‹ Lettres sur les États-Unis et le CanadaChapitre 16 sur 18 · SAINT. LOUIS · texte numérisé non relu

SAINT. LOUIS

Chicago, le ITi septembre 1S70.

De Memphis (Tennessee), où m'a déposé le steamer ['Illinois, à Saint-Louis (Missouri), la distance est de i W milles que l'on franchit en une vingtaine d'heures par le chemin de fer. La physionomie du pays se modifie à mesure que l'on monte vers le Nord , la végétation est moins puissante et moins drue; le coton est maigre, et il ne dépasse guère 2 ou 5 pieds de hauteur ; le mus seul pousse vigoureusement, et bientôt je n'aperçois plus que ses tiges géantes : les champs de coton avec leur triste encadrement de cases à nègres disparaissent peu à peu. Les nègres et leurs compagnes les mules deviennent rares; mais les champs bien cultivés, les jolies maisons en bois, badigeonnées de blanc, avec leurs

persiennes voiles, <|ui se rapprochent de plus en plus, attestent la présence d'une population énergique et intelligente. A chaque station, les voitures se remplissent de robustes gaillards aux larges épaules, qui parlent très-haut et dont la voix a des cris d'oie sauvage, mais à la physionomie franche et résolue. On peut leur reprocher de faire un trop fréquent usage du crachoir et de n'être pas suffisamment au courant de toutes les habitudes d'une civilisation raffinée ; cependant ils ont réalisé sous ce rapport des progrès notables. On m'assure qu'il y a quinze ans un mouchoir de poche était une rareté dans l'Ouest et que bien peu de gens pouvaient si vanter d'y avoir vu une brosse à ongles. Aujourd'hui, on trouve chez tous les pharmaciens, qui cumulent cette spécialité avec plusieurs autres, un assortiment complet d'articles de toilette, et l'usage du mouchoir est devenu général. Ajoutez à cela c|ue les plus modestes habitations sont pourvues d'une baignoire, même dans les campagnes, et qu'à part les odeurs combinées du tabac cl du whisky, le voisinage des gens de l'apparence la plus abrupte n'a rien qui affecte désagréablement l'odorat. — Nous arrivons le soir à Cairo, où l'Ohio se jette dans le Mississipi. Nous descendons de notre train à la lueur des loi-, ches et nous trouvons sur le ferry boat un autre train tout installé, moins la locomotive. Le ferry traverse l'embouchure de l'Ohio, et, quoique ce soil une machine lourde à manœuvrer, lis deux rails qui

portent notre train vont s'ajuslei droit à ceux de la rive. On les réunit au moyeu d'un mou; après quoi, une locomotive \ient s'atteler au convoi, el nous continuons notre roule sans avoir eu besoin de nous déranger autrement. Mais il nous reste encore à traverser le Mississipi. C'est à Saint-Louis même que nous le traversons, sur un pont oui est un des plus splendides chefs-d'œuvre de l'art de l'ingénieur. Le pont Victoria, à Montréal, est plus long ; niais il n'approche pas du pont de Saint-Louis pour la masse, l'aspect grandiose et le confort de l'aménagement. Figurez-vous trois arches au-dessous desquelles les énormes steamers du .Mississipi peuvent passer sans abaisser leurs hautes cheminées, et dont la triple envergure atteint pies de 1 kilomètre. Elles soutiennent à la fois deux ponts : un pont inférieur suspendu par des câbles en fer, sur lequel passent en même temps deux convois, et un pool supérieur où circulent les cars, les voitures el les piétons. Grâce à son élévation, le pont de Saint-Louis, continué des deux côtés par de long- viaducs, franchit la ville liasse, bâtie, comme la Nouvelle-Orléans, dans un repli de la rivière, pour atteindre le plateau où la ville haule se déploie en éventail.

Il me parait toul à fail superflu de décrire la ville de Sainl Louis. Comme je l'ai déjà dit, toutes les

villes ■ jricaines sonl bâties sur le mê plan, un

damier ; toutes les rues ont à peu près la même largeur, le même aspect et les mêmes noms, — gène-

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ralemenl desn s d'arbres ou d'hommes illustres;

— partout vous trouverez, par exemple, une rue Washington cl une rue Lafayétte se croisant à angle droit avec des avenues qui portent des numéros au lieu de noms. Toutes les maisons et tous les édiliccs publics se ressemblent; les hôtels sont bâtis sur le même modèle colossal ; en sorte que si, après avoir quitté une ville le soir et dormi dans un Pullman car, vous vous réveillez le malin dans une autre, vous avez quelque peine à vous figurer que vous n'avez pas voyagé sur place comme dans le Voyage à Dieppe, car l'hôtel où vous arrivez a la même entrée à colonnes par laquelle vous êtes sorti la veille, le même bureau en face de rentrée, le même débit de cigares et de journaux à côté du bureau, le même elevalor orné de glaces, les mêmes couloirs couverts des mêmes tapis rouges, la même salle à manger desservie par les mêmes nègres polis (pu vous font les mêmes signes pour vous inviter à vous asseoir ; si vous sortez de l'hôtel, vous trouvez a côté, le même Ticket Office où l'on vous vend les mêmes billets de chemins de 1er, et au coin de la rue le même pharmacien avec la même fontaine de soda water. Oui donc a dit (pie la France était par excellence le pays de l'unité? Si l'unité se renconirc quelque pari, c'est bien en Amérique, et il faut coifc- VCLlir que la besogne du voyageur s'en trouve sensiblement simplifiée. Cependant, à Saint-Louis, il \ a quelques variantes que je noie au passage. D'abord,

la ville n'est pas absolument plate ; ensuite, les noms des rues cl des avenues vo*s Font souvenir, comme le nom de la ville même, que Saint-Louis a été bâtie par les Français : rues Adèle, Cécile, Dubreuil, Gratiot, Labadie, Labeaume, Leduc, Soulard, avenues Garondelet, Mottard, etc. Il y a encore une particularité qui vous révèle que vous êtes ici au cœur

rnê le ce grand pays el dans le vo'sinage des

fortes el rudes populations de l'Ouest : c'est que tout est sur une échelle pins vaste que dans le Sud ou dans l'Est ; les avenues sont plus larges et on n'en voit pas la lin; les maisons et les édifices sont dos montagnes de pierres ou de briques ; les affiches

el les ani :es couvrent de leurs couleurs violentes

des pans entiers de murailles : les chapeaux, les bottes, les lunettes d'or, d'argent ou d'azur, qui servcnl d'enseignes, ont l'air d'appartenir à la descendance de Micromegas; les statues en bois pcinl d'Indiens ou de polichinelles qui décorent dans toute l'étendue des États-Unis la porte d'entrée des magasins de tabac ont des poses et des couleurs plus accentuées : les Indiens sont plus féroces et les polichinelles plus bossus. Parmi le- affiches, je remarque sous cet en-tête en lettres géantes; God sur,' Ireland! (Dieu sauve l'Irl mde 1) l'invitation à un grand « pic-nic » au profit des prisonniers fénians évadés d'Australie. C'est assez dire que les

h l.i m Lus sont en i bre à Saint-Louis. On y compte

i 2 ou 5,000 français, cl pculrctrc une vingtaine

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de mille vemjs de France ou ilu Canada dans le Missouri. I In m'en dit le fins grand bien. Ce sont, en' général, des gens laborieux et faisanl honnêtement leurs petites affaires ; malheureusement, il n'y a pas de grandes maisons françaises, et Ions les articles français qui se consomment à Saint-Louis aussi bien que tous les produits de l'Ouest qui vont en France passent par des mains étrangères. Ne serait-il pas possible d'établir, à l'exemple non-seulement de l'Angleterre, mais encore de l'Allemagne, des rapports directs entre la France et les principaux loyers de la production et de l'exportation américaines? Cette question, on l'avait déjà posée devant moi à la Nouvelle-Orléans. J'allais bientôt la retrouver à Chicago, et elle donne lieu, je dois le dire, à des commentaires peu flatteurs sur le défaut d'initiative du commerce français. Il est possible qu'au début nos négociants aient quelque peine à soutenir la concurrence des intermédiaires établis de Liverpool, de Brème ou de Hambourg ; mais ils en viendraient à bout, et il n'y a certainement aucune raison sérieuse pour que les vins de Bordeaux aillent en Amérique, cl les salaisons d'Amérique au Havre, en faisant le détour des ports anglais ou allemands. C'est un nouveau courant à établir, et peut-être cette entreprise serait-elle facilitée par l'institution à La Nouvelle- Orléans, à Saint bonis et à Chicago, de chambres de commerce françaises se donnant pour mission de tenir notre commerce au courant des conditions el

de l'état du marché. Tel est du moins le desiderar linn que j'ai entendu exprimer, et dont je me fais volontiers l'écho. — Au nombredes édifices les plus remarquables de Saint-Louis se trouve précisément la chambre de commerce, réunissant dans sou eneemte la Bourse des grains et diverses autres institutions financières ou commerciales. Elle a été rebâtie récemment à la suite d'un incendie, et c'est vraiment un superbe éditice, dont nos architectes, beaucoup trop enclins à bâtir des Mouises ressemblant à des salles de .spectacle et. des salles de spectacle ressemblante des Bourses, lieraient bien d'étudier le style nagements. Elle a été inaugurée l'année dernière, et, parmi les discours prononcés à celle oecasion, je trouve un véhément plaidoyer en faveur de la liberté du commerce, qui donne des indications bonnes à signaler sur les tendances économiques du Grand Ouest.

« Une le commercesoit libre! s'est écrié l'orateur. Que celte grande nation qui a, au prix de tant de sacrifices de sang et d'argent, brisé les chaînes de I esclave, affranchisse aussi le travail de l'homme bine ! Tandis que les transports à bon marché sont une condition vitale pour notre commerce, nousdépensons chaque année plus d'argenl à bâtir de nouveaux bureaux de douane et à placer des ban

artificielles sur la route du commerce qu'il n'eu faudrait pour débai rassi r de teui bancs de sable tous les fleuves de cette grande vallée. Tandis <iue le bon

'-'Si LETTRES SUIi LES ÉTATS-UNIS

marché des transports est le grand besoin de notre pays, nos lois défendent aux armateurs américains d'acheter leurs navh'cs où ils coûtent le moins cher ; el la conséquence dé cette prohibition ;i été, vous le savez, de faire passer les (rois quarts de nos transe poils entre les mains des étrangers. Combien de temps encore méconnaîtrons-nous ces leçons de l'expérience? Combien de temps nous faudra-t-il pour abolir celle politique si mal nommée de la protection? Combien de temps nous faudra-t-il pour ouvrir les prisons du commerce el le laisser libre*? Demandez à vos faiseurs de lois [lawmakérs) l'abolition des bureaux de douane awe la création d'un système équitable d'impôts pour subvenir aux dépenses publiques el laissez le commerce libre ! Laissez le commerce libre, el les manufactures se déveldppèronl d'une manière plus saine ; elles auront une assiette (dus stable, car elles n'auront plus à redouter les changements de tarifs! Laisse/, le commerce libre, et le travail sera affranchi du tribut que la protection prélève sur lui ! Laissezle commerce libre, el l'agriculture, que l'antiqui lé avait déifiée, prendra tout le développement que comportent nos ressources; elle sera la gardienne de noire indépendance cl de nos vertus domestiques ! »

Je cite ce discours parce qu'il renferme l'exposé concis et énergique de l'opinion dominante dans l'i luest eu matière de tarifs. (Vile opinion n'csl pas inspirée par des théories. Elle est dictée par des in-

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térêts, ce qui lui donne une importance particulière. Sans doute, l'Ouest n'est pas purement agricole. La ville de Saint-Louis, par exemple, est assise sur une couche de fer et de charbon que l'on commence à peine à effleurer; elle possède des fonderies et des fabriques de fer, d'acier et de zinc, ainsi que quelques manufactures île laine el de coton : mais 'ces! au transport, à la préparation et au commerce des produits agricoles de l'Ouest, mais, blë, bétail, salaisons, en échange desquels elle importe les articles manufacturés des États de l'Est et de l'Europe, qu'elle doit le développement rapide et énorme de sa population et de sa richesse. Elle n'avait pas 30,000 habitants en 1830; elle en a aujourd'hui plus de ilin. IKIli. Sur une production évaluée en 1875 à 85 millions de dollars, la préparation et la salaison de la viande de pore, par exemple, compte pour 1 1 millions, el la mouture du blé ou du maïs pour 15. On conçoit donc que Saint-Louis el l'Ouest en général subissent avec impatience le tribut que prélèvenl sur eux, sans compensation d'aucune sorte, les manufacturiers prohibitionnistes de l'Est. A cel égard, la situation de l'Ouest est exactement la même que celle du Sud. Seulement, le Sud est vaincu el épuisé, tandis que l'Ouesl esl dans toute la force de sa vigoureuse croissance. Un jour viendra donc, — el cette opinion je l'ai entendu exprimer vingt fuis dans le trajet delà Nouvelle-Orléans à Chicago, — \u\ jour viendra où l'Ouesl refusera de payer tribul aux Etals

prohibitionnistes de l'Est, et où la sécession, que les politiciens du Sud ont en le tort de vouloir précipiter, s'opérera d'elle-même. I.'l mon se scindera en trois fractions, assez vastes d'ailleurs pour former de puissants Etats, à moins, chose peu probable, que l'Est ne renonce à sa politique de monopole.

Je continue ma promenade à angle droit dans les rues de Saint-Louis. En sortant du Stock-Exchange, j'entre à la Mercantile Library, jolie bibliothèque, décorée avec goût, où je lis, le 13 septembre, le Journal des Débals du 29 août. La poste met quinze jours pour apporter les journaux cl les lettres de Paris à Saint-Louis. Le télégraphe, lui, est autrement actif : il rend compte des événements avant l'heure où ils ont eu lieu en Europe, et il donne à neuf heures du matin le cours de In Bourse de Paris du même jour. On sait le parti que les auteurs du Tour du Monde en quatre-vingts jours ont tiré de ce phénomène astronomique. De In Mercantile Library, je passe au grand établissement des jésuites, l'Université, ou pour mieux dire le collège de Saint-Louis, car c'est un établissement d'instruction secondaire. Les bons Pères ne sont pas moins puissants en Amérique qu'en Europe, quoique personne ne songe à les persécuter. Us ont partagé les Etats-Unis en quatre « provinces » sans que les protestants les (dus ombrageux y aienttrouvé à redire : le Missouri, la Nouvelle-Orléans, Baltimore cl New-York. Dans le Missouri, ils possèdent trois collèges, dont le plus im-

portant est celui de Saint-Louis. Los études y sont partagées en deux branches : Les humanités et la section commerciale. L'enseignement est donné par une vingtaine de Pères français, belges et américains. L'établissement est vaste et bien tenu; mais il n'approche pas, sous ce double rapport, de la magnifique maison des Dames du Sacré-Cœur à Maryville, un faubourg de Saint-Louis. C'est un vrai palais, encore inachevé, mais auquel les plus belles et les plus riches institutions du même genre en Europe ne peuvent être comparées. Parmi les dames institutrices se trouvent plusieurs religieuses chassées d'Allemagne par M. de Bismarck. Dans le voisinage, onme montre aussi un couvent de Franciscains de la même provenance. Comme les jésuites, les Dames du Sacré-Cœur ont partagé l'Amérique en quatre provinces : le Canada, New-York, la Nouvelle-Orléans el Saint-Louis. Elles ont également deux provinces dans l'Amérique du Sud : le Chili et Lima. Unsimple chiffre donnera une idée du développemenl <|uc le catholicisme a pris aux États-Unis sous un régime de libre et pleine concurrence. 11 ne possède pas moins de vingt-neuf églises à Saint-Louis. J'ajoute qu'aux États-Unis les catholiques ne le sont pas simplement de nom, ils le sonl de fait, et, chose plus ulière encore, ils ne paraissent avoir aucun goûl pour le monopole. La liberté des cultes esl entrée

si prof lémenl dan- 1rs mœurs, et, en dépil de

quelques excentricités -ans importance sérieuse, elle

présente tant d'avantages avecsi peu d'inconvénients, cnliu les catholiques en ont tiré un si bon parti que je n'ai eutendu aucun.d'eux exprimer le vœu d'ètrfe protégé contrela concurrence des hérétiques par des lois prohibitives ou des subventions de l'Etat. Ces catholiques libre-échangistes ne devraient-ils pas bien venir faire de la propagande en Europe?

En ce moment, la grande affaire à Saint-Louis, comme dans le reste des Etats-Unis, c'est l'agitation pour la prochaine élection présidentielle. Le Missouri paraît acquis aux démocrates, et je viens précisément de visiter la grande et superbe salle du Stock- Exchange où s'est réunie la Convention qui a désigné au choix des électeurs démodules les noms de Tilden et de Hendricks. Les séances n'étaient pas publiques, les membres du Stock-Exchange seuls axaient le droit d'y assister dans la galerie, et un billet d'entrée se payait jusqu'à cinquante dollars. Les républicains, de leur côté, ont tenu leur Convention;! Cincinnati, el ils ont choisi MM. Ilaycs et \\ heeler. Depuis que ces choix ont été rendus publies, le mouvement électoral a été crescendo; mais il n'arrivera à son paroxysme qu'au commencement de novembre, époqueoùserontélus, bien entendu aveemandal impératif, les électeurs chargés de la nomination du Président. Les chances se balancent tellement, que les plus lins politiciens sont incapables de prévoie qui l'emportera; aussi les deux partis font-ils assaut d'activité. Dans chaque localité, et même dans de

simples villages, ils ont un local désigné par cette affiche en lettres colossales : Quartier général des démocrates ou des républicains, ordinairement avec les portraits des deux candidats entourés de devises et de drapeaux. Dans les journaux, la polémique devient de plus en plus virulente. Un professeur de phrénologie a écrit à un journal démocrate que la tête de Tilden porte tous les indices de facultés extraordinaires, tandis que la tète de Hayes est véritablement celle d'un pauvre homme. Mais il y a mieux, ou, si vous le préférez, il y a pis. Les journaux républicains ont découvert que Tilden a fraudé le fisc, en dissimulant un item notable de son revenu; les démocrates, de leur côté, ont fait une découverte nal ogue à la charge de Hayes : ils l'accuse-g d'avoir adissimulé la possession d'un piano et de plusieurs montres. On discute avec acharnement des deux parts sur la valeur de ce piano et de ces montres : les républicains affirment que ce sont de véritables patraques, suis valeur aucune, et ils ajoutent que Hayes les conscrvail seulement à titre de souvenirs de famille; les démocrates, au contraire, sont d'avis qu'un homme aussi à son aise que Hayes — ils ont le compte île ses revenus — ne peut, à moins d'être un ladre de [a pire espèce, se contenter de patraques. Ou un avare ou un voleur, voilà l'alternative ! Les meetings deviennent de plus en plus fréquents, le- process s se multiplient. Aux électeurs présidentiels qu'il s'agit d'élire se joignent, dans un certain

nombre d'États, des gouverneurs et d'autres fonctionnaires dont le mandat expire, ce qui augmente naturellement l'agitation.

J'ai sous les yeux la liste des députés et fonctionnaires de toute sorte qui sont élus dans l'Etat de Missouri par le suffrage universel, et cette liste est longue. Outre les membres de la seconde chambre du Congrès — les membres du Sénat sont élus par la Législature de l'État — et les électeurs présidentiels, il y a pour l'État le gouverneur, le vice-gouverneur , le secrétaire d'État , le trésorier d'État, l'auditeur d'État (auditor of State) et l'attorney général; pour le comté, le shérif, le greffier de la Cour, le conseiller du comté, l'auditeur, le trésorier, le recorder, le marshall, le coroncr, le geôlier, l'administrateur public, les juges des Cours inférieures et supérieures ; pour la ville, le maire, le contrôleur, le trésorier, l'auditeur, le register, le city collector, le city marshall, l'inspecteur du port et les membres du conseil municipal. Les mandats sont renouvelables les uns tous les ans, les autres, tous les deux ans ou buis les quatre ans au plus. Vous voyez qu'ici le métier d'électeur n'est pas une sinécure. Il est vrai que les partis font. le gros de la besogne dans leurs Comités et dans leurs Conventions, m se chargeant de désigner au choix des électeurs les noms qu'ils ont préalablement agrées eux-mêmes. L'électeur n'a plus qu'à choisù entre les deux listes républicaine ou démocrate,

sous peine de perdre son vote. Ce système a été considéré, vous lesavez, rumine l'idéal du progrès démocratique; mais, si nous voulions le comparer à la méthode routinière de noire vieille Europe, nous trouverions peut-être qu'il complique la besogne du recrutement des fonctionnaires sans l'améliorer, au contraire! En Europe, la plupart des fonctionnaires dont je viens de donner laliste, ou leurs équivalents, sont nommés par des supérieurs hiérarchiques. On est donc obligé dese transformer en solliciteur et de mettre en jeu des influences detoul genre quand on veul obtenir une place. Il est bon d'êlre convenablemenl apparenté et même bien marié, afin d'avoir des relations nombreuses et bien posées. Tout ce faisceau d'influences masculines ou féminines se met en branle et déploie une activité plus ou moins fébrile jusqu'à ce que la nomination paraisse à l'Officiel. On ne saurait dire que les services rendus dans eet assaut d'uni' place soient absolument gratuits, — on ne donne pas son influence, on la prête, sinon à intérêts, du moins sous condition de réciprocité. C'est une sorte de franc-maçonnerie qui se crée entre les familles appartenant à la classe dirigeante.

Aux États-Unis rien de pareil, en apparence du moins; mais, en réalité, c'csl exactemeni la même chose avec nue complication de plus. Ce n'est pas â des fonctionnaires plus ou moins élevés dans la hiérarchie que les sollicitations s'adressent, c'esl aux politiciens dirigeants ou influents du parti. Voilà les

suffrages qu'il est indispensable de conquérir préalablement si l'on veut avoir une chance raisonnable d'être élu. Or les politiciens sont gens trop positifs pour donner gratis leur influence : il faul la leur acheter d'une manière ou d'une autre, trop souvent par des complaisances si l'on est juge, par des faveurs si l'on est fonctionnaire ; il faut en outre s'engager à contribuer aux frais de l'élection. Ces frais sont très-élevés, et, si l'on songe que la place soumise à l'élection est purement temporaire, qu'on n'en jouit que pendant un an ou quatre ans au plus, et que les appointements en sont généralement modestes, il faut bien que le. titulaire s'applique, d'une manière ou d'une autre aussi, à en augmenter le produit. Ce n'est pas tout. Quand on est agréé par le Comité ou la Convention du parti, il faut obtenir les suffrages du peuple. Le peuple, lui, ne vend pas son influence ou sa voix, sauf cependant dans certaines occasions décisives; il vote gratis, aussi est-il naturellement paresseux à voter. Si on l'abandonnait à lui-même, en se contentant de lui présenter la liste du parti, il y a cent à parier contre un «lue le peuple resterait chez lui. Que fait-on? On organise des processions et l'on réunit des meetings pour exciter sa curiosité et stimuler son zèle, tout en fournissant aux gens dévoués l'occasion, qui n'est pas à dédaigner surtout en temps de crise, de gagner sans trop de peine un certain nombre de dollars. I >n les enrôle dans chaque quartier, à raison de 1 dol-

lar par soirée; on les habille en garibaldiens ou en seigneurs vénitiens, — le costume de garibaldien, rouge ou bleu, est affiché dans tous les magasins de nouveautés au prix de 5 dollars; — on leur fournit une torche perfectionnée et brevetée , au pétrole ; on achète des drapeaux, un tambour et un fifre, parfois on loue un orchestre, et la procession s'organise. Mais à quoi sert la procession ? Elle sert à « allumer » les électeurs et à les amener au meeting, où les orateurs du parti se chargent de leur démontrer qui' leurs intérêts les plus vitaux leur

c mandent de voler pour M. Smith ou pour

M. Jones. J'ai pu me rendre compte de visu, à Saint- Louis, du mécanisme de l'opération.

Mercredi passé, 1T> septembre, un mass meeting était convoqué dans un quartier passablement reculé, habité principalement par des Irlandais, au coin de .Main et de Mulanphy streets. Un drapeau devait être érigé préalablement; autrement dit, il devait y avoir un /Zag raising. J'arrive un peu lard, en traversant une rue obscure et horriblement pavée, à un endroit éclairé par une douzaine de lanternes chinoises. Le flaij raising a eu lieu et le mass meeting a commencé. J'ai devant les yeux un échafaudage adossé à un débit de liqueurs; une longue planche posée sur des piquets sert de tribune. Un gentleman en babil noir et en cravate blanche se démène 'l^irière la planche. I a autre gentleman en paletot, le chapeau sur la tête, le cigare à la bouche, est a>~i^

sur la planche même; il prend des notes : c'est un reporter; au fond, dans la pénombre, une douzaine d'autres gentlemen, en habit noir et en cravate blanche comme le premier, constituent le bureau. L'échafaudage est éclairé par six lampions et deux torches, sans oublier les lanternes chinoises accrochées à une ficelle en travers de la rue. L'orateur s'applique à démontrer par les arguments les [dus forts la nécessité d'une « réforme » pour relever le pays de sa ruine et l'aire monter les salaires, et il eu déduit cette autre nécessité de voter pour la liste ou Je ticket des démocrates, Tilden et Hendricks en tête. Malheureusement, l'auditoire est peu nombreux; les femmes, les enfants et même de simples babies à la mamelle sont en majorité ; plusieurs chiens, dont les nerfs sont, apparemment surexcités par cet appareil inusité, interrompent l'orateur par des aboiements intempestifs; les babies leur font chorus; l'orateur n'en poursuit pas moins imperturbablement son discours et il écrase dans une péroraison brûlante les républicains et leurs candidats. — Triple salve d'applaudissements, à laquelle succède une tempête musicale déchaînée par un orchestre placé derrière le bureau. —Un second gentleman succède au premier ; c'est un candidat aux fonctions de shérif. Le shérif est charge de l'exécution des jugements; ses appointements sont médiocres, mais le casuel peut rapporter, dans une ville comme Saint- Louis, 50 ou 40,000 dollars par an. C'est un vieux

bonhomme qui n'a pas la voix tonnante de l'orateur précédent ; on ne l'écoute pas, le bruit des aboiements, les cris des babies et les conversations animées des jeunes ouvrières qui rentrent de l'atelier et i|ni t'ont çà et là un bout de flirtation, menacent île couvrir complètement sa voix; au bout d'un quarl d'heure l'auditoire fait mine de se disperser. Par bonheur, le son du lifre et du tambour se fait entendre, et voici qu'on aperçoit une longue procession de torches étineelantes au milieu des ténèbres : c'est la procession du club des Mohawks. Ils s'avancent majestueusement rangés sur deux ligues, inusique en tète, avec des drapeaux et des transparents ornés de toute smle de devises : Tilden et lu réforme. Plus de carpel baggers, etc., etc. Ils son! vêtus d'une chemise rouge, a\cc le numéro de leur ward (quartier) brodé sur la poitrine; sur la tête ils ont un béret rouge, orne de plumes de coq ; ils sont suivis d'un public mêlé des deux sexes ; la tête de la colonne s'arrête au pied de la tribune, l'orateur lui souhaite la bienvenue ; ils défilent au bruit des hourras en agitant leurs torches. Au moment où ils s'éloignenl apparaît à l'autre bout de la rue un second club, en chemises rouges comme le premier, mais avec de- casquettes de jockeys, puis un troisième en chemises et casquettes blanches. Second et troisième défilés. Les clubs se réunissent; les grosses caisses, le- fifres, le- clarinettes redoublent d'énergie; on agile les drapeaux, les transparents et lestor-

290 LETTRES SUR LES ÉTATS-UNIS ET LE CANADA, clies ; les spectateurs arrivent de tous les carrefours avoisinants; le mass meeting a maintenant un public, et les journaux du parti pourront annoncer le lendemain qu'une manifestation imposante a eu lieu dans tel quartier, qu'on croyait à tort acquis aux républicains, en faveur du ticket démocrate. Vous voyez que les « processions » ont leur utilité: elles l'ont un public aux meetings ; les meetings, à leur tour, stimulent les électeurs paresseux et les décident à apporter aux urnes un vote indispensable. Tel est, dans la pratique, le système à l'aide duquel on procède ici au recrutement des fonctions publiques. Ce système a certainement le mérite d'être pittoresque, et feu Bilboquet n'aurait pas trouvé mieux; mais, n'en déplaise à nos démocrates à l'américaine, au point de vue du progrès politique et administratif, est-ce liien l'idéal ?

WNI

New-York, le 'il septembre 1876.

De Saint-Louis à Chicago, le paysage change. Aux collines ondulées du Missouri succèdent les plaines à perte tic vue de l'Illinois. Les arbres deviennent plus nues; ou n'aperçoit que des champs de mais ou des prés dans lesquels paissent tranquillement force bœufs et porcs, en attendant que le chemin de fer les transporte aux Stock Yards ou dans les funèbres Pork Packings de Chicago. Le pays est riche et tout rempli de colons canadiens, belges, luxembourgeois, suédois, que n'effraie pas ce climat passablement rigoureux dans les mois d'hiver. Nous traversons une douzaine de villes encore à I étal d'embryons. On a tracé, perpendiculairement à la li-ue du chemin de 1er. une douzaine de larges ave-

nues, en les coupant régulièrement, de distance en distance, par des rues transversales. La plaie ol laile pour un demi-million d'habitants, et davantage; les spéculateurs en terrains ne comptent pas sur moins. Naturellement, on n'a rien pavé. Seulement, dans les avenues où il y ;i des maisons, on a établi des trottoirs en planches, avec des passerelles aux encoignures. Une église, un magasin d'épiceries, un bar, quelquefois un doctor et un droguiste, un hangar en planches sur lequel Hotte le drapeau étoile de l'Union, avec celte enseigne : « Quartiers généraux de Hayes et Whecler », ou « de Tilden et Ilendricks », selon que les républicains ou les démocrates sont en force dans le canton, voilà le noyau de la ville nouvelle. Parfois l'endroit est judicieusement choisi, et comme nous le verrons tout à l'heure à Chicago, le demi-million d'hommes répond à l'appel des spéculateurs. .Mais plus souvent, comme à Cairo, la spéculation avorte, et l'on atteint tout au plus 10 ou 15,000 âmes. 11 arrive même que la tentative échoue tout à l'ait et que l'épicier, le bar keeper, le droguiste, le docteur et le clergyman, fatigués d'attendre une clientèle qui no vient pas, transportent leurs pénates ailleurs. Ou sème de nouveau du maïs où les maisons ont refusé de pousser, et la spéculation eu terrains à bâtir s'en va chercher à son tour un emplacement plus favorable.

En aucun lieu du inonde elle n'a mieux réussi qu'à Chicago. En 18i0, Chicago n'avait que 4,855 ha-

I, il, mis. et la valeur de la propriété assise ou personnelle de cette petite agglomération était de 944,370 dollars seulement; sa population s'élève aujourd'hui à 450,000 âmes, cl la valeur de la propriété soumise à la taxe de 1 8, 10 0 II sur le capipital dépasse 300 millions de dollars. Cet énorme et lapide développement est dû principalement à trois branches de commerce : le grain, le bétail, cl en particulier l'espèce porcine, et le bois. 72 millions de boisseaux de céréales ont été emmagasinés en 1875 dans se- 1 1 elevators; une armée de 920,843 têtes de bétail el de 3,912,110 porcs a campé, pendant la même année, dans ses Stock Yards. Delà, legros bétail est expédié vivant, pour la plus grande partie, sur les marcliés de l'Est, tandis qu'un contingent ctiaque année plus considérable de l'espèce porcine aes'en va qu'en barils. 11 y a une vin-laine d'années, c'était Cincinnati qui était la plus grande manufacture de viande de porc de l'Union, d'où lui était venu le Minioiu caractéristique de Porcopolis ; niais ce surnom, si on le lui donne encore aujourd'hui, c'est par pure politesse. Tandis que Cinc ati

n'a préparé dans la campagne de 1874-75 que 560,164 porcs, Chicago est arrivé à un chiffre triple de celui-là : 1,690,348. La vraie Porcopolis c'est Chii

iin ..ut que cette jeu t grandissante capitale

de l'Ouest a été presque entièrement détruite par un incendie il y a cinq ans. Dans la nuit du 8 au 'J oe-

tobre 1871, 17,500 maisons ou édilices, d'une valeur de 1 milliard 400 millions de francs, ont été la proie des flammes ; un an s'était à peine éeoulé qu'il n'y paraissait plus : une nouvelle ville, plus belle et plus colossale encore, s'élevait sur les ruines de l'ancienne. Cependant, on n'avait pu se mettre sérieusement à l'œuvre qu'après la saison d'hiver; mais alors, les capitaux des États de l'Est et de l'Europe aidant, — car Chicago appartient pour une lionne part aux capitalistes de New- York, de Boston, de Philadelphie et même de Londres, de Pans et de Bruxelles, — elle s'est rebâtie avec une rapidité vertigineuse. Pour donner une idée de l'activité qui a été déployée dans cette reconstruction, un statisticien ingénieux a fait remarquer que dans l'intervalle du 15 avril au 15 décembre 1872, contenant, à l'exclusion dus dimanches, 200 journées de travail de cS heures chacune, on a bâti par heure de travail, une maison de 25 pieds de façade et de quatre à six étages. C'est le damier le plus colossal que j'aie vu aux États-Unis. Il est posé sur le bord du lac Michigan, dans un ancien marais, à l'embouchure de la rivière Chicago. Les avenues aboutissant au lac ont certainement deux fois la largeur de nos boulevards. Les trottoirs sont pavés de superbes dalles longues de 5 ou i mètres, que fournissent les carrières de la Joliette, à 60 milles de Chicago ; en revanche, le pavage en bois des chaussées laisse fort à désirer. Toutes ces avenues, garnies de maisons monuineii-

taies, portcnl les noms des Présidents des Étals-Unis par ordre chronologique, sauf quelques lacunes : Washington, Monroe, Adams, Jackson, Van Buren, etc., et elles sonl traversées par des rues presque aussi larges où se concentre le mouvement des affaires. On ne compte pas moins de 41 banques et de 201 églises, dont 5 swedenborgiennes. Il y a H journaux quotidiens, parmi lesquels le Chicago Times, le Chicago Tribune et YEvening Journal rivalisent, pour la masse des informations et le tirage, avec les feuilles île New-York ; enfin 55 grands hôtels; celui où je suis descendu, Palmer house, est le palais le plu- confortable que le génie de l'hospitalité ait jamais ouvert à l'humanité errante el suffisamment pourvue de dollars. Pas une chambre qui n'ait comme dépendance un spacieux cabinet de bains muni de robinets qui fournissent de l'eau chaude et de l'eau froide à toute heure de jour ou de nuit. Les garçons viennent à l'appel des sonnettes, et l'on trouve ses bottes cirées tous les matins. Pue merveille! — le vais me promener du coté du lac. Le quai est séparé du lac par une longue pelouse verdoyante, et par une demi-douzaine ,1,. chemins de 1er qui sont juxtaposés tout au bord de cette petit. • mer d'eau douce de 350 milles de long sur 60 milles de large, que l'on appelle le lac Michigan.Le quai n'esl encore qu'à moitié bâti. Dans les intervalles laissé; vides entre 1rs maisons monumentales'en pierres ou en Inique-, des saltimban-

ques ont élevé leurs tentes ; j'entends le vieil air : Dis-moi, soldat, dis-moi, V en souviens-tu ? C'esl une exhibition du Python égyptien, de l'enfant sauvage de l'Asie, et de l'Enfer du Dante, avec unMéphistophel.es coiffé d'un chapeau mou et un Satan déguisé en nourrice. En face, à côlé de la pelouse, on a construit un gros bâtiment où vient de s'ouvrir une Exposition industrielle des États, qui dépasse, d'après l'affiche, toutes les Expositions précédentes sous le rapport de la nouveauté, de la variété et de la commodité des arrangements. — Prix d'entrée, SO cents. — J'entre. Les salles ne sont encore qu'imparfaitement garnies : j'y remarque un bel assortiment de machines agricoles, une spécialité de Chicago, et deux ateliers de chaussures gii pleine activité. Des ouvriers costumés les uns en garibaldiens, les autres en boys in Mue (enfants en bleu), y confectionnent en quelques minutes une paire de souliers, en appliquant jusqu'à sa dernière limite le principe économique de la division du travail. Je jette un coup d'œil sur un aquarium où s'ébattenl des alligators petit format, et me voici dehors. J'ai devant les yeux trois ou quatre elevators ; mais j'en ai visité un à Baltimore, et ils se ressemblent tous. D'ici à deux ou trois siècles on pourra probablement voir au Havre ouà Marseille un de ces magasins économiques qui réduisent des deux tiers les Irais de manutention du blé.

Un aimable et obligeant cicérone offre de me

conduire aux Stock Yards, qui sont avec les eleva- Inrx, les sources où s'alimente la richesse de Chicago. J'accepte avec empressement. Nous franchissons rapidement 4 ou 5 milles dans un léger boghey en Imis d'hickory, un Imis dont nos carrossiers ne veulent point, me dit-on, — est-ce une calomnie ? — parce qu'il a le défaut de durer trop longtemps. Nous traversons des avenues bordées de charmantes villas, des parcs remplis d'élégants massifs de fleurs, et nous voici bientôl en face d'un portique en Imis qae surmonte, en manière d'ornement ou d'enseigne, une gigantesque paire de cornes : c'est l'entrée des Stock Yards, autrement dit des parcs de bestiaux. Nous taisons une centaine de pas dans une large avenue où la circulation est aussi active que dans Broadway; tout un monde affairé de commissionnaires, de courtiers, d'ouvriers, de conducteurs de bestiaux à pied ou à cheval, s'y presse, au bruil plus ou moins harmonieux du mugissement des bestiaux et du grognement des porcs. Nous entrons dans nn vaste bâtiment situé au bord de l'avenue.

C'esl le siège de la C pagnie propriétaire des Stock

Yards. Les bureaux sool installés au rez-de-chaussée. Elle loue le reste des bâtiments à des commissionnaires qui se chargent de la réception et de la vente des bestiaux. Ces opérations se fonl avec une grande simplicité de procédés. Un propriétaire de bétail du Texas, par exemple, avise par le télégraphe un commissionnaire de l'expédition de 500 têtes de

bétail en le priant de les vendre au mieux. Le commissionnaire reçoit le bétail à l'arrivée, paie les frais du transport, case ses hôtes dans un parc loué h raison de tant par jour à la Compagnie, qui se charge de la nourriture et des soins nécessaires. Elle lui en donne un reçu sur lequel il peut emprunter ou vendre. Toutes les lignes de chemins de fer aboutissant à Chicago s'embranchent aux Stock Yards, en sorte que le bétail ne descend des wagons que pour entrer dans les parcs et remonter dans les wagons, à moins qu'il ne soit manufacturé dans le voisinage. Nous montons à un belvédère, d'où nous pouvons embrasser l'ensemble des Slock Yards et de leurs attenanecs. Nous avons sous les yeux un immense damier composé de 5 à 000 cases encloses de planches et séparées par de petites avenues. Ce sont les parcs. Ils sont d'inégale grandeur et peuvent contenir en moyenne 5 ou 400 télés de bétail . Les uns, destinés au gros bétail, sont à ciel ouvert; les autres, où sont parqués les porcs et les moulons, sont couverts d'une toiture en bois. Ils ont un plancher, des auges et un bassin alimenté par un puits artésien dont l'eau est montée dans un réservoir au moyeu d'une machine à vapeur. Tout cela est assez proprement tenu. Le bétail est peu nombreux en ce moment ; ce n'est pas encore l'époque des grands arrivages, et la plupart des parcs sont vides. D'un coté de l'enceinte des Stock Yards s'est improvisée une petite ville de maisonnettes en bois, où se lo-

gent les employés cl les ouvriers, avec une église et un journal, le Chicago Sun. De l'autre côté sont les chemins île 1er, et, quelques pas plus loin, une série de grands bâtiments surmontés de hautes cheminées, vers lesquels je vois s'acheminer des troupeaux de porcs.

C'esl là que s'opère le Pork Packing, c'est-à-dire le massacre et la préparation des 1,700,000 porcs que Chicago fournit annuellement aux amateurs de charcuterie des deus mondes. I.a période d'activité de ces établissements dure six ou sept mois, de novembre en avril ou en mai; quelques-uns égorgent et préparent alors jusqu'à 12,000 [mies par jour. Cependant plusieurs sont déjà à l'œuvre, et nous oblenons aisément la permission de visiter l'un des principaux, appartenant à MM. Murphy et C°. Le troupeau que nous venons de voir sortir do Stock Yards est entré dans un enclos attenant à l'établissement. Un couloir en pente conduit de l'enclos ■m premier étage, où m1 trouve la tuerie. Nous montons un escalier el mois voici dans un vaste atelier donl le plancher et les murs sont tout imprégnés de matières animales, el où uni' âcr leur

de sang nous prend à la gorge. L'atelier esl divisé eu

deux vastes c parti ments, l'un plus élevé que

l'antre de quelques marches. Nous les franchissons, guidés par des grognements désespérés qui partent d'un réduil carré construil en planches et nu poutrelles de bois. Une douz; i de poi es viennent d'ar-

river par le couloir, non suis y être un peu pousses, car ils oui de la méfiance! Quelques-uns sont d'une taille monstrueuse. La porte s'est refermée sur eux. Un homme est debout au milieu de cette troupe grouillante et grognante. 11 tient à la main une courte mais solide chaîne en 1er, dont un bout s'élargit de manière à former un grand œillet surmonté d'un crochet. 11 enroule avee dextérité cit.' chaîne autour de la [Mlle de derrière d'un des arrivants, cl il passe le crochet dans l'anneau d'une corde placée sur une poulie. La corde monte son fardeau à une bailleur d'environ trois mètre.-,, à l'ûiltréed'un couloir au-dessus duquel est fixée une tringle en fer. C'est là que se tient le tueur, le couteau à la main. Au moment où la victime se seul enlevée du sol, elle pousse un grognement effroyable en essayant de se débattre; mais, dès qu'elle arme en face du couloir, la tète en bas, ce n'est plus qu'une masse inerte et sans voix. L œillet de la chaîne glisse sur la tringle, l'animal suspendu passe devant le tueur qui lui enfonce d'un mouvement presque mécanique son couteau dans la gorge, un Ilot de sang jaillit el s'écoule sur le plancher en pente. — A un autre! — Une douzaine de corps pantelants défilent sous nos yeux eu trois eu quatre minutes. Une nouvelle escouade esl poussée dans le réduit, et ainsi de suite. Cependant, les corps pendus à la tringle, cl dont quelques-uns consenen! un reste de vie qui se trahit par des mouvements convulsifs,

sont lestement décrochés et précipités dans une vaste cuve remplie d'eau bouillante en contre-bas du couloir. On les y laisse deux ou trois minutes; on les ressaisit au moyen d'une énorme cuiller qui les étend sur une longue table, on les dépouille de leurs soies avec un racloir, après leur avoir préalablement coupé la tête, puis une corde sur poulie les suspend de nouveau à la tringle; on les fend, on les vide, et, ces opérations achevées, on les l'ail glisser jusqu'à une autre extrémité de l'atelier, où on les coupe en deux, et d'où on les descend dans une glacière. Au bout de quarante-huit heures on les relire de la glacière, on les sale et on les met en barils. Les dépouilles sont jetées dans de vastes chaudières à suif. Rien ne se perd ; mais, en somme, c'est une vilaine besogne assez vilainement laite. On paie les ouvriers de I dollar I 'J a ■"> dollars 1/2 par jour, et jusqu'à 5 en hiver, au moment du coup de l'eu. Le tueur, un grand garçon aux muscles solides, ne reçoit que 2 dollars 1/2; mais on me lait remarquer que sa besogne n'exige pas un déploiement particulier d'intelligence. En sortant de cette géhenne porcine, nous apercevons de jolies fillettes pieds nus, qui portent tentes sm les de débris saignants dans leur- paniers. Ce -nul de- restes dent on l'ait cadeau aux ouvriers par-dessus le marché. Voilà ce que

C'esl que le Porh l'ilchi iiij.

Il ne me reste plu- graad'chosc ;'i voir à Chicago. J'achète, au premier office venu, un ticket pour

New-York, en passant par Cincinnati, Pittsburgh, la vallée de Juniata et Philadelphie. C'est l'affaire d'une quarantaine d'heures et de 19 dollars. On va même pour 15 dollars, par la roule des lacs, de Chicago à New- York, grâce à la triple ou à la quadruple concurrence des Compagnies. Les Pullman cars se paient naturellement en sus, à raison de 2 dollars par nuit. Je m'arrête à Cincinnati, l'ancienne Porcopolis, qui est une très-jolie ville, moins exubérante que Chicago, mais où les fortunes sont plus solidement assises. Elle a un admirable pont suspendu sur l'Obio, et elle est entourée de hauteurs que l'on franchit sur des inclined plans, chemins de fer inclinés, où des cars, maintenus dans une position horizontale au moyen d'un triangle portant sur les rails, montent et descendent attachés à une corde. On va en une nuit de Cincinnati à Pittsburgh, un des centres les plus actifs de l'industrie du fer, assis sur une puissante couche de charbon de terre, et perpétuellement (ouvert d'épais nuages de fumée qu'une centaine de hautes cheminées d'usines alimentent jour et nuit. De Pittsburgh à Ilarrishurgh, c'esl la traversée des Alleghanys, série de mamelons et de hautes collines boisés, que le chemin de fer contourne avec des courbes et des pentes invraisemblables. De Uarrisburgh on arrive directement à Philadelphie, où l'Exposition l'ait maintenant florès. La veille, elle a été visitée par 92,000 visiteurs, et l'on prévoit que ce Ilot grossira encore au

mois d'octobre, — l'époque la plus agréable de l'année aux États-Unis. L'ouragan du 17 septembre n'a causé qu'un dommage insignifiant aux bâtiments de l'Exposition. La foule afflue jusque dans le réduit tranquille de MM. Scbuyler et Armstrong. Les exposants sont dans la joie, et j'apprends avec plaisir que les beaux livres de la librairie parisienne trouvent des acheteurs de plus en plus nombreux. Le soir, un train d'un demi-mille de longueur me ramène à New-York. La foule qui encombre notre unique rlasse de voitures démocratiques est bien un peu • mêlée. Non loin de moi, nue élégante miss, soigneusement gantée, d'une tournure aristocratique, est l'objet des soins empressés de deux ou trois jeunes hra iix, tandis que, sur un banc voisin, un gentleman entre deux âges est en train d'ôter ses souliers et, après ses souliers, ses bas. (k'tle opération paraît lui causer un soulagemenl visible, et il croise d'un air d'intime satisfaction sa jambe gauche sur sa jambe droite, avec des détails que je supprime. C'esl un échappé de Chicago.

Boston, le 28 septembre 1876.

Dimanche 24 septembre, les habitants de New- York et île Brooklyn étaient en proie à une émotion extraordinaire. C'était le jour fixé pour l'explosion de l'amas de rochers qui obstruai! l'entrée du détroil de Long Island à Hell Gâte, et ce n'était pas une petite affaire. J'ai déjà parlé du réseau de tunnels et de galeries que les ingénieurs du gouvernement, dirigés par le général Newton, avaient pratiqué sous

ceténor récif, dont la superficie était de près d'un

hectare. 11 s'agissait maintenant de le faire sauter. Depuis quelques jours on avait accumulé dans les parois des galeries 52,781 livres 1/2 de dynamite et de vulcan powder, distribuées en 3,680 charges mises en communication avec une batterie électrique.

LETTRES SUR LES ETATS-UNIS ET LE CANADA. 511 Tout était terminé le samedi soir, et le général Newton nv.-iil décidé que l'explosion aurait lieu le dimanche à deux heures cinquante minutes de l'aprèsmidi. Mais ici se présentait un obstacle que le savant ingénieur n'avait pas prévu : faire sauter un rocher, c'est un travail, et même encore quelque chose de pis, c'est un spectacle. Or, exécuter un travail et offrir un spectacle quelconque à la curiosité publique, n'est-ce pas profaner la sainteté du dimanche?

Le m le dévot ne pouvait laisser s'accomplir sans

protestation un pareil scandale, et un respectable personnage, M. Dodge, à qui une invitation avait été

ic. s'empressa de la refuser dans une lettre rendue publique; cette lettre était passablement aigre: le respectable M. Dodge v rendait le général Newton responsable du dommage qu'une violation

si peu justifie i -i scandaleuse du dimanche allait

causera la moralité publique; à quoi le général Newton répondit, sur un ton non moins vif, que la mine était chargée, et qu'il ne pouvait imposer vingtquatre heures de plus un pareil voisinage aux habitants des environs pour complaire au respectable M. Dodge : que, (lu reste, on n'avait adressé des lettres d'invitation qu'à un certain non il ire degentle-

h, et que. si M. Dodge en avait reçu une. ce ne

pouvait être que par méprise. L'opinion publique, il faut le dire, se prononça en faveur du général Newton, et (le lionne heure, ni dépit d'un temps détestable, la foule affluait sut le- hauteurs qui dominent

Ht'll Gâte pourasSister à cette explosion scandaleuse; A deux heures, je quittais le quai de la vingt-troisième rue sur un léger steamer, le Pleasant-Valtey, chargé d'une foule de gentlemen peu soucieux des anathèmes du respectable M. Dodge. Nous longeons Blackweîlhland, où se trouvent réunis un workouse, un pénitencier et un Lunatic Asylum, et nous apercevons une longue procession de folles, dans les costumes les plus variés, qui s'acheminenl vers l'extrémité de l'île la plus éloignée de llell Gâte, sous la conduite d'une escouade de policemen. Quoique le généra] Newton eiit déclaré qu'aucun danger n'était à craindre, on n'était pas très-rassuré aux environs : les pessimistes affirmaient que cette explosion sans précédents, d'une masse énorme de dynamite, pourrait bien causer un tremblement de terre analogue ;i celui de Lisbonne. Un chimiste avait ajouté que les gaz délétères résultant de celte conflagration empoisonneraient immanquablement ceux que le tremblement de terre aurait çpargnés. Cependant, le l'Icasdnt-Valley traverse bravement la passe minée el s'en va courir des bordées à trois ou quatre cents mètres au delà, dans le détroit. Sur le rivage, silence absolu : les habitants ont émigré en masse, en laissant portes et fenêtres ouvertes, selon la recommandation, d'ailleurs médiocrement rassurante, du général Newton. A deux heures trente-cinq minutes, un coup de canon retentit : encore un quart d'heure d'attente ! On compte les minutes. A l'avant du na-

vire, on se pousse, on se presse, toutes les têtes se penchent, tous les regards sont tendus. A deux heures cinquante minutes, un léger mouvement s'opère dans les eaux de Hell Gale, un gros nuage jaunâtre surgit et s'élève jusqu'à une hauteur de trente ou quarante mètres, pour retomber presque aussitôt. Poinl de tremblement de terre ; il n'y a pas de gaz empoisonnés, à peine un léger bruit. La dynamite a fait sa besogne, rien de plus, et, comme on a pu s'en assurer bientôt par les sondages, rien de munis. L'opération a merveilleusement réussi. Nous traversons, quelques minutes plus tard, le lieu de l'explosion : rien d'inusité ne s'y présente aux regards, sauf! masse de poutres brisées provenanl des galeries que la dynamite vient de l'aire sauter. Sur le rivage se presse one foule curieuse et bruyante, des centaines de barques se promènent au milieu des débris : non- longeons de nouveau l'île de Blackwell ,.| nous croisons encore une loi- le bizarre défilé dos habitants du Lunatic Âsylum qui regagnent leurs cellules. Nous n'apercevons pas le respectable M. Dodge. Hourra pour le général New Ion !

Le lendemain soir, je pars pour Boston par le splendide steamer le Bristol, aussi vaste, aussi confortable que le Bobert-E.-Lee, et plus magnifiquement décoré encore s'il est possible. On franchit la

passe de Hell Cale, maintenant accesssible inéuie aux bateaux transatlantiques: on traverse le détroit qui sépare Long-Island du continent, et le lendemain

matin on aborde à Fall' river, d'où le chemin de fer nous amène en deux heures à Boston ; en tout quatorze heures qui se réduisent à sept quand on préfère la voie de terre, car il y a partout, en ce bienheureux pays, abonda me et même surabondance de moyens de transport. Boston est, la ville savante des États*- Unis, et j'y suis venu principalement dans l'intention de visiter ses bibliothèques, ses musées et ses établissements d'éducation. Un car me conduit en moins d'une heure à Cambridge, presque un faubourg de Boston, où se trouve la célèbre Université de Harvard.

Il y a quelques mois, lors du vote de notre loi sur l'enseignement supérieur, quelques amis de la liberté d'enseignement avaient eu l'idée d'en profiter pour fonder une Université à la fois libre et libérale. — Le parti libéral, se disaient ces esprits non moins confiants qu'inventifs, est nombreux en France, et il compte dans ses rangs l'élite de la finance, du commerce et de l'industrie. Si nous lui demandons les cinq ou six millions nécessaires pour fonder une Université, il nous en offrira dix. et nous ne les refuserons point, car c'est une Université modèle que nous voulons instituer. Ils avaienl déjà choisi leur emplacement : non pas à Paris même, mais aux environs, afin d'unir les avantages hygiéniques et moraux de la campagne aux ressources que procure le voisinage d'un grand foyer intellectuel ; ils avaient dressé' leurs plans avec les devis.

et même à peu près nommé le personnel des directeurs, administrateurs et professeurs. 11 ne manquait plus que les millions. Malheureusement, ceux-ci préféraient encore en ce temps-là les emprunts haïtiens ou turcs. L'Université libre et libérale demeura donc à l'étal de rêve. Eh bien ! ce rêve, je l'ai trouvé réalisé à Cambridge. L'Université de Harvard est à la fois libre et libérale, et les millions ne lui manquent point. Elle possédait, le 51 décembre 1875, outre ses établissements et son matériel d'instruction évalué à dois millions de dollars, une somme nette et liquide de 5,439,217 dollars 90 cents, placés en fonds des États-Unis, en actions et obligations de chemins de Fer, de mines, de manufactures, en avances à d'autres établissements d'instruction qu'elle a commandités, etc., etc., ayant rapporté, dans l'année, I 16,597 dollars 39 cents. En joignant â ce revenu les rétributions des étudiants, les dons et ressources extraordinaires, on arrive à un total de recettes de 894,000 dollars, dépassant de 70,000 dollars la dépense, .l'ai à peine besoin d'ajouter que ce capital de 6 millions de dollars, près de trente millions de francs, qui si' trouve investi dans l'Université de Harvard, provient des dons et legs qui lui ont été faits depuis sa fondation. Cesont «les biens ,1,. mainmorte, puisqu'il faul appeler les choses par leur nom ; mais cette qualification sinistre ne possède pas ici comme en Europe le pouvoir de terrifier absolument le- âmes ei de clore hermétiquement les

poches libérales. L'Université d'Harvard est. devenue, grâce à la mainmorte, le centre intellectuel le plus actif et le plus vivant des États-Unis; elle est visiblement utile à la génération présente, et je ne sache personne qui s'inquiète du mal qu'elle pourra faire aux générations futures. Les Américains estiment, non sans raison peut-être, que les générations futures auront assez d'esprit pour prendre soin d'ellesmêmes et accommoder à leur usage ou supprimer an besoin les institutions devenues inutiles ou nuisibles. A part Mémorial Hall, vaste édifice en briques qui ressemble à une cathédrale gothique, et qui seil pour une moitié de réfectoire et pour l'autre de salle de théâtre, les bâtiments de l'Université n'ont rien de monumental. Ce Mémorial Hall a été bâti en commémoration de la guerre civile. Les noms des élèves qui ont succombé pour la cause de l'Union sont inscrits sur une série de tables de marbre blanc le long du vestibule. Je doute que les étudiants du Sud s'y promènent avec plaisir, et cette abondance de monuments, ici en l'honneur des héroïques défenseurs de l'Union, là en mémoire, des non moins héroïques soldats de la Confédération, ne me parait pas précisément propre à effacer les acres et douloureux souvenirs de la guerre civile. Je visite le musée où se trouve l'admirable collection de poissons de l'illustre professeur Agassiz, et après le musée, la bibliothèque, dont le personnel esl composé, pour une lionne paît, déjeunes misses. Notez que cette

liibliotlièquc est à l'usage à peu près exclusif des étudiants de l'Université. Mais les jeunes misses de Cambridge sont des personnes savantes et sages; elles ont étudié le latin, voire même le grec, et l'on m'assure qu'elles n'ont pas d'autre passion que celle du catalogue. Il est vrai que ce catalogue est une merveille de méthode et de clarté. 11 est distribué dans une série de tiroirs à portée de la main et classé par ordre de matières. Voulez-vous étudier, par exemple, l'histoire de la Révolution française ; vous ouvrez un tiroir dans la section d'histoire et vous y trouve/, lisiblement écrits sur des cartes juxtaposées par ordre alphabétique, les noms des auteurs ou la désignation des documents que contient la bibliothèque sur celte époque de l'histoire de France. Quoi de plus pratique ! Je visite ensuite les « dortoirs » qui ne sont pas des dortoirs, mais de grands i orps de bâtiments divisés en chambres ou en petits appartements, dont le prix varie de 40 à 100 dollars parmi, non meublés. La plupart sont couverts de lapis ri toul à l'ait confortables. Les cours, l'usage des bibliothèques, dessalons de lecture, etc., coûtent 150 dollars par an ; la nourriture, que les étudiants prennent pour la plupart en commun dans le Mémorial Hall, 152 dollars; puis il j a les bais d'examen, les livres, etc.; le tout revenant à cinq ou six cents dollars par an. Au bout de quatre années consacrées a ^instruction générale, ils entrent dans les collèges spéciaux de l'Université, collège

31» LE! 1HES SUH LES ÉTATS-UNIS

médical et dental, collège de législation, collège de théologie, collège des sciences. On peut toulel'ois entrer d'emblée dans les collèges spéciaux ; il suffit de deux ans pour obtenir un diplôme de médecin, de dentiste ou d'avocat, et, dans ce pays où l'on est généralement pressé de faire de l'argent, c'est le cas le plus fréquent. Le collège médical de l'Université a été installé à Boston même, à proximité des hôpitaux; les autres collèges sont à Cambridge. L'Université proprement dite compte une cinquantaine de professeurs, d'assistants et de tuteurs, — les professeurs payés à raison de 4,000 dollars par an, — et environ 800 élèves. Elle en aurait probablement davantage si elle était en meilleure odeur auprès du monde dévot ; mais c'est une Université libérale et laïque : les matières religieuses sont laissées en dehors de renseignement général, et ni les professeurs ni les élèves ne sont astreints à la pratique régulière d'un culte. Les églises ne manquent pas toutefois dans le voisinage, et elles sont convenablement fréquentées le dimanche. Il y a des Sociétés d'étudiants où ceux-ci se délassent en Taisant de la musique et de la gymnastique, el aux environs de cet atelier de la science s'élèvent, au milieu des jardins, les paisibles habitations des professeurs, remplies de vieux livres et d'objets d'art authentiques. Rentré à Boston, je vais visiter l'A thenœum, autre fondation particulière dont la bibliothèque de 80,01)0 volumes et les collections de journaux sont

à la disposition cl» public, et la Bibliothèque de Boston, qui possède une des collections les plus complètes des éditions de Shakespeare et des commentaires sur les œuvres du grand poëtc anglais ; il y en a bien 5,000 volumes. L'administration de la Bibliothèque a fait dernièrement un coup d'Etat que les respectables Dodges du Massachussetts ne lui ont pas encore pardonné: elle a décidé qu'une de ses salles de lecture serait ouverte le dimanche, et, jusqu à présent du moins, cet acte de scandaleuse immoralité n'a pas attiré sur Boston le l'eu dévorant de Sodome et de Gomorrhe. Inutile de dire qu'à l'Athenicum et à la Bibliothèque de Boston comme à Harvard, le personnel se compose en majorité d'agréables et laborieuses misses. Elles sont en majorité aussi dans l'enseignement primaire ei même secondaire ; enfin, dans un Girls' high school, école supérieure de iillcs de West Newton streel, dont les portes me sont gracieusement ouvertes, le personnel signant se compose de l20 dames et d'un seul homme. Cet établissement contient S à 600 élèves de 14 à 20 ans, et son programme esl do plus étendus: il comprend le latin, le ^i^<-. le français, l'allemand, la physique, la chimie, la géographie, la trigonométrie, l'algèbre et la photographie, sans parler de la rhétorique el de l'éthique. Je n'y trouve lima redire; seulement je constate que les dames américaines savenl très-mal les langues vivantes, l'anglais. seul excepté, et peut-être lion-

veraient-elles plus de profit et même d'agrément à savoir un peu mieux le français ou l'allemand, dussent-elles négliger le latin avec le grec. Ce n'est pas leur avis cependant, et je ne trouvais pas, je l'avoue, grand'chose à répondre à cet argument ml hominem que me poussait une aimable Philamintc de Boston : — Pourquoi enseigne-t-on les langues mortes aux enfants du sexe masculin? Parce qu'on a reconnu qu'aucune élude n'est plus propre à développer leur esprit. Eli bien! serait-il juste de refuser aux femmes l'usage de cet instrument supérieur de culture et de civilisation? Ne trouveriez-vous pas choquant qu'on nous interdit l'accès des chemins de fer ou l'usage du télégraphe? De deux choses l'une: ou il faut enseigner le latin el le grec aux deux sexes, ou il faut ne les enseigner à personne. — L'argument n'était-il pas sans réplique ? — Je reviens à la Girls1 liigli school de West Newton street. L'instruction y est gratuite comme dans Imites les écoles publiques : riches et pauvres y sont confondus; la couleur même n'est pas une cause d'exclusion, et j'aperçois avec plaisir une jolie mulâtresse dans ce blanc troupeau. Le laboratoire île chimie es! dirigé par une « miss » ; et c'est une autre miss, terriblement maigre et nerveuse celle-ci, qui enseigne la gymnastique. Du reconnaît généralement aux femmes une aptitude particulière pour l'ensejgnement, et on les préfère encore aux hommes pour un autre motif : c'est qu'elles coûtent moins

cher. Les professeurs féminins de la GirVs high school sont payés à raison de 800 à 1,200 dollars seulement ; des professeurs du sexe masculin coûteraienl le douille. Cependant, cette préférence provoque des jalousies, et dans l'Etat de New- York, par exemple, où l'on compte 2,500 professeurs féminins sur 500 masculins, un certain M. Fuller vient de commencer une campagne en règle contre l'invasion féminine, de l'enseignement. Ce M. Fuller est un tacticien redoutable, et il procède avec une habileté vraiment machiavélique. Il s'est bien gardé de demander qu'on diminuât la part des femmes dans l'éducation publique. A Dieu ne plaise! Seulement, il est d'avis qu'il existe une incompatibilité naturelle entre les devoirs de la maternité et les fonctions de l'enseignement, et il demande, en conséquence, que les professeurs féminins soient tenus de rester célibataires. « J'estime, disait-il dans une séance récente du Bureau d'éducation, qu'on doit raisonnablement s'attendre' à ce qu'une femme mariée soit obligée chaque année de s'absenter de l'école pendant trois mois; de plus, dans les mois suivants, l'accomplissement de ses devoirs maternels ne peut manquer de présenter des inconvénients sérieux dans les salles de classes. En ce moment, la situation esl encore tolérable, pane que les dames professeurs sont peu nombreuses ; mais elles tendent à se multiplier, et nous sommes exposés à voir avant peu nos écoles remplies de femmes mariées. Non-seule-

ment renseignement en souffrira, mais, — et c'est ici qu'apparaît dans toute sa noirceur le machiavélisme de cet ennemi de l'enseignement féminin, — mais les femmes mariées tiendront la place des nombreuses et intéressantes jeunes filles qui ont besoin de se créer une position sociale. De deux choses l'une : ou une femme professeur doit épouser un homme capable de pourvoir à son entretien, ou elle ne doit pas se marier. » Il est certain qu'en renvoyant les femmes mariées on fera de la place aux jeunes filles, mais l'obligation d'observer la loi rigide du célibat sous peine de destitution n'écartera-t-elle pas les jeunes filles de la carrière de l'enseignement? Les moins énergiques et les moins capables se résigneront seules à subir cette « servitude », et alors, en présence de l'insuffisance intellectuelle et morale du personnel féminin, ne faudra-t-il pas ouvrir à deux battants les portes de l'enseignement à la horde masculine? Le comité n'a pas admis les conclusions de ce perfide et doucereux ennemi des femmes professeurs, mais il a laissé la question en suspens, et c'est un gros point noir à l'horizon de l'enseignement féminin.

Le vieux Boston se compose d'un réseau de rues tortueusesoù se concentre le mouvement des affaires; mais la ville est en train de s'étendre indéfiniment au delà des Commons, magnifique parc qui sépare les vieux quartiers des quartiers neufs. Ons'aperçoit, à une foule d'indices caractéristiques, qu'on se trouve

dans un foyer de richesses déjà ancien, et où toutes choses ont acquis un degré de stabilité qu'elles n'ont pas ailleurs. Les gares des chemins de 1er, si négligées aux Etats-Unis, sont vastes, commodes et élégamment décorées ; les cars sont propres, les rues sont presque pavées ; on rencontre à chaque pas non-seulement des églises, cela va sans dire, mais des magasins de vieux livres et d'objets d'art. Parmi les églises, en voici une, Old South, qui est toute tapissée d'immenses pancartes d'où s'échappent des cris d'indignation et des appels véhéments au patriotisme des Bostonnais. Old Sonlh est sur l'emplacement désigné d'une rue nouvelle, et l'on doit démolir prochainement ce vénérable débris du vieux Boston. Il s'agit d'empêcher cette profanation et de sauver Old South des atteintes des Vandales. — II y a un siècle, disent les affiches, un incendie qui venait de détruire le quartier des affaires s'est arrêté devant Old South, ce qui prouve que Dieu avait encore ses desseins sur cette église. — Napoléon luimême, dit une seconde affiche, a fait exécuter un détour à la route du Simplon afin de respecter un arbre mentionné dans les Commentaires de César. Serez -vous moins respectueux pour une église remplie des souvenirs de votre passé, que Napoléon ne l'a été pour les Commentaires de César? Une troisième affiche adresse un appel suprême aux hommes et aux femmes du Uassachussetts pour les conjurer d'épargner celte souillure ineffaçable à l'honneur

de Boston. Un tronc entouré do drapeaux est placé à l'entrée de l'édifice, et les passants qui ont la religion des souvenirs sont invités à contribuer au salut d'O/rf South en y déposant leur offrande. Un bon nombre répond à l'appel, et il est permis d'espérer qu'Ô/</ South — entre nous, une assez vilaine masure — échappera à la rage impie des Vandales. Voici encore d'autres affiches qui offrent aux amateurs des arts et des plaisirs de l'esprit les attractions les plus variées. Devant la galerie de Bramart, où s'étale, par parenthèse, un superbe portrait de Béranger, on annonce que la merveilleuse Barque rie Cléopâtre, de Henri Picou, sera encore visible pendant trois jours. Plus loin, ce sont les portraits juxtaposés du célèbre acteur Sothern, en ce moment de passage à Boston, et du pasteur Murray, de l'Église d'Angleterre, qui prononcera incessamment son premier sermon à Music Hall. A Tremont Temple, c'est une série de lectures et de concerts portant en vedette les noms les plus attractifs ; en tète apparaît le célèbre homme d'État irlandais John O'Connor Power, membre du Parlement anglais, suivi du pasteur Lorimer et du fameux humoriste E.-M. Barley, plus connu sous le nom du nouvelliste de Dambury. Cependant il n'est pas permis à tout le monde d'aller à Corinthe ; ne figure pas qui veut sur les affiches de Tremont Temple et de Music Hall : la fameuse mistress Woodhull en sait quelque chose. Pendant mon séjour à Boston, mistress Woodhull,

l'apôtre le plus notable do l'émancipation des femmes, \ étail venue pour ouvrir une série de conférences sur le («îorps humain, temple de'la Divinité »; mais, qui le croirait? toutes les salles lui étaient demeurées fermées. En vain un de ses admirateurs, dans une lettre adressée au Boston Daily Globe, s'était-il efforcé de la justifier de l'accusation d'avoir prêché le « libre amour » ; rien n'a pu vaincre l'intolérante obstination despropriétaires bostonnais, et la pauvre mistress Woodhull a été obligée de rapporter à New- York son « temple de la Divinité. » A ce propos, je ferai remarquer que les excentricités religieuses, morales et autres, n'ont pas aux Etats- Unis l'importance qu'on s'est plu à leur attribuer, sur la foi de certains écrivains à sensation, M. Hepwurtb Dixon entre autre-. Elles n'\ trouvent aucune faveur auprès de la masse du public, et souvent même aucune tolérance. On ne les supporte guère qu'à la condition de les ignorer; les persécutions auxquelles les Mormons ont été et sont encore en bulle, pour avoir adapté à la Bible un article du Coran, en fourniraient au besoin la preuve. 11 s'est créé en Russie, parexemple, sous le régime del'au-

tocratie politique tt di inopole religieux le plus

absolu, des sectes autrement immorales el anti-sociales que celles auxquelles la liberté politique et religieuse a donné naissance dans l'Union américaine. M h'} a point de nihilistes aux Etats-Unis, et j'y ai même cherché en vain un journal socialiste.

Quant aux Revivais et aux Camp Meetings, ces pèlerinages méthodistes ressemblent singulièrement aux nôtres, et les free lovers eux-mêmes sont des agneaux sans tache auprès des affreux skopsi. Ce n'est pas ici le pays des rêves, et, si l'excentricité n'y fait pas défaut, elle se garde bien de se dépenser en utopies « qui ne paient pas. » Elle a, comme tout le reste, un cachet pratique. Elle s'est mise au service des dentistes et des marchands de pilules ; elle rédige des prospectus et des affiches, et elle en tire plus de dollars que la Théorie des quatre mouvements et le Nouveau Christianisme n'ont rapporté de centimes à Fourier et à Saint-Simon.

Le soir, les délassements ne manquent pas, surtout en ce moment d'agitation électorale. J'ai le choix entre une douzaine de meetings, démocrates ou républicains, et trois ou quatre théâtres. Dans Harvard square, il y aura un flag raising (plantation d'un drapeau) républicain. Le bataillon des cadets de Bayes et Wheeler sera présent, suivant la promesse de l'affiche, dans ses uniformes neufs, et des orateurs de premier ordre se feront entendre au I.yceum Hall. Les démocrates, renchérissant encore sur leurs adversaires, auront deux flag raising, une procession avec des torches, et un mass meeting sous les auspices du Tilden Reform Club. Dans le voisinage, les républicains de Taunton annoncent une « campagne de drapeaux » qui défiera toute concurrence. Leur drapeau est le plus grand qui

existe dans l'État de Massachussetts : il ne mesure pas moins de 42 pieds sur 55. Deux mâts de 60 pieds de haut seront érigés, l'un en face de Machinist Bank, l'autre au coin du square, et réunis par une corde à laquelle sera attachée la bannière. Il y aura une procession aux torches de cent cavaliers et une infanterie considérable. Enfin les prohibitionnistes (apôtres de la tempérance) et les partisans du suffrage des femmes tiendront un meeting à Lower Hall dans le but d'organiser un clubpourla campagne présidentielle. D'un autre côté, voici les affiches non moins remplies de promesses du Boston Theater, du Boston Muséum, du Globe Theater, du Howard Athœneum et des Utile Macs CaliforniaMinstrels. Je me laisse séduire par la splendide affiche jaune du Boston Muséum. Deux pièces nouvelles, les derniers grands succès de Paris et de Londres, constituant ensemble une attraction of exceptionnal brilliancy, y sont offertes tous les jours, et même deux fois par jour, le mercredi et le samedi, au public de cet heureux théâtre. L'une, V Indien Summer, l'Eté indien, est tirée de la comedietta, l'Été de la Saint- Martin, de MM. Meilhac et Halévy, dramatisée par un gentleman de cette ville; l'autre, Wanted a divorce (On demande un divorce) est empruntée au Procès Vaûradieux, deMM.DelacouretHennequin, dont une traduction a obtenu récemment un immense succès à Londres, sous ce tire : le Grand Cas de divorce ! et qui a été expressément dramatisée

pour le Boston Muséum par Fred. Williams esq., avec des scènes nouvelles appropriées au sujet par (ilissing. — Acte 1er : Une consultation légale, en présence d'une belle-mère. — Acte 12 : Incidents judiciaires inattendus. — Acte 5 : Triomphe de l'éloquence du barreau. Trois causes gagnées, une bellemère perdue, et tout le monde heureux! Every body made happy.

Combinaison charmante !

Gaîté délirante!

Applaudissements frénétiques !

Comment résister à une affiche aussi séduisante'.' J'entre donc. Au guichet, on me montre le plan de la salle : toutes les places sont numérotées. On me donne pour la modique somme d'un dollar une excellente stalle d'orchestre. La salle est complètement dépourvue d'élégance; en revanche, on y est tort à son aise. En France, nous avons presque partout, dans nos théâtres du luxe sans confort ; en Amérique, on a du confort sans luxe. On arrive à sa place par des allées spacieuses ; les bancs sont convenablement espacés; enfin, les billets numérotés se vendant avec les tickets des chemins de fer et dos bateaux à vapeur dans les principaux offices, on n'est pas réduit à faire queue. Que voule/.-vous ? En France, c'est une vérité administrative consacrée par l'expérience des siècles que « le public aime à être gêné »; en conséquence, partout, dans les bureaux des administrations publiques, aux gares des

chemins <lc^ fer, aux stations dos omnibus, aux guichets des théâtres, on lui prend sou temps, on le réglemente, on le gêne sans le moindre scrupule. En Amérique, au contraire, où c'est une vérité non moins bien établie que. « le publie aime à être à son aise », on s'évertue à le traiter suivant ses goûts, et c'est pourquoi on ne sait pas ce que c'est que d'attendre un car ou un omnibus, d'être expulsé des compartiments réservés d'une gare ou inséré dans une queue. Au premier abord, cela gène un peu les voyageurs français de n'être pas gênés, mais à lu longue ils s'y accoutument el ne se plaignent plus qu'avec modération d'un état de choses si peu conforme à leurs habitudes.

La salle du Boston Muséum esl comble, et la

troupe u'esl vrai ni pas trop mauvaise. Ulndian

Summer n'a "peut-être pas (''té suffisamment dramatisé par le gentleman de cette ville, cl il laisse le public froid. En revanche, On demande un dio-\ enlevé' avec entrain : Fauvinard — on prononce Vauvenard, — Gatinet et Tardivaud obtiennent un succès de fou rire. On pourrait reprocher aux acteurs bostonnais d'émailler leur dialogue d'un trop grand nombre de : No, Vossier, et de Mon Dié, \ladam! Mais le lieu de la scène est à Paris, el il faul bien faire un peu de couleur locale. Rentré à Tremoni house, je trouve, — pour la première fois dans un hôtel américain, — une bible sur ma table. Cela me l'ait souvenir que

Boston a été pendant longtemps le foyer ardent du protestantisme et le sanctuaire des mœurs puritaines. On y brûlait jadis lus papistes, et on y marquait les adultères d'une lettre rouge. Le Procès Vauradieux a pénétré, hélas! dans ce sanctuaire, et les flammes de ce foyer ne brûlent plus personne. Les passions religieuses se sont attiédies, sinon éteintes. Ce n'est plus qu'un été de la Saint-Martin.

LES MEETINGS - LE PARTI DES GREENBACKS — LES COURS DE JUSTICE - LA PRISON DES TOMBES

New-York, le 29 septembre 1876. .

A New- York comme à Boston, les deux partis en présence déploient une activité de plus en plus fébrile; à chaque pas, d'immenses bannières suspendues en travers de la rue signalent le voisinage d'un « Campaign Club » républicain ou démocrate. Le plus souvent, les portraits des candidats rivaux, Hayes et Wheeler, Tilden et Hendricks, sont photographiés sur la bannière ; dans les magasins de Polilical goods, marchandises politiques, où l'on peut se procurer des uniformes de fantassins et de cavaliers, chemises rouges ou bleues, manteaux véni tiens, toques ou casques emplumés, casquettes de jockeys, torches brevetées, etc., etc., les images de

Hayes et Tilden sont fraternellement accouplées, ou simplement séparées par une belle femme en costume grec, qui les enveloppe, avec une sollicitude impartiale, dans les replis du drapeau étoile. Le soir, on n'a que le choix des meetings avec ou sans processions et flag raising. La fièvre électorale a gacné le paisible Brooklyn lui-même, celte « chambre à coucher de New-York », comme le nomment familièrement ses voisins. J'assiste, à l'Académie de musique de Brooklyn, à un double meeting démocrate : l'un dans la salle, où se pressent 5 à 4,000 personnes; l'autre dans la rue, où l'alfluence n'est pas moindre. Les orateurs les plus notables, le sénateur Bayard entre autres, se l'ont entendre dans la salle ; mais le spectacle est plus animé au dehors. 11 n'y a pourtant ni procession ni flag raising. ("est un meeting sérieux.

Une baraque en planches, avec estrade, a été élevée au milieu de la rue. L'estrade est occupée par un bureau composé de diverses notabilités; derrière est installé un orchestre, avec une grosse caisse majestueuse; non-seulement la scène est éclairée à giorno par des becs de gaz, des torches et des feux du Bengale, mais un Tildeniste enthousiaste a eu l'inspiration ingénieuse et brillante de dresser juste en face de l'estrade un phare électrique. Les orateurs, qui se succèdent de quart d'heure en quart d'heure, projettent de leur coté des torrents de lumière sur les questions

à l'ordre du jour, et, après chaque discours, l'orchestre lance ses fusées de notes éclatantes. Le lendemain, le compte rendu de cette manifestation imposante remplissait six colonnes en petit texte du Brooklyn Eagle. Cependant on ne saurait contenter tout le monde. Des journaux qui se piquent d'impartialité et de modération, tels que le ATeu>- York Herald et la Tribune, trouvent quelque chose à reprendre, même dans ces meetings sérieux. Ils accusent les orateurs de chercher à passionner la Foule plutôt qu'à l'éclairer; ils reprochent aux démocrates d'abuser des personnalités et de se servir trop souvent des expressions peu parlementaire.- de concussionnaires et de voleurs; ils sont d'avis, d'un autre côté, que les républicains ont le plus grand tort d'agiter la chenvise sanglante, the bloody shirl ; autrement dit, de renouveler les souvenirs de la guerre civile et d'employer trop volontiers les qualificatifs peu fraternels de traîtres et d assassins. Ces feuilles sages conseillent aux orateurs des deux partis d'abandonner les controverses irritantes et de renoncer aux expressions offensantes pour discuter d'une manière calme et approfondie les questions politiques, économiques, financières et administratives à l'ordre du jour. Évidemment, le conseil est bon; mais e>l-\\ bien facile à suivre? La mise en scène des meetings américains n'est pas précisément celle d'une Académie des sciences inorales et politiques, et il faut bien que l'éloquence se monte.

dans ces assemblées populaires, au diapason de l'éclairage et de la musique.

Jusqu'à présent, les chances des candidats rivaux paraissent se balancer, et les politiciens les plus expérimentés eux-mêmes n'osent s'aventurer à prédire qui l'emportera, de Tilden ou de Hayes. En attendant, voici venir un troisième parti et un troisième candidat, le parti des Greenbacks, qui porte à la présidence M. Peter Cooper, un philanthrope émérite, fondateur du Cooper Instit.ute, et à la viceprésidence, M. Cary, de l'Ohio. Le parti des Greenbacks s'est constitué, comme l'indique son titre, pour conserver et perpétuer le régime du papiermonnaie ; il est inflationiste , ce qui signifie qu'au lieu de réduire la quantité du papier en circulation, il se propose de l'augmenter, en vue de faire renaître l'activité industrielle et commerciale. Il y a passablement d'inflationisles dans les Étals de l'Ouest : les uns démocrates, les autres républicains. Il s'agit d'en faire un parti indépendant, et c'est à quoi travaillent activement M. Peter Cooper et ses amis. Ils ont tenu, dans ce but, une première Convention à Indianapolis le 17 mai, et ils viennent d'en tenir une seconde le 26 septembre à Albany. Ils ne s'appliquent pas moins que leurs concurrents, démocrates ou républicains, à soigner la mise en scène. A New-York, leur quartier général, situé au coin de Chatham street, chez un chapelier, est dé* coré d'une immense pancarte avec cette inscrip-

tion caractéristique : « Si vous voulez- le travail et l 'abondance , volez pour Peler Cooper; si vous voguez le chômage et l'émeute, votez pour Rayes ou pour Tilden. » A Albany, la salle où se tenait la Convention était ornée d'images et d'emblèmes non moins propres à frapper les esprits et à conquérir les votes. Sur le devant de l'édifice était suspendu un énorme tableau qui représentait d'un côté le Diable conduisant une lourde cbarrelte traînée par Grant et Tilden, tandis que, de l'autre côté, on voyait un boa monstrueux, ouvrant une gueule énorme pour avaler Peter Cooper, lequel se tenait majestueux et impassible sur une plaie-forme de greenbacks. Les 150 délégués environ qui composaient la Convention étaient décorés de larges rubans avec cette inscription : « Candidats du Cenlennial, Cooper et Carry. » Quelques-uns y avaient ajouté un emblème plus significatif encore en cousaut sur leur habit un billet d'un dollar. Après les discours et les résolutions de rigueur, la Convention a nommé un « Comité central », et entendu la lecture d'une lettre d'acceptation de M. Peter Cooper. Dans cette lettre-manifeste, le candidat des Greenbacks se plaint de ce que la circulation du papiermonnaie a été réduite de 58 dollars par tète à 15 depuis la lin de la guerre; il attribue à cette « contraction » de la circulation la crise dont souffre actuellement l'industrie américaine, et il se présente aux suffrages des électeurs comme le ebampion de

la monnaie du peuple et des véritables principes d'une saine économie financière. Les greenbackers reconnaissent toutefois qu'ils n'ont pas la certitude de l'emporter dans l'élection actuelle, — l'éducation financière et monétaire du public n'étant pas encore assez avancée; — mais ils sont le parti de l'avenir, et, s'ils échouent cette année, ils sont assurés de vaincre en 1880.

Je n'ai pas, malheureusement, le loisir nécessaire pour étudier d'une manière approfondie le manifeste de M. Peter Cooper et me rendre compte des chances du parti des Gréenbacks. Il ne me reste plus que deux jours à passer à New-York, et je les consacre de préférence à visiter les cours de justice, les prisons et les journaux. La Cour de justice de New- York, située en face du Post-Office, a été construite par le plus illustre voleur de l'Union, le fameux Tweed, que l'Espagne, où il s'était réfugié après son évasion, vient de restituer aux États-Unis, et il a fait œuvre de connaisseur : c'est un bâtiment spacieux et confortable ; les salles sont vastes et bien aérées; il n'y a pas de couloirs tortueux et infects; et les accusés que je vois descendre de la voiture cellulaire, quoique un peu gênés dans leurs allures par les menottes qui les enchaînent deux à deux, montent facilement l'escalier en 1er par lequel ils arrivent à la salle du recorder. L'aménagement de cette salle ne diffère pas sensiblement de celui de nos tribunaux, si ce n'est qu'on n'y remarque aucun

emblème religieux ou autre. Le juge ou recorder se tient seul dans une sorte de chaire ; à sa gauche sonl les sièges «lu jury ; plus bas su trouve la table du greffier el de ses assistants; [mis vient une. balustrade devant, laquelle les accusés sont amenés sous l,i conduite d'un gardien s;ms uniforme, après avoir été préalablement débarrassés de leurs menottes; derrière eux, une série de bancs réservés aux avocats et aux témoins ; enfin, une seconde balustrade où se tient un huissier, toujours sans uniforme; puis un vaste espace garni de bancs en amphithéâtre pour le public. Absence complète de costumes. Le recorder, en paletot, entre, un chapeau de paille à la main; les avocats sont en habit du matin; mais tout le monde s'est découverl à l'entrée du juge, et il n'est pas nécessaire d'imposer silence à l'auditoire, .le demande à un jeune avocat qui a défendu la veine et l'orphelin en Europe et en Amérique si celte absence de costume et d'apparat ne diminue pas le prestige de la justice. Il n'a pu constater à cet égard aucune différence appréciable, et il prétend même que les rôle s de nos avocats forment avec le costume moderne une dissonance plus bizarre qu'imposante. Le personnel judiciaire pourrait avoir aux États-1 nis une tenue plus sévère, mais on n'y prendrait pas au sérieux des costumes datant de la reine Elisabeth. Au surplus, on attache peu d'importance à la forme, et on s'efforce de simplifier autant que possible bs formalités de tout genre. Il n'y a point

de juge d'instruction; c'est un jury qui décide, après une enquête sommaire, s'il y a lieu ou non de poursuivre l'accusation. On ne fait pas languir les accusés en prison; d'ailleurs, la mise en liberté sous caution est admise pour tous les cas, à l'exception de ceux qui entraînent la peine capitale. On amène l'accusé devant le tribunal, et on lui demande s'il plaide coupable ou non coupable. S'il y a flagrant délit ou si la culpabilité est évidente, l'accusé plaide presque toujours coupable, et, en ce cas, son affaire est terminée en quelques minutes, le juge prononçant seul dans tous les cas où la pénalité ne dépasse pas cinq années. Si l'accusé plaide non coupable, on procède, quand il y a lieu, à la formation du jury. J'assiste à l'appel des jurés, qui ont été choisis sur la liste des électeurs par le shérif, conjointement avec la municipalité. Ceux qui viennent prendre place sur leurs sièges sont, en général, des gentlemen de bonne mine ; ils prêtent serment sur la Bible, à l'exception d'un seul, qui est exempté de cette formalité en sa qualité d'israélite. Les accusés ont un droit de récusation fort étendu ; j'en ai pu juger dans l'affaire qui a occupé presque toute la séance et dont je ne puis malheureusement parler qu'avec discrétion. C'est une affaire qui aurait certainement exigé le huis clos de l'autre côté de l'Atlantique. L'avocat ayant demandé insidieusement à un juré dont la mine ne lui revenait point « s'il avait une mauvaise opinion des gens qui tiennent une maison de tolé-

rance », et le juré ayant répondu d'une manière affirmative, l'avocat a réclamé sa récusation, par le motif qu'il avait manifesté des préventions défavorables aux accusés, et il a été fait droit à sa demande. On ne met à l'amende les jurés absents que dans le cas où il n'y a pas assez do jurés présents pour remplir les douze sièges du jury.

L'unanimité est nécessaire pour la condamnation, ce qui n'empêche pas, au dire de mon cicérone, les tribunaux américains de condamner pour le moins aussi souvent que ceux d'Europe. Je lui demande encore si le mode de recrutement des juges par le suffrage universel ne présente pas d'inconvénients. A son avis, ces inconvénients n'ont pris le caractère Je généralité qu'un leur attribue : les juges jouissant d'une réputation de capacité et d'honorabilité sont presque toujours réélus. 11 m'en cite un qui siège depuis près de trenle ans. Il convient toutefois que les choix sont viciés par des influences politiques, surtout quand il s'agit des magistrats d'un rang inférieur; mais on hésite à confiera des gouverneurs élus pour un an ou deux ans au plus la nomination de juges inamovibles. Le jury installé, on procède à l'interrogatoire i\r> témoins, que l'on ne croit pas nécessaire d'isoler. Seulement, toul n'est pas rose dans le métier de témoin, la justice américaine ayant, comme la justice russe, le droil de retenir sous clef les témoins dont la présence lui paraît indispensable. Ce système a sans doute l'avantage

d'empêcher les témoins de manquer à l'appel ; en revanche, est-il bien propre à multiplier les témoignages? Je me souviens d'avoir assisté un jour, à Moscou, à une course désordonnée à'istvochicks (conducteurs de traîneaux) fuyant dans toutes les directions comme si le diable avait été à leurs trousses. Un crime venait d'être commis auprès de leur station, et ils redoutaient, non sans raison, d'être obligés d'aller attendre en prison, à titre de témoins. le jugement du coupable. Il est permis de croire que ces braves gens auraient été moins prompts à dérober leur témoignage à la justice s'ils avaient pu en perspective une indemnité au lieu d'une arrestation.

Les témoins qui défilent sous mes yeux, tous du sexe féminin, sont interrogés contradictoirement par un jeune substitut vêtu d'un élégant paletot bleu et par l'avocat des accusés ; le juge résume brièvement l'accusation ; l'avocat fait un court plaidoyer ; le jury se retire et rend, au bout d'un quart d'heure, un verdict de culpabilité ; le juge prend de nouveau la parole : il déclare qu'en considérant les horribles révélations qui se sont produites dans cette cause, il s'étonne que le Tout-Puissant n'ait pas encore fait subir à la ville de New-York le soit de Sodome et de Gomorrhe pour la punir de ses débauches et de ses iniquités, après quoi il prononce la sentence. Les accusés, un homme et une femme, sont condamnés à une année de hard labor (travail dur) et

à une amende de 250 dollars, pour avoir tenu une disorderly house. Jugement sévère , mais qui n'empêchera pas les disorderly houses de continuer leur commerce à la condition assez facile à remplir, à New-York du moins, de rester en bons termes avec les autorités. En sortant de la cour nous passons par une salle îles l'as Perdus inachevée, — ou n'a pas laissé à ce pauvre Tweed le temps de la terminer. Un bureau télégraphique y est, installé à l'usage t\t-s avoeals ri du personnel judiciaire. Mon cicérone expédie une dépêche à son Office et il reçoit la

réponse eu moins de cinq lûtes.

Le lendemain matin, je vais visiter les Tombes, massive prison, en style pseudo-égyptien, où l'on enferme les accusés, et d'où les condamnés sont dirigés sur les autres établissements pénitentiaires, à l'exception des condamnés à mort, que l'on pend dans la cour, lu tribunal de police est annexé à la prison. Les polieomen de service amènent tous les matins devant le juge leur récolte de la nuit. C'est le déversoir des égouts de New-York. Les pouvoirs de ce juge sont très -étendus : il peut condamnera un an de prison et à -J.M) dollars d'amende; il peut enrôle impo^T mie caution jusqu'à concurrence de 1,000 dollars. — Les prévenus sont, pour la plupart, des ivrognes, des perturbateurs nocturnes, de jeunes vagabonds et des femmes de mauvaise vie. Chaque policeman amène ses clients à la barre, prête serment sur la Bible et expose l'affaire en

deux mots. Voici deux enfants de dix à douze ans qui ont volé du chocolat et des mouchoirs aux étalages : ils sont envoyés dans une maison de correction jusqu'à leur majorité. Voici un défilé d'ivrognes : ceux qui comparaissent pour la première fois devant le juge sont renvoyés avec une simple réprimande; les autres, en élat de récidive, sont punis de dix jours de prison et 10 dollars d'amende. — 1 dollar d'amende se rachète par un jour de prison. — Un mari qui a battu sa femme sans ménagements : 15 dollars d'amende et 500 dollars de caution pendant six mois; s'il récidive dans l'intervalle, sa caution sera confisquée. — Une prostituée qui demande à s'amender : envoyée à l'établissement du Bon Pasteur. — Une autre prostituée, d'un âge et d'une ligure invraisemblables, 10 dollars. Chaque cause prend en moyenne une minute : exposé de l'affaire par le policeman, 30 secondes ; tentative infructueuse de justification du prévenu, 10 secondes ; jugement avec ou sans admonestation, 20 secondes. La déposition du policeman fait loi, et, sur les quarante prévenus qui viennent de comparaître en quarante minutes, pas un seul n'est renvoyé complètement absous. Cela s'appelait autrefois de la justice à la turque, c'est de la justice à l'américaine; la seule différence, c'est que le eadi est nommé ici par le suffrage universel. Après tout, les sentences que je viens d'entendre prononcer à la vapeur a' ont rien d'excessif; le juge, j'allais dire le cadi, parait

être un homme de bon jugement. Mais ne pourraitil pas accorder à la défense 10 secondes de plus? — On entre dans les Tombes par un guichet fortement grillé; on traverse un jardinet et on se trouve devant un bâtiment rectangulaire à quatre étages de cellules. Portes grillées à l'entrée de l'escalier de chaque étage. Cellules closes par une grille et une porte eu tôle que leurs habitants ferment à volonté : la plupart sont entre-bàillées ; l'intérieur des cellules est proprement blanchi à la chaux ; quelques-unes sont ornées de photographies : un républicain y a affiché le portrait de llayes ; un lit en fer, une cruche, des objets de toilette élémentaire , aucune mauvaise odeur ; mais la prison étant devenue insuffisante, presque toutes les cellules contiennent deux prisonniers. Leurs noms sont écrits au-dessus de l'entrée de la cellule. Les noms irlandais dominent. Les jeunes gens de seize à vingt-cinq ans me paraissent malheureusement en majorité, symptôme peu rassurant pour l'avenir. Les condamnés à mort n'ont pas de cellules spéciales, mais pour le moment les Tombes n'en contiennent aucun. Il y a quelques cellules capitonnées. La plupart des prisonniers sont en train de lire les journaux; la seule demande que quelquesuns nous adressent, c'est de leur donner des timbresposte. Les visiteurs ne sont pas admis dans le quartier des femmes. En revanche, nous entrons dans une annexe où l'on enferme les accusés de moins de seize ans. Les cellules, étroites el humides, sont bien

dignes d'une prison qui porte ce funèbre nom de Tombes. Allons-nous-en !

De ces Tombes mornes et silencieuses je passe, sans transition, à ce qu'il y a de plus vivant et de plus bravant aux Etats-Unis, je veux parler des journaux. Il y a à l'Exposition de Philadelphie un bâtiment — et ce n'est pas le plus petit — qui leur est exclusivement consacré. Au point de vue du nombre, du tirage, de la masse et de la célérité des informations, de la quantité des annonces, la presse américaine laisse loin derrière elle la presse européenne, et nous aurions, sous ces divers rapports, plus d'un emprunt à lui faire ; mais une étude sur la presse des Etats-Unis exigerait un volume, et me voici au bout de mes notes. Ai-je besoin de dire que j'ai reçu partout chez mes confrères américains, à New-York, à Baltimore, à la Nouvelle-Orléans, à Chicago, le plus cordial accueil? Dans les bureaux du Herald, je traverse une salle où les vingt-cinq reporters ordinaires du journal, sans parler de l'extraordinaire, exécutent à toute vapeur leur besogne quotidienne; dans la l>ibliothèque, je remarque un casier servant d'obituaire où s'accumulent les matériaux propres à composer sur l'heure , comme les billets d'enterrement , les notices nécrologiques. A la Tribune, dont le bâtiment à huit étages domine de haut tout le voisinage, l'administration occupe le rez-de-chaussée, la rédaction le septième, et les compositeurs le huitième. Un ascenseur transporte le personnel en quelques

minutes de la hase au sommet, et une machine pneumatique l'ait parvenir la copie en quelques secondes des salles de la rédaction à l'atelier des compositeurs. Inutile d'ajouter qu'un télégraphe met en communication le bureau du rédacteur en chef avec les parties les plus reculées du globe. A côté de ces géants de la publicité, le Courrier des États- Unis, le Messager franco-américain et l'Abeille de la Nouvelle-Orléans représentent honorablement la presse française aux États-Unis. Aux remercîments qui reviennent de droit à mes confrères de la presse, qu'il me soit permis de joindre ceux que je dois aux membres du corps consulaire, dont l'accueil hospitalier et les aimables prévenances m'ont fait si souvent retrouver sinon Paris, — notre éminent et spirituel collaborateur M. Laboulaye lui-même ne l'y retrouverait plus, — du moins la France en Amérique.

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