LE RETOUR
A bord du Labrador, 30 septenibre- 11 octobre 1876. "
Je m'embarque le 30 septembre, à trois heures, sur le Labrador, capitaine Sanglier, de la Compagnie générale transatlantique, et le temps ne me manque pas pour débrouiller et résumer les impressions passablement mêlées et confuses que me laisse un séjour de trois mois de l'autre côté de l'Atlantique. Si l'on veut porter un jugement impartial sur le peuple américain, il faut naturellement tenir compte des éléments qui le composent, de l'influence que ces éléments si divers exercent les uns sur les autres, et du milieu où ils se développent. L'émigration européenne, qui a principalement contribué à peupler l'Amérique du Nord, y a implanté les rejetons les
LETTRES SUR LES ETATS-UNIS ET LE CANADA. 347 plus vigoureux des populations actives et industrieuses de notre zone tempérée, Anglais, Ecossais, Français, Hollandais, auxquels sont venus se joindre plus tard les Irlandais, les Allemands, les Suédois, les Norvégiens, les Suisses et les Italiens. Les dissidents anglais qui ont fondé les Etats de la Nouvelle-Angleterre étaient, parmi tous ces émigrants, les mieux trempés pour la lutte, et à bien des égards, malgré leur étroit esprit d'intolérance religieuse, ils étaient supérieurs aux autres par l'éducation, la moralité et les aptitudes politiques. C'est pourquoi on s'explique qu'ils aient imprimé leur cachet sur la civilisation américaine ; et quoique, dans l'Ouest, cette empreinte se modifie sous l'influence grandissante de l'élément germanique; quoique, dans le Sud, la colonisation française et l'importation des esclaves de la côte d'Afrique aient créé un état de société fort différent de celui des États de la Nouvelle-Angleterre, la langue, les institutions, les mœurs et même les habitudes domestiques des énergiques pèlerins de la May-flowcr y ont prévalu. L'Union américaine porte, des bords des grands lacs au golfe du Mexique, la marque profonde et probablement indélébile de la civilisation britannique. Cette société si diversement recrutée, mais dont la classe dirigeante venait d'Angleterre, a subi, naturellement au-^si, dans une large mesure, l'influence du milieu où elle a grandi ; et, si l'on considère combien l'Amérique diffère de l'Europe, on ne B'étoi ra point que les hommes, de
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mênie que les végétaux et les animaux importés du vieux monde, aient pris une autre physionomie dans le nouveau.
En admettanl que le continenl de l'Amérique du Nord fût aussi anciennement peuplé et civilisé que l'Europe, il contiendrait aujourd'hui 4 ou 500 millions d'habitants, et il les contiendra probablement un jour; en attendant, il n'en a pas encore 50 millions. C'est un immense dépôt, à peine effleuré, «le richesses naturelles; mais ces richesses, on ne les ohtient point sans peine. A moins de se contenter, comme l'Indien son prédécesseur, du maigre produit de la chasse et de la pêche, le colon européen a du préparer le soi el explorer le sous-sol, abattre les forêts, dessécher les marécages, endiguer les fleuves et créer de toutes pièces un réseau de voies de communication, indispensable à l'échange des produits de son travail. Si l'on a égard au petit nombre des hommes qui ont entrepris et poursuivi cette œuvre laborieuse de l'appropriation et de la mise en valeur d'un continent vierge ; si l'on songe à l'exiguité de leurs ressources et à l'immensité des difficultés qu'ils avaient à surmonter; si l'on fait ensuite l'inventaire du travail qu'ils y ont accumulé sous toutes les formes en moins de trois siècles : défrichements, moyens de défense contre la nature et les hommes, habitations, ateliers, matériel agricole, industriel et commercial, routes, canaux, chemins de fer, etc., on restera pénétré d'admiration, car jamais effort
aussi colossal n'n été accompli et jamais résultats aussi prodigieux a'ont été obtenus par l'industrie humaine. Les seules lèvres du Mississipi, dans la Louisiane, mil exigé plus de travail que les digues de la Hollande, ri le réseau des chemins de fer des États-Unis est presque aussi étendu que celui de l'Europe.
Cependant la création des assises matérielles d'une civilisation exige principalement le concours et la mise < mvre de certaines facultés qui se développent alors plue que les autres, et fréquemment aussi aux dépens des autres. C'était, avant tout, une œuvre d'ingénieur qu'il fallait accomplir pour rendre le nouveau continent accessible, et cette œuvre, il fallait encore la mener à lionne lin avec îles ressources relativement limitées en travail et en capitaux. Aussi l'Américain a-t-il acquis et possède-t-il au plus haut degré les aptitudes de l'ingénieur, en même temps qu'il excelle dans les inventions et les combinaisons qui permettent d'obtenir un résultat industriel moyennant la plusfaible dépense. Voyez. par exemple, la traversée des Alleghanys. A l'époque où l'industrie des chemins de fer était encore dans l'enfance, il s'agissait de traverser ce massif inextricable de hautes collines et de vallées pour mettre en communication les États de l'Est avec ceux du Centre, l'es ingénieurs d'Europe auraient percé lescol- Ime- ei comblé le- vallées, en dépensant '2 ou ."> millions par kilomètre; le- ingénieurs américains ont élude le- obstai le- .m lieu de le- supprimer ; ils ont
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contourné les collines, suivi les vallées, et réussi à établir, presque sans viaducs ni tunnels, un chemin de fer aussi économique que pittoresque. Les Américains ont, sinon inventé, du moins vulgarisé la machine à coudre, généralisé l'emploi des machines agricoles, multiplié les machines-outils, trouvé les procédés les' plus propres à épargner le travail dans toutes les branches d'industrie et jusque dans l'économie domestique. En cela, ils nous dépassenl de loin, et qui rapporterait du Cenlennial un inventaire illustré de toutes les inventions et ingéniosités américaines rendrait un bon service à nos agriculteurs, à nos industriels et même à nos ménagères.
Ils n'ont pas acquis à un degré moindre, et sous l'influence de causes analogues, l'esprit d'entreprise. Toute création nouvelle constitue une entreprise, et dans un continent où tout était à créer, un débouché pour ainsi dire illimité était ouvert aux hommes d'initiative. Pour une entreprise possible dans notre vieille Europe, il y eu avait cent dans la jeune Amérique. Les Européens transplantes en Amérique devaient naturellement y devenir plus entreprenants, et cette aptitude, fortifiée par un exercice fréquent, ne pouvàil manquer de s'augmenter encore, en s'accumulant, dans leur descendance. L'esprit d'entreprise développe à son tour des facultés, des qualités et des défauts particuliers, en même temps qu'il agit d'une manière générale sur les mœurs du monde des affaires. L'habitude de tenter des œuvres
nouvelles donne à l'esprit une certaine justesse d'appréciation prompte que résume assez bien cette expression pittoresque : « avoir l'œil américain » ; elle donne aussi un certain tour résolu au caractère, avec une insouciance peut-être excessive des risques attachés à toute entreprise ; d'un autre côté, les gros prolits que procure, dans un pays neuf, une affaire judicieusement engagée et vigoureusement conduite, engendre des habitudes de prodigalité qui deviennent aisément contagieuses et qui contribuent à aflaiblir, dans toutes les couches sociales, la propension à l'épargne. Sauf dans les États de la Nouvelle- Angleterre, dont la situation économique se rapproche de celle de l'Europe, on épargne peu en Amérique ; on vit largement, en comptant sur des chances heureuses, qui se présentent en effet plus souvent qu'ailleurs, pour soutenir un train dévie coûteux; mais alors viennent les mauvais jours, — ils sont venus, hélas ! — et l'on est obligé de recourir à des expédients qui ne sont pas toujours irréprochables. Enlin, dans un pays où l'esprit d'entreprise a improvisé tant de merveilles, on se montre volontiers indulgent pour ses écarts et pour ses chutes. Une affaire est une bataille, et, comme telle, soumise, dans une certaine mesure, aux caprices de la fortune. Un industriel ou un négociant, aussi bien qu'un général, peut être malheureux, tout en déployant la même somme d'intelligence et d'énergie qui, dans d'autres circonstances, avaient été récompensées par le suc-
ces. I »;ms les pays où l'on a l'habitude de la guerre, une défaite ne déshonore point, à moins qu'elle ne suil visiblement entachée par l'incapacité, la lâcheté ou la trahison. Aux Etals-Unis, uni' faillite est considérée comme une défaite, el si le vaincu a déployé dans la lutte les qualités de l'homme d'affaires, s'il n'a péché notamment que par excès d'audace, nonseulement sa réputation ne s'en trouve pas entachée, mais encore il arrive fréquemment que les victimes de son imprudence elles-mêmes soient les premières à l'encourager et à l'aider à reprendre la campagne. On m'a nommé à Chicago un négociant qui venait, après une lutte énergique contre la fortune, de déposer son bilan en donnant 20 0/0 à ses créanciers. — Et maintenant, qu'allez-vous faire? lui dit l'un d'entre eux. — Je n'en sais rien. — N'avez- vous pas une idée? — Si, j'ai bien une idée, mais il me faudrait 25,000 dollars pour entreprendre l'affaire, et je ne les ai plus. — Dites-nous toujours de quoi il s'agit. Là-dessus il expose son idée. Ses créanciers la trouvent pratique, ils tirent, leurs carnets de chèques de leurs portefeuilles et lui remettent, séance tenante, 25,000 dollars. — Les lois sont, sur ce point, d'accord avec les mœurs; elles se montrenl particulièrement indulgentes pour les défaites de l'espril d'entreprise. Ne faut-il pas bien, en effet, risquer d'elle battu pour vaincre ? Et si l'on se montre impitoyable pour les vaincus, qui donc voudra encore courir les risques des batailles? On craindra de s'ex-
poser à la réprobation publique ; on deviendra timide, irrésolu, et l'on perdra ainsi les qualités mêmes qui commandent le plus souvent la victoire. Qui voudra entreprendre, qui osera encore risquer les coups d'audace que le succès couronne si une affaire malheureuse entraîne la perte de la considération et de l'honneur avec celle de la fortune? — Ces mœurs que l'habitude des entreprises a créées, sont-elles meilleures ou plus mauvaises que les nôtres? Je ne me prononcerai point sur cette question délicate. Tout ce que j'ai voulu montrer, c'est qu'elles sont un produit naturel du milieu où s'est trouvée placée, dès l'origine, la société américaine, et des circonstances dans lesquelles elle a grandi. J'en dirai autant de ce culte du dieu Dollar, almighty dollar, qu'on lui reproche, à mon sens, avec quelque exagération. Et d'abord est-ce là un culte exclusivement américain? Les Juifs adoraient le veau d'or; — probablement une pièce de monnaie à l'effigie d'un veau ou d'un bœuf, le dollar de ce temps-là. En Russie, j'ai entendu les moralistes gémir des progrès que fait tous les jours le culte du dieu Rouble. En ' Allemagne, le dieu Thaler est l'objet d'une adoration de plus in plus fervente. En Autriche, on a une vénération particulière pour le dieu Florin, et je crois bien qu'en France on ne méprise pas le dieu Cinq- Francs. Il faut bien vivre! El à une époque où chacun est chargé de la responsabilité de son existence, où il n'y ;i plu- ni domination héréditaire d'une
classe, ni sujétion héréditaire d'une autre, faut-il s'étonner que la préoccupation générale soit de se procurer lesmoyjens de vivre, autrement dit, de faire de l'argent ? Aux États-Unis, où les fortunes assises sont rares, cette préoccupation ne doit-elle pas être encore plus répandue et plus intense qu'ailleurs? Que le dieu Dollar soit un plus grand dieu que le dieu Rouble, le dieu Thaler, le dieu Florin ou le dieu Cinq-Francs, je l'accorde ; mais il n'habite pas seul l'Olympe monétaire, et tous les adorateurs du veau d'or ne sont pas en Amérique.
En tout cas, et quels que soient les défauts et les vices que des pédagogues naturellement irréprochables reprochent au peuple américain, il n'en a pas moins accompli une œuvre prodigieuse en créant de toutes pièces les assises d'une civilisation dans un continent plus étendu que l'Europe. En visitant ces vastes contrées, naguère parcourues seulement par quelques tribus faméliques d'Indiens chasseurs , maintenant défrichées, assainies, couvertes d'habitations riantes et de moissons plantureuses, sillonnées de chemins de fer aboutissant à des cités géantes, je ne pouvais m'empècher de m'incliner devant le génie pratique et la puissante énergie qui ont accompli cette transformation merveilleuse, et je me disais : Voilà une grande œuvre et voilà un grand peuple !
Cependant, il y a un revers à cette splendide médaille. En dirigeant avec une vigueur sans pareille, mais peut-être d'une manière trop exclusive, leur
activité vers la création du matériel delà civilisation, les Américains ont négligé ou laissé sur le second plan les sciences et les arts, qui ont pour objet la culture de l'homme lui-même et le bon gouvernement de la société. La littérature américaine est pauvre à l'excès, et, depuis quelques années surtout, elle n'a produit (rue bien peu d'oeuvres de science ou d'imagination qui vaillent la peine d'être citées. Les beaux-arts commencent seulement à être cultivés ; on fabrique aux États-Unis des pianos supérieurs, mais on n'y l'orme point d'artistes. Le matériel de l'instruction est irréprochable, les écoles sont vastes, bien chauffées et bien aérées, les pupitres et les sièges des élèves sont perfectionnés, mais les programmes sont simplement copiés sur les nôtres, et le seul progrès notable qu'on ait réalisé dans ces derniers temps, ça été d'apprendre le grec aux jeuin- lilles. Il ne semble pas que le communisme de L'enseignement gratuit ait contribué sensiblement à améliorer l'alimentation intellectuelle des jeunes générations. On puise dans les immenses gamelles des écoles publiques, primaires ou secondaires, une instruction uniforme, abondante suis doute, mais peu choisie et médiocrement substantielle. La multiplication des écoles privées, payantes, en concurrence avec les écoles publiques, gratuites, ne prouve pas, au surplus, que l'enseignement public mérite absolument aux États-Unis* les éloges hyperl..Jiques qu'on lui adresse dans les platforma des partis et dans
les harangues des meetings, avec accompagnement
de grosse caisse.
Chose plus grave encore! L'entraînement général vers les entreprises matérielles, déterminé par l'élévation des profits qu'elles procurent dans un pays neuf, et surexcité encore par les primes énormes que le système prohibitif a allouées à un grand nombre de brauches d'industrie, a détourné peu à peu l'élite de la population de l'exercice des fonctions publiques et laissé tomber la direction politique et administrative du pays entre les mains d'une classe aussi peu recommandable par sa moralité que par son éducation et ses lumières. A l'origine, les fonctions publiques, mal rétribuées, le plus souvent même gratuites, étaient exercées par les propriétaires riches ou aisés, pour lesquels elles n'éaient qu'un accessoire, et qui s'en chargeaient en vue de l'influence et de la considération qu'elles procurent. Mais à mesure que la population et la richesse se sont accrues, et qu'elles ont exigé une protection plus attentive, ces fonctions sont devenues plus compliquées et plus absorbantes, pendant que, d'un autre côté, l'extension de l'arène ouverte aux entreprises par le développement des voies de communication et par tant d'autres progrès qui ont marqué les quarante dernières années, a incessamment augmenté l'inégalité originaiie des profits de l'industrie privée et des salaires des fonctions publiques. En conséquence, la classe
supérieure s'est retirée de ces fonctions ingrates pour s'adonner d'une façon de plus en plus exclusive aux affaires. Qu'est-il arrivé alors? C'est que la direction politique de la société américaine, avec la disposition des budgets de l'Union, des États et des i ilés, est tombée entre les mains d'un personnel mêlé, recruté soit dans le rebut de la classe supérieure, parmi les déclassés qui avaient perdu, faute d'intelligence, d'activité et d'esprit de conduite, la fortune et la considération, soit parmi les aventuriers des couches sociales inférieures que leur aptitude à l'intrigue, leur faconde oratoire et leur audace peu scrupuleuse, rendaient particulièrement propres aux besognes troubles de la politique. Ainsi s'est constituée la classe des « politiciens » qui a graduellement accaparé depuis trente ou quarante ans le gouvernement de l'Union. A mesure que cette nouvelle classe dirigeante, formée d'éléments inférieurs ou suspects, acquérait plus d'influence, elle travaillait naturellement à consolider sa situation, comme aussi à reculer les barrières qui limitaient son débouché; elle élargissait le droit de suffrage qu'elle manœuvrait à son gré, et étendait los pouvoirs des électeurs en allongeant la liste des emplois soumis à l'élection. F.lle est arrivée à ses lins, et l'Union américaine se trouve aujourd'hui sous le régime de la démocratie illimitée. Toul Américain, blanc, noir ou coloré, es) électeur, et tous les emplois importants son! confiés à l'élection. Seulement,
les élections sont faites par les politiciens et pour eux; et telle est la puissance de leur organisation, i]iic huilasse électorale est entre leurs mains comme un troupeau de moutons sous la houlette du berger. Il faut voter pour les candidats qu'ils ont élus dans leurs Conventions après les avoir préalablement triés sur le volet dans leurs comités, ou se résigner à perdre sa voix.
Cependant, les politiciens avaient ici un écueil à éviter : c'est que l'électeur, dépouillé de l'essentiel de son droit pour n'en conserver que l'apparence, ne renonçât à l'exercer, c'est que cette machine à voter ne cessât de fonctionner. Qu'ont-ils fait? Mettant à profit le goût naturel pour les fêtes et les spectacles qui a caractérisé de tout temps et sous tous les régimes ce grand enfant qu'on appelle le peuple, ils ont transformé la période électorale en un immense carnaval. Ils ont costumé les agents électoraux en garibaldiens, on seigneurs vénitiens ou en Indiens Mohawks; ils ont organisé des processions électorales, à pied et à cheval, avec des huches, des étendards et des bannières multicolores, ornées de toutes sortes d'emblèmes et d'images ; ils ont institué des flag raising, plantations patriotiques de drapeaux, avec accompagnement de pétards et de feux du Bengale. Comment résister à des attractions au^si cuivrantes? Comment ne pas assister au l'eu d'artifice et au flag raising? Comment ne pas suivre la procession, infanterie et cavalerie avec
équipements de campagne et torchlicht? Or la procession conduit au meeting, et le meeting lui-même est un spectacle. Les orateurs parlent au milieu de guirlandes de lanternes chinoises, la face illuminée par des projections de lumière électrique ; leurs discours sont scandés par les ronllements de la grosse caisse et des éclats de cuivres à faire danser les morts. D'ailleurs, ces orateurs sont des gentlemen bien mis et polis : ils n'hésitent pas à rendre au peuple la justice qui lui est due; ils lui disent qu'il est le plus puissant, le plus intelligent et le plus vertueux des peuples, et il est toujours agréable d'entendre faire son éloge. A quoi il faut ajouter que ces gentlemen bien mis et polis se donnent tant de peine uniquement dans l'intérêt du peuple : ils savent, de source certaine, que si cet intrigant de Smith venait à être élu maire, shérif ou président de la république, au lieu de l'incorruptible Jones, les finances seraient ruinées, le commerce et l'industrie anéantis, les salaires abaissés et l'Union irrévocablement perdue. On ira donc voter pour l'incorruptible Jones! Et voilà comment il se fait que les élections américaines ont fini par ressembler à des farces de carnaval ou à des parades de saltimbanques. Voilà comment, à mon indicible stupéfaction, j'ai vu préparer l'élection du chef futur d'une des nations les plus civilisées et les plu< puissantes de la terre, avec le même appareil dont un se serl dans les foires pour attirer la foule à l'exhibition extraordinaire du ca-
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niche qui joue aux dominos, de la sirène du Tropique et de l'Albinos de Madagascar.
Mais ce n'est pas impunément qu'une nation abandonne la direction de ses affaires à une classe d'hommes au-dessous de celte tâche. Depuis que les politiciens gouvernent les États-Unis, les catastrophes ont succédé aux catastrophes; ils ont déchaîné la guerre civile, ruiné le Sud par la confiscation et la rapine, élevé à un niveau fantastique le budget de l'Union, gaspillé les revenus publics et introduit jusque dans les sphères les plus élevées la concussion et le vol. Le budget des États-Unis, en y comprenant l'ensemble des dépenses de l'Union et des États particuliers, atteint aujourd'hui le chiffre énorme de 5 milliards 500 millions de francs; il dépasse, pour une population à peine supérieure à celle de la France, de plus de 500 millions le budget français, quoique la dette américaine soit inférieure;! la dette française, quoique l'armée permanente de l'Union ne soit que de 26,000 hommes, quoique, aux États- Unis, la plupart des travaux publics dont l'Etat est chargé en France soient exécutés aux frais et risques de l'industrie privée. En outre, on peut évaluer, sans exagération aucune, au tiers du budget des dépenses le coulage résultant des pratiques véreuses auxquelles le personnel gouvernant et administrant a recours pour suppléer à l'insuffisance des émoluments attachés aux fonctions publiques. Total, à milliards au plus bas mot. Voilà ce (pie coûte au
peuple américain une classe dirigeante de qualité inférieure.
Ce revers de la médaille de la grande république, il n'est pas inutile de le montrer aux autres nations, et particulièrement à celles qui sont entrées dans les voies de la démocratie. Mais faut-il y lire la condamnation de la république? Non, à coup sur. L'école que les Américains sont en train de faire à leurs dépens prouve seulement, à mon avis, que les institutions républicaines sont corruptibles comme toute chose en ce monde ; peut-être aussi que le régime de la démocratie illimitée n'est pas le dernier mot de la sagesse des nalions. Toutefois, je n'irai même pas jusque-là, et je me bornerai à tirer du spectacle singulier dont j'ai été témoin deux conclusions qui me paraissent de nature à être acceptées par les esprits modérés de tous les partis : la première, c'est qu'il ne nous suffirait pas d'aller à nos réunions électorales, costumés en troubadours ou en Turcs, pour améliorer sérieusement la composition de notre personnel politique; la seconde, c'est que, s'il y a beaucoup à admirer et même à emprunter aux États-Unis, il y a aus-i quelque ebose à laisser.
Mais le moment est venu pour moi de prendre congé des lecteurs qui ont bien voulu m'accompagner jusqu'au bout dans mes pérégrinations transatlantiques. Le Labrador est un solide navire bien commandé et confortablement aménagé, qui fait régulièrement ses 12 nœuds à l'heure. Le temps esl
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excellent, la mer est calme. L'équinoxe paraît avoir épuisé toute l'activité de l'Océan ; il goûte et nous fait goûter jusqu'aux abords de la Manche le far niente le plus complet et malheureusement aussi le plus monotone. Nous relâchons à Plymouth, et nous voici en vue du Havre, ayant fait nos 5,200 milles (5,926 kilomètres) en un peu moins de onze jours. Dans une heure, le Labrador débarquera ce que la cuisine et les moustiques américains ont laissé de votre collaborateur dévoué.