WASHINGTON- WEST. POINT
. New-York, le 24 juillet 1876,
Le Capitule esl le centre et la raison d'être tic Washington. C'est un énorme édifice tout blanc, bâti sur une éminence, à 90 pieds au-dessus du niveau du Potômac. Il se compose de deuxailes spacieuses, affectées l'une au Sénat, l'autre à la Chambre des Représentants, avec un dôme de 500 pieds de haut, surmonté d'une statue colossale de la Liberté. En comparant sa niasse imposante aux habitations el aux édifices modestes qui l'entourent à une distance respectueuse, on croirait voir un majestueux éléphant blanc au milieu d'un troupeau de rais. Du Capitule rayonnent dans tous les sens d'immenses avenues deux lois larges comme nos boulevards, mais encore, pour la plupart, dégarnies de maisons. Cà
LETTRES SUR LES ÉTATS-UNIS ET LE CANADA. 01 et là un parc, et à l'autre bout de l'avenue de Pennsylvanie, la seule qui existe sérieusement, — la Maison-Blanche, demeure du Président des Etats- Unis. Entrons au Capitule. Inutile de dire qu'il n'est pas nécessaire d'en demander la permission. Nulle part on n'aperçoit de gardiens ni de sentinelles, et tontes les portes sont ouvertes. Nous montons, paille larges escaliers, — les habitués prennent de préférence l'ascenseur, —jusqu'au premier étage; les escaliers sont très-proprement tenus, il y a des crar eboirs sur tous les paliers. A l'une des portes de la ro'onde nous nous arrêtons un moment devant une boutique de cigares et devant une autre boutique composite où une marchande très-loquace vend des photographies et des boutons de manchettes. La rotonde est ornée d'une série de tableaux officiels : l'Arrivée de Christophe Colomb en Amérique, la Découverte du Mississipi, le Baptême de Pocahontas, la Déclaration d'indépendance des États-Unis. l.e gouvernement des États-Unis a employé, pour populariser cette galerie historique, un procédé infaillible. Il l'a fait graver sur son papier-monnaie : certains greenbacks sont ornés du Baptême de Pocahontas; d'autres ont pour illustrations la Découverte ,ln Mississipi et la Déclaration d'indépendance. C'esl un procédé ingénieux île vulgarisation des œuvres d'arl et des connaissances historiques, mais e.-t-ce un procédé économique ? Combien d'écoles et de musées on aurait pu ouvrir avec ce qu'a coûté au
peuple américain l'excès dos émissions des greenbacks, et la dépréciation qui s'en est suivie! Un large et éléganl couloir, sur lequel s'ouvrent les portes d'une série de salles confortablement meublées, où se réunissent les commissions, nous conduit à la galerie du Sénat. Nous nous adressons à un gardien qui nous prie poliment d'entrer, sans faire la moindre tentative pour nous débarrasser île notre canne et de notre chapeau, — on ne connaît encore que vaguement aux Etats-Unis la plaie des pourboires, — et nous avons devant les yeux une salle rectangulaire de médiocre grandeur, luxueusement ornée de tentures de soie jaune, avec trois rangs concentriques de bureaux et de fauteuils en acajou, sur lesquels siègent un petit nombre de sénateurs, nu-tête et les pieds à leur place. La plupart, à commencer par le président, ont à la main un éventail japonais qu'ils agitent nonchalamment; d'autres font leur courrier ou jettent un coup d'oeil distrait sur lcscowgressionnal records placés sur leur bureau, tandis que le sénateur Merrimon, de la Caroline du Nord, prononce de sa place — il n'y a pas de tribune — un discours véhément contre l'excès des dépenses publiques. Nous faisons le tour de la galerie où lèguent six ou sept rangées de banquettes à dossiers garnies d'étoffe grise et confortablement espacées; la galerie est tout entière ouverte au public, à l'exception d'un compartiment bleu qui constitue la loge diplomatique, et du compartiment vaste et
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commode, réservé aux journalistes au-dessus du fauteuil du président. Contrairement à l'opinion qui prévaut encore généralement en Europe, les Américains sont d'avis que les journalistes chargés de rendre compte des débats ont besoin de voir les orateurs, et même de les entendre. En conséquence de celte opinion paradoxale, on leur a attribué les meilleures places de la galerie. Ce n'est pas tout. Derrière leur compartiment s'élève de plain-pied une salle meublée d'une immense table, où quelques-uns sont en train de rédiger leurs notes. Une porte ouverte nous montré à droite un bureau télégraphique à l'usage exclusif de La presse; à gauche, un vaste cabinet de toilette avec une fontaine d'eau glacée, des lavabos et le reste. Décidément, nous sommes bien dans le Nouveau-Monde. Nous passons devant une salle richement décorée qui est réservée de l'autre côté du couloir au Président et à ses ministres; nous jetons un coup d'œil sur la petite salle, d'un aspect plus sévère, où se réunit la Cour suprême des Etats-Unis ; nous traversons une salle de marbre, et nous voici dans l'aile de la Chambre des Députés. C'est la reproduction à peu près exacte de celle que nous venons de visiter, avec celte seule différence que la salle des séances est plus grande et moins élégante, qu'il y a sept rangées de pupitres au lieu de trois, et que les fauteuils sont en simple jonc. La discussion est sans intérêt, on donne lecture d'un bill présenté par le gouvernement, et chacun vaque à ses aflaires.
yi LETTRES SUR LES ÉTATS-UNIS
Nous passons dans la salle des journalistes : quelques-uns sont couchés tout de leur long sur la grande table; ils sont chez eux! Mais, en général, la tenue est excellente, cl si l'on se dit encore des injures au Congres, — on allait s'en dire une heure plus tard à propos du budget de la guerre, — on a pris des habitudes de décorum qui étaient autrefois complètement ignorées. Le temps n'est plus où l'illustre orateur Henri Clay pouvait, sans que personne y trouvât à redire, interrompre une de ses brûlantes tirades patriotiques pour se moucher... sans mouchoir. Et avec quelle obligeante libéralité on met à la disposition des journalistes, et même des simples visiteurs, les volumineux documents du Congrès! Nous désirions nous procurer deux ou trois rapports : nous nous adressons à un employé qui nous conduit auprès d'un de ses collègues, lequel s'informe poliment de l'objet de notre demande, puis nous remet trois gros volumes brochés, en se donnant la peine de les l'aire emballer, sans rétribution aucune, et sans qu'il nous ait été nécessaire de décliner nos noms et qualités. C'était à ne pas y croire ! Nous descendons ensuite au rez-de-chaussée, où un bar et un restaurant offrent aux membres du Congrès et au public mêlés des consommations rafraîchissantes et substantielles à des prix modelés, et nous sortons de ce Capitole hospitalier, dans lequel l'art d'aménager les services parlementaires n'est surpassé que par la politesse des employés de tout ordre et par
le désir singulier qu'ils manifestent en toute occasion d'être agréables au publie. Le monde renversé !
Nous nous luisons conduire au Smithsonian lnstitute, institution scientifique et musée, établi dans un superbe parc, grâce à un legs de 515,000 dollars l'ait par un simple citoyen, James Sinitbson, qui, à l'exemple de beaucoup de ses compatriotes, a légué à la postérité son nom avec ses dollars. Une vanité bien placée, après tout. Le musée Smitbsonien conlii'iit une collection intéressante d'outils et d'armes préhistoriques, et les badauds peuvent y contempler une pierre de la grande muraille de la Chine. De là nous allons à la .Maison-Blanche, dont les appartements de réception sont ouverts au public. La Maison-Blanche, malgré son portique grec, ressemble à une sous-préfecture de second ordre. Les appartements, suffisamment décorés, sont bas de plafond. Au fond d'une grande salle où règne une fraîcheur relative, une vingtaine de visiteurs font la sieste dans les vastes fauteuils de la présidence, revêtus de leurs housses. L'huissier de service se garde de troubler leur repos ; seulement, quelques minutes avant cinq heures, il les prie de venir voir « autre chose », et il les conduit dans une série de petits appartements où ils peuvent contempler les traits d'un certain nombre de Présidents cl de vice-Présidents des États-Unis, puis il les ramène par un mouvement tournant sous le péristyle, en leur souhaitant le bonsoir.
Do retour à New-York, nous remontons l'Hudson jusqu'à-West Point. L'Hudson, c'est le Rhin des Etals-Unis, le Rhin, moins les vieux burgs ruinés, niais plus large et plus varié d'aspects. Après avoir côtoyé la longue île Manhattan, à moitié remplie par la ville de New- York, on traverse la région des palissades, murailles de granit à pic de 200 à 000 pieds de hauteur qui bordent la rive droite du fleuve, tandis qu'à gauche s'étagent, au milieu de bois épais d'un vert intense, la multitude des villas de tous les styles et de toutes les couleurs des riches négociants de New-York. Çà et là elles forment un groupe, ordinairement relié par un télégraphe local, qui permet aux voisins de correspondre entre eux, et même de jouer aux échecs sans avoir besoin de se déranger de leur rocking chair. Je venais précisément d'être témoin, à New-York, d'une petite scène qui m'avait montré toute l'utilité pratique du libre emploi du télégraphe. Un individu se présente dans un bureau pour obtenir un secours, en déclarant qu'il ne sortira pas avant de l'avoir obtenu. On pousse un bouton. Au bout de quatre minutes paraît un agent de police, dont la seule présence su II il pour l'aire battre en retraite ce visiteur importun. On s'abonne ici à l'électricité comme au gaz. A la campagne, toutefois, on fait son gaz soi-même, au moyen d'un de ces appareils ingénieux que le génie pratique des Américains applique aux services les plus modestes. Mais revenons à l'Hudson. Voici le
Spuyten Duyvel Greek, embouchure de la rivière de Il.irlem, qui sépare File Manhattan du continent. Voici [rwington, où demeurait Washington Irwing, nue mon Guide illustré compare avec aisance à Shakespeare. Nous entrons ensuite dans le Tappan Zee, élargissement de l'Hudson, qui devient un lac jusqu'à ce qu'il se resserre de nouveau dans la région des Highlands, où il prend l'aspect poétique du Rhin à Bingcn. Nous passons devant la fameuse prison de Sing-Sing qui a l'apparence d'une grande fabrique; en face une glissoire amène de Rockland Lake jusqu'à une flottille de bateaux spéciaux l'énorme quantité de glace que consomme New-York. On s'abonne à la glace comme à l'électricité et au gaz. Seulement, le prix varie suivant la saison et la température. En ce moment tropical on paie jusqu'à TU cents (3 fr. 50) par semaine ; en temps ordinaire l'abonnement tomhe à 50 cents et au-dessous. Voici enfin, dans le site le plus romantique du monde, sur un plateau entouré de montagnes boisées, et bordé par les sinuosités pittoresques de l'Hudson, l'Ecole militaire de West l'oint. Les bâtiments sont construits en granit, sur un des cotés d'une large pelouse ; voici la bibliothèque, où plusieurs cadets en petil uniforme gris clair et pantalon blanc sont occupés a lire, sous 1rs Imstes de Washington et de La layette ; l'un d'eux est un mulâtre. L'église est fermée, mais nous visitons les salles de cours, dont les portes .-ont ouvertes; elles
sont pelitcs, mais admirablement tenues; plus loin, un vaste corps Je logement pour les élèves ; plus loin encore, sur un autre côté de La pelouse, les jolies maisons toutes fleuries des professeurs et des fonctionnaires de l'École. Une seule sentinelle en l'action suffit pour garder ce groupe d'établissements militaires. Voici encore des Laiteries Je canons pour les exercices du tir, et plus bas, s'avançant en pointe vers riluJson, un promontoire boisé, avec de jolis sentiers ombreux, où l'on vient l'aire des piquenique. Plusieurs jeunes couples sont en train de flirter, mais sans y mettre une activité dangereuse. Ici un jeune homme est profondément endormi tandis que sa compagne écarte avec une tendre sollicitude les mouches et lès moustiques ; là, une jeune lille lit à haute voix la New-York Tribune, pendant ipic son compagnon, que cette lecture parait intéresser vivement, tient une umbrella ouverte audessus de la jolie tète de la lectrice. 11 est évident que la flirtation ainsi comprise el pratiquée n'a rien de particulièrement menaçant pour les mœurs. Mais n'est-elle jamais entendue autrement? D'après toutes les informations que j'ai pu prendre jusqu'à présent, les accidents sont infiniment plus rares, sous ce régime de free trade, que sous le régime de protection usité en Europe. Les jeunes gerts des Jeux sexes vivent ensemble, comme des camarades, font des promenades et des excursions, vontau bal el au spectacle, par couples ou en bande, sans que les parents
s'en inquiètent autrement; des deux côtés, on apprend à se connaître beaucoup mieux qu'il n'est possible de le l'aire dans des entrevues officielles, sous l'œil inquisiteur d'un chaperon. Comme on n'a point l'habitude de doter les jeunes lilles, les mariages sont presque toujours des mariages d'inclination, et quoique la statistique demeure muette sur ce point, il semble que les unions contractées sous les auspices de la liberté du commerce entre les deux sexes soient généralement heureuses. En tout cas, les jeunes filles apprennent de bonne heure à se protéger et à se tirer d'affaire elles-mêmes ; nulle part, dans les cars, les chemins de fer et les bateaux à vapeur, on ne les voit embarrassées de leur personne ; elles prennent elles-mêmes leurs tickels et s'occupent de leurs bagages sans réclamer aucune aide. Est-ce un mal? Et puisque l'état actuel de nos idées et de nos mœurs ne nous permet pas de les estropier à l'exemple des Chinois, ou de les renfermer comme les Turcs, n'est-il pas juste et raisonnable de leur permettre de marcher seules?
Le lendemain, samedi, visite au Stock-Exchange et aux Banques de Safe-Deposit ; le dimanche, excursion au cimetière de Greenwood. Le Stock-Exchange, la Bourse de New-York, n'a rien de remarquable, à l'exception d'un système de ventilation qui permet de renouveler continuellement l'air de la salle, où se négocie la masse des valeurs commerciales et industrielles; les valeurs du gouvernement
se traitent dans une salle spéciale. Le ventilateur du Stock-Exchangene fournit pas moins de'25,000 pieds cubes en sept minutes, et la salle de médiocre grandeur dans laquelle fonctionne cet appareil rafraîchissant ne manquerait pas d'être envahie si l'accès n'en était point interdit aux personnes étrangères à l'Association des brokers, propriétaires de la Bourse. Le public n'est admis que dans une étroite galerie du premier étage. — Les banques des Safe-Deposit sont une des curiosités de New-York, où le danger du feu et la crainte des voleurs ont contribué également à les populariser. Entrons dans le sous-sol du magnifique bâtiment de YEquitable Insurance C°. Voici d'abord une forte grille ; derrière celte grille, posée sur un soubassement en granit, une vaste caisse large de vingt pieds au moins, sur une profondeur double, haute de six ou sept pieds, toute en fer et en acier. La double porte qui y donne accès est bardée de serrures. On me fait remarquer un mécanisme qui empêche le caissier lui-même d'ouvrir la porte avant une heure déterminée. Si la clef est mise dans la serrure avant l'heure, la porte reste obstinément close ; en revanche, la police, avertie par une sonnette électrique, arrive sans tarder. Un autre mécanisme oblige les veilleurs de nuit à attester leur présence de demi-heure en demi-heure. L'intérieur de cette caisse si bien gardée est divisé en compartiments d'inégale grandeur ; il y a de petits compartiments loués à raison de IL» dollars par an, et
de grands compartiments dont le loyer s'élève jusqu'à 200 dollars. Chacun est fermé par une serrure spéciale, ordinairement à combinaisons, dont le loeataire a seul la clef. Tant pis pour lui s'il oublie sa combinaison ou s'il perd sa clef! Il faut alors briser le compartiment, et c'est un travail de plusieurs jours. De plain-pied avec la caisse, régnent deux galeries de boxes affectées l'une aux. ladies, l'autre aux gentlemen. On s'enferme à clef dans ces boxes, éclairées au gaz, sans craindre les importuns, pour détacher ses coupons, expédier ses valeurs, etc. ; il y a des boxes pour une, deux et plusieurs personnes , enfin à chacune des deux galeries se trouve annexé un cabinet de toilette. Rien n'a été oublié. Les dames affectionnent particulièrement cette caisse coquette, el elles constituent une bonne partie de la clientèle de la Mercantile Safe deposii Company. Des écusgons emblématiques, une chouette, nue serrure perfectionnée, une corne d'abondance illustrée la signalent aux regards des passants de Broadway. D'autres ont une apparence plus sévère, mais on n'en cite jusqu'à présent aucune qui ait trompé la confiance de ses clients. Le fameux dragon qui -aidait le Jardin des Hespérides, Cerbère avec sa triple gueule hurlante, les crocodiles qui veillaient sur le trésor du roi de Siam, n'étaient-ils pas de pauvres el grossiers conservateurs, en comparaison de ces appareils ingénieux et formidables?
Voici toutefois un établissemenl qui conserve
102 LETTRES SUR LES ÉTATS-UNIS ET LE CANADA. mieux encore qu'aucune Safety Bank les dépôts qu'on lui confie, je veux parler de cet admirable et pittoresque cimetière de Greenwood, avec ses collines ses lacs, ses grands saules pleureurs, ses érables et ses chênes verts, qui domine la baie de New-York, sur une superficie de 000 acres (240 hectares). Grâce à cette vaste étendue, les concessions sont à bon marché et chacun s'y case à son aise ; certaines familles occupent une surface grande comme un cimetière de village. Des communautés y ont leur place particulière, où les brebis sont groupées autour de leur pasteur. Le Père-Lachaise renferme sans doute de plus beaux monuments funéraires, mais comme on y est à l'étroit ! En Amérique, l'espace ne manque ni aux vivants ni aux morts.