‹ Lettres sur les États-Unis d'AmériqueChapitre 2 sur 3 · VI · texte numérisé non relu

VI

Les assises schisteuses qui soutiennent le massif de l'île s'égrènent et s'éboulent tous les jours sous l'action des eaux. Tout le long des bords on a placé des écriteaux pour éloigner les promeneurs ; le sol s'effondrerait sous leurs pas, entraînant les tapis de verdure et les bosquets odorants qui surplombent au-dessus du gouffre. Je ne sais si c'est un effet de l'imagination , mais il m'a semblé que l'île était agitée d'une trépidation continue, comme le sol est ébranlé au loin par le bruit du canon.

La terrasse du haut de laquelle tombe le fleuve se dégrade d'une manière sensible avec les années," de sorte que la chute remonte peu à peu le courant. Quand la ligne de déversement aura atteint le lac Érié, il est probable qu'elle aura perdu beaucoup de sa hauteur au-dessus du fond du fleuve, qu'élèvent par une accumulation lente, mais continue, les rochers arrachés par les eaux au massif supérieur. Il n'est donc pas impossible que, dans la suite des siècles, la chute ne se transforme en un rapide.

L'œil cherche en vain, dans le paysage qui borde le Niagara, ces entassements de montagnes et ces dislocations géologiques qui encadrent d'habitude les grandes chutes d'eau, les cataractes célèbres. Aussi loin que la vue peut s'étendre, le pays n'ofïre qu'une plaine unie , couverte d'une végétation tant herbagère que forestière d'un aspect triste et monotone. C'est un plateau schisteux parfaitement ni-

velé, au milieu duquel se trouve une tranchée large de 400 mètres, profonde de 50, et longue de 3 lieues. La rive canadienne est bordée de maisons de campagne bâties sur l'arête même du précipice. Elles ont l'air de se hausser sur leurs fondations pour regarder de côté , les unes par dessus les autres, et avoir chacune un petit coin de vue sur la Chute. Elles appartiennent presque toutes à des Anglais. Que l'on traverse l'Océan, que l'on fasse quinze cents lieues pour voir la chute du Niagara, et qu'on en remporte, après vingt-quatre heures de contemplation, une impression profonde, un indélébile souvenir, rien de mieux! Mais installer sa vie face à face avec cette étourdissante et écrasante merveille, la voir le jour, l'entendre la nuit, à toute heure , à l'heure des occupations prosaïques comme à celle des recueillements intimes ; se repaître pendant des semaines, des mois, des années, du spectacle du sublime, du grandiose, du terrible, voilà ce qui ne peut entrer que dans la cervelle d'un Anglais malade du spleen , se fuyant lui-même et cherchant à remplir le vide de ses pensées et de son cœur avec quelque chose qui ne soit pas tiré de l'homme lui-même. Ah ! si je dois jamais me bâtir un nid quelque part, vous pouvez être tranquille, ce ne sera pas sur la chute du Niagara, ni dans aucun de ces sites célèbres, qui appartiennent à tout le monde et dont la banalité est

incompatible avec les vévitables jouissances de la retraite, le repliement sur soi-même, le retour aux souvenirs de l'enfance et de la terre natale. Je connais , pour y être né, une vallée tranquille et retirée qui n'a ni cataractes, ni précipices, ni glaciers; jamais touriste n'est venu s'y promener le Guide du voyageur à la main. Tout y est doux à l'œil, et le contour des coteaux mollement ondulés, et la couleur des eaux toujours bleues, et celle du sol toujours vert. La vue y est fort resserrée ; c'est tout au plus si elle s'étend à une lieue dans la direction où l'horizon est le plus éloigné. Le fleuve qui traverse la vallée n'aurait pas de nom en Amérique, tant ses bords sont resserrés ; on l'y compterait à peine pour un ruisseau. Il coule au milieu d'une étroite prairie; quand, le soir, on vient se promener sur ses bords, ses eaux paraissent immobiles ; on ne s'aperçoit du courant que lorsqu'un train de bois ou un bateau de foin viennent à passer. On les voit alors glisser lentement sans même laisser de sillage, et, dans le silence de la nature, on n'entend d'autre bruit que la voix du marinier, fredonnant par intervalles quelque mélodie populaire. Cette vallée, c'est tout simplement celle de la Seine, un peu au-dessous de Gorbeil, entre Étiolles et Ris, Eh ! bien, tout en regardant la grande cataracte, ma pensée se reportait malgré moi vers cette modeste et paisible contrée. Je me disais que je

finirais, un jour, par aller y planter déiinitivement ma tente, pour y vivre au sein de la retraite, loin des bruits de l'homme et de ceux de la nature, confondant alors dans un même et lointain souvenir et les agitations du monde que J'aurai traversées et les bouleversements terrestres dont j'aurai été témoin.

Le soir, le Prince et la Princesse sont rentrés enchantés de leur journée. Ils ont tout vu, tout parcouru; la Chute n'a plus de mystère pour eux. 11 paraît que de la rive canadienne on descend par un périlleux escalier jusqu'au bord de l'abîme où s'engoull're la cataracte. La composante horizontale de la vitesse dont l'eau est animée, au moment où elle se précipite, donnant à la surface de la nappe une direction inclinée et légèrement convexe , il y a un espace vide entre le roc à pic et la voûte liquide. C'est à cet endroit qu'un petit sentier glissant permet de pénétrer, sous la Chute même, jusqu'à une distance d'une centaine de pas. Tous nos voyageurs ont fait ce trajet périlleux et en sont revenus mouillés jusqu'aux os, comme s'ils sortaient d'un bain. Ils prétendent que l'élément particulier à travers lequel on marche ainsi sous le fleuve, tient le milieu entre l'eau à l'état liquide et l'eau à l'état de vapeur vésiculaire. Du reste, m'ont-ils dit, on ne voit rien à deux pas devant soi .

J'ai cru comprendre, en outre, qu'ils étaient mon-

tés dans des barques et s'étaient approchés de Ténorme vortex produit par la chute des eaux, l)ubuisson, qui conduisait naturellement le canot de la Princesse, m'a dit qu'il n'avait jamais rien vu d'aussi effrayant dans sa vie. Un coup d'aviron donné à faux, et la barque était instantanément entraînée dans le gouffre. « Pour le coup, j'ai eu bien peur, m'a dit la Princesse. » Un signe de la duchesse d'Abrantès m'a fait comprendre que la Princesse se vantait, et qu'elle n'avait pas eu la moindre peur, ce qui ne m'a pas étonné. Voilà trois mois et demi que dure notre voyage à travers les incidents de toute espèce qu'entraîne une longue et lointaine navigation; pendant ce temps, la nature de la Princesse s'est montrée inaccessible aux trois sentiments qui ont prise sur le caractère de l'homme le plus ferme : la mauvaise humeur, la douleur et la crainte.

Le 10 septembre, on s'est séparé de nouveau. La Princesse Glotilde est retournée à New-York; le Prince s'est embarqué sur le lac Ontario pour faire une excursion au Canada, emmenant, à l'exception de moi, ses compagnons de voyage ordinaires; ma fièvre et ma bronchite ne m'ont pas permis d'aller plus loin. On m'a évacué (style d'administration militaire) sur New- York, à la suite de la Princesse.

Huit jours plus tard, les voyageurs du Canada étaient de retour à New- York; le 19 et le 20 on s'est reposé, le 21 à dix heures du matin on s'est

embarqué sur le Jérôme-Napoléon ; vingt-sept heures après le yacht mouillait dans le port de Boston en face de l'arsenal. Presque aussitôt, nous avons vu arriver à bord le baron Mercier, qui a fait par terre le trajet de New- York à Boston; M. Wightman, maire de Boston, et le colonel Harrison Ritchie, aide de camp du gouverneur de l'Etat du Massachussets.

Le lendemain, à dix heures du matin, le Prince et la Princesse en descendant à terre se sont rendus au Gapitole, où le gouverneur M. Andrew les attendait. Nous y avons également trouvé nos anciens amis de Washington, M. Sumner et M. Wilson, sénateurs du .Massachussets dans le Congrès, et les aides de camp du gouverneur, jeunes gentlemen portant le titre de lieutenant-colonel de la milice, et choisis parmi ce que Boston renferme de plus riche et de plus distingué.

Je ne vous cache pas que cette société d'élite a un tout autre air que le personnel gouvernemental de Washington et que le monde financier de New- York. Tournure, manières, culture intellectuelle, ici tout est anglais et de la plus pure source anglaise. Pour la première fois depuis que nous voyageons en Amérique, je me suis cru en Europe. La descendance des austères Puritains s'est peu à peu débarrassée de la rigidité de leurs mœurs, et de leur dévotion farouche, remplacée aujourd'hui par le culte des lettres et de la philosophie. Elle n'a gardé d'eux

que la dignité des manières, la probité politique et privée , et l'amour de la liberté. C'est ce dernier sentiment qui a fait de Boston le centre du parti abolitionniste. Les confédérés sacrifieraient tout, et la prise de Washington, la capitale fédérale, et celle de New- York, la plus riche cité du nouveau monde, pour pouvoir entrer à Boston, pour y humilier et y ruiner d'un seul coup cette secte orgueilleuse et intraitable à laquelle le Sud a voué une haine mortelle.

Ce n'est pas seulement la question de l'esclavage, question sur laquelle le sentiment des habitants de Boston est conforme à celui du parti républicain, qui leur a fait embrasser, en grande majorité, ce parti. Cette alliance est due aussi à une autre tendance traditionnelle de l'esprit public au Massachussets, tendance remontant à l'origine même du dualisme politique qui a divisé de tout temps la république américaine.

Sous la dénomination de Fédéralistes ou Torys, et de Whigs, on vit se produire, au lendemain même de la victoire des colonies sur la métropole, l'éternel antagonisme de l'autorité et de la liberté, de l'esprit conservateur et de l'esprit progressiste. Washington représentait les premiers et Jefferson les seconds. Ce qui, outre une tendance aristocratique assez prononcée , caractérisait les Torys au point de vue pratique, c'était leur doctrine sur la force à

donner au gouvernement fédéral, en opposition aux droits particuliers des États. Le parti Tory ne tarda pas à disparaître, entraîné par un courant populaire irrésistible qui dépassa les Wighs eux-mêmes. On vit alors ces derniers, par une de ces inversions qu'entraîne nécessairement la marche progressive de l'esprit public, représenter tout à la fois et les instincts de conservation et de résistance, et le principe de la centralisation fédérale, en présence d'un nouveau parti qui, se jetant avec emportement dans le sens contraire, venait de prendre le titre de Démocrate. Jackson fut l'homme de ce dernier parti, le fit triompher et lui assura dans les affaires de l'Union une prépondérance qui a duré plus de trente ans, et qui n'a cessé que le jour de l'élection de M. Lincoln. — La ville de Boston est restée, en général, fidèle aux opinions des Whigs. Enfin, les Démocrates eux-mêmes ont été dépassés par les Républicains. Mais alors il s'est effectué une décomposition des principes, en même temps que s'opérait un nouveau fractionnement des partis. Les Républicains, tout en proclamant les opinions libérales les plus avancées et en brisant le dernier et faible lien qui pouvait rattacher encore les mœurs publiques et privées à un reste de traditions aristocratiques, les Républicains, dis-je, ont pris au parti Whig ses idées sur la nécessité d'un gouvernement fédéral assez fort pour briser les résistances

locales. A ce double point de vue, il y a quelque analogie entre les Républicains américains et nos anciens Jacobins. En outre , ils ont inscrit sur leur drapeau : guerre à l'esclavage.

Ce sont donc à la fois ces deux tendances, la tendance centralisatrice et la tendance abolitionniste, qui ont rapproché des Républicains les Whigs de Boston et qui font marcher aujourd'hui les deux partis sous le même drapeau, malgré les différences très -marquées qui les séparent quant aux mœurs, aux caractères ethniques et aux instincts sociaux. Voilà ce qui vous explique comment l'on voit l'opulent citoyen du Massachussets, un véritable Anglais, poli, lettré, un peu fier, siéger sur le même banc, côte à côte avec le rude Wcstman, avec l'homme inculte de l'Illinois et de l'Ohio, aux manières et aux opinions ultra-démocratiques.

Le soir même de leur arrivée à Boston, le Prince et la Princesse sont allés visiter l'université de Cambridge, l'orgueil de la Nouvelle-Angleterre, le foyer de lumière qui éclaire toute l'Amérique du Nord. Cambridge est une bourgade à une lieue et demie de Boston; on s'y rend par une route délicieuse.

Les bâtiments de l'institution ne sont pas réunis en une seule agglomération. Le système de la dispersion semble prévaloir en Amérique pour tous les grands établissements situés en dehors des villes. A Cambridge, les salles de cours, les collections, les

bibliothèques, les pensions des élèves sont dispersées dans des bâtiments isolés, séparés les uns des autres par des préaux, des avenues d'arbres magnifiques et des massifs de verdure. Dans un certain rayon autour du groupe central, les maisons des professeurs, modestes, mais charmantes, ombragées de lierre et cachées sous les fleurs, sont semées au milieu d'un parc aux allées sablées. Rien, dans cette retraite silencieuse et champêtre, ne rappelle les sombres barreaux de nos collèges et de nos écoles , et leurs tristes murailles aux pieds noircis par la fange des villes. C'est une véritable oasis ouverte à la méditation solitaire, à la philosophie spéculative, aux libres aspirations de la pensée, au centre du tourbillon d'agitation fiévreuse et d'activité matérialiste qui emporte le reste de la nation.

L'université de Cambridge ou, comme on dit, le collège de Harward, est une petite république dans la grande. Elle a été fondée en 1638, vingt ans après l'arrivée des Pèlerins du May-Flower, huit ans seulement après celle de Winthrop, d'où date la véritable fondation de la colonie du Massachussets. C'est le legs patriotique d'un théologien de la Nouvelle-Angleterre qui a permis de jeter les premières bases de l'établissement. Depuis, il s'est enrichi d'un grand nombre de donations particulières.

C'est une institution libre en ce sens que la propriété en est tout entière entre les mains d'une cor-

poration particulière, qui l'administre sous forme de fidèicommis . Cette corporation est composée d'un président, de cinq directeurs et d'un trésorier, et pourvoit elle-même aux vacances qui se produisent dans son sein par voie d'élection. La corporation nomme les professeurs et tous les officiers de l'université, dont l'assemblée générale applique les règlements et confère les grades. Il y a pourtant dans cette organisation une part faite à la surveillance de l'État et au contrôle de l'opinion publique. Au-dessus de la corporation est un conseil de surveillance composé de trente membres {overseers) , dont six sont nommés annuellement par la législature du Massachussets. Le conseil revise et ratifie les choix faits par la corporation elle-même. 11 surveille sans administrer, et représente l'œil jaloux de la Société sur un bien qui lui appartient, dont elle ne veut pas se dessaisir. Elle en confie la garde à des dépositaires qui, par le fait, ne sont que ses agents, quel que soit leur mode de recrutement.

Les collèges sont montés sur un très-grand pied; bâtiments, salles, matériel, jardins, tout cela est très-vaste, très-complet, magnifiquement entretenu.

Nous avions hâte de rencontrer l'homme qui est la gloire de Cambridge et l'une des sommités de la science moderne, M. Agassiz. Vous savez quels sont les travaux qui ont illustré son nom en Europe, ses belles études géologiques sur les gla-

ciers, ses recherches paléontologiques et ses dé- (5ouvertes dans le champ vaste et peu exploré de l'ichthyologie. M. Agassiz est à la fois géologue, naturaliste et philosophe. C'est dire assez qu'il est un des plus autorisés parmi les esprits généralisateurs qui, de nos jours,'s'efforcent de pénétrer jusqu'aux origines de la création, en s'éclairant, non plus avec le flambeau de la métaphysique, comme au moyen âge, mais avec celui de la science.

M. Agassiz est Suisse de naissance; il est fixé depuis quinze ans en Amérique. Il s'y est créé une grande position scientifique et une position pécuniaire qui suffit à ses goûts modestes de philosophe et de savant. M. Agassiz nous a dit que toutes les fois qu'en dehors de ses émoluments fixes de Cambridge, il avait besoin de deux cents dollars (mille francs), il n'avait qu'à prévenir de son intention de faire une lecture, l'une quelconque des nombreuses sociétés scientifiques et littéraires répandues dans les villes de la Nouvelle -Angleterre. Se présentant de sa personne au jour et à l'heure convenus, il trouve tout préparé par les soins de la société, belle salle, nombreux et sympathique auditoire. Il ne reçoit directement du public que des bravos; la société dirige les opérations financières de la fête scientifique, à ses risques et périls, comme elle l'entend. Après la lecture, le trésorier lui remet deux cents dollars, et le président le remercie de

l'honneur qu'il a fait à la ville et à la société. Je dois vous l'avouer, j'ai un grand faible pour ces mœurs et ces habitudes-là.

On dit que le gouvernement de l'Empereur avait eu l'idée d'attirer en France M. Agassiz, et que quelques ouvertures lui avaient été faites à ce sujet d'une manière plus ou moins directe. M. Agassiz, n'aurait pas cru devoir accepter, par reconnaissance pour l'Amérique. Mais il ne faut pas croire qu'il n'ait pas gardé de cette avance flatteuse une vive gratitude pour la France impériale, et peutêtre un regret intime et caché de n'avoir pu y répondre. Toujours est-il que M. Agassiz a comblé le Prince et la Princesse, et chacun de nous, des démonstrations les plus vives, les plus sympathiques, les plus touchantes. On eût dit un Français retrouvant des compatriotes après un long exil. Sa figure rayonnait. Après un entretien de près de deux heures et demie, pendant lequel il n'a cessé de parler avec une animation extrême, sous l'aiguillon de mille et mille questions, il nous a dit qu'il se sentait tout remué par le souffle français que nous lui avions communiqué (vous savez qu'il est Suisse de langue française, c'est-à-dire tout Français d'esprit, de caractère, de culture intellecluelle).

Il installe en ce moment, à Cambridge, dans des galeries magnifiques , un Muséum d'histoire naturelle, dont une souscription nationale fait les frais.

Ce sera le plus vaste et le plus complet des monuments élevés à la science, dans le monde entier. Les matériaux recueillis sont déjà considérables; il a des magasins et des caves entières remplies de caisses venues de toutes les parties du globe. Il nous a montré son cabinet de minéralogie. Les vitrines sont ouvertes à tous les élèves; chacun prend et emporte les échantillons dont il a besoin pour ses études. Il n'y a d'exemples ni d'un détournement, ni d'une négligence. Ce respect scrupuleux pour les objets qui appartiennent au public et qui servent à son instruction ou à ses plaisirs est un des traits les plus caractéristiques de la race américaine. Nous avons visité, à Boston, une bibliothèque populaire, c'est-à-dire contenant une vaste collection d'ouvrages d'une utilité spéciale pour les classes pauvres. Le premier venu , quel qu'il soit, sans certificat, sans notoriété, se présente, demande un livre et l'emporte en donnant seulement son nom et son adresse. Pas un livre ne s'égare. Chez nous, une des plus sérieuses difficultés de l'administration de la Bibliothèque impériale , c'est d'obtenir la restitution des livres que les conservateurs n'osent refuser aux plus hautes notabilités de la politique, de la littérature et de la science.

Le Prince a surtout pressé de questions M. Agassiz sur les résultats synthétiques et philosophiques de ses immenses travaux, qui embrassent à la fois

la période géologique actuelle et les âges antérieurs. M. Agassiz pense que chaque grande région terrestre a sa flore et sa faune, qui lui sont propres , autochthones, pour ainsi dire ; qu'il y a eu par conséquent, sur le globe, plusieurs centres de création; en d'autres termes, que la vie y a fait apparition par places isolées, au lieu de se répandre à la surface de proche en proche , à partir d'un nœud unique ou point ombilical. Il étend cette théorie à l'espèce humaine elle-même, c'est-à-dire qu'il est polygéniste. Pour lui, l'Afrique est comme la planète de la race noire, l'Amérique celle de la race rouge, etc. Vous voyez quelle haute et sereine impartialité M. Agassiz apporte dans ses spéculations scientifiques. Il vit dans un milieu d'abolitionnistes purs; lui-même a contre l'esclavage la double antipathie de l'Européen et du Bostonien. Eh bien ! sa théorie scientifique, qu'il énonce hautement, n'est rien moins qu'une de celles qui ont le plus de faveur dans le Sud , comme conduisant indirectement à la condamnation de la race noire.

Le Prince, voyant le hardi penseur excité par l'attention sympathique du cercle qui l'écoutait, lui a fait une de ces questions qui passeraient pour compromettantes et indiscrètes, adressées à un savant européen. «Ces manifestations locales de la vie sontelles, lui a-t-il dit, à leur origine, le produit d'une création libre, ou n'y voyez-vous que le dévelop-

pement fatal des forces de la nature, d'après des lois à nous inconnues, mais nécessaires?» M. Agassiz se recueillit un moment, non comme un homme qui est embarrassé sur le sens de sa réponse, mais qui cherche au contraire pour sa pensée une forme aussi nette que sa pensée elle-même. « Je crois , dit-il enfin, que toute apparition d'une espèce nouvelle, à quelque degré de l'échelle des êtres qu'elle appartienne, depuis le règne végétal jusqu'au règne humain , a été le produit d'une volonté aussi libre que celle en vertu de laquelle Racine a écrit la tragédie de Phèdre; » affirmation bien remarquable, étrange peut-être dans la bouche d'un homme qui n'est d'aucune secte religieuse, pas même de la secte Unitarienne.

La visite de Cambridge s'est terminée chez M. Felton, président actuel de l'Université. M. Felton et sa famille, avec une cordialité et une bonne grâce charmantes, ont offert à goûter à la Princesse. Tous les professeurs se sont trouvés réunis dans le modeste salon de leur président, autour des hôtes de l'Université. Quelle supériorité de ce petit monde de la littérature et de la science sur celui de la politique et des affaires !

Pendant cent soixante-dix ans, le collège de Harward a été le centre, le foyer, le sanctuaire du Congrégationalisme. On donne ce nom à la secte protestante que les Puritains anglais ont fondée dans

le nord de l'Amérique, à celle qui a été, jusqu'à nos jours, la religion dominante, la religion nationale des six États de la Nouvelle-Angleterre, et principalement de l'État du Massachussets. Aujourd'hui le collège appartient tout entier à l'Unitarisme, secte moderne, sorte de philosophie, de religion naturelle, qui s'appuie non sur la révélation, mais sur la morale de TÉvangile. L'Unitarisme a pris naissance parmi les églises Congrégaticmnelles ; par un travail lent et caché, il a failli en transformer complètement l'essence religieuse. Le vieux Puritanisme a espéré sauver sa foi en opérant une scission violente dans son propre sein, et en rompant d'une manière éclatante avec les dissidents qui se sont alors officiellement constitués sous le nom d'Unitariens; mais il est blessé à m.ort. Le nombre, la science, la richesse, la popularité sont du côté de ses adversaires. Il se sent miné par la maladie du doute : le poison qu'il avait cru éloigner de ses veines en amputant les membres gangrenés, y continue son action fatale. Il garde encore sa constitution ecclésiastique et son existence sociale ; mais il a dû renoncer à son rigorisme dogmatique. 11 n'ose sonder ses plaies; il craindrait en se soumettant à une seconde épuration, de se trouver tellement amoindri que son nom même disparaîtrait peutêtre dans cette crise suprême.

Il est tout naturel que l'université de Cambridge,

dont les directeurs et professeurs se recrutent par voie d'élection, ait subi les mêmes transformations morales que la société qui l'entoure, et au sein de laquelle elle puise les éléments de son personnel sans cesse renouvelé. Ainsi le collège de Harward a été le grand séminaire des églises Gongrégationnelles, tant que Boston a été la ville du Calvinisme intolérant et implacable. Il est devenu une école de libres penseurs, maintenant que Boston s'est placé, non-seulement par rapport à l'Amérique, mais par rapport au monde entier, à la tête du mouvement philosophique.

Les premières atteintes portées par l'Unitarisme à l'enseignement orthodoxe du collège de Harward datent du commencement du siècle. Mais pendant longtemps, les nouvelles doctrines , quoique ayant à l'origine, un caractère religieux et même chrétien assez prononcé , ne purent pénétrer dans le sanctuaire du Puritanisme que subrepticement, à l'aide de déguisements, et sous les apparences les plus modestes. En 1804, le collège avait encore un président et un professeur de théologie orthodoxes. A la mort de ce dernier, arrivée cette année-là, le docteur Ward lui fut donné pour successeur. Le bruit, parfaitement fondé, qu'il était partisan des doctrines Unitariennes, s'étant répandu, il fallut, pour qu'on lui permît de prendre possession de sa chaire , que ses amis déclarassent que c'était une

calomnie. En 1812, ce fut le tour du président. M. Kirkland fut nommé, parce que jusqu'au moment de son élection, il avait soigneusement caché ses doctrines; une fois élevé à la présidence, il se servit de sa haute position pour les propager et les faire triompher.

Depuis lors, les Gongrégationalistes ont été successivement remplacés dans toutes les chaires par des disciples de l'Unitarisme. Aujourd'hui son esprit domine sans partage l'Université , il la traîne après lui dans toutes les évolutions qu'il accomplit luimême, et dont la dernière paraît être celle du pur Déisme, déguisé sous la formule de l'indépendance absolue des croyances.

Les États-Unis présentent en ce moment des spectacles bien émouvants. Les armées s'entrechoquent sur tous les points de leur immense territoire. Une race qui semblait devoir réaliser l'idéal pacifique de l'humanité moderne se transforme tout à coup en un peuple belhqueux et se déchire de ses propres mains. L'Europe effrayée se demande si ce n'est pas l'âge héroïque qui commence pour le nouveau monde, et s'il n'est pas destiné à passer, lui aussi, parles mêmes phases fatales qui ont marqué le développement historique des races les plus anciennes. D'autre part, l'esclavage, cause ou prétexte de cet effroyable conflit, se dresse, au milieu des horreurs de la guerre, comme une question de vie ou de mort, de-

vant laquelle reculent et le philosophe, et l'homme d'État et l'économiste. Eh bien ! faut-il vous l'avouer, mon colonel, tous ces faits extraordinaires dont nous sommes témoins, et qui rempliront un jour l'histoire de ce siècle, ont, à mes yeux, une portée moins redoutable que celui que nous venons de trouver à Boston, un de ces faits qui bouleversent la condition de l'homme, sans s'inscrire, comme les grands événements politiques, en traits de feu et de sang dajis sa mémoire. Je veux parler de l'établissement du Déisme dans le nouveau monde sous la forme d'une religion , d'une Église , du Déisme , non plus enseigné par une philosophie spéculative, mais pratiqué comme un culte , comme un principe moral et social , par l'élite de la société américaine , et faisant , au dépens du Protestantisme , les progrès les plus effrayants.

Vous m'excuserez si j'aborde ces sujets arides et quelque peu prétentieux, au lieu devons envoyer tout simplement les anecdotes un peu banales, mais toujours amusantes, que l'on recueille ici ^ toutes faites, sur les excentricités religieuses des Américains, et qui, pour beaucoup de gens, en, Europe, constituent un fonds de renseignements philosophiques et théologiques tout à fait suffisant.

A^ous savez, mon colonel, que les premiers émigrants qui abondèrent dans la baie du cap God et dans celle du Massachussets et jetèrent les fonde-

ments des six colonies ou États de la Nouvelle-Angleterre, étaient des Puritains anglais, fuyant non pas précisément la persécution religieuse, mais le contact de l'Église épiscopale, arrivée à l'apogée de sa domination sous les rois Jacques P'" et Charles I*^ Il y eut à l'origine trois expéditions principales : l'une, de cent personnes, qui fonda Plymouth en 1620 ; une seconde, de deux cents, qui fonda Salem en 1628; une troisième, de neuf cents personnes, qui fonda Boston en 1630.

La première bande d'émigrants était composée de Puritains réellement indépendants , c'est-à-dire qui avaient rompu toute communion avec l'Eglise épiscopale d'Angleterre et qui avaient erré plusieurs années en Hollande avant de se décider à s'embarquer pour l'Amérique. Ce sont eux qui sont célèbres dans l'histoire des États-Unis sous le nom de Pèlerins. C'est à l'arrivée de leur vaisseau, le Maijflower, sur le rivage où s'élève aujourd'hui Plymouth , que la Nouvelle-Angleterre rattache son origine.

Les deux autres émigrations avaient été entreprises par des Puritains qui appelaient encore l'Église anglicane leur mère, tout en déplorant ses erreurs. La plupart appartenaient à la haute bourgeoisie ou même à la noblesse anglaise. Quelques-uns étaient fort riches. C'est seulement lorsque l'émigration de 1630 eut abordé, conduite par Winthrop, que les anciens et les nouveaux colons se réunirent

en une société politique régulière. La colonie du Massachussets prit naissance, et le régime politique et religieux qu'elle adopta tout d'abord sous la direction de son premier gouverneur, Winthrop , a subsisté, à peu de chose près, jusqu'en 1780, époque à laquelle sa constitution a été profondément modifiée.

Je n'ai pas à vous parler de la constitution politique du Massachussets; vous reconnaîtrez seulement, par ce que je vais vous dire de sa constitution religieuse, que l'union de l'Église et de l'État était Je principe fondamental de la nouvelle société. Il n'y a même que des gens pénétrés, comme l'étaient les Puritains, de l'esprit des institutions mosaïques, qui aient pu imaginer une alliance aussi intime de la démocratie et de la théocratie.

Les colons commencèrent leur œuvre par jeter les bases d'une secte complètement séparée, comme dogme et comme discipline, de l'Église anglicane, une secte ne relevant que d'elle-même et inspirée seulement par l'esprit général de la réforme calviniste. On a quelque peine à se rendre compte de la soudaineté et du radicalisme de l'évolution religieuse accompHe par les Puritains qui suivaient Winthrop , quand on se rappelle les protestations d'attachement filial qu'ils adressaient en partant à l'Église nationale. Peut-être doit on l'attribuer à leur fusion avec les pèlerins de Plymouth , ceux

de 1820, qui étaient de wéritahles indépendants. Peutêtre, au moment de fonder leur société et de la constituer de la base au sommet sur un sol aussi vierge qu'elle était neuve elle-même, s'aperçurent-ils que le meilleur parti à prendre, c'était de faire table rase du passé, et qu'il leur serait plus facile de réaliser tout d'un coup leur idéal politique et religieux, sans tenir compte d'aucune autorité antérieure et étrangère, que de chercher vainement à le rattacher par des liens quelconques aux traditions de l'ancien monde.

Toujours est-il qu'au moment où les Puritains anglais mirent le pied sur la terre américaine, leurs idées religieuses subirent une modification profonde. On serait porté à croire qu'elle eut lieu dans le sens delà liberté de conscience, dans le sens d'une séparation complète du temporel et du spirituel, puisqu'ils fuyaient à la fois et l'autorité trop pesante d'une Église nationale et le joug du pouvoir royal qui confondait alors son existence avec celle de cette Église. Nullement ; ils ne mirent la liberté que dans la constitution ecclésiastique proprement dite, c'est-à-dire qu'ils supprimèrent la hiérarchie épiscopale et rendirent les églises indépendantes les unes des autres. Cela ne les empêcha pas de faire de leur religion non-seulement une religion d'État, mais une religion d'exclusivisme et d'intolérance s'il en fut; la société civile s'absorba dans la société

religieuse. En même temps, et par une révolution morale non moins singulière , ils cessèrent d'être animés du véritable esprit évangélique, de celui qui embrasse d'un même amour l'humanité tout entière. La largeur d'idées , le libéralisme religieux, la philantiiropie dont ils avaient donné l'exemple au sein des persécutions et au milieu de l'exil, furent remplacés chez eux, au jour de l'affranchissement, par un fanatisme étroit et barbare , un des pires dont l'histoire ait conservé le souvenir.

Il y a lieu de distinguer, dans toute religion, les dogmes et la constitution ecclésiastique. Les dogmes de la secte que fondèrent les Puritains anglais à leur arrivée sur les côtes du Massachussets étaient, à peu de choses près, ceux de la doctrine calviniste ou des trente-neuf articles de l'Église anglicane. Ils attribuaient pourtant, s'il est possible, à la lettre même de la Bible, une autorité plus grands que les Calvinistes, et l'on a pu dire d'eux, avec raison, que la Bible était leur religion. Comme culte, ils rejetaient les liturgies et toute cérémonie qui n'est pas instituée par l'Écriture elle-même.

Quant à la constitution ecclésiastique, elle était, en elle-même , extrêmement libérale, si ce mot peut être transporté de l'ordre politique dans l'ordre religieux. Le principe d'indépendance sur lequel elle s'appuyait était presque absolu; au delà du moins, peut-on dire qu'il n'existerait plus de communion

spirituelle et que l'unité religieuse serait réduite à l'individu. Vous allez en juger :

Chaque Église, c'est-à-dire chaque troupeau de fidèles réunis autour d'un même temple et d'un même pasteur formait une congrégation (d'où le nom congrégationalisme), une société rehgieuse complètement libre, ne relevant que d'elle-même pour tout ce qui concernait sa vie spirituelle. Les Églises se composaient exclusivement de ceux qui, désirant en être membres , faisaient une confession de leur foi en présence de tous et signaient un acte d'adhésion (Covenant). L'assemblée des fidèles prononçait les admissions et les exclusions. Elle nommait son pasteur , c'est-à-dire qu'elle choisissait un frère chargé de la direction spirituelle du troupeau. Ce frère recevait alors la consécration, des Anciens de la congrégation, par l'imposition des mains.

Il n'est besoin, pour apprécier la part énorme qu'une pareille constitution fait au principe démocratique , que de se reporter au régime des principales communions chrétiennes, des Églises catholiques, anglicanes, presbytériennes, méthodistes. Partout un coiiseil suprême, sacré- collège, synode d'évêques, presbytère, etc., exerce sur le choix des ministres, sur les croyances, sur le culte, sur la direction des consciences , une autorité presque absolue.

Eh bien! de cette religion si libérale dans l'ordre

SUR LES P:TATS-UNTS D'AMP^RIQUE. 411

ecclésiastique, les fondateurs de l'État du Massachussets sont parvenus à faire le plus terrible instrument de despotisme et d'intolérance qui fut jamais. Il leur a suffi, pour cela, de lier ses destinées à celles de l'État, d'en faire une religion nationale, d'imposer, en un mot, à la société religieuse, la tutelle , la protection et les embrassements sacrilèges de la société civile. Il est si vrai que cette union a été la seule cause des excès du Gongrégationalisme, qu'aussitôt qu'il en a été délivré, il s'est montré ce qu'il est réellement, la secte la plus tolérante, la plus large de toutes celles des États-Unis ; tellement tolérante et tellement large, il faut le dire, qu'elle s'est trouvée désarmée en présence de l'Unitarisme, et qu'elle perd chaque jour son caractère religieux sans avoir les moyens de réagir contre l'invasion du Déisme philosophique. Exemple mémorable du double écueil qui menace toute religion! d'un côté recueil de l'autorité , où elle risque de rencontrer le fanatisme, l'intolérance, la dégradation intellectuelle et morale: de l'autre, l'écueil de la liberté contre lequel le dogme divin vient trop souvent à se briser lui-même, à se déliter en poussière, pour disparaître ensuite sous le flot du rationalisme.

Donc les législateurs du Massachussels ont placé en tête des lois constitutives de l'État, les deux dispositions suivantes :

l*" La colonie est divisée par le pouvoir central

(gouverneur, législature, etc.), au fur et à mesure de l'accroissement de la population, en circonscriptions territoriales, communes ou paroisses. Chaque commune ou paroisse constitue une église, une congrégation. Tous les habitants d'une commune sont obligés de s'imposer pour les frais du culte, construction, entretien du temple, traitement du pasteur, instruction religieuse, etc. Le gouvernement de la colonie surveille et règle l'établissement de cet impôt et l'emploi qui en est fait;

2" Nul n'est citoyen et n'a de droits politiques s'il n'est membre d'une église quelconque, d'une église Gongrégationnelle, s'entend, toutes les autres étant proscrites.

Ainsi fut consommé, non-seulement l'union de l'Église et de l'î^tat, mais l'établissement d'une religion nationale, exclusive de toute autre. Ce régime ne tarda pas à porter ses fruits : l'intolérance, une intolérance aveugle, barbare, devint l'âme de la société dont Boston était la métropole politique et religieuse.

Dès lors on voit se produire les actes qui ont rendu les noms du Gongrégationalisme et celui du Massachussets célèbres dans les fastes du fanatisme. Un des plus illustres parmi les pasteurs puritains, Roger Williams , s'élève contre l'intolérance religieuse et l'intervention du pouvoir civil en matière religieuse. Il est chassé de la colonie, et va fonder

celle de Rhode-Island , qui, pendant cent cinquante ans, présentera le spectacle et l'exemple d'une tolérance religieuse absolue, et servira d'asile aux victimes des persécutions congrégationalistes.

En 1651, les quakers tentent de s'établir dans le Massachussets. Ils sont expulsés violemment ; le territoire de la colonie leur est interdit sous peine de mort. Quatre d'entre eux, qui osent y reparaître, sont condamnés à mort et exécutés.

En 1691, vingt personnes sont mises à mort pour fait de sorcellerie.

Les anabaptistes et les antinomiens sont victimes de condamnations semblables.

Tout blasphème est un crime d'Etat et puni comme tel, toute opinion critique et scientifique sur l'authenticité d'une partie quelconque des canons bibliques est déférée aux tribunaux civils et entraîne les châtiments les plus graves. La loi prononce la peine de la mutilation contre les dissidents, ou les hérétiques, c'est-à-dire qu'on leur perce la . langue avec un fer rouge et qu'on leur coupe les oreilles.

Mais pour bien comprendre le mécanisme de ce régime théocratique, il faut se rendre compte de la place considérable que tenait et que tient encore dans la constitution dU', Congrégationalisme un des dogmes fondamentaux de la religion de Calvin.

Dans une agrégation catholique groupée d'une manière permanente autour d'un curé de paroisse ou accidentellement autour d'un prêtre quelconque, il n'y a pas de signe matériel , de distinction légale qui établisse des catégories entre les fidèles, selon leur degré de perfection plus ou moins avancé dans la vie religieuse. Au sein d'une pareille société, la foi, le doute, l'indifférence, l'incrédulité et la multitude des états religieux intermédiaires forment autant d'échelons invisibles et rapprochés, qui vont du ciel à la terre et que parcourent les âmes, ainsi que dans le songe de Jacob, sans que l'œil humain puisse y saisir une séparation, une discontinuité quelconque. Entre catholiques réunis dans une vie civile et religieuse commune , nous présumons seulement ceux qui sont bons, faibles, ou mauvais, ceux qui sont croyants ou seulement bien intentionnés ou tout à fait impies; mais il est de principe que la conscience individuelle n'est visible que pour l'œil de Dieu; le prêtre lui-même s'arrête sur ce seuil inviolé. Il accorde la communion à quiconque la lui demande, sur un simple aveu mystérieusement enseveli dans le secret du confessionnal, sur un acte de repentir dont il n'a pas à scruter la sincérité dans les replis de l'âme, et qui est adressé directement à Dieu. Personne de nous, en un mot, n'a le droit de dire de son voisin qu'il a été, ou non touché par la Grâce, encore moins qu'il est, dès à

présent et d'une manière irrévocable, ou damné ou , sauvé.

Il n'en est pas de même dans la religion calviniste. Calvin fait intervenir la Grâce d'une manière presque tangible dans les rapports des hommes avec Dieu et dans les rapports des hommes entre eux. Cette doctrine de la Grâce et de la prédestination, sous laquelle se débat le Protestantisme, a été de tout temps pour lui un sujet d'anxiétés et de troubles, une matière inépuisable à compromis, à réticences, à tempéraments variés à l'infini. Les plus absolus se perdent dans l'abîme du fatalisme; ceux qui ne peuvent se résoudre à sacrifier la liberté humaine, inclinent vers la croyance catholique sur ce sujet ou du moins vers celle des Jansénistes. Ces réserves faites, pour qu'on ne m'accuse pas d'attribuer aux Calvinistes de nos jours des opinions religieuses qui n'appartiennent guère, dans tout leur rigorisme, qu'au dix-septième siècle, et encore seulement à un petit nombre de sectes, voici quel est le dogme en question sous son expression la plus absolue, la plus brutale, si j'ose parler ainsi : Le baptême ne lave pas l'enfant de la tache que lui a imprimée le péché originel. L'homme est condamné, à moins que Dieu ne lui envoie sa Grâce, c'est-à-dire son pardon, le signe du salut. Les œuvres, les prières (c'est sur cette question redoutable que l'on est principalement partagé) sont inefficaces pour

déterminer la Grâce de Dieu. Il la fait tomber au jour, à l'heure choisis par sa fantaisie divine ou suivant une loi qui n'a pas été révélée à l'homme, sur le prédestiné, sur Velu. Ces privilégiés forment une minorité imperceptible. Malheur à la foule des réprouvés qui s'agitent en vain, en demandant à l'Être inexorable une goutte de cette eau mystique, de cette eau du second baptême, la seule qui régénère et qui sauve. L'arrêt qui les condamne est prononcé de toute éternité, aucun n'échappera à la vengeance divine.

L'appHcation d'une loi pareille à l'organisation d'une société à la fois civile et religieuse, la traduction en langage politique et administratif de ce dogme mystérieux et terrible qui semblerait devoir être relégué dans les dernières profondeurs du monde idéal, constituent certainement l'un des faits les plus curieux de l'histoire de l'esprit humain. Les Gongrégationalistes du dix-septième siècle, suivant une doctrine qui est encore aujourd'hui celle de la secte , et de la plupart des sectes calvinistes, admettaient que non -seulement les élus forment une aristocratie religieuse aux yeux de la Divinité , mais une aristocratie terrestre , visible , parfaitement délimitée, dans le monde, comme peut l'être celle de la fortune ou de la naissance. Ces élus, que l'on reconnaissait à des marques certaines, enseignées par la théologie, étaient quelquefois ap-

pelés les saints. Seuls ils étaient admis à la communion, à la cène du Seigneur. C'est pourquoi on les désignait aussi, et on les désigne encore, sous le nom de communiants.

Chaque paroisse congrégationnelle se divisait donc en deux catégories de fidèles : ceux qui avaient été touchés par la Grâce et dont le salut était fait, et ceux qui attendaient encore la manne céleste; les chrétiens qui étaient admis à la sainte Table, et les chrétiens qui en étaient exclus. Les premiers constituaient l'Église proprement dite, l'Église de Christ ; les seconds, une Église terrestre et grossière, qui servait, pour ainsi dire, d'enveloppe à l'Eglise céleste.

Aux saints appartenait exclusivement l'administration spirituelle de la Congrégation ; le reste des paroissiens n'étaient consultés que pour les intérêts temporels de l'Église. Le choix du pasteur était la grande affaire de chaque congrégation, puisque c'était de ce choix que dépendaient et la conservation du dogme et la direction religieuse donnée au troupeau. Lorsqu'il y avait lieu de nommer dans une Congrégation un fonctionnaire (c'est la dénomination propre) chargé du 'saint ministère, les saints ou communiants s'assemblaient et adressaient une vocation à un frère quelconque qui avait mérité leur confiance. Ce choix était alors soumis à l'assemblée générale des paroissiens ; si elle l'approuvait, c'é-

tait à elle seule qu'il appartenait de traiter avec le pasteur élu, des conditions matérielles de sa nouvelle position, du traitement qui lui était alloué, etc. Le contrat une fois réglé et signé, un frère désigné par le conseil des saints consacrait le nouveau pasteur en lui imposant les mains. Quelquefois la consécration était donnée par le pasteur ou ancien d'une congrégation voisine.

C'était également l'assemblée générale des paroissiens, sans distinction de communiants et de noncom7nmiiants, qui administrait le temporel du culte, qui décidait de tout ce qui était relatif à la construction et à l'entretien des saints édifices, aux frais du culte , à la quotité et à la répartition de l'impôt destiné à y pourvoir.

Aujourd'hui que le système volontaire a remplacé l'ancien système de l'union de l'Église et de l'État, et que la société civile ne s'occupe même plus de savoir s'il y a ou non des gens qui prient Dieu d'une manière quelconque, toute cette économie religieuse dont je viens de vous tracer le tableau, subsiste intégralement au sein des Églises Gongrégationnelles. Les sociétés libres qui les composent se divisent, comme les anciennes paroisses territoriales du Massachussets, en communiants et non-communiants. L'assemblée des communiants règle l'administration des sacrements de la cène et du baptême, nomme le pasteur, admet les élus, prononce la peine

de la censure et de l'excommunication; l'assemblée générale gère les biens de l'Église, règle la cotisation personnelle, paye le pasteur, et pourvoit à toutes les dépenses du culte. L'État ne connaît qu'elle; elle est tout simplement aux yeux de la loi une société civile qui possède un immeuble, le temple, et qui a contracté un engagement légal envers un particulier, le pasteur. Ce contrat est, bien entendu, un simple contrat civil, dont les tribunaux, en cas de contestation, ont à examiner la validité, les clauses et la portée.

Quoique l'économie ecclésiastique du Congrégationalisme n'ait pas changé depuis que l'État ne se mêle plus des afTaires de la religion, il y a cependant entre le régime actuel et le régime passé une différence essentielle, radicale, que vous avez déjà probablement remarquée. Dans le système volontaire, les non-communiants étant groupés autour de l'Église réelle, du petit cénacle des élus, par un acte libre, avec faculté de se retirer suivant leur bon plaisir ou leur caprice, n'ont, par le fait, aucun inr térét distinct de celui de cette Église. Il ne peut y avoir d'antagonisme entre gens qui sont libres à tout instant de rompre leur association. Aussi chaque congrégation forme-t-elle aujourd'hui une unité véritable, sans trace de dissidence ou de pression exercée par l'une des deux parties qui la composent sur l'autre. Il n'en était pas de même dans l'ancien

système. Tout le monde faisait forcément partie d'une paroisse, tout le monde contribuait aux frais du culte , l'État s'étant réservé le droit d'intervenir pour régler l'impôt religieux dans toute congrégation où la cotisation votée par l'assemblée générale n'était pas suffisante ou convenablement employée. Les sceptiques , les tièdes , les indifférents , ceux mêmes qui étaient d'une religion, d'une secte différente ou ennemie du Congrégationalisme, étaient contraints de lui apporter leur argent. La masse des Paroissiens, répugnant à s'occuper des intérêts d'une religion qui reposait sur l'exclusion humiliante dont ils étaient eux-mêmes l'objet, se faisaient représenter la plupart du temps, pour les affaires de l'Église , par les magistrats civils de la paroisse , qui alors agissaient comme mandataires de la société tout entière. Ainsi, par l'intermédiaire de l'autorité municipale, c'était l'État qui faisait les affaires de l'Église, qui sous prétexte de la protéger, la gênait souvent, l'opprimait quelquefois, et ruinait son prestige, aux yeux d'un peuple ombrageux et susceptible.

A l'origine, la disposition constitutionnelle de la colonie du Massachussets qui n'accordait le titre et les droits de citoyens qu'aux membres d'une congrégation, s'apppliquait, d'une manière exclusive, aux samts, aux communiants. C'était de la pure théocratie. Dans sa rigueur, le système devenait impraticable.

Les quatre cinquièmes de la population mâle et adulte de la colonie ne pouvaient être exclus de toute participation aux affaires, sous un régime démocratique, et traités en parias, sous prétexte qu'ils n'avaient pas reçu la Grâce. Même au dix-septième siècle, la cliose paraissait un peu trop forte. Les saints firent une concession. Ils accordèrent les droits politiques à ceux qui renouvelaient solennellement le vœu du baptême et à qui une assemblée d'élus donnait un certificat de moralité et de foi religieuse. Un certain nombre de colons entrèrent de cette manière dans l'Élat, tout en restant à la porte de l'Église.

Vous me demanderez sans doute, mon colonel, comment se faisaient au sein de chaque congrégation le triage des élus, le recrutement du corps des saints, manifestation matérielle et terrestre de la vocation céleste.

Aujourd'hui, c'est l'assemblée des communiants qui prononce l'admission des candidats , sur une profession de foi publiquement faite par eux, et sur la notoriété d'une conduite morale et d'une vie religieuse éprouvée pendant un certain temps. Je soupçonne que l'adoption d'un pareil critérium religieux , élastique, vague , plutôt moral que mystique, a été une concession faite à l'esprit moderne. Au dix-septième siècle , l'examen d'admission était, je crois, beaucoup plus dogmatique, plus spécial,

et à peu près dégagé de tout autre élément que celui de la Grâce. Il s'agissait alors de savoir si le pécheur avait été, oui ou non, régénéré, renouvelé par une insufflation de TEsprit saint, à un jour, à un moment donnés. C'était une analyse psychologique plutôt que religieuse et morale à laquelle on soumettait le postulant. Sans doute les formulaires des demandes et des réponses ont dû varier à l'infini, suivant qu'un-e conception du dogme plus ou moins large, plus ou moins étroite régnait dans telle ou telle congrégation , à telle ou telle époque. Il est certain néanmoins que, le fanatisme et le mysticisme aidant, ces interrogatoires de conscience ont révélé plus d'une fois des doctrines fort singulières sur la manière dont la Divinité peut se communiquer à l'homme. Nul doute qu'on ne l'ait comprise souvent dans un sens presque matériel tant il était précis, et qu'il ne soit arrivé aux saints d'interroger un candidat sur les circonstances de sa régénération présumée, à peu près dans les mêmes termes qu'un médecin interroge son malade sur le moment oii il croit avoir senti le premier frisson de la fièvre.

Tel est le régime auquel la colonie du Massachussets a été soumise pendant environ cent cinquante ans.

C'est bien difficilement que l'esprit moderne a pu pénétrer dans cette citadelle du moyen âge. Quelque

temps avant la guerre de l'Indépendance, la législature du Massachussets fut contrainte de reconnaître et de tolérer le culte de l'Église Épiscopale, de cette Église qui chassait les Oongrégationalistes de la Virginie, dans le même temps que le Gongrégationalisme lui-même chassait les Épiscopaux du Massachussets. Non-seulement les habitants qui appartenaient à l'Église Anglicane reçurent l'autorisation de célébrer publiquement leur culte, mais ils furent dispensés de payer l'impôt paroissial, celui qui allait dans les caisses de l'Église nationale. En 1780, après la proclamation de l'indépendance, au moment où la plupart des États confédérés réformèrent leurs constitutions, le mouvement libéral qui emportait toute la nation entraîna les vieux Puritains du xMassachussets. C'était l'époque où Jefïerson faisait adopter à la Virginie sa fameuse déclaration de tolérance religieuse, qui était dans la pensée de son auteur bien plutôt un manifeste d'athéisme qu'un hommage rendu à la liberté. Tous les États imitèrent l'exemple de la Virginie , les uns le dépassant, les autres restant en deçà, selon que les liens qui les avaient unis précédemment à une secte nationale étaient plus ou moins puissants , plus ou moins populaires. Les uns déclarèrent , que la société civile n'avait plus désormais de rapport avec la société religieuse, dernier terme du progrès dans ce sens. D'autres reconnurent toutes les Églises

chrétiennes, quelques-uns les Églises protestantes seulement , c'est-à-dire qu'ils accordèrent les droits politiques à tous les membres de ces Églises. Dans plusieurs États, on maintint encore comme obligatoire l'impôt ecclésiastique, mais en consacrant le principe d'une répartition proportionnelle entre les différents cultes.

L'État du Massachussets reconnut comme citoyens tous les chrétiens sans distinction de communion ni de secte. De plus, la législature décida que la cotisation ecclésiastique payée par chacun serait affectée au culte de son choix. On pourrait croire, d'après ces dispositions, que dès lors les Églises Gongrégationnelles perdirent leur caractère et leurs privilèges d'Églises nationales ; pas tout à fait; ce qu'elles en gardèrent encore pendant plus d'un demi- siècle fut suffisant pour exercer sur l'esprit religieux la plus funeste influence. Les circonscriptions paroissiales furent maintenues et l'on ne cessa de. considérer comme membres de la Congrégation, et d'imposer comme tels pour les frais du culte congrégationaliste, que les individus qui appartenaient d'une manière authentique, déterminée, effective à une autre Église chrétienne. De la sorte, chaque Congrégation s'enrichit de la cotisation de toute la foule des indifïérents en matière religieuse. Mais il arriva ce fait fort remarquable, c'est qu'un bon nombre de gens, étrangers, dans le fond, à

toute pratique religieuse, furent mécontents, sous un régime de liberté, d'être forcés de donner leur argent à une Église qu'ils ne fréquentaient pas. Ils se plurent alors à éluder la loi en fondant des cultes dissidents, d'une orthodoxie plus que suspecte, mais dont l'existence suffisait pour détourner une partie des fonds qui allaient à la caisse de la Congrégation. Plusieurs sectes n'ayant de chrétien que le nom, et qui ont fini par faire de grands progrès, ont dû leur naissance à cette singulière obstination des législateurs à vouloir conserver une Église nationale.

Cependant le principe de la séparation absolue de l'Église et de l'État avait prévalu successivement dans tous les États de la Confédération : celui du Massachussets était resté en arrière de tous les autres. L'idée nouvelle, appliquée sur tous les points du territoire avec cette ardeur que mettent les Américains à poursuivre tout ce qu^'ils regardent comme une découverte matérielle ou piorale , assiégeait, de tous côtés, le vieil esprit puritain. En 1820 , la législature du Massachussets crut faire une importante concession ; et comme toutes celles qu'on arrache aux gens qui flottent entre deux principes contraires, sans savoir prendre franchement leur parti, cette concession fut désastreuse pour tout le monde. On imagina d'abolir dans chaque Congrégation toute distinction lé-

gale entre la paroisse et l'église, entre l'assemblée des communianiset celle des non-communiants\ Alors Tesprit religieux perdit l'appui, le refuge, qu'il trouvait dans la résistance opposée par une classe restreinte et tout entière sous l'empire de la tradition, aux empiétements des hérésies plus ou moins rationalistes. La foule des paroissiens, sceptique, envieuse, curieuse de scandale, admise tout à coup à choisir les pasteurs, à décider des choses spirituelles , sur le pied d'une complète égalité avec les saints , avec les dépositaires de l'antique doctrine, introduisit toutes sortes de nouveautés fatales aux Églises. Plusieurs furent envahies par des doctrines tout à fait hostiles au Gongrégationalisme et même à l'idée chrétienne. On vit alors d'anciennes familles qui tenaient à honneur de remonter jusqu'aux glorieux pèlerins du Mayflower, ou aux Puritains de Winthrop , abandonner les temples oii ils avaient adoré Dieu, selon le culte de leurs pères , et chercher d'autres asiles pour leur religion, loin des sanctuaires souillés par de scandaleuses hérésies. Ce fut un temps de rude épreuve pour la religion que cette époque de transition. Personne n'était sûr ni de son frère, ni de son pasteur, ni de sa propre foi. Enfin, en 1831 seulement, les législateurs du xMassachussets se décidèrent à recourir au seul remède qui pouvait empêcher une dissolution religieuse complète. Ils proclamèrent,

plus de trente ans après tous les autres États do l'Union, que la séparation des Églises, quelles qu'elles fussent, et de l'État était consommée.

Aussitôt que la dernière trace de l'ancien Puritanisme eut été effacée de la Constitution du Massachussets, les églises Gongrégationnelles de cet État se soumirent à un travail de recomposition volontaire et libre, analogue à celui qui, dans les États du Sud, avait relevé l'Église Épiscopale de ses désastres au commencement de ce siècle. Chaque paroisse se reforma, mais cette fois, sur des bases personnelles et non plus territoriales; un nouveau groupement des fidèles autour de chaque église s'effectua spontanément, par engagements réciproques. Les congrégations ne furent plus aux yeux de la loi que des sociétés civiles, propriétaires d'immeubles, engagées envers des tiers, leurs pasteurs, par les clauses de contrats particuliers.

L'histoire des Eglises Congrégationnelles peut être choisie pour donner une idée du développement général auquel le Protestantisme a été soumis en Amérique. Toutefois, dans la phase où la secte est parvenue aujourd'hui, je veux dire dans la phase du système volontaire, son exemple, si on l'isolait des enseignements fournis par les autres sectes, pourrait produire quelque confusion dans l'esprit. Il est arrivé, en effet, par un concours de circonstances, je ne dirai pas fortuites, mais indépendantes lès

unes des autres, qu'au moment même où l'application du système volontaire donnait une jeunesse nouvelle à l'existence sociale et en quelque sorte matérielle des églises congrégationnelles, leur essence religieuse, leur existence spirituelle étaient empoisonnées par les doctrines du Rationalisme et du Déisme. 11 serait injuste d'attribuer au système volontaire, qui est d'ordre temporel et humain, des phénomènes purement religieux, qui n'ont pour théâtre que la conscience et qui appartiennent exclusivement au domaine des idées. Tout le bien qu'une bonne constitution sociale peut faire à une religion, le système volontaireVa. fait auGongrégationalisme; mais il ne faut pas demander, à un régime qui règle seulement les intérêts temporels d'une Église, compte de ses intérêts spirituels. Les Congrégations sont riches; les pasteurs, recommandables parleur moralité et leur instruction, ont des positions assurées; les fidèles sont respectueux et assidus; dans l'ordre mondain, ces sociétés, ouvertes à tous, loin du contrôle de toute autorité, ne donnent pas un seul exemple de désordre, de scandale ou d'abus ; aucune conscience ne souffre la plus légère pression, d'où qu'elle vienne. Voilà les fruits du système volontaire. Si, dans le même temps , la foi religieuse se transforme ou s'éteint, si les âmes vacillent et s'inclinent sous le souffle de la philosophie moderne, si le dogme se vaporise à force de s'épurer,

il faut chercher la cause de ces transformations tout autre part que dans les règlements éphémères inventés par les législateurs à l'usage des sociétés religieuses et civiles , il faut la chercher dans les lois naturelles qui président au développement intellectuel de l'humanité.

Ainsi pour juger le système volontaire, il convient d'embrasser la situation où son influence a mis l'ensemble des religions et des sectes aux États-Unis. Je ne me permettrais certainement pas d'exprimer ni même d'avoir une opinion sur la question suivante, question d'une incalculable gravité : Convient-il de maintenir un lien quelconque entre la société civile et la société religieuse, ou vaut-il mieux séparer d'une manière complète l'État de l'Église? J'ai seulement le droit d'énoncer le fait suivant : Il n'y a qu'un pays au monde, les États-Unis d'Amérique, oii l'on ait mis en pratique le système volontaire, le principe de la séparation absolue de l'Église et de l'État; eh bien ! dans ce pays, il n'est pas une voix, une seule qui ne proclame l'excellence de ce système.

Je ne compte, bien entendu, comme suffrages véritables que ceux des hommes foncièrement religieux, de ceux qui subordonnent les intérêts de la terre aux intérêts du ciel, comme il y en a beaucoup en Amérique, des ministres , des pasteurs, des prêtres, et, en particulier, des prêtres catholiques. Que

les hommes ennemis, comme l'était Jefterson, de toute religion, ou simplement les indifférents , les gens qui mettent la patrie terrestre avant la pairie céleste, aient été et soient restés les partisans d'un ordre de choses qui se réduit à une abstention systématique de la loi en présence des intérêts religieux, cela n'a rien que de très-naturel, et ne préjuge en rien de la valeur du système. Mais que dire de l'appui unanime, convaincu, passionné, que lui donnent aujourd'hui toutes les consciences scrupuleuses et ferventes auxquelles on l'imposa jadis et qui le reçurent, dans le principe, comme une nécessité funeste? Éclairées par l'expérience, il n'en est pas une qui regrette la protection de l'État, son intervention tutélaire déguisée d'une manière quelconque dans les affaires religieuses. Chaque secte, ce qui est fort remarquable, les repousse surtout pour elle-même, laissant deviner quelquefois qu'elle ne serait pas fâchée de voir ces dangereuses faveurs tomber sur la secte voisine , sur la rivale détestée. Le fait est qu'il est douteux que le pouvoir politique, lors même qu'il eût concentré en lui toutes les facultés créatrices du pays, eût pu faire pour la religion en général ce que le système volontaire a fait pour elle, aux États-Unis, depuis cinquante ans. Il ne faut pas oublier que, vers 1800, au sortir de la guerre de l'Indépendance, pour beaucoup de causes qu'il ne m'est pas possible de vous détailler,

la religion, en Amérique, sous quelque secte qu'elle se manifestât, présentait le plus triste spectacle au point de vue temporel comme au point de vue spirituel. Vous avez vu quelle étci.it, vers 1820, la confusion qui régnait au sein de la grande secte. Congrégalionnelle. Le culte Épiscopal, dans la Virginie, avait perdu, en 1800, soixante trois églises sur quatre-vingt-onze, et n'avait pas., dans toute TAmérique, un seul évêque. Au sortir de la Révolution, il y avait, en tout, vingt-six prêtres catholiques aux États-Unis, sans un seul évêché.

Eh ! bien , tout ce dont les Églises chrétiennes se sont enrichies en l'espace de moins de cinquante ans, ce qu'elles ont bâii de temples, fondé de séminaires et d'écoles, institué et entretenu de ministres, acquis de biens fonds, ce qu'elles ont dépensé d'argent, d'influence, de propagande, est incalculable el même hors de toute proportion avec l'accroissement réel de la population. Pour vous donner une idée du mouvement religieux général qui se développe sous l'influence du système volontaire, je vous dirai que, par an, on construit plus de mille églises aux États-Unis, et qu'on y institue tout autant de ministres nouveaux, pasteurs ou curés. C'est-à-dire que , s'il y avait aux États-Unis un ministère des cultes, comme en France, rien que l'accroissement annuel du budget de ce département serait d'une somme de 12 à 15 millions, beaucoup

plus du tiers de la fixation normale de notre budget des cultes.

De toutes les Églises, celle qui, toute proportion gardée, a fait le plus de progrès, est la religion Gatholique#Je ne parle pas ici des conversions d'une religion à l'autre, je ne fais pas le calcul des âmes gagnées ou perdues ; ce point de vue, qui est le plus intéressant pour le clergé catholique comme pour le clergé des différentes sectes protestantes, a donné lieu à beaucoup d'assertions contradictoires ; il est presque impossible de savoir s'il y a plus de protestants qui se font catholiques qu'il n'y a de catholiques qui se font protestants. Je laisse de côté cette question de balance arithmétique. D'où que provienne l'accroissement de l'élément catholique aux États-Unis, du progrès naturel et normal de la population, de l'immigration irlandaise ou des conversions, il est certain que cet accroissement est considérable. 11 n'est pas moins avéré que le clergé catholique suit ce mouvement, s'il ne le précède pas, et qu'il développe ses moyens d'action avec au moins autant de rapidité que s'accroissent les besoins religieux des populations. Les plus belles églises des États-Unis lui appartiennent. Ses séminaires, ses couvents attirent partout les regards par leurs splendides développements et le luxe de leurs constructions. On cite les prêtres catholiques comme des modèles de piété, de charité et de vertu.

Les évêques jouissent d'une considération et d'une influence énormes. Ils ont le maniement de sommes considérables. Les unes sont des dons faits à l'Église et dont dispose l'autorité diocésaine jdans l'intérêt de la charité, de Tinstruction et du culte; les autres sont de simples dépôts faits entre les mains du clergé par les fidèles. En général les Irlandais n'ont de tranquillité que lorsqu'ils ont confié leurs épargnes à leur évéque. L'archevêque de New-York est un bien plus grand personnage que l'un quelconque de nos archevêques. Il traite d'égal à égal avec le Président de la République, lui accorde ou lui refuse l'appui de son crédit, non pas en sa qua lité d'archevêque, mais en sa qualité de citoyen influent. Si les évêques ne jouissent pas ici du prestige attaché à la hiérarchie administrative, ils ont le bon esprit de s'en consoler en pensant qu'ils ne sont pas absorbés par elle et qu'ils ont mieux à faire de leur temps qu'à le passer en luttes de préséances contre telle ou telle autorité civile ou militaire. Ils ne sont pas représentés au Sénat, et ils ne figurent pas au budget; mais, par compensation, ils n'ont à recevoir ni instructions ni censures ministérielles, et la liste des cotisations volontaires est autrement productive pour eux que ne serait une feuille quelconque d'émargement.. Comme ils ne sont pas du tout maîtres chez les autres, ils le sont tout à fait chez eux, c'est-à-dire dans leurs écoles, dans leurs séminaires,

dans leurs couvents et dans leurs églises. Enfin, s'ils ne demandent et n'obtiennent jamais de privilège, ils invoquent très-souvent le droit commun, qui ne leur fait jamais défaut. Quand ils se croient lésés dans leurs droits, qui ne sont autres que ceux de la liberté civile et religieuse, ils s'adressent tout simplement aux tribunaux, et ils regardent ce recours comme tout aussi digne et plus efficace que ' l'appel aux armes spirituelles , l'agitation des consciences ou la résignation du martyre.

Faut-il faire honneur des succès du Catholicisme, au système volontaire ou à des causes d'un ordre plus général ? Et dans le cas oii il semblerait impossible d'échapper aux conséquences d'un rapprochement aussi frappant, convient-il de généraliser l'exemple tiré de l'Amérique et d'attribuer à ce système, en ce qui concerne l'Église catholique, un caractère d'excellence aussi universel que l'est l'esprit de cette Église elle-même ? C'est là une question bien grave; je dirai seulement qu'a priori et au point de vue théorique , l'application du régime volontaire à la religion catholique se présente sous la forme d'un système de forces équilibrées, d'une alliance intime de principes non pas contraires mais symétriques, dont la conception est très-séduisante pour l'esprit. Que voyons-nous en effet dans l'Église catholique d'Amérique? Une société religieuse qui vit à la fois par l'autorité et par la liberté, et qui

applique chacun de ces deux principes dans le domaine qui lui est propre, le premier dans les choses divines, le second dans les choses terrestres.

Toute religion en effet, par le fait même qu'elle s'affirme, suppose que la vérité est une et que le dogme est immuable ; elle n'a pas le droit de les imposer aux consciences par les armes temporelles, ^ais elle a le devoir de les proclamer et de rejeter d>e son sein les âmes incrédules ou rebelles. Une doctrine dont le dépôt n'est pas confié à un corps responsable de sa conservation, qui flotte au gré des interprétations et des fantaisies personnelles nç constitue pas une religion. Une société de gens libres ou à peu près libres de penser ce qu'ils veulent, peut être une agrégation civile, une réunion animée d'intentions religieuses, mais ne sera jamais une communauté spirituelle. La force du Cafiiolicisme, en dehors de toute question de foi, est incontestablement dans la fixité de sa confession, fixité que représente et que maintient l'Église, hiérarchisée de sa base à son sommet, et soumise à une suprématie unique émanée d'elle-même. Eh bien! cette suprématie, cette tutelle spirituelle, la communauté catholique américaine lui obéit; voilà pour l'autorité.

Quant à la liberté , c'est dans le cercle de son existence sociale que cette même communauté la place et la pratique de la manière la plus absolue. Son clergé se meut au milieu de la société civile

sans avoir d'autres comptes à lui rendre que ceux qu'elle exige de chaque citoyen. Il fonde des écoles, des séminaires, des associations de toute sorte, bâtit des temples, impose les fidèles, vend, achète et possède, dispose des cures, régit à son gré le temporel et le spirituel de ses églises avec l'indépendance absolue propre au régime du self government. Voilà l'élément libre qui entre dans son existence. ♦ On peut encore se représenter ce clergé comme recevant son ministère des mains de l'autorité et l'exerçant par celles de la liberté. C'est dans ce sens que l'économie ecclésiastique du Catholicisme s'appuyaht sur le système volontaire, tel qu'il est pratiqué en Amérique, me paraît se rapprocher assez de l'idéal poursuivi vainement dans la plupart des institutions humaines, la conciliation des deux principes dont la lutte agite le monde depuis l'origine des sociétés.

La fin de l'histoire du Gongrégationalisme est le commencement de celle de l'Unitarisme,

L'origine de cette dernière secte , si l'on peut donner ce nom à une école de libres penseurs, qui après . avoir passé par toutes les phases du développement de l'idée théologique, n'affirme plus aujourd'hui aucune vérité dogmatique et place son principe unique dans la liberté absolue des consciences, l'origine de l'Unitarisme, dis-je, remonte aux premiers symptômes de réaction qui se

manifestèrent, à la fin du dix-septième siècle, contre le Puritanisme. Il ne faut pas croire que même à cette époque de ferveur aveugle et de fanatisme, cette terrible doctrine de Calvin, sur la Grâce, doctrine devenue la base de l'organisation politique aussi bien que de la croyance religieuse du Massachussets, ne révoltai pas beaucoup de consciences. Je crois vous avoir dit qu'à l'origine , le nombre des saints, des régénérés , des communiants ne dépassait pas un cinquième du nombre total des membres de chaque Congrégation. Ainsi la grande majorité des habitants de l'État, dans laquelle était une foule d'hommes d'une moralité éprouvée, d'une orthodoxie incontestable , vivait sous le coup d'un anathème politique et religieux, sous prétexte que les casuistes Calvinistes n'avaient pas découvert en elle les signes arbitraires d'une régénération plus arbitraire encore. Le bon sens pratique des Américains, à mesure qu'il se formait, répugnait à ce qu'un pareil système avait d'incompréhensible et d'injuste. D'abord on ne s'attaqua pas au dogme lui-même; on accordait que l'homme naît et vit dans le péché, malgré le baptême et malgré les œuvres, jusqu'au jour où l'Esprit saint entre en lui par une opération mystérieuse à laquelle sa volonté n'a pas de part. Les esprits avancés et libéraux contestaient seulement qu'il y eût des signes certailfs de la régénération spirituelle.

A les entendre, en prononçant ainsi sur l'état des âmes, on empiétait sur les secrets de Dieu. Ils demandaient donc que tous les hommes ayant fait une profession de foi orthodoxe et d'une moralité reconnue, fussent admis à la Cène, Dieu seul ayant le droit de faire l'appel de ses élus.

Ce système de juste-miheu, appelé le Half way covenant, fit beaucoup de progrès parmi les Églises de la Nouvelle-Angleterre, et, vers le milieu du dix-huitième siècle, il était pratiqué par la plus grande partie des Congrégations, lorsqu'eut lieu le fameux réveil de 1740. On donne le nom de réveils^ dans l'histoire des sectes Protestantes, aux grands mouvements religieux dont elles ont offert le spectacle, soit en Amériq^ue, soit en Angleterre, sur certains points et à certaines époques, mouvements intimement liés avec les croyances Calvinistes sur l'effuèion de la Grâce régénératrice. En général, les rémii^ sont déterminés par la parole d'un prédica^ leur éloquent ; quelquefois ils prennent naissance, sans cause apparente , au sein d'une Eglise, d'une Université, simplement dans une localité quelcon^ que. Une contagion mystique propage alors le mouvement ; de tous côtés, les pécheurs déclarent qu'ils viennent d'être touchés par la Grâce. Il est vraisemblable qu'il s'est produit souvent , dans ces sortes d'entraînements rehgieux, des phénomènes analogues à ceux dont nos prophètes des Cévennes

et nos convulsionnaires ont donné l'exemple extraordinaire au commencement et au milieu du siècle dernier. On comprend que des influences physiologiques et magnétiques se mêlant à l'exaltation religieuse, les régénérations spirituelles opérées dans les réveils aient pu se manifester par des signes matériels, d'une évidence incontestable, pour les esprits pénétrés de la vérité du dogme de la Grâce. C'est, à ce qu'il paraît, ce qui arriva en 1740, lors du réveil provoqué à Boston et dans toute la Nouvelle-Angleterre, par les prédications éloquentes et passionnées d'Edwards et de Whitefield. Un grand nombre de régénérés se présentèrent devant les pasteurs, dans une situation d'esprit tellement extraordinaire et tellement caractérisée, qu'il n'y avait pas à douter qu'il ne se fût opéré en eux une révolution psychologique, sinon religieuse. La majeure partie des Églises Congrégationnelles qui pratiquaient le Half imy covenant ne crurent pas devoir fermer les yeux à l'évidence, revinrent aux anciennes doctrines du Puritanisme et resserrèrent, avec plus de rigorisme que jamais, toute leur discipline intérieure autour du dogme fondamental.

L'esprit libéral, arrêté, pendant quelque temps, au milieu de ses succès, reprit son travail souterrain à partir de la guerre de l'indépendance. Cette fois, ce fut au fond même de la doctrine qu'il s'attaqua. Ceux des pasteurs Congrégationalistes qui incli-

naient vers les idées de tolérance, minèrent, à petit bruit, les croyances orthodoxes sur la damnation générale, rineffîcacité du baptême et le pardon gratuit. Ce qu'il y a de curieux, c'est que ce fut une tendance plutôt morale que dogm'atique, un sentiment purement philanthropique, qui les conduisirent, par le plus singulier détour théologique, à nier la Trinité et jeter les bases de l'Unitarisme proprement dit.

La croyance à la divinité du Christ et à celle du Saint-Esprit renferme bien, pour les Calvinistes, l'idée de la miséricorde divine, mais celle d'une miséricorde incomplète, puisque, à leurs yeux, l'expiation par le sang du Fils de Dieu n'a pas été absolue, et que le Saint Esprit ne descend que sur un petit nombre d'élus. 11 sembla donc aux Théologiens dissidents qu'en faisant disparaître de la métaphysique chrétienne ces deux Entités divines, on arriverait à détruire tout naturellement les dogmes de l'expiation et du pardon qu'elles représentent, et par une conséquence indirecte, le dogme de la damnation originelle que supposent naturellement les deux premiers. On vit alors le nom du Christ et celui du Saint-Esprit, ainsi que les formules d'appel à leurs mérites, effacés' petit à petit des liturgies. Leurs personnalités se trouvèrent annulées et rejetées dans l'oubli, ou plutôt absorbées dans une conception de l'unité divine, dégagée de tout mystère Trinitaire.

SUR LES ÉTATP-UNÎS D'AMÉRIQUE. 441

Le Saint-Esprit n'ayant pas d'existence historique, on en eut assez facilement raison. Quant au Christ, qui a existé dans l'espace et dans le temps, il fallut bien s'expliquer sur sa personne. D'abord on trouva cette formule négative : je crois qu'il n'y a qu'un seul Dieu le Père, et que Jésus-Christ n'est pas ce Dieu unique. On espérait, au moyen de cette formule quelque peu jésuitique, esquiver la fâcheuse qualification d'Ariens. Par le fait, on faisait descendre le Christ de son trône divin, ce n'était plus que le premier des hommes, le Prophète des Prophètes.

Le feu couva sous la cendre jusqu'en 1819. Quelques symptômes apparents annonçaient bien qu'un travail de décomposition intérieure s'accomplissait au sein du Gongrégationalisme , mais les esprits les plus fermes redoutaient et éloignaient un éclat public qui, forçant chacun h s'expliquer, devait inévitablement amener dans les Églises une scission solennelle et irrévocable. Enfin, un livre publié h Londres vers cette époque, par les Unitariens anglais, révéla au public toute l'organisation secrète et tes doctrines des Unitariens d'Amérique. Il n'y eut pas moyen d'affecter plus longtemps une ignorance qui n'avait eu pour but que de prolonger la paix des consciences. Les orthodoxes furent bien forcée de reconnaître leurs ennemis, après qu'une main étrangère leur eut arraché leur masque. La

grande scission des Congrégations s'opéra. Les unes prirent le nom et arborèrent ouvertement les doctrines de rUnitarisme, les autres se donnèrent la dénomination d'Églises Congrégationnelles orthodoxes et se serrèrent, autant qu'elles purent, autour du drapeau abandonné par les phalanges infidèles.

Vers 1820, rUnitarisme avait son principal siège à Boston et était répandu d'ailleurs assez uniformément sur tout le territoire de la Nouvelle-Angleterre, les Églises orthodoxes et les Églises dissidentes étant enchevêtrées les unes dans les autres. En général, la nouvelle secte se recrutait dans les hautes classes de la société, parmi les hommes les plus recommandables par leurs lumières, leur moralité, leur philanthropie. Les pasteurs Unitariens se faisaient remarquer par leurs vertus évangéliques, leur charité et l'élévation de leurs idées. Leur type le plus achevé est le célèbre Channing, un des hommes qui ont ressenti le plus vivement l'amour de l'humanité, tel que l'esprit moderne tend à le comprendre et à le pratiquer.

Il ne faut pas croire, d'ailleurs, qu'à son origine l'école Unitarienne ail accueilli avec beaucoup d'empressement le Rationalisme, sous quelque forme qu'il se présentât, sous la forme ironique, sèche et méprisante de la philosophie Voltairienne ou sous la forme savante, théologique et mystique de la philosophie Allemande de nos jours. Quoique fort dis-

tingués par leurs connaissances et leurs lumières, les chefs de la secte, comme Channing, n'étaient rien moins que des esprits forts, des érudits ou des métaphysiciens. Leur foi était naïve et toute de sentiment; ils croyaient aux miracles, ou du moins à la plupart des miracles. Les livres saints étaient pour eux le produit d'une inspiration divine, sinon responsable de tous les détails, inattaquable du moins dans l'ensemble de l'œuvre. Ce n'est pas de leur esprit, c'était de leur cœur qu'était venu leur premier doute. Ils rejetaient la Trinité, non pas à cause de la difficulté métaphysique que peut éprouver la raison humaine à admettre un pareil mystère, mais parce qu'ils croyaient voir dans ce dogme l'origine d'une doctrine impitoyable, destructive de toute justice et de toute fraternité humaine.

Ce n'est que plus tard, postérieurement à 1830, que la philosophie Hégélienne a passé l'Atlantique. Au milieu d'un peuple, peu accessible aux nouveautés de la métaphysique transcendante, elle a trouvé asile au sein de l'Unitarisme. On assure qu'elle en a complètement transformé l'esprit. Estil besoin de dire ce que pensent aujourd'hui, dans l'ancien comme dans le nouveau monde, la plupart des hommes qui ne croient ni au surnaturel, ni à la lettre d'aucune, Révélation , tout en ressentant l'aiguillon du sentiment religieux et d'une curiosité divine qui n'est plus satisfaite? Pour eux, toutes

les religions, depuis le plus grossier fétichisme jusqu'au christianisme le plus épuré, ne sont que le développement de l'idée divine, idée innée dans l'humanité, et qui forme comme la trame de tout le travail intellectuel et moral accompli par elle depuis son origine. Parmi tous les Révélateurs qui se sont succédé sur la scène du monde, et qui, à différents degrés, ont personnifié le mystère de l'union absolue de Dieu et de l'Homme, ou plutôt le mystère de la nature divine se manifestant dans la nature humaine, il n'en est aucun qui ait eu autant que Jésus- Christ le sentiment, la conscience intime de l'origine céleste de Thomme. C'est dans ce sens qu'il a été véritablement le fils de Dieu.

Je suppose que si l'on creusait les croyances actuelles des Unitariens, on y trouverait quelque chose de cette philosophie transcendante. C'est à chacun d'apprécier si c'est encore là du Christianisme, si même il est possible de trouver dans ces conceptions philosophiques les éléments d'une religion quelconque. Les sectes protestantes d'Amérique refusent, bien entendu, à lUnitarisme le titre fraternel d'Église évangélique, sous lequel elles se comprennent toutes d'une ntanière générale, épiscojaux, presbytériens, méthodistes, bapti»tes, etc. Lorsque, dans leurs nomenclatures, elles classent sous la dénomination d'Églises non évangéhques les Catholiques Romains à côté des Unitariens, elles s'excusent

poliment auprès des premiers d'être obligées de rapproclier leur nom de celui d'une secte antichrétienne.

Vous voyez que les haines sont très-vives. C'est qu'en elïet le Protestantisme américain comprend les périls dont il est menacé. Le Rationalisme, s'il se montre grossièrement impie, ou philosophique, ou savant, n'est pas à redouter aux États-Unis. L'Américain a besoin d'une religion, d'un te'mple, d'un ministre; ses rapports avec son église, quoiqu'ils ne soient pas empreints d'un mysticisme bien exalté, constituent les seuls côtés de son existence qui touchent à l'idéal. 11 n'en a pas d'autres, absorbé qu'il est par son travail, ses occupations positives, son activité d'esprit toute pratique. S'il retirait de sa vie l'idée de Dieu, il serait impuissant à combler ou même à masquer l'immense lacune de son âme par les spéculations plus ou moins spiritualistes de la philosophie, qui peuvent, jusqu'à un certain point, donner le change aux consciences et les distraire. Sous peine d'être livré sans défense à l'ennemi dévorant d'un positivisme absolu, il faiH qu'il ait un culte, une prédication, il faut enfin qu'il ouvre de temps en temps sa fenêtre sur le ciel pour respirer. D'ailleurs, les occupations administratives qu'il s^impose, à l'occasion de son Église sont tout à fait dans ses goûts , et l'amusent intiniment. Se réunir entre gens de même classe, c'est-

à-dire de même fortune, organiser une assemblée, voter des fonds, se faire rendre des comptes, rivaliser de luxe et de confortable avec l'Église voisine, lui enlever, s'il se peut, son prédicateur en renom, faire enfin de l'association libre dans un but quelconque, ce sont là, pour les Américains, des plaisirs très-vifs et des distractions que rien, dans leur existence monotone, ne peut remplacer.

Eh bien! l'Unitarisme leur offre tout cela. Quels que soient ses dogmes, il a scrupuleusement conservé le culte et les sacrements du Calvinisme, le baptême, la cène et toute l'économie ecclésiastique du Congrégationalisme. Nulle secte n'a des temples mieux bâtis, plus confortables, mieux tenus que les siens; nulle, des ministres plus respectés et plus respectables, plus éloquents, plus pratiques. Enfin la secte compte parmi ses disciples les premiers citoyens des États-Unis, les hommes que leur position, leurs lumières, leurs vertus publiques et privées distinguent entre tous.

Voilà pourquoi l'Unitarisme est le plus redoutable Jes ennemis qu'ait à combattre le Protestantisme. Je dis que le Protestantisme est menacé, et à dessein, je ne parle pas du Catholicisme ; non que l'essence même de la religion chrétienne comme celle de toute religion révélée ne soit attaquée par une école qui ne croit pas au surnaturel; mais, pour le moment, c'est le Protestantisme qui est directement

en cause. Des deux grandes communions chrétiennes, c'est au cœur même de la plus faible et de la plus vulnérable, que le scepticisme moderne s'est introduit. L'Église catholique a cet immense avantage que ses ennemis peuvent la combattre, mais non pénétrer dans son propre sein, parce qu'elle est inexorable et qu'elle arrache violemment et rejette sans pitié toute partie d'elle-même qui lui paraît gangrenée. Ses dangers ne peuvent venir que de l'extérieur. Ce n'est pas elle qui se sentira, comme l'Épiscopat anglais, comme les P^glises Luthériennes d'Allemagne, comme le Gongrégationalisme américain, déchirée intérieurement, empoisonnée dans la source même de sa vie, par ses propres ministres. Toutprêtre catholique douteux cesse d'être un prêtre catholique. Il n'en est pas ainsi des sectes chrétiennes issues de la Réforme. Le Protestantisme, pris dans l'ensemble de son développement religieux, a professé et professe la série complète de toutes les doctrines théologiques qu'il soit possible à l'homme d'enfanter. Son véritable esprit se refuse à tracer une ligne nette entre l'erreur et la vérité, à repousser l'une et à admettre l'autre. Il y a place pour tous, au pied de ses autels, pour la foi la plus enfantine, comme pour le scepticisme le plus intraitable. Le principe du Catholicisme est de resserrer, devant l'attaque, sa discipline et sa doctrine et de ne faire aucune concession, Il n'a garde comme le

Protestantisme d'affirmer les miracles d'autrefois, en niant les miracles d'aujourd'hui ; il impose à la foi des miracles contemporains, parce qu'il sait bien que celui à qui l'on permet d'introduire dans l'ordre surnaturel des distinctions chronologiques, est tout près de ne plus y croire.

Le Rationalisme a donc toute prise sur le Protestantisme. C'est de sa substance même qu'il se nourrit aujourd'hui. Il lui prend son nom, ses ministres, ses temples, son culte, jusqu'au jour où ce grand corps, desséché sous une enveloppe longtemps vivante, ne sera plus qu'un vain squelette qui tombera en poussière. Alors le Rationalisme se trouvera face à face avec le Catholicisme resté seul debout au milieu de l'écroulement de toutes les autres sectes chrétiennes. Ce sera entre ces deux champions que se livrera le combat suprême qui décidera des destinées futures de l'humanité.

Aujourd'hui, jour de notre départ de Boston, la ville a donné un banquet au Prince. Les noms les plus aimés et les plus respectés de la Nouvelle-Angleterre figuraient en tête de la liste des souscripteurs. C'étaient : le gouverneur du Massachussets, M. Andrew, les sénateurs Sumner et Wilson, M. Pelton, président de l'université de Cambridge, MM. Lowell et Rogers, directeurs, M. Agassiz, M. Emerson, l'illustre écrivain. Le président du banquet était M. Everett, un des premiers citoyens

de l'Union et l'orateur le plus éloquent du nouveau monde. M. Everett a eu toutes les distinctions dont l'estime publique peut combler un homme dans un État libre. Il a été gouverneur du Massachussets , ministre, ambassadeur en Angleterre, président de l'Université. Il vit aujourd'hui à Cambridge dans une paisible retraite, tout entier au culte des lettres et de la philosophie. C'est une fête à Boston toutes les fois que le public a l'occasion d'entendre cette voix chérie, dont les accents graves et charmants à la fois, un peu mélancoliques aujourd'hui, et toujours élevés, dominent les bruits de la guerre civile, les clameurs des partis et les déclamations fougueuses d'une' démocratie sans frein. C'est comme un dernier écho de l'ancienne tribune américaine, de celle qu'ont illustrée les JefTerson, les Franklin, les Clay, les Webster, au temps où la république unie et victorieuse comptait ses jours par ses triomphes.

Le dîner a été très-animé. On n'a presque pas parlé politique; les conversations ont roulé exclusivement sur la littérature, la science, la religion et les questions sociales de l'ordre le plus élevé. Nous étions là en plein Unitarisme. M. Emerson s'est abandonné à toute son humour à la fois poétique et philosophique. M. Agassiz, ne parlant que français, sous prétexte de notre présence, a été étincelant d'esprit et de verve.

A la fin, M. Everett s'est levé et a prononcé un discours qui restera comme un modèle de finesse, de grâce et de goût dans la littérature américaine. L'éloquent orateur a fait l'historique des relations de la France avec le nouveau monde depuis les découvertes des missionnaires Canadiens jusqu'à nos jours. La trame du récit semblait à tout moment disparaître sous les traits les plus charmants, les plus spirituels, à l'occasion des grandes personnalités du passé, l'empereur Napoléon I", le roi Joseph, ou des personnalités présentes, le Prince, le baron Mercier. L'art qui a présidé à cette composition, à la fois littéraire et politique, évidemment adressée, par l'intermédiaire du Prince, à l'Empereur lui-même, a été tel, que la pensée de l'orateur, reproduite sous mille aspects divers, tous plus saisissants les uns que les autres, n'a pas été dépouillée une seule fois des voiles transparents dont il s'est plu à l'envelopper. L'auditoire se sentait sous l'influence persuasive d'une idée que M. Everett a eu le talent et le goût de ne jamais formuler, mais qui semblait jaillir de chaque expression, de chaque rapprochement. Cette idée, c'est que le maintien de l'Union américaine comme contre-poids à l'influence anglaise doit être un des principes fondamentaux de la politique française. En terminant, M. Everett a dit:

« Je prie Son Excellence (le gouverneur Andrew),

SriR LES ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE. 451

et vous, Messieurs, de vous lever et de vous joindre à moi pour boire à la santé de LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice des Français, du Prince Impérial, de Mgr le Prince Napoléon et de Mme la Princesse Clotilde, et à la prospérité de la France, la plus intime alliée des États-Unis. »

Je ne rougis pas d'avouer que j'ai été très-ému de cet adieu que nous adressait l'Amérique par la voix du plus vertueux de ses citoyens, et de cette prière déguisée, tout à la fois fière et triste, que la République fondée naguère avec l'appui de nos armes , aujourd'hui sanglante et déchirée, nous chargeait de porter à notre Souverain et à notre pays.

Le Prince, visiblement touché lui-même, a répondu en quelques mots pour remercier M. Everett, la ville de Boston, et en général les citoyens des États Unis qu'il a rencontrés sur son passage, et qui l'ont tous accueilli de la manière la plus cordiale et la plus sympathique.

Le dernier mot qui a retenti dans la salle du banquet a été : Vive la France. — C'est le refrain français de six strophes d'une cantate anglaise qu'un poëte bostonien, M. Olivier Wendell Holmer, a lue d'une voix émue, et qui ont profondément touché nos vieux instincts patriotiques.

Telle a été notre dernière journée aux États-Unis ; elle restera dans notre souvenir comme la meilleure.

Au sortir du banquet, nous sommes rentrés à bord. Celte nuit, nous faisons route pour l'Europe. Je ferme ma lettre et je l'envoie à terre; peut-être vous parviendra-t-elle avant notre arrivée, si le temps nous force à séjourner quelques jours sur les côtes de Terre-Neuve, où le Prince compte relâcher.

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