‹ Lettres sur les Etats-Unis et le Canada [microforme]Chapitre 25 sur 81 · CAT ES · texte numérisé non relu

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dienne de 1,900 sur 1450, l’une et l’autre déversant par heure, 1,500 millions de pieds cubes d’eau. Voilà pour la statistique ; mais comment donner une idée de l'imposante majesté d’un pareil spectacle ? La masse verdâtre se couvre, en tombant, de scorics brillantes comme des soufflures de verre, et du fond de l’abime qu’elle creuse à une incommensurable profondeur s'élève une vapeur blanche sur laquelle les rayons du soleil dessinent des fragments d’arcen-ciel. Chacune des deux chutes se creuse par le milieu, la chute canadienne formant une immense cuve d’où la vapeur monte en nuages floconneux. L'esprit demeure anéanti à l'aspect de cette scène grandiose, et les lèvres sont muettes. C’est tout au plus si l’on est choqué de la vue du moulin à papier qu'un industriel utilitaire a bâti dans une annexe de Goat island, et dont la haute cheminée fume à une vingtaine de mètres au-dessus de la chute américaine.

Cependant le parapet de granit rouge sur lequel nous nous appuyons est couvert de plaques blanches rayées de lignes noires. Ce sont des affiches du photographe de Prospect Park, et elles valent la peine d’être lues. Elles apprennent aux visiteurs que Prospect Park est le seul endroit d’où l’on puisse avoir une vue complète du phénomène, en insistant sur cette considération majeure qu’il leur importe de conserver un souvenir durable de leur visite, et qu'à cet égard ils ne pourraient rien trouver de

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plus satisfaisant ct de plus intéressant qu’une photographie contenant à la fois une reproduction parfaite d’un des plus grands spectacles de la nature, ct de la physionomie qu'ils avaient euxmêmes en le contemplant, as they appear while wiewing it. Sans me laisser séduire par cette annonce alléchante, je prends un ticket de 50 cents pour le chemin de fer qui dépose les visiteurs au pied de la chute américaine, cet pour le ferry qui les transporte sur la rive canadienne. Le chemin de fer consiste en un plan incliné, sur lequelun car à découvert monte tandis qu’un autre descend. Au bout de quelques minutes vous vous trouvez dans un pêlemêle de rochers glissants, en travers desquels sont jetées des passerelles qui vous permettent d’approcher assez près du torrent écumeux pour être étourdi, aveuglé et mouiilé de pied en cap. Après avoir accompli ce devoir de touriste consciencieux, vous vous embarquez sur le ferry, une chaloupe grande comme une coquille de noix qui vous porte sur l’autre rive, eu dansant sur les brisans et les remous. Il n'y a point d’ascenseur ni de chemin de fer incliné au bord canadien. Vous suivez à pied un sentier sinucux et vous vous trouvez en face d’un musée où l'on entre sans payer ct d’une écurie de buffalos où l'on entre en payant. Vous vous détournez en faisant quelques pas : un gros tronc d'arbre sur lequel des gamins s’avancent à califourchon est incliné le long de l’abime. On vous offre, moyennant 1 dollar, de

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vous conduire dans le gouffre. Vous acceptez. On vous revêt d’un costume et d’un bonnet de toile cirée, et vous descendez jusqu’au pied de la cataracte. Le rocher d'où le flot épais et bruyant se précipite, profondément creusé et selon toute apparence destiné à s'effondrer, forme un arceau au-dessus de votre tète. Vous avancez, en vous collant au rocher, sur un sentier qui va en se rétrécissant jusqu'au moment où il devient tout à fait impraticable. A deux pas, la masse liquide se précipite en mugissant. C'est un enfer aquatique. Vous rebroussez chemin, et ce n'est pas sans un sentiment d’intime satisfaction que vous remontez l'escalier qui vous a conduit dans cet antre, d’où le dieu Dollar, le plus puissant des dieux, a expulsé le génie de la cataracte. Vous vous rhabillez, vous vous séchez et vous suivez la berge escarpée, au-dessous de la chute, jusqu’à Suspension bridge, une merveille de l’industrie humaine en face d’une merveille de la nature. Les deux tours qui en forment les extrémités sont à une distance de 1,250 pieds l’une de l’autre, et le tablier du pont est à 256 pieds au-dessus du niveau de la rivière. Voitures et piétons y passent sans que la moindre oscillation vienne inquiéter les voyageurs nerveux. Du milieu de Suspension bridge, vous apercevez à votre droite la cataracte dans toute sa splendide beauté, tandis qu’à votre gauche, sur les hauteurs de la rive américaine, s’étale, en caractère cyclopéens, l'annonce des pilules et emplà-

110 LETTRES SUR LES ÉTATS-UNIS tres de Herrick, Herricks pills and plasters, Herrick, un émule de Sozodont ! Sozodont y est aussi, serré de près par Gargling, et bien d’autres. I y a le Peruvian syrup, l'Anderson's buchu, le Tarrants sellers aperiment for dyspepsia ; il y a, peints à fresques dans les tons les plus éclatants et les attitudes les plus provoquantes, tous les animaux de la ménagerie de Van Amburgh, le zèbre, l’hyène, le rhinocéros cornu, le premier qui ait visité ce conlinent, sans oublier l'âne acrobate, constituant, au dire de l'éditeur de l’affiche, une réunion propre à intéresser les théologiens aussi bien que les historiens. Îl y a enfin la reine de la corde, la célèbre signorina Maria Spelterini, qui annonce sa dernière ascension — c’est la cinquième — sur la corde roide, au-dessus des torrents mugissants et bondissants de la cataracte. C’est complet ! Mais il nous reste à visiter Goal island et Sisters islands, ce groupe d’iles et d’ilots qui forment promontoire au milieu des chutes.

Nous remontons jusqu’à une cinquantaine de mètres en amont. Nous traversons un pont, — coût, 90 cents; — nous passons devant la manufacture de papier qui a ingénieusement utilisé un filet de la cataracte, et nous voici sous les calmes et frais ombrages de Goat island. Des chemins sinueux ct pittoresques y ont été pratiqués ; des ponts hardiment jetés sur les torrents écumeux qui séparent les iles nous conduisent tout au bord de l’abime. Un avis

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du propriétaire informe le publie que ce point est le seul endroit du monde où lon puisse apercevoir un arc-en-ciel formant un cercle complet. Un autre avis, placé non loin d’un kiosque de soda-water, fournit des indications utiles aux gentlemen et aux ladies. Enfin, un troisième avis prévient les amateurs qu’ils peuvent, moyennant À dollar 1/2, coslume compris, descendre dans la célèbre caverne des Vents, cave of winds, où ils pourront contempler dans toute sa sublime horreur le spectacle des convulsions intérieures de la cataracte. Ayant déjà été suffisamment mouillé dans la cave of winds de la rive canadienne, je ne crois pas nécessaire d'aller prendre un nouveau bain de cataracte, je remonte Goal island, je passe dans les Sisters islands, à une centaine de mètres plus haut, et vraiment le spectacle qui s'offre à mes regards vaut bien celui de la cave of winds. La rivière, large ici de plus de 2 kilomètres, forme une série de rapides dont le principal à bien une vingtaine de pieds de hauteur. Les caux, arrêtées par des récifs et des brisans, se soulèvent, jettent des flots d’écume 1risés par les rayons du solcil, puis reprennent leur course vertigineuse vers l’abime. On croirait voir d’innombrables troupeaux de moutons affolés par une panique, se précipitant, se culbutant, sans trève ni repos, au ailieu du vaste et impétueux courant qui les enlaine avec une impulsion irrésistible. Des forèts que la hache du bûcheron vient à peine d'entamer

forment le cadre de ce tableau, moins grandiose sans doute que celui des chutes, mais plein de mouvement et de vie.

Je reprends le chemin de l'hôtel, et c’est tout au plus si Je jette en passant un regard distrait sur une fresque merveilleuse représentant 11 découverte du pôle Nord, et de la véritable et authentique fontaine de soda water de Tuff. Cataract house est située dans la grande rue, je pourrais même dire dans l'unique rue de Niagara ; elle est garnie de magasins de curiosités, où l’on vend des photographies, des cannes, des éventails et une foule d’autres souvenirs des cataractes, jusques et y compris des hiboux empaillés. Si vous vous hasardez sur le seuil, vous êtes aussitôt entouré d’une légion d’élégantes misses en robe de soie, qui ne vous lchent qu'après avoir allégé votre bourse du peu qui y reste de pièces de 25 cents et de 0 cents. Je finis par échapper à ces aimables moustiques, et je vais me reposer à l'américaine sur la piazza de l'hôtel. Une bande de musiciens vient s’y installer, et elle ouvre son concert quotidien en exécutant l’ouverture de la Fille de M" Angot. Certes, les chutes de Niagara n'ont pas cessé d’être une des merveilles de la création ; elles lancent, comme au temps où M. de Chateaubriand allait écouter leur voix solitaire, un flot puissant et éternel ; mais en pénétrant Jusque dans leurs entrailles au moyen de ses élévateurs et de ses inclined railways, en batissant des moulins sur

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leurs bords et en y élevant des fontaines de sodawater, en les utilisant et en les exploitant, l'homme ne les a-t-il pas dépouillées d’une partie de leur sauvage grandeur ? C'était un lion du désert, ce n'est plus qu’un lion en cage que le dompteur, vêtu d'un justaucorps bariolé, exhibe en cabriolant entre ses pattes.

Le lendemain matin 27 juillet, nous prenons le train de Lewiston, petit port situé sur le lac Ontario, à l'embouchure du Niagara. Deux forteresses peu habitées, le Niagara sur la rive américaine et le Massasauga sur la rive canadienne, défendent l'entrée du fleuve. Nous nous embarquons à Lewiston sur un petit bateau de la Compagnie Richelieu and Ontario, qui nous transporte en quelques heures à Toronto, sur la rive opposée du lac. À Toronto, nous passons à bord du Corsican, un steamer grand format, avec un vaste salon dans toute sa longueur et deux rangées de cabines superposées. Mais ces cabines, Je ne devais les connaître que de réputation. Quoique mon billet cireulaire me conférât tous les droits possibles, on me demande 4 dollars pour une cabine. Je m'explique un peu plus tard Pélévation par trop escarpée de ce chiffre en apprenant que la Compagnie Richelieu and Ontario possède le monopole de fait, sinon de droit, de la traversée du lac Ontario et du fleuve Saint-Laurent. Je refuse avec énergie de me soumettre à cette exaction, et je me rabats sur le

souper, qui est inscrit en toutes lettres sur mon tic-

ket. Mais c’est ici qu'il s’agit de déployer une activité surhumaine. Une escouade de garçons dépose sur la table des jambons et d'énormes pièces de bœuf, puis disparait comme dans une trappe. Il faut pratiquer la maxime américaine, help yourself, autrement dit, découper ct se servir soi-même. Pendant une demi-heure on ne voit par-dessus la table que des bras allongés à droite et à gauche comme dans le tableau de l’Enlèvement des Sabines de David. Mais les plats du Corsican sont plus difficiles à enlever que les Sabines, il y a trop de Sabins ! Je m’étends avec mélancolie dans un fauteuil et j'ai soin de me réveiller le lendemain matin de bonne heure pour jouir du spectacle pittoresque des Mille Îles, Thousand Islands, qu'aucun Sabin, du moins, ne me disputera. Les Mille Iles sont, comme leur nom l'indique, un massif d’iles et d’ilots, — il y en a de toutes grandeurs, — agréablement couverts de verdure et de bouquets d'arbres. On navigue dans les canaux sinueux qui les séparent, depuis Kingston, à l'origiue du majestueux Saint-Laurent, jusqu’à Prescott, où son cours se dégage et où il s’évase en forme de lac. À vrai dire, le Saint-Laurent n’est autre chose qu’une série de lacs, d’une largeur de 5 à 10 kilomètres, qui se rétrécissent çà et là en formant des rapides. Nous avions à bord les commissionnaires de deux hôtels rivaux de Montréal, le Saint-Lawrence (Saint-Laurent) et l’Ottawa. Chaque fois que le Corsican franchit les remous tu-

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multueux d’un rapide, l’un d’eux prend la parole, au grand mécontentement de son concurrent, pour expliquer au public ce que c’est qu'un rapide, et combien les rapides du Saint-Laurent sont supérieurs à tous les autres rapides. Ce speech humoristique se termine invariablement par un éloge consciencieux de l'hôtel d'Ottawa, ou de Saint-Lawrence. Ce boniment à l'américaine obtient, ai-je besoin de ledire? le plus vif succès ; mais l’Ottawa représenté par un gros garçon imberbe, à la face réjouie et à la faconde inépuisable, qui pourrait bien faire plus tardun politicien distingué, remporte décidément la palme. Le Saint- Lawrence, distancé, finit par le laisser maître de la place, et l'heureux vainqueur remplit son carnet des noms des voyageurs que son éloquence à décidés à opter pour Ottawa hotel. Le dernier rapide, situé à quelques milles de Montréal, entre le village français de Lachine et le village indien de Caughnawaga, est le seul qui nous rappelle sérieusement les rapides du Niagara. Un pilote indien plus ou moins authentique arrive dans une petite barque pour diriger le Corsican au milieu des éeueils. Un coup de barre donné de travers, et nous voilà à vaul’eau. Heureusement notre pilote, Indien ou non, connaît ses rapides mieux encore que lorateur de l'hôtel d'Ottawa : il dirige d'une main sûre le navire au milieu des brisans, et nous ne tardons pas à apercevoir en travers du fleuve une longue ligne grisätre, C’est le célèbre pont Victoria, le plus long

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