CASTLE-GARDEN — LE POST-OFFIEC] CONEY-ISLAND
New-York, le 15 juillet 1876.
En rentrant à New-York dimanche soir, j'aperçots un grand remue-ménage auprès de la Batterie qui forme ja pointe de l'ile Manhattan et l'extrémité de l’immense ville. C’est Castle-Garden, le dépôt des émigrants, qui vient de brûler, en dépit de la puissance des pompes et de l'activité justement renommée des pompiers ae New-York. J'avais visité Castle-Garden le lendemain de mon arrivée. C'était une vaste rotonde moitié en briques, moitié en planches, parfaitement appropriée à sa destination. Les émigrants y étaient débarqués directement, et on leur donnait la nourriture et le logement pour une nuit, Dans la grande halle qui en formait le centre,
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on apercevait d'abord un bureau télégraphique et un bureau de change, où était affiché le tarif de toutes les monnaies du monde civilisé, puis, sur les murs, une série d’avertissements en sept ou huit langues — y compris le russe — prévenant les assistants qu'ils pouvaient se procurer à Castle-Garden des billets de chemin de fer à prix réduits, les invitant à déposer leurs valeurs au bureau, donnant à ceux qui voulaient séjourner à New-York les acresses de boarding-houses à bon marché : 4 dollar par jour ou 6 dollars par semaine, nourriture et logement ; enfin, un avis Luprimé en anglais seulement, engageant les employés à faire honnêtement leur devoir et à mettre à la porte les étrangers à l'établissement. Les piéges tendus aux émigrants à leur arrivée justifiatent celte précaution, et j'ai pu constater, à ma satisfaction, qu'elle était strictement observée. Un gardien m'expulse sans cérémonie ; toutefois, l'autorité supérieure, mieux informée, casse cet arrètsommaire, etJe continue ma visite. Une seconde salle, divisée en compartiments, était affectée aux bagages : les émigrants n'avaient point à s’en préoccuper; on les leur remettait sur présentation de leur ticket à la destination qu'ils indiquaient. Rien de plus simple et de plus commode que le système des tickets des bagages aux États- Unis. On vous donne un numéro, dont le double est attaché à votre bagage; à votre arrivée, vous remettez ce numéro avec votre adresse à un agent quelconque d’une entreprise d’express, qui vous délivre un
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reçu en échange, et vous n’avez plus à vous en inquiéter ; on vous le rend à domicile sans retard. — Dans une troisième salle était installé un bureau de placement pour les émigrants des deux sexes : une vingtaine d'hommes se tenaient assis sur des bancs d’un coté de la salle, autant de femmes de l’autre. Ce bureau a des correspondances dans toute létendue de l'Union, et 1l place de 15 à 18,000 personnes par an. Derrière, s’ouvrait l’'embarcadère du chemin de fer de l’Erié, issue par laquelle Castle- Garden, incessamment rempli, était incessamment vidé, Dans certaines années, 1l arrivait à New-York jusqu'à 1,000 émigrants par Jour; depuis quelque temps, le mouvement s’est ralenti; mais, en dépit du protectionnisme, de la corruption politique et administrative, et des autres plaies dont souffrent actuellement les États-Unis, il y à peu d'apparence qu'il s'arrête. Tout émigrant sain et vigoureux, accoutumé aux travaux agricoles ou possédant un métier, peut acquérir dans l'Ouest un morceau de bonne terre au prix de 45 à 22 francs l’hectare, ou trouver un emploi, s’il a une spécialité quelconque ; en outre, il échappe aux exigences du service militaire, — les États-Unis n'ayant qu'une armée de 26,000 hommes recrutée par voie d’enrôlements volontaires, Par rencontré à Philadelphie une fanutle qui avait émigré 1 y à vingt ans d’un pauvre village de la Poméranie, où elle vivait, dans un taudis, de pain noir et de saucisses aux pois... quand elle avait
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des saucisses aux pois ! Après avoir prospéré dans l'Ouest, elle était venue s’établir à Philadelphie ; la mère était allée chercher ses vieux parents en Europe, et tout ce petit monde vivait à l’aise dans une maison proprette, éclairée au gaz, pourvue d’un cabinet de bain où, grâce à une de ces ingénieuses inventions qui ajoutent tant ici au confort domestique, un double robinet amène de l’eau froide et de l’eau chauffée, sans frais, au moyen d'un serpentin enroulé autour du poële ; au lieu de pain noir, de la viande et du pain blanc à discrétion, sans parler des délicatcsses un peu rudes de la cuisine américaine, rouleaux de maïs, froment concassé avec de la mélasse, toutes les variétés de pies, et le reste. Enfin, 1l y avait un piano dans le salon. Tous les émigrants ne se tirent pas aussi bien d'affaire, mais à qui la faute? Nous avions à bord du Canada un malheureux teneur de livres qui émigrait aux États- Unis avec sa femme et deux petits enfants. Il ne savait que le français, et pas un mot d'anglais l'etil arrivait à l'aventure en pleine crise financière et commerciale ! À moins d’unmiracle, celui-là, assurément, n'aura pas à se louer d’avoir émigré. Voici encore, dans le vestibule de Castle-Garden, une jolie fille qui pleure à chaudes larmes. C’est une Ariane 1bandonnée que l’on éconduit, l'administration ne se chargeant pas de retrouver les séducteurs fugitifs ou latitants. Aucune institution n’est parfaite ! Toutes les nations de l’Europe ont envoyé des hôtes à Castle-Garden ;
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le jour de l'incendie, 250 mennonites venaient d'arriver deRussie, où la grande Catherine avait accordé à leur secte pacifique l’exemption du service militaire pour un siècle. Cette exemption ne pouvant plus être renouvelée en ce temps de service militaire non moins obligatoire qu'universel, les mennonites émigrent aux Etats-Unis. Maintenant que voici Castle- Garden brûlé, 11 faudra le reconstruire ou placer ailleurs le dépôt des émigrants. On s’en occupe, en même temps que le Congrès élabore un bill destiné à empêcher plus efficacement l'immigration des malfaiteurs, des individus contrefaits et des paupers.
De Castle-Garden, Vomnibus de Broadway nous amène en quelques minutes au Post-Office, dont l'aménagement vaudrait bien la peine d’être imité, C'est un énorme bâtiment, le plus élevé de New- York. Le sous-sol et les étages inférieurs servent à la poste, tandis quelesétagessupérieurssont réservés aux offices des tribunaux. Au rez-de-chaussée, une vaste halle, en fer et en verre, est consacrée à la réception et à la distribution des lettres. Les Journaux sont reçus et distribués dans une halle analogue, pratiquée dans le sous-sol, à laquelle le jour arrive par une mosaïque de verre qui remplace les dalles du trottoir. Une multitude de boîtes en cuivre sont établies dans la cloison qui sépare la salle de distribution des lettres d'un vestibule circulaire accessible au public. Parmi ces boites, les unes, destinées aux journaux, sont en
communication avec le sous-sol ; Les autres recoivent les lettres et les circulaires. Chaque État et même chaque ville importante de l'Union à sa boîte particulière; les pays étrangers ont aussi les leurs, ce qui facilite singulièrement le triage; puis viennent les guichets des lettres bureau restant : par une galanterie tout américaine, il y a un guichet spécial pour les lettres adressées aux ladies. Des coupures de journaux affichées dans le vestibule contiennent les adresses des lettres restées en souffrance; l'Office postal les communique chaque jour aux journaux de chaque nationalité; enfin, le reste de la cloison est rempli par une multitude de jolies boîtes en bronze doré format in-12, que la poste loue, moyennant 16 dollars par an, aux personnes qui envoient chercher leurs lettres où vont les prendre elles-mêmes. L’employé dépose les lettres dans ces boite, que le locataire ouvre du dehors au moyen d'une petite clef, La boîte étant à claire-voie, il peut s'assurer, avant de se donner la peine d'ouvrir, si clle contient des lettres ou si elle est vide. Je n’en ai pas compté moins de 5,795; chaque maison de quelque importance à la sienne, le Post-Office se trouvant naturellement placé au centre du quartier des affaires. Les journaux ont aussi leurs boites. d'un format plus grand et qui occupent un comparment à part. L’entre-sol et le premier étage sont consacrés aux lettres chargées, aux envois d'argent, à la recherche des lettres perdues, aux services
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ent ! administratifs; le postmaster, — dont l'obligeance me polie m'a ouvert Paccès de toutes les parties de ce eu- Post-0ffice modèle, — et l'assistant du postmaster, qui j sont installés au premier étage, et ils communiquent les avec leurs employés par un télégraphe à portée de an- 3 la main; leurs bureaux ne sont ni plus ni moins ur 1 confortables que eeux de leurs employés; il serait de impossible, du reste, qu'ils le fussent davantage, les Un ascenseur met en communication les quatre fice étages occupés par le Post-0ffice. Un dernier détail : aux plusier *s dames, vêtues avee une élégante simplicité, son sont au nombre des employés des bureaux, notamel ment dans celui de la recherche des lettres égarées. ue, Le Post-Office de New-York a coûté fort cher ; muis qui la merveilleuse entente avec laquelle les services y dre sont distribués permet de réaliser des économies de ces temps et d'argent qui ne tarderont pas à couvrir, et ven au delà, les frais de cette installation, plus intellient | gente et pratique encore que luxueuse.
si En sortant du Pos!-Office, traversons Fulton on street et jetons un coup d'œil sur le marché. C'est de 4 une grossière construction en bois, sans élégance | ce aucune, mais où la glace employée à profusion fait er régner une fraicheur relative. On conserve dans la es. glace le poisson, la viande, la volaille. On me monar- tre une oie qui a été tuée au mois de décembre dans ont le Canada, et qui est demeurée des plus appétissantes. nt, | Çà et là quelques tortues. La Société protectrice des
animaux vient d’intenter un procès aux marchands
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qui ont l'habitude barbare de retourner sur le dos ces intéressantes bêtes. Le procès n’est pas vidé encore, et les arguments pour ou contre ne manquent pas : d’un côté, étant donné la structure particulière des tortues et les efforts persistants et douloureux auxquels elles se livrent pour reprendre leur position normale, 1l est certain que ce système peut donner prise à des critiques fondées; mais, d’un autre côté, comment procurer aux tortues le confort et les distractions nécessaires pour les retenir de leur plein gré dans l'enceinte du marché, d’où elles sont destinées à passer dans les cuisines, et les empêcher de se diriger de préférence :ers la rivière ? Question ardue, et que nous ne nous chargeons pas de résoudre.
Prenons plutôt un billet pour Astoria, aux abords du détroit qui sépare Long-Island du continent. Les grands navires de mer pourraient prendre cette voie pour arriver à New-York, et éviter ainsi la navigation difficile des Narrows, si un énorme pâté de rocs n’obstruait l'entrée du détroit, à Hell Gate. Le gouvernement a entrepris de faire sauter ces rochers, et l'opération sera exécutée avant peu. On a creusé dans le roc, sous le lit du détroit, une série de galeries en éventail, en laissant seulement debout assez de blocs ou de piliers pour empêcher l’effondrement partiel du rocher. Une multitude de trous ont été pércés dans ces piliers : quand tout sera prêt, on Îles remplira de dynamite et on fera sauter