‹ Lettres sur les Etats-Unis et le Canada [microforme]Chapitre 39 sur 81 · LETTRES SUR LFS ÉTATS-UNIS · texte numérisé non relu

LETTRES SUR LFS ÉTATS-UNIS

les architectes et les défenseurs de Belle-Isle, Libby, Andersonville et Salisbury, lieux témoins de scènes d'horreur que les Indiens Modocs, dans leurs forteresses de lave n’ont jamais rêvées. Là étaient les sympathiseurs du Nord, à double face, dont les cœurs et les espérances étaient dans le Sud, si leurs corps étaient dans le Nord. Là étaient un petit nombre de soldats de l’Union qui avaient porté leurs lauriers fanés sur, le marché confédéré, où l'offre en était rare en présence d’une demande abondante. Là étaient les épaves du parti républicain, auxquelles le rejet de leurs demandes de places a ôté leur foi dans la civilisation et donné la conviction de la nécessité d'une réforme. Là étaient assemblés, en un mot, les soutiens de l'esclavage, les organisateurs de la rébellion, les membres du Ku-Klux et de la « Ligue blanche, » les sympathiseurs du Nord à face de Janus, les avocats de la souveraineté des États et les représentants de tous les éléments de désordre qui ont précipité le pays dans la guerre civile, qui l'ont teint du sang de ses enfants et inondé des larmes des veuves et des orphelins. »

Abordant ensuite la question de la reprise des payements en espèces, l’orateur démontre la complète impuissance du parti démocrate à accomplir cette réforme, et il termine en jetant un coup d'œil sur la situation du Sud et sur les massacres de nègres qui y scnt devenus un moyen ordinaire d’intimidation électorale.

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« Cinq, dix ou vingt nègres ont été lués, ct parfois aussi un blane, voilà ce qu’on entend dire tous les jours; mais chaque annonce d’un fait de ce genre est suivie du mensonge stéréotypé que les nègres ont commencé l'attaque et que les blancs se sont bornés à se défendre. Les nègres, pauvres, ignorants, presque désarmés et sachant à peine se servir de leurs armes, sont toujours représentés comme se précipitant eux-mêmes sur leurs adversaires bien armés, exercés et intrépides, et se faisant tuer dans l'unique but de préparer un petit supplément de capital politique à leurs amis du Nord. Le massacre commis, il y a peu de jours, de dix nègres, à Hamburg, dans la Caroline du Sud, avec des particularités d’une atrocité extraordinaire, n’est que le début de la campagne en faveur de Tilden dans cet État. C’est le commencement de l’œuvre d’intimidation, un coup terrible destiné à porter la terreur dans les âmes de la population de couleur. Sous un prétexte futile et scandaleux, environ 300 hommes blancs envahissent cette pelite ville, habitée presque exclusivement par la population de couleur, y exécutent leurs meurtres, chassent les femmes et les enfants dans les bois et saccagent leurs humbles demeures, Si une bande d’Indiens Sioux avait ainsi envahi un paisible village blanc et y avait commis de pareilles horreurs, un cri d’extermination aurait retenti dans le pays tout entier. On se vante ouvertement de démolir la majorité de 35000 voix qui est acquise

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dans la Caroline du Sud au parti républicain et de faire tourner le vote de l’État en faveur de Tilden, et ce résultat ne peut être obtenu qu'en écartant du scrutin les électeurs de couleur ou en les contraignant, par la violence ou la fraude, à voter pour le candidat démocrate. Dans le Mississipi, depuis la reconstruction de cet État en 1869, la majorité républicaine avait été, en moyenne, de plus de 30 000. En 1872, Grant y avait été nommé par 34 887 voix. L'année dernière, après une campagne d’horreurs, le parti démocrate y est revenu au pouvoir avec une majorité de 49 000 voix; et si complète et si abjecte a été la terreur, que, dans le comté de Yazoo, où les républicains avaient auparavant recueilli 2427 voix, ils n’en ont plus eu que 7, et encore ces 7 voix ne leur ont été laisiées que pour qu’on pût dire qu'il avait été permis aux républicains de voter. Les « ligueurs blancs » étaient militairement organisés par compagnies dans chaque comté, bien armés, cet ils parcouraient le pays en faisant des démonstrations menaçantes. Les meurtres ct toutes les formes de la violence étaient à l’ordre du jour, et les républicains influents, blancs ou noirs, étaient avertis d’avoir à déguerpir sous peine de mort. Le résultat a été ce que l’on pouvait prévoir : une révolution sanglante, effrénée, dans laquelle une immense majorité a été opprimée et assujettie par une minorité grisée et familière avec le meurtre. Les massacres de Hamburg, Vicksburg, Clinton, Couchatta, Colfax,

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Red River, Mechanic’s Institute, et de cent autres endroits que je pourrais nommer, ont tous le même caractère ; tous ont eu le même but politique, et l'on a généralement essayé de les excuser par les mêmes infamies et par d’outrageux mensonges.

« Le général Sheridan, pendantson commandement à la Nouvelle-Orléans, a fait dresser avec grand soin le relevé des actes de violence commis pour des motifs politiques dans le seul État de la Louisiane, de 1866 à 1874, et il l’a porté à la connaissance de la Chambre des Représentants. Ce relevé comprend : tués, 2141 ; blessés, 2115; total : 4256. C’est un nombre d'hommes plus considérable que celui qui succomba dans la bataille de Bull Run, avec la différence que dans cette bataille la mort ne frappait pas d'un seul côté. Cette effroyable statistique, qui comprend un plus grand nombre de victimes que n° ont fait en vingt ans le tomahawk et le couteau à scalper des Indiens, on la dissimule, on essaye de la dérober à l'attention publique, et, de même que les Indiens mutilent les corps de leurs ennemis morts, les meurtriers calomnient la mémoire de leurs victimes en les chargeant de toute espèce de crimes. Que ces hommes, leurs soutiens et leurs avocats, soient placés plus bas dans l’échelle de l'humanité que les Sioux ou les Modocs, c’est une proposition trop évidente pour qu’il soit nécessaire de la démontrer. Dans le Sud, les arguments dont on se sert

- contre le parti républicain sont le fusil, le revolver

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et le couteau ; dans le Nord, c’est l’accusation de corruption et le cri de réforme. Le premier est bref et meurtrier, le second est faux et hypocrite, et le mème parti les emploie l’un et l’autre indifféremment, alors que le lieu ou l’occasion le demande. »

Ce discours, saupoudré de poivre de Cayenne, ne sera pas, ai-je besoin de le dire? seul de son espèce. On n’est qu’au début de la campagne, et les esprits ne sont pas encore montés. Ce n’est guère que dans un mois que l'affaire deviendra sérieuse et que l’on brülcra les planches. Les « démocrates » n'ont garde naturellement de se laisser distancer par leurs adversaires, et, si cette lettre n’était point déjà beaucoup trop longue, après vous avoir mis sous les yeux ce que les républicains disent des démocrates, je vous montrerais ce que les démocrates disent des républicains. Mais vos compositeurs doivent s’apercevoir à mon écriture que la mer devient terriblement houleuse, et voici d’ailleurs le gong qui recommence son vacarme. Je vous quitte pour aller prendre un lunch.

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