LE CENTENAIRE DE L'INDÉPENDANCE A M É R I C A I
PhUadelphie, le G juillet 1870.
J'ai quitté New- York dimanche soir 2 juillet pour venir à Philadelphie assister aux l'êtes du Centennial et visiter l'Exposition. Le système démocratique des cars et des omnihus a certainement ses avantages, et je ne veux pas en médire, mais les cars ne passent pas partout, et il n'y a guère d'omnibus en activité le dimanche. A la rigueur, on peut se procurer une voiture ; — on trouve, en sachant où s'adresser, de vastes landaus à quatre ou six places attelés de deux chevaux, au prix de 3, 4 ou 5 dollars. Décidément, malgré tout ce qu'on peut dire des cochers, nos fiacres ont leurs bons côtés, et je crois bien qu'un Américain entreprenant, qui introduirait aux Étals- Unis ce véhicule de la vieille Europe, ne ferait pas
LETTRES SUR LES ÉTATS-UNIS ET LE CANADA. 35 une mauvaise affaire. On prend son ticket pour Philadelphie sur la rive gauche de l'Hudson ; on passe la rivière sur un ferry, son sac de nuit à la main, à moins qu'on n'ait conlié son bagage à l'express, et l'on attend le moment de se mettre en route dans une vaste gare en bois, ornée d'une fontaine de soda-water et d'immenses horloges dont les aiguilles marquent les heures des départs des trains. 11 y a peu de monde. On ne voyage guère le dimanche. Je glisse sur la description des voitures de chemins de fer. Elles sont suffisamment connues... de réputation, et nous pourrions, à notre tour, trouver profit à les imiter. Elles peuvent contenir environ 50 personnes commodément assises deux par deux sur de larges bancs dont le dossier mobile se retourne au besoin, de chaque côté d'une allée où l'on peut circuler. A un bout de la voilure, un gros poêle ni fonte: à l'autre bout une fontaine remplie d'eau glacée, -ans oublier une petite porte avec ces deux initiales bienfaisantes : W. C. Il n'y a eu jusqu'à ces derniers temps qu'une seule classe de voitures, mais les -'il- aisés donnent maintenant la préférence aux voitures à lits ou à fauteuils mobiles, sleeping cars ou drawing cars de M. Pullmann. Celles-ci sont d'un luxe inouï. Il y en a une â l'Exposition, tout eu palissandre, ornée d'une profusion de dorures et de glaces, avec cuisine et salle à manger, qui revient j 100,000 dollars. Nous franchissons en 2 heures 3 1 les NX milles qui séparent. New- York de Philadelphie.
La vitesse des trains est moindre qu'en Europe : les trains ordinaires ne font guère que 30 kilomètres à l'heure; les express, 45. Les prix sont à peu près les mêmes que les noires, plus bas même dans les directions où plusieurs lignes se' l'ont concurrence, — quoique la vie soit généralement plus chère. Il est 11 heures 1/2 du soir. Une douzaine de cars et deux landaus sont en vue ; parmi tous ces cars, il y en a un évidemment qui se dirige du côtédcBrown street, où ma chambre est retenue dans un boardinghouse, mais lequel? C'est un mystère que je ne cherche point à approfondir. Je me rabats sur les landaus. Us sont remplis. J'avise néanmoins un cocher et je lui crie : Brown street ! Ma prononciation est probablement défectueuse, car il secoue la tête d'un air de doute. J'insiste en variant nies intonations : « Bronne street, Braun street, Broone street. » 11 reste impassible. Enfin je lui crie de toute la force île mes poumons : « John Brown! » C'est un cocher abolitionniste, il a compris, et il me huche à coté de lui sur le siège. Nous faisons environ 4 ou 5 kilomètres par des rues obscures — où l'on est encore plus cahoté qu'à New York; mais nous finissons par arriver dans Brown street. Je respire et je paye avec reconnaissance à ce cocher secourable la taxe modérée qu'il lui plaît de fixer lui-même, ci : 2 dollars1. Le lendemain, de bonne
1. Le dollar en papier — il n'y en a pas d'autres en circulation — équivaut en ce moment à 4 fr. 00.
heure, je me procure le Guide des visiteurs à l'Exposition et je n'ai aucune peine à m'orienter, quoique Philadelphie occupe une superficie plus considérable que celle de Paris. Elle a 817,000 habitants, logés dans 151,000 maisons, et ces deux chiffres vous apprennent qu'il n'y a guère qu'une famille par maison. Qui a vu une rue et une maison les a vues toutes. Les rues, absolument droites, vont les unes du nord au sud, les autres de Test à l'ouest; celles-ci portent des noms, celles-là des numéros. On n'v connaît pas les omnibus, mais la plupart des rues ont leur ligne de tramways sur laquelle circule un car. Vous voulez par exemple aller au nord, vous prenez le car de la sixième rue : vous voulez revenir au sud, vous prenez le car de la cinquième. On peut acheter ses tickets d'avance ; on vous accorde même un rabais quand vous en prenez une demi- douzaine, et ils servent pour toutes les directions. Rien de plus commode, et il y a toujours de la pince, pourvu, bien entendu, qu'on n'ait peint emporté d'Europe la manie surannée de vouloir absolument être ;issis et pus plus de quatorze dans une voiture où l'on peut, avec de la lionne volonté et de l'élasticité, se mettre quarante. Le pavé des rues se compose de cailloux roulés qui ont dû être portés là dans les grandes inondations de la Delaware et du Schuykill, et qu'on n'a pas dérangés. Les maisons sont bâties uniformément en briques rouges, les fenêtres avec des linteaux et des volets blancs; on accède aux portes par trois ou
quatre marches en pierre ou en marbre blanc, sur lesquelles les habitants ont conservé l'habitude économique et patriarcale de passer leur soirée. Los trottoirs sont, connue les maisons, en briques rouges; la poussière est rouge, et Dieu sait qu'il n'en manque point par celte température tropicale! Ajoutons, pour compléter cet aperçu de la physionomie de la ville de Guillaume Penn, que les niaisons y sont, comme dans toutes les autres villes des Etats-Unis, distribuées par blocs. Un bloc se compose ou doit se composer de cent maisons, entre deux rues ; quand le compte n'y est pas, c'est comme s'il y était, ou passe à un autre bloc, sans s'inquiéter des lacunes. Si la maison que l'on cherche porte le numéro .M i, par exemple, on sait qu'elle se trouve dans le cinquième bloc. Au coin de chaque bloc, il y a une lanterne zuv laquelle se trouvent inscrits les noms des deux rues qui se croisent. Ave/, soin de les chercher là, et pas ailleurs.
Eu temps ordinaire, ce damier, qu'égaient pourtant çà et là, dans les rues principales, des allées d'arbres, peut sembler monotone; mais nous sommes, ne l'oublions pas, le 5 juillet, veille du centenaire de l'Indépendance des Etats-Unis, et toutes ces rues, tous ces blocs sonl pavoises d'une multitude de drapeaux : drapeaux étoiles de l'Union, de tous les formais; drapeaux des États, drapeaux étrangers, c'est par mille et par dizaine de mille qu'on les compte. Il y a, dans les grandes artères
du Market et de Chcsnut, des maisons qui disparaissent sous ce vêtement multicolore. Dans les rue.-, règne une animation extraordinaire. Ce n'est pas exagérer que d'évaluer à 500,000 les visiteurs que le Cenlcnnial a attirés à Philadelphie. Tout ce monde est proprement vêtu, mais sans luxe. — Les hommes sont en paletot et en chapeau de paille ou en chapeau mou, sans gants; les dames en robe de toile ou de coton, sans queue, les mains économiquement couvertes de gants de filoselle. A New-York comme à Philadelphie, les costumes sont d'une simplicité qui n'exclut pas toujours la négligence et le laisser-aller. Même dans les voitures de chemins de fer ou dans les cars, je remarque des gens en bras de chemise; il est vrai qu'une chaleur de 40 degrés peut passer pour une circonstance atténuante. On attend avec impatience la TorchAight, la Procession des Torches, qui est la partie populaire du programme du Centenaire. Les membres des diverses commissions étrangères de l'Exposition et les journalistes sont convoqués à dix heures du soir, à l'hôtel Saint-Georges, pour assister à ce spectacle dans des voitures que le comité d'organisation du Centenaire a mises gracieusement à leur disposition. A dix heures donc, me voici à l'hôtel Saint-Georges. Les chambres du rez-dechaussée sont remplies d'une toute d'officiers de l'armée, de la marine et de la milice, que je prends, à leurs épaulettes à gros grains, pour des généraux,
mais qui ont des grades plus modestes ; il y a aussi une grande variété de « délégués », reconnaissablés à des écussons flamboyants qu'ils portent à la boutonnière. A onze beures, les voitures arrivent, et elles prennent la lilc. Je m'aperçois alors qu'au lieu d'être de simples spectateurs, c'est nous qui sommes le spectacle. Très-utilitaires, ces Américains ! Des transparents sur lesquels on a imprimé en grosses lettres : France, Espagne, Cbili, Japon, sont hisses sur les voitures destinées aux commissions, et fouette cocher! Nous passons au milieu d'une foule compacte, sous un premier arc triomphal formé de becs de gaz où éclatent ces mois : Welcome to ail nations! Lu bienvenue à toutes les nations! Des files interminables de lanternes chinoises bleues, vertes, rouges, jaunes, tricolores, multicolores, s'entrecroisent dans les rues, grimpent sur les maisons et s'accrochent aux lanternes à gaz; aux côtés de chaque voilure, des porteurs de torches, probablement brevetées, — elles sont d'un nouveau système, en fer-blanc, à godet mobile, — font concurrence aux lanternes chinoises; bientôt la pyrotechnie se met de la partie : des feux de Bengale de toutes couleurs s'enflamment le long des blocs, projetant des lueurs fantastiques sur les maisons pavoisées, sur le cortège et sur la foule qui grossit à vue d'œil, — une foule d'apparence plutôt chétive que vigoureuse. On s'aperçoit (pie Philadelphie est le foyer du protectionnisme américain, et l'on ne peut s'empêcher de re-
ET LE CANADA. -il
marquer que, s'il a fait grandir vite les industries dnns sa serre chaude, c'a été, comme ailleurs, aux dépens de la taille et de la vigueur des ouvriers. Ce n'est pas tout : entre autres libertés, les citoyens américains possèdent celle de tirer à volonté des feux d'artifice, et Dieu sait s'ils en usent! Ce qu'on a dépensé, dans cette journée mémorable, en fusées, pétards, soleils tournants, etc., suffirait pour payer une bonne partie de la dette de l'Union. Les pétards éclatent par douzaines entre les jambes de nos chevaux, qui ne s'en émeuvent pas autrement; ils y sont habitués. Les fusées se croisent : à peine en a-t-on tiré une à gauche, (prune seconde y répond à droite en formant au-dessus de nos télés des arceaux lumineux qui se résolvent en une pluie d'étoiles; quelques-unes s'égarent sur les tètes, sur les mains on sur les habits, mais on a bien le temps d'y prendre garde ! Voici les détachements des milices avec leurs musiques : il y a des uniformes gris-clair avec passementerie dorée sur la poitrine et aux basques; il y a des chemises rouges de garibaldiens ou de zouaves, des casques en cuir bouilli et des chapeaux de maréchal de France avec les plumes ; voici encore le « Club calédonien », en costume national, qui s'avance au son de la cornemuse et du pibroch ; voici les chais des métiers, avec toutes sortes de corporations et àHUnions des deux sexes; le char des imprimeurs, qui compose le programme du Centennial; le char des couturières,
avec une vieille femme en lunettes tournant un rouet, 1776, et une jeune fille Taisant mouvoir la sewing machine, 1876; le char îles scieurs, avec une scie circulaire en activité, qui donne sa note dans l'orchestre; le char des tailleurs, des employés des chemins de fer, des banques, des raffineries de sucre, des magasins de confection — avec la rue et le numéro; — voici un gong chinois, un vrai gong à sa place dans cette fête des lanternes, et dont le bruit formidable éteint un moment tous les autres bruits; voici une troupe de sauvages plus ou moins authentiques; voici même, Dieu me pardonne! un Arlequin et un Polichinelle. La foule de plus en plus épaisse a des remous effroyables, mais elle n'eni piète pas sur la place réservée au cortège : c'est une mer houleusequi s'o uvre d'elle-même; comme la mer Rouge au passage d'Israël : ici, c'est le bâton du policeman qui remplace la baguette de Moïse, rendant deux heures le cortège se déroule dans l'immense cité, et il semble que la multitude devienne plus compacte à chaque pas : il y a bien un million d'hommes dehors pourvoir passer la Torclr lit/ht. Un moment, le bruit des acclamations domine celui des pétards et du gong chinois : c'est l'empereur du Brésil qui vient se joindre au cortège avec ses ailles de camp. L'empereur du lîrésil est populaire à Philadelphie, où il vit connue un simple citoyen; on crie : Welcome Dom Pedro! puis encore, toujours des pétards, îles fusées, de la musique calé-
ET I.E CANAÎU. «
donienne ou chinoise, (1rs grincements de scie et des coups de pistolet jusqu'il minuit, jusqu'à une heure, jusqu'à deux heures. Enfin, le délire commence à s'apaiser, le cortège se sépare, la foule se disperse, nous revoici devant L'hôtel Saint-Georges. Il y a 4 ou 5 kilomètres de blocs jusqu'à Brown street. Plus de voitures, point Je cars, mais qu'importe? la soirée est superbe, et la route est tout illuminée par les feus d'artifice libres que la jeune Amérique des deux sexes ne se lasse point de tirer en l'honneur du glorieux Centennial !
Le lendemain 4 juillet, à dix heures, a lieu la cérémonie commémorative officielle, en face d'indépendance Hall, la salle où l'ut signée la Déclaration d'indépendance des États-Unis, lue estrade en planches a été élevée pour recevoir les autorités el les invites. Le président tirant tt'esl pas venu; en revanche, on se montre les généraux Sherman et Sheridan, et les politiciens les plus notables du Con- L'arrivée des envoyés du .lapon en costume national, puis de l'empereur du Brésil, fait sensation ; un orchestre de deux cent cinquante musiciens exécute l'ouverture de la « Grande République » ; le vice-président, M. Ferry, lit une Adresse; le révérend W. Bacon Stevens, évêque de Pennsylvanie (épiscopalien) récite une prière; on chaule un hymne de bienvenue aux nations; M. Richard Henry Lee, de la Virginie, «le-, end. ml d'un des héros de l'Indépendance, donne lecture de la « Déclaration »
4i LETTRES SUR LES ÉTATS-UNIS ET LE CANADA, au bruit des hourras; M. Bayard Taylord, poète et voyageur distingué, récite une « ode nationale» qui remplit une colonne et demie en petit texte de Y Evening Bulletin; puis M. W. Ewarts, de New-York, prononce un discours qui en remplit six. La cérémonie terminée, la foule s'approche d'une pancarte enfermée dans une sorte de coffre-fort et portant en manière de certificats les signatures du Président, de ses ministres, des membres de la Cour suprême et du Congrès; le tout avec la marque de l'inventeur de ce coffre-fort, neus paient. On va visiter le vieil et respectable édifice d' 'Indépendance Hall transformé en musée historique. Sur l'escalier, le portrait en pied de Lafayette fait pendant à celui de Guillaume Penn; enfin, le soir, des cars pleins jusqu'à déborder, de matière vivante, se dirigent vers les hauteurs de Fairmount, où la ville de Philadelphie fait les frais d'un feu d'artifice officiel, indépendamment des feux d'artifice libres qui continuent à se tirer jusqu'à extinction complète de la provision disponible des /ire works. Le programme est épuisé, et, à moins d'être devenus terriblement sourds, les pères de l'Indépendance américaine ont dû entendre du fond de leurs glorieux tombeaux le bruit de cette fête dont ils étaient les héros. Dieu veuille qu'elle suit suivie de beaucoup d'autres!