‹ Lettres sur les États-Unis et le CanadaChapitre 5 sur 18 · LES MINES DU N E W - J E RS E Y — B A L T I IY1 0 R C · texte numérisé non relu

LES MINES DU N E W - J E RS E Y — B A L T I IY1 0 R C

New-York, le 20 juillet 1X70.

Me voici de cetour de deux excursions tuiles l'une dans la région minière de l'État de New-Jersey, l'autre à Baltimore et à Washington. Nous avions pris de bon matin, pour aller dans le New-Jersey, le train de retour du lait : — celui du soir apporte le lait à New-York, le nôtre emportait les boîtes vides, avec adjonction d'un petit nombre de voyageurs. L'aspect île New-Vork entre cinq cl six heures du matin n'est pas précisément flatteur. On ne rencontre guère que des balayeurs en petit nombre, des ouvriers et des ouvrières se rendant à leur travail dans des costumes très-négligés : les hommes portent invariablement un chapeau mou qui ressemble au laineux arme! de Membrin, et qui est, par excel-

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lence, la coiffure américaine; les femmes sont vêtues d'un indescriptible ramassis de vieilles robes, de vieux châles troués et tachés, et de chapeaux fanés, à ne pas toucher avec des pincettes. Cette habitude de se vêtir de défroques de seconde ou de troisième main, que les Irlandais ont importée aux États-Unis, doit évidemment contribuer à conserver la pureté des mœurs, et nous commençons, grâce au ciel, à nous désinfecter assez de la corruption de la vieille Europe pour ne pas préférer des mœurs moins pures el des robes plus propres. Peutêtre, à la vérité, la cherté des étoffes neuves — n'oublions pas que nous sommes dans un pays protectionniste à outrance — oblige-t-elle les gens pauvres à user jusqu'à la corde et au delà ce qui a élé une robe et un habit. Quoi qu'il en soif, c'est une habitude plus économique et morale qu'esthétique. Le Middland railway, qui nous emporte avec un nombre formidable de boites à lait, a une gare commune avec le chemin de fer de Pennsylvanie. C'est un chemin de fer en faillite; on l'exploite pour le compte des créanciers de la Compagnie, et le fait n'est pas rare aux États-Unis, où un chemin de fer est une entreprise comme une autre. La concurrence non limitée et réglementée produit naturellement, dans cette industrie, ses effets bons et mauvais ; nuis les premiers l'emportent singulièremenl iconds. Les actionnaires des lignes

qui tombent en déconBture sont à plaindre sans

doute, mais comme le public est servi! Avec quelle sollicitude les Compagnies concurrentes s'occupent •le sun bien-être, et parfois aussi avec quelle ardeur salutaire elles se disputent sa clientèle! En ce moment, par exemple, d'immenses pancartes affichées dans Broadway annoncent d'énormes réductions de prix pour Chicago et les autres grandes villes de l'Ouest, trains directs. Quatre lignes rivales se disputent dans celte direction les voyageurs à grande dislance; il est possible qu'elles finissent par s'entendre, — mais, en attendant, les voyageurs profitent de la concurrence qu'elles se font, — et s'il leur arrivait de s'entendre irop après ne s'être pas entendues assez, un cinquième concurrent ne manquerait pas d'intervenir. En tout cas, l'immense avantage de ce système , c'est d'avoir porté à son maximum la multiplication des chemins de fer, — les Etats-Unis en ont à eux seuls, pour 40 millions d'habitants, presque autant que l'Europe pour -j00 millions. — La production des moyens de locomotion y est aussi abondante qu'elle peut l'être, et l'on sait qu'abondance est partout et toujours synonyme de bon marché. A ne consulter que les tarifs, les prix peuvent sembler aussi élevés qu'en Europe, mais il ne faut pas oublier qu'on dépense ici aussi aisément I dollar que chez nous un,, pièce de 2 francs ou même de j franc, et, d'un autre coté, que les localités où n'existent ni chemins de 1er ni tramways sont l'exception, tandis qu'elles sont en-

core la règle dans la plus grande partie de l'Europe; or, l'absence ou l'insuffisance des moyens de transport perfectionnés, n'est-ce pas l'équivalent du maximum de cherté des moyens de transport?

Le Middland railway est. aménagé d'une façon conforme à l'état de sa fortune; les bancs de notre longue voiture sont en bois, mais on y trouve comme partout une fontaine d'eau glacée où l'on peut aller s'abreuver à discrétion et sans frais, et dans l'allée du milieu circulent librement les marchands d'z'ce créants et les boys, pieds nus, avec leurs assortiments de journaux. Le pays est montueux et boisé : on se croirait dans les Vosges. Les maisons, comme la plupart de celles que j'ai vues dans les campagnes, sont en planches, et, grâce à l'abondance du bois, elles coulent peu à bâtir : les plus élégantes sont peintes en blanc avec des persiennes vertes ; le plus grand nombre ne sont pas peintes du tout. Les stations de chemins de fer, en bois comme les maisons, sont d'une simplicité primitive ; il y a un bureau pour les tickets, un bureau pour le télégraphe dont le cliquetis se fait entendre sans désemparer, uni' salle pour les gentlemen, une antre salle pour les ladies, avec des chaises de bois : grandes ou petites, voilà tontes les stations américaines.

Même simplicité dans les aménagements industriels. A Franklin, petite agglomération de quelques centaines d'habitants, nous visitons une mine,

ou plutôt une carrière — car ou y travaille à ciel ouvert — de franklinite, un minerai des plus riches, de fer, manganèse et zinc. Une simple cabane abrite le conducteur de l'exploitation. La veine est superbe, mais peul être n'en tire-t-on pas tout le parti qu'on en pourrait tirer. Au dire d'un ingénieur de nos compagnons, les Américains, qui sont les mécaniciens les plus hardis et les plus ingénieux du monde, sont, en revanche, de médiocres chimistes. Les richesses minérales dont ils disposent sont telles, qu'ils peuvent encore se contenter de les exploiter groso modo. Les ouvriers sont payés à raison de 1 dollar ou 1 dollar 10 ; les boys, à raison de 50 cents pour la journée de dix heures. Les salaires étaient beaucoup plus élevés autrefois; mais les Etats-Unis subissent aujourd'hui les désastreuses conséquences de la guerre et de la protection, et la crise qui a éclaté au mois d'octohre 1875 ne semble pas près d'avoir un terme.

De Franklin, nous allons à Ogdenshurg, dans le district de Sparte, où se trouve une autre exploitation de minerai de zinc. Nous sommes dans le comté de Sussex. Chaque comté est divisé en districts d'un millier d'habitants au moins; chaque district se gouverne lui-même, et l'administration locale peut naturellement s'y recruter beaucoup mieux que dans de petites communes de quelques centaines d'habitants. Ogdensburg ne possède que quelques maisons , parmi lesquelles

deux boarding bouses, hôtelleries de campagne qui n'ont rien à envier, sous le rapport de la propretéet .lu confort, aux grands hôtels des villes. Il y a un piano et des livres au salon, et, quoique nous soyons dans le district de Sparte, nous ne sommes pas réduits à manger du brouet noir. La nuit est tombée, ce qui nous permet heureusement d'échapper à Gargling cl à Sozodont, qui nous ont poursuivis avec acharnement à New-York, à Brooklyn, à Philadelphie, à Franklin et à Ogdensburg, sur le Middland raihvay comme sur le Pcnnsylvania, et qui nous rattraperont bientôt, hélas! à Baltimore et à Washington. A mon arrivée à New-York, le premier mot que j'avais lu à l'embarcadère, c'était Sozodont! Je l'avais retrouvé le long des murailles et sur les planches des piers, tantôt seul, tantôt serré de près par Gargling, comme M. dePourceaugnac poursuivi par les matassins. C'est un duel homérique, entre le gargarisme de Gargling, Gargling oil, et la poudre dentifrice de Sozodont. Seulement Sozodont me parait avoir l'avantage sur Gargling. Gargling afliche son gargarisme : Gargling oil , tandis que Sozodont n'affiche que : Sozodont.

Moi seul, cl c'est assez —

Un moment j'avais cru, je l'avoue, à la victoire de Gargling : toutes les perches horizontales qui clôlurenl les champs le long du chemin de fer de Pennsylvanie célèbrent la gloire du Gargling oil;

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mais, en retrouvant. Sozodont imprime sur les roclicrs les plus inaccessibles et jusque sous l'arche obscure d'un pont, j'ai compris la supériorité de Sozodont. C'est égal, c'est agaçant à la (in, Sozodont. Sozodont! que me veux-tu?

Nous repartons le lendemain samedi , à neiil' heures dix minutes du soir, de New-York, et nous arrivons le lendemain, à quatre heures et demie du matin, à Baltimore, la ville la plus aristocratique des États-Unis et non la moins jolie. Une : racicuse hospitalité nous est offerte dans une maison de campagne du voisinage. Nous profitons de l'heure matinale pour faire un tour de promenade, ltes bosquets, des prairies, des maisons en bois, ombragées d'arbres au feuillage touffu avec une piazza, galerie où l'on prend le frais dans un fauteuil à bascule, des plants de maïs de sept pieds de haut, une voiture attelée d'une manière irréprochable, qui traverse la route, conduite par un cocher noir à l'air comme il faut, un cocher du faubourg Saint-Germain, à la couleur près, voilà ce qui frappe d'abord nus regards. Derrière une clôture, sous un poirier, une jolie enfant de douze ans, à la physionomie avenante et fine, aux yeux pleins de douceur e! de liniilé, nous salue d'un gooÛ morning harmonieux, en nous offrant gentiment à mon compagnon et à moi deux poires qu'elle vient de cueillir. L'aimable bienvenue et le charmant pays!

Un peu plus lard, à l'heure des offices, nous pre-

nous le car pour aller visiter Baltimore. Une affiche bien en vue prie les gentlemen de ne pas cracher sur le parquet, par respect pour les dames. Des dames, il y en a de toutes les couleurs : des blanches, aux traits réguliers, avec des sourcils noirs, fins et bien arqués, — des mulâtresses et des négresses dont les traits semblent façonnés à la hache, celles-ci encore un peu gauches et gênées d'élre assises à côté des blanches. L'une d'elles, vêtue d'une robe à couleur voyante, avec un chapeau fleuri qui venait peut-être du passage du Saumon, le menton prognathe accusant une parenté rapprochée avec la race simienne, montait pour la première fois dans un car; elle ne savait comment s'y prendre pour payer. Yn gentleman blanc lui indique avec obligeance le box où chacun dépose librement le prix de la course. Les dames américaines n'exercent point dans les voilures des chemins de fer et dans les cars la domination tyraimiquc qu'on leur attribue : quand toutes les places sont prises, elles restent debout, la main passée dans une des courroies qui pendent le long de la travée : mais, ce qui est vrai, c'est que les gentlemen assis s'empressent généralement de leur offrir leurs places, qu'elles acceptent non moins généralement. On est frappé, du reste, de la politesse réelle des mœurs américaines, malgré le sans-façon de la tenue et des allures. Toutes les indications que je Buis obligé de demander, — dans quel anglais, ô ciel! — me sont données avec une obligeance par-

faite. On s'aperçoit vite qu'il n'existe dans ce pays, sauf exception, ni aristocratie ni populace; on n'est affligé nulle part du spectacle de la grossièreté et

des mauvaises mœurs — je n'ai vu encore qu'un ivrogne à New-York, deux ou trois mulâtresses s'étal.mt sur le trottoir à Washington, et je n'ai pas été témoin d'une seule rixe ; — mais l'absence de raf- Gnement et d'élégance dans les manières n'est pas moins frappante. Le contact de la classe supérieure a élevé le niveau de la masse ; mais peut-être le contact de la masse a-t-il, d'un autre côté, abaissé le niveau de la classe supérieure. Les mœurs forment ainsi une sorte de moyenne, également éloignée de l'extrême grossièreté et de l'extrême raffinement.

Exemple à peu près unique aux États-Unis : Baltimore n'est pas bàli sur un terrain absolument plat ; on y monte et on y descend, et quoique les maisons rouges, à persiennes vertes et à escaliers d'une blaucbeur aveuglante,, y soient en majorité, on en voit d'autres. Les magasins sont fermés à cause du diinancbe, mais il n'y a pas de volets aux étalages. A Baltimore, comme à New-York, on se contente de laisser le gaz allumé toute la nuit; les policemen, en faisant leur ronde, examinent si tout est en ordre, et les voleurs de nuit échapperaient malaisément à leurs regards et à ceux des passants. Voici un étalage de modiste, avec des ceiilciiuial corsets, corsets du Centenaire. Voici une pharmacie avec sa fontaine d'eau de Vichy et de Kissingen. — On consomme

en un jour aux Etats-Unis, combinée avec les sirops les plus variés, depuis le « nectar » jusqu'à la salsepareille, plus d'eau de Vichy que les sources n'en fournissent en un an. Voici le hohj tree, restaurant de la tempérance; voici un magasin de musique où s'étale la photographie du professeur William Miller, champion gréco-romain d'Amérique et d'Australie, un vigoureux gaillard, fort en biceps; voici I enseigne d'un « médecin spécial » pour les yeux et les oreilles, et d'un autre médecin non moins spécial pour la gorge et l'estomac; voici une église méthodiste : un prédicateur maigre s'y promène avec agitation derrière son pupitre. 11 énumère, en faisant des gestes d'une véhémence extraordinaire, les diverses tentations qui assiègent incessamment les hommes dans leurs maisons, à leurs comptoirs, dans les rues et jusque dans les églises. La seule tentation que paraisse éprouver son auditoire, muni d'éventails japonais, c'est de céder à une irrésistible somnolence. N'oublions pas que le thermomètre marque aux environs de 40 degrés centigrades audessus de zéro. Voici la cathédrale catholique, — Baltimore est le siège d'un archevêché et l'un des foyers principaux du catholicisme aux Etats-Unis. — C'est un assez bel édifice en pierre grise, avec un portique grec. Au milieu, une rotonde, autour de laquelle se déroule cette inscription en style lapidaire : » Ceci estla maison de Dieu, qui est l'église du Dieu vivant tt la pierre angulaire de la vérité. »

Un prêtre dit la messe ; dans une galerie supérieure deux sœurs de charité, avec leurs bonnets à grandes ailes, accompagnent un troupeau de jeunes lilles vêtues de blanc; un fauteuil rouge sous un dais marque la place de l'archevêque ; assistance médiocrement nombreuse, mais recueillie, où le type irlandais domine. Voici enfin une église nègre, de la secte des baptistes; à l'entrée, un avis en grosses lettres prévient le public « qu'il n'est pas permis de fumer dans cette église. » Il y a au rez-de-chaussée une salle vide; montons au premier étage: l'office vient de finir, mais la salle — un vaste parallélogramme aux murs blanchis sans ornements — est encore remplie d'un auditoire dont la couleur va du noir d'ébène au brun clair, et même au blanc légèrement bruni. Auditoire très-proprement velu : les hommes portent des paletots noirs ou gris et des gilets blancs ; des chaînes d'or ou de siinilor avec des breloques s'étalent sur les gilets ; les femmes, les yeux vifs, la physionomie animée, ont des robes de toutes les couleurs ; il y a des parterres de fleurs sur les chapeaux. Trois gentlemen noirs, munis d'éventails japonais, sont accoudés au pupitre, où se trouve placée une sébile devant laquelle l'auditoire défile en déposant son offrande, il s'agit d'une collecte pour l'entretien de l'église. On sait que les églises nègres, aussi bien que les églises blanches, sont entretenues uniquement par des contributions volontaires. Tout ce monde coloié a l'air lort gai ;

on dirait une bande d'écoliers faisant l'école buissonnière plutôt qu'un grave troupeau de fidèles baptistes.

Les nègres sont admis dans les églises et ils peuvent envoyer leurs enfants aux écoles blanches ; mais, malgré tout, le préjugé de couleur n'est pas encore dissipé. A l'église des blancs, la charité chrétienne ne les tolère qu'avec une contrainte visible ; à l'école, les petits blancs se battent avec les négrillons. Enfin, les nègres ont leurs cimetières particuliers, aussi bien que les catholiques, qui refusent, aux États-Unis comme en Europe, de dormir du sommeil éternel à côté des membres des autres cultes. J'ai quitté l'intolérance dans l'ancien monde, je la retrouve dans le nouveau. Un bureau de police est ouvert à côté de l'église nègre. Nous y entrons. Dans le vaste parloir, où deux agents de police sont de service, nous nous arrêtons devant, les photographies des voleurs et assassins notables que la justice a logés ou loge aux frais tic l'État. On emploie un moven bizarre mais efficace pour les décidera laisser reproduire leurs traits, généralement peu flatteurs pour la race humaine; ceux qui refusent de poser devant l'objectif sont promenés dans les rues de Baltimore avec un écriteau portant en grosses lettres : « Voleur ou Assassin ! » (le procédé, qui fait souvenir du roman de Nathaniel Ilawthorne, In Lettre roufjc, manque rarement son effet. Les plus récalcitrants finissent par se soumettre. Je constate,

à l'honneur du beau sexe, que les dames sont en minorité dans cette vilaine société.

Le lendemain, nous allons visiter le Druids park, parc des Druides, qui est le bois de Boulogne de Baltimore. Nous entrons en conversation avec notre coclier nègre. Il a été esclave et a servi pendant la guerre. Il ne sait pas écrire, mais il sait épeler et lit même assez couramment les caractères imprimés ; sa femme, qui est plus jeune que lui, — il a trentetrois ans et elle en a vingt-sept, — a pu aller à l'école, et elle sait très-bien lire et écrire. Elle est blanchisseuse, et gagne de 4 à 5 dollars par semaine, en travaillant chez elle. Elle gagnerait davantage en allant en journée, mais elle ne pourrait pas soigner son ménage et s'occuper de ses enfants. Ils en ont deux, un garçon et une fille. — « Les envoyez-.vous à l'école? — Non; ils sont très-jeunes; le garçon a huit ans, et la fdle six. D'ailleurs, nous n'avons pas encore d'école quotidienne ; on est en train d'en b;ïlir une. — Pourquoi n'envoyez-vous pas vos enfants aux écoles des blancs? — Nous n'aimons pas cela; ils se disputent et se battent avec les enfants blancs. — A quelle religion appartenez-vous? — Je suis catholique. — Avez-vous des prêtres de couleur? — Non ; ils sont tous blancs, mais il y a des nègres qui étudient pour devenir prêtres. — ivez-vous (les églises catholiques nègres? — Oui, il y en a une, et on est en train d'en bâtir une seconde, avec une école où j'enverrai mes enfants. — Est-ce que vous

vous tirez d'affaire? — Oui, mais tout juste. Les loyers sont très-chers. Je paie 15 dollars de loyer par mois pour ma petite maison en bois. — Avezvous des économies? — J'en avais avant mon mariage et je les avais pincées clans une banque. On m'a dit que la banque n'était pas solide et je les ai retirées. Alors il m'a fallu payer des dettes et monter mon ménage; maintenant, il ne m'en reste plus. — Êtes-vous content de n'être plus esclave? — Oh! oui, certainement, — Et les autres, sont-ils contents ? — Je ne sais pas ce que pensent les autres, je parle pour moi. » — Un autre nègre qui nous a servi de guide le lendemain à Washington s'est montré moins affirmatif. Comme nous lui demandions s'il étail satisfait d'être libre : — « Je crois que oui, nous dit-il. — Comment ! vous croyez que oui? vous n'en êtes donc pas sûr? — Je ne pourrais pas le jurer. » Et il nous fut impossible de tirer de lui autre chose que cette réponse laconique. Notre cocher de Baltimore a une physionomie douce et passablement intelligente, le front élevé, mais un peu étroit it fuyant, des yeux vifs et bons. Au retour, son petit négrillon vient nous ouvrir la barrière; il s'y prend gauchement. Le père lui explique le mécanisme de la gâchette, en souriant avec bonhomie ; la porte finit par s'ouvrir, et le négrillon, tout joyeux d'avoir résolu ce problème difficile, s'éloigne en g imhadant.

Dans l'après-dinée, nous faisons une excursion

en bateau à vapeur dans la Potapsca, branche de la baie de Cbesapeakc, sur laquelle est bâtie la ville de Baltimore. Nous visitons une fabrique de briques réfractaires et de tuyaux en terra colla, dont on se sert pour les égouts de préférence aux tuyaux de fonte, et un elevator. Nous avions beaucoup entendu parler des elevators de Chicago. Celui-ci est construit sur le même modèle. C'est un énorme bâtiment en briques rouges de 180 pieds de hauteur, aussi long que haut et moins largo de moitié, situé au bord de l'eau. Les wagons du chemin de fer viennent s'y décharger au rez-de-chaussée, d'où un ruban sans (in à godets monte le grain aux étages supérieurs. Il y reste emmagasiné jusqu'à ce qu'on juge le moment favorable pour l'exporter. Alors, il est versé par des tuyaux en bois dans le navire placé à quai. Deux machines à vapeur, ensemble d'une force de 500 chevaux, suffisent à accomplir tout le travail de cet elevator, qui peut contenir! million 1/2 de boisseaux de grains. L'emmagasinage pour dix jours et la réexpédition se paient à raison de 1 1/4 cents par boisseau ; l'emmagasinage pour chaque quinzaine supplémentaire , 3/8 cents. Avant l'invention de cet énorme et ingénieux mécanisme qui embarque les grains d'une façon pour ainsi dire automatique, les frais d'embarquement seuls s'élevaient à T> cents par boisseau ; aussi commenec-t-on à en établir dans tous les poils d'où s'expédient des céréales. Au momenl où

nous visitons Velevator de Baltimore, il s'en écoule des torrents de maïs avec le bruit Je l'eau qui se précipite dans les gouttières après une violente pluie d'orage. Nous jetons un dernier coup d'œil sur le panorama pittoresque de la baie, et nous passons une s,. uér délicieuse, mollement bercé dans un rocking chair sur la piazza de la maison hospitalière qui lions a accueilli. Vue caille à aigrette de la Californie, un cardinal, le rossignol de la Virginie, et un oiseau moqueur, nous réjouissent de leur plumage ou de leur chant. Seulement, il y a trop de mouches , et passablement de moustiques. Les mouches, on les chasse pendant le dîner en posant sur la table un mécanisme aussi simple qu'ingénieux, une tige verticale surmontée de deux branches horizontales à palettes qu'un mouvement d'horlogerie l'ait, tourner. On se préserve du moustique—ennemi nocturne autrement redoutable — en entourant son lit d'une enveloppe de gaze hermétiquement fermée, sous laquelle on s.' -lisse avec toutes les précautions nécessaires pour ne pas introduire dans la place l'insecte féroce qui rôde, quserens quem devoret, en susurrant son chant de guerre. Le lendemain matin «le bonne heure, L'oiseau moqueur nous réveille en chantant l'air des Lampions aussi correctement que pourrait le faire ,m vieil habitué des clubs, et deux heures plus tard mm- sommes à Washington.

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