment franchit les Alleghanys, gagna rOhio, et à quelques lieues au-dessous du fort l)uquesne, procéda à l'érection d'un fort appelé Necessity.
Pendant qu'on le construisait, Washington marcha droit au fort Duquesne, à la tête de deux compagnies. Il rencontra un officier français, nommé Jumonyille, qui, parti du fort à la tête de trente hommes, 'venait sommer les colons anglais d'évacuer le territoire français. Malgré le drapeau par-
SUR LES ÉTx\TS-UNlS D'AMÉRIQUE. 199
lementaire, les Anglais firent feu sur la petite troupe ; Jumonville fut lue, ses hommes faits prisonniers furent conduits à Necessity par Washington.
La punition de cette flagrante violation du droit des gens ne se fit pas attendre. Cinq cents Français avec un corps d'Indiens auxiliaires, et conduits par le capitaine Villiers, frère de Jumonville, se portèrent sur le fort Necessity et l'attaquèrent avec fureur. F^ye fut tué. Washington, qui le remplaça dans le commandement, demanda à capituler. Villiers consentit à ce que le régiment colonial évacuât le fort pour se retirer en Virginie, et déclara, dans la capitulation signée des deux chefs, que, « chargé de venger l'assassinat commis sur un officier français porteur d'une sommation et sur son escorte, il voulait bien accorder grâce à tous les Anglais qui étaient dans le fort. »
L'année suivante , un triomphe plus éclatant, le dernier, hélas ! devait illustrer la résistance du fort Duquesne. Au mois de février 1755, toujours avant la déclaration de guerre, l'Angleterre envoya en Virginie le général Braddock avec plusieurs régiments de l'armée du roi, afin de continuer, au nom de la métropole, l'inqualifiable agression dont les colonies avaient eu seules jusqu'alors la responsabilité.
Au mois de juillet, Braddock traversa les Alleghanys avec un corps de trois mille hommes, tant
soldats anglais que miliciens , et un nombreux contingent de guerriers indiens. Arrivés sur l'emplacement du fort Necessity, il y laissa huit cents hommes sous les ordres du colonel Dunbar et marcha sur le fort Duquesne avec le reste de ses troupes.
Les Français ne l'attendirent pas derrière leurs retranchements. Le commandant Contrecœur forma une colonne mobile de tout ce qu'il y avait de valide au fort, à peine deux cent cinquante hommes, y adjoignit six cents Indiens, et envoya cette petite troupe sous les ordres d'un simple capitaine, de Beaujeu, au-devant des Anglais. Ceux-ci, engagés imprudemment dans un inextricable défilé, furent assaillis à l'improviste, et tombèrent par centaines sous les coups de tirailleurs invisibles. Braddock fut tué avec une partie des siens : canons, bagages, tout fut pris. Ce qui échappa au massacre porta l'épouvante à Necessity et entraîna le détachement de Dunbar dans sa fuite. Quelques faibles restes de cet armement, l'un des plus considérables qu'eût encore vus l'Amérique , parvinrent à grand'peine à repasser les montagnes.
A la nouvelle de cette bataille livrée en pleine paix et de l'attaque dirigée en même temps sur le Canada, un cri d'indignation s'éleva en France contre la honteuse faiblesse du gouvernement de Louis XV. Au mois de janvier de l'année suivante, le
cabinet de Versailles se résigna enfin à reconnaître une ennemie dans la puissance qui poursuivait et attaquait nos soldats et nos matelots, en Amérique , dans l'Inde et sur toutes les mers. La guerre fut déclarée à l'Angleterre. Elle devait nous faire perdre, après sept ans d'hostilités dans toutes les parties du globe, l'Inde, le Canada et la Louisiane.
En effet, les revers essuyés en 1758 parles Français , sur les bords des grands lacs, isolèrent le fort Duquesne de ses communications avec le Canada. Les tribus indiennes naguère alliées de la France, les Mingos, les Shawanèses, les Delawares, avec la mobilité naturelle à leur race , se jetèrent dans le parti des Anglais. Le général anglais Forbes, à la tête de forces imposantes et précédé d'une nuée de sauvages, descendit dans la vallée de l'Ohio. Les défenseurs du fort Duquesne, réduits à une poignée de soldats, sans munitions, sans vivres, brûlèrent leurs magasins vides, leurs palissades, enclouèrent leurs canons et se retirèrent sur le lac Érié. La clef de la Louisiane passait dès lors des mains de la France dans celles de l'Angleterre, pour être arrachée vingt-cinq ans plus tard à cette dernière par la République des États-Unis.
Depuis cette dernière époque, comme un torrent qui a rompu sa digue, l'émigration européenne n'a cessé de se précipiter par le défilé de Look-
port, celui-là même que traverse le chemin de fer, à la conquête des régions de l'Ouest, de cette terre, promise au génie du travail et de la liberté.
Le train descend avec une extrême vitesse de Lockport à Pittsbourg. Nous arrivâmes dans cette ville à une heure; mais au lieu de s'y arrêter, le Prince préféra continuer sa route au nord-ouest, sur Gleveland , afin de passer sur les bords du lac Érié la journée du lendemain, qui était un dimanche.
Pendant les trois quarts d'heure que nous dûmes attendre, en gare, le train de Gleveland, il nous fut impossible de descendre de wagon, tant la foule amassée autour de nous était compacte, indiscrète dans sa curiosité, brutale dans les témoignages de sa sympathie. On nous apporta à grand'peine quelque chose à manger dans le wagon, et, sous une chaleur tropicale, nous dûmes en barricader hermétiquement toutes les ouvertures, dans la crainte que cette nuée de sauterelles qui nous assiégeait , véritable plaie d'Egypte, n'envahît notre étroit asile, et, dans son empressement sauvage, ne nous condamnât à terminer notre route à jeun.
A quinze milles au-dessous de Pittsbourg, le chemin de fer passe près de l'Ohio , à côté d'un petit village d'une physionomie toute particulière. Les maisons sont toutes bâties sur le même modèle , et le plan général est d'une régularité géomé-
trique; la propreté des ruelles, des jardins et de l'extérieur des maisons dépasse tout ce que la Hollande pourrait offrir de plus raffiné en ce genre.
Le Prince a demandé quel était ce village, au surintendant du chemin de fer, qui, je crois, aurait bien voulu se dispenser de répondre , car, en présence des étrangers, les Américains éprouvent quelque embarras à parkr des plaies cachées et des ridicules de leur état social.
Ce village s'appelle Economy; c'est le village des Rappistes. En 1803, une société protestante du Wurtemberg, sous la conduite de son pasteur George Rapp , émigra en Amérique , et implanta sur les bords de l'Ohio le monstrueux assemblage des deux folies les plus antipathiques à la nature humaine, la communauté des biens et la règle du célibat.
La communauté, composée à l'origine de huit cents personnes, hommes, femmes et enfants, n'en compte plus aujourd'hui que trois cents. Comme elle s'interJit le moyen ordinaire qui sert aux so-* ciétés à se perpétuer en se reproduisant par ellesmêmes, ce n'est que par l'adhésion libre de nouveaux adeptes qu'elle peut se recruter. On voit, d'après la diminution du chiffre de cette petite population, que ses singulières doctrines ne jouissent pas d'une grande faveur dans la Pennsylvanie occidentale.
La société des Rappistes repose sur les mêmes principes, si l'on peut appeler cela des principes, que la société des Shakers. Ceux-ci remontent à une origine plus reculée, à uneprophétesse nommée Anne Lee, qui , vers 1775, vint s'établir d'Angleterre en Amérique, enseignant que le mariage est un état de péché. On en compte aujourd'hui cinq à six mille, répandus dans une quinzaine de villages, sur plusieurs points des États-Unis. Leur nom, qui veut dire tremhleurs, leur vient d'une cérémonie fort extraordinaire de leur religion. Quand ils s'assemblent pour leur culte, ils s'alignent sur plusieurs rangs et commencent par faire de légers sauts en l'air ; puis les mouvements s'accélèrent peu à peu, et bientôt, saisis d'un transport religieux, ils mettent habit bas et se livrent à des gambades effrénées, comme s'ils voulaient toucher au plafond. Ils appellent cela se réjouir dans le Seigneur. Ensuite, ils reprennent tranquillement leurs sièges pour écouter la prédication , jusqu'à ce que fati'gués de prêter l'oreille , ils recommencent leur gymnastique.
En France, des gens qui annonceraient qu'ils vont mettre leur argent en commun, qui jureraient de n'avoir jamais d'enfants, et qui se réjouiraient dans le Seigneur en faisant des sauts périlleux, seraient ou des aliénés ou des escrocs. En Amérique, ces sectaires, gentlemen and ladies^ sont des gens hon-
nêtes, rangés, laborieux, fidèles à leurs engagements, au plus délicat de tous, à leur vœu de chasteté! C'est là un problème social que je n'entreprendrai pas de résoudre.
Malgré ces mœurs paisibles, il ne faut pas croire que Rappistes et Shakers ne soient pas vus de fort mauvais œil et même avec une sorte d'horreur par les Américains. Aux États-Unis la société repose sur deux principes, l'accroissement indéfini de la population et la toute-puissance de l'individualisme. Oter à l'individu le droit de posséder, et à la population le moyen de s'accroître, c'est ici, plus que dans tout autre pays, un crime de lèse-société.
Les scrupules religieux des sectes évangéliques augmentent encore l'antipathie qu'inspirent les Rappistes et les Shakers. Les ministres des différentes sectes protestantes, anglicans, congrégationalistes, baptistes,' méthodistes, etc., insinuent volontiers que les chastes sectateurs de George Rapp et de mère Anne Lee profanent le nom du Christ qu'ils disent adorer, et ne valent guère mieux que de simples païens. Les consciences calvinistes, tenues perpétuellement en éveil par l'idée des suppUces éternels, se préoccupent surtout du sort des enfants que leurs parents engagent, avant l'âge de raison, dans ces associations contre nature. Eh bien! le respect des Américains pour la liberté individuelle est tel, qu'il fait taire, en présence de pareilles
monstruosités, la voix de la société et celle de la religion, et que les Rappistes et les Shakers peuvent, sans être le moins du monde inquiétés, se livrer à leur passion négative, à leur hérésie sociale, et tout à leur aise perdre l'âme de leurs enfants.
Nous sommes arrivés à Cleveland à dix heures du soir, très-fatigués de la chaleur, de la poussière et des effroyables secousses des wagons américains. On y est presque aussi cahoté que dans une charrette trottant sur le pavé.
Nous avons trouvé d'excellents lits à Angier-Hôtel. A peine nous y sommes-nous étendus, que tous les souvenirs de la journée, spectacles, lectures ou récits, forêt des Alleghanys, batailles dans les prairies, foule hurlante de Pittsbourg , Rappistes , Shakers sauteurs et non sauteurs, se sont effacés, après un moment de mélange confus, de nos pauvres têtes endolories, pour faire place à un sommeil réparateur et profond.
Cleveland compte une population de soixante-dix mille habitants. C'est la seconde ville de l'État de rOhio et l'une des plus jolies des États-Unis. Assise sur une hauteur, au bord du lac Érié, elle domine ce vaste bassin , qui reçoit ses eaux du lac Huron par la rivière Détroit et les décharge dans le lac Ontario par la chute du Niagara.
Le lac Erié ne ressemble pas à nos lacs d'Europe, à ceux de Genève, de Constance, de Zurich, de Garde.
Ce qui caractérise ces derniers, ce qui leur donne une physionomie ou grandiose ou riante, c'est l'encadrement ininterrompu de la nappe d'eau par le panorama du rivage, c'est le mouvement continu de l'horizon, qui tantôt s'élève en pics couronnés de glaciers, tantôt s'abaisse en coUines boisées ou en prairies verdoyantes, mais qui, nulle part, ne disparaît pour faire place à la projection géométrique de la surface liquide sur le ciel. Les terres qui entourent ces lacs étant, en général, élevées, et la plus grande ouverture qu'ils puissent présenter en ligne droite ne dépassant pas une profondeur de dix lieues, le regard, rasant leur surface, rencontre partout la terre au lieu de se perdre dans le vide.
Le lac Érié ne semble pas, comme ces modestes créations de notre nature européenne, avoir été fait à la taille de l'homme et pour le plaisir de ses yeux. Bien qu'il soit le plus petit des cinq lacs du nord de l'Amérique, il n'a pas moins de quatre-vingt-cinq lieues de long de l'est à l'ouest, sur vingt-cinq de large du nord au sud. Des parties de la ville de Cleveland les plus découvertes et les plus rapprochées du rivage, l'œil n'en embrasse, à droite et à gauche, qu'une très-faible partie. Devant le spectateur s'étendent l'immensité et l'horizon sans bornes. Le jeu de la lumière sur la surface unie, ridée ou soulevée du lac, produit les mêmes effets que sur celle de la mer ; le flot y bat le rivage avec le même
mouvement régulier et sonore, et, comme, dans les paysages maritimes, c'est sur l'azur du ciel que la voile lointaine se détache tantôt en sombre, tantôt en clair. Tout, en un mot, rappelle l'Océan et donne à Cleveland l'aspect d'un port de mer.
Les quais sur le lac sont en bois, et magnifiques, comme dans, tous les ports des États-Unis. Ces gigantesques travaux hydrauliques, multipliés sur tous les points du territoire des États-Unis, sont peut-être, parmi les merveilles de l'industrie américaine, celles qui frappent le plus l'attention du voyageur. Il faut dire, pour être vrai, qu'ils sont rendus possibles par une abondance de bois de construction telle qu'on n'en trouverait d'égale dans aucune autre contrée du globe. Aux États-Unis, on ne sait que faire des arbres; ils sont à la fois une richesse et un embarras, richesse pour l'industrie, embarras pour l'agriculture. Aussi, dans la plupart des travaux d'art pour lesquels nous employons la pierre , les Américains emploient-ils la charpente avec un grand avantage économique. Ponts, chaussées, quais, jetées, aqueducs, tout cela est en bois. Il en est de même des clôtures ; ce sont des murailles quasi pleines, en planches ou en solives, qui, en Amérique, limitent les propriétés, comme en Angleterre ce sont des haies vives, dans le midi de la France des murs en pierres sèches. Quant aux habitations proprement dites, on peut dire que tout éta-
blissement américain passe par deux phases successives, la phase de bois et la phase de pierre. Quand le Yankee se fixe sur un point du sol pour y être agriculteur, industriel ou commerçant, ce qu'il lui faut, avant tout, c'est un abri, un abri mimédiat et économique. Il se bâtit une hutte, une cabane, un hangar, un cottage, suivant ses moyens, une habitation enfin dont la forêt voisine fait tous les frais. C'est là la première prise de possession du sol. Puis avec le travail vient la richesse. Le moellon remplace alors la poutre, la maison remplace le chalet, et cela sans transition. Des constructions d'une grandeur et d'une magnificence sans égale s'élèvent tout à coup sur les débris des plus misérables échoppes. C'est ainsi que les villes américaines présentent en général deux zones concentriques; la zone du milieu en pierre, la zone extérieure en bois. La première est la ville des gens qui ont fait leur fortune ; la seconde, celle des gens qui sont en train de la faire. L'accroissement total de la cité, et Dieu sait quelles sont les proportions de ces accroissements ! résulte d'un double mouvement des matériaux de construction : d'un côté, la pierre s'étend, aux dépens du bois, du centre à la circonférence ; de l'autre, le bois, par de nouveaux éléments ajoutés à la circonférence et par une sorte d'action centripète, tend sans cesse à remplacer les anciens éléments ligneux intérieurement transformés.
Au centre de la ville de Gleveland est la rue commerciale, rue d'une largeur immense et bordée de magnifiques maisons. Ces maisons, d'une architecture fort riche et où les tons rougeâtres dominent, présentent au rez-de-chaussée des étalages d'un développement et d'un éclat incroyables, aux étages supérieurs des surcharges d'affiches gigantesques en lettres d'or, et sont enfin couronnées par d'immenses bannières flottantes, bannières de l'Union, bannières de l'État, bannières-réclames. Quand le soleil vient à jouer au milieu de ce pailletage colossal d'or, de pourpre et d'azur, l'effet en est magnifique. Il est vrai que ce commerce, tout actif qu'il est, n'a de réellement somptueux que son apparence et son étalage le plus superficiel. Les plus belles boutiques n'ont que des objets de pacotille, presque tous de fabrication européenne; aucune n'a de spécialité, seule condition et seul indice d'une industrie véritable alimentant un commerce sérieux. Du moment qu'un marchand inscrit sur son enseigne Dry goods (marchandises sèches), ce qui yeut dire qu'il ne vend ni vin, ni bière, ni gin, vous pouvez lui demander indifféremment des bottes ou de la farine, un parapluie ou un revolver.
Lorsqu'on s'éloigne de la grande rue marchande, les maisons s'isolent les unes des autres au milieu de beaux jardins, en même temps que le nombre de leurs étages se réduit à un ou deux. Ce sont les ha-
bitations particulières. Les immenses édifices de la grande rue, juxtaposés à la manière française, ne sont que des maisons d'affaires, de travail, de passage, magasins, hôtels, écoles, etc. En Amérique, comme en Angleterre , comme en Allemagne, chez toutes les races germaniques enfin, la famille a une certaine répugnance pour la promiscuité des grandes villes, un goût instinctif pour l'isolement, pour les demeures agrestes et retirées. En arrivant dans les Gaules, les conquérants Germains se trouvaient mal à l'aise dans les opulentes cités Romaines; ils préféraient promener leur cour barbare de villas en villas, sortes de grandes habitations rustiques, sur la lisière des forêts, moitié fermes, moitié châteaux. Quanta nous autres Français modernes, qui revenons chaque jour davantage à notre origine latine, il nous faut le bruit, la boue, le tumulte des grandes villes ; il nous faut le contraste de l'extrême richesse et de l'extrême Tnisère; nous aimons à sentir à chaque instant le coudoiement de la foule. A Paris, les quartiers retirés, silencieux, les quartiers à jardins et à hôtels, les quartiers sans populace, dans le goût anglais enfin, sont délaissés par les fortunes nouvelles. On se plaît à vivre dans de grandes casernes, où Ton partage tout avec des inconnus, le palier, l'escalier, la cour, la cave et les faveurs du concierge. Tout cela est antipathique aux populations d'origine anglaise, contraste qui n'a rien de surpre-
nant, car il n*est qu'une des faces de l'antagonisme moral des deux grandes races européennes, dont l'une place le point de départ de toutes choses dans la société, et l'autre dans l'individu.
Mais pour en revenir des rois chevelus à Gleveland, je vous dirai que toutes ces maisons, entourées de verdure et d'ombrage, sont charmantes, quoique l'architecture en soit d'un goût souvent douteux. Ce que l'on remarque surtout dans l'ensemble, c'est la variété des formes, des dimensions, des couleurs. On sent que dans ces contrées de l'Ouest, l'émigration allemande a mêlé quelques éléments fantaisistes et artistiques à la froideur monotone du goût anglais.
Une des curiosités du pays, c'est le tracé du chemin de Ter de Gleveland à Buffalo par Ërié. Ce tracé suit la rive méridionale du lac de ce nom. Au lieu de faire un terrassement le long du rivage, on a préféré établir, en plein lac, une double ligne de pilotis reliés entre eux par des traverses ; sur les pilotis on a posé simplement des rails, et sur ces rails on lance les locomotives et les trains. Vous courez ainsi, pendant plusieurs milles, à quelques pieds au-dessus de la vague écumante, dont les embruns viennent fouetter les vitres des wagons comme ils feraient des bastingages d'un navire.
Le Prince a passé, à Gleveland, les journées d'hier 18 et d'aujourd'hui 19 août, à recevoir les visites
des principaux habitants (car aux États-Unis ce sont des notables que Ton rencontre et non des autorités) et à parcourir les environs du lac, qui sont d'un aspect un peu froid, mais où tout respire l'aisance et le progrès.
Le projet primitif du Prince, en s'arrêtant à Cleveland, était d'y passer seulement le dimanche, jour d'arrêt forcé dans l'État de FOhio, par suite de la suspension obligatoire et légale de tout ce qui est locomotion et travail. Nous devions, le lundi matin, reprendre la voie ferrée et continuer à nous avancer vers l'ouest, dans la direction de Saint-Louis. Mais à la vue du lac, en présence d'un temps admirable ayant déjà quelque chose de la transparence et de la fraîcheur des belles journées des régions polaires, le Prince s'est senti saisi d'un irrésistible désir de s'embarquer sur-le-champ. Nous venons de nous rendre au port, Bonfils et moi, pour nous enquérir des moyens d'effectuer cette navigation. Nous avons trouvé un grand bateau à vapeur, le North-Star (l'Étoile du Nord), qui, partant de Gleveland ce soir même, doit traverser le lac Érié et le lac Huron, pénétrer jusqu'au fond du lac Supérieur, et revenir ensuite par le même chemin à son point de départ, après avoir fait escale à différents points de la côte, pour prendre et déposer des passagers et des marchandises. Cette double traversée, dont on évalue la durée à une douzaine de jours, est de six
cent cinquante lieues, ni plus ni moins. Le Prince a l'intention de n'en faire que la première partie et non de revenir sur ses pas. Il est vrai qu'on ne peut nous donner à Cleveland aucune indication précise sur la manière dont il nous sera possible de passer des bords du lac Supérieur sur ceux du Mississipi ; mais nous abandonnons la chose au hasard, dans la contiance que sur les lieux mêmes les renseignements et les ressources locales ne nous feront point faute. Nous venons donc d'arrêter notre passage sur VÉtoile du Nord jusqu'à Bayfield, dernière escale où doit toucher le steamer, dans l'ouest..
Le Norih'Slar, construit sur le modèle dont je vous ai donné la description dans ma première lettre, est un bateau de grandeur moyenne; je pense qu'il a une centaine de mètres de longueur. Il y en a de beaucoup plus longs sur leMississipi,et de beaucoup plus petits en rade de New-York, sur l'Hudson, sur les lacs même. L'agent comptable et le chef du service intérieur nous en ont fait visiter, à Bonfils et à moi, toutes les parties et tous les détails. Nous avons fait choix de la cabine du Prince et des nôtres.
Nous étions sur la plate-forme inférieure, réunion de magasins et de locaux de toute espèce séparés par des rues et des squares^^ quand nous avons entendu le bruit d'une voiture non sur le quai, mais dans le bateau même. Un petit tilbury, traîné par un petit cheval et conduit par un gros gentleman.
s'est arrêté près de nous. Le gros gentleman en est descendu, a donné ordre qu'on mît la voilure sous la remise et le cheval à l'écurie (remise et écurie du bateau, bien entendu), puis s'est fait présenter à no\is sous le nom de M. Sweet, capitaine du North-Star et l'un des plus forts actionnaires de la Compagnie qui possède le steamer.
Nous nous attendions à trouver un de ces farouches loups de mer ou de lac, comme vous voudrez, une manière de Walker, un de ces héros d'aventures américaines, tels que la crédulité européenne se les représente, conduisant leurs équipages et traitant avec les sauvages pionniers de ces contrées reculées, le revolver à la main, habitués surtout, dans des luttes de vitesse journalières, à faire sauter leur navire pour la plus grande gloire de leur pavillon et l'honneur de leurs passagers. Aussi, en abordant notre capitaine, j'avais poussé Bonfils du coude en lui disant k voix basse : « Voici celui qui doit nous faire sauter; » prophétie encourageante à laquelle il avait répondu par un geste de résignation muette.
Je ne sais pas ce que sont les camarades de M. Sweet, mais je déclare qu'en ce qui le concerne personnellement, jamais appréhensions ne furent moins justifiées que les nôtres. L'honorable capitaine est l'homme le plus doux, le plus poli, le plus sage, et en même temps le plus habile et le plus
ferme qu'on puisse rencontrer. Il y a vingt ans qu'il navigue sur les lacs, et nous n'avons eu aucune peine à le croire, quand avec un sourire modeste il nous a assuré qu'il n'avait jamais sauté ni fait sauter personne.
Il nous a fait visiter en détail la machine, qui est fort belle, fort bien tenue, à un seul cylindre et à condensation, avec des chaudières en bon état, marchant à trois atmosphères et éprouvées à huit. Il nous a paru très-flatté de la préférence que le Prince avait accordée à son bâtiment, et nous a dit que tant que Son Altesse Impériale serait à bord, le drapeau français flotterait sur le steamer, à côté de celui des États-Unis.
Nous le quittons enchantés de ce que nous venons de voir, et augurant bien de l'expérience que nous allons faire des mœurs américaines pendant notre voyage. Vous savez qu'aux États-Unis la vie de bord tient une place considérable dans l'existence générale de la nation, qu'elle en est une des faces les plus caractéristiques, que la société américaine s'y montre, plus que partout ailleurs, telle qu'elle est, avec ses qualités, ses défauts et ses singuliers usages. Nous allons avoir un contact de plusieurs jours, un contact intime et personnel avec le peuple que nous sommes venus visiter. Nous espérons y puiser un des enseignements le plus précieux de notre voyage.
Détroit. — Le général Cass. — Passagers à bord du North-Star.
— Mœurs du bord. — Premières relations. — Une grosse caisse.
— Un major irlandais. — Les repas à bord du North-Star. — Les bals. — Entrée dans le canal Sainte-Marie.
A bord du North-Star, le 21 août 1861.
Mon colonel,
Ainsi que je vous l'annonçais dans ma dernière lettre jetée à la poste de Cleveland, au moment de notre départ, nous avons quitté cette ville le 19 août k 9 heures du soir. Le North-Star nous a fait traverser pendant la nuit le lac Érié dans sa largeur, et le 20 nous nous sommes réveillés à Détroit, ville située sur la rive occidentale du canal naturel qui sert à la décharge des eaux du lac Huron dans le lac Érié. Ce canal, qui a trente lieues de long et qui
dans toute l'étendue de son développement sépare le Canada de l'État du Michigan, se divise en trois parties distinctes : la première porte le nom de Rivière-Détroit, et verse ses eaux dans le lac Érié ; la seconde, ou partie centrale, s'appelle lac Saint- Clair; c'est un épanouissement circulaire de la nappe d'eau, d'un diamètre de dix lieues; enfin, la partie supérieure du canal se nomme aussi rivière Saint-Clair et reçoit directement le trop-plein du lacHuron.
Les deux rivières ont une largeur moyenne de sept à huit cents mètres. Elles coulent lentement et à pleins bords au milieu d'une des plus vastes et des plus belles plaines du monde. Sur la rive américaine, comme sur la rive Canadienne, le sol, à peine ondulé, présente une prairie verdoyante sans fin, arrosée de larges et paisibles rivières, entrecoupée de forêts de platanes, de chênes, d'érables et d'acacias. Le lac Saint-Clair est lui-même parsemé d'îles charmantes dont la végétation, recouvrant jusqu'à l'anneau d'or tracé par le sable autour de leurs rivages, paraît surgir du sein des eaux et y enfoncer ses racines.
Le quai où nous avons débarqué, en arrivant à Détroit, est à l'extrémité de la grande rue Marchande, de sorte que ce premier aspect de la ville rappelle celui de Marseille et de la Canebière. Mais comme tout le mouvement et le commerce de Détroit sont
concentrés sur cette artère principale, elle l'emporte de beaucoup en longueur et en magnificence sur la rue fameuse, orgueil de la cité phocéenne. A droite et à gauche de cette grande ligne, la ville s'étend au loin, semblable à un beau jardin percé de longues avenues, dont les bosquets ombrageraient des milliers de constructions de toutes les grandeurs et de tous les styles.
Au moment où nous alhons descendre du bateau, le Prince a reçu la visite d'un personnage illustre dans l'histoire^des États-Unis, du général Gass, qui venait lui faire les honneurs de Détroit, lieu de son opulente et paisible retraite.
Le général Cass, natif du New-Hampshire, a débuté dans la carrière politique et militaire lors de la guerre de 1812. Pourvu d'un commandement dans les milices américaines, il prit part aux opérations qui eurent pour théâtre le haut Canada. Après la guerre, il fut nommé gouverneur du territoire du Michigan, et se fixa à Détroit. C'est alors qu'il y fit de grands achats de terrains. La ville ayant pris, depuis cette époque, un énorme accroissement, la fortune du général Cass est devenue une des plus considérables qu'il y ait aux États-Unis. Il a certainement plus d'un million de francs de revenu. Lorsqu'en 1837, le Michigan cessa d'être un territoire pour devenir un des États de la Confédération, le général Cass le représenta au Congrès en qualité de séna-
teur. Depuis, il n'a cessé d'occuper les plus hautes fonctions . De 1 840 à 1 846, il a été ministre des États- Unis auprès du gouvernement français. Ce long séjour à Paris, la fréquentation des principaux personnages de l'Europe, l'intimité du roi Louis-Philippe, ont procuré au général Gass un fond d'instruction politique qui manque habituellement à ceux des hommes d'État américains qui ne sont jamais sortis de leur pays. Il était ministre des affaires étrangères de l'avant-dernier président, M. Buchanan, lorsque l'élection de M. Lincoln et Favériement du parti républicain ont amené la chute de toute l'ancienne administration et renouvelé de la base au sommet le personnel gouvernemental des États-Unis. Si plusieurs des ministres de M. Buchanan, si M. Buchanan lui-même ont été accusés d'avoir, dans la prévision d'un grand déchirement de l'Union, accumulé la meilleure partie des ressources matérielles de la Confédération dans les États du Sud, c'est-à-dire entre des mains qui allaient devenir rebelles, le général Gass n'a jamais été soupçonné d'avoir trempé dans cette machination ténébreuse que les hommes du Nord qualifient de trahison. Il est sorti honorablement des fonctions publiques comme il y était entré, et est venu finir ses jours dans l'État et dans la ville où il a commencé sa carrière. C'est un homme ■ de soixante-dix-neuf ans, à la physionomie distinguée, intelligente et mélancolique. Soit que la
chute du parti démocrate auquel il appartient, et qui depuis trente ans gouvernait l'Union, ait blessé chez lui des convictions trop vieilles pour être susceptibles d'une modification quelconque, soit que la rupture du lien fédéral ait frappé son esprit d'un coup terrible, le général Cass est profondément découragé. Il désespère de son pays, ne prévoit que malheurs, ruines et humiliations. Pour lui , l'œuvre de Washington, cette œuvre dans laquelle Washington luimême n'a jamais eu une foi entière, est sur le point de s'écrouler. Il est difficile de ne pas être ému en entendant ce vieillard octogénaire parler ainsi de la ruine de ses plus chères espérances , comme s'il sentait que le dernier lien qui l'attache à la vie est sur le point de se briser.
Le découragement que l'état de la république inspire aux vieux démocrates se transforme en un sentiment de mécontentement plus vif dans la jeune génération, héritière de leurs doctrines. Le fils du général Cass, homme instruit, bien élevé, fort riche, longtemps ministre à Rome, représente assez bien cette haute classe des États-Unis que Tocqueville nous dépeint comme aspirant à la vie européenne, et déjà fatiguée de l'Amérique avant d'y avoir pris racine. Le major Lewis Cass, passionné pour les arts, pour les plaisirs de l'intelligence, pour ceux que donne une société polie, ne rêve qu'à l'Italie où lui a été révélée une existence nouvelle.
Dans l'impuissance de ses regrets, il jette un regard d'envie sur la rive canadienne, dont il n'est séparé que par le canal, et qui pour lui est comme un petit coin de l'Europe, ^c Quand je veux aller dans le monde, dit-il, je passe le détroit. »
Ces messieurs ont conduit le Prince dans leur voiture visiter toute la ville. C'était jour de marché. Aux environs du champ de foire régnait une animation extraordinaire, et, si l'on peut parler ainsi, une animation toute française. Il est certain qu'au milieu de cette cohue de paysans accourus de la rive canadienne aussi bien que de la rive américaine, pour vendre leurs denrées, bestiaux , grains, légumes, etc., on entendait plus de mots français que de mots anglais.
Évidemment, aux environs de Détroit, sur les deux rives du canal, les petits propriétaires, les paysans cultivateurs du sol sont, en grande partie, les descendants des anciens colons français. La race anglo-saxonne a apporté dans le pays l'industrie, le commerce; c'est elle qui habite les villes et qui constitue la bourgeoisie. Le français que nous entendions était prononcé avec un accent normand bien caractérisé, ce qui est tout naturel puisque, de toutes nos anciennes provinces, c'est la Normandie qui, au dix-septième et au dix-huitième siècle, a fourni le contingent le plus considérable à l'émigration canadienne. Il nous a même semblé, mais peut-
être était-ce là une illusion patriotique, que la cape des hommes et la coiffure des femmes appartenaient à ces types bien connus que l'on trouve sur les rives de la basse Seine.
Le Prince est entré dans la maison du général Cass. L'intérieur en est fort simple, comme le sont en général les habitations des plus riches particuliers dans les États du Nord. Ici l'on ne jouit pas de sa fortune dans le sens que nous attachons à ce mot en Europe. Aucun luxe d'ameublement, d'équipages, de table; nul goût pour les collections, les livres, les tableaux. Les hautes classes ne savent pas partager leur existence entre la ville et les champs; partant, rien qui ressemble à un château ni à la vie de château, à ces habitudes hospitalières et dispendieuses, luxe et passion de Taristocratie anglaise, et à un degré moindre, de notre haute bourgeoisie.
Je ne me suis pas encore bien rendu compte de l'emploi que les riches Américains pouvaient faire de leur argent. Je soupçonne que plus ils en ont, plus ils en jettent dans les spéculations et dans les affaires, jouissance très-réelle pour eux et qui en remplace beaucoup d'autres. Quant aux hommes, en très-petit nombre, qui, ayant acquis de grandes richesses, ont renoncé aux affaires, je crois que ce sont précisément ceux-là que nous voyons apparaître de temps à autre en Europe, où ils semblent n'être venus que pour y chercher les moyens de dépenser
leur fortune. Ils sont alors fort inexpérimentés dans ce genre d'existence tout nouveau pour eux. Nonseulement les jouissances qu'ils recherchent sont plus fastueuses que délicates, plus conventionnelles que réelles, mais, en général, ils se montrent étrangers à la notion financière fondamentale qui distingue le capital du revenu. Aussi les voyons-nous, brillantes et fugitives comètes, éblouir pendant quelques années le monde parisien par leur luxe de mode, leurs fêtes splendides et banales, et disparaître tout à coup dans une obscurité complète, ne laissant pour traces de leur passage que quelques factures éparses chez les grands fournisseurs de la capitale, oublis involontaires d'une liquidation précipitée.
La maison du major Lewis Gass est beaucoup plus coquette que celle de son père. Il a rapporté d'Italie une grande quantité d'objets d'art, tableaux, sculptures, bijoux, qui font de son salon un petit musée. 11 y a dans cette collection plusieurs jolies choses, mais aucun morceau capital.
Au moment où nous arrivions sur le quai pour nous rembarquer, une foule compacte obstruait les abords du North-Star. Elle fit éclater de chaleureuses acclamations sur le passage du Prince, et les continua après qu'il fut monté à bord. Alors le capitaine Sweet vint prier Son Altesse Impériale de se montrer à la population, suivant l'habitude améri-
caine. Dès que le Prince parut sur le toit du steamer, les applaudissements redoublèrent, étouffés presque aussitôt par le cri de : Silence! silence! Un gentleman en habit noir et cravate blanche venait, par une fenêtre mansardée, de se hisser sur le faîte d'une des maisons du quai, précisément en face du North-Star, de sorte que le Prince et l'orateur officieux, chacun sur leur toit, allaient échanger leurs compliments à quarante pieds au dessus de la foule attentive.
Le gentleman, qui avait visiblement l'habitude des harangues publiques, prononça d'une voix retentissante un petit discours fort bien tourné. Il commença par déclarer modestement, sans doute pour se concilier son auditoire, que l'Amérique était la véritable école des princes, des hommes d'État, des industriels, des artistes, des poètes et des savants. Puis il rappela la vieille alliance de la France et des États-Unis, les souvenirs de la guerre de l'Indépendance, et affirma que la république comptait sur l'amitié de Napoléon lïl, comme elle avait eu l'amitié de Napoléon 1". Sa péroraison, Hurrah! for Prince Napoléon^ hurrah! hurrah! fut accueillie par des acclamations formidables telles que des poitrines américaines savent seules en pousser. La musique de VÈtoile-dU'Nord y répondit par une détonation générale de tous ses instruments, ophicléides, trombones et grosses caisses, accompagnée du sifflement
OU plutôt du rugissement de la machine; car la machine à vapeur n'a pas la même voix ici que chez nous, quand le doigt du mécanicien entr'ouvre ses lèvres de fer; en France, c'est un son perçant et aigu comme un éclat de rire ; en Amérique, c'est un cri rauque et profond comme la plainte lugubre d'une bête féroce. Cet effroyable vacarme dispensa le Prince de répondre. Il se contenta de saluer la foule, tandis que la masse énorme du steamer se détachant lentement du rivage, battait doucement l'eau de ses roues, comme un gros oiseau qui essaye ses ailes, avant de s'élancer à toute vitesse sur la surface azurée du détroit.
Pendant que le North-Star traverse sans s'arrêter le lac Huron dans toute sa longueur, j'ai le temps de vous faire connaître nos compagnons de voyage, et de vous introduire au milieu de ce petit monde flottant qui va vous offrir un spécimen assez complet des mœurs américaines.
Nous sommes à bord quatre-vingt-cinq passagers de première classe, et il y en a trente-cinq de seconde. Les dimensions et l'emplacement des cabines constituent la seule distinction entre les deux classes. La table et le salon sont communs à tout le monde ; c'est dire assez que l'on vit ici sur le pied de la plus complète égalité.
Si une pareille confusion des rangs, des classes, des fortunes, comme il vous conviendra de dire,
s'établissait tout à coup parmi nous, dans nos chemins de fer, nos bateaux à vapeur, nos tables d'hôte, nos théâtres, si l'élégante femme du monde était obligée de s'asseoir à côté de l'humble ménagère, l'homme de loisir à côté du prolétaire aux mains calleuses, il en résulterait, pour les uns comme pour les autres, des froissements et un malaise dont nos plus sincères et nos plus ombrageux démocrates seraient les premiers à souffrir. Cela n'est pas douteux, et l'une des causes de ces antipathies réciproques et profondes que la révolution de 1848 a fait surgir aii sein de notre pays, et dont il reste encore des traces, a peut-être été dans ces rapprochements forcés, dans cette confusion factice de toutes les classes, auxquels notre société, où tout est de mode, a eu la fantaisie de se prêter subitement et sans préparation. On vit alors le pauvre faire un pas en avant, le riche un pas en arrière, le premier par vanité, envie ou malice, le second par faiblesse, ambition ou mode, tous deux pour se donner la main sur le terrain soi- disant de l'égalité, et pour opérer dans les mœurs la même fusion que l'on croyait accomplie dans les idées. Puis chacun, après avoir gauchement forcé ses habitudes, s'est retiré, mécontent d'un contact que rien n'avait préparé ni adouci ; tant il est vrai qu'il faut plus de temps pour transformer les mœurs que les opinions et les principes.
Aujourd'hui, bien qu'après les Américains nous soyons, de tous les peuples, le plus foncièrement démocratique, nous conservons encore dans nos traditions sociales des lignes de démarcation assez nettement tranchées. Nous faisons une classe à part des gens comme il faut; nous faisons une distinction entre un monsieur et un homme, entre une dame et une femme. Ces définitions ne sont pas très-précises, cependant on peut dire que dans l'acception ordinaire, un monsieur, l'analogue du gentleman anglais, est celui qui ne travaille pas de ses mains, qui ne se montre ni en casquette, ni en veste, ni en blouse, qui va au café et non au cabaret.
-Quand chez nous, des gens appartenant à des classes différentes se trouvent, par exception, placés côte à côte, dans des conditions d'égalité réelle, c'està-dire en dehors de tout rapport de travail, de commandement ou d'affaires, en un mot dans la même société, ils s'en tirent en général assez maladroitement les uns comme les autres. L'homme du peuple se sentant gêné, exagère, pour couvrir son embarras, la rudesse de ses manières ; l'homme comme il faut veut faire de la dignité et ne montre bien souvent que de la morgue. Vous vous doutez bien, mon colonel, que si, aux États-Unis, toutes les conditions sociales sont habituellement confondues dans la pratique d'une vie commune, et si personne ne souffre de ce mélange, c'est que les caractères dis-
tinctifs y sont beaucoup moins accusés, beaucoup moins sensibles que chez nous, et qu'ils disparaissent sous une sorte de niveau général. Il y a plusieurs raisons pour cela : d'abord celle du costume. Sommes-nous bien sûrs que pour nousmêmes , pour nous autres Français , l'habit ne soit pas le principal signe distinctif auquel nous reconnaissons l'homme qu'il faut faire asseoir et l'homme qu'il faut recevoir debout? Toujours est-il qu'aux États-Unis, ce signe extérieur disparaît à peu près complètement dans l'uniformité générale de la mode. Les personnes aisées s'habillent toutes fort mal, très-simplement, si vous aimez mieux. On achète, en général, un vêtement et des chaussures toutes faites, et on les porte sans changement de toilette jusqu'à ce qu'ils soient usés; on les jette alors pour en acheter de nouveaux. Quant aux pauvres, aux artisans, aux ouvriers même, ils portent presque tous l'habit et le chapeau noirs. C'est pour eux le costume officiel du citoyen américain; ils le prennent aussitôt qu'il leur est possible de quitter leurs habits de travail, et souvent même on voit ici cette toilette, qui serait en France une sorte de toilette de salon, figurer dans son ensemble , ou dans quelques-uns de ses éléments dépareillés, au milieu des occupations les moins aristocratiques et les moins mondaines. Habitudes analogues pour les femmes : toutes portent cha-
peau, ce qui bouleverse toutes nos idées françaises sur les convenances sociales.
Vous voyez d'ici, mon colonel, que par suite des tendances convergentes de la mode d'en haut et de la mode d'en bas, une réunion quelconque d'Américains appartenant aux conditions les plus différentes, doit présenter à l'œil un aspect assez uniforme. Si l'on y pénètre plus intimement, si l'on écoute les conversations qui s'y tiennent, on n'est pas moins frappé du caractère monotone et simple des idées mises en circulation, de la facilité que doit trouver l'esprit le moins cultivé pour les comprendre et pour s'élever jusqu'au niveau général. Le prix du coton ou du maïs, les affaires intérieures de l'État (beaucoup plus souvent que celles de la Fédération), quelques discussions générales sur la personnalité du président en fonction, et celle des prétendants à sa succession, voilà le thème à peu près invariable des conversations américaines, qu'elles aient heu dans le salon ou dans l'atelier, au club ou dans la rue, à la table d'hôte, sur le bateau à vapeur ou dans le car du chemin de fer. Or, comme ces questions peu compliquées remplissent à satiété, et sous la forme d'une redite perpétuelle, les incommensurables colonnes d'innombrables journaux, et que l'étude consciencieuse de ces pesantes productions est la passion, le pain quotidien d'un peuple chez qui tout le monde sait
lire, et qui n'a guère d'autre distraction que la lecture, il s'ensuit que chacun possède le fonds commun qui alimente exclusivement les discussions générales et le mouvement intellectuel de la société. Jamais dans l'échange des idées (toutes réserves faites pour de brillantes exceptions), jamais une de ces digressions élevées sur la littérature, Fart, la science, une de ces pointes recherchées sur le terrain des passions, des plaisirs, des personnalités mondaines, qui (ont souvent chez nous qu'un pauvre diable sans instruction et sans argent se retire l'oreille basse, et le dépit au cœur, d'un cercle où il entend parler de choses qu'il ne comprend pas et de jouissances auxquelles il ne peut aspirer.
Les Américains ont donc beaucoup moins de motifs que nous de se diviser et de se subdiviser en classes, en catégories, en coteries; enfin, par-dessus tout, ils ont l'habitude de vivre tous pêle-mêle, coude à coude, dans tous les endroits pubhcs,. dont les analogues, en Europe, sont découpés en cases, en compartiments, parqués et barricadés. Tout le monde ici est à son aise, quel que soit son voisin. On appelle sir^ monsieur, le premier venu quel qu'il soit. Je vous assure que c'est une habitude trèscommode; on n'est pas obligé, comme chez nous, de courir, pour chaque cas particulier, après une dénomination convenable qu'on ne trouve jamais, car lorsqu'on ne croit pas devoir qualifier de mon-
sieur la personne qu'on appelle, et qu'on ignore sa profession, on est presque obligé de lui dire : Eh ! r homme !
Du reste, il est étonnant combien l'étranger se fait vite à ces mœurs nouvelles pour lui, qui, transportées tout à coup en France, seraient justement choquantes au dernier point. Tout cela se fait si naturellement, avec si peu d'efforts et de froissements, qu'on est aussi à l'aise dans ce milieu que si l'on y était né. Je parle de l'impression de tout étranger de bonne foi et sans vanité puérile, et non pas seulement de notre impression personnelle à nous autres soldats français. Pour nous, en effet, ce ne sont pas là des choses nouvelles, car c'est la gloire, la passion et la force de notre armée de recevoir dans son sein les éléments les plus disparates de la nation, et de les y fondre, sous l'influence du devoir et de l'amour de la patrie, en un alliage d'airain dont nous défions un peuple quelconque, même les Américains, d'égaler jamais et la trempe et l'homogénéité indestructible.
Nous voilà donc au milieu de cent ou cent cinquante Américains, de toutes les conditions, de tous les états, de tous les métiers possibles, riches propriétaires avec leurs femmes et leurs enfants, jeunes misses en party (groupe, société de voyage) sous la garde les unes des autres, austères familles de quakprs, modestes ménages d'artisans, pionniers,
mineurs, industriels, aventuriers, touristes; les uns voyageant pour leur plaisir, les autres pour leurs affaires, beaucoup sans but précis ni déterminé, mais s'élançant, à la poursuite de la fortune, vers les contrées encore vierges du Nord et de l'Ouest, et laissant au hasard, avec une confiance et une imprévoyance tout américaines, le soin de décider s'ils y travailleront de leurs mains aux mines ou aux défrichements, s'ils se feront aubergistes, marchands ou journalistes, ou si pour quelques dollars ils n'achèteront pas des terres immenses, destinées peut-être à valoir, quelque jour, un royaume.
Je fais tous mes efforts, mon colonel, pour me préserver de toute généralisation, et je me mets en garde contre moi-même, afin d'éviter de tomber dans la manie de synthèse et d'induction propre aux voyageurs, qui leur fait conclure d'un fait particulier à une règle générale, et étendre à tout un pays et à toute une époque une observation particulière recueillie sur un point et à un moment déterminés. Il est donc bien entendu que je ne parle ici que du North-Star, et non des mille steamers américains qui sillonnent les lacs, les fleuves, les mers du nouveau monde et l'océan Atlantique; que, des voyages du North-Star, je n'ai connu et ne raconte que celui qu'il a fait au lac Supérieur, au mois d'août de l'an de grâce 1861. C'est là une méthode très-commode, qui dispense du travail des conclu-
sions générales et avec laquelle, pour peu que l'on soit sincère, on ne risque ni de se tromper, ni d'avoir un contradicteur. Je retire et désavoue même d'avance, une fois pour toutes, toute expression, tout entraînement littéraire qui sembleraient étendre ma pensée au delà du cercle des choses que j'ai vues avec mes yeux et entendues avec mes oreilles. Ces réserves faites, et ces précautions prises contre l'accusation de paradoxe, je vous dirai qu'en France, en Angleterre et dans les nombreux pays où nous avons voyagé, nous n'avons jamais rencontré une réunion un peu nombreuse, capable de mener, pendant une semaine, une vie plus calme, plus décente, plus sociable que celle du North-Star. Quand je dis sociable, il faut s'entendre; il est vrai qu'entre eux tous ces gens-là paraissent se mêler fort peu ; chacun vit avec sa party, s'il en a une, ou tout seul dans son coin (toujours le même coin) , à lire le journal (toujours le même journal, et , je soupçonne, le même numéro). Ils ne sont ni causeurs, ni communicatifs, ni curieux, ni gais ; tranchons le mot, ils ont un air triste et ennuyé. Quand je vous ai parlé de leur sociabilité, j'ai voulu dire leur sociabilité vis-à vis du Prince et de sa suite. Il n'est pas de prévenances discrètes, de politesses muettes dont chacun ne fasse preuve envers nous, depuis le capitaine jusqu'au dernier passager. Sur notre passage, les mines les plus renfrognées s'é-
claircissent d'un sourire engageant, les mains les plus obstinément attachées aux poches des paletots s'empressent de nous approcher l'objet que les nôtres vont toucher; chacune de nos observations, quand elle peut être entendue et comprise, reçoit des réponses officieuses, timides, à mi-voix. Les couloirs sont toujours libres devant nous, et si personne ne nous ôte son chapeau, c'est qu'après tout chaque pays est bien libre de choisir arbitrairement et pour son usage un signe matériel du salut, comme les Arabes se touchent les lèvres, les Turcs le front, et je ne sais plus quel peuple de l'Asie place le témoignage de l'affection et de l'estime dans une friction réciproque du cartilage nasal. Cette bienveillance empressée, cette cordialité à notre égard, sont des exceptions aux habitudes généralement roides et peu sociables des Américains entre eux; je ne le nie pas, mais vous conviendrez, mon colonel, que ce n'est pas à nous à convertir cette exception en reproche, et qu'il nous faudrait une dose d'impartialité bien sévère et bien rigoureuse, pour ne pas faire un mérite à ces braves gens de leur goût pour les Français et de leur admiration pour la France impériale et le nom de Napoléon.
Tout le monde est, à bord, au courant non-seulement de toutes les particularités concernant le Prince, mais de tout ce que nos modestes personnalités, à nous autres, ses aides de camp et ses amis,
peuvent avoir d'anecdotique ou d'historique. Ce grand travail de la presse américaine sur notre voyage princier a commencé du jour où le Jérôme- Napoléon a mouillé en rade de New- York. Au lieu des autorités emplumées et brodées qui, dans tout autre pays, se seraient rendues à bord, pour présenter leurs compliments et leurs services, nous avons été envahis^ dès notre arrivée, par une foule de gentlemen affairés qui se sont mis à mesurer le navire en long, en large, à compter les canons, les matelots; à prendre les noms de l'équipage, des passagers, à accabler tout ce qui leur tombait sous la main de questions, sur l'âge du Prince et de la Princesse, leur taille , la couleur de leurs cheveux, leurs habitudes, etc., sans oublier la duchesse d'Abrantès, objet spécial d'une curiosité et d'un intérêt marqués. C'étaient les agents des journaux newyorkais, et vous jugerez de l'affluence, quand vous saurez que, dans le seul État de New- York, il y a plus de six cents feuilles publiques paraissant tous les jours.
A partir de ce moment, les traits épars recueillis de visu, par interrogation directe, par approximation, par correspondances d'Europe, et relatifs au Prince, à la Princesse, à leur suite, se sont peu à peu fixés, après mille fluctuations plus ou moins contradictoires, en un corps de renseignements bien compacte et en quelque sorte officiel. C'est ce travail,
moitié historique, moitié mythique, que les journaux des localités que nous traversons se transmettent de l'un à l'autre; et comme, malgré la rapidité de notre marche, la poste, le télégraphe et la presse marchent encore plus vite que nous, nous trouvons invariablement, chaque soir, au gîte, notre invariable histoire en tête des colonnes des journaux du matin. A chaque escale du North-Star, ce sont d'énormes paquets de journaux jetés à bord et contenant le même article stéréotypé. Nous ne pouvons mettre la main sur une feuille imprimée qui ne soit une de nos biographies. La littérature américaine de second ordre, celle desjournaux principalement, est d'une lourdeur sans égale. Ce sont des compilations indigestes, de pesantes accumulations de faits vrais ou faux, des canards ridicules, des déclamations puériles, sans critique, sans sel, sans esprit. On voit qu'avant tout il faut de la copie pour remplir les vingt immenses colonnes à caractères microscopiques dont se compose le journal, et qu'il faut servir à tout prix au public américain une épaisse et farineuse nourriture qui tienne beaucoup de place dans son estomac, et qu'il puisse longtemps ruminer dans les intervalles des affaires, du travail, et pendant l'ennui des soirées inoccupées.
La banalité des formules finit par être amusante à force d'être fastidieuse; ils en sont encore le plus sérieusement du monde aux figures de rhétorique
qui chez nous sont devenus le partage de Robert Macaire et de Bilboquet. En général le style-réclame s'est peu à peu substitué au style ordinaire. Ainsi, un nom quelconque ne fixerait pas suffisamment l'attention du public s'il n'était pas précédé de l'épithète le célèbre {the celebrated). Maurice n'est jamais désigné que sous le nom du célèbre fils du célèbre auteur de Consuelo. Ragon est the celebrated captain oft/ie attack of Malakoff (le célèbre capitaine de l'attaque de Malakoff). Ragon, plus qu'aucun d'entre nous, jouit d'une réputation véridique et populaire. Il est l'objet d'une vive admiration et d'une sorte de terreur respectueuse de la part des populations.
L'imagination américaine se rend assez exactement compte de ce grand fait militaire, si dramatique et si héroïque, de la prise de Malakoff, alors que la tête de colonne de la division Mac-Mahon , cinq ou six cents hommes peut-être, sur les pas de leur illustre chef, franchirent ces retranchements réputés inaccessibles, et en quelques minutes, sur un champ de bataille la moitié grand comme la cour . des Tuileries, terminèrent, du coup, une guerre qui épuisait depuis un an les trois plus grands peuples du monde, et décidèrent des destinées de l'Europe. On sait que Ragon commandait le génie à cet assaut fameux, en qui s'est résumé l'effort immense accompli par la France et l'Angleterre
pour la destruction de la moderne Troie ; on prête ici à sa personnalité des proportions homériques. Quant à Bonfils, comme il a été gouverneur de la Guadeloupe, il ne peut être que le célèbre gouverneur des Antilles, désignation que suit invariablement colle de the royal looklng gentleman, le gentleman à râir royal, à cause de son grand air et de sa belle prestance. Pour ce qui me concerne personnellement, je dois convenir que je ne jouis d'aucune célébrité. Je me console de l'obscurité qui couvre mon nom, d'abord au moyen des maximes générales qui vantent la médiocrité, ensuite en échappant plus facilement dans la foule aux démonstrations oppressives dont une popularité tyrannique et brutale entoure souvent ses favoris.
Malgré notre qualité de représentants du peuple le plus sociable du monde, nous avons été quelque temps avant de répondre aux avances qui nous étaient faites de tous côtés. Nous pensions qu'il était plus spirituel de rire de tout ce qui nous paraissait nouveausans rien approfondir etsansrien apprendre. Quand je dis nous, il est bien entendu que je ne parle ni du Prince , ni du baron Mercier. Au fond, de nous tous, le Prince est celui qui aime le plus à voyager et qui sait le mieux voyager. Rien ne le lasse, rien ne le rebute, rien ne lui paraît inditïérent ou ridicule; pour lui, l'attrait de l'instruction donne un intérêt sérieux à toute nouveauté. Quant
au baron, qui est aussi un vrai voyageur ne connaissant ni la fatigue, ni la mauvaise humeur, ni l'ennui, mais plein d'entrain, de verve, de gaieté, il se partage entre le Prince qui interroge, lit et prend des notes, et nous qui ne cherchons partout que des occasions de rire, de faire des calembours, et bien souvent aussi des prétextes pour aller dormir. Le Prince appelle cela voyager comme des malles.
C'est parmi les musiciens de notre orchestre et par l'intermédiaire de Bonfils que nous avons noué nos premières relations sérieuses, car nous avons une bande, comme on dit en Italie, embarquée à bord de VÈtoile du Nord, par les soins et aux frais de l'administration, pour la plus grande joie de ses passagers et des populations riveraines. Puisque j'ai promis de dire toute la vérité, je dois déclarer que cette musique est effroyable sous le rapport de l'exécution, et fort extraordinaire quant au choix des morceaux, car il nous a été impossible de découvrir jamais à quel ordre de composition et de compositeur appartient son répertoire. Bonfils s'est donc lié d'une étroite amitié avec la grosse caisse de l'àhande, un des artistes les plus consciencieux que l'on puisse rencontrer ; il ne se contente pas, en effet, de jouer, dans les morceaux de musique, avec une ardeur et une puissance d'exécution qui assurent à sa partie une prépondérance marquée sur
celles de ses camarades, mais il se livre, pendant ses moments de loisir, à des études solitaires sur son art, c'est-à-dire sur son instrument. C'est, dans la partie reculée du navire où il va chercher l'inspiration, comme un bruit de tonnerre continu et lointain, solo d'une grosse caisse mélancolique et rêveuse, méditations musicales à la manière de celles de Tityre, sous son tegmine fagi. Ce gentleman, ainsi qu'il s'est plu à le raconter à son nouvel ami, appartient à une bonne famille de New -York; mais la modicité de sa fortune, jointe à une irrésistible passion des voyages, et à un talent musical naturel, l'a poussé à s'engager, pour cette seule excursion au lac Supérieur, dans la musique du North-Star. 11 ne reçoit aucun émolument; l'administration lui donne la table, le logement et la jouissance de tous les plaisirs du voyage, en échange des services que son vigoureux poignet rend à l'entente cordiale qui doit exister, en général, parmi les différents exécutants d'une bande, c'est-à-dire à la mesure. Le fait est que notre grosse caisse, le soir arrivé, rentre dans tous ses droits de voyageur et d'homme du monde, échange sa tenue de travail contre un bel habit bleu à boutons d'or, et figure au piano des dames comme un ténor fort recherché, et au quadrille comme un des plus élégants danseurs. Chacun peut tirer de l'histoire . de ma grosse caisse l'enseignement qu'il voudra sur les
mœurs américaines; moi, j'avoue que je ne suis pas sans sympathie pour cet amour désintéressé de toutes les jouissances intellectuelles et artistiques que donne un voyage, et pour cette simplicité de mœurs, qui ne rougit pas, pour les payer, d'offrir en échange un service quelconque, pourvu qu'il soit honnête.
Peu à peu , et la première glace rompue , le cercle de nos connaissances s'est étendu. Maurice, en sa qualité de proche parent de Consuelo, est devenu le favori d'une party déjeunes misses charmantes, fort bien élevées, sachant allier à une sorte de liberté enfantine de manières, la convenance et le goût le plus parfait, juste assez romanesques pour qu'on ne voie pas tout à fait en elles de simples et bons camarades. En ce qui me concerne, j'ai fait la conquête d'une petite fille de neuf ans, pleine d'espièglerie et de gentillesse, qui baragouine anglais avec moi des heures entières, complaisance fort précieuse pour mon instruction, mais qui insiste toujours pour que j'échange avec elle un anneau de mariage, depuis que je lui ai dit que je reviendrais dans dix ans en Amérique, pour l'épouser. Quant à Ragon, il lui est arrivé une singulière aventure : depuis New-York nous étions suivis par un personnage d'une physionomie ascétique et sombre, quoique ayant une certaine tournure militaire. Dans les chemins de fer, dans les hôtels, à bord de
rÈtoile du Nord, nous l'avions trouvé sans cesse sur nos pas ; évidemment il nous suivait, et nous avions bien souvent remarqué le regard attentif et perçant que son œil noir et profondément enfoncé fixait sur nous et particulièrement sur Ragon. « C'est Melmoth, lui disions-nons, qui a jeté sur vous son dévolu. Un de ces jours il va vous proposer de vous passer le mortel privilège de sa puissance infernale que vous payerez du salut de votre âme, bien entendu, si vous ne trouvez pas, à votre tour, un bon camarade qui endosse le billet de Saian , et prenne le marché pour son compte. » Sérieusement, si nous n'eussions été en Amérique, nous aurions pu croire que quelque administration vigilante et protectrice nous imposait ce singulier compagnon de voyage, car il n'y avait pas lieu de le prendre pour un de ces agents de publicité que nous avons sans cesse dans nos jambes, et qui ne dissimulent d'ailleurs nullement leur curiosité intéressée, nous arrêtant par le bras pour nous demander nos noms, prénoms, qualités et détails biographiques.
Enfin un beau jour, en plein lac Huron , notre homme mystérieux a fait un pas décisif; comme incapable de garder plus longtemps le secret qui l'oppressait, il est allé droit au baron Mercier, et lui a demandé un moment d'entretien. Alors se faisant connaître à lui par son nom, qui est irlandais, et sa qualité de major dans les milices américaines, il lui
a dit qu'il avait tout lieu de croire que Ragon était, comme lui, d'origine irlandaise; qu'à ce titre il ne doutait pas que le colonel français ne partageât les sentiments de l'immense population de même race et de même religion que lui, répandue sur le territoire des États-Unis; que ces sentiments étaient ceux d'une haine implacable contre l'Angleterre, spoliatrice de leurs ancêtres communs, ennemie mortelle de leurs malheureux frères attachés encore au sol de l'antique patrie. Là-dessus, le major est entré dans les détails les plus extraordinaires, au sujet d'une grande et mystérieuse association, qui, disait-il, embrasse la totalité des Irlandais Américains, et dont le but est non-seulement de soutenir et de perpétuer dans le nouveau monde leur nationalité glorieuse exilée de l'ancien, mais encore de reporter un jour dans la patrie des oppresseurs les maux dont ils ont accablé leurs victimes. Il a assuré que cette vaste ligue est complètement organisée, que ses ressources financières et militaires sont toutes prêtes, que cinquante mille Irlandais armés, enrégimentés, n'attendent qu'un signal, que l'occasion d'une guerre et d'un appui européen pour passer en Angleterre et assouvir dans Londres incendiée une vengeance dont la race celtique conserve, dans son cœur, l'espoir et le secret depuis la mort du roi Arthur. Il a terminé en disant que la réputation de Ragon et sa position dans l'armée française
le désignaient, à la suite d'un illustre maréchal, comme un des hommes auxquels l'Irlande rappellerait, au moment d'une lutte suprême, et leur origine et les malheurs de leurs aïeux.
Ces confidences étaient assez embarrassantes pour un Ministre de l'Empereur. Quelle que fût la part qu'il convînt de faire à l'exaltation personnelle du major, ses espérances et ses projets n'en reposaient pas moins sur le fait parfaitement incontestable de la haine des Irlandais Américains contre l'Angleterre, haine que l'émigration a rendue plus vivace et plus terrible, bien loin de l'éteindre. li ne convenait nullement au baron de paraître écouter la révélation d'une sorte de complot, quelque imaginaire qu'il pût être. Il s'en est tiré en assurant son interlocuteur qu'il se trompait du tout au tout sur la nationalité de Ragon ; que les Ragon étaient Français et Bourguignons de père en fils, et qu'il ne connaissait au nôtre aucune haine politique dont il eût hérité de ses ancêtres ou qui lui fût personnelle. Le majora paru atterré de ces affirmations; il a tourné quelque temps encore autour de nous, puis a fini par disparaître tout à coup, à l'une des nombreuses escales que l'Étoile du Nord fait sur les rives des lacs.
On fait, à bord du Norlh-Star, trois repas par jour, le déjeuner à sept heures du matin, le dîner à midi, et le thé à six heures. Bien que le prince eût annoncé l'intention de 3e conformer à toutes les
habitudes de la vie en commun, il n'a pu refuser les prévenances du capitaine , qui , dans la salle à manger publique, nous fait servir sur une table à part. Très-souvent, sur l'invitation du Prince, M. Sweet s'assoit au milieu de nous. Nous assistons ainsi, sans en perdre un détail, aux repas de la table d'hôte. Les tables d'hôte américaines ont, en général, une réputation détestable, dont j'ignore l'origine, mais qui, sans contredit, a donné naissance à l'un des principaux griefs de l'Europe contre les États-Unis. Sous l'influence des idées les plus accréditées, à ce sujet, nous nous attendions à être témoins de véritables scènes de la vie primitive, à voir, dès le commencement du repas, tous les coudes sur la table, et, au dessert, les coudes remplacés par les pieds, à prendre enfin sur le fait le Génie de l'individualisme, dans l'exercice de ses fonctions les plus naturelles, c'est-à-dire conquérant sa nourriture, la fourchette et le couteau à la main, au détriment des faibles, des timides et des retardataires. Voilà encore un lieu commun d'impressions de voyage, qui serait assurément d'un placement commode et avantageux, et dont le North- Star m'enlève la ressource; car, avant tout, je vous ai promis la vérité. Eh bieni la vérité, c'est que j'ai vu bien des tables en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, tables publiques et particulières, tables d'hôte ou de paquebot, de mess mili-
taire ou de banquet, tables aristocratiques ou bourgeoises, et qu'aucune ne m'a laissé, à un plus haut degré que celle du North-Star, l'impression d'une société polie, cordiale, paisible, cherchant dans le rapprochement d'un repas en commun , une occasion pour échanger de bons procédés et pour fraterniser sur le terrain de la bienséance et du bon goût.
Dès que le gong (car cet instrument chinois remplace, en Amérique, la cloche monacale) fait entendre son affreuse musique, comme un vieux lion enroué qui se promènerait, en rugissant, tout autour du bâtiment, chacun se rend en tenue convenable dans la salle à manger. Là, sans affectation, comme se font toutes les choses entrées dans les habitudes et dans les mœurs, les hommes attendent que la majorité des femmes aient pris leurs places. Tout le monde s'assoit alors et le repas commence pour se terminer en moins de trois quarts d'heure, au murmure d'une conversation à mi-voix, rarement générale, toujours bienséante et discrète. Pas un éclat bruyant, pas un geste hasardé, jamais un ordre ou un reproche adressé à un domestique, encore moins une parole qui sente la discussion. Puis, tout le monde se lève en même temps, et d'un commun accord.
Faut-il le dire, si une table est bruyante dans la salle à manger du North-Star, ce n'est pas la table
des Américains, mais celle des Français. Là, on rit quelquefois très-haut; on court après les plats; on fait toutes sortes de gentillesses que le véritable bon goût aurait souvent à réprouver. Le Prince, qui veut qu'avant tout on se conforme aux habitudes du pays où l'on voyage, et qui goûte peu d'ailleurs les manières soi-disant aimables de nos commis-voyageurs, le Prince prend des airs sévères qui nous font tenir tranquilles pendant un moment, mais qui ne suffisent pas pour nous contenir toujours : « Vraiment, nous dit-il, sérieusement en colère, vous avez tous des cheveux gris, sans compter ceux qui les ont tout blancs, et l'on dirait que vous n'avez jamais rien vu, rien appris; vous êtes comme des échappés de collège. »
Les domestiques du bord sont surtout, de notre part, l'objet des démonstrations les plus spirituelles et d'une plaisanterie que nous trouvons fort réjouissante. Ces braves gens sont tous mulâtres; c'est dire assez que les passagers, tous blancs et démocrates, ne leur prodiguent pas les marques d'une affection bien vive et bien fraternelle. Nous, au contraire, nous nous amusons beaucoup de ces figures rieuses, de ces natures pleines de bonhomie et de cordialité enjouée. Nous les prenons, sans souci de notre dignité compromise aux yeux des Yankees, pour nos interlocuteurs habituels dans nos essais de conversation en anglais. Ils nous comprennent
fort rarement, mais rient toujours. A table, leur préférence pour nous est maanifeste. Nous en abusons. Sous prétexte que notre anglais baragouiné ne suffît pas pour nous faire comprendre, nous leur demandons par les gestes les plus expressifs tout ce dont nous avons besoin; puis, successivement, chacun de nous fait signe à l'un d'entre eux de ne pas quitter le dos de sa chaise, pour être prêt à exécuter ses ordres, ce qu'ils font tous avec une docilité vraiment comique; seulement il en résulte qu'il n'y a plus personne pour servir la grande table. Les Américains , loin d'y trouver à redire , attendent , en riant avec bonhomie, que nous leur rendions quelque steward pour continuer leur dîner. Quand le. Prince s'aperçoit de cet accaparement de la race nègre à notre profit, il se fâche tout de bon et, d'un geste, renvoie chacun à sa place. Notre préféré est un grand mulâtre très-maigre et à cheveux blancs, toujours souriant, se dandinant, empressé, adroit, d'une vivacité sans égale, et ayant dans les jambes un mouvement qui ferait croire qu'une épée en verrouillui bâties mollets. Nous l'avons surnommé le Marquis; c'est notre maître d'hôtel. Ce brave homme abandonnerait tous les droits civiques du nouveau monde, et par-dessus le marché tous ses frères et concitoyens les Yankees, pour suivre le Prince au bout de la terre.
Chaque soir, on fait de la musique dans le grand
salon, ou bien l'on danse. La musique consiste dans quelques romances anglaises, chantées au piano par des passagères de bonne volonté, jeunes filles ou jeunes dames, auxquelles notre ami la grosse caisse et quelques autres dilettanti prêtent le concours de leur basse ou de leur baryton. La vérité me force d'avouer que cette musique n'est pas fameuse. Mais soyons justes, mon colonel : peut-on affirmer que, dans une réunion d'une centaine de Français et Françaises, les premiers venus, on serait sûr de trouver cinq ou six amateurs ayant du talent, ou seulement capables de se faire écouter avec plaisir? Ce que je puis affirmer, en tout cas, c'est que, chez nous, dans un salon public, personne ne mettrait à amuser les autres autant de complaisance, de bonhomie et de simplicité que n'en mettent nos amateurs américains.
Les soirées dansantes ont plus d'intérêt. Ce sont nos stewards du bord, les mulâtres, qui composent l'orchestre, ayant pour instrument unique une espèce de guitare ou mandoline. Leurs airs sont de vieux airs de contredanse fort simples, exécutés avec beaucoup de justesse et surtout avec un sentiment du rhylhme à désespérer l'orchestre de Strauss. Je n'ai rien entendu de plus accentué , de plus net , comme mesure, en un mot, de plus dansant. On sent qu'il y a dans leur manière une tradition, transmise avec le sang, de cet art primitif et sauvage de la
bamboula, l'art instinclif, le seul delà race noire, et dans lequel se résume toute sa poésie.
Nos mulâtres débutent d'une manière assez calme, annonçant, à haute voix, les figures, comme nos ménétriers de village, et marquant la mesure avec le pied. Peu à peu ils s'animent; les indications de figures, rares et discrètes au commencement, se multiplient, modulées sur l'air de la contredanse, de manière à former un chant continu; le pied qui marque la mesure ne tarde pas à entraîner son voisin, de sorte que la chaise sur laquelle est assis l'artiste dédoublé semble séparer le musicien du danseur. Entin le démon de la bamboula s'empare de lui tout entier. Tout danse, les pieds, les bias, les épaules, les yeux. Le pauvre mulâtre oublie que, loin du pays de ses noirs aïeux, il sert aux plaisirs d'une race orgueilleuse qui ne lui tient pas môme compte du sang qu'elle a versé dans ses veines ; il chante, il danse pour lui-même; sa bouche cesse de s'ouvrir pour ses maîtres; il s'en échappe un chant à peine intelligible, mais qui respire la passion et l'amour , vague réminiscence , confuse traduction anglaise de quelque poésie sauvage, transportée, il y a un ou deux siècles, par l'esclavage, des bords de la Sénégambie ou du Niger, sur ceux du Mississipi.
Les danseurs, comme vous pensez bien, ne se passionnent pas, à beaucoup près, autant que les musiciens, pour leur exercice chorégraphique. On
peut même dire que la gravité de leurs physionomies, la roideur de leurs mouvements contrastent d'une manière assez piquante avec la nature du divertissement auquel ils se livrent. Nos danses françaises (je parle des danses de salon et non des danses de Mabile) ont gardé bien peu de chose du mouvement et de Tanimationquiles caractérisaient au commencement de ce siècle. Mais enfin, même aujourd'hui nous ne dansons pas tout à fait comme des automates ; si les pieds se contentent de glisser nonchalamment sur le parquet, les bouches essayent de sourire et de prendre des expressions plus ou moins heureuses, en rapport avec la circonstance. A bord du North-Star^ les figures de nos Américains sont de marbre ; ils exécutent le quadrille des lanciers, cette application anglaise de la géométrie à l'art de la danse avec une roideur automatique. C'est d'ailleurs l'idéal de la danse convenable et décente que réalisent ces hommes et ces femmes de toutes conditions, admis, pêlemêle, dans ce salon, pour quelques dollars, et dont les manières pourraient bien se ressentir des habitudes de bord, de l'ennui d'une longue navigation, et du caractère exceptionnel d'un voyage au delà des limites de la civilisation. Si une ceniaine de Français et Françaises s'en allaient chercher fortune, ou seulement des aventures et des émotions, dans un pays romanesque et inexploré, et s'ils se
mettaient à danser, loin de l'œil vigilant d'une police paternelle, je soupçonne que, dans la quantité, on pourrait bien découvrir plus d'un pas hasardé, plus d'un geste d'origine douteuse.
Le capitaine Sweet, revêtu pour l'occasion d'un bel habit bleu , ouvre le bal en personne. Pour en faire les honneurs , il est secondé, auprès des dames, par deux agents de la Compagnie dont j'appellerais l'un le maître d'hôtel du bateau , l'autre le commis, si je ne craignais d'effaroucher vos préjugés européens, et de vous donner une idée peu favorable des manières et du ton de ces deux honorables gentlemen. Le fait est qu'elles sont pleines de cordialité, de simplicité et d'enjouement. Le commis principalement, M. V., qui, le plus naturellement du monde , vient de prendre à bord du North-Star cet emploi subalterne , parce que le mauvais état des affaires sur la place de New- York l'a forcé de quitter l'importante position qu'il occupait .dans une maison de banque, M. V. est devenu, tout de suite, notre camarade, à cause de son caractère ouvert et complaisant, ei de sa nature affable et rieuse. Au premier bal, il a proposé au Prince de le présenter (en anglais to introduce), à quelques-unes de ces dames pour danser. Le Prince lui a répondu poliment et simplement qu'il le remerciait, mais qu'il ne dansait pas.
Aujourd'hui vers midi, après avoir voyagé toute
la matinée sans voir la terre, nous avons aperçu, dans la direction du Nord, une longue bande de côtes basses, qui n'ont d'autre relief que celui des hautes forêts de sapins qui les couvrent. Deux heures après, nous nous engagions dans une baie profonde parsemée d'îles d'un aspect uniform^e, poétique et sévère. Nous reconnaissons pour la première fois la nature du Nord, cette froide et mélancohque nature que nous avons contemplée jadis sur les côtes de la Norvège, aux Feroê, en Islande, au Groenland. Dans ces régions d'une latitude élevée, l'air acquiert, par certains jours d'été, une limpidité et une transparence extraordinaires, que l'on ne retrouve que dans les régions voisines des tropiques, à l'époque des belles journées d'hiver, et que nos climats tempérés ne connaissent en aucune saison; Alors le regard traverse les couches de l'air jusqu'à des profondeurs inaccoutumées, ce qui, par une illusion d'optique facile à comprendre, rapproche les objets, de même que le brouillard ou la brume les éloigne. Les formes et les couleurs se détachent les unes sur les autres avec une netteté de contours et une vivacité de tons qui seraient de la sécheresse et de la crudité dans un tableau, mais qui, dans la perception directe de la nature, ajoutent beaucoup à la puissance de la sensation.
Quoique la côte sud du lac Supérieur ne soit qu'à quarante-sept degrés de latitude, c'est-à-dire
à la hauteur de Nantes et de Dijon, le climat de ces pays est fort rude pendant l'hiver, et la nature s'y présente sous quetques-uns des aspecte particuliers aux régions polaires. En ce moment nous laissons derrière nous la nappe immense du lac Huron. Le soleil nous verse une lumière très-pure, mais complètement blanche; le bleu du ciel et le bleu de l'eau se projetait l'un au-dessus de l'autre, séparés par la ligne de l'horizon visuel, géométriquement et sans dégradations, comme deux teintes plates d'indigo superposées, dont l'une serait nuancée avec un peu d'or et l'autre avec un peu d'argent. Les contours des rivages, les silhouettes des grands sapins présentait des lignes vives et arrêtées comme le tire-ligne peut seul en tracer. La nature entière est d'une immobilité absolue; le lac n'est d'autres rides que le sillage de l^ Étoile- du- Nord, l'atmosphère d'autres nuages que notre légère fumée, semblable à un immense pavillon noir, d'une finesse de tissu incomparable, traînant dans l'eau vers les limites de l'horizon. Nous côtoyons, à les toucher, des îles dont le sol, à peine élevé audessus de l'eau, disparaît en entier sous une végétation arborescente d'une puissance sans éi^ale; aucun mouvement, aucun bruit ne décèle la vie animale au niilieu de ces impénétrables massifs de sapins immenses, debout, penchés , couchés, flottant>% pressés les uns contre les autres et entrela-
ces d'une manière inextricable. Le bruit môme des roues de notre steamer frappe ces blocs presque" compactes de bois, de feuilles, de lianes, sans y réveiller aucun écho et s'y éteint sourdement comme sur des masses spongieuses. On sent là combien la faune des forêts du nord de l'Amérique est restreinte et incomplète; on sent, au silence et au désordre d'entassement de cette nature exclusivement végétale, qu'elle n'a jamais été entamée par le travail de l'être animé, insecte, oiseau, rongeur, ruminant, par ce travail mystérieux qui éclaircit les profondeurs des forêts, en absorbe les éléments desséchés, transforme l'arbre en plante et rend le sol susceptible de porter et de nourrir tout à la fois les différentes espèces.
A^trcis heures nous entrons dans une rivière large de quinze cents mètres, au cours sinueux et lent, bordée de chaque côté par une immense muraille de verdure, comme si l'eau s'était ouvert un passage au milieu même de la forêt. C'est la rivière Sainte-Marie, le déversoir du lac Supérieur, comme la rivière Détroit est le déversoir du lac Huron, la rivière Niagara celui du lac Érié, comme le Saint- Laurent lui-même 'porte à la mer, avec les eaux du lac Ontario, le trop-plein de ces bassins immenses, étages les uns au-dessus des autres.
A cinq heures et demie , nous voyons la rivière, sur toute sa largeur et sur une longueur d'environ
un kilomètre, bouillonner devant nous. Ce sont les Rapides. Au même instant, nous abordons au port de la petite ville de Sainte-Marie, sur la riva droite. Un canal va nous permettre de franchir les Rapides en les tournant. Au delà, nous ne serons plus qu'à deux lieues du lac Supérieur.
Je ferme ma lettre et je vais chercher s'il n'y a pas moyen de la jeter dans une boîte quelconque à Sainte-Marie.
IIQ^O:::^
Le lac Supérieur. — Sainte-Marie-du-Saut. — Traité de Sainte- Marie -du -Saut. — Les Rapides. — Marquette. — Les mines de fer. — Portage-Lake. — Le capitaine Meade. — M. Ward. — M. Quarré d'Aligny. — Assiette de la propriété au lac Supérieur.
— Les mines de cuivre. — Détails géodésiques et économiques. — Mine de Cooper-Falls. — Mine de ClifT. — M. Rivot^
— Explication de la formation du filon. — Bayfield. — Retour par l(^ North-Star.
A bord du North-Star, sur le lac Supérieur, août 18(i|.
Mon colonel,
Nous voilà donc parvenus à cette vaste mer d'eau douce, la plus grande qu'il y ait sur le globe, longue de cent cinquante lieues et large de quatrevingts. Nous voilà sur le seuil de la région mystérieuse que la race des Peaux- Rouges a choisie pour berceau de ses divinités et pour théâtre de ses tra-
ditions mythologiques, et qui, dans les souvenirs de ce peuple tout près de disparaître, tient à peu près la même place que les rives du Jourdain et de la mer Morte occupent dans ceux des tribus dispersées du peuple Israélite. La religion et l'industrie, ces deux grands leviers de la puissance humaine, ont attaqué tour à tour cet antique domaine de la barbarie. L'une, pendant deux siècles, s'est, pour ainsi dire, usée sans entamer réellement une race rebelle à l'idéal chrétien ; l'autre, succédant à la première, en quelques années s'est emparée du lac Supérieur et en a soumis les rives à son empire, de la façon la plus complète. Il est vrai que sa première opération a été de chasser légalement, mais enfin de chasser à tout jamais du^ pays de leurs aïeux les tribus des Peaux-Rouges, chrétiennes ou idolâtres, vivant sur les bords du grand lac. Elle n'a voulu avoir affaire qu'à la nature, et elle en a triomphé plus facilement que, sur le même sol^ la religion n'avait triomphé de l'homme.
Avant l'année 1642, l'existence du lac Supérieur était inconnue aux Français (je n'ai pas besoin de parler des Anglais, puisque c'est de nos mains qu'ils ont reçu la totalité des régions appartenant au bassin du Saint-Laurent, comme à celui du Mississipi). En 1642, les pères Jésuites établis à la Mission Sainte-Marie, sur le lac Huron, reçurent de la part d'une peuplade du Nord l'invitation de venir
la visiter. Deux missionnaires, les pères Charles Raimbault, et Isaac Jogues, partirent sous la conduite des ambassadeurs. Après dix-sept jours de navigation sur le lac Huron, ils parvinrent aux Rapides qui forment comme le barrage du lac Supérieur. Ils nommèrent ces Rapides le Saut-Sainte- Marie. Quant aux Peaux-Rouges qui les avaient amenés, comme ils s'appelaient la tribu des Pauoitigoueieuhak, les missionnaires, désespérant de faire jamais entrer dans un dictionnaire géographique français ce mot extraordinaire , leur donnèrent tout simplement le nom de Sauteurs. Ils trouvèrent d'ailleurs deux mille sauvages réunis au Saut-Sainte-Marie, et recueillirent d'eux quelques renseignements sur la position et l'étendue du grand lac, qu'ils nommèrent, avec beaucoup de justesse, le lac Supérieur.
A partir de cette époque, le lac Supérieur devint le but principal des travaux apostoliques des jésuites, tant à cause du zèle religieux et très-sincère qui les animait, que parce qu'ils brûlaient d'arriver les premiers, pour l'honneur de leur ordre, à la découverte de la mer du Japon, dont on croyait que le grand lac et ses affluents devaient être le chemin. Au milieu du dix-septième siècle, par je ne sais quelle erreur enracinée, qui remontait peut-être à Christophe Colomb, on croyait le Japon beaucoup plus rapproché de l'Europe qu'il ne Test réellement,
par la route de l'Atlantique et de l'Amérique, bien entendu. On s ivait au Canada qu'à l'ouest du lac Supérieur il y avait un immense fleuve, le Mississipi, mais il n'avait pas été possible de tirer des sauvages une indication qui permît de décider si cette grande artère fluviale coulait au midi ou à l'ouest. Si elle coulait au midi (comme elle coule effectivement), elle devait conduire au golfe du Mexique. Mais si elle coulait à l'ouest, elle ne pouvait se jeter que dans la mer qu'on appelait la mer du Japon, les notions que l'on avait alors sur l'étendue de l'océan Pacifique étant tout à fait incomplètes. Là-dessus, les imaginations françaises s'enflammaient; on rêvait de découvrir, par le Canada, le lac Supérieur et le fleuve mystérieux, une route vers l'Asie, beaucoup plus courte que celle du cap de Bonne-Espérance, et de déiruire, au profit de la France, le monopole commercial et religieux des Portugais sur la Chine et le Japon. C'est en cherchant les Tndes que les Espagnols, conduits par Christophe Colomb, ont trouvé les côtes de l'Amériqufî; c'est en cherchant le Japon gue les Français ont découvert le bassin du Mississipi, c'est-à-dire l'Amérique centrale.
La mission Sainte-Mat ie-du-Saut fut fondée en 1665 par le père Allouez.
A cette époque, les missionnaires, et, par eux, le gouvernement du Canada, connaissaient déjà par-
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faitement et la géographie du lac et la nomenclature des tribus qui habitaient ses rives. Ces tribus étaient nombreuses, et la liste de leurs noms est aussi longue que baroque; mais la population do chacune d'elles était bien peu considérable. Trente mille sauvages, au plus, erraient entre le lac Michigan, le haut Mississipi et la baie d'Hudson, et avaient pour centre géographique, social et religieux (si ces mots peuvent s'appliquer à des agglomérations humaines à peine sorties de l'état de nature), la rive sud-est du grand lac. C'était principalement près des Rapides, au Saut-Sainte-Marie, qu'ils se réunissaient, à l'époque du printemps, pour s'y livrer à la pêche du poisson blanc, l'une des plus abondantes qu'il y ait au monde, et pour vendre leurs pelleteries aux traitants canadiens. Ces peuples se rattachaient à trois langues mères, les langues Siouse, Algonquine etHuronne. C'est le nom d'Ouattouais qui revient le plus fréquemment dans les relations des jésuites, comme désignant les tribus de l'extrême ouest par rapport au Canada. Ainsi, les missions des bords du lac étaient appelées, Mimons chez les Ouatlouais.
Le christianisme, qui est la religion des races supérieures, eut peu de prise sur les Oualtouais. Les jésuites furent presque toujours obligés de tolérer chez les néophytes certains restes de leurs pratiques idolâtriques sous lesquels on feignait de
trouver un fond de foi orthodoxe. Mais si les succès religieux des missionnaires furent contestables, leurs succès politiques furent éclatants. En moins de dix ans, les missions du Saut-Sainte-Marie, du Saint-Esprit, de Saint-François-Xavier avaient fait du nom de la France l'objet du respect et de l'affection de toutes les tribus de l'ouest. En 1670, l'intendant du Canada, Talon, l'un des administrateurs les plus capables qu'ait eus la colonie, résolut de mettre à profit ces bonnes dispositions, et d'établir d'une manière solennelle et officielle le protectorat de la France sur ces contrées dont il devinait l'avenir. L'entreprise n'était pas facile : il s'agissait, non pas de l'achat de tel ou tel territoire, comme a fait Penn sur les bords de la Delaware, comme le font encore aujourd'hui, plus ou moins fictivement, les Américains, mais d'une sorte d'annexion politique, consentie librement par le suffrage universel. Qu'on me passe ces mots du vocabulaire moderne, assez étranges à l'occasion d'un acte politique du dix-septième siècle et d'un acte politique du roi Louis XIV, mais ils sont nécessaires pour caractériser cette conquête de la France, conquête qui ne ressemble guère à celles de la Franche-Comté, de la Flandre et de l'Alsace, mais qui contraste avec ces dernières plus encore par sa nature pacifique et philanthropique que par ses proportions territoriales. Talon choisit pour émissaire un nommé Nicolas Perrot, laïque,
mais employé longtemps au service des missionnaires. Perrot parcourut pendant le printemps et l'été de 1670 toutes les contrées de l'ouest. Il ne s'arrêta au midi que chez les Miamis, c'est-à-dire chez les peuples qui habitaient le pays où est bâtie maintenant la ville de Chicago. 11 décida toutes ces peuplades à envoyer, pour le printemps suivant, des députés au Saut-Saint-J\larie, afin d'y procéder à la reconnaissance du protectorat de la France sur les contrées qui forment les bassins des lacs Supérieur, Huron, Michigan et Érié. Quatorze cents sauvages furent fidèles au rendez-vous. Le 4 juin 1671, M. de Saint- Lusson, délégué par l'intendant Talon, procéda solennellement à l'acte de reconnaissance. Sur la prairie qui domine les Rapides, on avait préparé une croix et un poteau en bois de cèdre, surmonté d'un écusson aux armes de France. Les Indiens dans leur appareil de guerre, les missionnaires et un certain nombre de Français, précédés du Délégué, formaient un vaste cercle autour de ces deux emblèmes de la foi religieuse et de la domination politique. Au moment où l'on éleva le premier, les missionnaires et les Français entonnèrent le Vexilla, puis quand les armes de France parurent dans les airs, VExaudiat. Gela fait, le père Claude Alouez, très-versé dans la connaissance de la .angue algonquine, adressa aux Indiens un long discours pour leur expliquer le but de la réunion
et les avantages qu'ils retireraient du protectorat de la France. Il termina par un éloge du monarque auquel ils allaient se donner, et par un pompeux tabJeau de sa puissance. Ce discours a été conservé en entier dans les Relations des jésuites; il est fort curieux en ce qu'il montre l'extrême souplesse de l'esprit des jésuites, et leur habileté incomparable à adapter leur éloquence et leurs moyens d'action au caractère particulier des peuples qu'ils avaient à soumettre au joug de la civilisation et de la foi.
Il est probable que les Indiens furent fortement impressionnés de ce discours, car lorsque M. de Saint-Lusson, après que le père Alouez eut fini de parler, leur demanda s'ils consentaient à se ranger, eux, leurs descendants et leurs pays, sous l'autorité du grand Onnontio, ce ne fut qu'un cri d'assentiment. Les Français y répondirent par des acclamations de : Vive le roi ! et des décharges de mousqueterie. La cérémonie se termina par un Te Dewn.
Cet acte est célèbre dans l'histoire de l'Amérique sous le nom de Traité du Saut-Sainte-Marie. Il est peu de titres, parmi ceux qui garantissent les possessions territoriales des nations ou des princes européens, qui aient une origine aussi sérieuse, aussi authentique et aussi libérale que le traité par lequel la France a possédé, pendant quatre-vingt-dix ans, tout le nord-ouest des États-Unis. La guerre de Sept-Ans et le traité qui en a été la suite nous ont
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dépouillés de ce magnilique héritage ; mais aujourd'hui, quand un Français y pénètre en étranger, il ne peut oublier que ses ancêtres le reçurent jadis, librement, des mains d'une race faible et confiante, que, fidèles à leurs engagements, ils avaient entrepris de la civiliser, et que leurs successeurs, héritiers de leurs devoirs comme de leurs droits, n'ont su que la dégrader et l'anéantir.
Le canal du Saut-Sainte-Marie a 1600 mètres de long et une largeur suffisante pour que les plus gros navires puissent y flotier. La difTérence de niveau entre ses deux extrémités est de 8 m. 37; c'est précisément la hauteur des Rapides, et la moitié de celle des eaux du lac Supérieur au-dessus des eaux du lac Michigan, le premier étant à 1 98 mètres, et le second à 182 m. 65 au-dessus du niveau de la mer. Deux ('cluses suffisent pour faire franchir aux bâtiments la différence de niveau.
Le canal n'est ouvert que depuis six ans. Avant sa construction, un chemin de fer de 1600 mètres de parcours, longeait les Rapides et aboutissait à deux quais de débarquement, l'un en amont, l'autre en aval de l'obstacle à franchir. Les marchandises apportées par les lacs de l'Est et du Midi et destinées à passer dans le lac Supérieur étaient déchargées à l'entrée des Rapides, transbordées sur le chemin de far, embarquées de nouveau sur des bâtiments faisant le service spécial du lac Telle a été, jusqu'à
ces dernières années, l'insuffisance des ressources de toute espèce dans ces contrées reculées, que les bateaux à vapeur ou à voile naviguant sur le lac Supérieur n'étaient pas construits sur ses rives, au-dessus des Rapides. On les apportait, par pièces, des ateliers de New- York ou de Cleveland; le chemin de fer leur faisait franchir le Saut, et on les montait au delà de Sainte-Marie. On comprend que, dans de pareilles conditions , la navigation intérieure du lac ne pouvait pas recevoir un bien grand développement.
Il y a une huitaine d'années, le Congrès, de concert avec la Législature de l'pjlatdu Michigan, décida que le chemin de fer serait remplacé par un canal. Ce qui était difficile, ce n'était pas de s'entendre entre Washington et Lansing, mais de trouver des entrepreneurs qui, en échange d'une énorme avance de fonds, consentissent à recevoir des terrains sans valeur actuelle et susceptibles seulement d'en acquérir par suite de l'ouverture même du débouché. On ne doit pas perdre de vue qu'à cette époque le bassin du lac Supérieur, sans communication autre que celle de la rivière Sainte-Marie avec le continent américain , était un vrai pays perdu, tout à fait sauvage, d'un avenir très -problématique. On y exploitait déjà les mines de cuivre, mais il était encore fort douteux que l'industrie métallurgique réussît jamais à faire entrer cette contrée isolée dans le
cercle de l'activité américaine. Il n'y avait certainement pas six mille habitants travaillant aux mines ou vivant d'un commerce de pacotille sur les rives du lac. Par le fait, il ne s'agissait pas de créer un débouché pour une population déjà existante, mais de créer une population par l'ouverture d'un débouché ; méthode générale aux États-Unis, et inverse de celle que nous employons en Europe.
Dans cette afl'aire, comme dans tant d'autres, le génie des entreprises hasardeuses, qui fait la passion et la force des États-Unis, n'a pas reculé devant le calcul des mauvaises chances. Une compagnie de Boston a accepté les terres et s'est engagée à construire le canal. Le marché conclu sur ces bases a été rapidement exécuté. Au mois de juin 1855, la Compagnie a fait la remise du canal à l'État, qui l'exploite à son profit.
Ce magnifique ouvrage a coûté environ sept millions de francs. En contemplant les vastes solitudes qui l'entourent, la nature sauvage, grandiose et glaciale dont il constate la puissance vaincue, semblable à un sceau mis par l'industrie humaine sur sa nouvelle conquête, on ne peut s'empêcher d'admirer l'audace du peuple qui ne craint pas de se lancer dans de pareilles entreprises aux extrémités perdues de son immense territoire.
Nous sommes descendus à terre pendant que le North-Star traversait les écluses et le canal, opéra-
tion qui ne dure pas plus de deux heures, y compris le temps nécessaire pour l'embarquement et le débarquement des marchandises appartenant au commerce de Sainte-Marie.
Sainte-Marie est plutôt une bourgade qu'une petite ville. Les maisons, presque toutes à un seul étage, sont en bois et isolées les unes des autres, double caractère propre à tous les centres de population des pays situés vers l'extrême nord, soit dans le nouveau, soit dans l'ancien monde. Les habitants sont au nombre de deux mille environ. Le fonds de cette population, la partie fixe et attachée au pays de père en fils, provient d'un croisement d'anciens colons français avec la race indienne. Ces métis parlent encore presque tous le français et appartiennent à la religion catholique. Quant à leur caractère ethnique, c'est une moyenne entre le type caucasique et le type de la race rouge, peau foncée, cheveux noirs, durs et abondants, os de la face (principalement l'os et le cartilage nasal) très-proéminenîs. Ils n'ont pas, il faut le dire, l'ardente activité des Yankees, leur aptitude à amasser et à risquer les dollars, le génie du commerce, de l'industrie et de la spéculation. Ils sont sédentaires, bornés dans leurs désirs, doux, timides, mélancoliques, toujours prêts à céder la place aux autres. C'est bien là la descendance mélangée de deux races vaincues, isolée et dédaignée au milieu des populations anglo-
saxonnes. Elle a trop de sang français pour devenir américaine; elle n'en a pas assez pour conserver et faire respecter sa nalionalité.
Au milieu ou au-dessus de ce petit peuple de fermiers , manœuvres, pêcheurs et chasseurs , s'agite la colonie américaine, composée de marchands de pacotille, aventuriers, spéculateurs de -terrains et de mines, population d'une âpreté au gain et d'une mobilité extrêmes, qui promène sur toute la ligne des bords du lac son existence nomade, essayant de tout, fondant et abandonnant les villes avec une égale facilité. Son activité se dépense à escompter par tous les moyens et sous toutes les formes possibles, les espérances de richesses que l'exploitation d'une région presque vierge laisse entrevoir.
Nous avons traversé la ville, achetant à droite et à gauche, dans les boutiques, les produits de l'industrie enfantine des Peaux -Rouges, dont elles sont pleines, petits modèles de canots d'écorce, pipes en bois, boîtes bariolées, mocassins, joujoux de toute espèce. Nous avions hâte de contempler, du rivage, l'aspect des Rapides.
C'est un des beaux spectacles de l'Amérique. L'eau bouillonne et tourbillonne comme si elle s'échappait du coursier incliné d'une roue hydraulique; seulement, le coursier a quinze cents mètres de large et quinze cents mètres de long L'eau n'a guère plus de cinquante, quatre-vingts centime-
très, un mètre au plus au-dessus des rochers sur lesquels et au milieu desquels elle bondit. Sans écumer précisément, elle a une teinte blanchâtre très-prononcée qui contraste avec le bleu profond de la rivière, en amont et en aval de la chute. Dans certains endroits, où l'écartement des rochers etia grandeur de leurs dimensions forment des enfoncements profonds, on voit se dessiner d'énormes vorteXj d'une vitesse de rotation effrayante Dans d'autres, la crête des rochers dépasse les vagues, qui semblent leur livrer un assaut furieux. On dirait, par moments, que celte prodigieuse somme de force vive appartient à quelque être animé, faisant des efforts désespérés pour entraîner ces petits points noirs immobiles et inébranlables, alors que tout a cédé autour d'eux. Le fracas de ce bouillonnement immense est assourdissant, quoique nul écho ne soit renvoyé par les noires forêts de sapins qui couvrent les rives plates et noyées du fleuve.
Entre le massif de maçonnerie qui soutient le canal et les Rapides, s'étend une bande étroite de rivage, formée par des entassements de rochers, du milieu desquels s'élèvent de maigres bouleaux. Quand nous en approchâmes, une légère fumée blanche couronnait la cime des arbres , indiquant que cette plage désolée n'était pas sans habitants. En effet une famille de Peaux-Rouges y a planté sa cabane, la véritable cabane indienne, une hutte en
écorce d'arbres. Les passagers du Nort/i-Star se sont précipités vers cette curiosité d'un wigwam, tout aussi rare pour les habitants de New- York et de Cleveland que pour ceux de Paris. La hutte est habitée par un Indien, sa femme et sa fille. L'homme, habillé d'une chemise rouge et d'un pantalon bleu, nattait un panier à l'entrée de la cabane ouverte; la fille cousait, la femme faisait je ne sais quelle cuisine dans un coin; toutes deux avaient des vêtements à peu près européens, mais sur lesquels on avait cousu des ornements étranges, bleus, jaunes et rouges, mode nationale remontant probablement, par la tradition, jusqu'à l'antique tatouage, à la ceinture et à la couronne de plumes. Ils m'ont paru être de race pure, sans mélange ou à peu près. Les badauds du North-Star se sont amassés devant la porte de la hutte, contemplant ces pauvres gens avec la curiosité indiscrète et stupide de la foule civilisée en présence d'une race étrangère. Quant aux Indiens, ils n'ont pas même levé les yeux. Les Américains les regardaient comme on regarde les ours ou les singes au jardin des Plantes, ne se gênant pas plus pour développer à leurs oreilles les théories ethnographiques les plus humiliantes, sur leur couleur, leurs formes, leur angle facial et leur degré d'intelligence, que si les sujets eussent été de vraies brutes, incapables de comprendre aucun langage humain. Je m'aperçus que l'impassibilité absolue, l'in-
sensibilité complète de la famille indienne en présence de cette brutale et sauvage violation de la dignité humaine , venaient moins de sa propre dégradation que de son indifférence à une scène presque journellement répétée. Il est certain, en effet que chaque fois qu'un steamer traverse le canal, le capitaine, plein de sollicitude pour les plaisirs de ses passagers, les envoie à la hutte des Peaux -Rouges, comme à une des curiosités de Sainte-Marie. Le pauvre Indien, sous peine d'abandonner l'affreux coin de terre où il gagne sa vie, a dû prendre l'habitude de servir d'amusement et de texte scientifique aux étrangers de passage, et il s'y est résigné. Je crois cependant qu'il y avait dans son silence un peu de mépris et de véritable fierté.
Le Prince est venu à passer et a percé le cercle. A la vue de l'Indien et de deux canots d'écorce attachés au rivage à quelques pas de la hutte, il a dit à l'un de nous : « Pourquoi ce brave homme ne nous conduirait-il pas sur les Rapides? » A ces mots, l'Indien levant la tête pour la première fois, et, regardant timidement le Prince, a répondu, en français, avec un accent normand très-prononcé : « Tout de même, monsieur ! »
Aussitôt que Bonfils, Ragon et Maurice, qui sont pleins de finesse et d'expérience , eurent entendu parler de promenade sur les Rapides , ils disparurent au milieu de la foule. J'étais en train d'effec-
tuer une manœuvre analogue, quand le Prince l'iaterrompit en m'arrêtant par le bras. Il n'y avait pas moyen d'éviter la partie ; quant au baron Merrjer, qui est un vrai gymnasiarque, un nageur intrépide et un chercheur d'émotions, il avait sauté le premier dans le canot. Nous y étions donc quatre en comptant l'Indien, qui, devenu notre ami, nous raconta qu'il était Ghippeways, que son nom chrétien était je ne sais plus quel nom de saint, mais que son nom de tribu était Petit-Lièvre.
Le Petit-Lièvre, armé d'une mauvaise perche, se mit à pousser le canot dans le courant. Il était debout sur l'avant, le Prince, le baron et moi, nous étions assis au fond de l'embarcation, dont l'instabilité était telle que le moindre déplacement du centre de gravité l'eût fait chavirer. La manœuvre pour remonter le Rapide consiste simplement à pousser le canot à la gaffe. Les rochers contre lesquels il frotte et qui le retiennent, brisent la force du courant. Sans cela, il serait entramé comme une plume. Si le méchant bouleau que tenait le Petit-Lièvre eût cassé (et à chaque effort il pliait à rompre), je ne sais pas ce qui serait arrivé ! Quand je dis que je ne le sais pas, il faut s'entendre; je suis parfaitement sûr que nous n'en serions pas revenus; seulement je ne suis pas fixé sur le genre de mort qui eût mis fin à notre partie de plaisir. Aurions-nous été simplement noyés, ou bien avant d'être noyés au-
rions-nous eu la tète cassée contre les rochers ? C'était là la question vraiment douteuse. La perche a été plus solide qu'elle ne semblait l'être, et péniblement nous avons remonté le courant, l'espace d'environ cinq cents mètres, les passagers du North- Star suivant pas à pas sur le rivage notre lente navigation.
Pour redescendre, c'est autre chose. Ce n'est plus la solidité de la perche qui est le point essentiel, c'est la solidité du bateau. Le courant l'emporte avec une force effrayante, au milieu et par-dessus les rochers, qu'il touche d'une manière presque continue par le fond et par les côtés. Le canot glisse et patine presque autant qu'il flotte. La surface des rochers a beau avoir été lissée et polie par l'usure de l'eau, il n'en est pas moins vrai que si le pilote, armé de son aviron, ne les aborde pas de côté, de biais, si le canot en heurte quelqu'un normalement et en plein, tout disparaît en bouillie. Car, quand on dit que ces canots sont en écorce, c'est à la lettre, je vous prie de le croire , une écorce mince comme une feuille de papier, du bouleau, je crois; on voit le jour à travers. Il est vrai que ce frêle bordage est d'une élasticité extraordinaire , qu'il plie sous les chocs les plus violents et ne rompt pas.
Enfin, tout s'est bien comporté, et la perche, et l'écorce, et le Petit-Lièvre, car une distraction d'une seconde de la part de notre rouge pilote aurait eu des
conséquences fort désagréables ; nous avons abordé à notre point de départ, trempés comme des soupes ; car j'ai oublié de vous dire que le fond du canot était plein d'eau, et que la navigation n'aurait pas pu se prolonger quelque temps encore, sans qu'il fût devenu nécessaire de le vider. Gela est naturel; on ne secoue pas pendant une demi-heure, entre des rochers, une espèce de ballon en morceaux d'écorces cousues, Dieu sait comment! sans qu'il finisse par se fendre un peu, jusqu'à ce qu'il crève tout à fait. Si nous avions été debout comme le Petit-Lièvre, nous' n'eussions eu que nos pieds mouillés, mais ayant navigué, tout le temps, assis, l'affaire avait eu une toute autre gravité. Nous nous sommes empressés d'aller retrouver à bord du Norih-Star nos cabines bien sèches, nos effets en ordre, un bon feu et un bon souper.
Quatorze heures après avoir quitté Sainte-Mariedu-Saut, nous nous sommes réveillés à Marquette, notre première escale sur la côte méridionale du lac Supérieur. Nous avons fait environ soixante-dix lieues pendant la nuit.
Marquette ressemble beaucoup à Sainte-Marie, comme aspect extérieur. Mêmes maisons en bois, mêmes trottoirs en planches. On voit seulement que cette bourgade de trois mille âmes est d'hier, tandis que Sainte-Marie est une très-ancienne ville, pour les États-Unis s'entend. Marquette vient d'être
taillée en plein dans la forêt, et on n'a abattu d'arbres que juste ce qu'il fallait pour faire de la place aux maisons. Les endroits qui ne sont pas encore bâtis, dans la ville, sont à l'état de forêt vierge. Pour percer une rue nouvelle, on ne démolit pas, on défriche. Quant à la population, ce n'est plus l'ancienne race franco-indienne de Sainte-Marie, agricole et sédentaire. A Marquette, c'est une population active, bruyante, flottante d'Américains et d'émigrants, marchands, spéculateurs, mineurs venus sur les bords du lac Supérieur non pour s'y établir, mais pour y faire promptement fortune. Ce ne sera que plus tard, si l'établissement provisoire réussit et si les mines prospèrent, que les intérêts fixés au sol et devenus sédentaires le transformeront en une cité permanente, dont l'existence ne dépendra plus de la hausse ou de la baisse des fers sur la place de New- York.
Aujourd'hui, en effet, la ville de Marquette n'a d'autre raison d'être que de rattacher, par le lac, au reste du monde les mines de fer situées à sept ou huit lieues dans l'intérieur du pays. Le désert qui les environne, et qui ne s'ouvre sur Marquette et le lac que par la vallée du Carp-Rivei^ est tellement impénétrable et improductif que tout y parvient par celte voie unique, depuis les hommes jusqu'aux machines , depuis la viande jusqu'aux pommes de terre. Le pays ne produit rien, absolu-
ment rien que du bois. L'industrie, par l'offre de ses salaires immédiats et élevés, a fait jusqu'à présent une concurrence écrasante à toute tentative agricole. Il en est de même pour tous les établissements des rives du lac, le Portage, Cooper-Harbor, EagU'Uarhor, Eagle-River, Ontonagon, etc., qui ne sont que les ports particuliers de telle ou telle mine de cuivre. L'existence des vingt ou vingt-cinq mille habitants répandus depuis Sainte-Marie jusqu'au fond du lac, n'est qu'une affaire de transport. On n'a pas même éclairci la forêt pour y trouver quelques pâturages; non-seulement les chevaux et les bestiaux viennent de Gleveland et de Détroit, mais encore les fourrages pour les notirrir. Or il ne faut pas oublier que la navigation du lac n'est possible que du mois de mai au mois d'octobre. Le reste du temps, c'est-à-dire pendant six ou sept mois, la population des rives du lac, séparée du monde entier par une barrière de glace et de neige, doit vivre exclusivement avec les ressources amassées par la prévoyance. C'est comme l'équipage d'un bâtiment pris par les glaces dans les mers polaires, et obligé d'hiverner. Cette saison d'hiver est terrible. Le thermomètre s'y maintient au dessous de 20 degrés, et quelquefois la température s'abaisse jusqu'à la congélation du mercure. Les eaux du lac gèlent sur une grande épaisseur qu'augmentent encore d'énormes accumulations de neige. Souvent d'effroyables
tourmentes font éclater cette croûte de glace. Le lac en fureur, roule et accumule les débris de sa prison sur ses rivages, dont il change, en une nuit et jusqu'au dégel, le relief et les contours. Pendant toute la durée de Thiver, la neige, en couches épaisses et durcies, couvre la terre et nécessite des déblaiements continuels alentour des habitations. Malheureusement, autour d'elles, tout est forêt, c'est-à-dire que le sol est impraticable au traînage aussi bien qu'au roulage, excepté sur les rares sentiers déjà tracés. Ces hommes, brusquement transportés, pour la plupart, des climats tempérés sous ce climat polaire, s'essayent à des habitudes en rapport avec une nature nouvelle. L'usage des raquettes, longs patins faits avec du bois et des cordes à boyaux, emprunté à quelques tribus indiennes de l'extrême nord, s'introduit peu à peu dans toute la population européenne du lac. Mais ce n'est encore qu'un amusement, qui ne se transformera en un usage d'utilité réelle que par une longue pratique et par l'éducation des générations destinées à naître dans le pays même.
Tel est l'hivernage sur ces bords, où nous naviguons, au mois d'août, par un temps admirable, au milieu des plus puissantes productions de la nature végétale. Ce qui égayé, un peu, pour les habitants, la tristesse de cette terrible saison, assombrie par les brumes, agitée par les rafales et les tempêtes, c'est
laprésence constante et la hauteur du soleil au-dessus de l'horizon. Ici, pas de jours crépusculaires, pas de ces longues périodes de ténèbres qu'éclaire seule l'aurore boréale. Si la terre, par de mystérieux caprices, peut refuser à certaines régions la température à laquelle leur latitude semblerait leur donner droit, si elle peut accumuler sur quelques pays déshérités de la zone tempérée les horreurs glaciales de la zone polaire, par contre, rien ne trouble l'immutabilité géométrique des lois qui régissent le monde astronomique. Quand le soleil d'avril perce l'atmosphère brumeuse et glacée qui couvre le lac Supérieur, quand il s'y reflète sur des montagnes de glace et de neige, semblables à celles du Groenland et du Spitzberg, ses rayons ont la même inclinaison, la même chaleur et la même clarté que ceux qui, au même moment, font fleurir les lilas sur les bords de la Loire et bourgeonner la vigne sur la Gôte-d'Or.
Toutes ces difficultés naturelles, qui arrêtent les progrès industriels et agricoles du bassin du grand lac, ne sont pas de celles qui découragent les Américains; elles les excitent, au contraire. Triompher des éléments, des distances, des climats, c'est évidemment pour eux la principale des jouissances, qui ne le cède qu'à celle de gagner desdollars. Il leur faut donc, coûte que coûte, s'emparer de cette impénétrable contrée, protégée par sa triple barrière
de glaces, de forêts et de stériles solitudes, quitte à reconnaître, une fois l'ennemi vaincu et dompté, qu'après tout, on aurait peut-être trouvé un emploi plus avantageux de tant d'argent et d'efforts dépensés pour la lutte. C'est une affaire de point d'honneur, à peu près le même sentiment qui pousse en ce moment le Nord à écraser le Sud, au prix de sacrifices inouïs pour le présent et d'immenses périls pour l'avenir, alors que, d'après les règles de la politique ordinaire, un arrangement amiable paraîtrait de nature à satisfaire les intérêts immédiats. Le percement du canal de Sainte-Marie ne leur suffît plus. Cette nature vaincue par eux pendant six mois de l'année, et victorieuse pendant les six autres, les agace et les humilie. « Tout ou rien, » c'est leur devise. Ils veulent qu'en tout temps et en toute saison on puisse porter directement, de New- York aux mines de fer et de cuivre, les émigrants d'Irlande, les bœufs de l'Ohio, les machines de Pittsbourg et les confections de Paris. A cet effet, il faut un chemin de fer qui ait plusieurs embranchements sur les rives du lac et qui se rattache au grand réseau des rail-roads américains. L'extrémité de ce réseau la plus rapprochée du lac est en ce moment entre le lac Michigan et le Mississipi, aboutissant à un petit lac appelé Winnebago. C'est une pointe vers le nord de la ligne de Chicago à Milwaukie. Il y a plus de cent lieues à faire, dans un pays qui
n'est pas même encore exploré, pour arriver jusqu'au grand lac. Eh bien! les études sont commencées, et si dans deux ans nous retournons en Amérique et que nous voulions revoir les mines de cuivre, je suis convaincu que cette fois nous prendrons simplement nos billets à New-York pour Marquette, train direct, grande vitesse.
Le iVorf/i-5^ar devant s'arrêter cinq ou six heures à Marquette, tous les passagers sont descendus à terre. Aussitôt que les directeurs des mines de fer ont appris la présence du Prince, ils sont venus lui offrir un train spécial pour les visiter. Le chemin de fer qui unit le centre des exploitations au port d'eQibarquement a sept lieues de long. Il date de 1855, époque à laquelle les travaux ont commencé à prendre une grande extension. On ne peut pas dire que l'on ait fait de folles dépenses pour le matériel roulant. Je crois bien qu'il n'y a pas en circulation plus d'un wagon à banquettes , quelque chose comme une de nos voitures de troisième classe ; le reste consiste en tombereaux à minerai.
Toute la caravane de North-Siar a profité du train du Prince. Les dames ont pris place avec lui et les directeurs dans le wagon de la Compagnie; la foule des hommes s'est installée dans les tombereaux sur des planches recouvertes de peaux de bison, pour la circonstance et par excès de raffinement. Puis le train a été lancé sur l'unique voie
avec une vitesse proportionnée à l'honneur que la Compagnie voulait faire à son hôte, c'est-à-dire avec une vitesse effrayante. Ce petit rail-road est par excellence le chemin de fer américain , le chemin de fer qui précède tout, agriculture, villages, routes, sentier même , qui fraye son passage à travers la forêt vierge comme un boulet de canon. Il y a à peine quelques mauvais terrassements d'exécutés; les traverses en bois sont simplement posées sur le sol, et c'est à croire que bien souvent l'arbre abattu à droite ou à gauche, pour le passage de la voie, a été laissé en travers , là où il est tombé, et qu'on y a cloué tout simplement le rail sur place. Les wagons frisent les troncs d'arbres, et presque partout on croit voyager sous un étroit tunnel, tunnel de verdure à la voûte impénétrable et sombre.
Par moments, au fond de quelque éclaircie due aux débordements torrentueux du Carp-River que l'on côtoie, on voit de loin une hutte signalée par une petite fumée blanche, couronnant la cime verte des grands arbres. C'est la hutte d'un trappeur, un de ces hommes qui cherchent dans leur métier la solitude plus encore qu'un gagne-pain, qui marchent en avant de la civilisation, mais pour la fuir, et qui s'enfoncent dans Içs profondeurs des bois dès que le bruit de la hache des premiers pionniers les avertit de l'approche de leurs semblables.
L'établissement oij l'on a conduit le Prince est la
plus ancienne et la plus importante des trois mines de fer exploitées en ce moment dans le comté de Marquette. On l'appelle la mine Jackson. Les bâtiments de l'exploitation consistent eu hauts fourneaux, en quelques ateliers ou hangars, en maisons d'habitation pour les ouvriers. Tout cela, construit en planches ( sauf les fourneaux) , est d'une simplicité presque sauvage. Il est impossible de travailler à la production du principal élément de la civilisation moderne, le fer, en faisant moins d'emprunts , à titre d'avance, à cette même civilisation. Les antiques cyclopes ne devaient pas vivre beaucoup plus rudement que les mineurs du lac Supérieur.
La Compagnie a fait bâtir de petites maisons ou plutôt des cabanes pouvant loger chacune dix ouvriers; puis elle les a louées à des entrepreneurs. Ceux-ci se chargent de loger et de nourrir un ouvrier à raison de 50 francs par mois. Le mobilier se compose d'un ht, d'un matelas, d'un traversin et de deux couvertures; les draps amolliraient le mineur. La nourriture est fort simple, mais assez bonne, parce que c'est la condition essentielle du travail ; elle se compose de pommes de terre, de lard salé, de pain et de thé.
Telle est la rude existence , au fond d'une forêt déserte, couverte de glace et de neige pendant sept mois de l'année , que les lils de la verte Érin vien-
nent chercher à douze cents lieues de leur patrie Il faut que la terre qui a nourri leurs héroïques ancêtres soit devenue pour eux une bien cruelle marâtre, puisqu'ils abandonnent pour un pareil ciel les vallées poétiques du Shannon et de la Boyne , les tombeaux de leurs saints , de leurs héros, de leurs bardes , et les souvenirs les plus sacrés de la race celtique. Il est vrai qu'en échange, ils trouvent dans le nouveau monde ce qui fait le véritable affranchissement de l'homme, l'aisance et la propriété. Un mineur gagne, au lac Supérieur, de 150 à 200 francs par mois. En travaillant quatre ou cinq ans aux mines, un Irlandais peut amasser de quoi bâtir une cabane et acheter un champ dans les plaines de l'IUinois ou de l'Ohio. Alors seulement il se croit libre, parce qu'il ne travaille plus pour un laiid lord, ou pour un entrepreneur, mais pour lui-môme ; parce qu'il paye directement son église et rien que son église catholique ; parce qu'enfin , devenu citoyen américain, il peut, tout à so'n aise, haïr l'Angleterre et la menacer de ses complots imaginaires.
A l'extrémité d'un sentier pratiqué dans la partie la plus épaisse de la forêt, nous nous sommes tout à coup trouvés sur la lisière , en présence d'une montagne haute de plusieurs centaines de pieds, et qui n'est autre chose qu'un énorme amas de minerai de fer mélangé avec quelques roches diverses,
du trapp, des schistes amphiboliques, etc. Ce n'est donc pas une mine, à proprement parler, c'est une carrière creusée dans le flanc d'une montagne. L'oxyde de fer, qui entre presque exclusivement dans la composition de ce minerai, est du peroxyde anhydre , c'est-à-dire qui ne renferme pas d'eau (à l'état de combinaison chimique, bien entendu). On lui donne le nom de fer oligiste; c'est une substance très-dure, très-lourde , d'un rouge sombre, presque noire, susceptible d'un poli brillant et métallique. La montagne que nous avons devant les yeux nous fait l'effet d'un bloc de métal, réfléchissant par endroit les rayons ardents du soleil comme un miroir. C'est un spectacle vraiment magnifique, auquel nous ne pouvons nous empêcher de comparer un autre spectacle en quelque sorte inverse, que nous avons admiré en Suède, il y a cinq ans, celui de la mine de Dannemora. Là, c'est aussi un énorme amas de minerai de fer que l'on exploite, le plus riche et le plus pur du monde. Seulement le rnétal,à Dannemora, au lieu d'avoir surgi en bosse, au-dessus du sol, comme à Marquette, s'est creusé une cavité immense dans laquelle il s'est déposé. La montagne de Dannemora ressemble donc beaucoup à celle de Marquette, seulement la première est souterraine et a la pointe en bas, tandis que la seconde s'élève de terre et a la pointe en haut. Deux cenis ans d'exploitation ont fait de la mine
de Dannemora un entonnoir immense de trois cents mètres de profondeur, le gouffre le plus effrayant qu'il y ait sur le globe ; quand la mine de Marquette, à peine entamée aujourd'hui, aura passé tout entière en rails, blindages, canons, etc., la place qu'elle laissera vide sera une plaine aussi unie que la main.
Le fer de Marquette ne le cède, du reste, en rien à celui de la fameuse mine suédoise, qui, comme on sait, est monopolisée par des industriels anglais et fournit des aciers d'une incontestable supériorité. L'exploitation de ces mines acquiert tous les jours un plus grand développement. Leur richesse est inépuisable. Les gisements ferrugineux s'étendent, sous la forme de collines oblongues hautes de 150 à 200 mètres, sut une zone de soixante -quinze lieues de long, orientée de l'est à l'ouest. Le fer a plus d'avenir au lac Supérieur que le cuivre:
La Compagnie Jackson est en voie de grande prospérité. Elle expédie annuellement, du port de Marquette, 100 000 tonnes de minerai et de fer en nature. Elle traite, en effet, sur place une partie de son minerai, au moyen de hauts fourneaux établis, soit à la mine même, soit à Marquette; le reste va se convertir en fer dans les usines de Cleveland et de Détroit. Les directeurs de la Compagnie, avant le départ du Prince, lui ont offert de magnifiques échantillons de leurs richesses minéralogiques. Ils
iront enrichir la collection du Palais-Royal, qui commence à être fort belle.
Partis de Marquette à trois heures de l'après-midi, nous sommes arrivés à dix heures du soir à l'entrée de Portage-Lake. On appelle ainsi un golfe du grand lac, mais un golfe tellement. étroit, tellement profond (il a un développement total de plus de dix lieues) qu'il ressemble tout à fait à une rivière , ou mieux encore à un de ces fiords qui dentellent les côtes de la Norvège et de l'Islande. Le Portage coupe à peu près par le milieu la presqu'île de Keweenaw, qui s'avance de vingt-cinq lieues au milieu du lac Supérieur, dans la direction du sud-ouest au nordest, en appuyant sa base sur la côte méridionale. C'est là que sont situées les fameuses mines de cuivre, tout le long d'une bande étroite de trapp qui représente l'axe de la presqu'île et qui en forme comme l'épine dorsale.
Un soulèvement géologique qui n'est pas extrêmement ancien a fendu les terrains supérieurs à la formation trappéenne, suivant une fissure longue de plus de soixante lieues, et a fait saillir cette roche au-dessus des autres comme un étroit bourrelet. C'est à cette poussée souterraine que la presqu'île doit sa formation et son relief actuel, qui est de 300 à 400 mètres au-dessus des eaux du lac. Mais une fente produite de bas en haut ne peut pas percer tout à fait ou seulement à demi une croûte,
dans un sens longitudinal, sans qu'il se forme, en même temps, des fissures transversales. Le massif entier de la presqu'île de Keweenaw est donc tout craquelé de ces fissures, de ces failles perpendiculaires à l'axe de la Pointe et au ruban central de trapp. La plus grande de ces fentes est celle de Portage-Lake. Elle perce la presqu'île, à peu près de part en part. La Pointe et la base ne tiennent plus Tune à l'autre que par un lambeau de terrain qui sépare le lac du fond du fiord. D'autres fissures moins profondes ont donné naissance aux petites vallées transversales qui débouchent dans le lac Supérieur, sur l'un ou l'autre rivage de la presqu'île, comme celles de VEagle-Miver, ou de YOntonagon- River, et qui entament plus ou moins profondément le trapp et les formations qui s'appuient sur cette roche à droite et à gauche. Quant aux fentes, aux failles plus étroites, de un, deux, trois mètres de large, œlles-là sont en très-grand nombre. Elles découpent, pour ainsi dire, la presqu'île en tranches très-rapprochées, les plus importantes se prolongeant verticalement à travers tous les terrains, grès, conglomérat, trapp, jusqu'aux assises invisibles, au granit peut-être, quelques-unes s'étendant au delà de la presqu'île même sous le lac. On peut suivre, sous l'eau limpide, les lignes sinueuses et sombres qu'elles tracent au milieu des sables blancs et des herbes vertes. Ge sont ces fentes étroites qui sont
remplies de cuivre, et. qui constituent les filons, ces gisements fameux que nous sommes venus voir au lac Supérieur.
Pour le moment, le North-Star s'engage dans Portage-Lake, dont les rives, vers le centre de la presqu'île, commencent à se peupler de villages importants, en communication avec les mines de l'intérieur. A son embouchure, le fiord a une largeur raisonnable; nous y entrons à toute vapeur. Peu à peu le canal se rétrécit et nous nous trouvons bientôt entre deux rives tellement rapprochées que le steamer n'a plus l'espace nécessaire pour évoluer. Les sinuosités sont trop brusques et les coudes trop courts, pour que l'action de la barre puisse gouverner le navire. Par moments il faudrait presque le faire pivoter sur lui-même. L'Étoile du iVorc^ stoppe, a Parbleu, nous sommes curieux de voir comment le capitaine Swett va se tirer de là, » disions-nous. Tout à coup des sifflements aigus, accompagnés d'un ef- . froyable bouillonnement de l'eau, se font entendre. Des gerbes d'étincelles, un vrai feu d'artifice, éclatent à travers les arbres, éclairant les profondeurs de la forêt. D'une anse étroite, cachée derrière une muraille de verdure, une petite masse noire bondit sur l'eau vers l'avant du steamer. On dirait un animal fantastique, un dragon vomissant du feu qui aurait attendu notre Laviathan au passage, caché sous les herbes, pour lui faire une blessure mor^
telle. Le dragon est tout simplement un remorqueur quiattendjour etnuit, sous vapeur, dans cet endroit sauvage et désert, le passage des steamers se rendant au fond du Portage. Il s'appelle le Spit-fire, le crache-feu, nom bien choisi, puisqu'il ne peut faire un mouvement sans lancer par sa cheminée des bouquets d'étincelles qui l'enveloppent d'une pluie de feu ; cela tient probablement à la nature de son combustible, du bois blanc coupé à même la forêt. Du reste, il n'a pas à redouter l'incendie. Ce n'est pas un bateau, c'est une machine flottante. Il y a juste le bois nécessaire pour soutenir sur l'eau la chaudière et le mécanisme, qui doivent avoir une énorme puissance.
Donc notre petit remorqueur s'est saisi de l'amarre qu'on lui a jetée du haut de l'énorme steamer et il se met en devoir de nous manœuvrer. J'ignore ce qu'on lui donne pour cette opération, mais à coup sûr il gagne bien son argent. Il nous tire deçà et delà avec une énergie qui ressemble à la fureur; par moments, la simple traction ne suffit pas à son ardeur ; c'est par secousses qu'il procède ; il mollit l'amarre et se rapproche tout près du steamer ; puis il s'élance en roidissant le câble à le rompre. Cet exercice semble alors l'exaspérer ; il bondit à droite, il bondit à gauche, imprimant coup sur coup au colosse des chocs furieux, et marquant le paroxysme de sa colère par des sifflements épouvantables et de
véritables éruptions volcaniques qui couvrent l'Étoile (ht Nord de flammèches incendiaires.
Assis à l'extrême avant du steamer et dominant d'une hauteur de plus de vingt pieds notre microscopique remorqueur, nous contemplions, comme fascinés, ce spectacle fantastique. Nous étions tout entiers au sentiment de l'incroyable puissance de l'intelligence aux prises avec les forces aveugles de la nature, sentiment que chaque pas sur le sol américain éveille chez le voyageur. Il y avait surtout un contraste frappant entre le calme de la nature qui nous entourait, et les efforts violents et victorieux de l'industrie humaine, traînant jusqu'au fond des déserts une habitation immense, toute pleine des produits les plus raffinés de la civilisation. La lune jetait sur cette scène, un éclat incomparable , reflété par l'eau du lac comme par un miroir ; pas un souffle d'air n'agitait les pins gigantesques dont nous rasions par endroits le sombre feuillage. Le Génie de la Terre, silencieux et immobile, semblait contempler avec dédain le bruyant et pénible labeur de l'homme marchant à la conquête d'une des plus inaccessibles parties de son empire. Sûr de foudroyer les Titans au premier froncement de ses sourcils, on eût dit qu'il attendait avec une impassibilité sereine l'heure de sa victoire et de sa vengeance. Elle arrivera cette heure dont l'échéance, inaccessible à notre imparfaite science, n'en a pas moins une infaillibilité ma-
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thématique, grossièrement représentée parle mythe antique de la fatalité. Elle est l'inconnue d'une équation que nul géomètre humain ne saura jamais ni poser ni résoudre, mais qui appartient au domaine de l'analyse, quelle que soit sa transcendance, et qui n'a rien d'indéterminé. Alors, au moment marqué par le lent, mais sûr travail de la consolidation et du refroidissement du globe, un plissement subit de l'épiderme terrestre, à peine comparable à l'imperceptible froncement de la peau de quelque grand pachyderme, en bouleversera de fond en comble la surface. Les continents fracturés s'abaisseront audessous des mers, le fond des mers formera des continents nouveaux. Les œuvres de l'homme, ses monuments les plus grandioses disparaîtront en poussière sous le chaos des formations géologiques disloquées. Lui-même, débris informe, ira rejoindre dans leurs sombres demeures les restes fossiles des espèces éteintes. Puis la nature , satisfaite d'avoir montré en un jour sa puissance de destruction, reprendra pour une longue période le cours majestueux et paisible de son travail vivificateur. Elle versera sur les mêmes latitudes les mêmes rayons de chaleur et de lumière que par le passé, couvrira les terres nouvelles d'une flore régénérée et les préparera à recevoir des créations supérieures à celles qui auront disparu.
Depuis quelques années, le renom industriel du
lac Supérieur a eu un grand retentissement sur les principales places de l'ancien et du nouveau monde, je veux dire aux bourses de New-York, de Boston, de Londres et de Paris. Cet Eldorado du cuivre a un moment passionné les imaginations des spéculateurs ; on ne saurait se faire une idée des châteaux en Espagne qui ont été bâtis avec les moellons métalliques que le lac américain roulait, disait-on, sur ses rivages, en guise de galets. La monnaie de cette fabuleuse richesse circulait sous forme d'actions au porteur, et avec une faveur marquée, non-seulement dans la coulisse, mais autour de la corbeille officielle. Combien de gens n'ont connu l'existence de la grande mer d'eau douce, située au nord de l'Amérique, que parce que leur agent de change leur offrait, au choix, dans les jours de hausse mémorables, du Stolberg, du Huelva ou du lac Supérieur !
Quand je dis qu'on en a connu l'existence à la Bourse, je me trompe; on en a connu seulement le nom. L'actionnaire et le spéculateur ont, en France, bien autre chose à faire qu'à s'occuper de la valeur réelle de l'entreprise qui sert de prétexte à leurs opérations.
Quoique la fièvre du cuivre, comme on dit en Amérique à propos du lac Supérieur, soit maintenant calmée, et qu'une activité toute locale , laborieuse et pratique ait fait place aux rêves de la spéculation
cosmopolite et aux espérances chimériques de bénéfices énormes sans travail, il n'en est pas moins très-intéressant pour nous d'étudier sur les lieux les éléments réels qui ont servi de base à tant d'échafaudages fantastiques.
Les guides empressés, compétents et impartiaux n'ont pas manqué à Son Altesse Impériale, à bord même du North-Star, pour lui fournir les renseignements les plus complets sur les gisements cuprifères du grand lac.
C'a été d'abord M. Meade, capitaine du génie dans l'armée fédérale, chargé depuis cinq ans de la topographie et de l'hydrographie du lac Supérieur, et qui a déjà publié une partie de ses importants travaux. Le capitaine Meade a sous ses ordres quatre officiers, vingt employés civils et deux bateaux à vapeur. 11 passe six mois sur le lac et six mois à Détroit, où est le siège de son administration , montée avec un luxe véritable. Dans ce moment, l'instinct du soldat remporte chez lui sur la passion du savant. Il vient de demander et d'obtenir d'être appelé, dans un emploi de son grade, sur le théâtre de la guerre; il va partir pour Washington.
Un autre savant américain s'est fait présenter au Prince. C'est M. Ward, professeur de géologie à Rochester (État de New- York). M. Ward est un homme très -instruit, d'une distinclion tout européenne, et très-modeste. Il a fait ses études scienti-
fiques, à notre École des mines de Paris, et a suivi le cours de notre ami et camarade Chancourtois, ingénieur en chef des mines, professeur à l'École. M. Ward, consacre en ce moment ses vacances à parcourir, son marteau de géologue à la main, les rives du lac Supérieur. Il est accompagné de deux de ses élèves. Ces messieurs mènent, à l'occasion, une vie aussi rude que celle des trappeurs ou des pionniers. Ilscouchent dans les bois à la belle étoile, font d'immenses excursions à pied ou dans les canots des Indiens, vivant du produit de la chasse de leurs sauvages conducteurs.
Enfin, notre troisième ami de rencontre est un jeune Français, M. Quarré d'Aligny. M. d'Aligny, ingénieur sortant de l'École centrale, a été envoyé en Amérique par une des compagnies françaises qui ont acheté des terrain à la pointe de Keweenaw, et y ontentrepris l'exploitation du cuivre. Il a, je crois, trouvé à son arrivée les affaires de cette compagnie en assez triste état. Il faudrait, pour les relever, des efforts financiers que les mécomptes passés ne permettent pas d'espérer de la part des actionnaires ou des acheteurs qui leur ont succédé. 11 y a tout lieu de penser que les talents de M. d'Aligny seraient restés sans emploi, s'il n'avait eu à les utiliser d'une manière générale par l'étude des richesses minérales de la contrée. Il est fort considéré ici, et il mérite de l'être. Il n'a qu'à marcher dans cette voie
sur les traces de M. Rivot, élève de l'École polytechnique, professeur à l'École des mines, à qui l'on doit le travail le plus sûr, le plus vrai, le plus utile au point de vue scientifique et industriel qui ait été publié sur le lac Supérieur. Cinq ans après son passage aux mines de cuivre, nous avons trouvé toutes les idées théoriques de M. Rivot, adoptées par la science américaine et la plupart de ses prévisions économiques réalisées de point en point.
M.Quarré d'Aligny n'a rien abdiqué de son caractère français par suite de son long séjour parmi les Américains. Il contraste avec eux par sa vivacité, sa gaieté, sa sociabilité, et l'empressement qu'il met à leur faire voir qu'un Français peut connaître toutes leurs affaires aussi bien et même mieux qu'eux. A l'une de nos escales, ayant appris que le Prince était à bord du North-StaVj il y est monté tout simplement pour se mettre à ses ordres, pendant un voyage de plusieurs jours ; et cela, comme il était sur le quai, avec sa canne pour tout bagage, suivant la mode américaine.
La propriété est à peu près constituée, maintenant, le long des rives du lac Supérieur; du moins la transformation progressive des terres publiques en terres privées se poursuit d'après un système légal et régulier. Mais il ne faut pas croire qu'il en ait toujours été ainsi. Avant d'arriver à un état de choses à peu près normal, il y a eu un nombre
énorme de procès, d'effroyables prévarications, et pas mal de coups de fusil. Je ne parle ici que de cette partie méridionale du lac qui appartient à l'État da Michigan et qui contient les mines de fer et de cuivre. Quant aux rives de l'extrême ouest que se partagent le Wisconsin et le Minnesota, qui sont encore à peu près désertes, et que personne ne se dispute, elles n'en sont pas même encore à la période du coup de fusil, dont le Michigan vient de sortir heureusement pour entrer dans la période légale.
L'État du Michigan se compose de deux grandes presqu'îles, séparées par le détroit de Makinaw entre le lac Michigan et le lac Huron. L'une de ces presqu'îles, la plus méridionale, comprise entre les deux lacs procités, la rivière et le lac Saint-Clair, la rivière Détroit et le lac Érié , a atteint depuis longtemps un haut degré de prospérité et de civilisation ; elle renferme des villes considérables, Détroit, Port-Huron, Lansing, capitale de l'État. La presqu'île du nord entourée par le lac Michigan et le lac Supérieur, constitue en quelque sorte un appendice de l'État du Michigan, une possession d'outrelac, une manière de colonie à peine civilisée et peuplée, et dont l'avenir est dans les mines de fer et de cuivre. Son développement fort irrégulier, le long du lac Supérieur, depuis Sainte-Marie-du-Saut jusqu'au delà de la pointe de Keweenaw^, est d'environ 125 lieues, en ligne droite. Sa largeur,
comptée du grand lac jusqu'au lac Huron et aux frontières du Wisconsin, est en moyenne d'une trentaine de lieues. Vous voyez qu'elle peut compter pour un immense territoire.
C'est en 1837 que le Michigan a été admis au nombre des États de la Fédération et qu'il est entré dans l'exercice des droits fort étendus et presque souverains que la Constitution reconnaît à chacun d'eux. A cette époque, la presqu'île du nord n'avait pas d'habitants ; c'était un territoire indien ; ses mines n'étaient connues que par les récits des anciens missionnaires français, les fables des Peaux-Rouges et les explorations du général Cass et du major Long, qui en 1819 et en 1823 avaient constaté l'existence des gisements cuprifères, tout en concluant qu'il n'y avait pas lieu de les exploiter. Aussi la Législation du Michigan ne paraît-elle pas , dans les premiers temps, avoir mis beaucoup d'empressement et d'intérêt à prendre possession de la presqu'île du nord. Ce fut le gouvernement fédéral qui en resta chargé. On éleva le fort Wilkins au fond de la baie de Cooper-Harbor, à la pointe de Keweenaw et on y mit une petite garnison de l'armée fédérale. Ce fut même le ministère de la guerre qui délivra les permis provisoires en vertu desquels, en 1842, les premières compagnies américaines commencèrent les explorations et entreprirent quelques essais d'exploitation.
Dès que les Américains eurent mis le pied sur les bords du lac Supérieur, il fallut en faire disparaître les tribus indiennes, le Yankee, au contact d'une race inférieure, ne lui laissant que deux alternatives, l'esclavage ou l'exil. Les traités de la république avec les Indiens du lac, sont de 1836, 1837, 1843 et 1854. Ces conventions ont stipulé, au profit des Peaux-Rouges , le payement par annuités , de certaines sommes d'argent, moyennant quoi, abandonnant les tombeaux de leurs pères ils ont dû s'enfoncer dans l'ouest, au delà du haut Mississipi, sur les confins du pays des Sioùx. On en voit encore quelques-uns errer, par petites bandes , en qualité de mendiants, de touristes si l'on veut, mais -non plus de propriétaires, autour des établissements européens, y provoquer le rire sans pitié des Yankees par leur abrutissement hideux et grotesque, et échanger contre de l'eau-de-vie les derniers dollars qui ont payé l'achat de leur patrie. Le whisky, la misère et le mépris public qui dégrade le corps en dégradant l'âme , auront bientôt raison de ces peupla'des malheureuses, que la civilisation, l'humanité et la religion n'ont plus connues, à partir du jour où leur nom a été rayé de la liste des créanciers de la république.
En 1846, le mouvement industriel sur la rive méridionale du lac, avait acquis déjà une certaine importance. On supprima les permis provisoires et
on les remplaça par la vente des terres. Ce fut pendant plusieurs années un désordre affreux. Quand un acheteur avait payé un lot au gouvernement fédéral, l'État du Michigan, se disant seul propriétaire, venait lui en réclamer une seconde fois le prix, et réciproquement. Une même terre se trouvait achetée par plusieurs acquéreurs. On se disputa les mines, à Lansing et à Washington, à coups d'arrêts, et sur le terrain même, à coups defusil. Après beaucoup de plaidoieries et pas mal de morts et de blessés, cette liquidation compliquée a fini par arriver à terme. Si sur le champ de bataille, la bravoure eut naturellement le dessus, devant la justice, ce fut la richesse. Le bon droit n'a eu que leurs restes.
Au miheu de toutes ces péripéties, la propriété a fini par s'asseoir sur les bords du lac Supérieur, dans les mêmes conditions que sur les territoires les plus civilisés des États-Unis. Le cadastre de la presqu'île est constitué d'une manière sommaire, mais suffisante, par des points de repère fort ingénieusement établis sur les arbres mêmes, au milieu de la forêt vierge. Chaque propriétaire de mines ou de terrains, compagnie ou particulier, a son lot bien et dûment borné, cadastré, enregistré, avec des titres simples et bien en règle. La transmission de ces propriétés, non-seulement sur place, mais à distance, aux Bourses de New- York, de Londres, de Paris, s'effectue avec une extrême facilité et une se-
curité complète. Vous-même, si vous voulez acheter directement du lac Supérieur, vous n'avez qu'à vous transporter à Lansing, au Capitole du Michigan , et à prouver que vous êtes Américain, ou bien qu'ayant aux États-Unis un séjour de six mois, votre intention est de demander la naturalisation. On vous présentera alors un beau plan de ce grand pays que je viens de vous peindre comme tout à fait sauvage. Sur ce plan, les lots de cent acres (40 hectares) sont marqués par de petits carrés portant chacun un numéro. Vous faites votre choix, l'éclairant au besoin au moyen des indications teintées qui ornent le plan et qui vous apprennent que tel carré est sur une zone cuprifère ou ferrugineuse, ou sur un lac ou sur une prairie, etc. Quand votre opération est terminée, vous remettez les numéros choisis à l'employé, en ayant soin de lui compter en même temps autant de dollars ou pièces de cinq francs que vous voulez vous approprier d'acres. Cela fait, il vous délivre séance tenante un titre en forme qui, peut-être ne vous enrichira pas personnellement beaucoup, mais qui, conservé avec soin, a la chance de faire un jour la fortune de vos arrière-neveux.
Le 23 août, à sept heures du matin, l'Étoile du Nord a abordé à la baie de Gooper-Harbor. C'est le premier port du rivage nord-ouest de la presqu'île de Keweenaw, à partir de l'extrémité du cap ou de la Pointe proprement dite. Je crois déjà vous avoir
donné une idée de la configuration géographique et de la structure géologique de cette presqu'île qui renferme tous les gisements cuprifères du lac Supérieur. Je vous ai dit que la saillie du cap, ayant sa base sur la rive méridionale et s'avançant au milieu du lac dans la direction du nord-est, est de vingtcinq lieues comptées en ligne droite de l'extrémité de la Pointe jusqu'au fond de la baie de Keweenaw, qui le borde au sud-est. Sa largeur est de trois lieues près de la Pointe, de huit lieues à la hauteur de Portage-Lake qui marque à peu près le milieu de la saillie, enfin de seize lieues du fond de la baie de Keweenaw à l'embouchure de la rivière Ontonagon, située sur la rive nord- ouest de la presqu'île. La ligne qui unit ces deux derniers points peut être considérée comme la base du cap, de sorte que ses dimensions et sa forme sont à peu près celles d'un triangle incliné qui aurait seize lieues à la base, vingt-cinq lieues sur le côté sud-est, et trente-cinq sur le côté nord-ouest.
Le cap présente partout des côtes basses et sablonneuses. A partir du rivage, le sol s'élève comme par gradins jusqu'à une arête supérieure dont le développement suit à peu près l'axe de figure du terrain que je viens de délimiter, c'est-à-dire la ligne qui joint le sommet du triangle au milieu de sa base. Cette arête, fort irrégulière dans tous ses éléments, s'élève sur quelques points, à une
hauteur de trois cents mètres au-dessus du lac ou de cinq cents nnètres au-dessus du niveau de la mer.
La contrée tout entière est couverte d'arbres résineux, au noir feuillage, sur les parties montagneuses, et de cèdres, de bouleaux, de frênes, d'érables dans les vallées. Si, planant au-dessus de cette immense forêt, on pouvait en embrasser d'un coup d'œil toute l'étendue, les défrichements opérés pour l'établissement des villages , des travaux de mines et des voies de communication paraîtraient comme des points et des lignes presque imperceptibles éclairant seulement les bords de la sombre masse à peine entamée.
Le Prince est descendu à terre à Cooper-Harbor, tandis que le steamer prenait ou débarquait ses marchandises et ses passagers. Le directeur de la compagnfe minière Pittsbourg et Boston, la plus importante de toutes celles du grand lac, se trouvait à Cooper-Harbor; c'est un Anglais nommé Watson. Avec cet empressement cordial, que nous avons trouvé , sans exception , chez tous les habitants de ce pays-ci et que je ne puis trop signaler, précisément parce qu'il forme un contraste frappant avec tout ce que l'on raconte et ce que nous attendions, M. Watson est venu se mettre à la disposition du Prince. C'est-à-dire qu'il a quitté son bureau, ses affaires, ses travaux, qu'il a pris son chapeau et s'est embarqué sur le North-Star, pour
accompagner Son Altesse Impériale aux mines et lui en faire les honneurs. Il reviendra à Cooper-Harbor dans trois, quatre, cinq jours , au retour d'un nouveau bateau, peut-être même, devra-t-il attendre le retour du North-Star. Pour le moment, nous allons relâcher, après Gooper-Harbor, à Eagle-Harbor et à Eagle-River, toujours sur la côte nord-ouest de la presqu'île. Ces trois ports sont les débouchés, sur le lac, des mines de cuivre de la Pointe. Car on a l'habitude de distinguer les gisements cuprifères de la presqu'île en trois régions, ceux de la Pointe proprement dits, dont les ports sont les trois escales que je viens de nommer, ceux du centre ou du Portage, qui communiquent avec le lac par le fiord de ce nom, enfin ceux du sud-ouest ou d'Ontonagon, port situé sur la môme côte que Gooper-Harbor, Eagle-Harbor et à Eagle-River, mais à trente-cinq lieues, comme je l'ai dit , de la pointe même de Keweenaw.
Il n*y a que quelques maisons à Gooper-Harbor. C'est là qu'une Compagnie française avait acheté des terrains considérables et entrepris l'exploitation du cuivre sur une grande échelle. Elle a, je crois, possédé successivement ou à la fois quatre mines de la Pointe, AgaîÂe-Harbor, Clarke-Mine, Dell et Montréal Rien de tout cela n'a réussi. C'est que malgré la prodigieuse richesse des mines du lac, il faut pour y faire ses affaires, financièrement parlant, beau-
coup de conditions dont les unes dépendent du savoir-faire et les autres du hasard.
D'abord il faut avoir des agents honnêtes. C'est là un point capital et difficile. Il y a des gens qui ont des consciences si singulières ! Tel qui serait honnête à Paris ou en France, agrandit démesurément le cercle de ses idées en touchant le sol de l'Amérique, ce pays de l'or, de la spéculation hasardeuse, et de la banqueroute. Et puis le lac Supérieur est un pays si sauvage ! les actionnaires qu'on représente sont si loinl C'est un peu la fameuse histoire du mandarin.
Ensuite viennent les difficultés inhérentes à la nature même des gisements. Il faut pour se diriger dans le choix du filon à exploiter une grande habileté, beaucoup d'expérience et un peu de bonheur. On ne détermine pas l'étendue, la richesse, la valeur d'un filon de cuivre comme celles d'un bassin houiller. Imaginez une roche, du trapp^ plus dure que le granit, fendue verticalement, sur une étendue qui se prolonge souvent au delà de plusieurs kilomètres. La fente dont vous suivez la tranche ou l'affleurement sur la surface du sol , n'a pas plus d'un mètre ou deux de largeur; c'est là le filon, qui pénètre la roche jusqu'à des profondeurs énormes, mais inconnues, et est rempli de substances particulières, siliceuses ou calcaires, distinctes de la roche encaissante, et enchâssant les dépôts de
cuivre natif. Vous reconnaissez bien Fétat et la richesse en cuivre du filon sur toute la ligne de l'affleurement, mais il n'y a que l'exploitation même qui peut vous apprendre ce que le remplissage de la fente devient à une certaine profondeur. Quelquefois à cinq ou six mètres au-dessous du sol, le cuivre disparaît, vous n'avez plus qu'une gangue quartzeuse; il faut alors abandonner le filon, et les énormes dépenses que vous avez faites pour l'achat des terrains et l'installation des travaux sont perdues.
Même avec un filon très-profond et très-riche, fût-il tout rempli de métal, tout n'est pas dit, tant s'en faut. On est alors bien sûr d'avoir beaucoup de cuivre et même de pouvoir convertir ce cuivre en argent; mais pour qu'une bonne partie de cet argent, tous les frais payés, et sous forme de revenu net, arrive jusqu'à la poche des actionnaires, il faut une gestion très-habile et très-économe. Le prix de la main-d'œuvre est si élevé et le prix du cuivre si bas, que les bénéfices résultent uniquement de la bonne conduite de l'exploitation, des petites économies ménagées par le gérant dans les détails administratifs, de la direction adroite, attentive, toute d'expédients , imprimée par l'ingénieur à la marche même des travaux. Voilà ce qui explique pourquoi, malgré l'énorme quantité de cuivre accumulée dans la presqu'île de Keweenaw et les facilités actuelles
du transport (une tonne de cuivre d'une valeur de 2500 francs ne coûte que 50 francs de transport jusqu'à New-York), malgré l'argent dépensé à profusion par plus de vingt compagnies puissantes , l'exploitation générale n'a pas eu un grand succès financier. Yoilà aussi pourquoi, tel filon donne un beau dividende , et tel autre, dans des conditions à peu près pareilles, ne donne rien du tout. Exemple frappant de cette vérité d'un ordre très-général et très-élevé, que la terre, malgré sa prodigalité maternelle ne nous accorde rien que nous n'ayons à payer par notre labeur : richesses métallurgiques, richesses agricoles, inépuisables viviers du fond des mers, multiplication indéfinie des espèces utiles, tous ces trésors que la nature a préparés pour l'homme sont»des trésors cachés; elle les lui dispense, mais peu à peu, en proportion des efforts qu'il fait et qui le rendent digne d'en jouir, comme un habile tuteur ne fait d'avances à son pupille, sur sa fortune, qu'autant qu'il la dépense avec sagesse et avec fruit. En un mot, le travail incessant, pénible, est pour l'homme la source unique de la production et de la richesse ; la nature se contente de fournir des occasions et des prétextes à son activité, qui n'est pas seulement le moyen de son existence, mais qui en est le but.
A Eagle-Harbor, M. Watson a proposé au Prince de quitter le steamer, de monter aux mines de
Cooper-FallsetdeCliffet de redescendreh Eagle-River, ou le North'Star ferait escale pour le reprendre. En conséquence, on a installé, en stage, un chariot à minerai monté sur quatre roues, et long de plus de douze pieds, c'est-à-dire qu'on a posé dessus, en travers, quatre planches recouvertes de peaux de bison. Le Prince s'y est assis avec M. Watson, le baron, Ragon, d'Aligny et moi. Puis nous sommes partis au galop de deux énormes et vigoureux chevaux, par des chemins impossibles, dont les passages difficiles, c'est-à-dirç les fondrières, sont simplement comblés avec des troncs d'arbres en travers. Ce "n'était rien que de sauter avec la planche à deux pieds au-dessus de la voiture ; l'important était de retomber dedans et non pas dehors. Nous nous regardions, Ragon et moi, sans rien dire, en ayant l'air de nous demander si nous allions bien faire huit lieues de cette façon. MM. Watson et d'Aligny semblaient trouver ce genre de locomotion tout naturel et fort commode. Il est certain qu'en Amérique on acquiert une insensibilité physique et un mépris du confortable incroyable.
La mine de Cooper-Falls, que nous avons visitée la première, est fort riche en cuivre ; mais présente un exemple frappant de l'influence de l'administration proprement dite, sur le succès financier d'une exploitation. On nous a conduits à l'atelier de boeardage. Il est monté avec un luxe admirable. La
machine à bocarder, mue par la vapeur, met en jeu plus de cinquante pilons, et je ne sais combien de mètres carrés de toile, le tout marchant jour et nuit avec une vitesse et une précision prodigieuses. Le minerai, c'est-à-dire la roche imprégnée de cuivre, roule en morceaux gros comme le poing, et comme un torrent continu , dans l'appareil qui le distribue entre les mortiers. Il en sort en poussière humide, est tamisé sur les toiles, pilé une seconde fois, tamisé de nouveau et finit par tomber dans les réservoirs, trié et séparé, sans que la main de l'homme l'ait touché; d'un côté est la substance pierreuse sous forme de boue liquide, de l'autre le cuivre, sous forme de poudre, de grain et même de plaques.
Eh bien! cette belle installation qui semble être la richesse de la Compagnie en est la ruine. Tous les bénéfices passent à éteindre le capital énorme que l'achat, le transport et l'installation de ce magnifique appareil ont absorbé. Il faut que la vapeur travaille à la place de l'homme , mais jusqu'à une certaine limite; à Cooper-FaUs cette limite a été dépassée, et la vapeur, installée avec trop de luxe, coûte, en fin de compte, plus cher que l'homme. La Compagnie a voulu marcher trop vite dans la voie du progrès industriel ; elle succombe de fatigue, et ses rivales moins ambitieuses, l'ont dépassée.
De Cooper-Falls à Cliff-Mine, nous avons roulé ou
plutôt cahoté en pleine région trappéenne. Sur les indications de nos deux guides, nous avons pu reconnaître quelques traces de la remarquable structure de cette formation, dans les endroits où la roche perce les dépôts immenses d'alluvions anciennes qui la recouvrent.
Je vous ai dit que les gisements cuprifères se trouvent dans une bande ou zone de trapp qui se déroule depuis la pointe de Keweenaw jusqu'au delà du cours de l'Ontonagon, comme un ruban sinueux, mais sensiblement dirigé du nord-est au sud-ouest. Ce bourrelet qui forme l'axe, l'arête, l'épine dorsale de la presqu'île, a une largeur moyenne de huit kilomètres, et une longueur de quarante lieues jusqu'à l'Ontonagon. Au delà, il s'enfonce plus avant encore dansladirection de l'ouest. A droite et à gauche de cette arête saillante, le terrain s'abaisse jusqu'aux deux rives opposées du lac. Des deux côtés il présente la même composition, c'est-à-dire une superposition de deux formations distinctes, l'une inférieure, de conglomérat, l'autre, supérieure, de grès.
Vous connaissez les propriétés physiques du trapp. C'est une roche d'un noir brun, très-lourde, plus lourde que le granit, très-compacte, à grains indiscernables, c'est-à-dire d'aspect homogène, enfin trèsdure, beaucoup plus dure que le marbre que l'on raye avec la pointe d'un canif. C'est une substance
analogue au basalte, roche susceptible de ce beau poli que l'on admire sur quelques-unes des statues égyptiennes du Louvre.
Le bourrelet trappéen de Keweenaw est loin de présenter une masse compacte, homogène, sans autres divisions que celles qui peuvent résulter des accidents topographiques. La roche forme ici des couches ou bancs d'une épaisseur variable, parallèles entre eux, et non pas seulement séparés les uns des autres par des sutures physiques, mais encore par des différences chimiques et de composition intérieure. Quant à leur disposition, elle n'est pas horizontale, mais inclinée comme cela se présente dans tous les terrains relevés qui composent la plupart des pays de montagnes. La loi que suit cette inclinaison est susceptible d'une formule générale, quoique sur beaucoup de points elle disparaisse, masquée par des accidents particuliers, dont peuvent seules la dégager une expérience et une critique géologique exercées. Cette réserve faite, on peut dire qu'à partir des deux bords de la bande trappéenne les bancs sont relevés en sens inverse, de manière à s'élever de chaque côté, en gradins, les uns au-dessus des autres, jusqu'au sommet du plateau ou arête centrale.
Voici peut-être une manière assez nette de se représenter cette disposition remarquable : un observateur placé en un point quelconque de la ligne de
faite, qui court au milieu de la bande de trapp, croirait être sur une espèce de palier, à la jonction de deux escaliers immenses qui descendraient l'un à droite l'autre à gauche vers le lac, c'est-à-dire, vers les rives opposées du cap ; les marches des escaliers ne seraient autre chose que les tranches des bancs de trapp plus ou moins inclinés à l'horizon et brusquement interrompus à différentes hauteurs.
Il n'est pas nécessaire d'aller plus loin dans cette description géologique pour y reconnaître tous les caractères d'un soulèvement qui, s'exerçant dans le sens du ruban trappéen aurait fait éclater, sur toute cette ligne longue d'une quarantaine de lieues, les couches primitivement horizontales, et aurait mis leurs tranches à nu, en les rejetant à droite et à gauche, inclinées du centre vers les bords.
Les choses ne se sont pas passées tout à fait avec cette rigueur et cette simplicité géométriques. Il n'y a pas, à proprement parler, au miheu de la zone de trapp, une arête marquant la ligne d'intersection des deux surfaces à échelons, plongeant en sens opposé vers le lac. En beaucoup d'endroits l'un des escaliei's manque tout à fait comme à la Pointe même, sur le rivage sud- est; il est alors remplacé par des escarpements, des éboulis, des dispositions confuses . On retrouve mêmela trace non pas d'une seule ligne de soulèvement, mais de plusieurs, toutes parallèles entre elles et à la direction géné^
raie de la bande. Mais ces faits particuliers n'infirment en rien le fait général, celui d'un grand effort souterrain plus ou moins complexe qui a fait crever le trapp, en a fait saillir les couches inférieures suivant l'axe de la pointe de Keweenaw et a donné à ce cap son relief actuel.
Quant aux formations de conglomérat et de grès qui bordent le trapp à droite et à gauche, jusqu'aux deux rives du lac, elles se présentent également en couches, et ces couches offrent une disposition et une inclinaison analogues à celles des bancs trappéens, sur lesquels elles s'appuient. Le conglomérat d'abord, puis le grès continuent ainsi jusqu'au lac les deux escaliers dont le trapp forme les gradins supérieurs et le palier commun.
Le soulèvement n'a donc pas seulement fendu et disloqué le trapp ; il a fait également éclater les formations horizontales qui le recouvraient jadis. Ce que nous-voyons c'est la cicatrice d'une plaie qui n'a pénétré que jusqu'au trapp. Il est probable que l'effort a été produit par la poussée d'une formation inférieure, c'est-à-dire par une poussée granitique. Un degré de plus dans la puissance du soulèvement, et le granit lui-même aurait été mis à nu, à la place même qu'occupe aujourd'hui le trapp. Les lèvres de la plaie auraient alors présenté la disposition que voici : suivant la ligne centrale, du granit, à droite et à gauche, deux rubans de trapp, au delà.
les terrains supérieurs au trapp lui-même, c'est-àdire le conglomérat et le grès.
La mine de Cliff est la plus riche des mines de la Pointe, et peut-être de toutes celles de la presqu'île. Il n'y a que la mine Minnesota, dans l'Ontonagon qui produise autant. C'est le filon de Cliff qui peut servir de spécimen classique pour l'étude de ces gisements remarquables. La fente, la faille est parfaitement tracée; on en suit l'affleurement sur une grande étendue du sol, à travers tous les accidents topographiques; c'est un mince ruban d'un mètre ou deux de large, courant comme une ligne claire sur la roche noire. Il est probable qu'elle perce nonseulement le trapp , mais les conglomérats et les grès et qu'elle coupe transversalement le massif tout entier de la presqu'île qui, en cet endroit, a quatre lieues de large. Quant à sa profondeur elle s'étend certainement jusqu'aux canaux souterrains, maintenant obstrués, qui furent jadis en communication avec le noyau liquide du globe, ou du moins avec les couches non encore refroidies de son écorce sohde. L'exploitation de Cliff a fait à peine une imperceptible entaille sur la tranche de cette plaque immense ; les galeries ne descendent qu'à deux cents mètres au-dessous du sol naturel.
La fente est remplie de minéraux variables et variés, de calcaire spathique, de quartz, de sulfate de baryte, etc. Tout cela forme un mélange cristal-
lise, blanc laiteux, avec des veines rougeâtres, entre les deux murailles de trapp noir. C'est au nailieu de ces cristaux que se trouve le cuivre natif, le cuivre pur, en lopins de toutes les formes et de toutes les dimensions, depuis le filet métallique enchâssant le quartz, comme la monture d'une parure, jusqu'à la plaque moulée sur la pierre, et en reproduisant les cannelures les plus fines, depuis le grain brillant à peine visible, jusqu'à la masse compacte d'un cubage énorme.
Une de ces mas&es, la plus grande, je crois, qui ait été extraite de la mine, avait trente mètres de haut, huit mètres de long et deux mètres de large. C'était un volume de 480 mètres cubes, et un poids de 3840 tonnes de 1000 kilogrammes, c'est-à-dire un poids égal à celui d'une frégate cuirassée, de la Gloire par exemple. La valeur de cette énorme plaque transportée à New- York y eût été de plus de neuf millions de francs. Quand le filon se présente sous cette forme, ce n'est plus une mine, c'est une carrière de cuivre. Mais la difficulté de détacher le métal est extrême. Il faut le couper et le débiter à la main, au moyen d'un ciseau. On en détache ainsi des masses du poids de une, deux, trois tonnes, que l'on enlève par les puits, au moyen d'appareils spéciaux. Le cuivre ainsi extrait est extrêmement pur, cela est vrai, et il n'y a plus qu'à le porter à la fonderie pour le couler en lingot, mais ce travail au
ciseau et h froid est très-dispendieux. Il coûte, en moyenne, 60 francs par pied carré de surface coupée. Sur la valeur marchande d'une tonne de cuivre, qui est, à peu près, de 2500 francs à New- York, la seule opération du coupage au ciseau prélève une somme d'environ 1500 francs.
La mine de Gliff produit mensuellement 1 50 tonnes de cinvre, partie sous forme de masses brutes, partie sous forme de produits de la préparation mécanique. En moyenne, tous ces produits donnent 65 pour 100 de cuivre en lingot, à la fonderie.
C'est l'étude du filon de Cliff qui donne l'idée la plus complète et la plus nette de la manière dont se sont formés tous ceux qui coupent la bande de trapp depuis la pointe de Keweenaw jusqu'au delà de l'Ontonagon.
Les ingénieurs anglais et américains ont reconnu, tout d'abord, la succession des phénomènes géologiques qui ont produit les gisements cuprifères. Ainsi ils ont très-nettement expliqué l'origine des failles, qui n'est autre que le fendillement transversal opéré mécaniquement dans le bourrelet trappéen par l'action même qui l'a fait surgir au dessus des formations supérieures; puis ces fentes, par un phénomène postérieur, ont été remplies par le cuivre mêlé à une gangue d'une importance variable.
Mais comment le cuivre s'est-il déposé? Je crois
que c'est M. Rivot, notre savant et modeste compatriote, qui incidemment, au milieu de ses belles études industrielles sur les mines du lac Supérieur, a donné le premier l'explication du procédé dont la nature s'est servi pour mettre ces richesses métalliques sous la main de l'homme. Voici les faits géologiques, constatés expérimentalement dès les premières exploitations, et sur lesquels repose la théorie de M. Rivot.
Gliaque fente, comme je l'ai dit, traverse avec plus ou moins de continuité le massif trappéen, en coupant la succession des bancs dont il est formé, et qui affleurent, en général, à la surface, sous forme de gradins. Ces bancs, quoique appartenant tous au type trappéen, présentent entre eux des variétés très-notables quant à la contexture, à l'état physique, à la nature des substances mélangées, et même à la composition chimique. On distingue les bancs de trapp amygdaloïde,ceuxdetrapp compacte, ceux de greenstone, de ashbed, etc. Eh bien ! le même filon courant à travers tous ces bancs superposés, ne présente pas partout la même richesse métallique. La quantité de cuivre qu'il contient varie d'une zone à l'autre, suivant la nature de la roche encaissante. Ainsi les bancs de trapp amygdaloïde sont de beaucoup les plus riches ; quand on arrive, dans une exploitation, à un banc de greenstone, on sait d'avance que le filon y sera très-pauvre; il ne con-
tient plus que de la gangue , quand il traverse du conglomérat.
Ces variations fort remarquables dans la nature d'un même filon, n'ont pas permis à M. Rivot d'admettre que la gangue et le métal aient rempli les fentes d'une façon purement physique, par voie de fusion et de refroidissement, comme une pâte qui aurait surgi à travers une ouverture, et qui s'y serait solidifiée. D'ailleurs la particularité du cuivre existant à l'état métallique dans les cristaux de calcaire, la présence fréquente de l'argent soudé, mais non combiné avec ce métal, indiquent que le cuivre, l'argent et tous les minéraux de la gangue ont été déposés par voie humide.
Dès lors M. Rivot a été conduite faire intervenir, comme agent de la précipitation, l'action galvanique de courants résidant dans les roches encaissantes elles-mêmes et d'une nature analogue aux actions voltaïques employées dans les ateliers de galvanoplastie.
La réalité de son hypothèse a été mise hors de doute par les expériences qu'il a faites lui-même sur les déviations de l'aiguille aimantée au-dessus et dans le voisinage des différents bancs. Il a reconnu d'abord que le trapp du lac Supérieur a, en général, une action sensible sur l'aiguille aimantée, en second lieu, que cette action est en raison directe de la richesse cuivreuse du banc qui la détermine. Ainsi
les grandes déviations s'observent principalement dans le voisinage des bancs amygdaloïdes. Le trapp conserve encore des traces incontestables des courants galvaniques qui ont dû le traverser, dans des conditions d'intensité variable, à des époques géologiques antérieures»
M. Rivot a donc pu énoncer cette proposition; que postérieurement au soulèvement trappéen, les fentes produites par ce soulèvement se sont remplies d'un liquide surgissant, sans aucun doute, de bas en haut et contenant en dissolution le cuivre, l'argent et les substances siliceuses et calcaires qui forment la gangue des dépôts métalliques. Ces dissolutions entrant en contact avec les différents bancs de trapp pénétrés par des courants magnétiques plus ou moins intenses, ont déposé par voie galvanique les minéraux et les métaux qu'elles contenaient, sous la forme et dans l'ordre où on les trouve aujourd'hui. Ainsi s'explique l'existence des plaquettes de cuivre portant l'empreinte des stries les plus fines de^ cristaux sur lesquels on les trouve moulées.
Si vous trouvez, mon colonel, que c'est assez de géologie comme cela, vous voudrez bien vous souvenir que le Prince l'aime passionnément, et que c'est un peu pour lui complaire que je vous en ai si longuement parlé.
A Eagle-River, nous avons retrouvé le North-Slar
qui nous attendait. Le lendemain, 24 août, nous étions à Bayfield.
Bayfield était la plus avancée dans l'ouest et la dernière des escales du North-Star. A partir de là le steamer revenait sur ses pas, traversant de nouveau les trois grands lacs jusqu'à Gleveland.
La première idée du Prince avait été de quitter le North-Star h Bayfield, et de gagner de là, par terre, le haut Mississipi, à peu près à la hauteur de Saint-Paul. Nous aurions alors descendu le fleuve jnsqu'à Saint-Louis, sur un parcours d'environ 300 lieues.
Puisqu'il faut tout dire, ce bel itinéraire avait été fait sur la carte seulement. Personne à New- York n'avait pu nous donner des renseignements précis sur la manière de passer du lac Supérieur dans le bassin du Mississipi; seulement comme on ne doute de rien aux États-Unis, surtout dans les questions qui peuvent prêter à une fanfaronnade nationale quelconque, on nous avaient assuré qu'à l'extrémité du lac Supérieur, nous n'aurions qu'un embarras, celui de nous décider entre les moyens de transport, tous plus commodes les uns que les autres, qui nous seraient offerts par le pays, stages, bateaux à vapeur, canots indiens, etc. On n'était même pas bien sûr qu'il n'y eût pas tout simplement, de Bayfield au Mississipi, un chemin de fer récemment construit, l'établissement d'une voie ferrée de cent
lieues de longueur faisant, aux États-Unis, moins de bruit que n'en fait en Europe celui d'un chemin vicinal.
A bord du North-Star on nous avait entretenus dans ces douces illusions. A la vérité, il n'y avait pas de bateaux à vapeur sur les cours d'eau qui lient d'une manière à peu près continue le lac Supérieur et le haut Mississipi, mais de Bayfîeld à Saint- Paul, il y avait, au dire des plus compétents , une ligne de stages servie comme sur les meilleures routes d'Angleterre; c'était une affaire de 80 lieues, trente heures à peine. Ce qu'on nous conseillait cependant de préférence, c'était d'organiser un convoi d'Indiens qui en moins de trois jours nous transporteraient au lac Sainte-Croix, de là nous feraient descendre la rivière de ce nom, dans leurs canots, jusqu'au-dessous de Saint-Paul. Tout le voyage d'environ cent heues, se faisait en canots, avec une rapidité extrême; il y avait tout au plus deux ou trois portages de quelques kilomètres à effectuer, ce qui ne serait rien pour nos Indiens. On appelle poîHages j dans l'Amérique du Nord, les espaces qui séparent deux rivières ou deux lacs et que traversent les Indiens , pour passer de l'un dans l'autre, en portant leurs canots sur leurs épaules. Voilà le voyage qu'il fallait faire, voyage d'amusement et d'ifistruction s'il en fut, et ne laissant rien à désirer sous le rapport du confortable, vu
la grande habitude qu'ont les Indiens de ces sortes d'expéditions. Personne, il est vrai, ne l'avait fait à bord du North-Star, mais chacun avait un parent ou un ami qui l'avait effectué maintes fois.
Nous voilà donc à terre à Bayfield, en quête du stage-office, comme qui dirait du bureau de la diligence, et subsidiairement en quête des Indiens et leurs canots. D'abord, il ne nous faut pas longtemps pour constater que l'existence de toute espèce d'office à Bayfield ne peut être qu'un^ythe. Bayfield est bien la dernière étape du monde civilisé sur la ligne des lacs; c'est à peine une bourgade; quelques baraques en planches sur une plage sablonneuse, et voilà tout. Cependant on a entendu parler d'une voiture -dans le pays. On nous la montre; c'est un petit chariot à quatre roues non suspendu, pouvant bien contenir quatre veaux, installés comme vous savez, les pieds attachés et la tête pendante, mais absolument impropre au transport de tout être casuel exigeant un peu plus de soin. Il nous est impossible de savoir comment cette voiture est arrivée dans le pays, ni ce qu'elle y fait. Les gens qui nous la font voir, quoique remplis de complaisance, ont l'air tout ahuri. Y a-t-il oui ou non un chemin de Bayfield à Saint-Paul? Peut-on le faire en voiture? Combien met-on de temps'? Où s'arréte-t-on en route? Nous retournons ces questions de cent manières différentes sans obtenir une réponse se-
rieuse. 11 n'y a que deux points qui nous paraissent suffisamment éclaircis; le premier c'est que le maître de la voiture, qui en est aussi le cocher, n'est pas à Bayfield et qu'on ne sait pas où il est, le second c'est qu'il n'existe pas en ce moment un seul cheval dans le pays. Voilà qui tranche la question; nous allons aux canots.
Ici c'est un autre affaire. D'abord, il n'y a pas d'Indiens à Bayfield, si ce n'est une troupe de passage d'une vingtaine de sauvages, hommes, femmes et enfants, des espèces d'idiots ivres et dégoûtants, qui ne savent pas ce dont on veut leur parler.
Nous trouvons bien un Canadien , demi-sauvage, demi-civilisé, chasseur et pêcheur tout ensemble, un des derniers voyageurs canadiens. Celui-là, ce n'est pas l'intelligence qui lui manque; mais en Normand qu'il est (il s'appelle Gérard, et parle exactement le patois de Caen), au lieu de nous dire simplement qu'un voyage comme celui qu'on lui propose d'entreprendre avec six personnes, est une véritable expédition de longue durée, qui demande plusieurs jours de préparation, il se met à finasser sur chaque question, en nous regardant d'un air défiant : o: Combien faut-il de jours pour aller au Mississipi? — Oh î oh I il faut bien une dizaine de sept à huit jours. Dame ! s'il fait mauvais temps, on ne peut pas savoir. — Fort bien; et combien de canots? — C'est suivant ce qu'on est de monde.— Mais nous
sommes six. — C'est suivant ce qu'on est de monde (impossible de sortir de cette réponse). — Et peuton se procurer des canots chez les Indiens?— Tout de même. — Et faut-il longtemps pour aller chercher ces Indiens? — C'est suivant où ils sont. — Y a-t-il des maisons sur la route, pour coucher et manger? — Des maisons! oh! ça non, il n'y a pas de maisons. »
Nous étions assis, pendant ce colloque, ainsi que le Canadien, sur un canot d'écorce renversé. Nous nous levons en donnant des signes d'une anxiété muette. Chacun n'a qu'une idée, celle d'éviter la partie de plaisir, tout en laissant croire aux autres que c'est bien à contre-cœur qu'il y renonce. Personne n'ose parler, de peur d'être pris au mot ou d'être appelé clampin. Je vois le moment où l'on va s'engager au point de ne pouvoir plus reculer. Tout à coup le Prince, inspiré probablement par ses souvenirs parlementaires, déclare que par exception et sans que cela constitue un précédent, il va mettre la question aux voix et que le scrutin secret décidera. Deux partis étaient en présence, le parti de l'action et le parti de l'abstention ; il eût été sans exemple que le parti de l'action triomphât dans une assemblée délibérante, en possession du vote secret. Aussi le retour au North-Star fut-il voté à l'unanimité. Le président n'eut pas même à émettre son avis.
La morale de la fable, c'est qu'aux i'::tats-Unis, à moins d'être trappeur, pionnier, géographe ou ingénieur, il ne faut aller que là où il y a des chemins de fer. ]*artout ailleurs vous ne trouvez même pas de sentiers.
QQ^OrP
LETTRE YI.
Départ de Chicago pour Saint-Louis. — M. Osborne. — La prairie.
— Les colons de rillinois, — Saint-Louis. — Le général Frémont. — L'armée de l'Ouest. — Les Allemands. — Le général SiegeL — Plans de campagne. — Promenade sur le Mississipi.
— M. Chotteau et le Missouri. — Visite d' s camps.
Saint-Louis, ce 5 septembre 1861.
xMon Colonel,
Vous nous avez laissés le 24 août à Bayfield, au fond du lac Supérieur, regagnant le North-Starj l'oreille basse, et un peu inquiets de savoir où il allait nous mener. Nos pressentiments sinistres se sont en partie réalisés. A partir de Bayfield notre écheveau de voyage s'est tout à fait embrouillé, et sans le secours des notes journalières que le Prince tient fort exactement, je ne saurais comment me re-
trouver au milieu de ces itinéraires enchevêtrés les uns dans les autres.
Nous avions d'abord l'intention de quitter le North- Star à son second passage à Sainte-Marie-du-Saut, et d'y attendre un autre steamer, qui, disait-on, ne devait pas tarder à sortir du lac Supérieur pour entrer dans le lac Michigan, et pourrait nous conduire à Chicago. A Sainte-Marie, nous avons cru reconnaître que l'arrivée et même l'existence de ce steamer étaient a>sez problématiques. Nous avons continué sur le North-Star. Le capitaine Swect a proposé alors au Prince de le déposer à Makinaw petite île située à l'entrée du lac Michigan, et fréquentée par les steamers des lacs. Nous avons attendu trois jours, dans cette île fréquentée, avant qu'un bateau à vapeur daignât y aborder. Enfin le Mayftower, un bateau de marchandises, a touché à Makinaw. Nous nous sommes précipités à bord, sans même demander où il allait, décidés à sortir, coûte que coûte, de cette île de Robinson.
Le Mayflovjer (un effroyable bateau s'il en fût, commandé par un bien brave iiomme de capitaine), le Mayflower nous a débarqués à Milwaukie au fond du lac Michigan.
Là notre malheureuse idée de gagner le haut Mississipi,pour le descendre ensuite jusqu'à Saint- Louis, nous reprend de plus belle. Nous nous lançons vers l'Ouest sur un chemin de fer de cent vingt
SUH [.KS ÉTATS-UNIS 1)\\MÉR1ULIK. 1^31
lieues. Arrivés à la Prairie du Chien, nous lenoiis enfin le Mississipi. Le voilà bien, c'est lui, le grand fleuve aux eaux limone;.;ses, aux rivages de sable, avec sa double bordure de forêts vierges. Nous demandons les steamers, on nous répond que les eaux sont basses et qu'ils ne marchent pas. Arrêt forcé de deux jours à la Prairie du Chien.
Ne croyez pas que la Prairie du Chien soit une ville ; c'est une vraie prairie, une clairière immense au milieu de la forêt, avec un grand hôtel, une église catholique, et une vingtaine de maisons de pionniers. Saint-Louis semble fuir devant nous; depuis Bayfield, à la lettre, nous ne faisons pas autre chose que piquer sur la carte le chemin de Saint-Louis, en ligne droite, et nous y jeter tête baissée. Cette méthode est probablement fort mauvaise, puisque nous ne sommes pas parvenus à nous rapprocher de notre but. Nous commençons alors à soupçonner que le réseau des chemins de fer et des voies fluviales est combiné de telle sorte, qu'il faut absolument passer par Chicago pour atteindre Saint-Louis. Nous retraversons donc l'immense région qui s'étend entre les lacs et le Mississipi. Nous arrivons le 2 septembre à Chicago, el nous en repartons définitivement le 4 pour Saint- Louis.
Nous avons perdu ainsi en allées et venues, tours et détours, environ dix jours et 450 lieues.
Il y a une dizaine de lignes de chemin de fer qui rayonnent de Chicago, dans toutes les directions, et il y en a au moins trois qui conduisent plus ou moins directement à Saint-Louis. Vous voyez que le principe de la libre concurrence se pratique ici sans restrictions et sans limites. Tous ces rail-roads traversent l'État de l'Illinois, qui est une plaine unie comme un tapis de billard et grande comme l'Angleterre. A vol d'oiseau, il y a cent dix lieues de Chicago à Saint-Louis. Or, remarquez que l'Illinois n'a pas plus de deux miUions d'habitants; que les trois lignes, entre leur point d'arrivée et leur point de départ, ne traversent aucune ville de quelque importance, mais seulement quelques centres de production agricole, d'un caractère tout à fait primitif. Il est vrai que Chicago et Saint-Louis sont les deux grandes étapes du transit des voyageurs et des marchandises entre les États du Nord et de l'Ouest et les États du Sud par le Mississipi. Le maïs qui nourrit les noirs et le blé qui nourrit les blancs dans les États à esclaves arrivent par les chemins de fer, à Saint-Louis ou à Cairo, descendent le grand fleuve jusqu'à la Nouvelle-Orléans, et de là sont distribués par la navigation maritime tout le long des côtes du golfe du Mexique et de l'Océan Atlanlique. Toujours est-il que ce sont trois lignes ferrées à peu près parallèles, sans compter toutes celles qui vont de Chicago vers le haut Mississipi
au-dessus de Saint-Louis, à Quincy, Burlington, Davenport, Fulton, Dunleith, la Prairie du Chien, La Grosse, et qui, par le fait, concourent toutes au même mouvement commercial. Je crois bien que les compagnies ne font pas de très-bonnes affaires, mais enfin elles marchent. Jugez les cris que pousseraient les nôtres, si on leur créait de pareilles concurrences , si les voyageurs avaient à choisir entre trois ou quatre chemins pour aller de Paris à Marseille, à Bordeaux, à Nantes ou à Boulogne.
M. Osborne, directeur du Central Illinois^ est venu offrir au Prince un train spécial, et a mis à cette offre courtoise, au nom de la Compagnie, une insistance telle que Son Altesse Impériale n'eût pu la refuser sans blesser ces Messieurs.
Cette affaire du Central Illinois est très-considérable. La Compagnie possède deux lignes, l'une de Chicago à Cairo sur le Mississipi, d'un développement de 150 lieues, l'autre de Dunleith sur le haut Mississipi, à Cairo, et dans une direction parallèle au fleuve, d'un parcours de 170 lieues, en tout 320 lieues. L'avenir de cette énorme entreprise repose sur la concession faite par l'État de l'Illinois d'une bande de terrain courant à peu près tout le long des deux Jignes, d'un bout à l'autre. La surface de ces terrains, dont la fertilité naturelle n'a de comparable que celle de la Limagne et de la Beauce, sans un pouce de terre impropre à la culture, est
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aussi grande que le grand-duché de Hesse-Gassel; le Prince a pris cette province allemande pour terme de comparaison , dans son calcul , parce qu'elle formait un peu plus du tiers du royaume de son père. A l'époque de la concession, l'acre {un peu moins d'un demi-hectare) valait 3 l'r. 50 c. La Compagnie le vend aujourd'hui sur le pied de 5, ô fr., quelquefois 10 francs. Malgré cette hausse, malgré l'extrême facilité de l'établissement de la voie sur ce sol absolument plat (le kilomètre n'a pas cotité en moyenne plus de 100 000 francs), la Compagnie est gênée. Il est vrai que, dans ce moment-ci, ses affaires sont paralysées par l'interruption des relations avec le Sud, et de la navigation du Mississipi à partir de Cairo. C'est une diminution d'un tiers dans le mouvement général de son transit. Mais elle est solide et patiente, elle attendra des jours meilleurs et la hausse de ses terrains qui ont un avenir immense.
M. Osborne est un homme fort distingué ; il a toutes les qualités de l'Américain sans en avoir les défauts ; il est d'une activité et d'une rudesse d'habitudes pour lui-même, sans égale ; je ne sais pas s'il a une demeure fixe; il a l'air de vivre sur son chemin de fer, sans un sac de nuit, sans un plaid pour se couvrir; d'une vivacité dintelligence, d'une netteté d'appréciation extrêmes , possédant à fond la connaissance des affaires et celle du pays ; hardi,
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froid et positif tout enseiiible. Avec cela, rien d'étroit dans les idées, rien de vulgaire dans les manières ; il a voyagé en Europe, d'où il a rapporté l'amour de son propre pays, en y laissant ses préjugés nationaux. Il allie l'empressement, la cordialité, le respect pour le Prince, avec une discrétion pleine de tact et une simplicité de formes admirable. Il a possédé, je crois, une fortune énorme, faite dans les affaires, perdue dans les affaires, il la reconstitue dans ce moment, sans regret pour le passé, sans plainte pour le présent, sans appréhension pour l'avenir. Comme la plupart des esprits éclairés et des caractères élevés de l'Union, il a peu de considération pour la classe des hommes politiques, des poUtician , comme on les appelle; pour celle où se recrutent les présidents , les ministres , les gouverneurs d'État, les sénateurs et les représentants de tous les partis. Cette disposition, jointe peut-être au sentiment du tort personnel que lui cause la guerre actuelle, la lui fait envisager assezfroidement, quoiqu'il soit bon patriote, ennemi de l'esclavage et partisan de l'Union. En général, les hautes classes de la société américaine, les professions libérales, les fortunes indépendantes et assises, les natures délicates, lettrées, philosophiques, ont une attitude très-réservée vis-à-vis du gouvernement de M. Lincoln et une tendance manifeste à excuser le Sud et à désirer un accommodement
avec lui. Telle est du moins mon impression personnelle , résultant d'un contact bien superficiel et que je vous donne sous toutes réserves.
Il me semble qu'en faisant le bilan de chaque parti, on pourrait dire que celui de la paix a pour lui la qualité et celui de la guerre la quantité. Eh ! bien, peut être devrait-on ajouter que c'est l'aveugle multitude et non l'élite de la nation qui, dans cette question, se montre douée du véritable sens politique. Ce ne serait pas l'unique exemple d'un pareil phénomène. Il s'en est produit déjà quelques-uns dans notre vieille Europe, et des mieux constatés. Doit-on voir, dans ces exemples, l'annonce d'un nouveau et mystérieux critérium qui tendrait à se dégager du travail des sociétés modernes sur elles-mêmes, et qui , dans l'avenir, serait destiné à les conduire vers la vérité? ou bien n'ont-ils été que des accidents passagers, des défis heureux jetés par la passion populaire à la raison et à l'expérience? Voilà la question à laquelle vous me permettrez de ne pas répondre , mais qui vaut la peine qu'on la médite.
Le train spécial dans lequel nous emmène M. Osborne, car c'est lui-même qui conduit le Prince à Saint-Louis, se compose de la locomotive et d'une seule voiture, le wagon du directeur ; ce wagon est une maison, fort petite et fort simple à la vérité, mais où toutes les pièces indispensables à l'habita-
SUR r.ES ÉTATS-UNIS D'AATÉRTOUE. 337
tion d'une famille sont représentées : cabines pour coucher, salle à manger, etc. M. Osborne l'habite quelquefois des semaines entières avec sa femme et ses enfants , comme un capitaine son navire.
Le pays que nous traversons sur un développement de cent trente lieues et pendant douze heures de vapeur, serait d'une monotonie complète si l'uniformité, sur une pareille échelle, et dans ces immenses proportions, n'était pas pleine de grandeur. C'est une steppe unie, absolument unie, comme il n'en existe pas sans doute une pareille dans le monde . C'est l'horizon de la mer, cet horizon vers lequel on avance toujours sans jamais l'atteindre et qui recule indéfiniment devant vous. Jusqu'à une certaine distance du chemin , distance qui se rétrécit souvent assez pour que l'œil puisse la mesurer, le sol porte l'empreinte de la main de l'homme; au delà, c'est la haute herbe, l'herbe sauvage, celle que foulent les derniers troupeaux de bisons restés sur la rive gauche du Mississipi, arrière-garde de celte espèce, innombrable que l'homme pousse devant lui vers les solitudes de l'ouest, et qui déjà, depuis vingt ans, n'approche plus des grands lacs. Dans, les rêves poétiques de l'Américain, comme dans ses rêves de spéculation et de fortune, la prairie a détrôné la forêt. C'est là que le romancier promène maintenant ses héros, c'est là que le colon vient planter sa cabane, qu'il cachait autrefois dans les
profondeurs des bois. Cet horizon sans bornes, approximation grossière de l'infini, plaît à l'imagination conquérante de ce peuple qui marche toujours, et toujours dans la même direction, vers l'Ouest. Comme aucun obstacle n'arrête le regard, on peut croire que rasant la plaine, il pénètre jusqu'à l'océan Pacifique, par delà le Mississipi, les montagnes Rocheuses, le pays des Mormons et la Californie. La voilà, se dit l'Américain, celte terre de Chanaan, cette terre promise; je la vois, je l'embrasse, comme autrefois Moïse embrassa la sienne d'un seul regard. Mais ce n'est pas pour ma postérité que je la veux, c'est pour moi, pour moi qui, dans dix ans, la traverserai triomphant, d'un bout à l'autre, monté sur un char de feu.
A peine deux ou trois des centres de population sur notre passage méritent -ils le nom de ville, Talono, Mattoon, Pana. Des maisons très-petites, la plupart en bois , éparses sur une immense étendue et prenant leurs coudées franches sur un terrain qui ne coûte rien, des hôtels de pauvre apparence, des ateliers du chemin de fer, des échoppes de pacotille, une population d'Irlandais et d'Allemands, cultivateurs d'une rudesse d'aspect incroyable, voilà les bourgs et les villages de l'Illinois. Ils datent d'hier, et en sont encore à l'âge de bois; mais rassurezvous, l'âge de pierre, l'âge des constructions cyclopéennes n'est pas loin.
Ces colons cultivent la terre là où les a jetés le chemin de fer, là où ils se sont arrêtés pour la première fois après leur départ de l'Irlande ou du Wurtemberg. La plupart sont très-pauvres et possèdent un champ qui ne dépasse pas vingt ou trente hectares. Ceux qui n'ont pour commencer que leurs bras pour capitaux, en sont réduits d'abord à la culture primitive du maïs. En deux mois le maïs se sème et se mange ; il est vrai que c'est une triste nourriture, mais enfin elle permet de vivre trois ou quatre ans, jusqu'à ce qu'on ait fait quelques économies, aclieté du bétail et une charrue. Alors on sème du blé. et avec le blé vient l'abondance. Ce n'est pas qu'il se vende cher : il coûte en ce moment sur place quelque chose comme soixante centimes les vingt kilos, moins que le charbon de terre. Mais la fertilité du sol est telle et le débouché du chemin de fer si assuré et si rapide que le pays finit toujours par voir revenir, sous forme de dollars, les énormes amas de blé qui s'écoulent incessamment d'un côté vers le Mississipi, de l'autre vers l'Atlantique. Les exagérations des Illinois à ce sujet sont même assez plaisantes. Ces pauvres colons disent volontiers que tout ce blé va en Europe et que sans eux la France et l'Angleterre mourraient de faim. Ce n'est du reste bien certainement qu'une question de temps. Pour peu que pendant vingt ans l'accroissenient de la population dans la prairie se
maintienne au chiffre de ces dix dernières années; pour peu que les Américains, revenus de leur engouement pour les spéculations industrielles, reportent leurs capitaux sur l'agriculture, l'IIlinois, dans moins d'un quart de siècle, sera une fabrique à blé d'une production indéfinie, avec dix millions d'ouvriers agricoles.
Dans ce moment l'exploitation de cette incroyable richesse est dans l'enfance. La main-d'œuvre est hors de prix. La journée d'un ouvrier coûte onze francs; d'engrais, d'assolement méthodique, il n'en est pas question; il est vrai qu'il n'en est guère besoin jusqu'à présent, la terre végétale présentant ici la puissance d'une véritable formation géologique de trois, cinq et dix mètres de profondeur. L'eau manque aussi dans cette plaine immense ; on entre dans le système des puits artésiens, tout comme dans le Sahara algérien. Enfin l'élève du bétail, cette annexe indispensable de la production des céréales, commence à peine. Pourtant le foin naturel est excellent ; il change de nature dès qu'il cesse d'être foulé par le bison, et prend de lui-même les qualités qui conviennent à nos espèces domestiques, aussitôt que leur dent et leur pied l'ont touché.
Le système de la moisson est plus avancé. Gomme les bras manquent absolument dans l'IIlinois, l'emploi des machines pour les remplacer est une question de vie ou de mort, et d'ailleurs, le terrain de
la prairie, plat comme la main, et sans une seule pierre, est particulièrement favorable à l'application des engins agricoles. Ceux dont l'usage est devenu ici général sont célèbres dans le monde entier. Les moissonneuses de l'Illinois ont figuré avec éclat à notre exposition universelle de 1855. Le grand fabricant, l'inventeur même de ces machines, à ce que je crois, est un monsieur Mac Gormik, de Chicago. Gomme tout se fait, en Amérique, dans des proportions gigantesques, M. iMac Gormik a établi dans cette ville un atelier immense que le Prince a visité, et où l'on ne fait uniquement que des moissonneuses. Le chiffre qu'atteint annuellement cette fabrication est énorme ; je crois qu'il monte à six mille. Une grande partie est pour l'exportation. Quant à la consommation de l'Illinois, M. Mac Gormik la connaît, par année, à une moissonneuse près, d'après une loi de progression croissante qu'il énonce avec autant de certitude que si c'était une proposition de géométrie; c'est d'après cela qu'il règle sa fabrication. Ge que l'on confectionnera dans dix ans, d'après lui, est fabuleux.
De temps à autre, le Prince fait arrêter le train; nous descendons et nous marchons à pied le long de la voie. La locomotive suit lentement, au pas, allais-je dire, en se tenant à notre hauteur, comme les voitures qui suivent les promeneurs du bois de Boulogne. Nous respirons alors à pleins poumons
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l'air chargé des arômes de Therbe sauvage, pendant que nos regards se perdent dans la brume légère qui descend avec le soleil sur l'horizon. Nous nous imprégnons de cette poésie de l'immobilité, du silence et de l'immensité propre à la prairie, poésie pleine d'une mélancolique grandeur, que les romanciers américains, à l'imitation de Gooper, comprennent et rendent admirablement. Parfois un Irlandais à demi sauvage sort de sa cabane solitaire; on lui dit que c'est le prince Napoléon qui passe; il s'avance et lui serre la main , laissant deviner, à l'expression de son sourire, le souvenir que ce nom réveille en lui et qui se rapporte aux haines et aux luttes d'un autije âge contre une race abhorrée.
A la nuit, nous arrivons sur les bords du Mississipi. Saint-Louis est en face de nous, sur l'autre rive. Nous descendons à la gare au milieu d'un grand concours de curieux, sans trop savoir ce qu'il y a à faire. Un gentleman ouvre au Prince la portière d'une belle calèche à quatre chevaux. Son Altesse Impériale y monte pour échapper à la foule, et nous après elle, sans demander au gentleman où il nous mène. La voiture entre dans un ferry (bac à vapeur) qui tout aussitôt siffle et part. Nous voilà au milieu du Mississipi, large comme un bras de mer. Ses eaux, éclairées par les dernières lueurs du crépuscule, ressemblent à une nappe blanche étendue entre nous et la rive opposée. Cette rive est plate et
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basse; elle n'a d'autre relief que celui des maisons de Saint-Louis. La ville, entre les deux nuances crépusculaires de l'eau et du ciel, ressemble à un étroit ruban noir dentelé, sur un fond gris-perle. Les lumières font l'effet d'un semis de poussière de rubis. Je me souviens d'avoir vu un paysage tout à fait pareil sur le Pô, en face de Crémone, quan i je le traversai en bateau, le lendemain de Solferino, pour aller chercher des nouvelles de la grande bataille qu'on savait avoir été livrée, mais dont on ignorait l'issue sur la rive droite.
Du quai, la voiture nous emmène au galop à Planter s Hôtel. Quelques instants après, nous voyojis arriver un aide de camp du générai Frémont, commandant en chef de l'armée de l'Ouest. Il paraît qu'il y a eu confusion; le général avait préparé une réception officielle pour le Prince, mais à une autre heure. Le Prince avait un logement tout prêt chez le général même et un autre à l'hôtel Barnum, à son choix. Je ne sais comment le maîtn; de Planter s Hôtel a devancé tout le monde, nous a enlevés et conduits chez lui. Le Prince y est : il y reste.
Je pars avec l'aide de camp pour porter au général Frémont les remercîments de Son Altesse Impériale. La voiture qui nous emmène traverse toute la ville; elle est mal bâtie, rnal pavée, morne; les rues solitaires, sombres, sans boutiques éclairées,
sans cafés ouverts. Je ne sais si c'est à cause de l'heure, neuf heures du soir, ou à cause de l'état de siège. Après une interminable course dans des quartiers pauvres et qui paraissent déserts, la voiture nous dépose devant une magnifique maison éclatante de lumière. Un jardin l'entoure. A la grille et sur les marches du perron que surmonte une porte toute grande ouverte, des soldats montent la garde ou fument et jouent, le fusil entre les jambes. C'est là qu'habite le général Frémont; la maison, une des plus belles de Saint-Louis, est à un de ses amis. Jl y a installé son quartier général avec un luxe militaire et un déploiement des formes de l'autorité suprême inconnus aux États-Unis et qui annoncent à la fois le général en chef et le proconsul.
Reçu par un aide de camp, suivant nos habitudes et notre étiquette militaire, je suis introduit près du général, assis à son bureau, en petite tenue. Le général Frémont est un homme d'une cinquantaine d'années, de taille moyenne, extrêmement sec et nerveux. C'est évidemment une nature de fer brisée à toutes les fatigues physiques. Sa figure, encadrée par des cheveux et un collier grisonnants, est maigre, brune, fatiguée, mais pleine de vivacité et d'intelligence et éclairée par les regards de feu que lancent deux yeux noirs d'une incroyable profondeur. L'air de cet homme impose et donne à ré-
fléchir, quoique ce ne soient pas précisément des idées sympathiques que son aspect éveille.
Le général s'exprime en français avec assez de facilité. Il me parle de l'Europe et de la personne du Prince en voyageur cosmopolite, des honneurs qu'il désire rendre à Son Altesse Impériale en officier familiarisé avec tous les détails de nos préséances monarchiques et militaires. Je n'accepte, au nom du Prince, que deux officiers de l'état-major général qui l'accompagneront pendant son séjour à Saint-Louis, et lui serviront de guides. Quant au général, il se rendra à Planteras Hôtel, le lendemain, à onze heures.
Je le quitte, emportant une impression très-vive de ma courte excursion. Cette personnalité ardente, ambitieuse, visiblement incline aux idées d'autorité; le prestige militaire et dictatorial dont elle aime à s'entourer, ce quartier général gardé comme une citadelle, au milieu d'une ville silencieuse et morne, tout indique que nous ne sommes plus chez des Yirginiens ou des Yankees, dans l'antique berceau des mœurs américaines, mais aux portes du Sud, sur la limite indécise où les races irlandaise et allemande servent de transition entre la race lafine et la race anglaise. Le général Frémont est un Français, mais un Français révolutionnaire, comme Beauregard est un Français conservateur. A ce double titre, il est apte à personnifier tout un ordre
d'idées appartenant à l'ancien ^Tionde, apportées dans le nouveau par les émigrations modernes, et étouffées jusqu'à ce jour pir l'influence morale, libérale et austère, mais égoiste et exclusive, du génie anglais. Si le général Frémont est jamais président de la république, son élévation sera le symptôme d'une modification profonde dans l'esprit de la nation américaine. Elle aura cessé dès lors d'obéir exclusivement aux deux tendances dont sa marche n'a été jusqu'ici que la résultante, tendances d'origine anglaise l'une comme i'au're, la première démocratique, mercantile et puritaine, venant des six États du Nord, l'autre aristocratique, territoriale et anglicane, venant de la Virginie et des deux Garolines. Des mœurs nouvelles, une conception différente de l'idée sociale se seront fait jour. Le dogmatisme philosophique et abstrait de l'Allemagne disputera l'empire au sens positif et pratique de l'Angleterre; le principe de l'unité et de Fautorité gagnera tout le terrain qu'aura perdu celui de l'individualisme, au détriment peut-être de l'ordre matériel et moral (je demande grâce pour ce paradoxe). Enfin, la vie politique revêtira vraisemblablement quelques-unes des formes propres au caractère de la vieille race latine, caractère qui, en ce moment, a son expression la plus rationnelle dans le génie français, mais qui exagère notablement ses propres défauts en Italie et en Espagne, et qui se montre tout à fait dé-
gradé au Mexique et dans les républiques de l'Amérique du Sud.
Tout le monde sait l'histoire du général Frémont. C'est un des noms américains les plus connus en Europe. La célébrité de ses voyages d'exploration aux montagnes Rocheuses et en Californie, a passé les mers sous une forme presque légendaire. Il personnifie, pour nous, le génie américain marchant, à travers mille périls, à la conquête des contrées lointaines de l'Ouest, et à la recherche des fabuleux trésors répandus sur les rives du Sacramento et les côtes de l'océan Pacifique. Au temps des mythes grecs, on en eût fait un Jason rapportant la Toison d'or, ou un Hercule vainqueur des dragons du jardin des Hespérides.
Sa vie est en réalité fort romanesque. Né d'un Français, il tient au souvenir de son origine, et l'accent aigu qu'il rétablit dans l'orthographe de son nom, chaque fois qu'une main anglaise l'y efface, prouve le prix qu'il y attache. Sans fortune, ses commencements furent difficiles. La protection d'une famille puissante du Sud lui assura une éducation libérale. Une partie de sa jeunesse s'écoula à Saint-Louis, jusqu'au jour où l'arrivée, en Amérique, d*un personnage singulier, d'un Suisse nommé Nicolet, lui ouvrit, par hasard, la voie qui devait le conduire à la célébrité et à la fortune. Nicolet était un ouvrier horloger de Genève, resté jusqu'à
l'âge de douze ans sans savoir lire, mais doué d'une telle aptitude pour les mathématiques et d'une si, vive intelligence, qu'il parvint à se créer, à lui seul, une position dans le monde scientifique, et à professer même dans un lycée de Paris. Il fût arrivé plus haut, si un caractère inquiet, caustique, agressif, et une ambition jalouse n'eussent indisposé contre lui le monde entier des savants. Je crois que c'est à lui que l'on attribue la mystification fameuse des êtres vivants découverts dans la lune au moyen d'un prétendu télescope de Herschell, mystification qui fit tant de bruit, il y a vingt-cinq ans, en attirant sur les corps savants les plaisanteries imméritées du vulgaire. Bref, Nicolet, après beaucoup d'aventures et les plus singuhères spéculations du monde, passa en Amérique et se mit à parcourir, en géographe, les contrées alors inconnues qui s'étendent entre le Mississipi et le Missouri. Ses premiers travaux, exécutés à l'aide de méthodes particulières, très-économiques et très-rapides, furent goiàtés à Washington. Il reçut une mission officielle. Ce fut alors qu'il demanda qu'on lui adjoignît un jeune homme qui siàt les mathématiques, mais qui n'eût jamais levé un plan, son mépris pour les méthodes ordinaires étant absolu. Les protecteurs de Frémont pensèrent à lui pour cette position, et il partit avec Nicolet. A dater de ce moment, son aptitude et ses goûts se fixèrent sur les voyages scientifiques. Ses progrès furent ra-
pides : à la mort de Nicolet, il était l'homme compétent et indispensable pour tout ce qui concerne l'exploration du Missouri, de l'Utah, de la chaîne des montagnes Rocheuses. Il tit, à travers ces déserts, plusieurs voyages en Californie, et c'est à lui qu'on doit la découverte et le tracé des routes de terre qui conduisent maintenant de Saint-Louis dans le pays de l'or.
Frémont y eut une aventure qui exerça, sans aucun doute, une grande influence sur sa destinée politique. Il était pourvu d'un brevet de lieutenant dans l'armée fédérale, et sa mission, à la fois scientifique et militaire, mais peut-être mal définie, semblait lui donner un certain pouvoir administratif sur les nouvelles possessions, alors presque désertes, de l'Union. Jl se trouva en conflit avec le chef d'un détachement de troupes fédérales, envoyé sur ces bords éloignés pour y porter et faire respecter le drapeau de la république. Le gouvernement de Washington donna tort à Frémont. Son adversaire, élève de West-Point, et représentant probablement plus régulièrement que lui la hiérarchie militaire et administrative, eut gain de cause au département de la guerre. Frémont donna sa démission. On peut supposer que cet échec, très-sensible pour l'amourpropre de l'intrépide ingénieur, n'a pas été étranger au choix de la ligne politique suivie par lui depuis lors. Il prit en haine le parti démocrate, qui était à
cette époque au pouvoir, et le Sud, Tappui principal de ce parti. Il leva l'un des premiers l'étendard de l'abolition de l'esclavage, pure et simple, immédiate et sans compromis, principe regardé comme excessif et très-dangereux par les hommes les plus avancés du parti républicain, mais qui doit finir par triompher. Peut-êire les inimitiés de Frémont ne sont-elles pas toutes pour le parti démocrate, remplacé aujourd'hui au pouvoir par le parti républicain. Nous avons trouvé, depuis notre séjour aux États-Unis, quelques traces d'un antagonisme plus général, qui existerait entre lui et tous les partis gouvernementaux, sans parler des hommes de West- Point, pour lesquels il paraît avoir une antipathie particulière que ces derniers lui rendent avec usure. Il y aurait tendance de sa part à représenter et inaugurer une politique nouvelle, et à décider l'Union à faire un pas de plus dans la voie qui l'éloigné de plus en plus des principes austères, mais un peu étroits, qui ont pré?idé à sa naissance.
Le général Frémont avait acquis en Californie des terrains immenses à une époque antérieure à la découverte des mines et où le sol n'avait pas de valeur. Plus tard, paraît-il, les chercheurs d'or, les émigrants, s'installèrent sur ses terres qui devaiefnt, selon toute vraisemblance, avoir l'air de terres appartenant au premier occupant. De là des procès énormes, des affaires d'une complication prodi-
SïlR [,KS ETATS-UNIS IVAMKRTOUP:. .'^51
gieuse, qui ont absorbé une fartic de l'activilé du général jusque dans ces derniers temps. On le voyait sans cesse à Paris et à Londres à la recherche des moyens de crédit que New- York lui refusait, et dont il avait besoin pour soutenir le poids écrasant de ses espérances colossales, toujours renaissantes, toujours ajournées. Les perspeclives de richesses fabuleuses que cet hoiume, sans ressources présentes, faisait luire aux yeux des étrangers, les effrayaient et les mettaient en défiance, plutôt qu'elles ne les éblouissaient. Plus d'une fois Frémont dut entendre le mot d'aventurier porté à ses oreilles par les échos du monde financier. Le temps lui a donné raison. Les procès ont été gagnés; si la fortune de Frémont n'est pas encore liquidée, ses affaires sont dans une voie telle, que toutes les sources de crédit lui sont ouvertes aux États-Unis. Il a maintenant une existence en rapport avec sa célébrité européenne, les services qu'il a rendus à son pays et la grande posidon politique qu'il y occupe. Aux dernières élections présidentielles, il était le concurrent de M. Lincoln, et un moment ses chances ont été très-sérieuses. Je crois avoir entendu dire que dans son entourage on se plaint amèrement de la lésinerie des meneurs du parti qui le portait au pouvoir. Ils auraient reculé devant un dernier sacrifice de quarante ou cinquante mille dollars qui, disait-on, eût suffi pour enlever l'éleclion. Eh Amérique comme en Angle-
terre, les sons argentins accompagnent toujours fort agréablement la voix passionnée de la politique.
Tel est l'homme que le président et le Sénat viennent d'investir du grade de général de division, major général (position analogue à celle du général Mac Clellan), et d'envoyer à Saint-Louis pour y commander l'armée, ou, comme on dit, le département de rOuest. Il y a trouvé les affaires dans une position très-difficile, et les passions politiques se sont encore accrues de toute la haine et de tout l'amour que sa puissante personnalité a inspirés tout d'abord à ses ennemis et à ses amis.
Le Missouri, État grand comme la moitié de la France et le plus ancien de tous ceux que l'Union a fondés sur la rive droite du Mississipi, compte parmi les États du Sud. Il s'y rattache, non pas à cause de sa position géographique, qui est aussi septentrionale que celle de l'illinois, ni même à cause de l'esclavage, car cette institution tieni trèspeu de place dans la vie domestique et agricole de ses habitants, mais à cause des affinités de race, de mœurs, d'intérêts qui le lient d'une manière étroite aux populations du bas Mississipi.
Saint-Louis, fondé en 1764 par un Canadien nommé Laclède, sur l'emplacement d'un ancien fort français, a servi pendant longtemps de comptoir, de factorerie pour le commerce des pelleteries. C'est de Saint-Louis que les voyageurs, les trappeurs ca-
nadiens partaient pour s'enfoncer dans les solitudes de l'Ouest, à la poursuite des bisons, des ours et des castors. En 1768, les Espagnols en prirent possession en vertu du traité de Paris, qui dépouillait la France de toutes ses possessions américaines et donnait à l'Espagne toute la rive droite du Mississipi, moins l'embouchure de ce fleuve, cédée à l'Angleterre ainsi que toute la rive gauche. C'est sur ce fonds de population catholique et latine que les immigrations américaines proprement dites, et surtout allemandes et irlandaises, ont fondé une des plus puissantes colonies du Nouveau-Monde. Les accroissements de Saint-Louis, à partir de 1820, ont suivi une marche extrêmement rapide; à cette époque, la ville comptait 6500 habitants; en 1840, 16000; en 1852, 100 000; aujourd'hui elle peutbien avoir 150 000 âmes.
C'est l'entrepôt de l'immense navigation du Mississipif la base de toutes les opérations commerciales, politiques, industrielles, religieuses, qui ont pour objet l'Amérique centrale jusqu'à la Californie. Lorsque, au mois de mai de la présente année, M. Lincoln décréta la mobilisation des milices des États, en réponse à la prise du fort Sumter et dans le but de réduire par la force les sécessionnistes, la législature du Missouri, par l'organe du gouverneur Jackson (gouverneur, président électif de chaque État), déclara l'appel du gouvernement fédéral in-
constituHonnel, illégal et diabolique. La guerre civile ne tarda pas à éclater. Une partie des milices de Saint-Louis s'étaient rassemblées dans un camp près de la ville, non pour marcher à la défense de l'Union, mais dans le but avoué de chasser les troupes fédérales du territoire de l'État, sous prétexte de neutralité. Le capitaine Lyon, qui commandait dans l'arsenal, marcha sur le camp, à la tête de quelques compagnies régulières, le surprit et fit mettre bas les armes aux miliciens. La population, au retour, accueillit la troupe à coups de pierres ; on fit feu ; une trentaine de personnes furent tuées. Dès lors, Saint-Louis fut traité comme une ville en état de siège. Les partisans militaires du Sud quittèrent la ville et allèrent se joindre aux bandes d'insurgés qui commençaient à se former dans le pays. D'un autre côté, le gouvernement fédéral décréta la formation d'une armée de l'Ouest ayant son quartiergénéral à Saint-Louis, et organisée sur les «nêmes bases que la grande armée des volontaires du Potomac. Des émeutes de rue, on était passé aux combats de guérillas dans la campagne : on ne tarda pas àen venir aux batailles rangées. L'armée des volontaires fédéraux, sous les ordres de Lyon, nommé général, s'était portée jusqu'à Springfield, tout à fait dans l'ouest, à soixante lieues de Saint-Louis, en face du gros des bandes insurgées. Elle les attaqua, fut mise en déroute, perdit beaucoup de monde, ses
canons, ses bagages. Lyon fut tué. Ce fut le pendant de la bataille de Bull'sRunn, la lutte se concentrant, à cette époque, sur deux points symétriquement placés par rapport à la grande barrière des Alleghanys, Washington d'un côté, Saint-Louis de l'autre, la capitale de l'Est et la capitale de l'Ouest. En même temps que le gouvernement fédéral , mis à deux doigts de sa perte par ces désastres répétés, appelait MacClellansur le Potomac, il envoyait Frémont sut* le Mississipi. Seulement, la mission du premier, sous les yeux du Congrès, au centre des anciens États, au milieu de populations austères et essentiellement anglo-américaines, n'est jamais sortie du cercle des choses purement militaires. Le caractère de Mac Clellan, sorte de soldat puritain et hbéral, ne se fût pas d'ailleurs accommodé d'une position extra-légale, violente et révolutionnaire. Quant à Frémont, son origine, son passé aventureux, ses haines, le désignaient comme un de ces agents précieux qui ne reculent devant aucune responsabilité pour sauver la chose publique ; qui servent un gouvernement, non pas d'après ses instructions officielles, mais d'après ses intentions inavouées, et qui comprennent à demi-mot ce que l'on attend d'eux. C'était enfin l'homme qui convenait pour maintenir et maîtriser ces populations au sang méridional, sur lesquelles la raison, la légalité républicaine et l'autorité impersonnellement exercée ont moins de prise
que l'action d'une individualité accentuée, passionnée, mettant sa force en elle-même plutôt que dans le droit. A peine arrivé, le général s'est mis à agir en proconsul; la proclamation de la loi martiale a concentré tous les pouvoirs entre ses mains. Il lève des troupes, forme des corps, nomme ou confirme les officiers, sans beaucoup se soucier, je crois, du gouvernement de Washington, Les réquisitions en argent et en nature alimentent la caisse de l'armée et pourvoient aux besoins des soldats. Le droit d'expulser et d'arrêter les citoyens et de supprimer les journaux, que s'est arrogé le général, quoiqu'il ne semble pas en pousser l'exercice jusqu'aux dernières limites, frappe la population de terreur. Plus de quarante mille personnes ont quitté Saint-Louis.
Voilà la situation dans laquelle nous trouvons un des plus importants États de la république américaine. Elle est de celles dont notre vieille Europe offre souvent des exemples; mais, au sein des États- Unis, le fait est tellement exceptionnel et extraordinaire qu'aucun voyageur ne peut se vanter d'avoir assisté" à un pareil spectacle.
Le Prince a consacré la matinée d'aujourd'hui, 5 septembre, à recevoir la visite du général Prémont et à la lui rendre, à se faire présenter les principaux chefs de l'armée, à causer avec le maire de la ville, M. Ramsay, et quelques-uns des principaux habitants, M. Choteau, beau-frère de M. de Montholon, M. Os-
borne, notre ami et guide de la veille, etc. Le général s'est rendu à Planter's hôtel en grande pompe militaire, escorté d'un bel escadron de cavalerie et entouré d'un brillant état-major. Il a reçu le Prince dans sa maison, au milieu du même appareil, avec beaucoup de dignité et des formes tout à fait inusitées en Amérique. Tout cela n'a pour nous rien d'extraordinaire ni rien d'excessif, mais les Américains pu7' sang ouvrent de grands yeux à la vue de ces gardes aux panaches flottants, de ces sabres traînant bruyamment sur le pavé, de ces honneurs militaires qui entourent un général au front sévère, à la parole impérieuse, inaccessible comme un despote d'Asie. Pour eux, ce sont là des mœurs mexicaines plus encore qu'européennes, et elles sont antipathiques à leur susceptibilité démocratique et à leur austérité d'hommes du Nord et de race anglaise.
Le général a entretenu le Prince de ses projets militaires. Ils sont très-hardis. On y sent le génie aventureux du voyageur autant que la science stratégique du général. Dans ces pays d'un étendue immense, coupés par de vastes espaces à m.oiiié déserts et presque inconnus, toute expédition militaire participe quelque peu du caractère des voyages de découverte, comme les voyages de découverte y doivent ressembler beaucoup à des expéditions de guerre. Il ne s'agit de rien moins pour le général Frémont que de pénétrer directement, en descendant le Mississipi,
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jusqu'au cœur même des t^tats du Sud et à ia Nouvelle-Orléans. 11 afiirmeque les coups décisifs ne se porteront pas sur le Potomac, où les deux partis s'obstinent à accumuler toutes leurs forces, mais dans l'Ouest, sur le Mississifâ, dont tous les regards se détournent en ce moment comme d'un théâtre de guerre tout à fait secondaire. Il explique l'importmce de la position de Cairo, située à soixante-dix lieues au-dessous de Saint-Louis, au confluent du Mississipi et de l'Ohio. C'est là, sur ce .point extrême occupé par l'armée fédérale de l'Ouest, que le général accumule tous les moyens de transport que lui fournit la navigation du haut iMississipi, et qu'il s'efforce d'adapter à une expédition militaire. Son intention est d'embarquer son armée à Cairo et, suivant les circonstances, de descendre tout droit vers la Nouvelle-Orléans en s'emparant de Memphis, ou bien de remonterleTennessee et le Cumberland, affluents de rOhio, et de pénétrer par ces grandes artères dans les États du Kentucky, du Tennessee, de l'Alabama et du Mississipi.
Je crois que le général s'est abstenu de parler au Prince de sa position politique vis-à-vis du cabinet de Washington. Elle est assez délicate. Vous savez, mon colonel, que M. Lincoln et ses amis, qui sont, au fond, abolitionnistes, ont, depuis leur arrivée au pouvoir, soigneusement mis leur drapeau dans leur poche. Ils affichent un scrupuleux respect pour tous
SUR LES ÉTATS-UiMS D'AMÉRIOUE. 359
les articles de la constitution fédérale qui reconnaissent l'esclavage, et pour les diverses dispositions du Congrès qui règlent, limitent ou protègent V institution particulièy^e. C'est à ce prix qu'ils espèrefit conserver dans le parti de l'Union ceux des États à esclaves qui ne s'en sont pas encore complètement détachés, le Maryland, le Kentucky, le xMissouri; c'est en laissant une porte ouverte à un accommodement qu'ils comptent ramener un jour les Etats qui combattent en ce moment pour la sécession. Le général Frémont a été l'enlant terrible du parti, ou plutôt, il a eu l'habileté et l'audace de compromettre et d'embarrasser des collègues qu'il n'aime pas, tout en assurant son propre avenir politique. Convaincu que tôt ou tard l'idée abolitionniste pure doit triompher dans l'Union, que celle d'un compromis nouveau avec le Sud sur la question de l'esclavage est une chimère, un rêve qu'a dû dissiper la guerre actuelle, il a pris les devants, et en proclamant ce que les habiles n'osent encore avouer, en se mettant à la tête d'un mouvement qui entraînera bientôt tout le monde, il s'est préparé une position supérieure à celle de tous les hommes qu'il a devancés. Quelques jours avant notre arrivée à Saint-Louis, il a lancé une proclamation ordonnant, dans l'étendue de son commandement, la conliscation des propriétés et la mise en liberté immédiate de tous les esclaves appartenant aux citoyens
déclarés contre l'Union. Vous comprenez la nuance, qui est fort importante. Ce qui est grave n'est pas de confisquer le bien des gens, quoique, pour nous, la confiscation administrative et militaire soit une monstruosité. Le point capital c'est la distinction établie par l'arrêté du général entre la propriété que représente un esclave et celle que représente une maison ou une plantation. Que l'on confisque l'esclave, rien de mieux; qu'il soit vendu au profit du trésor public, comme la plantation et la maison, qui seront mises aux enchères ou sous le séquestre. Mais le libérer, voilà une innovation dont l'importance n'échappe à personne. C'est reconnaître implicitement que l'abolition de l'esclavage est le but principal de la guerre, c'est creuser entre le Nord et le Sud un abîme que des monceaux de cadavres ne pourront peut-être pas combler.
La proclamation du général Frémont a éclaté à Washington comme un coup de foudre. La sensation a été immense, comme il arrive toutes les fois qu'une bouche audacieuse ose prononcer tout haut un mot que chacun glissait à peine dans l'oreille de son voisin ; toutes les fois qu'une lumière franche et vive vient éclairer le demi-jour d'une situation obscurcie par le mensonge d'un sous-entendu général. Tous les jours, on annonce dans les journaux de New- York que le général est désavoué, qu'il est appelé à Washington pour rendre
SUR LES ÉTATS-UNIS D'AMP^IRIQUE. 361
compte de sa conduite. Jusqu'ici rien de pareil n'a eu lieu. Le cabinet de Washington, fort embarrassé, fait le mort et ne paraît pas avoir eu connaissance de la proclamation. Mais ce n'est un secret pour personne que ses perplexités sont extrêmes.
On nous avait dit assez vaguement que l'armée de l'Ouest était presque entièrement composée d'émigrants de date récente, d'Allemands principalement, mais j'avoue que nous n'aurions jamais cru qu'elle eût à un si haut degré ce caractère étranger qui l'isole véritablement du reste de la population. Elle s'est recrutée principalement dans les États de l'Ouest où l'élément allemand domine et dans l'État du Missouri. Or, dans cet État , les habitants d'origine française et anglaise sont en général pour le Sud. Le recrutement n'a donc pu s'opérer que parmi les colons allemands, qui sont très-nombreux et tous partisans du Nord. On nous a dit qu'il y a dans Saint-Louis trente mille habitants qui, bien que naturalisés américains, sont nés en Allemagne.
La prédominance de l'élément germanique dans Tarmée de l'Ouest a donc son explication dans la nature des sources qui ont alimenté le recrutement de l'armée des volontaires. Beaucoup de causes ont poussé, dans ces pays-ci, l'Allemand sous les drapeaux. D'abord le chiffre élevé de la solde, appât
presque irrésistible pour des pauvres diables d'émigrants qui n'ont presque tous quitté leur pays que chassés par la misère, et qui, s'ils ont trouvé du pain dans leur nouvelle patrie, n'en sont pas moins obligés de le gagner journellement à la sueur de leur front. De plus, l'Allemagne est le pays classique pour le métier de la guerre ; on s'y fait trèsvolontiers soldat, et il n'y a pas bien longtemps qu'elle fournissait des mercenaires aux armées du monde entier. Ce sont des goûts, des traditions qui suivent l'habitant du Wurtemberg , de la Hesse et de la Prusse jusque dans le nouveau monde, et qui ne s'effacent qli'après plusieurs générations. Enfin, faut-il le dire? la plupart des Allemands qui passent, de notre temps, en Amérique, y apportent une espèce de haine contre le régime politique de leur ancienne patrie, un sentiment démocratique moins pur de toute trace d'envie que celui des anciens Américains , quelquefois même un fond de socialisme qui reste à l'état latent, parce qu'ici ce genre de doctrine passerait pour une folie, mais qui n'en couve pas moins dans le secret de leur âme. Or, dans le Missouri, l'homme qui représente, aux yeux du colon allemand, l'aristocratie et la fortune, objets de sa répulsion ou de sa jalousie, c'est le propriétaire d'esclaves. De là l'instinct qui a poussé en masse toute celte population allemande de l'Ouest sous le drapeau de
l'abolition , et qui la pousse maintenant sous celui de l'Union. Elle a formé le grand appoint du succès électoral de M. Lincoln, et elle est la base de la popularité et de l'avenir politique du général Frémont.
Son arrivée à Saint-Louis a donné une impulsion plus vive à l'esprit qui avait présidé à la composition de l'armée de l'Ouest dès les débuts de la guerre. La prédominance d'un élément est devenue l'exclusion systématique de tous les autres. L'étatmajor du général Frémont, très-nombreux, ne contient qu'un seul Américain. Son chef d'étatmajor est le colonel Asbot, officier hongrois, ami de Kossuth, et venu en Amérique avec le fameux dictateur. Le chef du service du génie est un Bavarois ; plusieurs aides de camp sont des provinces rhénanes, natures allemandes mélangées de quelques teintes françaises. Les deux officiers attachés par le général à la personne du prince sont l'un le colonel Joliat, un Suisse de langue allemande ; l'autre le colonel Osterhaus, ancien lieutenant prussien. Ces deux messieurs sont extrêmement distingués, très-modérés et ont paru un peu embarrassés des fanfaronnades de leurs camarades. Souvent elles nous ont embarrassé nous-mêmes ; il nous est arrivé d*entendre traiter systématiquement, sous le nom de Yankees, cette lière nation américaine dont nous sommes les hôtes, en des termes tellement blés-
sants que je ne saurais les rapporter, et cela par des homme's qui marchent sous son drapeau et qui défendent ses institutions. Si l'on ne jugeait les États-Unis que par les propos des états-majors de Saint-Louis, on se figurerait volontiers que la descendance des Washington, des Franklin, des Jefferson et des Jackson est devenue un peuple d'égoïstes et lâches enrichis, n'ayant plus pour mission sociale que de payer les braves enfants de la patrie allemande appelés à les défendre, eux, leurs institutions dont ils sont indignes et les grands principes de la liberté.
Cette hostilité méprisante n'épargne pas, comme vous pouvez bien penser , l'armée régulière des États-Unis, ou plutôt le petit corps d'officiers de West-Point qui en a formé le noyau et qui soutient aujourd'hui, dans le parti du Sud comme dans celui du Nord , tout le poids de la guerre. Un colonel de l'armée fédérale, le colonel Smith , venait d'arriver à Saint-Louis, quelques jours avant nous, pour y prendre le commandement d'une brigade de volontaires. Je ne sais par quel hasard il s'est égaré dans ce milieu qui n'est pas le sien à coup sûr. C'est un vieux soldat à moustache blanche, plein de noblesse dans ses manières et dans ses sentiments. Sa vie tout entière s'est passée aux avantpostes perdus, dans cette guerre incessante qui refoule la race indienne devant la civilisation en-
vahissante. En dernier lieu, c'est lui qui a conduit, pendant une campagne de quatre ans , pleine de fatigues et de dangers inouïs , la grande expédition américaine contre les Mormons de l'Utah. Le colonel Smith a été présenté au Prince. Comme les insignes des grades sont, pour nous, très-difficiles à reconnaître dans l'uniforme américain, je demandai tout bas à l'un de mes voisins, officier allemand, quel était le grade du nouvel arrivant. En réponse à ma question, il interpella presque à haute voix un de ses camarades. « Le colonel, dit-il, demande quel est le grade de ce gentleman. Est-ce un major, un colonel ou un général? — Peut-être bien, colonel ; peut-être bien , général , répondit l'autre ; je n'en sais rien et m'en soucie peu. » Tout cela d'un ton et d'un air qui n'avaient d'autre objet que de me faire comprendre que l'officier de West- Point était un véritable intrus dans l'armée de Saint-Louis. Je ne vous étonnerai pas en vous disant que c'est lui précisément qui a eu toutes nos secrètes sympathies et, m'a-t-il semblé, celles du Prince. Je crois même qu'il a pris Son Altesse Impériale pour confident de la vive douleur que son visage trahissait. Il l'a, à plusieurs reprises et trèslonguement, entretenu dans la journée. Une fois, passant près d'eux, j'ai entendu le colonel qui disait au Prince, avec une véhémence contenue : « Si, il y a un an, quelqu'un m'eût annoncé que je ver-
rais à Saint-Louis ce qui s'y passe aujourd'hui, je l'aurais pris à la gorge en lui disant qu'il en avait menti. »
Au fond , je suis convaincu que, chez tous ces officiers allemands, il y a d'excellentes qualités militaires, et que, sans eux, sans cet énergique appel fait à la nationalité allemande , le Missouri tout entier eût été perdu pour l'Union après la défaite de Springfîeld. Le chef de ce parti militaire est le général Siegel. Le général Siegel est un ancien officier de l'armée badoise. Quand une partie de cette armée se révolta, en 1848, il se rangea sous le drapeau de l'insurrection, dont il fut un des chefs les plus énergiques. Elle succomba sous les coups de la Prusse. Siegel fut alors obligé de s'expatrier en Amérique, où , treize ans plus tard, ses talents militaires devaient trouver un emploi qu'il n'eût certainement pas prévu. Lors de la formation de l'armée des volontaires de l'Ouest, Siegel dut aux souvenirs de 1848 et à son influence sur les émigrants allemands, dont un certain nombre sont des exilés politiques plus ou moins volontaires, d'être élu au grade de général et confirmé. A la déroute de Springfield, il n'y a que sa brigade qui n'ait pas été entraînée. Par son attitude, son sangfroid et sa bravoure, il a peut-être sauvé l'armée de l'Union d'une destruction complète et seul a maintenu l'honneur du drapeau. Son ascendant sur
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l'armée est, depuis cette époque, très-considérable et parfaitement justifié. Le général Siegel peut avoir quarante-cinq ans; il est très-petit, très-maigre; il a de longs cheveux blonds collés sur la tête , un teint bilieux et des lunettes ; une de ces physionomies comme on en trouve beaucoup en Allemagne. Il est réservé, un peu sombre même ; si son visage est plissé par des rides précoces, je ne pense pas qu'on doive les attribuer à une habitude immodérée du sourire. Si on rencontrait en Allemagne cette personnalité remarquable, on ne manquerait pas de dire : Yoilà un homme qui doit être le type du révolutionnaire et du socialiste allemand. Mais, dans ce bienheureux pays d'Amérique, nous devons le reconnaître, nous autres Européens, il n'y a ni socialistes , ni révolutionnaires. Quand une de ces doctrines redoutables qui ruinent et ébranlent nos vieilles sociétés touche le sol des États-Unis, elle s'absorbe, se fond, s'évapore, disparaît au contact de l'individualisme. Mystérieuse puissance de ce principe vivificateur , qui procède, en apparence, de l'égoïsme humain, et qui, par le fait, rive entre les hommes des liens d'une indestructible ténacité ! Je ne sais pas au juste ce qu'ont pu être les opinions politiques du général Siegel dans sa patrie, mais, ce dont je suis sûr, c'est qu'aujourd'hui, en Amérique, les mots qui effrayent l'Europe, en paraissant menacer les gouvernements
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établis, la propriété, la famille, n'ont plus, pour lui, aucune espèce de sens (1).
Telle est la coterie militaire et étrangère qui entoure le général Frémont, et qui défend avec des formes si singulières l'honneur du drapeau de Washington et de Jackson. Les citoyens de Saint-Louis, la plupart attachés secrètement au Sud, affectent de se considérer com.me courbés sous le poids de la plus intolérable des tyrannies. Nous en avons vu plusieurs se glisser près du Prince, et, à voix basse, avec des regards effrayés et méfiants jetés autour d'eux, le prendre pour confident de leurs doléances et de leurs terreurs. Suivant eux, le général obéit moins à ses opinions et aux nécessités de la politique qu'aux haines secrètes amassées dans son cœur contre l'aristocratie de Saint-Louis, et remontant à une époque où, pauvre et obscur, il tenait dans les grandes familles la place humiliante d'un protégé. Quant à ce qui regarde l'oppression allemande, ils prédisent une réaction terrible. Lorsque l'État du Missouri sera rendu à lui-même, il ne
1. Depuis notre retour en France, le général Frémont a été rappelé. L'armée de l'Ouest, à cette nouvelle, a manifesté quelques velléités de résistance aux volontés du président et du conférés. Le bon sens américain a fini par l'emporter, en celte circonstance, sur l'esprit révolutionnaire allemand. L'armée s'est soumise et a reconnu le général Halleck, successeur de Frémont. Cet heureux résultat a été dû en partie à l'influence du général Siegel, à son patriotisme et à son sens politique et militaire.
faudra rien moins , disent-ils , qu'une Saint-Barthélémy pour laver dans le sang d'une race insolente les humiliations dont elle abreuve la glorieuse nation américaine..
Je crois toutes ces menaces fort exagérées, comme aussi les plaintes qu'ils font entendre sur la terreur qui règne à Saint-Louis. Sans défendre tous les actes dictatoriaux du général Frémont, il me semble que ce qu'on lui reproche de plus grave se réduit à des journaux supprimés, des suspects éloignés, quelques-uns, mais en fort petit nombre, provisoirement arrêtés, mais nullement menacés dans leur vie; enfin, à la menace, qui n'a pas eu encore d'exécution, d'un système de confiscation appliqué à tous ceux qui servent sous les drapeaux du Sud. Ce régime est fort dur assurément, mais beaucoup plus dur pour des Américains qu'il ne le serait pour nous. On voit que ces braves gens n'ont pas l'habitude de l'état de siège, ni même d'une autorité légale s'appesantissant lourdement sur une société dans les moments de crise. J'ai l'idée que si quelques-uns d'entre eux avaient fait un tour à Venise ou à Varsovie, ils trouveraient que la loi martiale du général Fréinont n'est pas déjà si terrible.
Le Prince ne s'est pas arrêté un seul instant, de toute la journée; à midi, nous nous sommes rendus à bord d'un steamer que la ville avait fait
chauffer pour promener Son Altesse Impériale sur le Mississipi. Le général Siegel, le général Smith, presque tout l'état -major du général Frémont, le maire et plus de cent officiers attendaient le Prince pour l'accompagner. Une musique militaire assez bonne était à bord. Le steamer s'est détaché du quai au bruit des fanfares et au milieu des acclamations du peuple qui, depuis longtemps je crois, n'avait pas eu l'occasion , vu l'état de siège , de pousser le hurrah! cher à l'Américain. Ce bateau est immense; le North-Star, qui nous semblait un colosse, n'est qu'un nain à côté de ce magnifique dominateur des Grandes-Eaux. Il fait habituellement le service de Saint-Louis à la Nouvelle-Orléans.
Ce qui nous a surpris, c'est la composition du personnel permanent qui l'habite. Outre son équipage mascuhn, le steamer a un équipage féminin. Nous y avons trouvé une douzaine de belles et jeunes femmes, au regard provoquant, à la mise séduisante, qui. avaient l'air de faire les honneurs de l'endroit aux jeunes officiers, très-galants auprès d'elles. On nous a expliqué que ces grands bateaux du Mississipi ne sont pas seulement pour les hommes du Sud des moyens de transports, mais des lieux d'amusements et de fêtes , que la table y est excellente, qu'on y joue beaucoup et très-cher, et qu'à bord, comme autrefois à Frascati, une société féminine, élégante et facile, complète, pour les privilé-
SUR LES KTATS-TINTS D'AMÉRIQUE, 371
giés de la fortune, la trilogie du plaisir chantée par la poésie légère et invoquée par Roberl-le-Diable : Le vin, le jeu, les belles.... Que nous voilà loin du North-Star, de ses austères cantiques, de ses danses puritaines et de l'habit bleu de M. Sweet ! 0 soleil du tropique! Dieu du jour! Dieu du feu! sommesnous donc sur la limite de ton empire redoutable? 0 sang des Ibères et des Celtes! tes mystérieuses et ardentes effluves viennent-elles jusqu'ici activer les pulsations vitales dans les froides artères des fils de Tuiston et de Herta, Goths, Saxons, Angles, Danois et Normands? Voilà, en tout cas, une excellente occasion pour moi, mon colonel, de renouveler un Nota bene que je vous ai déjà signalé et sur lequel je ne saurais trop revenir, à savoir, que nous n'avons vu des États-Unis que les Etats du Nord ; que c'est seulement au Nord que se rapportent nos appréciations, nos impressions, nos récits, et que, plus nous avançons dans ce voyage, plus nous re- • connaissons l'impossibilité de comprendre dans une seule synthèse les deux moitiés de l'Union, celle du Nord et celle du Sud. Ce sont deux pays qui diflèrent entre eux comme le jour diffère de la nuit. La plupart des faits contradictoires, des anomalies choquantes, des jugements excessifs qui nous frappent dans les écrits des voyageurs sur l'Amérique, viennent de ce que, trop souvent, une appréciation générale étant formulée par eux, ils négligent d'y
placer une des deux étiquettes suivantes : Nord, Sud.
Nous avons remonté le Mississipi sur une distance de cinq ou six lieues, jusqu'à son confluent avec le Missouri. Il est impossible d'imaginer un paysage plus grandiose que celui qui se déroule à droite et à gauche sous nos yeux ; une plaine vert émeraude à perte de vue entrecoupée de noirs massifs d'arbres gigantesques; un fleuve large comme un bras de mer, coulant à pleins bords, au ras de la prairie, entraînant au milieu des flots de son eau limoneuse les débris arrachés aux antiques forêts du Nord. Quelquefois les arbres, roulés et enchevêtrés les uns dans les autres, forment de grandes îles flottantes qui descendent lentement le courant du fleuve ou s'arrêtent sur ses rives, et sur lesquelles se fixe une végétation luxuriante et éphémère, de sorte qu'elles ressemblent à de colossales corbeilles de verdure portées sur les eaux. Souvent des pins énormes sont arrêtés par la vase. Une de leurs extrémités s'y engage et s'y fixe, tandis que l'autre élève une pointe menaçante soit audessus, soit au niveau de la surface des eaux. C'est là un des dangers de la navigation du fleuve. S'il arrive qu'un steamer vienne à se heurter contre un de ces pieux formidables , il est rare qu'il ne subisse pas quelque grave avarie. Plusieurs, ainsi transpercés comme par une lance,
ont coulé bas avant d'avoir pu se dégager et s'échouer sur la rive.
Le confluent des deux fleuves est splendide. Il est en face de la petite ville d'Alton, sur la rive gauche du Mississipi. Nous voyons la vallée immense du Missouri remonter vers l'ouest, au milieu d'une nature plus sauvage encore que celle que nous venons de traverser. Au delà de la ville de Saint- Joseph, à cent lieues en ligne droite au-dessus du point où nous sommes, le Missouri cesse d'appartenir au monde civilisé. 11 s'enfonce, entre l'Iowa, le Dakota et le Nebraska, au sein des plaines immenses que bordent, à l'ouest, les montagnes Rocheuses. C'est là, c'est dans cette steppe d'une prodigieuse étendue que se sont réfugiés avec l'espèce innombrable desBuffalos, les restes de la race indienne du Nord, chassée de son antique patrie. L'une suit le mouvement et la destinée de l'autre. Quand le sol, envahi peu à peu par la civilisation, manquera sous les pas du dernier Buffalo , le dernier des Indiens aura disparu.
M. Chotteau accompagnait le Prince dans cette promenade. Il a raconté au Prince que sa famille, d'origine française, est en possession, depuis trois générations, du monopole du commerce de tout le haut Missouri. Lui-même a donné à ces affaires, qui ressemblent autant à des opérations militaires qu'à des opérations mercantiles, une grande exten-
sion. Sur toute la ligne du Missouri (depuis Saint- Louis jusqu'aux sources, elle a un développement de plus de mille lieues), il a des postes fortifiés, quelques-uns défendus par des canons, et qu'habitent, toute Fannée, ses agents, au nombre de trois cents environ. Lui-même part tous les ans de Saint- Louis au !"•■ mai, et remonte le fleuve avec une flottille de trois ou quatre bateaux à vapeur, jusqu'aux grandes cascades, Great Falls, au pied des montagnes Rocheuses. Le commerce avec les Indiens consiste dans l'échange des peaux d'ours, de castor, et surtout de bison, contre les produits de la civilisation, cotonnades, armes, fer, tabac, café, farine, thé. M. Ghotteau s'interdit de vendre à ses sauvages clients la mortelle eaio de feu , le poison qu'ils recherchent avec fureur, comme un malade condamné implore l'opium qui doit hâter son agonie. M. Ghotteau prend des passagers à bord de ses bateaux, installés avec tout le luxe et le confortable des steamers américains. Il est impossible de rêver, dans l'une des contrées du monde les plus sauvages, un voyage de touriste plus agréable et plus commode que celui que l'on peut faire avec M. Ghotteau. C'est moins dangereux et moins fatigant qu'un voyage à travers l'Europe en chemin de fer et en voiture. Souvent du haut du steamer, on voit un ruban noir se dérouler à perte de vue sur le tapis vert de la prairie; il traverse le fleuve, dont il nuance les
eaux d'une teinte foncée, et se prolonge sur l'autre bord jusqu'aux limites de l'horizon. C'est une colonne compacte de bisons, sur quinze ou vingt de front, et longue de plusieurs kilomètres, qui se déplace sans qu'aucun obstacle, fleuve, lac, forêt puisse arrêter ou faire dévier sa marche. Le steamer stoppe; les chasseurs descendent à terre et vont essayer quelques coups de carabine sur l'immense troupeau, quitte à partager les dépouilles des ennemis morts avec les volées d'Indiens, qui, armés d'arcs et de flèches et montés sur les rapides chevaux du désert, galopent sur les flancs de la colonne et sèment sa trace de cadavres sanglants. De retour à Saint-Louis, le général Siegel a conduit le Prince visiter les camps et les fortifications que l'on élève autour de la ville. Dans ce moment, les sécessionnistes, tantôt réunis en petits corps d'armée, tantôt dispersés en guérillas, occupent une partie de l'État du Missouri, ou du moins les zones frontières du sud et de l'ouest. Le général Frémont occupe bien, outre Saint-Louis, Gairo sur le Mississippi, Springfield dans l'intérieur des terres du côté sud-Ouest, Jefferson City et Saint- Joseph sur le Missouri. Mais les communications entre ces points sont souvent menacés par un ennemi très-mobile, et qui trouve chez les habitants du pays une sympathie secrète ou déclarée. Le chemin de fer de Quincy à Saint-Joseph, c'est-à-dire du Mississipi au Missouri,
quoique à l'extrême nord de l'État, et couvert par les deux États unionistes de l'Illinois et de l'Iowa, n'est rien moins que sûr. Les bandes sécessionnistes pénètrent jusque-là. Dernièrement un pont a été miné sur le passage d'un train qui portait des troupes à Saint- Joseph. Il y a eu un accident terrible. Après la bataille de Springfield, qu'ils ont gagnée, les sécessionnistes se sont dispersés, pensant avoir meilleur marché de l'ennemi en le harcelant sur tous les points ; mais une nouvelle concentration pourrait menacer Saint-Louis même. Pour avoir la liberté de ses mouvements, en mettant à l'abri de toute surprise sa base d'opérations, le général Frémont fait élever quelques fortifications autour de Saint-Louis. Nous les avons visitées. Elles ne m'ont pas paru très-bien entendues. C'est une série de toutes petites redoutes carrées, complètement fermées. Chacune d'elles peut recevoir trois canons de position ou quatre au plus. Mais l'infanterie ne peut y trouver ni un abri, ni un refuge.
Un des camps que nous avons visités est très-considérable. Il est bâti en planches, avec un certain luxe. J'estime qu'il s'y trouve en ce moment une dizaine de mille hommes. C'est le quart environ de ce que l'armée de l'Ouest compte à l'efTectif réel ; Teffectif sur le papier est de cent mille hommes. On a fait manœuvrer plusieurs bataillons devant le Prince. Leur instruction et leur tenue nous ont paru supé-
SUR r.ES ETATS-UNIS D AMERIQUE. 377
rifiures à celles de l'armée du Potomar. Par le fait, tous ces Allemands ont une plus grande aptitude que les Américains pour le métier des armes. Je ne dis pas que sur le champ de bataille ils leur soient supérieurs, mais ils prennent bien plus vite qu'eux les habitudes militaires.
Nous étions loin de nous attendre à trouver aux extrémités de l'Union, loin de l'action stimulante de Washington, une armée aussi nombreuse et aussi régulièrement formée. Cette organisation rapide fait le plus grand honneur au général Frémont. Elle passerait pour un tour de force dans les pays de l'Europe les plus renommés pour leur esprit militaire. En voyant avec quelle puissance et quel succès les Américains, tant fédéraux que sécessionnistes, ont improvisé en quelques mois des armées de volontaires dont le chiffre doit s'élever à bien près d'un million de combattants, et sont en train de leur donner le caractère et toutes les qualités des meilleures armées permanentes, on ne peut s'empêcher de faire un retour sur ce qui se passe de l'autre côté des Alpes. Quels changements dans la politique de l'Europe, si l'Italie était capable d'accomplir la moitié seulement de l'effort militaire dont l'Améri (ue du Nord et celle du Sud lui donnent en ce moment le spectacle et l'exemple 1
LETTRE Vil.
Retour de Saint-Louis. — Un Sleeping-Car. — La chute du Niagara. — Départ de New- York pour Boston. — Boston. — La société de Boston. — Nomenclature des partis en Amérique. — Visite à l'université de Cambridge. — M. Agassiz. — L'uuitarisme. — Histoire des églises congrégationnelles. — Banquet donné au Prince. — M. Everett. — Départ pour l'Europe.
Boston , ce 25 septembre 18G1 .
Mon colonel,
Nous sommes revenus de notre voyage dans l'Ouest, à toute vitesse. Le 6 septembre, à huit heures du matin, au moment de quitter Saint-Louis, le Prince a envoyé à New- York, une dépêche télégraphique adressée à la princesse Clolilde pour lui donner rendez-vous le lendemain, à six heures du soir, aux chutes du Niagara. On s'est rencontré, au jour, à l'heure et au lieu dits. Ainsi, en trente-qua-
tre heures, deux party ont pu correspondre entre elles, à 450 lieues de distance (à peu près la distance de Paris à Saint-Pétersbourg} et se réunir sur un point donné, après avoir parcouru, l'une 300, l'autre 150 lieues. Voilà comment l'électricité et la vapeur, entraînant l'homme à leur suite, traversent aujourd'hui les pays immenses dont la nomenclature géographique, Mississipi, Ohio, Erié, Niagara, etc., est gravée dans nos souvenirs d'enfance , comme celle d'un continent sans bornes , inaccessible et désert.
Je vous assure qu'un voyage de trente- quatre heures, sans arrêt, sur un chemin de fer américain, est chose pénible. Cette trépidation violente et continue qui dure deux jours et une nuit est capable d'ébranler les cerveaux les plus solides. A Indianopolis, où nous sommes arrivés à neuf heures du soir, on a changé de wagons. Je ne sais par suite de quel malentendu, nous nous sommes trouvés dans la nécessité de monter dans un sleeping car (wagon disposé pour les voyages de nuit). Cette effroyable voiture, au moment où nous y sommes entrés, était habitée. Plus de vingt personnes de tous les âges, de tous les sexes, de toutes les couleurs, y étaient entassés, pêle-mêle, dans d'étroites couchettes appliquées contre les murailles, sur deux étages et sur deux rangs. Cette grande boîte était censée recevoir de l'air par cinq ou six ouvertures
imperceptibles, dont les Yankees s'étaient tout d'abord emparés, pour les tenir hermétiquement fermées. On y respirait un air brûlant et empesté. Le Prince a toujours soutenu qu'il était impossible que des corps vivants exhalassent une odeur aussi nauséabonde, et qu'on devait avoir oublié là, dans un coin, sous une couchette, quelque cadavre, un cadavre de nègre probablement. En entrant dans 1 car, Bonfils a fait un haut le corps en arrière, et a dit qu'il mourrait bien certainement s'il passait la nuit là dedans. Puis il est descendu, sous prétexte d'accompagner le Prince, et n'a plus reparu. Je ne sais pas comment il a arrangé ses affaires, mais il a trouvé moyen de passer une bonne nuit à Indianopolis et de nous rejoindre au Niagara, quatre heures seulement après notre arrivée. Seulement, il n'a jamais eu la bonne foi d'avouer que c'était exprès qu'il nous avait abandonnés en manquant le départ du train.
Le Prince et le baron Mercier, grelottant sous leurs habits d'été, ont passé la nuit debout sur la passerelle vacillante qui unissait notre wagon au wagon suivant. Quant à moi, je me suis établi dans une couchette, où j'ai éprouvé toutes les angoisses de l'asphyxie. Plusieurs fois pendant la nuit, le lit placé au-dessus du mien s*est détaché et est tombé sur moi, avec l'Américain qu'il contenait. J'en ai été quitte pour l'aider, après chaque accident, à re-
faire et à consolider tant bien que mal, sa dangereuse installation.
Le rendez-vous était à International Hoiel, sur la rive droite, la rive américaine du Niagara. La Princesse y est arrivée presque en même temps que nous. Malgré l'heure avancée, tout le monde, une fois réuni, s'est empressé de courir à la cataracte, dont on entendait seulement de l'hôtel le sourd mugissement et dont on devinait la direction au nuage de vapeur soulevé dans les airs du fond' de l'abîme.
Moi seul je me suis mis au lit, avec une grosse fièvre, une toux violente ; on a fait venir un médecin. Il m'a ordonné une compresse d'eau glacée sur la poitrine. Alors mes préjugés français éveillés probablement par le cauchemar de la fièvre, autant que par l'étrangeté du remède m'ont jeté dans toutes sortes de terreurs. Je me suis rappelé qu'aux États- Unis, est médecin qui veut, le premier venu, qu'il n'y a ni examen, ni diplôme, ni autorisation administrative. Chacun est libre de tuer son voisin, sous prétexte d'exercer l'art d'Hippocrate. Il y a un cas d'homicide où la justice n'a rien à voir, c'est celui où le meurtrier déclare qu'il est médecin, et où Ton constate que la victime était malade. Voyez comme l'homme est inconséquent et lâche ! Yingt fois je m'étais porté le champion du laisser- faire américain, de la liberté administrative, liberté d'être médecin, avocat, agent de change, notaire, etc., etc.; sans
condition, sans intervention quelconque de la part de la société. Chacun pour soi; faites vos affaires vous-mêmes; tant pis pour vous y me paraissait être la plus sage des réponses qu'un gouvernement pût faire aux plaintes de ses administrés. Je soutenais habituellement cette thèse philosophique et littéraire dans mes discussions avec Maurice et Ragon, discussions à la manière de celles de Pangloss et de Martin. Mais voilà que toutes mes belles théories sont renversées par un accès de fièvre. Je m'imagine que l'honnête Yankee qui est devant moi est un charlatan, un empirique delà pire espèce, peut-être même le barbier du coin que le garçon de l'hôtel aura appelé pour s'éviter une course. J'aurais donné tout au monde en cet instant pour avoir un médecin, un simple officier de santé français, fût-il reconnu pour le plus détestable des praticiens, pourvu qu'il pût me montrer un diplôme signé d'une faculté quelconque , ou seulement une autorisation préfectorale. L'autorisation préfectorale, voilà ce qui rassure un malade! Assiégé par ces terreurs superstitieuses, je m'empressai de payer à mon Américain le prix de sa visite, cinq dollars, 25 francs, en le remerciant et en l'assurant que j'allais immédiatement m'apphquer un morceau de glace sur la poitrine. A peine eut-il les talons tournés, que je m'y posai un sinapisme.
Le lendemain matin, au point du jour, le Prince
et la Princesse et tous ces messieurs sont partis en voiture pour visiter en détail la Chute et ses environs. A midi, malgré ma fièvre, je me levai, bien décidé , quoi qu'il arrivât, à ne pas quitter les bords du Niagara, sans avoir jeté au moins un coup d'œil sur la merveille du nouveau monde. Je m'acheminai par une belle route jusqu'à un cours d'eau tranquille, mais rapide et profond, sur les bords duquel sont établies de grandes usines et des roues hydrauliques. On le traverse sur d'étroites passerelles et Ton se trouve bientôt à l'entrée d'un jardin aux arbres magnifiques , dont la porte s'ouvre devant vous moyennant un shilling. On pénètre alors dans un parc aux allées sablées, aux frais ombrages, tout parsemé de kiosques, de rotondes de verdure et de petites boutiques , comme le parc d'Asnières. Ce lieu', que la spéculation américaine s'est plu à rendre tout à la fois très-élégant et très-prosaïque, n'est ni plus ni moins que l'île qui divise le Niagara au-dessus de sa chute, et que la cataracte entraînera, un jour ou l'autre, dans son abîme sans fond. Dès qu'on y met le pied, l'oreille est frappée d'un bruit indéfinissable dont l'uniformité soutenue étouffe la véritable puissance. On ne se rend compte de l'effroyable mugissement des eaux que quand on s'aperçoit qu'il rend impossible tout échange de paroles sur le ton ordinaire. Au détour d'une allée, je m'arrêtai tout à coup sur
le bord d'un précipice à pic de 50 mètres de profondeur. Au fond coulait ou plutôt tourbillonnait le Niagara ; à droite et à gauche, à une distance de quatre à cinq cents mètres de chaque côté, le fleuve se déversait en une double cataracte, dont les nappes m'apparaissaient de ce point sous un angle oblique. Ce spectacle dépasse tout ce que l'imagination peut rêver de plus grandiose et de plus sublime. Celle des Indiens d'abord, celle des poètes ensuite, se sont épuisées à trouver des expressions capables de rendre l'effet du terrible cataclysme. La chute a été appelée successivement le Tonnerre des eaux, une colonne d'eau du déluge, V Enfer des eaux; on l'a comparée au torrent qui entraîne les générations humaines dans V insondable éternité, etc. Toute langue et toute poésie sont impuissantes à donner une idée de ce jeu de la nature, le plus terrible de ceux sur lesquels elle se plaît à concentrer la puissance de ses forces inorganiques. La géométrie n'est pas plus heureuse, quand elle veut le décrire. Je n'aurai présenté à votre esprit aucune image saisissante quand je vous aurai dit que la longueur de la ligne de déversement, y compris l'île, est d'à peu près 1800 mètres ; que la hauteur de la chute est de 50 mètres (10 mètres de plus que la colonne de la place Vendôme) , qu'enfin la nappe n'a pas moins de 20 mètres d'épaisseur. Il n'y a que la vue qui puisse transmettre à l'âme la perception exacte d'un pareil phénomène.