‹ Lettres sur les États-Unis et le CanadaChapitre 1 sur 18 · LA TRAVERSEE · texte numérisé non relu

LA TRAVERSEE

A bord du Canada, en rade de New-York, le 29 juin 1876.

C'est, si je ne me trompe, en 1838 qu'un bateau à vapeur a franchi pour la première fois l'Océan, quoique le très-savant docteur Lardner eût démontré de la façon la plus péremptoire l'impossibilité d'appliquer la vapeur à la navigation transatlantique. Maintenant, des lignes régulières de bateaux à vapeur sillonnent tous les océans, et ce n'csl plus

qu'un jeu d'aller en Amérique. H va noti nent,

pour le service de Liverpool, du Havre et de Hambourg à New-York, à Boston e« à Philadelphie, une

demi-douzaine de grandes Compagnies qui se t'ont une concurrence serrée : Anchor linc, Allan linc, Cunardline, Inman steamship C°, National line, North German Lloyd, White Star linc, et finalement notre Compagnie générale transatlantique, qui possède un des chevaux de course les plus renommés de l'Océan, le Pereire. Tous les jours, ou à peu près, on peut trouver un steamer en partance pour New-York, et vice versa, et comme ces omnibus de l'Océan suivent une roule presque directe, sauf une inflexion du nord au sud dans les parages du banc de Terre- Neuve, on s'y rencontre cl l'on s'y croise ni plus ni moins (pie si l'on allait de la Madeleine à la Bastille. On s'y croise même de trop près ; celte route maritime est fréquentée au point que les abordages commencent à compter au nombre des dangers de la traversée. Un jour viendra où il faudra, dans l'intérêt de la sécurité publique, tracer sur les ondes mobiles une voie pour l'aller et une aulre pour le retour. A part cette éventualité que des sinistres récents ont rendue inquiétante, et celle de la rencontre inopinée d'un iceberg par une nuit de brouillards, à part enfin le péril des incendies à bord, — car le feu est plus à redouter que l'eau elle-même en plein Océan, — la sécurité dont on jouit est aussi complète qu'on peut raisonnablement l'exiger au-dessus d'un abîme de 3 à 4,000 mètres de profondeur. Ut quels miracles de célérité et de- bon marché on est parvenu à réaliser! Lorsque les pieux

cl énergiques pèlerins, pilgrims fathevs, que chassait l'intolérance religieuse, allèrent fonder les colonies de la Nouvelle Angleterre, berceau des Etats- Unis, leur navire, la May-Flotoer, ne mit pas moins de soixante-trois jours pour atteindre la cote américaine. Aujourd'hui, la durée de la traversée est de dix à douze jours et on peut la faire, quand on ne regarde pas de trop près au charbon, en huit ou neuf jours. L'économie d'argent n'est pas moindre. La Compagnie générale transatlantique transporte du Havre à New- York ses passagers de i" classe pour 575 fr. et6kJo fr. selon les cabines, de 2e classe pour 570 IV., de .?' pour 200 fr., et les émigrants pour 125 fr., la nourriture comprise avec le logement ! En vérité, c'est pour rien, et l'on ne s'explique pas que la mode ne soil pas encore venue d'aller passer ses vacances en Amérique.

Je n'attendrai pas la mode, et, puisque vous le voulez bien, j'essaierai de vous raconter ce que je vais aller voir à toute vapeur de l'autre côté de l'Atlantique. Il y a douze jours, le samedi 17 juin, à quatre heures du soir, je m'embarquais an Havre sur le Canada, un superbe steamer de ï,500 tonneaux environ, d'une encolure solide el rassurante, filant aisément ses 12 nœuds à l'heure. 1 nœud équivaut à 1 mille, I mille contient 1,852 mètres el on en compte 5,200 du Havre à New-York. Les passagers de cabines soûl raie-, en dépit de l'Exposition de Philadelphie. La liste coquettement imprimée que

j'ai sous les yeux n'en porto que 42; il y a en outre 34 délégués des ouvriers parisiens à l'Exposition et 120 émigrants allemands; en tout, 200 passagers environ, dont le transport exige un équipage et un personnel de service presque aussi nombreux; le service de la machine seul occupe 52 mécaniciens, chauffeurs, etc. Les marchandises n'affluent pas plus dans la cale que les passagers dans les cabines, quoique le fret pour New-York soit tombé plus bas que le fret pour Londres, — 15 fr. la tonne, — après avoir monté, aux jours de prospérité commerciale, jusqu'à 150 fr. et au-dessus. Ai-je besoin d'ajouter que le. protectionnisme transatlantique est pour beaucoup dans ce triste état de nos relations avec les États-Unis? Mais c'est un point qui mérite d'être traité à part. Embarquons-nous d'abord.

A cinq heures, on fait l'appel des émigrants à qui l'on remet leurs papiers en règle, et. qui se précipitent sur le pont comme un troupeau de moutons. A cinq heures un quart, on retire la passerelle, après avoir mis à bord les sacs de dépêches, que la poste apporte au dernier moment, et au bout d'une demiheure de manœuvres laborieuses nous passons devant la jetée, où la foule salue les partants en agitant force mouchoirs ; nous tirons un coup de canon, et nous voici en mer. Chacun se case de son mieux dans cette hôtellerie ambulante qu'on ne quitte point à volonté, et cherche à s'orienter au milieu de la petite société dans laquelle il va vivre, séquestré

de la grande. Rien de confortable comme l'aménagement d'un transatlantique. Les passagers de t'e classe ont à leur disposition une vaste salle où l'on pourrait faire danser deux cents personnes, décorée avec goût et bordée d'un immense divan en velours grenat. C'est à la fois le salon et la salle à manger. Des armatures mobiles en cuivre, supportant audessus des tables de longs plateaux rectangulaires où sont amarrés les verres, les bouteilles et les carafes, peuvent, à la vérité, suggi n.r des réflexions mélancoliques aux infortunés qui ne se sentent pas aguerris contre le mal de mer; mais on passe vite, on enfile un long couloir et on va prendre pos>rssion de sa cabine. Une cabine est, sans contredit, une très-petite chambre, et, circonstance tout à fait aggravante, c'est une chambre à deux lits, ci même à trois lits superposés comme les tiroirs d'une commode. La mienne n'a pourtant pas moins de 5 mètres de long sur deux mètres en largeur et en bailleur ; elle renferme en double le mobilier nécessaire d'une chambre à coucher, fixé de manière à délier les soubresauts les plus inattendus. Deux bidons en forme d'entonnoir sont agrafés au rebord de chaque couchette, à la hauteur de la tète, ce qui explique la préférence que les habitués donnent à la couchette de dessus. La cabine est éclairée de l'extérieur au moyen d'une lanterne logée dans la cloison, que l'on éteint régulièrement à onze heures du soir, et le règlement du bord interdit sagement toute

autre lumière. Du reste, ce réduit étroit, peint en verl clair et qui reçoit le jour d'un œil-de-bœuf, en langage marin un hublot, est utilisé avec une entente merveilleuse, et les propriétaires parisiens eux-mêmes pourraient s'y perfectionner dans l'art de tirer le plus grand parti possible du plus petit espace. Les passagers étant peu nombreux, la plupart des cabines n'ont qu'un seul locataire; on replie la couchette de dessus, et, sauf les secousses combinées du roulis et du tangage, saut le rauquement furieux de l'hélice quand le va-et-vient des vagues la fait sortir de l'eau, sauf le bruit strident et horriblement agaçant du sifflet par les temps de brouillard, on peut, en imposant à ses membres un strict alignement et en évitant soigneusement de se retourner dans ce lit que Charles Dickens comparait, dans ses American Notes, quoique avec une exagération manifeste, à un cercueil, on peut, dis-jc, y dormir comme chez soi. D'ailleurs, à moins qu'on ne soit obligé de faire un trop fréquent usage du récipient que j'ai décrit plus haut, on n'abuse pas du séjour de la cabine; on passe la journée sur le pont, au fumoir et dans la salle à manger, où les mortels privilégiés dont l'estomac est blindé contre le mal de mer peuvent absorber régulièrement deux repas au grand complet et trois lunchs. La cuisine du Canada a un cachet cosmopolite en harmonie avec la clientèle qu'elle est appelée à desservir. Je relève sur les menus, qui font honneur à l'érudition composite! du

cuisinier, le potage à l'andalousc à côté de la crème de volaille à la reine, le caneton à la Sévigné Taisant pendant aux côtelettes à la Saratoga, et le carry à l'indienne précédant le gâteau à la Madison. Que nous voilà loin du temps où le menu ordinaire des passagers transatlantiques se composait de biscuits cl de salaisons! Tous les jours on a de la viande el du poisson conservés dans la glace, du pain frais et des pâtisseries sortant du Tour. Aussi les gens que le mal de mer ne rend pas absolument indifférents au choix des mets accordent-ils une préférence raisonnée à nos transatlantiques.

Mais ne nous attardons pas dans la salle à manger, montons sur le pont, où le spectacle est aussi animé que pittoresque au moment du départ. Le capitaine, entouré de ses officiers, commande la manoeuvre du haut de la passerelle qui surplombe l'avant du navire ; les deux grosses cheminées peintes en rouge vomissent leur fumée; les voiles demeurent carguées le long des mâts, car nous avons vent debout, el nous le garderons pendant la plus grande partie de la traversée. On installe dans un box un superbe étalon de la race Orloff, destiné au croisement des trotteurs russes avec les trotteuses américaines; il esl maintenu debout au moyeu d'une sous-ventrière el ne se couchera qu'à New- York; a côté, esl attaché un joli chien d'arrêl (acheté de brun, aux oreilles Irisées, qui tourne vers son maiire des yeux inquiets el pleins d'inexprimables

s LETTRES SUR Ils ÉTATS-UNIS

reproches; les passagers s'essayent à arpenter le ponl en titubant; ;'i l'avant, (1rs émigrants, groupés ça ci là, jettent un dernier regard sur celle terre qu'ils ne reverront plus; quelques-uns, encore à la mamelle, sont en train de dîner de bon appétil coram populo. Malgré la place dominante qu'ils occupent, les mâts, leurs agrès et leur voilure ne sont que des accessoires ; le. vrai propulseur, c'est l'hélice que met en mouvement une superbe machine de 850 chevaux, enfouie dans les entrailles du navire avec ses 3 chaudières à 24 loyers, qui consomment 65 tonnes de charbon par jour. Il a donc fallu en embarquer un millier de tonnes, c'est-à-dire un million de kilogrammes, ei encore les perfectionnements apportés aiiv. machines dans ces derniers temps ont-ils permis de réaliser de notables économies sur cet article. 11 y a quelques années, ou consommait 85 tonnes de charbon par jour pour (aire seulement une dizaine de nœuds à l'heure au lieu de 12. L'économie réalisée est de près de 50 p. 100. Un autre progrès a substitué au gouvernail primitif, mû péniblement et lentement à grand renfort de bras, un gouvernail à vapeur qui fonctionne avec la précision d'un mouvement d'horlogerie. La force du bras d'un enfant suffirait aujourd'hui pour diriger ou arrêter la marche du Leviathau de 1er, nourri de charbon, qui nous porte docilement d'Europe en Amérique.

Pendant toute la première nuit, le capitaine et

l'équipage ont fort à faire. A chaque instant, le son d'une trompe qui retentit à l'avant avertit de notre approche les navires — .les bateaux pêcheurs pour [a plupart qUi affluent dans ces parages, et qui pourraient bien, par le brouillard, ne pas apercevoir le feu rouge et le feu vert accrochés aux deux Côlés du grand mât. Le lendemain matin, de bonne heure on aperçoit la côte d'Angleterre et bientôt nous entrons dans la rade de Plymouth, dont le vaste port, fermé par un long brise-lames, abrite Unc flotte de cuirassés à l'ancre sous un gros fort blindé. Un petit vapeur, — Dieu merci inoffensif, celui-là! — vient nous accoster. On débarque et on embarque des passagers et des lettres. Un jeune marchand de journaux monte à bord avec le Western Daily Mercury, édition du matin. Le Western

Daily Mercury ne nous apprend rien de nouveau, si ce n'est qu'une troupe d'habiles amateurs a donné la veille au public distingué de Plymouth une représentation délicieuse. On n'en achète pas moins avec empressement le Western Daily Mercury, et on le pave, sans marchander, 50 centimes que le boy, très au courant du change, consent à accepter pour l'équivalent d'un penny. N'allons-nous pas être pri- Tés de journaux pendant unc éternité «h' douze jours? Le bo] ingénieux s'en retourne enchante de l'emploi de sa matinée, et nous continuons à longer la côte d'Angleterre jusqu'au cap Lizard, où un poste du Uoyd, dont l'enseigne en lettres gigantes-

ques su voit à une distance de plusieurs milles, demande le nom du navire. On le lui donne en hissant de petits drapeaux carrelés Lianes, bleus, jaunes, puis nous laissons à notre droite ces îlots mal famés qu'on appelle en anglais les Scilly, en français les Sorlingues, et dans lesquelles des savants inventifs ont retrouvé les îles Cassitérides, où les Phéniciens allaient chercher l'étain, mais qui ne sont que d'abominables chicots de rochers, placés là pour la perdition des navires. Il y .a pourtant un phare à la pointe extrême du dernier roc, mais par les brouillards épais de l'Océan, même la lumière des phares cesse parfois d'être visible, et on va alors, comme au bon vieux temps, à la garde de Dieu. ^ Passé les Scilly , c'est la pleine mer pendant 3,000 milles ; heureusement, la traversée débute bien, l'Océan est uni comme un lac dans cet horizon mobile et flottant de 12 à 13 milles de diamètre qui forme la limite de notre vue, et chacun se berce de l'espoir, hélas! fallacieux, d'échapper au mal de mer. C'était le dimanche soir. Dans la région aristocratique de l'arrière, les passagers américains donnent à leurs compagnons européens une leçon de gymnastique suédoise; à l'avant, les habitants de l'entrepont jouent tout bonnement à la main chaude ou au cheval fondu ; les délégués des ouvriers à Philadelphie chantent en chœur, et quelques-uns ont de fort belles voix, l'our le dire en passant, ers délégués plus on moins intransigeants n'ont rien de

rébarbatif, et je suis heureux de trouver chez eux mie modération d'idées et un détachement des vieux fétiches de la démocratie et du socialisme révolutionnaires, auxquels je ne m'attendais guère. Leur tenue est exemplaire, et je ne doute pas qu'ils ne laissent aux Étals-Unis une impression des plus favorables.

Donc, le dimanche soir, on faisait de la gymnastique suédoise et l'on chantait à plein gosier. Le lundi, c'était une autre gamme. La mer avait grossi, le vent taisait rage. Les lames, précipitées les unes sur 1rs autres, moutonnaient en lançant leur écume blanche et fumante sur le fond profondément labouré de l'Océan, dont la couleur tournait du vert au -ris plombé. Au milieu de ces moutons affolés et enragés, notre puissant et énorme steamer dansait, secoué comme une coquille de noix. L'avant du navire, plongeant dans la vague, embarquait de gros paquets de mer qui balayaient le pont. L'arrière se relevai! jusqu'à découvrir l'hélice. On ne riait plus, et les visages se décomposaient à vue d'oeil, passant les uns au jaune citron, les autres au vert. Les dames avaient disparu, et les gymnastes les plus déterminés, eux-mêmes, foudroyés par le mal, se laissaienl choir incites sur les bancs et les canapés.

Celait comme une invasion de la peste ou du choléra. Au dîner, les convives se trouvent réduits à une demi-douzaine, et ils ne s'attardent guère autour d'une table on les verres vacillent, où les plats

et les nssiettes s'entre-choquent, et où il a fallu coucherles bouteilles. La nuit arrive, une nuit terriblement accidentée. Cependant tout ce fracas Qnil par s'apaiser, l'Océan redevient calme etuni comme s'il avait voulu donner simplement à ses visiteurs novices un échantillon de son savoir-faire, et les paquets informes et inertes qui la veille garnissaient les lianes reprennent peu à peu ligure humaine.

Cette épreuve subie — et elle a été cruelle — ebacun s'applique à occuper sou oisiveté forcée et à passer aussi agréablement que possible les longues et uniformes journées de la traversée. Mais les ressources ne sont pas précisément abondantes, l'oint de journaux du soir ni de journaux du malin. Aucune autre distraction extérieure que le passage d'un navire, un vol de mouettes ou d'hirondelles de mer, l'apparition d'un troupeau de marsouins ou de quelque cachalot fourvoyé. Que faire donc? On joue aux cartes dans le fumoir, on y jonc même trop, et il est arrivé plus d'une fois à des joueurs malheureux de perdre, avant, d'avoir abordé eu Amérique, la somme qu'ils comptaient y dépenser, tandis que

sur le pont on joue d'une manière plus éc< mique

et hygiénique au côq ou au schuffleboard, le palet américain adapté aux voyages transatlantiques ; ou essaie de lire, on cause, et celte conversation entre gens qui ne se connaissaient pas hier, qui ne se connaîtront plus demain, n'est pas une des moindres originalités de cette vie originale. Parmi les passa-

„,,.« les uns sont des habitués, gens d'affaires *, né- Lants en draps, en soieries, en arhcles de Pans, Li font régulièrement quatre traversées par an; d'autres sont ies gens de loisir qui ont passe 1 hiver à Paris, des ingénienrs en mission ou de simple touristes; il y a plusieurs Cahformens. Ce monde bicarré, mais plus américain qu européen parait intéresser médiocrement de la question d Orient en revanche, il se passionne pour ou contre lunm gration des Chinois; les négociants maudissent le ^américain et lepapier-monnaie chiffonne etm ,,„,„ ,ie l'Union; ils en exhibent des spécimen dignes de Porcopolis ; enfin, on ne tant poin sur le chapitre palpitant d'actualité des accidents e 54tresPffiaritimes. Nous avons F— bordun des rares survivants de 1 meen^e n Golden Gate, M. Ch..., un des vilgnms fathers diplacers californiens. Le Golden-Gate était un splendide steamer du Pacifique \u moment ou d

:,,l;,it aborder au petit port de Manzamllo, l feu prend dans la cuisine, et en quelques minutes e EU échauffé par un soleil torride «J qu'un vaste brasier, 250 passagers périssent dans la

l.rnaise.QueUp.es-uusréuso.eu.àséehapper dan

des chaloupes. M. Cl,., se jette a lame muni dune double ceinture de sauvetage, avec une cen

taine d'autre, p gers. D'heure en heure^ ces m ri

heureux disparaissent. De ureseul, M-^"*£

a la dérive pendant vingt-trois heure8, dans ces pa

14 LETTRES SUlt LES ÉTAIS-UNIS

râgès infestés ,1c requins, cl il est porté par le courant a une distance de 40 milles, où une barque finit par le recueillir. Les ceintures de sauvetage servent donc à quelque chose, et nous contemplons maintenant avec un vif intérêt celles dont la sollicitude de la Compagnie a muni nos cabines. Puis ce sont des hîstoires palpitantes du juge Lynch, cemagistrat expéditif, qui a résolu le problème de la simpl.hçation des formalités judiciaires. Sitôt pris, sitôt Pendu, comme dit le proverbe populaire. Le pige Lynch compte de chauds partisans parmi nos passagers californiens, qui se plaisent à nous faire apprécier la nécessité de son intervention et le mérite de ses procédés. Un voleur est signalé dans un campement de mineurs, où une simple toile protège la propriété de chacun, une propriété que l'on a chèrement acquise à la sueur de son front. Faut-il en 1 absence d'une police régulière, lui accorder le'bénefice de l'impunité ? Mais alors il n'y aura plus de sécurité pour personne, ou, pour mieux dire, la seule industrie protégée sera celle du vol. Que faiton? On forme un comité de vigilance, on met la main sur l'individu que sa physionomie cl ses ;I||„. res désignent aux soupçons, on le juge. S'il y a un doute, on lui en accorde le bénéfice en lui administrant cinquante coups d'une forte lanière, après quoi ou I expulse du campement. S'il n'y a pas .le dont,. '"' Ie Pend au Premier arbre venu, ou à défaut d'arbre, on l'abat à coups de revolver. Aussitôt la sécu-

ET LE CANADA. là

rite renaît et chacun se remet au travail avec tranquillité. Sans doute, on peut reprocher au juge Lynch ,1e ne pas s'être suffisamment assimilé La maxime équitable de Beccaria : « que la peine doit être proportionnée au délit » ; mais le juge Lynch n'a pas eu le temps de pâlir sur les livres, et, d'ailleurs, a-t-il à son service des prisons et des geôliers? Hourra donc pour le juge Lynch !

La question de l'immigration chinoise est plus controversée. D'un coté, on fait valoir la nécessité de protéger le travail national de l'ouvrier américain contre un concurrent qui travaille à moitié prix, dont la peau est d'un jaune sale, et qui porte une queue! D'un autre coté, on constate qu'une foule de travaux ne pourraient être entrepris sans l'aide ,ie l'émigrant chinois, et que bien des fonctions modestes mais indispensables resteraient vacantes. Sans lui, le chemin de 1er du Pacifique ne serait pas construit, on serait réduit à blanchir son linge et à cirer ses bottes soi-même, la richesse croîtrait moins vite, la vie serait moins supportable, et, comme une conséquence finale, l'ouvrier américain trouverait aujourd'hui en Californie un débouché moins vaste et moins avantageux. Ce serait donc, même au point de vue étroit de l'intérêt de l'ouvrier américain, un mauvais calcul de prohiber, comme il en est question, l'importation desChinois, 3au| à laissci pendante la grave affaire delà queu< ! Est-ce un meilleur calcul d'opposer à l'entrée des

l(i LETTRES SUIt LES ETATS-UNIS

draps, des soieries et de la plupart des autres articles de confort, des droits prohibitifs de 60 à 70 0/0, payables en or, le gouvernement américain refusant, comme chacun sait, d'accepter aux offices de sa douane son propre papier-monnaie? Nos compagnons américains eux-mêmes conviennent que ces droits prohibitifs n'ont pas empêché l'industrie nationale de subir depuis trois ans une crise désastreuse, et la marine marchande de tomber en pleine décadence. Ils conviennent aussi que l'exagération des droits a amené la corruption de l'administration et, par contre-coup, la démoralisation du commerce, en mettant les importateurs scrupuleux hors d'état de concourir avec les autres. Comment lutter, par exemple, avec telle maison qui importait en franchise, à titre d'objets d'art, des statues de Christophe Colomb et autres personnages majestueux et ventrus en plomb sans que la douane y trouvât à redire?

Les journées finissent par s'écouler, et à mesure que nous descendons au sud, où nous longeons le Gulf Streani, la température se réchauffe. Les nuits étoilées comme sous le ciel de l'Orient, sont magnifiques ; la mer, qui a passé du vert foncé au bleu indigo, devient phosphorescente ; l'avant du navire rejette à droite et à gauche les vagues éclairées comme par des feux du Bengale ; l'arrière laisse un long sillage d'argent en fusion, où éclatent des milliers d'étincelles. Nous avons franchi sans encombre le Trou du Diable, une région mal famée qui pré-

cède le banc de Terre-Neuve, et « le point » que l'on affiche tous les jours à midi sur le pont nous annonce que nous gagaons décidément du terrain. Nous sommes au samedi 24 juin et nous avons fait près des deux tiers de la traversée. Mais voici que les moutons rentrent de nouveau en danse et qu'une brume épaisse enveloppe le navire, tandis qu'un tuyau trop échauffé l'oblige à stopper pour quelques heures, juste dans la région fréquentée de préférence par les iceberg, sur lesquels on raconte de lugubres histoires. On leur impute — est-ce à tort? — la perte du Président et de la City-of-Boston, dont on n'a jamais eu de nouvelles, sans parler du menu fretin des navires à voiles. Le bruit non interrompu du sifflet, le fracas des grosses vagues, les soubresauts de l'hélice agacent les uerfs, jettent pour la seconde fois la perturbation dans les estomacs et font défiler sous les yeux des passagers et des passagères impressionnables les fantômes de YOceano Nox :

Oh ! combien de marins, combien de capitaines, Oui sonl partis joyeux pour des courses lointaines, Dans le morne horizon se sont évanouis!

Combien ont disparu, dure et triste fortune, llans une mer sans fond, par une nuit sans lune, Sous l'aveugle Océan à jamais enfouis !

Les « babitués » ne s'émeuvent point pour si peu, et ils se moquent volontiers des novices qui commencent à éprouver, au milieu de ce désert mo-

notone , la nostalgie de la terre. Pendant deux jours, c'est à peine si l'on aperçoit vaguement la silhouette d'un navire; pas un oiseau, pas un poisson! « Mon royaume pour un cheval! » disait Richard III; que ne puis- je dire : Mon navire pour un brin d'herbe! Allons! encore un peu de patience! Voici, en attendant le brin d'herbe, des raisins du tropique. , de la forme et de la couleur des éponges, qui flottent en longues files dans l'eau du Gulf Stream échauffée à 22°; voici enfin qu'on juge opportun de s'occuper de la venue du pilote : les passagers américains organisent, suivant l'usage consacré, une poule sur le numéro de son bateau. 11 y a 24 bateaux à New-York faisant le service du pilotage, et ils font parfois jusqu'à 200 milles à la recherche des clients. On distribue donc 24 numéros, et chacun de plonger avidement ses regards dans la brume. Le lendemain mercredi — hier — à huit heures du malin, on signale un bateau portant, dessiné sur sa maîtresse-voile, un 8 colossal. Le pilote monte à bord. La journée est splendide, l'Océan uni comme un lac. A quatre heures, une ligne incertaine apparaît dans le lointain brumeux. C'est la côte de Long-lsland. Tous les visages s'épanouissent. Le soir, un bal s'organise à l'avant au son du violon el de la harpe de deux petits Italiens qu'un padrone transporte aux États-Unis comme si la traite n'était pas abolie! A l'arrière, une Adresse de rc- 111,11 i uls à l'aimable et excellent capitaine Fran-

cheul, au commissaire et aux officiers de l'équipage, se couvre de signatures. On n'hésite pas à déclarer à l'unanimité que jamais traversée plus agréable ne s'est faite depuis la découverte de l'Amérique. Vers minuit, on jette l'ancre. Nous sommes dans la rade de New-York. AU rightl

New-York, le '2 juillet 1870,

Après avoir stoppé pendant la nuit dans les Narrows, passe étroite qui coupe en deux la baie de New-York, le Canada lève l'ancre de bonne lieure, le jeudi lJ'J juin, et nous nourrissons le vague espoir d'arriver à terre pour déjeuner; mais nous avions compté sans la quarantaine et la douane. A sept heures, un léger steamer nous accoste, et le médecin de la quarantaine saute à bord. On l'ait monter tous les émigrants sur le pont. Le médecin, qui a l'œil américain, constate eu quelques minutes qu'il n'\ a dans ce troupeau aucun cas de choléra, de peste «n de petite vérole; il délivre une patente sanitaire au commandant et prend congé de lui. Remonté sur le pont de son léger steamer, il s'étend

LETTRES SUR LES ÉTAK-UM3 ET LE CANADA, 'il tout de son long sur un fauteuil de canne en fumant son cigare. Nous sommes en règle avec la quarantaine. Reste la douane, dont les officiers ne tardent pas a nous abordera leur tour, avec les délégués des ouvriers de New-York, qui viennent souhaiter cordialementlabienvenueàleursfrères de France. La matinée est superbe, et le spectacle que nous offre la baie de New-York ne reste pas au-dessous de notre attente. Voici à notre droite la ville de Brooklyn, annexe de New-York, — une annexe de près de 500,000 âmes — dont elle est séparée par la rivière de l'Est. Sur les deux rives s'élèvent à une distance de 1 ,595 pieds deux tours colossales qui ressemblent de loin à des Bêches de cathédrale; ce sont les deux piles d'un pool suspendu qui sa bientôt réunir la Cité Impériale avec son annexe. En attendant, elles communiquent au moyen de ferry-boats, bacs à vapeur, avec lesquels je devais faire bientôt plus ample connaissance et qui sont de véritables rues flottantes. Les ebarriots, voitures, etc., se tiennent au milieu dans une double avenue : deux galeries latérales, garnies de bancs sur lesquels on es! prié ,1,. ne pas mettre les pieds, sont affectées aux piétons. Défense de limier dans la galerie réservée aux dames. Le ferry est peint en blanc rehaussé de bleu ; il es» surmonté de deux tourelles

;l clochetons avec un gros bouton doré c me des

bonnets de mandarins, OÙ se tiennent le capitaine el les pilotes. Ru quelques minutes on passe la rivière

au prix modique de 2 cents (10 centimes) et même de 1 cent de cinq à sept heures, moment de la journée où la foule des négociants et des employés logés à Brooklyn revient de la cité. Entre la rivière de l'Est et l'Hudson s'étend, en face de la baie où elles ont leur embouchure, la ville de New-York, dont la forme allongée ligure assez exactement un monstrueux requin, la mâchoire tournée vers la baie. L'extrémité de la mâchoire, c'est la Batterie, jadis un jardin, aujourd'hui un parc, au milieu duquel s'élève la rotonde de Castle-Garden, vaste bâtiment affecté au service des émigrants. Les dents du requin, ce sont les wharfs, jetées en pierres ou en planches, entre lesquelles se logent les navires au long cours et, en particulier, les puissants steamers de quelques-unes des lignes transatlantiques, ^me vraie forêt de cheminées et de mâts! Des bateaux à vapeur, pour la plupart surmontés de leur balancier, les uns, grands comme des transatlantiques, avec deux ou trois galeries superposées dans lesquelles les passagers circulent et prennent le frais; d'autres, petits comme des coquilles de noix, sillonnent en tous sens les eaux claires et transparentes de la baie. Le premier que nous apercevons au milieu de cette nappe a/urée, était vraiment bien nommé crystal wave, la vague de cristal. Voici la jolie petite île Bedloe, couverte d'un bouquet d'arbres, emplacement heureusement choisi pourlastatue colossale de Y Indépendance ^ qui

va bientôt s'élever là comme un symbole de la cordiale entente de la république centenaire du nouveau monde et de sa toute jeune sœur du vieux monde. A gauche, les hauteurs boisées et couvertes de villas de Statçn-Island ; dans le lointain, eu face, la ville de New-Jersey, plus loin Iloboken, qui 'sont, comme Brooklyn, des faubourgs de la Cité Impériale et qui forment avec elle une agglomération de plus de deux millions d'âmes. Quel saisissant témoignage de la puissance de l'industrie humaine que cette concentration de population et de richesse (la propriété soumise à l'impôt dans la seule ville de New-York est évaluée officiellement à 1 milliard 154 millions de dollars) sur ce rivage dont les Indiens et les loups des Prairies étaient, il y a deux siècles, les uniques habitants! Mais nous abordons. Un petit steamer nous transporte à quai, [ewharfAes Transatlantiques étant en ce moment occupé par le Labrador. Nous passons une heure à nous mettre enrègle avec la douane. La visite des bagages n'en finit pas; on se montre sévère pour les gants el indulgenl pour 1rs cigares. Voici cependant un passager qui glisse discrètement q^tre pièces d'or dans les poches d'un douanier, après une négociation édifiante. Oh! oh!... Mais ne nous mêlons point des affaires d'autrui : il faul bien que tout le monde vive! D'ailleurs, le système prohibitif expose les agenlsaussi nombreux que mal payés du lise américain, àdes tentations telles, qu'ils

devraient être des anges pour no point y succomber. Ils ne sont pas des anges.

Les cochers new-yorkais non plus, et Fou ne saurait leur en faire un crime. La concurrence illimitée des cars et des omnibus lesjnct à la portion congrue. En voici un qui nous demande quatre dollars pour aller dans le bas de Broadway — une course d'un quart d'heure ; — nous haussons les épaules comme de vieux routiers qui ne sont pas embarrassés de leurs bagages; nous les avons mis à Vexpress, une entreprise spéciale qui nous les apportera à domicile pour un prix modique. Un second cocher nous crie : deux dollars. Nous demeurons sourds. Un troisième : un dollar! ,\ quoi nous répondons dédaigneusement : Nous prenons le car. Le cocher : Un demi-dollar — cinquante sous ! — Marché conclu. Je suis heureux de rendre aux mœurs de la libre Amérique l'estime que l'épisode de la douane avait un moment compromise, et nous voici lancés à toute vitesse dans la direction de Broadway. Mais quefs cahots ! On se croirait en Russie, dans une ville de troisième ordre. Le pavé est affreux, et quoique le thermomètre marque 55 degrés centigrades, il y a de la boue dans les rues de la vieille ville. La cité de New- York est riche cependant. One fait-elle ou plutôt que fait-on de son argent? La question est plus compliquée qu'elle n'en a l'air, et j'aurai long à dire sur ce chapitre quand je serai un peu orienté. Pour le moment, nous entrons dans Broadway, la

grande arête du poisson à laquelle se rattachent les autres, irrégulièrement en bas, à angles droits dans le liant, où la ville prend l'aspect d'un damier. Broadway n'est pas pins large que notre rue de la Paix, mais elle n'a pas moins de 5 à 6 kilomètres de longueur. Elle contient autant d'omnibus, de voitures et de véhicules de tous genres, — les cars sur tramways exceptés, —qu'une rue peut raisonnablement en contenir ; autant peut-on en duc des passants qui vont au trot en files serrées, sauf aux encoignures où quelques flâneurs et chercheurs d'aventures se tiennent attroupés. Les physionomies accusent, par leur diversité, les cléments composites dont s'est formée la population de l'Union, Hollandais, Anglais, Allemands, Irlandais, avec un petit appoint îles races latines. Des hommes affiches, revêtus d'une longue chemise de cotonnade multicolore où sont imprimées les armes de tous les Etats île l'Union et même de tous les Etats du monde, circulent, à pas comptes, au milieu de cette foule affaire, avec des annonces de drapeaux en détail ou à moitié prix, et de feux d'artifice de premier choix pour le CentmnicU, l'anniversaire séculaire du 4 juillet; parmi eux, un Chinois, dont la longue queue est enroulée sur le drapeau étoile, fait sensation. Des maisons, hautes et étroites, en briques rouges, en pierres grises ou chocolat au lait; des fenêtres, pour la plupart à tabatière, comme en Angleterre, avec des sto-es bleus, des contrevents

rayés et des persicnnes vertes ; des enseignes en grosses lettres dorées sur fond noir, ou en lettres noires sur fond d'or; des étalages plus compactes qu'élégant^ où toutes sortes de couleurs jurent de se voir accouplées ; des pharmacies où l'on vend, avec les drogues et les médicaments du codex, du sucre, des cigares et du soda-water; au pied des magasins, des boutiques de journaux auxquelles font concurrence, surtout aux stations des femj-boats, des légions de boys criards, qui vont économiquement pieds nus, le tarif de l'Union protégeant le cuir national, de préférence aux pieds nationaux ; des marchands de limonade et de groseille dont Péventaire est chargé de deux énormes saladiers dans lesquels des blocs d'une glace transparente rafraîchissent ces boissons démocratiques, à 1, 2 et 5 cents le verre très-correctement rincé ; des colporteurs liceneed qui vendent des morceaux d'ananas, des bananes rouges, de la confiture du Liban, et que sais-je encore? des policemen, en courte redingote bleue avec leur numéro au chapeau, qui stationnent au coin des rues, aidant, à l'occasion, les dames à franchir le torrent des véhicules de la chaussée, voilà Broadway, type le plus complet de la rue marchande américaine. Çàetlà, une église etun square, où l'asphalte des allées est en train de fondre. Nous passons à côté de City-hall Parc, où se trouve le nouvel Hôtel-de- Ville, encore inachevé, dont la construction et l'ameublement ont été l'occasion de

concussions scandaleuses. Les tapis achetés pour le City-hallseul auraient suffi à couvrir l'emplacement de la ville de New-York. A Jeux pas du City-hall se trouve le nouvel hôtel des postes, une vraie merveille, sinon pour l'architecture, au moins pour le confort de l'installation et L'admirable entente des services. Dans le voisinage sont groupés les établissements des principaux journaux, le New-York Herald, la Tribune, le Sun, VEvening Post. J'avise une sorte d'église en briques rouges, avec sept èfages de fenêtres habillées de stores bleus, et surmontée .l'une haute tour à cadran : c'est le bureau de la Tribune. A mesure que nous avançons dans le haut de Broadway, les magasins deviennent plus vastes et plus élégants, tandis que la foule diminue. Un peu plus loin commence la 51" avenue, qui se prolonge jusqu'au Parc central, grand comme notre bois de Boulogne, mais formant un rectangle d'une régularité absolument mathématique. Ici point de magasins, rien (pie des demeures aristocratiques, plus que jamais couleur chocolat au lait, dans le style des hôtels du West-End de Lon-

dres.

Un de mes amis de New-York m'a offert dans son cottage de Brooklyn nu.' aimable et cordiale hospitalité . mais c e rerient de New-York à Brooklyn

qu'après que les affaires sont unies, dé cinq a sept heures. Ym attendant nOUs allons pieu. Ire un lunch, ;i la mode américaine. Nous entrons dans une cave,

où il y a un bar, qui n'est pas sans analogie avec le comptoir de nos marchands de vin, sauf une liane sur laquelle s'appuie le consommateur. On vend là toutes sortes de bières — parmi lesquelles les liières américaines tiennent un rang distingué, et une infinie variété de tMnks glacés. Il y a partout profusion de glace. On sait que les États-Unis eu expédient de nombreuses cargaisons jusqu'aux Indes Orientales. Au fond de la pièce, se trouvent des boxes pour les consommateurs qui veulent luncher à part ; mais ils sont peu nombreux. La plupart se hissent sur des tabourets de quatre pieds de haut devant une table longue et étroite ; on leur sert des mets froids ou chauds, parmi lesquels je note les clams, coquillages délicats, grands comme une huître d'Ostende. On emmagasine les clams dans des blocs de glace creusés au milieu en forme de boîtes ; on les en retire et on les ouvre devant vous. Vous les arrosez de lager bier glacée, vous vous essuyez les mains à des serviettes suspendues de distance en distance, le long des liants tabourets, et en cinq minutes vous avez t'ait un lunch que priseraient, — sauf peut-être le détail de la serviette, — les plus tins gourmets. Si vous êtes curieux de connaître les derniers cours de la Bourse ou les nouvelles les plus récentes des Conventions du parti démocrate à Saint-Louis, et du parti républicain à Cincinnrti, qui viennent de désigner, la première Tilden, et la seconde Hayes, comme candidats à la prochaine élec-

tion présidentielle, il y a au milieu de la pièce un pelii télégraphe sur lequel un ruban sans lin est en train de se dérouler. A mesure qu'il se déroule, vous •voyez une petite roue activemenl occupée à y imprimer des lettres et des chiffres. Ce sont les nouvelles, et la merveilleuse machine vous les donnera jusqu'à huit heures du soir, sans aucune augmentation de votre addition. Cette addition vous ne la payez pas au garçon. 11 vous donne un ticket dont vous soldez le montant à la caisse, et ni là ni ailleurs, — la douane exceptée, — on ne sait ce que c'est qu'un pourboire.

Mais voici venir l'heure de la fermeture des bureaux, prenons le stage, autrement dit l'omnibus du Fvlton ferry, dont la tète de ligne est à l'embarcadère de la rivière de l'Est. C'est un omnibus légèrement construit, peint en blanc et en bleu, sans oublier un merveilleux paysage représentant, tantôt une amazone élégante, tantôt un stage emporté par quatre chevaux fougueux. Par cette chaleur accablante, le cocher, abrité cependant sous un immense parapluie en laine de lama plus ou moins authentique, guanaco umbrella, — le cocher ne presse point ses chevaux; mais, en contemplant ce paysage excitant, le voyageur pressé a du moins le sentiment de la vitesse. Maintenant, à qui payer le prix de la course? II n'y a pas de conducteur. Une inscription plusieurs fois répétée vous prie de déposer, en entrant, 10 cents dans une boite placée bien en vue,

au fond tic l'omnibus. Si vous n'avez pas de monnaie, lirez le cordon d'une sonnette fixée à côté de la boîte. Le coclier vous remettra dans une enveloppe fermée, jusqu'à concurrence de deux dollars de monnaie. Vous ouvrez l'enveloppe et vous mettez dix cents dans la boite.

Il ne semble pas que ce système — dans lequel le public se contrôle lui-même — donne lieu à des fraudes, et il a l'avantage d'économiser un conducteur. Nous traversons la rivière de l'Est sur le ferry boat, et nous voici dans une rue ombragée d'arbres et garnie de jolies maisons proprettes, dans le style des cottages anglais. Dans ces demeures tranquilles on se croirait à mille lieues du brouhaha de Broadway, et pourtant on peut y communiquer d'une manière presque instantanée non-seulement avec New-York, mais avec l'Europe. Un télégraphe, appartenant, comme celui du bar, à une Compagnie particulière, est installé dans la chambre à coucher. Il suffit de presser à toute heure de jour ou de nuit un bouton pour appeler un messager qui arrive au bout de quelques minutes prêt à porter un télégramme, une lettre, un paquet, à aller chercher un médecin, etc. Pressez deux fois le même bouton, c'est un agent de police qui accourra ; pressez-le trois fois, et vous ne tarderez pas à entendre le triple galop des chevaux- qui amènent les pompiers et les pompes. Le tout moyennant un loyer de 2 dollars 50 (12 li.) par mois, plus le paiement des messagers, à raison

de 15 cents la demi-heure, et sans aucun frais d'installation. Est-il nécessaire d'ajouter que la télégraphie est une industrie libre aux États- Unis, et que l'idée d'en faire un monopole du gouvernement n'entrera jamais dans une tète américaine ?

Mais ma journée n'est pas finie. Je suis gracieusement invité à assister au dîner annuel de la réunion des Chambres de commerce, chez Delmonico, au coin de la cinquième avenue et de la quatorzième rue. Je m'habille à la hâte, et me voici au milieu de cent ou cent cinquante gentlemen en cravate blanche, dans les grands salons du célèbre restaurateur, décorés des armes des États-Unis et de l'Angleterre (des délégués anglais et canadiens assistent à la réunion), ainsi que dénombrera drapeaux; j'y remarque le drapeau français, et le drapeau vert avec la harpe d'or de l'Irlande. Dans un petit salon voisin, un orchestre exécute des airs nationaux, mêlés à des morceaux choisis de la Fille de Madame Anijot. Le menu du banquet est en français, comme tous les menus du monde civilisé ; mais le chef de Delmonico n'a pas le génie inventif du cuisinier du Canada : le seul plat d'actualité qui soit offert aux dîneurs patriotes du Board, c'est le « crabe à la Gentennial ! » le crabe, un animal qui marche à reculons, symbolisant la république progressive des États-Unis ! Mais le dîner est bon, si l'épigramme est mauvaise. Vien le dessert, et les toasts de succéder aux toasts. On

3i LETTRES SUB LES ÉTATS-UNIS

boit d'abord au Président des États-Unis; ensuite, le consul d'Angleterre étant présent, assis à la droite du président, M. Samuel Babcock, on boit à Sa Majesté Victoria, reine de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, protectrice de la foi et impératrice des Indes; puis à nos hôtes étrangers, à nos voisins du Canada, à la presse, au Centenaire futur avec cette glose : Il se peut certainement que les hommes de 1976 soient aussi sages, aussi honnêtes et presque aussi modestes que nous-mêmes! Le temps me manque malheureusement pour vous donner une analyse des discours, quelques-uns remplis d'une vigoureuse humour, qui ont été prononcés, et qu'entrecoupaient des hear, hear, et des hourrahs d'une véhémence rapidement croissante. 11 y a été beaucoup question de la dépression dont souffrent depuis 1875 l'industrie et le commerce américains, des deux systèmes du hard money et du soft money ou do l'inflation, c'est-à-dire de la monnaie de métal et du papier-monnaie, un peu de la liberté du commerce. M. Wright, délégué de Birmingham, a même réussi à faire applaudir énergiquement le nom de John Bright, le compagnon de Cobden. Les démocrates ont acclamé Tilden, à quoi les républicains ont répondu en acclamant Ilayes, mais sans qu'il en résultât aucune conséquence fâcheuse pour l'harmonie du banquet.

Vous le voyez, j'ai employé à l'américaine cette première journée passée sur le sol américain. J'aurai

m vous parler avec détails du Post-Office et de l'établissement de Castle-Garden que j'ai visités le jour suivant; mais je pars demain pour Philadelphie, où m'appellent les fêtes du Centennial et l'Exposition.

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