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ET LE CANADA. 79 deux boarding houses, hôtelleries de campagne qui n'ontrien à envier, sous le rapport de la propreté et du confort, aux grands hôtels des villes, I yaun piano et des livres au salon, et, quoique nous soyons dans le district de Sparte, nous ne sommes pas réduits à manger du brouet noir. La nuit est tombée, ce qui nous permet heureusement d'échapper à Gargling ct à Sotodont, qui nous ont poursuivis avee acharnement à New-York, à Brooklyn, à Philadelphie, à Franklin et à Ogdensburg, sur le Middland rai'ivay comme sur le Pennsylvania, et qui nous rattraperont bientôt, hélas! à Baltimore et à Washington. À mon arrivée à New-York, le premier mot que j'avais lu à lembarcadère, c'était Sozodont! Je l'avais retrouvé le long des murailles et sur les planches des piers, tantôt seul, tantôt serré de près par Gargling, comme M. de Pourceaugnac poursuivi par les matassins. C’est un duel homérique entre le gargarisme de Gargling, Gargling oùl, et la poudre dentifrice de Sozodont. Seulement Sozodont me paraitavoir l'avantage sur Gargling. Gargling affiche son gargarisme : Gargling oil, tandis que Kozodont n'affiche que : Sozodont.
Moi seul, et c'est assez...
Un moment j'avais cru, je l'avoue, à la victoire de Gargling : toutes les perehes horizontales qui elôturent Les champs le long du chemin de fer de Pennsylvanie eélèbrent Ex gloire du Gargling oil;
mais, en retrouvant Sozodont imprimé sur les rochers les plus inaccessibles et jusque sous l'arche obscure d'un pont, j'ai compris la supériorité de Sozodont. C’est égal, c’est agaçant à la fin, Sozodont. Sozodont! que me veux-tu?
Nous repartons le lendemain samedi, à neuf heures dix minutes du soir, de New-York, et nous arrivons le lendemain, à quatre heures et demie du matin, à Baltimore, la ville la plus aristocratique des États-Unis et non la moins jolie. Une sracieunse hospitalité nous est offerte dans une maison de campagne du voisinage. Nous profitons de l'heure matinale pour faire un tour de promenade. Des bosquets, des prairies, des maisons en bois, ombragées d'arbres au feuillage touflu avec une piazza, galerie où lon prend le frais dans un fauteuil à bascule, des plants de maïs de sept pieds de haut, une voiture attelée d’une manière irréprochable, qui traverse la route, conduite par un cocher noir à l'air comme il faut, un cocher du faubourg Saint-Germain, à la ceuleur près, voilà ce qui frappe d'abord nos regards. Derrière une clôture, sous un poirier, une Jolie enfant de douze ans, à la phystonomie avenante et fine, aux yeux pleins de douceur et de bonté, nous salue d'un good morning harmonieux, en nous offrant gentiment à mon compagnon et à moi deux poires qu'elle vient de cueillir. L'anmable bienvenue et le charmant pays!
Un peu plus tard, à l'heure des ofliees, nous pre-
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ET LE CANADA. 81 uons le car pour aller visiter Baltimore. Une affiche bien en vue prie les gentlemen de ne pas cracher sur le parquet, par respect pour les dames. Des dames, 1l yen à de toutes les couleurs : des blanches, aux traits réguliers, avec des sourcils noirs, fins et bien arqués, — des multresses et des négresses dont les traits semblent façconnés à la hache, celles-ci encore un peu gauches et gènées d’être assises à côté des blanches. L’une d'elles, vêtue d’une robe à couleur voyante, avec un chapeau fleuri qui venait peut-être du passage du Saumon, le menton prognathe accusant une parenté rapprochée avec la race simier ne, montait pour la première fois dans un car; elle ne savait comment s'y prendre pour payer. Un gentleman blanc lui indique avec obligeance le box où chacun dépose librement le prix de la course. Les dames américaines n’exercent point dans les voitures des chemins de fer et dans les cars la domination tyrannique qu’on leur attribue : quand toutes les places sont prises, elles restent debout, la main passée dans une des courroies qui pendent le long de la travée ; mais, ce qui est vrai, c’est que les ventlemen assis s'empressent généralement de leur offrir leurs places, qu'elles acceptent non moins généralement. On est frappé, du reste, de la politesse réelle des mœurs américaines, malgré le sans-façon de la tenue et des allures. Toutes les indications que
je suis obligé de demander, — dans quel anglais, Ô ciel! — me sont données avec une obligeance par-
82 LETTRES SUR LES ÉTATS-UNIS faite. On s'aperçoit vite qu'il n'existe dans ce pays, sauf exception, ni aristocratie ni populace; on n’est affligé nulle part du spectacle de la grossièreté et des mauvaises mœurs — je n'ai vu encore qu’un ivrogne à New-York, deux ou trois mulâtresses s'étalant sur le trottoir à Washington, et je n'ai pas élé témoin d'une seule rixe ; — mais l’absence de raflinement et d'élégance dans les manières n’est pas moins frappante. Le contact de la classe supérieure a élevé le niveau de la masse ; mais peut-être le contact de la masse a-t-1l, d’un autre côté, abaissé le niveau de la classe supérieure. Les mœurs forment amsi une sorte de moyenne, également éloignée de lextrème grossièrelé et de l’extrème raffinement. Exemple à peu près unique aux États-Unis : Baltimore est pas bàti sur un terrain absolument plat ; on y monte et on y descend, ct quoique les maisons rouues, à persiennes vertes el à escaliers d’une blancheur aveuglante, y soient en majorité, on en voit d’autres. LC: magasins sont fermés à cause du dimanche, mais 11 n°y a pas de volets aux étalages. À Baltimore, comme à New-York, on se contente de lusser le gaz allumé toute la nuit; les policemen, en faisant leur ronde, examinent si tout est en ordre, et les voleurs de nuit échapperaient malaisément à leurs regards et à ceux des passants. Voici un étalage de modiste, avec des centennial corsets, corsets du Centenaire. Voici une pharmacie avec sa fontaine d'eau de Vichy et de Kissingen, — On consomme
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ET LE CANADA, 85 en un jour aux États-Unis, combinée avec les sirops les plus variés, depuis le « nectar » jusqu'à la salsepareille, plus d’eau de Vichy que les sources n'en fournissent en un an. Voici Le Loly tree, restaurant de la tempérance; voici un magasin de musique où s'étale la photographie du professeur William Miller, champion gréco-romain d'Amérique et d'Aus- Walie, un vigoureux gaillud, fort en biceps; voici l'enseigne d'un « médecin spécial » pour les yeux el les oreilles, et d’un autre médecin non moins spécial pour là gorge et Pestomac; voici une église méthodiste : un prédicateur maigre S'y promène avec agitation derrière son pupitre. Il énumère, en faisant des gestes d’une véhémence extraordinaire, les diverses tentations qui assiégent incessamment les hommes dans leurs maisons, à leurs comptoirs, dans les rues et jusque dans les églises. La seule tentation que paraisse éprouver son auditoire, muni d’éventails japonais, c’est de céder à une irrésistible somnolence. N'oublions pas que le thermomètre marque aux environs de 40 degrés centigrades audessus de zéro. Voici la cathédrale catholique, — Baltimore est le siége d’un archevèché et l’un des foyers principaux du catholicisme aux États-Unis. — C'est un assez bel édifice en pierre grise, avec un portique grec. Au milieu, une rotonde, autour de laquelle se déroule cette inscription en style lapidaire : «€ Ceci est la maison de Dieu, qui est l'église du Dieu vivant et la pierre angukure de la vérité. »
Un prêtre dit la messe ; dans une galerie supérieure deux sœurs de charité, avec leurs bonnets à grandes ailes, accompagnent un troupeau de jeunes filles vèlues de blanc; un fauteuil rouge sous un dais marque la place de l’archevèque ; assistance médiocrement nombreuse, mais recueillie, où le type 1rlandais domine. Voici enfin une église nègre, de la secte des baptistes ; à l'entrée, un avis en grosses lettres prévient le publie « qu’il n’est pas permis de lumer dans cette église. » Il y à au rez-de-chaussée une salle vide; montons au premier étage : l'oflice
vient de finir, mais la salle — un vaste parallélo-
cramime aux murs blanchis sans orncments — est encore remplie d’un auditoire dont la couleur va du noir d'ébène au brun clair, et mème au blanc légèrement bruni. Auditoire très-proprement vêtu : les hommes portent des paletots noirs ou gris et des gilets blancs ; des chaînes d’or ou de similor avec des breloques s’étalent sur les gilets ; les femmes, les yeux vifs, la physionomie animée, ont des robes de toutes les couleurs; il y a des parterres de fleurs sur les chapeaux. Trois gentlemen noirs, munis d’éventails Japonais, sont accoudés au pupitre, où se trouve placée une sébile devant laquelle l’auditoire défile en déposant son offrande. Il s’agit d’une collecte pour l'entretien de l’église. On sait que les églises nègres, aussi bien que les églises blanches, sont entretenues uniquement par des contributions volontaires. Tout ce monde coloré a lair fort gai ;
ET LE CANADA, 85 on dirait une bande d'écoliers faisant l’école buissonnière plutôt qu'un grave troupeau de fidèles baptistes.
Les nègres sont admis dans les églises et ils peuvent envoyer leurs enfants aux écoles blanches ; mais, malgré tout, le préjugé de couleur n'est pas encore dissipé, A l’église des blancs, la charité chrétienne ne les tolère qu'avec une contrainte visible ; à l'école, les petits blancs se battent avec Îles négrillons. Enfin, les nègres ont leurs cimetières particuliers, aussi bien que Îles catholiques, qui refusent, aux États-Unis comme en Europe, de dormir du sommeil éternel à côté des’membres des autres cultes. J'ai quitté l'intolérance dans l’ancien monde, je la retrouve dans le nouveau. Un bureau de police est ouvert à côté de l’église nègre. Nous y entrons. Dans le vaste parloir, où deux agents de police sont de service, nous nous arrêtons devant les photographies des voleurs et assassins notables que la justice a logés ou loge aux frais de l'État. On emploie un moyen bizarre mais efficace pour les décider à laisser reproduire leurs traits, généralement peu flatteurs pour la race humaine; ceux qui refusent de poser devant l'objectif sont promenés dans les rues de Baltimore avec un écritean portant en grosses lettres : « Voleur ou Assassin! » Ce procédé, qu fait souvenir du roman de Nathaniel Hawthorne, La Lettre rouge, manque rarement son effet. Les plus récalcitrants finissent par se soumettre. Je constate,
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