‹ Lettres sur les Etats-Unis et le Canada [microforme]Chapitre 73 sur 81 · I\ BOSTON · texte numérisé non relu

I\ BOSTON

Boston, le 28 septembre 1876.

Dimanche 2% septembre, les habitants de New- York et de Brooklyn étaient en proie à une émotion extraordinaire. C'était le jour fixé pour l'explosion de l’amas de rochers qui obstruait l'entrée du détroit de Long-Island à Hell Gate, et ce n’était pas une petite affaire. J’ai déjà - parlé du réseau de tunnels et de galeries que les ingénieurs du gouvernement, dirigés par le général Newton, avaient pratiqué sous cet énorme récif, dont la superficie était de près d’un hectare. Il s'agissait maintenant de le faire sauter, Depuis quelques jours on avait accumulé dans les parois des galeries 52,781 livres 1/2 de dynamite et de vulcan powder, distribuées en 3,680 charges mises en communication avec une batterie électrique.

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Tout était terminé le samedi soir, et le général Newton avait décidé que l'explosion aurait lieu le di-

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midi. Mais ici se présentait un obstacle que le savant ingénieur n'avait pas prévu : faire sauter un rocher, c’est un travail, et même encore quelque chose de pis, c’est un spectacle. Or, exécuter un travail et offrir un spectacle quelconque à la curiosité publique, n'est-ce pas profaner la sainteté du dimanche ? Le monde dévot ne pouvait laisser s’accomplir sans protestation un pareil scandale, et un respectable personnage, M. Dodge, à qui une invitation avait été adressée, s'empressa de la refuser dans une lettre rendue publique; cette lettre était passablement aigre : le respectable M. Dodge y rendait le général Newton responsable du dommage qu’une violation si peu justifiée et si scandaleuse du dimanche allait causer à la moralité publique; à quoi le général Newton répondit, sur un ton non moins vif, que la mine était chargée, et qu’il ne pouvait imposer vingtquatre heures de plus un pareil voisinage aux habilants des environs pour complaire au respectable M. Dodge ; que, du reste, on n'avait adressé des lettres d'invitation qu'à un certain nombre de gentlemen, et que, si M. Dodge en avait reçu une, ce ne pouvait être que par méprise. L'opinion publique, il faut le dire, se prononça en faveur du général Newton, et de bonne heure, en dépit d’un temps détestable, la foule affluait sur les hauteurs qui dominent

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Hell Gate pour assister à cette explosion scandaleux, A deux heures, je quittais le quai de la vingt-troisième rue sur un léger steamer, le Pleasant-Valley, chargé d’une foule de gentlemen peu soucieux des anathèmes du respectable M. Dodge. Nous longeons Blackwell Island, où se trouvent réunis un workouse, un pénitencier et un Lunatic Asylum, et nous apercevons une longue procession de folles, dans les costumes les plus variés, qui s'acheminent vers l'extrémité de l’île la plus éloignée de Hell Gate, sous la conduite d’une escouade de policemen. Quoique le général Newton eût déclaré qu'aucun danger n’était à craindre, on n’était pas très-rassuré aux environs : les pessimistes affirmaient que cette explosion sans précédents, d’une masse énorme de dynamite, pourrait bien causer un tremblement de terre analogue à celui de Lisbonne. Un chimiste avait ajouté que les gaz délétères résultant de cette conflagration empoi-

‘sonneraient immanquablement ceux que le tremble-

ment de terre aurait épargnés. Cependant, le Pleasant-Valley traverse bravement la passe minée et s’en va courir des bordées à trois ou quatre cents mètres au delà, dans le détroit. Sur le rivage, silence absolu : les habitants ont émigré en masse, en laissant portes et fenêtres ouvertes, selon la recommandation, d’ailleurs médiocrement rassurante, du général Newton. À deux heures trente-cinq minutes, un coup de canon retentit: encore un quart d'heure d'attente ! On compte les minutes. À l’avant du na-

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vire, on se pousse, on se presse, toutes les têtes se penchent, tous les regards sont tendus, A deux heures cinquante minutes, un léger mouvement s'opère dans les eaux de Hell Gate, un gros nuage jaunâtre surgit et s'élève jusqu'à une hauteur de trente ou quarante mètres, pour retomber presque aussitôt. Point de tremblement de terre ; il n’y a pas de gaz empoisonnés, à peine un léger bruit, La dynamite à fait sa besogne, rien de plus, et, comme on à pu s'en assurer bientôt par les sondages, rien de moins. L'opération a merveilleusement réussi. Nous traversons, quelques minutes plus tard, le lieu de l’explosion : rien d'inusité ne s'y présente aux regards, sauf une masse de poutres brisées provenant des galeries que la dynamite vient de faire sauter. Sur le rivage se presse une foule curieuse et bruyante, des centaines de barques se promènent au milieu des débris ; nous longeons de nouveau l’île de Blackwell et nous croisons encore une fois le bizarre défilé des habitants du Lunatie Asylum qui regagnent leurs cellules. Nous n’apercevons pas le respectable M. Dodge. Hourra pour le général Newton !

Le lendemain soir, je pars pour Boston par le splendide steamer le Bristol, aussi vaste, aussi confortable que le Robert-E.-Lee, et plus magnifiquement décoré encore s’il est possible. On franchit la passe de Hell Gate, maintenant accesssible même aux bateaux transatlantiques ; on traverse le détroit qui sépare Long-fsland du continent, et le lendemain

matin on aborde à Fall’ river, d’où le chemin de fer nous amène en deux heures à Boston ; en tout quatorze heures qui se réduisent à sept quand on préfère la voie de terre, car il y a partout, en ce bienheureux pays, abondance et même surabondance de moyens de transport. Boston est la ville savante des États- Unis, ct j'y suis venu principalement dans l’intention de visiter ses bibliothèques, ses musées et ses établissements d'éducation, Un car me conduit en moins d’une heure à Cambridge, presque un faubourg de Boston, où se trouve la célèbre Université de Harvard.

Il y a quelques mois, lors du vote de notre loi sur l’enseignement supérieur, quelques amis de la liberté d’enseignement avaient eu l’idée d’en profiter pour fonder une Universit® à la fois libre et libérale, — Le parti libéral, se uisaient ces esprits non moins confiants qu'inventifs, est nombreux en France, et il compte dans ses rangs l'élite de la finance, du commérce et de l’industrie. Si nous lui demandons les cinq ou six millions nécessaires pour fonder une Université, 11 nous en offrira dix, et nous ne les refuserons point, car c’est une Université modèle que nous voulons instituer. Ils avaient déjà choisi leur emplacement : non pas à Paris même, mais aux environs, afin d’unir les avantages hygiéniques et moraux de la campagne aux ressources que procure le voisinage d’un grand foyer intellectuel ; ils avaient dressé leurs plans avec les devis,

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et même à peu près nommé le personnel des directeurs, administrateurs et professeurs. Il ne manquait plus que les millions. Malheureusement, ceux-ci préféraient encore en ce temps-là les emprunts haïîtiens ou tures. L'Université libre et libérale demeura donc à l’état de rêve. Eh bien ! ce rêve, je l’ai trouvé réalisé à Cambridge. L'Université de Harvard est à la fois libre et libérale, et les millions ne lui manquent point. Elle possédait, le 31 décembre 1875, outre ses établissements et son matériel d'instruction évalué à trois millions de dollars, une somme nette et liquide de 3,139,217 dollars 99 cents, placés en fonds des États-Unis, en actions et obligations de chemins de fer, de mines, de manufactures, en avances à d’autres établissements d'instruction qu’elle a commandités, etc., ete., ayant rapporté, dans l’année, 446,597 dollars 39 cents. En joignant à ce revenu les rétributions des étudiants, les dons et ressources extraordinaires, on atrive à un total de recettes de 894,000 dollars, dépassant de 70,000 dollars la dépense. J’ai à peine besoin d’ajouter que ce capital de 6 millions de dollars, près de trente millions de francs, qui se trouve investi dans l’Université de Harvard, provient des dons et legs qui lui ont été faits depuis sa fondation. Ce sont des biens de mainmorte, puisqu'il faut appeler les choses par leur nom ; mais cette qualification sinistre ne possède pas ici comme en Europe le pouvoir de terrifier absolument les âmes et de clore hermétiquement les

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poches libérales. L'Université d’Tarvard est devrnue, grâce à la mainmorte, le centre intellectuel le plus actif et le plus vivant des États-Unis ; elle est visiblement utile à la génération présente, et je ne sache personne qui s'inquiète du mal qu’elle pourra faire aux générations futures. Les Américains estiment, non sans raison peut-être, que les générations futures auront assez d'esprit pour prendre soin d’ellesmêmes et accommoder à leur usage ou supprimer au besoin les institutions devenues inutiles ou nuisibles. À part Memorial Hall, vaste édifice en briques qui ressemble à une cathédrale gothique, et. qui sert pour une moitié de réfectoire et pour l’autre de salle de théâtre, les bâtiments de l’Université n’ont rien de monumental. Ce Memorial Hall a été bâti en commémoration de la guerre civile. Les noms des élèves qui ont succombé pour la cause de l’Union sont inscrits sur une série de tables de marbre blanc le long du vestibule. Je doute que les étudiants du Sud s’y promènent avec plaisir, et cette abondance de monuments, ici en l’honneur des héroïques défenseurs de l’Union, là en mémoire des non moins héroïques soldats de la Confédération, ne me paraît pas précisément propre à effacer les âcres et douloureux souvenirs de la guerre civile. Je visite le musée où se trouve l’admirable collection de poissons de l'illustre professeur Agassiz, et après le musée, la bibliothèque, dont le personnel est composé, pour une bonne part, de jeunes misses. Notez que cette

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ET LE CANADA, 517 bibliothèque est à l'usage à peu près exclusif des étudiants de l’Université. Mais les jeunes misses de Cambridge sont des personnes savantes et sages ; elles ont étudié le latin, voire même le grec, et l’on m'assure qu’elles n’ont pas d'autre passion que celle du catalogue. Il est vrai que ce catalogue est une merveille de méthode et de clarté. Il est distribué dans une série de tiroirs à portée de la maïn et classé par ordre de matières. Voulez-vous étudier, par exémple, l’histoire de la Révolution française ; vous ouvrez un tiroir dans la section d'histoire ct vous y trouvez lisiblement écrits sur des cartes juxtaposées par ordre alphabétique, les noms des auteurs ou la désignation des documents que contient la bibliothèque sur cette époque de l’histoire de France. Quoi de plus pratique ! Je visite ensuite les « dorloirs » qui ne sont pas des dortoirs, mais de grands corps de bâtiments divisés en chambres ou en petits appartements, dont le prix varie de 40 à 400 dollars par an, non meublés. La plupart sont couverts de tapis et tout à fait confortables. Les cours, l'usage des bibliothèques, des salons de lecture, etc., coùtent 150 dollars par an; la nourriture, que les étudiants prennent pour la plupart en commun dans le Memorial Hall, 152 dollars; puis 11 y a iles frais d'examen, les livres, etc.; le tout revenant à cinq ou six cents dollars par an. Au bout de quatre années consacrées à l'instruction générale, ils entrent dans les collèges spéciaux de l'Université, collége

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