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LETTRES SUR LES ÉTATS-UNIS ET LE CANADA. 221 priélés dans toute l'Amérique) et jusque sur les arbres.
Augusta reçoit le coton de l’intérieur de la Géorgie. C'est, après la Nouvelle-Orléans et Mobile, le plus grand marché de coton du Sud. Il n’y a pas srand'chose à en dire. C’est unc ville de 16,000 âmes, qui en pourrait contenir 300,000; les avenues plantées d'arbres ct les rues coupées à angle droit sont larges comme les allées de Versailles; on s'y croise avec des troupeaux de vaches et de chèvres errantes; Mais pourquoi n’aperçois-je pas de moutons? L'élève du mouton réussirait certainement en Géorgie, on en tombe d’accord avec moi; seulement les chiens y pullulent; il y en a dans toutes les cases de nègres, et ils ont pris, en l’absence de distributions régulières de vivres, la fàcheuse habitude de manger les moutons. Cependant le mal est-il sans remède? Que l’on recrute les plus solides et les mieux endentés de ces maraudeurs affamés, qu'on leur donne une pitance quotidienne, qu'on passe autour de leur cou un joli collier en cuivre avec des sonnettes, qui les gènera d’abord, mais qu'ils seront bientôt fiers de porter, et ne deviendront-ils pas, contre leurs frères de la veille, les protecteurs et les gardiens fidèles de la gent moutonnière? La pitance assurée! le collier à sonnettes! A-t-on inventé, inventera-t-on jamais des procédés de gouvernement et de civilisation plus eflicaces que ceux-là ?.
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Je jette un coup d'œil sur la prison qui devait être, dans la nuit du lendemain, le théâtre d’un drame dont je parlerai tout à l’heure. Au bout d’une avenue, on me montre d’un côté le cimetière des blancs, soigneusement enclos d’une muraille en briques, et tout rempli de tombes et de colonnes de marbre; d’un autre côté, le cimetière des nègres, entouré d’une simple cloison en planches brutes, et où je n’aperçois que des arbres et de l’herbe. Négligent et insoucieux Tommy! Un compatriote hospitalier, qui possède une des plus belles pépinières des États-Unis, m’emmène dans le haut pays, à quelques milles d’Augusta; le long de la route, j'aperçois des champs couverts de tiges vertes feuillues, à fleurs blanches ou rougeûtres, que ma mauvaise vue me fait prendre pour des pommes de terre : c’est le coton. On me signale, à 2 ou 3 milles de distance, de l’autre côté de la rivière, dans la Caroline du Sud, — Augusta est, comme Savannah, à la limite de la Géorgie, — l’emplacement de la petite ville de Hamburg, ancien marché d'esclaves, où a eu lieu récemment la scène de meurtre dont il est question dans le discours du sénateur Morton. (Voy. la 41° Lettre.) Ce sont deux mauvais sujets blancs d’Augusta — j'ai rencontré l’un d’eux — qui ont provoqué ce sanglant épisode de la lutte des deux races. Ils ont voulu obliger une compagnie de la milice noire, en train de faire l'exercice, à rompre les rangs pour leur livrer pas-
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sage. L’'officier s’y est refusé. Le lendemain, les blanes sont revenus en force, ils ont exigé le désarmement de la milice; des coups de fusil ont été tirés, un blanc a été tué; mais, finalement, les nègres ont été désarmés; après quoi on en a massacré huit pour leur rappeler que le haut du pavé appartient aux blancs, même dans la Caroline du Sud. Nous arrivons à la pépinière. Elle ne contient pas moins de 500 acres, et près de À million d'arbres et d’arbustes, parmi lesquels les pêchers et les rosiers sont en majorité. Nous traversons une splendide allée de magnolias, et nous voici dans l'habitation de mon hôte, une maison carrée, avec belvédère, entourée d’une véranda à double étage, dounant sur un parterre rempli de fleurs aux couleurs vives, sur lesquelles butinent les papillons et les oiseaux-mouches, Dans le voisinage se trouve une plantation de coton, dont le propriétaire me fait les honneurs avec le plus aimable empressement.
Le coton est en train de mürir, et la récolte a même commencé. Après mètre reposé un instant dans la petite mais jolie et proprette habitation du propriétaire, je saute une barrière, et me voici au milieu des cotonniers. L’arbuste frêle et délicat est planté en lignes séparées par des sillons; il n’a pas plus de 2 ou 5 pieds de hauteur; ce n’est que par exception qu'il atteint 4 ou à pieds. Sur les tiges couvertes de larges feuilles palmées s'ouvre une fleur blanche, à calice évasé, qui ne dure qu'une
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journée. En se fanant, elle prend une teinte rouge, et elle fait place à un bouton qui grossit rapidement jusqu'à la dimension d'une noix verte. La noix mürit, jaunit en mürissant et finit par s'ouvrir en étalant aux regards une toulfe de coton d’une blancheur éclatante, La même tige porte des fleurs blauches du jour, des fleurs rouges de la veille, des boutons à peine éclos, des noix vertes et des noix müres qui laissent échapper le coton. On compte en moyenne onze boutons par arbuste; quelques-uns en portent jusqu’à cinquante ou soixante. Des nègres et des négresses, les reins entourés d’un sac dont l’ouverture est sur le côté, sont en train de faire la cueillette. Ils achèvent d'ouvrir la noix, saisissent avec dextérité la touffe de coton, de manière à ne laisser perdre aucun brin, et la jettent dans le sac. Les femmes sont particulièrement expertes à
cette opération. Il y en a qui récoltent jusqu'à 400
livres de coton par jour, qu’on leur paye à raison de 30 cents (1 fr. 50 c.) par 100 livres; mais la moyenne est d'environ 150 livres. Les sacs remplis, on les vide dans de grands paniers ronds que l’on transporte au magasin où se trouveut le cotton gin et la presse à emballer. C’est à deux pas. Rien de plus simple et de plus économique que cette installation, Le cotlon gin, machine ingénieuse formée d’une série de petites scies qui séparent les brins de coton de la graine, et la presse, sont mis en mouvement par un manège attelé d’une paire de mules que di-
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ET LE CANADA. 225 rige un nègre. Le coton est séché, il passe par le cotton gin, on le met en balle sous la presse même, sauf à réduire les balles de moitié au moyen de la presse hYdraulique dans les ports d'embarquement. Mais, avant d’en arriver là, combien de peines il faut se donner, que de soins minutieux il faut prendre! Aucune plante industrielle n’exige un travail aussi assidu. À peine la récolte est-elle terminée, — et elle se prolonge de septembre jusqu’en décembre : on fait quatre ou cinq cucillettes, les boutons ne venant que successivement à maturité, — il faut retourner le sol et l’ameublir en employant tantôt la charrue et tantôt la houe. On sème le coton en avril ; il lève au bout de trois à six jours, mais ce n’est guère qu’au mois de juillet qu’on peut l’abandonner à lui-même. Ges détails, que me donnait obligeamment le propriétaire, n'avaient au surplus pour moi qu'un intérêt très-secondaire, eu égard à l’insuffisance de mon éducation agronomique. En revanche, j'étais naturellement curieux de connaitre les conditions économiques de l’exploitation et la situation actuelle des travailleurs émancipés. Les deux agents indispensables de la culture du coton sont les mules et les nègres. Les mules, — de magniliques bêtes beaucoup plus résistantes à la fatigue et à la chaleur que les chevaux, — sont élevées dans le Kentucky ct le Tennessee, et elles coûtent environ 150 dollars pièce; on calcule qu’il en faut une par 25 ou 50
acres, selon que la terre est forte ou légère. Avant
l'émancipation, on importait les nègres, comme les mules, des États éleveurs, breeding States, où l’on combinait les deux genres de production; maintenant, ils s'élèvent eux-mêmes, et, s’il faut tôut dire, aussi mal que possible; les enfants, à peine soignés, meurent dans une proportion énorme. Que voulezvous? Avant l’émancipation, le moindre négrillon valait 100 dollars; aujourd'hui, il ne représente De av’une charge pour des parents insouciants et ana ruvants. On estime qu’il faut un nègre par 50 acres. La plantation que je visite contient 200 acres, dort 80 sont en maïs et 120 en coton. Elle est desservie par un »er-onnel de huit nègres, payés à raison de 8 dollars par mois, la nourriture et le logement. La nourriture se compose d’un baril de 12 livres de farine de maïs, de 5 livres 1/2 de lard et d'un litre de mélasse par semaine. Ces aliments suffisent pour un homme; mais si le travailleur a une femme et des enfants, 1l est obligé de prendre sur son salaire pour les nourrir. Le lsgement consiste en une case en planches brutes, divisée en deux pièces : l’une servant de cuisine, l’autre de chambre à coucher; quelques négresses, qui ont vécu autrefois dans la maison du planteur, tiennent leur case en ordre, mais c’est l'exception; et à mesure qu'on s’éloigne de l’époque de l’émancipation, cette exception devient plus rare. Aucun ornement dans l’intérieur des cases : des planches entièrement noircies par la fumée ; le lit, toutefois, est propre et même
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confortable. Une pauvre petite négrillonne est étendue sur le plancher, enveloppée dans un mauvais drap troué; elle tremble la fièvre. La journée va du lever au coucher du soleil; on compte onze heures de travail plein, déduction faite du temps nécessaire aux repas. Les salaires sont payés en partie tous les mois, en partie à la fin de l’année, lorsque le produit de la récolte est réalisé, Je demande au planteur si Le travail d’un nègre libre vaut plus ou moins que celui d’un esclave. — Il vaut environ un tiers de moins. On estime généralement qu’il faut dix nè gres libres pour faire la besogne de sept esclaves. Les nègres libres travaillent mollement et sans conscience, ilsjasent beaucoup, enfinonne peut pascompter sur leur assiduité. A cette question que j’ai renouvelée souvent, — car je considère ce point comme décisif, — j'ai toujours eu la mème réponse, savoir : que le travail du nègre libre vaut en moyenne un tiers de moins que celui de l’esclave. Mais, en résumé, la culture, dans les conditions que je viens d'exposer, est encore suffisamment rémunératrice : une exploitation de moyenne étendue comme celleci, qui n'exige pas un fonds de roulement de plus de 5,500 dollars, peut rapporter de 2 à 3,000 dollars par an, c'est-à dire de quoi entretenir honorablement une famille. Malheureusement, le loyer des capitaux est très-élevé :'on les paye jusqu’à 2 p. 100 par mois, 24 p. 100 par an, et, dans les mauvaises années, c’est une lourde charge.
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Néanmoins, la condition des planteurs de coton qui dirigent eux-mêmes leurs cultures est supportable. Les relevés statistiques nous apprennent, au surplus, que la production du coton dans les États du Sud a atteint de nouveau et même dépassé celle des années qui ont précédé l’émancipation. Je regrette de dire que la condition des nègresmesemble, relativement, beaucoup moins bonne ; et plus j'étudie les résultats de l'émancipation, plus je suis enclin à partager cette opinion des gens du pays, que l’abolition de l'esclavage finira par être profitable aux blancs, tandis qu'elle aboutira à l’extinction plus ou moins prochaine, mais inévitable, de la race nègre en Amérique.
Ces pauvres nègres, on n’est pas tendre pour eux, et je me demande si les efforts, d’une sincérité contestable d’ailleurs, que fait le gouvernement fédéral
pour les protéger contre leurs anciens maitres n’ont
pas au contraire pour résultat d’aggraver leur sort. Il a eu beau leur accorder les droits civils et politiques, il n’a pas réussi à Îes faire admettre dans un hôtel ou même à un simple bar fréquenté par les blancs. Il a eu beau en faire des juges et des jurés, il ne parvient pas à les dérober à la juridiction du juge
Lynch. Témpin le drame auquel je faisais allu-
sion plus haut, et dont la prison d’Augusta a été le théâtre dans la nuit qui a suivi mon départ. Voici le fait qui a motivé en cette circonstance l’intervention du juge Lynch : Deux jours auparavant, une
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jeune dame tout récemment mariée, Mme Anna Bridges, avait été brutalement assaillie, en sortant de chez sa sœur, par un jeune nègre nommé Robert Williams. Après l'avoir étourdie d’un coup de canne, il avait essayé de se porter sur elle aux derniers excès. Heureusement, elle avait pu lui échapper et elle s'était réfugiée chez sa sœur, où elle était tombée évanouie. L'auteur de l'attentat avait été immédiatement arrêté, confronté avec elle, conduit à la prison du comté et enchaîné dans une cellule. Dans la soirée, une soixantaine de « régulateurs » se réunissaient sous les murs de la prison. Le geôlier fit aussitôt prévenir la police, qui envoya un détachement de huit hommes commandés par un lieutenant, pour garder la prison. Les « régulateurs » n’en annoncèrent pas moins leur intention formelle de s'emparer du coupable. Le lieutenant, dit l’Augusta Chronicle auquel j'emprunte ce récit, essaya de parlementer avec eux, et il put même croire un moment qu'il avait réussi à les dissuader de poursuivre leur dessein illégal; mais les plus ardents entrainèrent les autres, el la police ne se sentant pas en force, se résigna, avec une abnégation dont elle a pris la prudente habitude, à laisser faire. Les « régulateurs » forcèrent les portes de la prison, s’'emparèrent du malheureux Robert Williams, le firent sortir de sa cellule et le tuèrent à bout portant d'un coup de fusil; on releva le lendemain son corps, qui portait les traces d’une horrible mutila-
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