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LE MISSISSIPI — LES GRIEFS DU SUD

A bord du Robert-E.-Lee, 8 septembre 1876.

Je quitte la Nouvelle-Orléans le 5 septembre pour remonter le Mississipi jusqu’à Vicksburg. Je m’embarque sur le Robert-E.-Lee, un des plus splendides bateaux du fleuve. C’est un véritable palais flottant. IL n’a pas moins de 317 pieds de longueur sur 90 de larueur, et trois étages, sans compter la cale. Le premier est destiné aux marchandises, et l'on peut y empiler 6,000 balles de coton; Île second est occupé par un salon luxueusement décoré ct entièrement couvert de tapis, de 240 pieds de long sur 18 1/2 de large. Des deux côtés s'ouvrent ïes cabines des passagers, sans oublier deux bridal rooms tendues de satin, et dans lesquelles un bon nombre d'Américains ont l'habitude de commencer ce voyage à

deux, plus ou moins accidenté et aventureux, qu'on appelle le mariage. Les cabines sont grandes comme des chambres à coucher, les lits peuvent contenir deux personnes. Ce détail me donne à réfléchir : je fais remarquer négligemment qu'ils tiennent beaucoup de place et qu’on pourrait sans inconvénient se contenter de couchettes moins larges. On me répond que les cabines sont pour deux personnes. — On couche done à deux? —-Oui, mais seulement quand il y a beaucoup de monde. — Ah !... Je conslate avec une satisfaction intime que les passauers sont rares sur le pont: Cependant ils se recrutent d’une manière alarmante aux stations voisines. On m'explique que ces passagers de renfort se rendent à une Convention démocratique convoquée pour je ne sais quelles élections. Heureusement, il n’y a pas de Convention répüblicaine, ce qui me per-. met d'arriver à Vicksburg sans camarade de lit.

Le troisième étage du steamer est affecté aux logements du capitaine, des officiers et employés de l’équipage. Au-dessus s'élève le belvédère carré où se tient le pilote. Deux hautes cheminées accouplées dominent l’élégant steamer, peint de blanc, ornementé de fines découpures et de glands dorés. A l'avant, deux larges passerelles de douze à quinze mètres de longueur, prises dans des étriers suspendus à un cordage que le jeu d’une poulie abaisse et relève en quelques secondes, servent à l'embarquement des passagers et des marchandises. On croirait voir les an-

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tennes d’un insecte monstrueux. Le Robert-E.-Lee, faisant le service des deux rives, s’arrète à chaque mille, plutôt deux fois qu’une. Le Mississipi, large, en moyenne, d'environ un mille, traverse une région presque entièrement boisée, entrecoupée de champs de cannes ou de maïs, ct, plus haut, de champs de coton ; de loin en loin on aperçoit la maison blanche à colonnettes d’un propriétaire, et des cases de nègres en planches brutes. Les rives sont exhaussées par des levées que mord le profond et rapide courant du fleuve. La terre, d’un gris brun, sans une pierre ni même un caillou, s’éboule, entrainant avec elle des troncs d'arbres déracinés qui sont un des dangers de la navigation : ils s’enfoncent par la partie inférieure du tronc, naturellement la plus lourde, dans le lit du fleuve, et forment une espèce de pic ou snag qui pénètre dans la carène des navires. Lorsque le steamer a des passagers ct des marchandises à embarquer ou à débarquer, il s'approche de la rive et projette une de ses antennes sur la levée. Aussitôt une escouade de nègres dépenaillés s’élancent pour débarquer les colis ou les mettre à bord. Ce qu'ils ont de chemise laisse à découvert leur torse admirablement modelé, couleur de bronze florentin. Je dois dire qu'entre la couleur du torse et celle de la chemise 11 n’y a pas une différence appréciable. La nuit, ce mouvement de va-ctvient se fait à la lueur des torches. Tantôt on aborde dans le voisinage d’un groupe d'habitations ou d’une

maison isolée, tantôt sur des points qui paraissent complétement déserts et où les colis sont abandonnés à la garde de Dieu. Je vois débarquer les articles les plus divers, des caisses d’épiceries, des machines agricoles, une locomobile, une pirogue creusée dans un tronc d'arbre, des blocs de glace, une vicille dame impotente portée dans un fauteuil par quatre nègres robustes, destonneaux de whisky,--beaucoup de tonneaux de whisky. En cette saisondel'année, le fleuve est presque désert : on ne rencontre que des barques de pêcheurs et des trains de-bois descendant le Mississipi avec une petite équipe logée dans une cabane. La traversée est monotone, mais le temps est magnifique, et, le soir, la nappe immense du fleuve, éclairée par les rayons de la lune, au milieu de sa sombre bordure de forêts, présente un spectacle d’une tranquille et incomparable majesté. Le service du steamer est fait par une légion de nègres attentifs et polis. Excellents serviteurs, ces noirs fils de Cham, mais détestables maîtres!

Je profite des loisirs de la traversée pour résumer les impressions de mon voyage dans le Sud, et je tâche de me rappeler les points essentiels des nombreuses conversations que j'ai eues au sujet de l’esclavage, de l'émancipation et de la situation politique. Sur ces différents points, mes interlocuteurs, anciens confédérés pour la plupart et purs démocrates, n’avaient qu’une opinion, et, quoique celte opinion puisse choquer à bien des égards nos idées euro-

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péennes, il est bon que nous la connaissions. D'ailleurs, j'ai reproduit le réquisitoire du sénateur Morton contre le Sud; n'est-il pas juste que je mette sous vos yeux la défense du Sud?

« On s’est fait en Europe, me dit-on, une idée complétement fausse du régime de l'esclavage tel qu'il existait dans nos États du Sud. On nous a représentés comme les oppresseurs et les bourreaux des nègres, représentés à leur tour comme des modèles de toutes les vertus. Si l’on s’était donné la peine de prendre des renseignements sur l'esclavage ailleurs que dans des sermons ou dans des romans, on aurait été certainement moins prompt à nous condamner. Nous n’avons pas la prétention d’être des philanthropes, et nous obéissons, comme la généralité des hommes, à notre intérêt, Nous considérions même, si vous voulez, nos nègres comme unc-espèce particulière de bétail ou d'animaux domestiques ; mais est-ce qu'un propriétaire intelligent ct connaissant son intérêt maltraite son bétail? Ne s'appliquet-il pas, au contraire, à le tenir dans la meilleure condition possible? Nos nègres nous eoûtaient fort cher, — un nègre robuste valait 1000 dollars, et davantage. — Qui donc s’avise de gaité de cœur de détruire ou d’endommager une propriété de 1000 dollars? Non-seulement nous nous gardions de les maltraiter, mais encore nous évitions de les surmener, et les tâches que nous leur imposions auraient paru légères à vos ouvriers d'Europe. Nous mettions

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j il 262 LETTRES SUR LES ÉTATS-UNIS 4 notre orgueil à les tenir en bon état; vous avez vu à les cases qu'ils: habitaient avant l'émancipation et | ch vous avez pu les comparer à celles où ils gitent au- 1 " jourd’hui. Chaque famille avait sa case avec un jardin, et souvent une petite pièce de terre. Les nègres : laborieux et économes ne manquaient pas d'en tirer | un bon parti; nourris par ie propriétaire, 1ls ven- \ daient les produits de leur jardin et accumulaient un \ capital qu’ils employaient à améliorer leur condition À ou à se racheter. Nous leur fournissions deux costu- \

mes par an : un costume d'été et un costume d'hiver; quelquefois même, en sus; une toilette des dimanches. Nos dames étaient perpétuellement occupées

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