‹ Lettres sur les Etats-Unis et le Canada [microforme]Chapitre 2 sur 81 · LA TRAVERSÉE · texte numérisé non relu

LA TRAVERSÉE

À bord du Canada, en rade de New-York, le 29 juin 1876.

C'est, si Je ne me trompe, en 1838 qu'un bateau à Vapeur à franchi pour la première fois l'Océan, quoique le très-savant docteur Lardner eût démontré de la façon la plus péremptoire l'impossibilité d'appliquer la vapeur à la navigation transatlantique. Maintenant, des lignes régulières de bateaux à vapeur sillonnent tous les océans, et ce n’est plus qu'un jeu d'aller en Amérique. IL y a notamment, pour le service de Liverpool, du Havre et de Hambourg à New-York, à Boston et à Philadelphie, une

demi-douzaine de grandes Compagnies qui se font une concurrence serrée : Anchor line, Allan line, Cunardline, Inman steamship C°, National line, North German Lloyd, White Star line, et finalement notre Compagnie générale transatlantique, qui possède un des chevaux de course les plus renommés de l'Océan, le Pereire. Tous les jours, ou à peu près, on peut trouver un steamer en partance pour New-York, et vice versà, et comme ces omnibus de l'Océan suivent une route presque directe, sauf une inflexion du nord au sud dans les parages du banc de Terre- Neuve, on s’y rencontre et l'on s’y croise ni plus ni moins que si l'on allait de la Madeleine à la Bastille. On s’y croise même de trop près ; cette route maritime est fréquentée au point que les abordages commencent à compter au nombre des dangers de la traversée. Un jour viendra où il faudra, dans l’intérêt de la sécurité publique, tracer sur les ondes mobiles une voic pour l'aller et une autre pour le retour. À part cette éventualité que des sinistres récents ont rendue inquiétante, et celle de la rencontre inopinée d’un iceberg par une nuit de brouillards, à part enfin le péril des incendies à bord, — car le feu est plus à redouter que l'eau elle-même en plein Océan, — la sécurité dont on jouit est

aussi complète qu'on peut raisonnablement l'exiger au-dessus d'un abime de 3 à 4,000 mètres de profondeur. Et quels miracles de célérité et de bon marché on est parvenu à réaliser ! Lorsque les pieux

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et énergiques pélerins, pilgrims fathers, que ehassait l'intolérance religieuse, allérent fonder les colonies de la Nouvelle Angleterre, berceau des Etats- Unis, leur navire, la May-Elower, ne mit pas moins de soixante-trois jours pour atteindre la eôte américaine, Aujourd'hui, la durée de la traversée est de dix à douze jours et on peut la faire, quand on ne regarde pas de trop près au charbon, en huit ou neuf jours. L'économie d'argent n’est pas moindre, La Compagnie générale transatlantique transporte du Havre à New-York ses passagers de 1" classe pour 79 fr. et 625 fr. selon les cabines, de 2° classe pour 570 fr., de 5° pour 200 fr., et les émigrants pour 125 fr., la nourriture comprise avec le logement! En vérité, c'est pour rien, et l'on ne s’'explique pas que la mode ne soit pas encore venue d'aller passer ses vacances en Amérique.

Je n’attendrai pas la mode, et, puisque vous le voulez bien, j'essaierat de vous raconter ce que je vais aller voir à toute vapeur de l'autre côté de l'Atlantique, I y a douze jours, le samedi 17 juin, à quatre heures du soir, je m'embarquais au Havre sur le Canada, un superbe steamer de 4,500 tonneaux environ, d’une encolure solide et rassurante, filant aisément ses 12 nœuds à heure, # nœud équivaut à À mille, f nulle contient F,S52 mètres el on en compte 3,200 du Havre à New-York. Les pas-

sagers de cabines sont rares, en dépit de l'Exposition

de Philadelphie, La liste coquettement imprimée que

4 LETTRES SUR LES ÉTATS-UNIS j'ai sous les yeux n'en porte que 42; il y à en outre 34 délégués des ouvriers parisiens à l'Exposition et 120 émigrants allemands; en tout, 200 passagers environ, dont le transport exige un équipage et un personnel de service presque aussi nombreux; le service de la machine seul occupe 92 mécaniciens, chauffeurs, etc. Les marchandises n'affluent pas plus dans la cale que les passagers dans les cabines, quoique le fret pour New-York soit tombé plus bas que le fret pour Londres, — 15 fr, la tonne, — après avoir monté, aux Jours de prospérité commerciale, jusqu'à 150 fr. et au-dessus. Ai-je besoin d'ajouter que le protectionnisme transatlantique est pour beaucoup dans ce triste état de nos relations avec les États-Unis? Mais c’est un point qui mérite d’être traité à part, Embarquons-nous d’abord.

À cinq heures, on fait l'appel des émigrants à qui l’on remet leurs papiers en règle, et qui se précipitent sur le pont comme un troupeau de moutons. À cinq heures un quart, on retire la passerelle, après avoir mis à-bord les sacs de dépèches, que la poste apporte au dernier moment, et au bout d’une demiheure de manœuvres laborieuses nous passons devant la jetée, où la foule salue les partants en agitant force mouchoirs ; nous tirons un coup de canon, et nous voici en mer. Chacun se case de son mieux dans cette hôtellerie ambulante qu’on ne quitte point à volonté, et cherche à s'orienter au milieu de la petite société dans laquelle il va vivre, séquestré

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de la grande. Rien de confortable comme l’aménawement d'un transatlantique. Les passagers de 1”° classe ont à leur disposition une vaste salle où l’on pourrait faire danser deux cents personnes, décorée avec goût et bordée d’un immense divan en velours grenat. C’est à la fois le salon et la salle à manger. Des armatures mobiles en cuivre, supportant audessus des tables de longs plateaux rectangulaires où sont amarrés les verres, les bouteilles et les carafes, peuvent, à la vérité, sugar °r des réflexions mélancoliques aux infortunés qui ne se sentent pas aguerris contre le mal de mer; mais on passe vite, on enfile un long couloir et on va prendre possession de sa cabine, Une cabine est, sans contredit, une très-pelite chambre, et, circonstance tout à fait aggravante, c'est une chambre à deux lits, et même à trois lits superposés comme les tiroirs d’une commode. La n'ienne n’a pourtant pas moins de 3 mètres de long sur deux mètres en largeur et en hauteur ; elle renferme en double le mobilier nécessure d’une chambre à coucher, fixé de manière à défier les soubresauts les plus inattendus. Deux bidons en forme d’entonnoir sont agrafés au rebord de chaque couchette, à la hauteur de la tête, ce qui explique la préférence que les habitués donnent à la couchette de dessus. La cabine est éclairée de l’extérieur au moyen d'une lanterne logée dans la cloison, que l’on éteint régulièrement à onze heures du soir, et le règlement du bord interdit sagement toute

autre lumière. Du reste, ce réduit étroit, peint en vert clair et qui recoit le jour d'un œil-de-bœuf, en langage marin un hublot, est utilisé avec une entente merveilleuse, et les propriétaires parisiens eux-mêmes pourraient s’y perfectionner dans l’art de tirer le plus grand parti possible du plus petit espace. Les passagers étant peu nombreux, la plupart des cabines n’ont qu'un seul locataire ; on replie la couchette de dessus, ct, sauf les secousses combinées du roulis et du tangage, sauf le rauquement furieux de l'hélice quand le va-et-vient des vagues la fait sortir de l’eau, sauf le bruit strident et horriblement agaçant du sifflet par les temps de brouillard, on peut, en imposant à ses membres un strict alignement et en évitant soigneusement de se retourner dans ce lit que Charles Dickens comparait, dans ses American Notes, quoique avec une exagération manifeste, à un cereueil, on peut, dis-je, y dormir comme chez soi. D'ailleurs, à moins qu’on ne soit obligé de faire un trop fréquent usage du récipient que j'ai décrit plus haut, on n’abuse pas du séjour de la cabine; on passe la journée sur le pont, au fumoir et dans la salle à manger, où les mortels privilégiés dont l'estomac est blindé contre le mal de mer peuvent absorber régulièrement deux repas au grand complet et trois lunchs. La cuisine du Canada à un cachet cosmopolite en harmonie avec la clientèle qu’elle est appelée à desservir. Je relève sur les menus, qui font honneur à l'érudition composite du

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cuisinier, le potage à l’andalouse à côté de la crème de volaille à la reine, le caneton à la Sévigné faisant pendant aux côtelettes à la Saratoga, et le carry à l’'indienne précédant le gâteau à la Madison. Que nous voilà loin du temps où le menu ordinaire des passagers transatlantiques se composait de biscuits et de salaisons! Tous les jours on a de la viande et du poisson conservés dans la glace, du pain frais et des pâtisseries sortant du four. Aussi les gens que le mal de mer ne rend pas absolument indifférents au choix des mets accordent-ils une préférence raisonnée à nos transatlantiques.

Mais ne nous attardons pas dans la salle à maner, montons sur le pont, où le spectacle est aussi animé que pittoresque au moment du départ. Le capitaine, entouré de ses officiers, commande la manduvyre du haut de la passerelle qui surplombe l'avant du navire ; les deux grosses cheminées peintes en rouge vomissent leur fumée; les voiles demeurent carguées le long des mâts,-car nous avons vent debout, et nous le garderons pendant la plus grande partie de la traversée. On installe dans un box un superbe étalon de la race Orloff, destiné au croisement des trotteurs russes avec les trotteuses américaines; il est maintenu debout au moyen d'une sous-ventrière et ne se couchera qu'à New- York; à côté, est attaché un joli chien d'arrêt tacheté de brun, aux oreilles frisées, qui tourne vers son maitre des yeux inquiets et pleins d’inexprimables

x LETTRES SUR LES ÉTATS-UNIS reproches; les passagers s'essayent à arpenter le pont en titubant; à l'avant, des émigrants, groupés çà et là, jettent un dernier regard sur cette terre qu'ils ne reverront plus; quelques-uns, encore à la mamelle, sont en train de diner de bon appétit coram populo. Malgré la place dominante qu'ils occupent, les mâts, leurs agrès et leur voilure ne sont que des accessoires ; le vrai propulseur, c’est l’hélice que met en mouvement une superbe machine de 850 chevaux, enfouie dans les entrailles du navire avec ses 9 chaudières à 24 foyers, qui consomment 65 tonnes de charbon par jour. Il à donc fallu en embarquer un millier de tonnes, c’est-à-dire un million de kilogrammes, et encore les perfectionnements apportés aux machines dans ces derniers témps ont-ils permis de réaliser de notables économies sur cet article. Il y à quelques années, on consommait 89 tonnes de charbon par jour pour faire seulement une dizaine de nœuds à l’heure au lieu de 12. L'économie réalisée est de près de 50 p. 100. Un autre progrès a substitué au gouvernail primitif, mû péniblement et lentement à grand renfort de bras, un gouvernail à vapeur qui fonctionne avec la précision d’un mouvement d'horlogerie. La force du bras d’un enfant suflirait aujourd'hui pour diriger ou arrêter la marche du Leviathan de fer, nourri de charbon, qui nous porte docilement d'Europe en Amérique.

Pendant toute la première nuit, le capitaine et

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ET LE CANADA. 9 l'équipage ont fort à faire. À chaque instant, le son d'une trompe qui retentit à l'avant avertit de notre approche les navires — des bateaux pêcheurs pour la plupart — qui affluent dans ces parages, et qui pourraient bien, par le brouillard, ne pas apercevoir le feu rouge et le feu vert accrochés aux deux côtés du grand mât. Le lendemain matin, de bonne heure, on aperçoit la côte d'Angleterre et bientôt nous entrons dans la rade de Plymouth, dont le vaste port, fermé par un long brise-lames, abrite une flotte de cuirassés à l’ancre sous un gros fort blindé. Un petit vapeur, — Dieu merci inoffensif, celui-là! — vient nous accoster. On débarque et on embarque des passagers et des lettres. Un Jeune marchand de journaux monte à bord avec le Western Daily Mercury, édition du matin. Le Western Daily Mercury ne nous apprend rien de nouveau, si ce n'est qu'une troupe d'habiles amateurs a donné la veille au public distingué de Plymouth une représentation délicieuse. On n’en achète pas moins avec empressement le Western Daily Mercury, et on le paye, sans marchander, 90 centimes que le boy, très au courant du change, consent à accepter pour l'équivalent d'un penny. N’allons-nous pas être privés de journaux pendant une éternité de douze jours? Le boy ingénieux s’en retourne enchanté de l'emploi de sa matinée, et nous continuons à longer la côte d'Angleterre jusqu’au cap Lizard, où un poste du Lloyd, dont l'enseigne en lettres gigantes-

ques se voit à une distance de plusieurs milles, demande le nom du navire. On le lui donne en hissant de petits drapeaux carrelés blancs, bleus, jaunes, puis nous laissons à notre droite ces îlots mal famés qu'on appelle en anglais les Scilly, en français les Sorlingues, et dans lesquelles des savants inventifs ont retrouvé les îles Cassitérides, où les Phéniciens allaient chercher l'étain, mais qui ne sont que d’abominables chicots de rochers, placés là pour la perdition des navires. Il y a pourtant un phare à la pointe extrême du dernier roc, mais par les brouillards épais de l'Océan, même la lumière des phares cesse parfois d'être visible, et on va alors, comme au bon vieux temps, à la garde de Dieu.

Passé les Seilly, c’est la pleine mer pendant 5,000 milles ; heureusement, la traversée débute bien, l'Océan est uni comme un lac dans cet horizon mobile et flottant de 12 à 15 milles de diamètre qui forme la limite de notre vue, et chacun se berce de lespoir, hélas ! fallacieux, d'échapper au mal de mer. C'était le dimanche soir. Dans la région aristocratique de l'arrière, les passagers américains donnent à leurs compagnons européens une leçon de gymnastique suédoise; à l'avant, les habitants de l'entrepont jouent tout bonnement à la main chaude ou au cheval fondu; les délégués des ouvriers à Philadelphie chantent en chœur, et quelques-uns ont de fort belles voix. Pour le dire en passant, ces délégués plus où moins intransigeants n’ont rien de

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rébarbatif, et je suis heureux de trouver chez eux une modération d'idées et un détachement des vieux fétiches de la démocratie et du socialisme révolutionnaires, auxquels je ne m'attendais guère, Leur tenue est exemplaire, et je ne doute pas qu’ils ne laissent aux États-Unis une impression des plus favorables.

Done, le dimanche soir, on faisait de la gymnastique suédoise et l’on chantait à plein gosier. Le lundi, c'était une autre gamme. La mer avait grossi, le vent faisait rage. Les lames, précipitées les unes sur les autres, moutonnaient en lançant leur écume blanche et fumante sur le fond profondément labouré de l'Océan, dont la couleur tournait du vert au gris plombé. Au milieu de ces moutons aflolés et enragés, notre puissant et énorme steamer dansait, secoué comme une coquille de noix. L’avant du navire, plongeant dans la vague, embarquait de gros paquets de mer qui balayaient le pont. L’arrière se relevait jusqu’à découvrir l’hélice. On ne riait plus, et les visages se décomposaient à vue d'œil, passant les uns au jaune citron, les autres au vert. Les dames avaient disparu, et les gymnastes les plus déterminés, eux-mêmes, foudroyés par le mal, se laissaient choir inertes sur les bancs et les canapés.

C'était comme une invasion de la peste ou du choléra, Au diner, les convives se trouvent réduits à une demi-douzaine, et ils ne s’attardent guère autour d'une table où les verres vacillent, où les plats

et les assiettes s’entre-choquent, et où il a fallu coucher les bouteilles, La nuit arrive, une nuit terriblement accidentée. Cependant tout ce fracas finit par s'apaiser, l'Océan redevient.calme etunt comme “il avait voulu donner simplement à ses visiteurs novices un échantillon de son savoir-faire, et les paquets informes et inertes qui la veille garnissaient les bancs reprennent peu à peu figure humaine. Cette épreuve subie — et elle a été cruelle — chacun s'applique à occuper son oisiveté forcée et à passer aussi agréablement que possible les longues et uniformes journées de la traversée. Mais les ressources ne sont pas précisément abondantes, Point de journaux du soir ni de journaux du matin. Aueune autre distraction extérieure que le passage d’un navire, un vol de mouettes ou d’hirondelles de mer, l'apparition d’un troupeau de marsouins ou de quelque cachalot fourvoyé. Que faire done? On joue aux cartes dans le fumoir, on y joue même trop, ct il est arrivé plus d’une fois à des joueurs malheureux de perdre, avant d'avoir abordé en Amérique, la somme qu'ils comptaient y dépenser, tandis que sur le pont on joue d’une manière plus économique ct hygiénique au cog ou au schuffleboard, le palet américain adapté aux voyages transatlantiques ; on essaie de lire, on cause, et cette conversation entre gens qui ne se connaissaient pas hier, qui ne se connaîtront plus demain, n'est pas une des moindres originalités de cette vie originale. Parmi les passa-

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